MÉMOIRES D ÉTAT
d'Espernon à son arrivée à Paris, et m'asseura qu'il n'eust quitté ladite reserve si ce n'eust esté en ma faveur et considération; de sorte que je croyois véritablement avoir très-grande part en sa bonne grâce, laquelle je mesnageois et conservois de tout mon pouvoir.
Toutesfois, par ce que le Roy, à son retour de Provence, neluy monstroit, ainsi qu'il disoit, tant d'amitié et de confiance qu'il souloit , et aussi que Sa Majesté parloit plus souvent à moy que de coustume, il se persuada bientost apiès que je luy faisois de mauvais offices, et que j'estois en partie cause du refroidissement de Sa Majesté en son endroit; de sorte que, s'estant rencontré une fois que je parlois à Sa Majesté de M. l'archevesque de Lyon, et que je la suppliois de luy faire faire une lettre et adviser de composer le différent qui estoit entre ledit duc et luy pour retenir et conserver ledit archevesque à son service, que je sçavois estre fort esbranlé à cause de la hayne qui estoit entre eux, ledit duc print occasion de fonder sur ce subject une nouvelle querelle et plainte de moy, dont il me tint quelques propos, et pareillement d'une certaine ouverture faicte au conseil par le feu président Nicolay toucbant le party du seel, qu'il disoit que j'embrassois et poursuivois a son préjudice à cause des assignations qu'il avoit sur ledit seel, dont je n'avois parlé aucunement, et estois du tout innocent. Je m'apperceus assez tost que son mal procedoit d'ailleuis (jue de moy, et qu'il ne s'attaquoit à moy ({ue pour battre et gourmaiuler le cliien devant le lyon, dont j'advertis Sa Majesté afin qu'il luy pleust y pourvoir.
DE VILLEROT. [iSS^] 49
Sur cela s'offrit le voyage de Meaux duquel j'ay cy devant parlé, qui servit grandement à bien remettre ledit duc avec Sa Majesté', au desadvantage de ceux qui desiroient rabattre et faire cesser les défiances et mescontentemens qu'elle avoit dudit duc de Guise pour les raisons susdictes; dequoy la Royne mère du Roy ne fut mesme exempte non plus que les autres. Toutesfois ces choses ne refroidissoient les gens de bien de leur devoir, ny de procurer ce qu'ils estimoient «stre utile au Roy et auroyaume.Et commela nouvelle arriva que les trouppes du duc de Guise avoient ja commencé à combattre avec celles de ladite armée protestante, oii ils avoient gaigné une cornette du colonnel Bouc, M. le duc de Nevers tesmoignera l'office que je fis en cet endroit avec luy pour avancer le partement de Paris de Sa Majesté et son acheminement en son armée, meu principalement du zèle que je portois au Roy, et du soin que j'avois de sa réputation et de son contentement, qui m'a tousjours esté plus cher, quand j'ay esté auprès de luy, que la conservation de ma propre vie.
Le Roy s'achemina bien-tost après en son armée, où je fus commandé de le suivre. Estant à Sainct Aignan, ledict duc d'Espernon s'attaqua à moy, en la présence et dedans le cabinet de Sa Majesté, sur un rapport que je faisois d'un advis de messieurs du conseil que l'on avoit laissé à Paris, touchant certains deniers qui y restoient à recevoir de la vente du domaine du doiiaire de la feu royne d'Escosse au pays de Poictou, que l'on conseilloit à Sadicte Majesté de bailler au grand prevost pour luy donner moyen de partir de Paris et acheminer en l'armée ses archers, dont l'on
5o [iSS-j] MÉMOIRES d'état
avoit grand besoin, disant ledict duc que ces deniers avoient esté donnez à son frère pour les frais de l'armée qui estoit en Dauphiné sous sa conduitte, et partant que l'on ne pouvoit plus les destiner ailleurs sans luy faire tort, comme il sembloit que l'on prenoit plaisir de faire, et de luy retrancher et oster tous moyens de servir : à quoy je ne fis aucune responce, parce que ce propos, ce me semhloit, ne s'addressoit à moy, d'autant que c' estoit chose qui n'avoit passé par mes mains. Mais Sa Majesté et luy en entrèrent en grande contestation, dont la colère tomba, après sur moy; car ledict duc me dit que j'avois esté seul cause de ce que l'on avoit ainsi traicté son frère, pour favoriser M. le mareschal de Joyeuse : dequoy m'estant voulu excuser, il me dit que je taillois et rognois des affaires de Sa Majesté à ma discrétion, et sans charge ne commandement de Sadicte Majesté. Et luy ayant respondu que c'estoit chose que jen'avois jamais faicte , mesme le pressant d'en cotler quelqu'une, et que j'estois prest d'en respondre, il s'eschaufTa tellement qu'il m'injuria et menaça en la présence de Sa Majesté, lequel, se levant de sa chaire où il estoit assis et moy appuyé derrière luy, me commanda de me taire : ce qui fut cause que je me departys do ceste façon de la présence de Sadite Majesté. Et l'on m'a dict depuis que je courus dèslors fortune d'estre renvoyé en ma maison avec lesdictes injures et menaces. Toutesfois Sadite Majesté feit toute autre contenance; car, l'ayant suppliée le lendemain de me faire justice de ladite injure, ou me permettie de me retirer en ma maison, parce que je ne devois ny ne pouvois la servir estant injurié, elle me refusa mondict congé, et
DE VILLEUOY. [l587] 5l
se contenta de m'exhorter à la patience, à l'exemple de ceux que ledit duc avoit bafouez, qui faisoient profession des armes et estoient encores plus qualifiez que moy. Et faut que j'advoue que je n'eusse jamais creu que le Roy eust permis que ledit duc, ny autre plus grand que luy, eust en sa présence, et pour occasion si frivolle, traicté de ceste façon un sien serviteur et officier auquel elle monstroit tant de bonne volonté et fiance, comme estoit celle que j'en recevois.
Je portay ce desplaisir jusques à ce que la nouvelle arriva de la mort de M. le duc de Joyeuse (0, que Sa Majesté voulut, deux jours après, que ledict duc en sa présence me tint, comme il fit, un très-honneste langage sur ce qui s'estoit passé audit Sainct Aignan. De façon que j'eus certainement toute occasion d'en demeurer très-satisfaict. Depuis, se présentant celle de la poursuitte de l'armée protestante qui se retiroit après la deffaicte d'Auneau, je priay Sa Majesté de trouver bon que la compagnie de mon fils, qui n'estoit des moindres de l'armée, suivit ledit duc d'Espernon, comme elle fit, sans l'abandonner jusques à la composition qu'il feit avec les chefs d'icelle, dont il envoya la nouvelle à Sadite Majesté par mon fils, qui la porta après, par le commandement de Sadite Majesté, à la Royne sa mère.
Mais je ne veux oublier à dire que , quand l'on sceut la dispute que ledit duc avoit eue avec moy, tant de gens s'offrirent à m'assister que je recogneus que l'inimitié qu'on portoit audit duc estoit encores plus grande que je n'avois creu, et qu'elle seroit en fin
(') M. le duc de Joyeuse. Ce favori de Henri m fut tué à Ja bataille de Coutras, livrée le 20 octobre iSSj.
52 [l^S?] MÉMOIRES d'état
cause d'un très-grand malheur: ce qui me meut depuis de le solliciter et admonester assez souvent de composer tous les differens qu'il avoit avec messieurs de Guise, et d'en poursuivre et parler à Sa Majesté, sur laquelle je prevoyois que le contre-coup et principal dommage en tomberoit à la fin. Et certainement ledit sieur de Bellievre y faisoit de son costé un très-grand devoir, comme il est très -sage personnage, clairvoyant et aymant grandement le service du Roy, comme il faisoit aussi particulièrement le bien dudit duc. Mais plus nous remiiyons ce propos et affectionnions ce conseil, plus ledit duc se defiioit de nous, et mettoit le Roy en soupçon de nous, dont je m'appercevois tous les jours d'avantage. Et faut que je die que la cognoissance que j'en avois fit grand tort aux affaires du Roy lors qu'il se résolut de faire entrer les Suisses dedans Paris, car je n'en osay parler qu'à demy, et, à dire vray, le regret m'en demeurera éternellement en l'ame, n'ayant rien fait ny veu faire, durant que je servis le Roy, dont, grâces à Dieu, ma conscience demeure chargée, que de ce seul faict.
Sur cela ledit duc d'Espernon s'achemina en Normandie pour prendre possession du gouvernement dudit pays et de l'admirauté de France , dont le Roy l'avoit pourveu après la mort dudit duc de Joyeuse : ce qui augmenta l'envie et la haine que l'on luy portoit.
[i588] Ces grandes deffianceset inimitiez croissantes à toute heure, firwit venir à la fin ledit duc de Guise à Paris, contre l'attente et volonté de Sa Majesté: ce qui fut cause ([u'elle fit entrer après lesdits Suisses dans la ville, et les compagnies du régiment de sa (iarde qui estoient logez aux fauxbourgs, dont s'ensuit la journée
DE VILLEROY. [l588] 53
des barricades et le parlement du Roy de ladite ville , <(ui se retira en celle de Chartres.
Ces choses affligèrent grandement les bons serviteurs de Sa Majesté, tant pour le desplaisir et la honte tju'elle y avoit receuë, que pour la cognoissance qu'ils avoient des misères qui en naistroient : dequoy se donnèrent peu de peine ceux qui craignoient plus la guerre en la paix, que la ruine du royaume.
C'a esté un coup procédant du jugement de Dieu sur nous, car chacun prevoioit et predisoit qu'il arriveroit quelques violences desdites deffiances et inimitiez, qui mettroient le Roy en peine très-grande et ses affaires en pareille confusion. Luy mesme le disoit et en recevoit tous les jours des advis. Davantage, il faisoit démonstration d'y vouloir pourvoir; neantmoins, comme il estoit conseillé des uns de ce faire par la douceur, et des autres par la rigueur, il s'y trouvoit très-empesché : toutesfois il inclinoit plus à suivre le dernier chemin que l'autre, pource qu'il estoit plus agréable à ceux qui avoient plus de crédit auprès de luy : aussi qu'ils luy faisoient très-facile, et qu'il luy sembloit que le mal-heur de ses affaires estoit d'avoir esté trop indulgent auparavant en semblables occasions. Ce fut aussi celuy qu'il choisit, sans en descouvrir rien à la Royne sa mère, parce qu'elle avoit, jusques à l'arrivée dudit sieur duc de Guise, grandement contredit aux advis que l'on en avoit donnez, et particulièrement des remuëmens qui se preparoient en ladite ville, lesquels, pour mon regard, je sçavois et recognoissois estre très-veritables ; mais certainement j'apprehendois fort le danger qu'il y avoit d'y remédier par la force, estans les choses si préparées et advan-
54 [l588] MÉMOIRES d'état
cées qu'elles estoienl à une souslevation. Mais la facilité de l'exécuter que l'on en promit au Roy luy embarqua. Toulesfois il me fit ce't honneur que de me dire, le matin que lesdictes forces entrèrent en la ville, qu'il eust désire' estre à l'ordonner, ayant la nuict poisé et appréhendé le mal qui en pouvoit arriver. Davantage, je suis obligé de dire que je ne cogneus point que Sa Majesté eut lors volonté d'attenter contre la personne de M. de Guise, ny de faire appréhender ny punir par justice aucuns de la ville, comme l'on a publié, ains seulement de faire vuider plusieurs gentils-hommes et autres gens d'elTect que l'on y avoit faict couler devant et depuis l'arrivée dudit duc de Guise, pour rompre le coup d'une souslevation de peuple dont il estoit menacé. A quoy j'adjousteray que la resolution que Sa Majesté print de sortir de la ville vint d'elle mesme, jugeant qu'en conservant sa personne elle pourroit après recouvrer ce qu'elle delaissoit.
Certainement j'entrepris des premiers de remonstrer à Sa Majesté les maux et accidens que ceste guerre engendreroit, et de luy donner conseil de penser à y remédier plustost par la douceur que par la force, luy cottant par le menu les raisons qui fortifioient telle opinion, que Sa Majesté sçavoit et entendoit encores mieux ([ue nul autre de ses serviteurs. Pour ceste cause elle eust bien désiré que ledit duc d'Espernon ne la fust venu trouver à Chartres, comme il fit; car d'ailleurs il estoit si mal voulu à la cour, que les principaux d'icelle protestoient de s'en aller s'il y demeuroit, ne pouvaus compatir avec luy : ce (jui fut cause que Sa Majesté ne cessa qu'elle ne l'eust envoyé, et pour ce faire luy accorda tout ce (|u'il luy demanda. Mais
DE VILLEROY. [l588] 55
devant que de partir il dissuada Sa Majesté tant qu'il peut de la paix , blasmant ceux qui la luy conseilloient : sur tous autres il nionstroit m'en sçavoir tièsmauvais gré; toutesfois, partant, il me voulut asseurer de son amitié, sur un propos que j'avois tenu à son secrétaire.
Bien-tost après ledit part^ment Sa Majesté me voulut depescher a Paris, pour donner commencement à la negotiation d'une paix : dequoy je la suppliay de m'excuser, pour la jalousie que ledit sieur d'Espernon avoit conceuë contre moy, qu'il se prendroit à moy de tout ce qui seroit dit et conclud par icelle à son desadvantage : chose queSa Majesté print en bonne part; de manière qu'elle y depescha M. Miron, son premier médecin; lequel n'ayant rapporté de deux ou trois voyages qu'il y avoit fait que des parolles generalles qui tenoient Sa Majesté en grand suspens et incertitude entre la guerre et la paix , dont elle estoit en trèsgrande peine, elle m'envoya quérir le jour de la Pentecoste estant à Vernon : et m'ayant dit en la présence dudit sieur Miron, que je trouvay seul avec elle, l'ennuy et fascherie qu'elle avoit de ces longueurs, et mesmes le préjudice que ses affaires en recevoient, et le désir extrême qu'elle avoit d'estre esclaircie de ce qu'elle se devoit promettre de ladite paix, pour mieux se résoudre de ce qu'elle auroit affaire. Sa Majesté me commanda d'entreprendre le voyage de Paris, où l'on disoit que j'estois désiré pour ayder à jetter les premiers fondemens de ladite paix. Je m'offris et résolus volontiers à ce faire, meu véritablement d'un trèsbon zèle au service de Dieu et celuy du Roy et au bien public du royaume, et d'un très-grand désir de
56 [i588] MÉMoiKEs d'état
tirer Sa Majesté des incertitudes èsquelles elle demeuroit,que je recognoissois luy estre très-dommageables et refroidir grandement l'affection de ses bons subjects.
Je fus donc depesché à l'heure mesme et sur le champ devant que de sortir du lieu où nous estions, et escrivis sous Sa Majesté ma première instruction, laquelle fut dressée sur les advis que luy donnoit ledit sieur Miron , qui avoit recogneu et appris, aux voyages qu'il avoit desja faicts, quel emplastre il falloit appliquer aux playes que l'on vouloit guérir. Pour ceste cause je suppliay Sadite Majesté de renvoyer avec moy ledit sieur Miron : ce qu'elle fit.
Et d'autant que ce dont j'ay esté le plus blasmé de toute cette négociation a esté du pouvoir que le Roy avoit accordé audit sieur duc de Guise, parce que personne n'en a eu cognoissance ny communication qu'après la conclusion de ladite paix, je désire qu'un chacun soit bien esclaircy de la vérité de ce fait. Pour ceste cause il est besoin que je die que, par ladicte première instruction que le Roy me fit escrire sous luy, en la présence et par l'advis dudit Miron , Sa Majesté me commanda entre autre chose de proposer audit sieur duc de Guise la lieutenance gcneralle de son royaume, comme je puis monstrer par escrit certifié et signé de la prapre main de Sa Majesté, ledit Miron luy ayant dit que, si elle ne luy donnoit ce pouvoir, l'on ne fcroit jajnais la paix : et fus depesché avec cela et plusieurs autres commandemens, que je me résolus de mesnager et faire valoir à l'advantage du Roy et de son contentement, avec toute industrie, sollicitude et fidélité.
