MÉMOIRES d'état
raisons représentées; mais' que ledit duc, ayant plus de cognoissance de Testât des afl'aires que personne, ne devoit faire difficulté d'esbauclier ce remède à nos maux, s'il jugeoit qu'il fust à propos, pour n'en perdre l'occasion, et après le poursuivre et parachever par l'advis et consentement des autres, envers lesquels ils ne pouvoient prendre créance si véritablement et par effect ils ne recherchoient le bien et advantage de la religion et du royaume, lesquels couroient plus grand péril, la guerre durant, si elle n'estoit mieux justifiée et conduite, que d'un bon accord faict avec Sa Majesté convertie, quand mesme il y auroit du desguisement : d'autant que l'ambition et la confusion qui estoient audit party rendoient les armes d'iceluy malheureuses, et que l'on pouvoit par ledit accord brider tellement Sa Majesté qu'il ne seroit après en son pouvoir de nuire à la religion ny à ceux du party, quand mesmes elle en auroit volonté. Rejettant ce conseil, c'estoit non seulement affermir au service de Sa Majesté lesdits catholiques qui estoient avec elle, mais aussi luy en donner des nostres, lesquels cognoissans, comme plusieurs commençoient desja de faire, la malice des Espagnols et leur but, composeroient avec elle, et l'iroient trouver et servir j que ledit duc pouvoit facilement conduire ce moyen sans se faire tort ny offencer personne; et que tant s'en faut qu'il deust craindre, l'embrassant, que lesdits Espagnols fissent bande à part, et l'abandonnassent comme l'on disoit : qu'au contraire, quand ils verroient que luy et le party se pourroient passer d'eux, ils en feroient plus de conte , et rechercheroient davantage son amitié, comme gens mesprisans ordinairement ceux
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qui ont besoin d'eux. A. quoy ils le teduiroient tellement avec le party s'il refusoit ceste occasion, qu'il seroit après contraint de servir du tout à leur dessein , voire devenir esclave d'iceux; que neantmoins ilsn'estoient d'advis de les mespriser