DE VILLEROY. [l588] 5^
Si j'eusse eu telle intelligence avec ledit duc de Guise, et si grand désir de l'authoriser aux despens du Roy, ou eusse esté son pensionnaire, comme l'on a dit du depuis, sous correction très-faussement, je pouvois facilement luy donner advis du commandement et du pouvoir que Sa Majesté m'avoit donné, afin de luy faire demander et poursuivre ladicte lieutenance generalle que je sçavois que l'on luy eust en ce cas très-volontiers accordée.
Mais tant s'en faut que telle trahison soit entrée en mon esprit, que je me résolus de dire à M. le caidinal de Bourbon , et audit sieur de Guise et autres qui l'assistoient, que le Roy m'avoit depesché sans charge et pouvoir quelconque, ains seulement pour sçavoir et luy rapporter s'ils avoient envie de la paix ou non, afin qu'il ne s'y attendit plus s'ils estoient résolus à la guerre ; sinon et qu'ils désirassent ladite paix, comme ils disoient, que Sa Majesté sçeust ce qu'ils demandoient pour cet effect, et par où il en falloit sortir, afin de la conclurre au plustost, pour soulager le peuple et ne consommer inutilement les moyens et le temps que l'on avoit de faire la guerre aux hérétiques , à laquelle Sa Majesté estoit plus disposée et résolue que jamais, laquelle se plaignoit et mescontentoit grandement qu'en deux ou trois voyages qu'avoit fait vers eux ledit sieur Miron , il n'en avoit rapporté que des parolles generalles et ambiguës, sur lesquelles on ne pouvoit asseoir aucun fondement.
Ledit sieur Miron, qui arriva à Paris devant moy, sçait et pourra tesmoigner que ce fut la resolution (jue je luy dis que j'avois prise sur ma depesché, le priant de trouver bon que je la suivisse, afin de ne
58 [i588] MÉMOIRES d'état
rien précipiter, et faire parler les premiers ceux aus-
quels nous avions affaire.
Ce qu'ayant faict entendre à la Royne mère du Roy, à laquelle estoit ma principale adresse, suivant le commandement de Sadite Majesté', après luy avoir à elle seule leu mon instruction , elle loiia grandement ma délibération , et principalement pour ce qui concernoit ladite lieutenance generalle, me disant qu'elle avoit descouvert et appris (et pense qu'elle me dit que ç avoit esté du sieur de Sclioudjerg, ou par son moyen ) que ledit duc de Guise se contenteroit (jue le Roy luy donnast un pouvoir gênerai sur les armées en ce royaume, conjoinct etuny avec son estât de grand maistre de France, en sa personne seulement-, et ([u'elle en avoit desja adverty Sa Majesté par une lettre qu'elle luy avoit envoyée par La Roche, gentil-homme servant de ladilte dame, lequel elle me demanda si je l'avois rencontré par les chemins : et luy ayant dit que non, pource que je n'estois venu le chemin des postes, elle me fit paroistre qu'elle desiroit grandement recevoir au plustost la response et volonté de Sadite Majesté sur ladite lettre.
Dequoy nous ne tardasmes gueres à recevoir des nouvelles; car si tost que le Roy eust veu l'advis que ladite dame luy donnoit, il m'escrivit que je n'eusse à proposer ladite lieutenance generalle, mais m'informer bien particulièrement de ce que ladite dame avoit appris que ledit duc de Guise desiroit que l'on luy accordast, afin do l'en esclaircir davantage, me recommandant au reste l'advancement de la négociation qu'il m'avoit commise.
Voila comment il me prit hieii d'avoir teu le com-
DE VILLEROY. [l588] 5C)
mandement qui m'avoit esté faict touchant ladite lieutenance generalle , et comme je ne fus jamais autlieur ny inventeur du pouvoir qui fut depuis donne' audit duc, lequel fut dressé, comme je feray entendre cy après.
La feue Koyne mère du Roy et ceux qui estoient avec elle feirent tant que ces princes commencèrent à se laisser entendre de ce qu'ils desiroient , et en baillèrent quelque chose par escrit, que j'eus charge de remporter à Sadicte Majesté: ce qui fut assez débattu par ladite dame devant que de l'accepter, afin d'en faire rabattre tousjours et modérer quelque chose; mais ce fut tousjours sans leur rien promettre de la part de Saditte Majesté qu'une très-bonne volonté à la paix, d'autant que ladite dame fut conseillée de faire voir au Roy leurs demandes devant que de l'engager aucunement, afin qu'en son conseil Sa Majesté considerast et resolust bien ce que son service requeroit qu'il en fust faict.
J'ay esté particulièrement accusé de n'avoir conduit la pratique de la ville d'Orléans avec les sieurs d'Entragues et de Dunes si chaudement et fidellement que je devois ; dequoy je rendray compte aussi par ce présent Mémoire.
Et pour commencer il faut sçavoir que le sieur de Chemerault , qui a tousjours esté très-bon serviteur du Koy et homme de bien, médit un jour, estant encores à Paris, quelques sepmaines devant que M. de Guise y arriyast , qu'il estimoit qu'il y avoit moyen de gaigner le sieur d'Antragues et de Dunes, et les rendre aussi affectionnez au Roy et à son service que nuls autres de ses subjects s'ils estoient bien recherchez, et
60 [l588] MÉMOIRES d'ÉTA.T
principalement ledict sieur de Dunes, qui pouvoit beaucoup envers son frère j et parce qu'il sçavoit que l'un et l'autre avoient grande fiance en moy, qui leur avois aussi faict en toutes occasions offices de vraye amitié, il estoit d'advis que je visse ledit sieur de Dunes, et que je parlasse à luy, se promettant que j'y gaignerois quelque chose pour le service du Roy. Je m'offris soudain à ce faire, et resolusmes que ce seroit à Conflans, où il ameneroit ledit sieur de Dunes, comme il fit deux ou trois jours après. Là je luy fis ouverture de se rallier du tout avec Sa Majesté, et y attirer son frère avec la ville d'Orléans ; sur quoy nous eusmes plusieurs propos qui conclurent enfin à faire que l'on rendist son frère content de deux choses, estimant, voire asseurant, qu'en ce faisant le Roy se l'aquerroit, tellement qu'il en pourroit du tout disposer, et de tout ce qui dependoit de luy : l'une estoit de faire que l'on fist raison du langage que M. d'Espernon avoit tenu à son fils à Nevers après la déroute de l'armée protestante, et l'autre que Sa Majesté luy donnast en chef le gouvernement d'Orléans, afin qu'il ne fust à l'advenir subjet à M. le chancelier, avec le- (juel il disoit ne pouvoir plus compatir.
Je luy promis de faire entendre au Roy sa bonne volonté, en la(juelle je le confortay tant qu'il me fut possible, et de luy en faire responce bien-tost par la voye dudit sieur de Chemerault. Quand jeparlay à Saditte INTajesté, elle me dit (pic ledit sieur deDunos luy avoit desjà faict tenir semblables propos par le sieur de Longnac, et me commanda de luy faire sçavoir (qu'elle avoit pris en très«bonne part tout ce (pie je luy avois dicL , et qu'elle adviseioit aux moyens de
DE VILLEROY. [l588] (yi
pourvoir aux deux points desquels il m'avoit parle, que Sadite Majesté trouvoit assez difficiles à accorder, pour ce que l'on auroit affaire audict duc d'Espern©n, et pour l'interest aussi de mondit sieur le chancelier. Toutesfois j'eus charge de luy en donner bonne espérance , comme je feis par ledict sieur de Chemerault : dequoy l'on me dist que ledit sieur de Dunes advertiroit son aisné.
Sur ces entrefaites survint la journée des Barricades , qui nous fit partir de Paris et nous retirer à Chartres , où bientost après que nous fusmes arrivez je ramenteus au Roy ceste pratique, et le sollicitay d'escrire une lettre de sa main pour cet effect audit sieur d'Antragues, considérant que si nous pouvions recouvrer ladite ville d'Orléans par son moyen, en la nécessité où nous estions (car nous n'estions encores asseurez de la ville de Rouen), ce seroit une retraicte très-advantageuse et propre pour Sa Majesté,
Ayant retiré laditte lettre, je l'envoiay à un de mes gens qui estoità Orléans, sous couverture d'autres affaires, povu'la présenter auditsieur d'Antragues, avec une autre que je luy escrivis à mesme fin, et luy fis donner espérance de le contenter sur les deux poincts susdits , s'il vouloit se résoudre de prendre le party de Sa Majesté, et la loger et recevoir dans ladite ville d'Orléans.
Au mesme temps un autre qui ne sçavoit rien de ceste praticque proposa à Sa Majesté d'envoyer devers ledit sieur d'Antragues Desbarreaux, halntant et thresorier de France en ladicte ville, pour le praticquer par le moyen de sa.femme , envers laquelle il estimoit pouvoir beaucoup pour un tel effect : et véritablement
62 [l588] MÉMOIRES d'état
ladicte dame s'estoit tousjours monstrée très-afFectionnëe au party de Sa Majesté et à son service, et d'avoir grand regret de ce que son mary s'en estoit séparé. Ledit Desbarreaux eut charge de luy offrir une notable somme d'argent, sans luy parler toutesfois de la charge de mondit sieur le chancelier, auquel ceste depesche fut communiquée comme elle fut à moy, qui dis audit sieur Desbarreaux que je craignois que son voyage ne mistles habitans dudit Orléans en défiance dudit sieur d'Antragues , parce que sa personne leur estoit trèssuspecte, luy remonstrant que, cela advenant, il osleroit le moyen audit sieur d'Antragues de traicter : ce qui ne le peut retenir d'aller, parce qu'il se promettoit de se couler dans ladite ville, et conférer avec le sieur d'Antragues parle moyen de saditte femme (0, sans estre descouvert; et en tout cas, quand il le seroit, que personne ne descouvriroit ny ne sçauroit l'occasion de sa venue.
Soudain que ledit Desbarreaux eust veu ledit sieur d'Antragues, il m'envoya par l'un des siens une lettre, lacjuelle il me prioit de rendre au porteur d'icelle après l'avoir leue, comme je feis; par laquelle il se plaignoit estrangement du voyage dudit Desbarreaux, lequel il disoit avoir esté suscité par ses ennemis expressément pour luy faire perdre le crédit en ladite ville et le désespérer: en quoy le confirmoient les propos qu'il luy avoit tenus, parce qu'il ne luy avoit parlé que d'argent au lieu du gouvernement duquel je luy avois desjà donné espérance, et sans l'asseurance du-
(') Par le moyen ilc saJite femme. Cette femme étoit Marie Touchet, qui avoit été maîtresse de Charles ix, et qui en avoit eu le comte d'Auvergne, depuis duc d'Angoulême.
DE VILLEROY. [l588] 63
quel il ne vouloit ny pouvoit entendre à ancun accord : au demeurant, qu'il avoit advisé, pour lever de luy toutes sortes d'ombrage aux habitans de ladite ville, de leur permettre de changer les magistrats d'icelle à l'exemple de ceux de Paris , espérant qu'il y en logeroit qui seroient du tout à sa dévotion, et par le moyen desquels il pourroit tousjours mieux disposer de ladite ville.
Ayant receu ladite lettre j'en advertis incontinent Saditte Majesté , qui se repentit d'avoir envoyé ledit Desbarreaux, et me commanda d'escrire audit sieur d'Antragues qu'il ne s'arrestast à luy, mais qu'il advisast par quel moyen l'on pourroit bien-tost conclurre ce marché, au contentement de Sa Majesté et au sien, et de luy renouveller l'espérance dudit gouvernement.
Outre ceste response, que je luy feis par l'homme qu'il m'avoit envoyé, je feis que le Boy commanda au sieur de Rhodes son cousin (qui s'en retournoit en sa maison pour aller donner ordreà son equippage, pour revenir trouver Sa Majesté, pour la servir comme il a toujours faict fort fidellement en toute occasion ) de passer par ladite ville d'Orléans, sous prétexte de visiter sondit cousin, luy confirmer lesdiles promesses, et nous esclaircir du chemin qu'il falloit tenir pour advancer la resolution dudit traicté, qui importoit grandement a^J^rvice de Sa Majesté.
Dequoy il fît très-bon devoir, nous mandant qu'il avoit trouvé ledit sieur d'Antragues en très-bonne disposition; mais que pour bien faire et ne donner jalousie aux habitans dudit Orléans, ausquels le voyage dudit Desbarreaux avoit apporté desja un grand ombrage, il falloit adresser ceste négociation au sieur
G4 [i588] mémoires d'état
de Dunesqui csloit à Paris, lequel avoit tout pouvoir
envers son aisné.
Le mesme advis et conseil nous fut donné par le sieur de Schomberg et par le sieur de Chemerault, qui estoient bons amis dudit sieur de Dunes, et ausquels il avoit descouvert la volonté qu'il avoit de traicter : ce qui fut cause que je suppliay Sa Majesté d'envoyer à Paris ledit sieur de Schomberg, sous couleur d'aller assister la Royne sa mère, mais expressément pour parler audit sieur de Dunes : ce que Sa Majesté trouva bon ; et pareillement pour advancer l'affaire et convertir ledit sieur de Dunes à ce faire, et, sans perdre temps, de luy bailler une promesse par escrit, qu'il emporta signée de la main de Sa Majesté et contresignée de la mienne, de pourvoir ledit sieur d'Antragues en chef dudit gouvernement, et ledit de Dunes de la lieutenance, et pareillement d'une compagnie de cinquante hommes d'armes, en s'obligeans, par promesses signées de leurs mains, et cachetées du seelde leurs armes, de se départir de toutes ligues, associations et pratiques qui seroient désagréables à Sadite Majesté, et la servir à l'advenir de leurs personnes, et pareillement de ladite ville d'Orléans et de toutes celles dudit gouvernement, envers et contre tous, sans nuls excepter ny reserver.
Ledit sieur de Schomberg s'en estant allé avec ceste promesse, je fus d'advis encore de le faire suivre par ledit sieur de Chemerault, qui avoit très-grande envie que ce marché réussist, selon l'intention de Sa Majesté, pour le bien et advanlage qu'il recognoissoit qu'elle en retireroit, afin d'y cschauffer tous jours davantage ledit sieur de Dunes.
DE VILLEROY. [l588] 65
Lequel fit responce audit sieur de Scliomberg, ainsi qu'il nous manda après avoir veu par escrit l'intention de Sadite Majesté, qu'il estoit besoin qu'il en advertist son aisné devant que de faire autre chose.
Sur ces entrefaites Sa Majesté' s'achemina à Manie et à Vernon, et advint que le jour mesme que je partys dudit Vernon pour m'acheminer à Paris pour la négociation de ladite paix, estant ja à cheval, M. Bruslart m'envoya par un des siens un pacquet dudit sieui de Schomberg, dedans lequel estoit la responce que ledit sieur de Dunes luy avoit faicte de la part de sondit frère, qui contenoit ce qui ensuit.
Premièrement un remerciement de la faveur que Sa Majesté leur vouloit faire, d'accorder en chef audit sieur d'A.ntragues le gouvernement du duché d'Orléans, avec mesme puissance et authoritéque Sa Majesté l'avoit accordée à M. le chancelier, sans aucune modération ou restriction.
Asseurant Sadite Majesté qu'en recognoissance de ce bien il estoit prest et résolu de la recepvoir toutesfois qu'il luy plairoit en laditte ville d'Orléans, et luy rendre tout honneur, service et obeyssance qu'un trèshumble suject doit à son prince.
Item, de luy donner asseurance, par un solemnel serment qu'il feroit entre les mains de Sa Majesté, de se départir dès à présent, comme pour l'advenir, de toutes ligues, praticques, associations, obligations et intelligences qui luy seroient désagréables, ausquelles il renonçoit, très-resolu de n'avoir jamais autre volonté, passion ou affection, que ce qui concerneroit le bien de son service et l'accroissement et conservation de son authorité, offrant de faire ses Pasques et rece-
€6 [l588] MÉMOIRES d'état
voir le Sainct Sacrement, pour plus grande ass€urance de ce que dessus.
Mais qu'il supplioit Sa Majesté' de se contenter dudit serment et de sa parole , sans désirer ladite promesse par escrit que Sadite Majesté' îuy avoit fait demander, par ce que semblable obligation escritte ne pouvoit apporter plus de seureté que la parole et foy d'un homme d'honneur, et aussi qu'elle presupposoit quelque défiance.
Il supplia aussi Sa Majesté', à cause de la peur et du soupçon que quelques uns des habitans de laditte ville avoient de Sadite Majesté, d'avoir agréable et trouver bon que 1 ors qu'elle entreroit en ladite ville il Iuy pleust se contenter d'y entrer avec sa cour et noblesse, sans autre force ou gens de guerre, protestant qu'il ne Iuy faisoit telle requeste pour Iuy prescrire son train, mais pour chasser, par ce tesmoignage de sa bonne volonté et confiance, des cœurs desdits habitans la crainte et la peur qu'on leur avoit imprimée de l'indignation de Sa Majesté.
Ayant leu ladite responce estant à cheval, je me résolus de ne m'arrester pour la faire entendre à Sa Majesté, pourco que je sçavois qu'elle trouveroit mauvaises ces deux restrictions proposées par icelle; l'une, touchant ceste promesse que Sa Majesté avoit demandée, et l'autre, de son entrée en laditte ville d'Orléans seulement avec sa cour et noblesse, pour la deffiance que Sa Majesté avoit dudict sieur d'Antragues à cause des choses passées; joinct que j'avois prins congé de Sa Majesté, la(|uellc m'avoit commandé de monter à cheval, et partir sans voir personne. Je me résolus de porter à Paris ceste response pour en cou-
DE VILLEilOY. [l588] 67
ferer moy mesiiie avec le sieur de Dunes, et voir si je pourrois faire changer lesdites restrictions.
Suivant quoy je ne faillis à veoir ledit sieur de Dunes sur ce subject, duquel j'apprins encore une autre difficulté que je n'avois conipi'ise par ladite response, qui estoit que sondit frère entendoit estie pourveu, non seulement dudit gouvernement en chef du duché d'Orléans, comme il sembloit qu'il ne pretendist autre chose par ladite response , mais aussi du pays Chartrain, de Blois, Amboyse et Loudunois, tout ainsi et en la forme que mondit sieur le chancelier estoit pourveu dudit gouvernement : dequoy je fus fort estonné et marry, parce qu'il n'avoit jamais faict autre instance que d'estre deschargé de l'authorité et puissance que mondit sieur le chancelier avoit surlui,et que lesdits pays Chartrain, Blesois et Loudunois estoient séparés du duché d'Orléans. Je luy parlay aussi des deux autres poincts; mais je ne peus rien conclurre avec luy, me disant que son aisné avoit tousjours creu que les choses passeroient comme il les expliquoit, et qu'il ne bailleroit pas volontiers laditte promesse par escrit, ny d'introduire le Roy dedans ladite ville pour la première fois avec sa garde de gens de pied, mais qu'il feroit que sondit frère se trouve rroit à Paris quand je reviendrois, avec lequel j'en pourrois résoudre, et que de son costé il facilliteroit les choses de tout son pouvoir. Voila donc, à mon grand regret, tout ce que je peus faire avec ledit sieur de Dunes en ce premier voyage, pour le regard de ladite ville d'Orléans.
Estant retourné vers le Roy, que je trouvay en la ville de Rouen, je suppliay Sa Majesté avoir agréable
68 [i588] MÉMOIRES d'état
que je luy rendisse compte de tout ce que j'avois faict, négocié et rapporté, en la présence de tous ceux de son conseil, tout ainsi que ce qui c'estoit passé à Paris avoit esté traicté en la présence de la Royne sa raere, de la Royne, et de tous ceux qui estoient auprès de Leurs Majestez , pour l'importance de la matière et pour ma descharge : ce que Sa Majesté m'accorda.
De sorte que je fis rapport à Sadite Majesté, en plein conseil, de tout ce qui s'estoit traicté, leur représentant par escrit les demandes desdits princes et de leurs adhérons, ensemble ce que nous leur avions respondu ^t remonstré sur icelles en les recevant. Sa Majesté fit escrire son intention sur chacun article d'icelles audit conseil par M. Bruslart : ce qui me servit d'instruction au second voyage qu'elle me commanda de faire pour poursuivre ladite negotiation.
Seulement je rendis compte à part à Sadite Majesté de ce que j'avois appris du pouvoir que la Royne sa mère luy avoit escrit que l'on lui demandoit qu'elle donnast à M. de Guise sur les armées de ce royaume, conjoinctàson estât de grand maistre, que l'on presupposoit devoir estre accordé avec les mesmes functions et authoritez d'un lieutenant gênerai ou conneslable de France; desquelles charges Sadite Majestéme commanda de luy représenter les provisions et pouvoirs ordinaires, pour en mieux juger et ordonner, afin de ne rien faire légèrement. Et parce qu'au moyen de nostre deslogement de Paris en haste, je ne m'estois chargé de mes registres ordinaires, où estoient lesdits pouvoirs. Sa Majesté me commanda de les luy apporter quand je reviendrois, et cependant dire à la Royne
DE VILLEROY. [l588] 69^
sa mère, pour advancer tousjours ceste négociation^ de laquelle l'on disoit sous main que l'on ne tireroit jamais le bon mot de M. de Guise qu'il ne sceust ce que le Roy resoudroit de faiie pour son particulier, que Sa Majesté estoit contente de faire depescher audit duc de Guise une déclaration portant pouvoir affecté à sa personne de commander comme grand maistre sur les armées , dont on envoyeroit puis après la forme, sans s'expliquer davantage. Voila ce qui nie fut baillé et ordonné par Sa Majesté pour instruction particulière et secrette sur ce faict, dont je rendis compte à ladite dame Royne mère du Roy, à mon arrivée à Paris.
Le Roy ayant aussi entendu à part par moy les difficultez que m'avoit faictes ledit sieur de Dunes, au moyen de son frère , pour le faict d'Orléans , les Irouva mauvaises et mal fondées; toutesfois me permit pour les surmonter de leur offrir et accorder de sa part et en pur don vingt mil escus, outre et par dessus ce qu'il leur avoit desja faict offrir.
En ce deuxiesme voyage je suivis le mesnie ordre que j'avois tenu au premier : toutes choses furent traictées et débattues en plein conseil et par escrit pour le regard du gênerai , dont les particularitez seroient trop longues à représenter; mesme jesuppliaylaRoyne mère du Roy d'y appeler messieurs les presidens de la cour, qui s'y trouvèrent une fois; mais ceux ausquels nous avions à faire le trouvèrent mauvais, de sorte que ladite Royne mère fut conseillée de ne les y appeler plus.
Ladite dame fut d'advis de n'engager point le Roy de promesse pour le regard dudit pouvoir de M. de
7© [l58B] MÉMOIRES d'état
Guise, mais seulement luy dire que le Roy l'approclieroit de sa personne et se serviroit de luy dignement, estant la paix faicte : ce qui fut suivy.
Ledit sieur dMntragues se trouva à Paris, où il se comportoit de telle façon avec M. le duc de Guise que luy et les siens en avoient très-grande deffîance. Je parlay à luy pour luy faire entendre l'intention et les raisons du Roy sur les demandes et difficultez qu'il avoit faictesj davantage je luy fis offre, pour luy et sondit frère, desdits vingt mille escus ; mais je le trouvay si résolu et difficile à se contenter , que je me departy d'avec luy très-mal édifié, et m'en plaignis au sieur de Cliemerault son cousin, qui estoit lieutenant de sa campagnie de gens d'armes, et depuis aux sieurs de Schomberg et de Dunes : et ce qui m'en.fasclioit et mettoit encores plus en peine, estoit que je voyois M. de Guise résolu de demander ladite ville d'Orléans pour ville de seureté, et de ne faire la paix si elle ne luy estoit accordée: par où la pratique que j'avois avec ledit sieur d'Antragues et tcus les moyens de servir le l^oy s'en alloient en fumée. Toutesfois je fus contrainct de partir de Paris sans rien conclure avec ledit sieur d'Antragues.
Je retournay vers le Roy luy rendre compte de ce que j'avois négocié en ce second voyage : de quoy je m'acquittay ainsi que j'avois faict la première fois, où toutes choses furent débattues, représentées, considérées, ordonnées et recueillies par escrit par le sieur Bruslart. Entre autres choses je fis entendre l'instance qu'on faisoit d'avoir Orléans pour ville de seureté, avec Bourges ; et fut résolu, et à moy baillé par escrit , qu'elles leurseroient accordées si on ne les en pouvoit
DE VILLEROY. [l588} '] l
faire départir. Les instructions qui me furent données font foy de ce que dessus.
Je receu à mon arrivée à Rouen une lettre dudit sieur d'Antragues, par laquelle il me manda qu'ayant depuis mon partement mieux pesé ce que je luy avois dit et remonstré de la part du Roy, il s'estoit résolu à condescendre à faire tout ce que je luy avois dit que Sa Majesté vouloit de luy, et me prioit de mettre fm à ces affaires que j'avois si bien acheminées, s'en fiant et reposant du tout sur moy, qu'il recGgnoissoit aymer plus son I)ien que luy mesme. Ce qu'il accordoit donc estoit d'accepter le gouvernement en chef du duché d'Orléans , la lieutenance pour son frère et une compagnie de cinquante hommes d'armes, et les vingt mil escus, et de l)ailler par escrit la promesse que le Roy avoit demandée : ce que je feis entendre à Sa Majesté devant qu'elle eust résolu ma depesche, pour sçavoirsi, à l'occasion du traicté dudit sieur d'Antragues, il advenoit que nous nepeussions faire départir ceux delà Ligue de la demande qu'ils faisoient d'avoir Orléans pour ville de seureté, nous romprions le traicté gênerai de la paix : ce qu'elle me dit qu'elle n'entendoit pas.
Je feis voir aussi à Sa Majesté un pouvoir de connestable de France, et un autre de lieutenant gênerai représentant la personne du Roy par tout le royaume. De ces deux pouvoirs , Sa Majesté me commanda de tirer ce dont fat composé celuy qui fut baillé audit sieur duc de Guise, que Sa Majesté avoit faict lire et leu elle mesme, et corrigé par trois fois, comme il appert par la minutte que j'ay réservée 5 puis, l'ayant mis au net il le signa, et avec tout cela me renvoya à Paris pour la troisiesme fois.
72 [l588] MÉMOIRES d'état
Où je me trouvay plus empesché que jamais pour les difficultez nouvelles qui nous estoient faictes, sur tout je le fus pour le faict d'Orléans, car plus j'en voulois esloigner et destourner M. de Guise, plus s'y opiniastroit-il. Je proposay que le Roi donneroit aux sieurs d'Antragues et de l.a Chastre la survivance de leurs gouvernemens pour leurs enfans, et que l'on ne rendist point villes de seureté celles d'Orléans et Bourges, qui estoient sièges d'archevesché et d'evesché, et que c'estoit chose qui n'avoit point encores esté faicte j et combien que telles ouvertures fussent plus advantageuses pour le particulier desdits sieurs de La Chastre et d'Antragues, et mesmes pour ceux de la Ligue, toutesfois ils n'y voulurent entendre. Sur cela je feis dire audit sieur de Dunes que son frère et luy dévoient faire parler les habitans d'Orléans, et leur faire dire ne désirer que ladite ville leur fut baille'e pour ville de seureté : mais je trouvay qu'ils avoient faute de crédit envers eux pour leur faire faire ledit office. Je dis doncques alors qu'il falloit que ledict sieur d'Antragues feist lui mesme ladite protestation, et obtint que ceux de la Ligue se départissent de leurs demandes, puis que pour mes raisons ils n'en vouloient rien faire, et que nous estions accrochez à ce poinct. Lesdits sieurs d'Antragues et de Dunes ne furent d'advis non plus de faire ladite protestation : de sorte que tous moyens et inventions pour gaigncr ce point me manquèrent. Ledit sieur de Schomberg sçait ce que je luy en dis, et comme, en dressant l'article qui faisoit mention de l'octroy desdites villes, je m'advisay de le coucher de telle façon que quelque jour il pourroit servir de fondement d'y changer quelque chose.
VE VILLEKOY. [l588] ^3
Au troisiesme voyage nous demeurasmes d'accord de toutes choses avec ceux delà Ligue pour ladite paix, et mesmes du faict du Havre de Grâce, qui avoit esté demande' de surcroist pour eux depuis le traicté, le gouverneur d'icelle s'estant jette au party quelques jours devant. De sorte que les articles de ladite paix furent signez de part et d'autre, lesquels je fus porter à Sa Majesté, qui les confirma et ratifia aussitost après les avoir faict lire en son conseil.
Je dis aussi à Sa Majesté comme la Roy ne sa mère et moy avec elle avions leu à M. le duc de Guise, après l'accord et signature desdits articles , la minutie du pouvoir que Sa Majesté avoit advisé de luy accorder, lequel m'avoit donné charge d'en remercier Sa Majesté, et neantmoins le supplier d'avoir agréable qu'il ne l'acceptast point, ains seulement qu'il le servist de son estât de grand maistre, duquel il se sentoit fort honoré , ne luy demandant pour son particulier que l'asseurance de sa bonne grâce, puis qu'il avoit pourveu au public, ainsi que luy dévoient plus particulièrement faire entendre messieurs l'archevesque de Lion et de La Chastre, qui dévoient le lendemain arriver vers Sadite Majesté, laquelle me respondit résolument qu'elle vouloit que ledit sieur de Guise print ledit pouvoir : ce qu'elle confirma encores ausdils sieurs, et èscrivit une lettre de sa main trèsexpresse audit sieur de Guise, de laquelle furent porteurs lesdits sieurs archevesque de Lion et de La Chastre. Et neantmoins lesdites lettres de pouvoir et déclaration ne furent mises au net, signées, scelées, ny délivrées audit sieur de Guise, que jusques à leur entreveuè à Chartres, que quelques-uns en avoient
74 [l588] MÉMOIRES u'ÉTAT
degousté Sa Majesté, et luy avoient faict trouver mauvaise l'authorite' qu'elle avoit accorde'e par icelle audit sieur de Guise : les uns par jalousie qu'ils luy portoient, les autres parce que c'estoit chose qui diaiinuoit aucunement l'authorite et puissance de leurs Estats, et la plus grande partie parce qu'ils cognoissoient que Sa Majesté ne pouvoit oublier le mal talent qu'elle portoit audit duc pour luy complaire, l'animer et irriter davantage contre luy.
De façon que Sa Majesté mit un jour en délibération de retrancher ledit pouvoir devant que de le délivrer : dequoy elle fut desconseillée par ceux ausquels elle en parla, qui luy remonstrerent que puis que c'estoit chose qu'elle avoit desja accordée audit duc pour un bien de la paix, que la coppie luy en avoit desja esté leuë et baillée, elle n'en pouvoit rien oster sans faire tort audit duc et à la foy donnée pour ladite paix, qui avoit trop cousté à faire, et dont l'observation importoit grandement à ses affaires; joint que ledit duc, qui sçavoit les traverses qu'on luy donnoit en ce faict, se laissoit desja entendre n'avoir peu faire que, à l'appétit de tels envieux , on ne luy fist recevoir telle escorne. Surquoy Sa Majesté se résolut, et commanda ledit pouvoir estre délivré audit duc de Guise-, comme il fut fait. Mais on a dit depuis qu'elle fit ce commandement avec tel regret, qu'elle résolut deslors de chasser d'auprès d'elle ceux qui luy avoient donné tel conseil , et ne l'avoient secondée en la volonté qu'elle avoit de le retrancher.
Il faut noter encores de ce traicté cjue jaçoit que les principales et plus aigres plaintes que ceux de la Ligue avoient faictes de leurs mescontenlemens , et
DE VILLEROY. [l588] 75
ausquels ils requeroient plus vivement estre pourveii , eussent esté fondées sur la personne, l'authorité et les charges dudit duc d'Espernon, comme il appert par leurs escrits, toutesfois, d'autant que Sa Majesté me l'avoit ainsi recommandé et enjoint très-expressement, je fis tant qu'en tout ce qui fut mis par escrit il n'en fut fait aucune mention, mais que l'on se contenta de remettre à Sa Majesté d y pourvoir elle mesme, comme elle leur avoit fait dire et promettre qu'elle feroit: dequoy certes il faut que je die que je trouvois ledit sieur de Guise plus favorable et modéré que nul autre, non pour autre occasion que pource que je luy avois remonstré qu'il feroit en ce faisant service très-agreal)le au Roy.
Les députez de ladite paix tesmoigneront assez le devoir que je feis et le soin que j'en eus, pour l'honneur et l'obeyssance que je portois à tous les commandemens de Sa Majesté, et pour le désir que j'avois aussi d'esteindre toutes les estincelles qui pouvoient servir avec le temps à r'allumer le feu de discorde entre ses subjects et serviteurs catholiques, pour la considération seule de l'honneur de Dieu et du service de Sa Majesté, dont dependoit le bien du royaume.
Et toutesfois je fus souvent adverty, durant la négociation de la paix et depuis la conclusion d'icelle, que ledit duc estoit très-mal content de moi, et jusques-là qu'il escrivit à quelcju'un de ses amis en cour qu'il m'en feroit repentir et perdre la vie; dequoy je ne m'esmus gueres, par ce que je sçavois bien qu'il n'avoit occasion quelconque de se prendre à moy de ce qui s'estoit passé, ny de la défiance de son maistre.
76 [l588] MÉMOIRES d'état
qui estoit ce quil'iiritoitleplus, d'autant que je n'avois esté que ministre de Sa Majesté à très-bonne fin et intention; et mesme que j'avois eu tel soin de sa réputation, qu'il n'avoit esté rien escrit contre luy, et aussi que je me confîois que j'avois pour bon tesmoin et protecteur de mon innocence Sa Majesté, qui sçavoit comme toutes choses avoient passé.
Le Roy estant à Vernon, par où il passa revenant de Roiien à Mante, où se dévoient trouver les Roy nés, m'envoya quérir exprès pour se plaindre d'un advis qui luy avoit esté donné que ledit duc d'Espernon se vouloit aller jetter dedans la ville d'Angoulesme pour s'en saisir, et me commanda d'escrire des lettres en son nom au sieur de Tayan, aux habitans de la ville, au lieutenant gênerai d'icelle, et au capitaine de la citadelle, de ne recevoir personne en ladite ville qui leur peust donner loy, de quelque qualité qu'il fust , jusquesà ce qu'il leur apparust d'un commandement de luy postérieur ausdites lettres, que Sa Majesté, au defïaut d'un valet de chambre, me commanda d'envoyer par courrier exprès ; comme je fis incontinent et (idellement, ainsi que j'avois accoustumé les commandemens de Sa Majesté.
Le courrier arriva à Angoulesme trois jours après que ledit duc y eust esté receu , autjuel les lettres du Jioy furent portées, dont il s'irrita et s'ofTença grandement, et s'en print à moy, disant que j'avois esté autheur desdites lettres, et en fit une très -grande plainte à Sa Majesté, cjui luy njanda les avoir commandées, et les raisons qui l'avoient meu à ce faire. Lesdites lettres, ayant esté veues du maire et des habitans d'icelle ville, furent cause qu'ils depescherent
DE VIILEROY. [l588J 'J'J
bien-tost après l'un de leurs citoyens, beau frère dudit maire, en cour, lequel eut charge de s'addresser à moy parce que ladite ville d'Angoulesme estoit de mon département, que les lettres dernières que le Roy leuravoit escrites estoient contresignées de moy, aussi qu'ils avoient quelque créance en moy pour m'avoir tousjours recognu très-affectionne' à leur bien et au service de Sa Majesté. Il se présenta comme nous estions à Chartres, et me dit que lesdits maire et eschevins, ayans veu lesdites lettres de Sa Majesté, estoient entrez en doute si c'estoit son intention ou non que ledit duc d'Espernon fist sa résidence en leur ville, en laquelle ils protestoient qu'ils ne l'eussent jamais receu s'ils n'eussent pensé faire service à Sa Majesté, comme ledit duc leur avoit fait apparoir par un pouvoir que Sa Majesté luy avoit donné de commander en leur ville et au pays : et qu'il avoit esté depesché exprès par eux pour en estre esclaircis, d'autant que, si Sa Majesté ne trouvoit bon ce qu'ils en avoient faict, ils pourroient encore reparer leur faute en fermant la porte de leur ville un matin qu'il seroit sorty dehors pour aller courre la bague, comme il faisoit souvent , laissant la garde des portes ausdicts habitans, qui estoient beaucoup plus forts dans la ville (jue n'estoit ledit duc avec tous ses gens; et qu'ils pouvoient aussi, pour mieux asseurer et exécuter ladite entreprise, se saisir de la personne du capitaine de la citadelle, sinon la circuir et environner par dehors par un bon nombre de gentils-hommes du pays qui estoient à leur dévotion , afin de garder que le secours n'y entrast pendant qu'ils forceroient ladicte citadelle par le dedans de la ville, comme ils disoient pouvoir
78 [l588] MÉMOIRES d'état
faire facilement. Ayant entendu ce propos je luy demanday qui il estoit, et s'il avoit quelques lettres -, et m'ayant donné cognoissance de sa personne par le moyen du courrier qui avoit porté à Angoulesrne les susdites lettres de Sa Majesté, et sur ce dit qu'il ne s'estoit osé charger d'aucunes lettres, de peur d'estre prins en chemin , je luy dis que l'ouverture qu'il m'avoit faicte de l'occasion de son voyage estoit de telle importance qu'il estoit nécessaire que j'en parlasse au Roy avant que d'y respondre, et partant qu'il eust à me venir trouver le lendemain de bon matin.
Je fus le soir mesme trouver Sa Majesté, tant pour la remercier de ce que la Royne sa mère m'avoit dit qu'elle luy avoit accordé et promis de me descharger de l'exercice de mon office de secrétaire des commandémens, suivant la supplication que je luy en avois faicte, ainsi que je diray cy-après, avec tout ce qui s'est passé en ce faict, que pour luy faire entendre les propos que m'avoit tenu ledit habitant d'Angoulesme, lequel Sa Majesté fist démonstration d'escouter volontiers, pour le mescontentement qu'elle avoit de ce que ledit duc estoit allé en ladite ville, ainsi que Sa Majesté disoit, contre son commandement, se promettant d'en avoir sa raison par lesdits habitans, et en ce faisant faire paroistre et sentir audit duc et à tous autres combien un roy a les bras longs, et est foible toute autre puissance en son royaume sans la sienne, me disant qu'il vouloit parler luy-mesme audit habitant, sans que personne en sceust rienj dont il me chargea expressément, et à cesle fin le luy anjener le lendemain de bon matin : comme je fis.
Et l'ayant introduit dans le cabinet de Sa Majesté, où
DE VILLEROY. [l588] 'J^
il n*y avoit personne que moy, il luy rapporta et confirma les mesmes propos qu'il m'avoit tenus de la part desdits maire et habitans, desquels Sa Majesté' luy déclara estre fort contente et leur sçavoir très-l)on gré, luy disant qu'elle les avoit tous) ours recogneus très- gens de bien, aymans Dieu et son service, et qu'elle loiioit la resolution qu'ils avoient prise d'envoyer devers elle pour estie esclaircie de sa volonté sur l'entrée et demeure dudit duc en ladite ville, laquelle Sa Majesté vouloit qu'ils sceussent luy avoir esté désagréable, comme ayant esté entreprise par ledit duc contre son commandement, et en saison qu'il avoit eu occasion de se defiier de luy et de ses actions, parce qu'il monstroit estre par trop indigné de ce que Sa Majesté avoit fait la paix : par laquelle elle avoit accordé qu'il se despoiiilleroit d'une bonne partie de ses charges, et spécialement des gouvernemens qu'il avoit, et qu'il sembloit que Dieu avoit conduit expressément ledit duc en ladite ville, et avoit envoyé à Sadite Majesté ceste occasion pour luy donner moyen de pourvoira ce coup, puis que ledit maire et habitans avoient le moyen et la volonté d'exécuter ce qu'elle leur commanderoit; mais que ce n'estoit a-ssez faire pour son service que de chasser et faire sortir ledit duc d'Espernon de ladite ville, comme il luy avoit proposé; qu'il falloit que lesdits maire et habitans, ses bonssubjects et serviteurs, se saisissent de luy, sans toutesfois faire mal à sa personne, afin que, le tenant en sa disposition , il peust recouvrer ses villes de Mets et de Boulogne qu'il ne vouloit rendre , et le faire contenter du gouvernement de Provence, qu'il avoit advisé de luy laisser; quoy faisant lesdits maire et habitans luy
8o [l588] MÉMOIRES d'état
feroient, ensemble à la religion catholique et à tout son royaume un service très -signalé, que Sa Majesté reconnoistroit à jamais, luy demandant si lesdits habitans n'auroient pas le courage et le pouvoir de luy faire ce service qu'il avoit très à cœur, et qui leur importoit aussi grandement, parce que, si ledit duc demeuroit long-temps en leur ville, tout ainsi qu'il s'entendoit avec le roy de Navarre et les huguenots, il estoit à craindre qu'il ne les mist avec le temps entre leurs mains, qui estoient leurs ennemis. A quoy il luy fust respondu par ledit habitant que lesdits maire et ses concitoyens avoient tousjours eu le courage de mourir pour exécuter ses commandemens, lesquels il leur rapporteroit très-fldellement, et que Sa Majesté en oiroit bien-tost parler. Et comme il avoit esté envoyé sans apporter aucune lettre , il fut aussi renvoyé sans en reporter, et print congé de Sa Majesté en ceste façon, laquelle luy commanda de desloger à l'heure mesme afin de n'estre descouvert.
Toutesfois ledit habitant me vint encore trouver en mon logis pour me dire que, depuis estre party d'auprès du Roy, il avoit mieux examiné et considéré le commandement que Sa Majesté luy avoit commis, lequel il craignoit ne pouvoir estre exécuté sans coup ferir, d'autant qu'il estimoit que ledit duc se mettroit en deffence quand on le voudroit prendre ; quoy advenant, il desireroit volontiers sçavoir ce qu'ils auroient à faire contre ledit duc. A quoy je luy respondis que c'estoit chose qu'il devoit avoir demandée luy-mesnie à Sa Majesté quand elle luy avoit faict ledit commandement; mais ce que je luy pouvois dire sur ce estoit que le Roy luy avoit expressément commandé ne faire
DE VII.LEROY. [l588] 8t
aucun mal à la personne dudit duc; de sorte que j'estimois, quand à moy, que s'ils ne s'en pouvoient saisir sans crainte d'estre offensez ou de l'offenser, qu'il seroit plus à propos qu'ils se contentassent de luy fermer la porte de la ville lors qu'il en seroit hors, comme il avoit proposé qu'ils pouvoient facilement et sans danger de personne ny de leur ville, qui estoit tout ce que je luy pouvois dire sur la difficulté' qu'il m'avoit propose'e; et que s'il en vouloit derechef parler au Roy pour en estre mieux esclaircy et asseuré, que j'en advertirois Sa Majesté'. Surquoy m'ayant dit qu'il craignoit que son séjour le fîst descouvrir, il se résolut de s'en aller.
Voyla la vérité de tout ce que j'ay sceu et a passé par mes mains touchant ce faict , et fais juges mes amis et tout le monde si je m'y pouvois conduire autrement, s'estant ledit habitant addressé à moy comme il avoit faict.
Je ne veux point parler de ce qui est advenu de ladite entreprise, des propos qui ont esté tenus sur le subject d'icelle ; mais je veux bien croire et ose dire avec vérité que ledit duc d'Espernon a depuis suffisamment recogneu, par divers effects et tesmoignages, que la mal-veillance que le Roy luy portoit ne procedoit de moy ny de mon invention et persuasion, dont aussi j'appelle Dieu à tesmoin. Véritablement j'ay souvent blasmé plusieurs choses que ledit duc faisoit quand il estoit auprès du Roy, et ne les ay teuè's à luy mesme. Et pleust à Dieu qu'il eust voulu croire M. de Bellievre et moi ! je suis asseuré que le Roy, le royaume et luy-mesme s'en fussent beaucoup mieux trouvez qu'ils n'ont faict et ne feront de ce qui est advenu. 44. 6
8a [i588] MÉMOIRES d'état
Mais les flalteurs, qui sont les vrayes pestes et ennemis des roys et des grands, l'ont tousjours emporté par dessus les gens de bien : tant est forte et puissante l'industrie conjoincte à la nature.
Estant à Chartres, je receus encores une lettre dudit sieur de Dunes par les mains du sieur de Schomberg, du 2.'] de juillet, par laquelle il me mandoit m'envoyer la promesse susdite de son aisné et de luy , que je leur avois demandée de la part du Roy , et ne l'avoit peu recouvrer que depuis deux jours. Et afin que l'on sçaclie qu'il n'estoit point si mal content de ce que j'avois faict et poursuivy pour son frère et pour luy en ceste occasion, comme l'on m'a voulu depuis faire croire qu'il l'avoit publié, j'ay bien voulu icy transcrire la mesme lettre dudit sieur de Dunes , pour me servir de descharge où besoin sera, et à luy de responce s'il s'est plaint de moy.
S'ensuit donc la teneur de ladite lettre :
« Monsieur, mon beau-pere s'en retournant trouver le Roy, je l'ay supplié de se charger de la promesse que vous avez désiré de mon frerc d'Antragues, laquelle j'ay depuis deux jours recouverte , et la vous présente avec ceste lettre que vous recevrez, s'il vous plaist, pour me ramentevoir en vostre bonne grâce, et vous asseurer de la fidelle volonté que j'ay de vous faire service, et non pour vous importuner et presser de l'effect que vous nous avez à tous deux procuré : vous priant très-humblement de croire que si tous les bons oflices qu'avez départis à beaucoup de personnes de toutes qualitez avoient rencontré des âmes aussi peu ingrates que le seront pour jamais en-
DE VILLEUOY. [l588] 83
vers vous celles de deux frères , que je ne sçache seigneur en France qui ait plus acquis d'amis et de serviteurs, ny qui en eust de plus afTectionnez que vous, monsieur, à qui j'espère , pour mon particulier, faire cognoistre que l'obligation que je vous ay, jointe à l'ancienne inclination et dévotion que j'ay eue toute ma vie à vous faire service, vous a acquis sur moy toute l'autliorité et commandement que vous sçauriez désirer : dequoy je me promets que Dieu me fera la grâce quelque jour de vous en rendre tesmoignage. Je n'aj mis que le mois en laditte promesse, ayant laissé le jour en blanc, afin que, comme vous le trouverez le plus à propos, vous commandiez qu'elle soit remplie, ayant faict entendre sur ce sujet l'opinion de mondit frère à M. de Schomberg, laquelle il vous descouvrira : voulant finir, après vous avoir très- humblement baisé les mains, pour prier Dieu, monsieur, qu'il vous donne en santé très-heureuse et longue vie. De Paris, ce 27 juillet i588. »
Par ceste lettre escritte après la conclusion et publication de la paix, apportée par ledit sieur de Schom. berg qui avoit assisté à ladite négociation , et avoit veu et sceu tout ce que j'avois traiclé avec ledit sieur d'Antragues et son frère, chacun peut juger s'ils estoient mal satisfaicts de la peine que j'avois prinse pour eux, ou non. A la vérité aussi, s'il y a eu faute en ce faict , elle a plus procédé de l'irrésolution dudit sieur d'Antragues, et de la deffiance que ses actions passées luy faisoient avoir de la volonté du Roy en son endroit, et particulièrement du peu de pouvoir et peu de crédit qu'il avoit dans la ville d'Orléans, que d'autre chose.
84 [l588] MÉMOIRES d'état
Ledit sieur de Dunes arriva en ladite ville de Chartres bien-tost après que ladite lettre m'eut esté baillée par ledit sieur de Schomberg, accompagnant encore feu M. de Guise; et me vint prier, et me le feist aussi commander par le Roy, de parier à M. le chancelier pour avoir sa procuration du gouvernement du duché d'Orléans en faveur de son frère, et la luy faire remettre entre les mains du Roy, afin que sondit frère en peust estre pourveu. Véritablement je luy dis qu'il me sembloit, pour le service du Roy et le bien particulier de son frère et le sien, qu'il ne devoit encores poursuivre laditte provision, parce que j'estimois que ceux de la Ligue s'y opposeroient, d'autant que ladite ville leur avoit esté délaissée pour leur seureté; quoy faisant, le Roy seroit contrainct passer par dessus leurs oppositions, ou bien y acquiescer : etquedel'un etl'autre party qu'il clioisiroit il pourroit plus advenir de mal que de bien, parce qu'ils diroient que Sa Majesté commenceroit desja de contrevenir à la paix si elle gratifioit ledit sieur d'Antragucs dudit gouvernement malgré eux; estant ainsi que la condition d'une ville de seureté tiroit après une conséquence que ceux qui y cornmandoicnt fussent agréables et confidens à ceux ausquels elle avoit esté délaissée et accordée pour cet effect : dequoy Sa Majesté se pourroit trouver en peine, n'estant à propos ny utile, si fraischement après estre sorty d'un mal tel qu'estoit celuy où nous avions esté, que nous entreprissions de faire chose qui nous y plongeast, incertains du bien qui en succederoit. Que s'il advenoit aussi que Sa Majesté, pour le bien gênerai de ses affaires, fustcontraincte de ne faire expédier ledit gouvernement audit sieur d'Antragues, et à luy
DE VILLEllOY. [l588] 85
la lieutenance, que les dommages et la honte en tomberoient principalement sur eux , lesquels se seroient descouverts très-mal à propos pour eux et le service du Roy; luy remonstrant, pour conclusion, qu'il ne devoit encore, à mon ad vis, faire ladite poursuitte, en luy offrant et à son dit frère la continuation de mon service et assistance lors que je verrois qu'il seroit à propos de remuer ceste pierre pour le service du Roy et leur contentement. Je m'apperceus que ledit sieur de Dunes n'avoit si bien pris le propos comme certainement je le luy disois de cœur et d'affection que je luy portois, et à toute sa maison. F^t parce que je partis de la cour deux jours après pour venir en ma maison, je ne puis respondre de ce qui s'est passé depuis pour ce regard, n'ayant eu cognoissance ny communication quelconque d'un certain brevet qui s'est trouvé expédié dudict faict, et fais un chacun juge si j'ay deu estre blasmé de la façon de laquelle je me suis conduict en cest affaire : et si lesdits sieurs d'A.ntragues et de Dunes ont esté bien fondez de s'en plaindre, j'ay dequoy prouver et vérifier tout ce que j'en ay cy devant dit. L'on peut juger aussi, par l'issue qu'a eu la précipitation desdits sieurs d'Antragues et de Dunes en la poursuitte dudit gouvernement, si j'avois raison ou non de les en divertir, tant pour le service du Roy que pour leur propre bien.
Il y avoit quelque temps que je desirois me faire descharger, sinon du tout, au moins en partie du labeur et du travail ordinaire de la charge que j'exerçois, tant pource que ma santé n'estoit si bonne et asseurée depuis avoir eu la fièvre quarte qu'elle estoit devant, que pource qu'il me sembloit qu'à cause de la multi-
S6 [l588] MÉMOIRES d'état
tude et diverses sortes d'affaires dont j'estois surcharge', Sa Majesté n'estoit si bien et diligemment servie en toutes choses que je desirois, son service et le bien de ses affaires m'ayant tousjours esté recommandé plus que toute autre chose. Et faut que je confesse que ce mien désir se fortifia et augmenta grandement dèslors que je vis qu'il avoit esté permis audit duc d'Espernon de m'outrager en la présence du Roy sans raison ny fondement, ayant esté toute ma vie aymé et protégé de mes maistres en les servant fidellement ; et ce qui m'avoit encores plus piqué, c'estoit que ledit duc m'avoit accusé et reproché, en la présence de Sadite Majesté, que j'avois faict et faisois en ses affaires tout ce que je voiilois sans que Sa Majesté sceust rien de tout ce qui se passoit : dont elle avoit faict si peu de compte de me faire raison, que par là je jugeay, ou que Sa Majesté le croioit ainsi, ou qu'elle estimoit fort peu la réputation et l'honneur d'un homme de bien, qui estoit ce qui m'estoitleplus cher, et me faisoit bien souvent quitter le manger, le boire et le dormir pour la bien servir.
Je m'estois quelquesfois descouvert de ce mien désir à aucuns de mes principaux amis et parens, pour y estre fortifié de leur consentement et assistance ; mais ils m'en divertissoient tousjours plustost qu'ils ne m'y confortoienl tous, pour l'affection qu'ils me portoient, n'eslimans pas que ce fust mon bien de me retirer si tost de la cour, f[uelques-uns pour leur inlerest, et les autres parce qu'ils me Ciiisoient cest honneur de croire {[ue j'estois encores utile en ma charge pour le service du Boy. Toutesfois, plus j'allois en avant et considerois les choses qui se passoieut en ce royaume et à la cour,
DE VILLEUOY. [l588] 87
et celles qui se preparoient, cette envie m'augmentoit davantage.
Ce qui me meut, au second voyage que je fis à Paris pour la paix, d'en parler à M. de Villequier (0, et le prier de me conseiller et secourir en ceste occasion vers la Royne mère du Roy, auprès de laquelle ses longs services luy avoient acquis authorité et créance : ^n quoy je le trouvay de sa grâce très-disposé, et en parla à laditte dame, laquelle il trouva très-desireuse de me faire tout plaisir, suivant sa bonté accoustumée envers ses créatures , telle que j'estois.
M. de Villequier m'ayant asseuré de la bonne volonté de ladite dame, j'en remerciay Sa Majesté, et la suppliay d'en faire naistre le fruict quand elle reverroit le Roy son fils ; la suppliant de croire que je ne pretendois demander autre recompense du service que je luy avois faict et pretendois faire tant que je vivrois, que ladite permission de me descharger de mon office, et de me retirer en ma maison avec la bonne grâce de Leurs Majestez et en leur protection.
Mais comme à la cour on interprète plustost en mauvaise part qu'en bonne les actions d'un chacun, et ne peut-on croire qu'un courtisan qui a esté employé aux affaires publiques avec honneur et dignité vueille jamais de son bon gré s'en départir, sinon à dessein d'obtenir mieux, ladite dame Royne et plusieurs autres qui ouyrent parler de ceste mienne delil)eration et poursuitte creurent incontinent, ou que je ne parlois à bon escient, ou que j'avois quelque autre prétention dont je ne me descouvrois ; qui fut cause que je dis à ladite dame que s'il plaisoit à Leurs Ma-
CO M. de FilUquier : René de Villequier, seigneur de La Guerche.
88 [l588] MÉMOIRES d'éïaï
jestez, m'octroyant ma requeste, estre encores quelquesfois servies de moy à la cour, je receviois à grand honneur qu'il luy pleust m'accorder qu'estant à leur suitte j'entrasse en leur conseil d'Estat et en celuy de leurs affaires, sinon ainsi que faisoit mon grand père en celles du roy François i, au moins comme je faisois tous les jours : de quoy madite dame me promit de faire rei|ueste à Sa Majesté.
Elle en parla à Sa Majesté à Mante, oii Leurs Majestez se virent la première fois après que la paix fut accordée. Toutesfois elle me dit qu'elle n'avoit peu obtenir du Roy qu'il me permist de me descharger de l'exercice demondit office sans m'en dire autre raison; et parce qu'elle s'en retourna de là à Paris quérir messieurs le cardinal de Bourbon et duc de Guise, elle me promit qu'elle en parleroit derechef lors que Sa Majesté seroit h Chartres, où elle se devoit bien tost rendre.
Ce qu'elle fit d'elle mesme et sans en estre par moy sollicitée, ainsi qu'elle me fit l'honneur de me dire; et qu'elle avoit tant pressé le Roy qu'il m'avoit accordé ma requeste: dont je fus très-joyeux.
Et fus dès le soir trouver Sa Majesté pour l'en remercier et luy faire entendre les raisons qui me mouvoient à faire ladite poursuitte. Ce fut le soir mesme que j'ay dit cy dessus que je la fus trouver pour hiy parlerde la venuedu bcau-freredu maire d' Angoulesme.
Soudain que Sa Majesté m'apperceut dans sa chambre m'appella, et, sans me donner loisir de parler à elle, commença à me dire la prière que la Royne sa mère luy avoit faicte pour moy, comme elle luy iivoit respondu à la fin qu'elle desiroit tant faire
DE VILLEUOY. [l588] 89
pour moy, et mesme en sa considération, qu'elle condescendroit et accorderoit tousjours très-volontiers tout ce que je desirerois tant en ceste occasion qu'en toutes autres; mais aussi (ju'il falloit que j'eusse esgard à son service : qu'elle avoit à présent plus grand besoin de ma présence en ma charge qu'elle n'eut jamais, et mesmes en ses Estats qu'elle alloit tenir, où l'on traicteroit des affaires très-importantes à sa personne et à son Estât, me donnant courage, par ses paroles pleines de très-grande confiance et affection, de continuer à la servir audit Estât. Surquoy je luy representay les raisons qui me contraignoient à faire laditte poursuitte, suppliant Sa Majesté de ne croire que ce fust en intention de quitter son service , ny de demeurer inutile, et mesmes en l'assemblée des Estats, en laquelle je luy promettois me trouver et la servir de tout mon pouvoir; que j'estois de ceux qui servoient de cœur et affection Sa Majesté, comme j'y estois très-obligé; et partant que je voulois mourir à ses pieds, si telle estoit sa volonté, pourveu que je fusse deschargé du faix trop pesant de l'exercice de ma charge, qui comraençoit à m'estre insupportable. Et voyant que je ne pouvois obtenir que Sa Majesté m'en deschargeast entièrement, comme laditte dame Reyne m'avoit dit qu'elle luy avoit accordé, je m'advisay au moins de la supplier me permettre que je m'en deschargeasse d'une bonne partie sur le sieur de L'Aubesplne, secrétaire de ladite dame, auquel Sa Majesté avoit desja en ma faveur accordé et faict expédier la survivance d'iceluy , et que nous peussions ensemble, estans à la cour, expédier et signer ses commandemens affin que je fusse soulagé : ce que Sa Majesté m'accorda très-volontiers^
9^ [i588] MÉMOIRES d'état
me commandant d'en faire expédier telles lettres que je cognoistrois estre nécessaire, comme je feis incontinent; et luy en presentay la minute affin qu'il luy pleust de la voir et considérer à part, pour la faire après changer ainsi qu'il luy plairoit. Saditte Majesté retint et garda trois jours ladite minute avant que de me la rendre, puis me dit qu'elle l'avoit trouvée trèsbien en la sorte, et que j'eusse à la faire mettre en forme et expédier. Et parce que la grâce que le Roy m'avoit faicte fut incontinent divulguée et sceuë d'un chacun, le sieur de Beaulieu Ruzé (»), qui pretendoit tousjours d'estre faict quelque jour secrétaire d'Estat, s'en pleignit à Sa Majesté, ainsi qu'il luy pleut me dire elle mesme ; et qu'elle avoit très-volontiers permis audict Ruzé de se retirer en sa maison et se défaire de tous ses offices, sur l'instance qu'il luy en avoit faicte, fondée sur le mescontentement qu'il avoit de ce que Sa Majesté m'avoit accordé, encores qu'elle luy eust faict cet honneur de luy remonstrer et faire entendre qu'il n'avoit aucune cause de ce faire, d'autant qu'elle ne creoit un office nouveau connue il s'estoit persuadé, mais me donnoit moyen seulement de me soulager, me faisant Sa Majesté paroistre se soucier fort peu de la retraicte dudict Ruzé, puis qu'il s'estoit si légèrement et mal à propos desbandé.
Audit temps le Roy me fit encores une autre faveur, par laquelle il luy pleut me tesmoigner sa bonne volonté et le soin (ju'elle avoit de moy et des miens. Ce fut sur l'instance très-grande que la Roy ne sa n^ere luy
^.») Le sieur tle BcuuUeu Ruzé. Ruzé ne larda pas à revenir à la cour . Ce fut lui qui, dans le cliangcmcnt de minislcre fait par Henri m avanl l'ouverture des Elals, remplaça Villcroy.
DE VlLLERÙY. [l588] 91
faisoit en faveur de madame de Nemours et de monsieur son fils pour le gouvernement de Lyon, duquel on requeroit Sa Majesté qu'il luy pleust rafraischir la promesse autresfois faicte audit sieur de Nemours : à quoy Saditte Majeslé ne se voulut engager, se souvenant de ce qu'elle en avoit accordé à feu M. de Mandelot et à moy pour mon fils, en le mariant avec la fille aisnée dudit sieur de Mandelot, sans en avoir au preallable mon advis et consentement. Pour cette cause, non seulement elle m'en parla en la présence de ladite Reyne sa mère, où je leur dis que si Leurs Majestez cognoissoient que ce fust chose qui leur tournast à service que d'asseurer mondit sieur de Nemours dudit gouvernement, que, pour ce qui me concernoit particulièrement et mondit fils aussi, }e me remettois à elles d'en disposer à leur discrétion et volonté, les suppliant seulement d'avoir esgard aux mérites et services dudit sieur de Mandelot, et au besoin que leurs affaires avoient qu'il n'eust occasion de se plaindre; mais aussi Sa Majesté voulut que je veisse à part et mesme reformasse selon mon advis le brevet qu'on luy en demandoit, afïin qu'il ne feust rien escrit ny ordonné par iceluy qui obligeast Sa Majesté à autre chose qu'à ce qu'elle avoit promis par le premier susdict brevet qui avoit autresfois esté depesché par elle pour cet elFect, du consentement mesme dudit feu sieur de Mandelot : ainsi que je feis sans que personne en sceust rien que Sa Majesté, de laquelle je pris congé deux jours après pour me venir rafraischir en ma maison, après luy avoir promis de me rendre à Blois devant l'ouverture desdicts Estats, suivant son commandement. Et faut que je die que je ne m'estois jamais de-
9'^ [i588] MÉMoniEs d'état
party d'auprès de Sa Majesté et de la cour avec tant d'asseurance de la bonne grâce, satisfaction et protection d'icelle que je feis lors. Ce fut le vingt-troisiesme du mois d'aoust i588.
Et neantiiioins le huictiesme du mois de septembre ensuivant, le jour de la Nostre Dame, estant en ma maison de Villeroy, je receus au matin par Benoise (0 la lettre et le commandement de Sa Majesté' par laquelle elle me deschargeoit de mon office et de son service, et toutesfois me promettoit de me faire plaisir en autre chose. J'appris dudit Benoise qu'il avoit porté pareille depesche à messieurs le chancelier, de Bellievre, Bruslartet Pinart, et qu'ils avoient desja quitté la cour sans voir le Boy ny prendre congé de luy.
Je laisse à penser à mes amis si j'eus occasion ou non de m'esmerveiller d'un tel changement et inopiné commandement, lequel neantmoins je receus avec la révérence que je devois, fortifié et consolé de la sincérité de mes comportemens. Je m'enquis seulement dudit Benoise si le Boy ne pretendoit point faire de difierence de ceux qui avoient bien versé et servy d'avec les autres, et luy dis que s'il luy plaisoit de suivre ce chemin là, qu'il feroit beaucou]) pour son service et pour les gens de bien.
Et m'ayant demandé responce, je l'escrivis et la luy baillay sur le champ telle que la devoit faire un serviteur très fidelle et obeyssant à son maistre; adjoustant seulement de bouche que s'il eust pieu à Sa Majesté me laisser sortir de la cour par la porte à laquelle j'avois tant heurté devant que d'en partir, sans me faire sauter par les fenestres, qu'elle eust mis mon
(') Benoise : Charles Benoise, secrétaire du cabinet de Henri m.
DE VILLEROT. [l588] qS
esprit en grand repos, comme j'esperois, moyennant la grâce de Dieu et le congé qu'elle me donnoit, d'y mettre le corps.
J'avois faict venir de Lyon en ces quartiers mondit fils exprès, parce que M. le duc de Mayenne ayant à dresser une armée pour servir en Dauphiné contre les huguenots, il sembloit que ceux de son aage ne se pouvoient bonnement excuser, estant voisins dudit pays : ce que je ne voulois qu'il fit sans que le Roy luy commandast, pour ma descharge et pour la sienne, à cause du lieu que je tenois au service de Sa Majesté, m'estant toujours estudié de la servir fîdellement, mais aussi de ne luy donner aucune cause de suspicion de mes actions, et de tout ce qui dependoit de moy. Ce que je diray en passant m'avoir meu dès le commencement à nourrir mondit fils près de messieurs de Longueville , princes que je cognoissois , et par l'exemple de feu monsieur leur père, et par l'instruction que leur donnoit madame leur mère, ne viser qu'au pur service du Roy, et avoir leur grandeur attachée à la prospérité des affaires de Sa Majesté : à quoy ladite dame sçait et tesmoignera tousjours le devoir que j'ay faict de la conforter toutes et quantesfois qu'il s'est présenté occasion de ce faire.
J'avois doncques envoyé mondit fils devers Sa Majesté pour recevoir ses commandemens sur l'occasion susdite , lequel arriva à Blois le jour mesme ou le lendemain que les commandemens de nos congez furent portez à messieurs du conseil et envoyez devers moy et furent sceus d'un chacun ; toutesfois il ne laissa de se présenter à Sa Majesté avec la lettre que je luy escrivois, laquelle il receut très benignement, luy di-
94 [l588] MÉMOIRES d'état
sant, ainsi qu'il me rapporta, qu'il estoit fils d'un père qui l'avoit si Ijien servy qu'il n'avoit qu'à imiter son exemple et suivre le chemin qu'il luy avoit monstre pour acquérir honneur en sa profession, et sa bonne grâce et protection en toutes choses.
Qu'il desiroit qu'il le servist en ladite arme'e de Dauphiné avec sa compagnie de gens d'armes et quelques autres forces dont M. de Mandelot avoit projette de luy donner la conduitte, sous le bon plaisir de Sa Majesté, laquelle escrivit par luy une lettre de sa main audit sieur de Mandelot, pour l'asseurer de la continuation de sa bonne volonté.
Ces bons propos, qui me furent rapportez par mondit fils, certainement me consolèrent grandement, entendant par iceux que le Roy n'avoit conceu mauvaise opinion de raoy, ayant dit que je l'avois très-bien et fidellement servy. G'estoit le fruict aussi que j'avois toute ma vie désiré moissonner de tous mes labeurs et services, duquel à la vérité je craignois que le chemin que l'on avoit tenu à me donner congé m'eust aucunement privé, sinon à l'endroict des gens de bien qui avoient eu cognoissance de mes deportemens, au moins en l'opinion commune du vulgaire qui a accoustumé de juger des actions des hommes plustost par le succez de leurs fortunes que par la vérité et justice d'icelles.
Ce langage doncques m'ayant grandement conforté, me donna encore la hardiesse d'envoyer un de mes gens devers le Roy pour luy remonstrer la perle que je faisois par la privation de mon office, qui m'avoit esté mis en considération en partageant les biens de feuM.de L'Aubespinc mon beau-pere, duquel je le tenois, et le peu de bien qui me demeuroit après avoir
DE viLLEROY. [i588J g^
si longuement servy le feu Roy son frère et luy audit office avec beaucoup d'honneur, n'ayant acquis pour toutes choses que trois ou quatre mil livres de rente de revenu en fonds de terre, que je pourrois lors dire miens quand j'aurois payé mes debtes, qui n'estoient pas petites, comme il me seroit facile de monstrer en respondant de toutes mes actions où et quand il plairoit à Sa Majesté l'ordonner, comme j'estois prest de ce faire; la suppliant à ceste cause d'y avoir esgard et m'ordonner quelque recompense, et en attendant icelle de continuer de me faire payer les gaiges et pensions dont je jouyssois, pour m'ayder à vivre en ma maison et donner moyen à mondit fils de luy faire service en la profession en laquelle je l'avois nourry et acheminé par son commandement, et sur la promesse qu'il luy a pieu me faire quelquesfois de l'y protéger. Je suppliois aussi Sa Majesté, puis qu'elle avoit advisé et résolu d'employer à l'exercice de mon oflice des personnes nouvelles et de moindre estoffe et qualité, ce me sembloit, que n'estoient celles qui avoient servy, il luy pleust au moins choisir et prendre pour ce faire quelqu'un de ceux que j'avois nourris, qui s'estoient rendus dignes et capables de ce faire luy faisans service auprès de moy, comme je recognoissois qu'estoit en fidélité et suffisance Pasquier mon commis, que j'avois rendu porteur de ma lettre; luy remonstrant qu'en ce faisant il donneroit à entendre à tout le monde ne m'avoir esloigné de son service pour faute que j'eusse faicte, ny pour défiance que Sa Majesté eust de ma loyauté, qui estoit la plus digne et chère recompense que je luy demandois de tous mes services. J'en rescrivis autantà la Royne mère du Roy,
96 [l588] MÉMOIRES d'état
la suppliant d'intercéder pour moy envers Sa Majesté.
La response que le Roy fit à ma susdite depesche m'osta toute espérance d'attendre et recevoir de luy à l'advenir aucune recompense et gratification, et, qui plus est, me donna assez de subject de croire qu'elle n'estoit demeurée si satisfaicte de mes services ny de ma fidélité, que ma conscience, les traictemens que j'avois receu de luy en toutes choses et mesmes à mon parlement de la cour, et les derniers propos qu'il avoit tenuàmondit fils, m'avoient donné occasion de croire; encores que ladite dame Beyne sa mère m'asseurast du contraire par la response qu'elle me faisoit par ledit Pasquier : dequoy certainement j'estois très-affligé, et allois examinant toutes mes actions passées, et conférant avec un chacun pour descouvrir les causes dudit mescontentement. Les uns disoient que le Roy s'estoit laissé entendre que j'avois trop d'authorilé et de crédit en ma charge; les autres, qu'il trouvoit mauvais que ses secrétaires ouvrissent ses paquets ailleurs qu'en sa présence, et qu'ils escrivissent des lettres particulières aux gouverneurs des provinces, à ses ambassadeurs et autres qui le servoient, et en receussent aussi d'eux concernant ses afïairesj aucuns, que Sa Majesté avoit descouvert (jue ([uelques uns de mes gens, et mesme ledit Pascjuier, donnoient advis à ceux de la Ligue des affaires de Sa Majesté qui passoient par mes mains, et mesmes que je m'entendois avec eux.
Plusieurs me taxoient aussi de ce pouvoir accordé à feu M. de Guise, et de la négociation de la paix, en laquelle on disoit mesme que la Rcyne mère du Roy estoit entrée en jalousie de moy; et ceux qui estimoient estre plus clairs-voyans disoient que le Roy
DE VILLEKOY. [l588] p-J
avoit ainsi esloigné de luy ses vieux serviteurs et ministres, pour le seul respect de ladite dame Royne mère du Roy, avec laquelle ils avoient trop grande coniraunication : comme si Sa Majesté n'eust eu volonté de luy confier à l'advenir celle part de ses affaires qu'elle luy avoit déférée jusques alors; et fut telle opinion fortifiée par les deportemens de ceux que Sa Majesté appella au maniement de ses affaires, lesquels ne recherchoient aucunement ladite dame, et ne l'honoroient et courtisoient comme nous avions accoustumé de faire.
Et combien que les choses qui sont advenues depuis ayent vuidé ceste question, et assez esclaircy un chacun de la vérité et cause certaine de nos esloignemens, et que toutes les autres raisons susdites n'estoient que couleurs mises en avant pour esblouyr les yeux de ceux qui s'y sont arrestez, toutesfois je respondray succinctement à celles que l'on a publié avoir esté cause de ma condemnation et disgrâce, plus pour représenter la vérité des choses à ceux qui pourroient veoir quelque jour le présent Mémoire, que pour besoing que j'estime qu'il en soit.
Doncques, pour respondre à la première raison par laquelle l'on disoit que le Roy recognoissoit que j'avois trop d'authorité et de crédit en ma charge, je diray que je me suis tousjours mocqué d'icelle quand l'on m'en a parlé, n'ayant peu croire que Sa Majesté ait conceu telle opinion de moy, et sur ce fondé la resolution qu'elle a prise de m'esloigner d'elle, veu que l'auctorité que j'avois procedoit entièrement de celle qu'elle medonnoit, du fardeau qu'elle me faisoit porter, et de la confiance qu'elle faisoit paroistre avoir en moy:
qS [i588] mémoires d'état
chose qui liiy estoit très-facile de retrancher toutes
les fois qu'elle eust voulu sans me chasser; joint que
je luy avois mis en main quelques jours devant le
moyen d'y pourveoir plus doucement , lorsque je
l'avois suppliée me descharger de l'exercice de ma
charge.
Davantage, j'avois devant cela souvent supplié Sa Majesté de ne me charger de tant d'envie, comme je sçavois que j'en portois pour exécuter les commandemens dont elle m'honoroit ordinairement en ses affaires, lesquels elle me deffendoit souvent de communiquer à autres, quels qu'ils fussent. Mais tous ceux qui connoistront en quoy consiste et combien importe la charge des secrétaires d'Estat ne trouveront eslrange si en faisant bien leur devoir ils acquièrent de l'auctorité, de l'honneur et de la créance, non seulement auprès du Roy et à la cour, mais aussi par toutes les provinces du royaume et hors iceluy. S'ils sont gens de bien, le Roy ne se peut trop fier en eux; il faut qu'ils escrivent et facent toutes les depesches que les autres proposent et ordonnent, et qu'ils tiennent registres et mémoires des précédentes pour en servir le Roy et ceux qui l'assistent aux occasions qui se présentent : ce que tous autres ne peuvent si bien faire qu'eux. C'a tousjours esté aussi sur la vigilance, diligence, capacité et fidélité d'iceux que les plus sages princes se sont reposez et reposeront, quoy que l'on face, de la principalle direction et conduite de leurs affaires. Et est certain que le maistre qui n'en usera ainsi s'en trouvera très-mal : ses affaires seront faictes par pièces et à bastons rompus; joint qu'il luy sera tousjours beaucoup plus facile de corriger et chastier
DE VILLEROY. [l588] 99
un secrétaire qui veisera mal en sa charge, qu'un autre de plus grande qualité. C'est aussi en chastiant par justice les meschans, et faisant différence d'iceux d'avec les bons, qu'il faut corriger les abus et fautes des charges.
11 n'y a rien qui oblige tant un homme de bien à se crucifier pour servir son maistre que quand il void qu'il se fie en luy, et qu'il faict distinction de son service d'avec celuy de ceux qui versent mal. Sa Majesté ne se peut trop fier en ses secrétaires qui la servent bien et fidellement, et ne peut aussi chastier trop sévèrement et exemplairement ceux qui en usent autrement. Pleust à Dieu que le Roy eust voulu suivre ce chemin en nostre endroit! il eust fait beaucoup pour l'honneur et contentement de ceux que l'on eust trouvé avoir bien vescu. Mais il eust faict encores davantage pour son service; car tout ainsi que le bénéfice bien colloque et employé honore le prince, encourage et récompense tout d'un coup plusieurs personnes, aussi la correction des meschans a pareille veitu et efficace; et n'y a rien qui face tant révérer, craindre et aymer un prince que l'usage de ceste justice par laquelle les roys régnent, et ne régneront jamais heureusement sans icelle, quoy qu'ils facent. Mais considérons si, avec toute la faveur, auctorité et confiance que le Roy me communiquoit, j'eusse peu acquérir quelque réputation et créance entre ses serviteurs, si je l'eusse servie infîdellement et négligemment. J'en appelle à tesmoins tous ceux qui avoient correspondance avec moy, et suis content de recevoir telle punition que l'on voudra, s'il s'en trouve un seul qui puisse prouver que je luy aye jamais dit, conseillé ny escrit chose qui fust
lOO [l588] MÉMOIRES d'état
tant peu que ce soit contraire, je ne diray pas aux affaires et service de Sa Majesté, mais seulement à ses volontez et commandemens, qui m'ont tousjours servy de loy et de reigle en toutes choses.
Davantage, en quoy ay-je abuse' de laditte auctorité? ]Me suis-je aggrandy avec les miens au dommage de quelqu'un? J'ay exercé vingt et un an et plus une mesme charge, aymé, honoré et favorisé en icelle de la bonne grâce de mes maistres, autant et plus dès la première année qu'en la dernière. J'ay veu asseoir au conseil du Roy et passer devant moy plusieurs personnes qui estoient venues à la cour et au service de Sa Majesté long temps après moy, et ay long temps refusé tel honneur, commandé par le Roy de l'accepter. Et depuis en avoir esté honoré, a t'on veu que j'aye pris ma place et me sois assis au conseil de Sa Majesté lorsqu'elle s'y est trouvée, encores que tous ceux qui estoient venus après moy le fissent? J'estois content de quitter les honneurs, les charges, et mesmes quelquesfois les biens-faicts aux autres, et estre leur solliciteur et facteur en la poursuitte d'iceux, pour faire que mon maistre fust mieux servy, aymé et obey d'un chacun. Ce m'estoit assez de bien servir, et de cognoistre que Sa Majesté se confioit en moy et me tenoit pour homme de bien.
Certainement les secrétaires ouvroient les paquets des afiaires du Roy soudain qu'ils les recevoient : leurs pères et eux en avoient ainsi usé durant les règnes du feu roy Charles et du Roy qui est à présent, et principalement depuis huict ou dix ans, sans que l'on leur ait jamais faict paroistrc le trouver mauvais : ils eussent volontiers pris telle règle que l'on leur eust prescritte
DE VILLEROY- [l5B8] lOI
pour ce regard j mais, qui plus est, il sembloit que l'on voulust voir qu'il fust nécessaire qu'ils en usassent ainsi, parce que le Roy ne leur permettoit de les luy porter à toutes heures, et que la plus grande peine qu'ils avoient, soit que le Roy fust présent ou absent, estoit de luy lire ou faire veoir les depesches, d'autant que, par faute de ce faire à poinct nomme', ils ne pouvoient, comme il estoit nécessaire, faire promptement response à ceux qui escrivoient, lesquels se prenoient ordinairement à eux desdites longueurs, et les affaires de Sadite Majesté en patissoient; de sorte qu'ils estoient contraincts quelquesfois d'extraire desdifes depesches ce qui estoit le plus important, soit pour l'envoyer à Sadite Majesté par escrit (juand elle estoit dehors ou ne pouvoient parler à elle, comme il advenoit trop souvent, soit pour luy en faire rapport, et tirer d'elle plus facilement sa volonté, afin d'y satisfaire.
Et diray que les affaires d'Estat requièrent que ceux qui les conduisent voient les depesches à mesure qu'elles viennent ; car elles peuvent contenir telle chose que si vous retardez d'y pourveoir il en arrive des dommages et inconveniens incroyables, et perd-on des occasions qui ne se peuvent après recouvrer; de sorte qu'il faut, ou que le Roy permette que l'on les luy porte et représente à toutes heures, ou qu'il donne charge à quelqu'un de prendre ce soin, ou bien qu'il s'en confie et repose sur sesdicts secrétaires ; sinon qu'il face estât d'eslre très-mal servy, et de ne se prendre qu'à luy-mesme du mal qui en succédera.
Quel plus grand contentement peuvent recevoir les secrétaires, que quand leur maistre void tous les jours
io2 [i588] .^lÉMuiiiEs u'état
ses affaires, et leuf ordonne ce qu'ils ont à faire? c'est leur descharge et leur honneur j car il void et considère mieux le devoir qu'ils font en leurs charges, et peuvent mieux satisfaire à ceux qui s'addressent à eux, et leur correspondre. Sans quoy il est du tout impossible que les affaires du Roy cheminent comme il appartient; et c'est pourquoy j'ay trouvé bien estrange ce que l'on a publié que Sadite Majesté avoit trouvé mauvais de ce que lesdits secrétaires accompagnoient de leurs lettres celles que Sa Majesté escrivoit. Si Sa Majesté s'estoit enquise et bien informée de tous ceux qui l'ont servie dedans et dehors le royaume depuis son règne, si c'est chose qui ait prejudicîé à ses -affaires ou non , je suis certain qu'elle ne blasmeroit ceux qui ont prins la peine de ce faire. Je pense estre un de ceux qui en a escrit autant; et est certain que c'estoit ce qui m'empeschoit et travailloit le plus en ma charge, et en quoy je cuide aussi avoir mieux servy le Roy : voulant que si parmy une miliace de lettres que j'ay escrites il s'en trouve une qui ait esté contraire au service et aux volontez de Sa Majesté, en estre repris et puny griefvement. Nous escrivions ce (jue nous cognoissions estre de l'intention de Sa Majesté, et nécessaire que ses ministres sceussent pour bien servir et accomplir ses commandemens, à laquelle nous ne cachions rien de tout ce que l'on nous escrivoit; et bien souvent c'estoit chose qu'on ne lu y osoit escrire à elle mesme pour divers respects, lesquels, quoy qu'elle face, elle n'ostera jamais entièrement de l'esprit de ceux qui servent ; car la cour et lesadaires en engendrent tous les jours de nouveaux , et tels que si on ne leur ouvre un chemin de se satis-
DE VlLLEROy. [l588] I03
faire et contenter en cela, le Roy doit faire estât qu'il ne sera servy qu'à deray, dont j'appelle à tesmoing tous ceux qui manient ses affaires et sont employez à son service dedans et dehors le royaume. Saditte Majestédevroit, pour son propre bien, chercher plustostà confirmer et estreindre la correspondance et confiance entre ses ministres et officiers , que de les blasmer : ce ne seroit leur faire tort, ce seroit leur faire justice.
Quand à l'intelligence que l'on a voulu dire que mes gens avoient avec ceux de la Ligue, je jure et proteste devant Dieu estre chose dont je ne me suis jamais apperceu, et à laquelle toutesfois j'ay eu les yeux ouverts autant que nul autre de ma profession; et croy véritablement que cela n'estoit point. Mais si l'on en avoit quelque opinion fausse ou vraye, pourquoy ne m'en advertissoit-on? On eust veu comme j'y eusse pourveu j et si j'y eusse connivé, j'eusse porté patiemment la peine que l'on m'en eust imposée. Il n'y a celuy qui ne soit sujet à estre trahy ou trompé, et mesmes en ce misérable siècle, que le vice et la corruption régnent par tout; et est certain que souvent nous nous appercevons les derniers des tromperies qui nous concernent. Quoy que ce soit, je repeteray encores une fois ne m'estre jamais apperceu que Pasquier ny aucun de ceux qui servoient le Roy auprès de moy m'ayent faict ce tort : protestant que si je m'en fusse apperceu j'y eusse pourveu très-vivement. Davantage, je diray qu'il estoit assez difiicille de descouvrir tout ce que j'y faisois, pour ce que j'escrivois de ma main les choses plus importantes, et ne les commetlois toutes à un seul ; mesme je ne les faisois escrire en un registre pour ceste occasion , comme d'autres faisoient. Je me
lo4 [l588] MÉMOIRES d'état
contentois de garder et re'server mes minutes , desquelles je seray tousjours prest de respondre.
Et quant à ma fidélité, pleust à Dieu d'estre condamné d'en rendre compte à peine de ma vie en la présence de mes accusateurs : je suis certain que je les ferois rougir de honte, et paroistre tels qu'ils sont. Ils diroient que Salcede m'a accusé, et que la plus grande partie de ce qu'il a dit a esté confirmé par les eveneraens survenus depuis, qui sont tesmoins irreproclial)les. Je l'avoue pour ce qui concerne les autres; mais que je sois pour cela convaincu, je le nie : j'ay respondu par cy devant à ce point, de façon que je n'en diray autre chose. Mais combien ay-je escrit de lettres? à combien de personnes ay-je parlé? combien ay-je d'amis et de parens à qui je me suis communiqué et descouvert ce que j'avois sur le cœur, et jugeois devoir advenir les remuemens de ceux de la Ligue? J'ose me promettre qu'il n'y en aura un seul qui m'accuse de les avoir jamais approuvez , mais au contraire qu'il s'en trouvera plusieurs qui diront que je les ay traversez, voire persécutez pour ceste seule occasion; car, grâces à Dieu, pour mon particulier je n'eus jamais dispute avec personne qu'avec ledit sieur duc d'Espernon.
Ils diront aussi que feu M. de Guise me faisoit cest honneur, que d'estimer et rechercher mon amitié, se loiicr de moy, et mesme en faire estât : tels argumens sont-ils suffisans pour me condamner? et que sçait-on s il en usoit ainsi pour me nuire? Véritablement je ne le croy pas; mais je dis <ju'il y avoit peut-estre plus grande occasion d'en soupçonner quelque chose que de m'accuser pour sa façon do procéder en mon endroit.
DE VILLEROY. [l588] l05
A-on jamais veu qu'il ait failly à carresser tous ceux qu'il a estimez que le Roy aymoit et favorisoit? Que l'on se représente ses comportemens : il avoit telle envie d'acquérir les bonnes grâces du Pvoy, et pousser la grandeur de sa fortune par ceste voye là, qu'il honoroit le plus petit serviteur que Sa Majesté eust qu'il cognoissoit avoir quelque part auprès d'elle. Mais combien y a-il maintenant auprès de Sa Majesté de personnes qui ont suivy la Ligue? Pourquoy ne cottent-ils quelque chose particulière de l'intelligence quej'avois avec ledit duc de Guise, lors qu'ils sçavoient tous ses secrets? Je ne les prie point de s'en taire, ny de m'espargner, mais seulement de ne me servir à couvert ny en derrière, pour faire les bons courtisans. J'offre de me représenter et rendre oii l'on voudra pour respondre à tout ce qu'ils proposeront. Je ne demande point de grâce et de faveur pour ce regard; je ne demande que justice, et que l'on trouve bon que la vérité soit aprofondie et cogneuë. Je me departiray volontiers de la poursuite de la recompense de tous mes services, et que l'on m'accorde ladite grâce. Je voulois, ce dit-on, establir M. de Guise à la cour pour en tirer support. Et toutesfois il est certain que j'avois demandé mon congé, et avois plus grande envie d'en sortir que d'y demeurer. Estoit-ce pour plumer l'oye du Koy avec luy que je cherchois tel support? Quel besoin avois-je de luy pour ce faire? Ceux qui s'estoient enrichis l'avoient fait sans son assistance : j'en pouvois donc bien faire autant, si j'eusse voulu, sans iceile. Davantage, chacun sçait que je tirois du Roy des biensfaicts et des faveurs assez pour m'enrichir, si je l'eusse voulu faire, sans avoir besoin d'un entremeteur ou
io6 [i588] MÉMOii! ES d'état
médiateur entre Sa Majesté et moy pour cet efi'ect, car, de sa grâce, elle ne me refusoit chose quelconque que je luy demandasse. J'eusse aussi esté très-mal advisé, ce me semble, d'ayder à rendre M. de Guise si puissant à la cour que j'eusse esté contraint avec les autres de despendre de luy et aller à son lever; au lieu que je soulois estre recherché de luy , et qu'il avoit besoin de moy, comme de tous les serviteurs du Roy, pour se maintenir en cour. Davantage, e^tois-je si ignorant ou grossier, que je ne recogneusse quelque chose de la jalousie que Sa Majesté avoit dudit duc deGuyse? ne m'en avoit-elle jamais parlé? Ce sont simplicitez ou malices trop grandes que d'en douter. Mais ils ont dit que je voulois authoriser ledit duc de Guise pour me f venger de M. d'Espernon , et me fortifier contre luy. Voila encores une grande asnerie. Ceux qui craignoient sa puissance estoient-ils pas assez asseurez ou vengez de luy par son esloignement, sans faire autre chose? J'estois trop sçavant courtisan pour choisir ceste voye là, quand j'eusse voulu en trouver quelqu'une pour nuire audit duc. Car tant s'en faut que j'aye jamais creu que Tinimilié de M. de Guise ait nuy audit duc d'Espernon auprès du Hoy, que je tiens pour certain qu'elle luy a long-temps servy de protection. Ledit sieur d'Espernon avoit à la cour des ennemis et envieux pjus dangereux et puissans que ledit duc et moy ensemble. Je les cognoissois bien ; je jure avoir plustost deslourné ([ue procuré Je mal que j'ay cogneu que l'on luy vouloit faire : aussi ma fortune n'avoit rien de commun avec la sienne, il voloit d'une autre aisle.
J'ay tousjours conseillé l'union des catholiques avec-
DE VlLLEllOV. [l588J 107
ques le Hoy, comme j'ay cy devant dit. C'est ce qui a nieu les huguenots et leurs adherans dédire que j'estois de la Ligue, et que je la favoiisois au préjudice du service du Roy, aux edicts duquel s'ils eussent voulu obeyr, comme j'ay souvent esté cause qu'ils en ont esté recherchez et admonestez , ils eussent bientost esprouvé et conneu le contraire : j'eusse esté leur cousin , car ils eussent en ce faisant sappé la Ligue par son fondement, esté cause de la restauration de ce pauvre royaume, que leur obstination a renversé les pieds contremont.
Mais je m'estonne et me plains grandement de ceux qui ont eu opinion, ou faict paroistre l'avoii-, que j'eusse esté pensionnaire de M. le duc de Guise. Pericart, son secrétaire , m'a dict qu'il en a esté enquis et interrogé après sa mort, et menacé de la corde parce qu'il disoit que cela n'estoit point. J'ay receu beaucoup de mal et d'ennuy de toutes mes fortunes : mais j'advoué que je n'ay point senty de coup qui eust plus estourdy et esrneu ma patience que cestuy-là, ayant par iceluy recogneu la mauvaise volonté que l'on me portoit, que la sincérité de ma conscience m'empeschoit derecognoistre. Et j'eusse esté très-mal advisé de m'addresser à M. le duc de Guise pour avoir du bien: il m'esloit plus facile d'en tirer du Roy, qui ne me refusa oncques chose que jeluy aye demandée, comme j'ay desja dict. Et quand j'eusse voulu estre si meschant que de m'enrichir aux despens du royaume, je suis asseuré que la meilleure jjourse de la chrestienté ne m'eust point esté fermée. Et c'est pourquoy les Anglois et les huguenots , qui sont plus rusez que les autres , ont bien mieux rencontré; car ils ont publié
lo8 [l588] MÉIWOII'.ES J)'ÉXAT
que je prenois des pensions et des présents du roy d'Espagne, et l'ont autrefois voulu faire croire à feu Monsieur frère du Roy, et à d'autres. Je ne respondray qu'une seule chose à ceste calomnie : c'est que si j'eusse voulu estre traistre et vendre ma conscience, je ne l'eusse faict pour peu. Je suis presl à rendre compte de tout le bien que j'ay. Je n'ay esté ne joiieur de dez et de cartes, ny faiseur de festins, ny trop somptueux et magnifique en toutes mes actions; j'ay seulement vescu honnestement, comme il me sembloit que le requeroit la charge que j'avois , et l'honneur que me faisoit le Roy. J'ay tousjours esté, comme je suis encores, fils de famille, et partant, sans tiier aucune commodité de noslre maison. J'ay vescu de mon travail : s'il y a quelqu'un qui se plaigne de moy que j'aye exigé de luy argent ou autre chose, ou luy aye fait tort ou injure, je suis prest de luy en faire raison, et d'en respondre où l'on l'ordonnera. Les plus grandes dépenses que j'aye faict ont esté à faire instruire le fils unique que Dieu m'a donné, et à luy donner moyen de paroistre entre les gens d'honneur, çl faire service au Roy. Si ceux qui entreprennent en ce royaume de suivre le chemin que je luy ay faict prendre par la permission et le commandement du Roy, ne despendent du commencement pour recompenser aucunement les autres défauts qui sont en eux , ils ne peuvent estre aymez ny suivis, et mesmes en ce temps que le profit et l'argent commandent plus aux hommes que l'honneur. J'ay véritablement basty une basse-cour en la maison ancienne de mes pères, et y ay employé plus d'argent (jue je ne devois; mais je suis prest à monstrer qu'il est vmu de la libéralité du Roy, et non
d'autre, comme tout le reste que j'ay eu, qui n'est pas grande chose; car pour tout j'ay acquis, en vingt et un an que j'ay exercé mon oflice, près de quatre mil livres de rente en fonds de terre, que je pourray dire miennes quand j'auray payé trente mil escus que je dois : comme je puis , à mon grand regret , prouver trop facilement; et me submets à tout perdre, si je ne le faicts où et quand l'on voudra : et outre cela que j'ay engagé ou vendu une bonne partie du bien de ma femme.
Voila les thresors que j'ay tirez d'F^spagne et de M. de Guise , et ce que j'ay gaigné à estre traistre. Quoy doncques ! j'ay refusé autresfois pension de deux mil escus par an qui me fut offerte de la part du roy de Navarre, et de la cause après la paix de l'an 1577, par un chevalier d'honneur, comme je puis encores monstrerparescrit; je n'ay jamais receu aucun présent d'Angleterre, et partant j'en dois avoir tiré et receu d'Espagne et d'ailleurs : ceste conséquence n'est pas bonne. Je veux croire aussi que ceux qui en usent, et les autres qui me condamnent sans m'ouyr, jugent de la conscience d'autruy par la leur. Qu'ils se présentent, et que l'on nous commande de respondre de nos actions; j'offre de comparoistre où l'on voudra pour cet effect , et ne demande point de grâce ny de pardon de ma desloyauté, si elle est vérifiée. Je ne leur souhaitte aussi autre mal , sinon que mon innocence soit cogneuë telle qu'elle est; car je ne prétends m'a<'mer et défendre de récrimination : leurs fautes ne me touchent point; mon but est de me défendre, et non d'assaillir. Pourquoy doit-on plus volontiers exposer sa vie, que pour sauver son honneur?
IIO [l588] MÉMOIUES d'état
11 n'y a grand ne petit en ce royaume qui puisse dire m'avoir jamais donné un escu ; et si il y en a bien peu qui n'ayent passé par mes mains. J'ay aussi servy des maistres qui me faisoyent assez de bien , sans en aller chercher ailleurs. Celuy qui prend s'engage : ce que ne doivent faire ceux qui sont constituez aux charges publiques, pour quelque cause que ce soit.
Et parce que j'ay assez esclaircy un chacun de la vérité de tout ce qui s'est passé en la négociation de la paix dernière, et de l'octroy et expédition du pouvoir dudit duc de Guise pour ma justification en cet endroit, je me contenteray de dire sur ce premièrement:
Que s'il se trouve que j'aye escrit chose que je ne puisse prouver, je suis content de porter tout le reproche du mal qui s'en est ensuivy. Secondement, j'ay très-grand regret dequoy le Roy n'a usé autrement du bien et advantage qu'il pouvoit recevoir pour luy et pour son royaume de ladite paix et mesme dudit pouvoir: il a perdu, par ce qu'il a faict, la créance que l'observation de sa foy et parole luy avoit encores conservée, non seulement entre ses peuples et subjects,mais aussi par tout le monde. Je luy ay souvent ouy dire qu'il vouloit plustost perdre la vie qu'un tel thresor, lequel je suis asseuré qu'il eust gardé trèschèrement s'il eust recogneu et creu pouvoir, sans y faire bresche , conserver son authorité et puissance. Voila l'escueil contre lequel il a faict nauffrage, voila la cause de ses travaux et de nos maux. Je ne veux accuser ny excuser personne, je prie Dieu qu'il donne paix aux trespass^z et conserve les vivans; mais je dis qu'il y avoit plusieurs bons moyens d'arrester le
DE VILLEROY. [l588] III
cours des desseins dudit sieur duc de Guyse et de M. le cardinal sou uere, estant désagréables à 8a Majesté comme ils estoient, sans user de celuy qui a esté pratiqué. J'en ay dict quelque chose cy-devant, et n'en diray davantage à présent, ne voulant augmenter le regret et la douleur que nous devons ressentir des maux que nous en recevons.
Que le Roy nous ayt esloigné de luy pour le respect de la Reyne sa mère , c'est chose que je ne croiray jamais : car il luy avoit trop grande obligation, et luy estoit son conseil et assistance trop nécessaire. Les huguenots ont voulu dire qu'elle avoit des desseins à part en faveur de M. de Lorraine et messieurs ses enfans, pour la révérence qu'ils luy portoient, et pour luy estre si proches qu'ils" estoient. Mais qu'elle eust voulu pour cela nuire au Roy et à ses affaires, ceux qui l'ont bien conneue n'ont jamais eu telle opinion, ouy bien qu'elle eust bien voulu que le Roy se fust servy d'eux, et les eust advancez plustost que d'autres. Mais où sont ceux que lesdits huguenots n'ont accusé quand ils ne les ont favorisez et servis? Qu'ont-ils dict autresfois du Roy mesme devant et depuis qu'il est roy, et qu'ils n'estiment vrais François que ceux qui approuvent leurs actions? Ils blasment les catholiques qui se défient d'eux, et ils ne se fient aucunement des catholiques , dont j'appelle à tesmoin M. de Montmorency, et tous les autres qui se sont meslez avec eux. Ils appellent rebelles ceux qui combattent pour leur religion ; et il y a trente ans et plus qu'ils font la guerre au Roy et au royaume. Sous ce prétexte, quelles villes n'ont-ils pillées? quelles églises n'ont ils abbatuës? combien de fois ont-ils combattu contre le Roy
lia [l588] MÉAIOIRES DÉTAT
mesme , mis la discorde en la maison loyalle, logé les Anglois et autres estrangers en ce royaume ? en fin quels maux n'ont-ils faicts depuis ce temps-là? 11 ne faut que lire les edicts de paix que l'on a faict avec eux, l'on verra de quelle eau ils ont eu besoin d'estre lavez. Et toutesfois aujourd'huy le Roy n'eut et n'aura jamais, ainsi qu'ils disent, de meilleurs serviteurs et subjecls qu'eux : cela veut dire, pourveu qu'il se serve d'eux, qu'il face leurs affaires, et qu'il trouve bon ou souffre {jue le roy de Navarre (0 tienne la place en ce royaume que l'on dit que feu M. de Guise vouloit occuper, et qu'il leur soit loisible, cependant que Sa Majesté et les catholiques qui ont prins les armes s'entrebatteront, de s'emparer des villes et deniers du Roy, s'establir et fortifier, le tout pour le service de Sa Majesté et le bien gênerai du royaume. C'est estre espagnol ou guysard que de n'approuver ou endurer toutes leurs actions, et de ne pouvoir compatir avec eux, qui veulent nous troubler en nostre religion, nous abstraindre à leurs volontez, et nous donner la loy, comme ils feront à la (in, si nos divisions continuent encores longuement.
Or, si tant est que nous ayons esté esloignez de ladite cour pour le respect de ladite dame Royne mère du Roy, comme l'on a dit, certainement nous avons moindre cause de nous en plaindre pour nostre paiticulier (|ue pour le Roy et le public.
Entre autres princes et seigneurs qui me firent cet honneur, que de m'envoyer visiter et offrir amitié après
(') Qu'il trouve bon on souffre que le roy de Navarre. T-'alliauce de Henri ni et du roi de Navarre étoit cependant l'unique moyen de salut qui resloit au premier, après les événemens de Blois.
DE VILLEROY. [l588] Il3
mon bannissement de la cour, feu M. de Guise y envoya deux ou trois fois : dequoy je le remerciay bien humblement, le suppliant par ma response que, s'il avoit envie de me faire plaisir, il luy pleust faire tant pour moy que d'esclaircir Sa Majesté de la façon de laquelle je m'estois conduit en son endroit en guerre et en paix, ne désirant autre recompense de mes services, sinon que Sa Majesté cogneust au vray comme je l'avois servie. Voila toute l'intelligence que j'ay eue avec ledit duc depuis mon parlement de la cour.
Plusieurs de mes amis qui estoient députez aux Estats, et autres, voulurent sçavoir de moy si j'avois agréable que lesdits Estats fissent instance et supplication au Roy pour me r'appeller à son service; mais je les suppliay ne les faire pas, parce que je ne voulois que pour l'amour de moy ils fissent chose qui despleust à Sa Majesté; joinct que je m'estimois très-heureux de jouyr du repos de ma maison, et aussi que je ne voulois entrer à la cour ny aux affaires contre le gré et la volonté de Sa Majesté. Si nonobstant ma response quelqu'un d'eux eust eu opinion d'en parler, je n'en dois, ce me semble, estre blasmé, comme j'ay entendu avoir esté assez légèrement pour ce regard.
Dieu voulut audit temps appeller à soy feu M. de Mandelot : dequoy je receus tel desplaisir que chacun peut s'imaginer, perdant un si fidel amy, et sur la vertu duquel j'avois fondé le reste de toutes mes espérances et resources de ma misérable fortune.
Je prins la hardiesse d'escrire une lettre au Roy pour supplier Sa Majesté d'avoir compassion de la famille dudit feu sieur de Mandelot et de la mienne, qu'elle avoit joincte et unie ensemble pour son ser-
Il4 [l588] MÉMOIKES d'état
vice, afin de faire joiiyr mon fils (0 de l'effect de sa promesse touchant le gouvernement de Lyonnois, sur laquelle avoit esté basty principalement ledit mariage.
S'ensuit la teneur de la promesse escritte de la propre main de Sa Majesté' :
« Advenant que le mariage du fils du sieur de Villeroy s'effectue avec la fille aisnée du sieur de Mandelot, j'accorde, en considération des services de l'un et de l'autre , que le fils du sieur de Villeroy soit pourveu du gouvernement de Lyonnois, Forests et Beaujolois, à la survivance dudit sieur de Mandelot, pour l'exercer après sa mortj dont je veux que les expéditions et provisions soient faictes , qui luy seront nécessaires, par l'un de mes secrétaires d'Estat Bruslart ou Pinart, après l'accomplissement dudit mariage; sans qu'il soit besoin d'autre roolle, brevet, commandement ou descharge , que la présente escritte de ma main, nonobstant tous autres brevets de reserve ou promesse dudit gouvernement expédiez au contraire. Faict à Paris le deuxiesme jour de juillet 1587.
« Signe Henky. »
Depuis, laditte résignation à condition de survivance nous fut accorde'e et confirmée sur le roolle de M. Bruslart le 1 1 mars i588 , et lu provision d'icelle expédiée en forme et scellée sur iceluy.
Véritablement je ne m'attendois pas que le sieur de Mandelot deust si tost faillir au Boy, à la ville de
(«) Mon. Jils : Charles de Ncufvillc, soif;neiir d'Alincourt, fils uni- (jue de Villeroy.
DE ViLLEROy. [l588] ll5
Lion et à ses amis ; mais que vivant il dresseroit mondit fils de sa main , et le rendroit capable de faire service à Sadite Majesté en laditte charge, de laquelle, pour son aage et inexpérience, il estoit indigne.
Je ne receus point de response du Roy à mes lettres : mais quand il fut asseuré du trespas du sieur de Mandelot, non seulement il donna le gouvernement dudit pays à M. le duc de Nemours, mais aussi il priva mondit fils de la lieutenance générale d'iceluy, pour en pourvoir le sieur de Guadagnej il luy refusa pareillement le bailliage de Mascon, qu'il avoit donné audit feu sieur de Mandelot six mois devant , à ma requeste et considération.
Davantage, Sa Majesté voulut tant défavoriser la maison dudit sieur de Mandelot et la mienne, que de donner au sieur Du Peirat, demeurant en laditte ville de Lion, l'abbaye de La Grâce, de laquelle ledit sieur de Mandelot, depuis la mort de defunct son frère qui estoit religieux et titulaire d'icelle, advenue quelque temps auparavant, n'avoit encores retiré les bulles et provisions apostoliques, jaçoit que ladite abbaye ne fust vaccante par le trespas dudit sieur de Mandelot, à qui Sa Majesté en avoit envoyé par un sien parent toutes les expéditions nécessaires.
Depuis, madame de Mandelot ayant envoyé vers Sa Majesté le sieur de La Grange pour la supplier d'avoir compassion d'elle et de sa maison, et luy remonstrer les debtes d'icelle, il n'en rapporta que du mespris et de l'indignation : bien luy fut il dit que l'on pourroit avec le temps faire quelque chose pour ladite dame et ses filles, en considération des ser-
Il6 [!588] MÉMOIRES d'état
vices du feu sieur de Mandelut ; mais qu'il ne fàlloit pas qu'il s'attendist que l'on fist rien pour mon fils ne pour moy.
Sur ces entrefaictes la mort de feu M. de Guise et de feu M. le cardinal son frère est advenue, avec Temprisonnement de M. le cardinal de Bourbon et de messieurs les princes de Joiriville, ducs de Nemours et d'Elbœuf, de M. l'archevesque de Lion, et autres qui ont esté arrestez avec eux.
Soudain que j'en fus adverty, j'envoyay quérir les officiers et liabitans de la ville de Corbeil, dont je suis capitaine; lesquels j'admonestay de leur devoir et fidélité, et de ne s'embrouiller avec ceux qui entreprendroient, à l'occasion de ladite mort, de remuer mesnage : ce qui me cuida couster bien cher, parce que ceux de Paris en furent incontinent advertis, qui entrèrent en tel soupçon de moy que ma maison de Paris en faillit estre pillée , comme furent les villages de celle de Villeroy par les premières trouppes qui sortirent de Paris. Et quand je veis que les habitans dudit Corbeil prenoient le party de ceux de Paris, je ne voulus que celuy que j'avois mis dedans le chasteau, qui n'estuit tenable contre ladite ville, y demeurast avec eux, ny fist le serment qu'ils faisoient ; et aimay mieux cjuitter la place, en laquelle je n'ay peu rentrer de[)uis, ([ue de tremper en ce qu'ils faisoient : espérant que moy et les miens serions à la fin honorez de quelque commandement de Sa Majesté. Ces mesmes raisons furent cause que mon père s'abstint de s'engager et obliger en la ville de Paris, mais qu'il résolut de sortiid'icelle avec la fièvre quarte, et se retirer en sa maison d'Alincour, laissant les biens qn'il a
UE VILLKROY. [iSBq] 11^
en ladite ville, qui sont les principaux de nostie maison, à la mercy et discrétion du temps.
[1089] J'escrivis aussi à mes amis qui sont à la cour de sçavoir du Roy ce ({u'il luy plaisoit faire de nous, et l'asseurer de nostre fidélité'. A quoy il ne fit autre response, sinon que l'on y adviseroit : ce qui me mit en très-grande peine; et encores plus quand je vis que le Roy non seulement ne nous avoit fait cest honneur que de nous escrire ny nous honorer d'un seul commandement depuis la mort dudit duc de Guise , je ne dis pas encores pour nos personnes , mais pour les charges que nous avions, combien qu'alors l'on n'en fut pas chiche, mais que l'on avoit commande' au sieur de Varicarville de se jetter dans Meulan, qui estoit de la charge de mon père, et que l'on avoit faict sçavoir à ceux de Mante de se défier de luy, et aussi que l'on avoit cassé la compagnie de gensd'armes de mondit fils, laquelle M. le cardinal de Gondy m'escrivii; quelque temps après avoir esté remise sur l'Estat, pour servir en Dauphiné, à la requeste de M. le duc de Rets son frère.
Je receus encores au mesme temps une lettre de Sa Majesté, par laquelle elle me mandoit d'ordonner à mondit fils de se retirer de laditte ville de Lyon et me venir trouver, non parce que Sa Majesté, ainsi que le portoit ladite lettre , l'estimast autre que son serviteur, mais pource que son séjour en icelle ville en ce temps plein de suspicions ne pouvoit empescher d'en faire divers discours autrement qu'à l'advantage de son affection.
Véritablement laditte lettre m'estonna , voyant que non seulement l'un ne se vouloit servir de moy, mais
Il8 [1^89] MEMOIRES d'état
aussi que l'on ne vouloit que nous demeurassions aux villes qui ol)eyssoient à Sa Majesté', et mesme en celle de Lion, laquelle je sçavois n'estre demeurée en son obeyssance les troubles passez que par le bon devoir de feu M. de Mandelot, excité et fortifié du mien, en la considération du mariage de niondit fils. Toulesfois j'escrivis aussi tostà monditfils d'obeyr à laditte lettre.
Mais bien tost après je sceus que ceux de laditte ville de Lion avoient pris resolution d'entrer en l'union des catholiques, et que mondit fils, en estant par eux requis, avoit faict le semblable, ne les ayant voulu esconduire et abandonner, en considération de l'affection que feu M. de Mandelot leur avoit portée, et de l'honneur qu'ils avoient aussi fait à sa mémoire.
Je sçay bien que peu de personnes croiront que mondit fils aye franchy ce sault contre ma volonté : si est-ce que c'est chose très-veritable, et prie Dieu qu'il me punisse rigoureusement s'il est autrement; et faut que je die que si devant et depuis ladite déclaration j'eusse peu estre asseuré de la protection du Roy, j'eusse plustost choisi et souffert la perte de tous mes biens, voire la prison et la mort mesme, que d'en chercher un autre, quand j'eusse deu abandonner père et fils, et tous mes parens et amis ensemble : chose pourquoy j'envoiay demander un passeport au Roy pour sortir du royaume si tost que je cogneus qu'il ne se vouloit point servir de nous, et m'en fusse allé si je l'eusse receu plustost; mais il me le fit seulement rendre à Paris le -26 du mois de mars, par un des gens du sieur de Hautefort.
Or voyant que non seulement le Roy ne vouloit point ouyr parler de nioy à la cour ny ailleurs, mais
DE VlLLEROY. [iSSy] II9
aussi que mes ennemis avoient eu tant de pouvoir auprès de luy que de luy imprimer en l'ame que j'estois un traistre, de sorte qu'il ne nous estoit point loisible de demeurer es villes qui luy rendoient obéissance, et que l'on ne m'envoyoit le passeport que j'avois demandé pour sortir hors du royaume ; voyant d'ailleurs que messieurs de Paris parloient de faire saisii les biens de ceux qui n'entreroient en l'union des catholiques, et que tous les nostres estoient en ladite ville, ou aux environs, en leur main, je résolus avec mon père, poussé d'un très-ardent désir que nous avions tousjours eu de servir de tout nostre pouvoir à la conservation de nostre religion et au bien public du royaume, de nous transporter en ladite ville de Paris, où nous arrivasmes le i8 jour de mars, et pareillement d'entrer en l'union et conseil desdits catholiques, oii ils nous avoient choisis et enroollez en l'establisseraent d'iceluy, ayant esté recherchez et vivement poursuivis et sollicitez de ce faire, tant par M. le duc de Mayenne que par lesdits sieurs de ladite ville et autres dudit party.
Je supplie tous ceux qui liront le présent Mémoire de ne croire que ce soit chose que nous ayons faicle pour nuire à personne , ny pour rechercher vengeance ou advantage aucun au dommage d'autruy ou du public. Je prie Dieu me faire succomber misérablement si nostre volonté a esté telle , ains seulement de secourir de tout nostre pouvoir, et en gens de bien, l'Eglise catholique et tout le royaume, au danger extrême auquel l'un et l'autre se trouvent, et nous conserver avec le gênerai des catholiques, qui sont arrivez à la veille de devenir la proye des hereti-
120 ['^89] MÉMOIRES d'état
ques, si Dieu n'y met la main et ne les assiste; comme j'espère qu'il fera, et l'en supplie de tout mon cœur, en terminant au plustost ceste malheureuse guerre et division qui est entr'eux, en une sorte ou autre, à sa gloire et au salut public dudit royaume , pour lesquels j'exposeray ma vie très-volontiers , comme j'ay tousjours faict très-fîdellement oii j'ay esté employé, dont j'offre derechef, pour la fin et conclusion du présent escrit, de respondre à peine de ma vie si particulièrement que l'on voudra , 011 et quand il me sera ordonné.
Faict à Villeroy le 8 jour d'avril 1689.
Signé DE Neufville.
DE V ILLEROY. [l589] 12 1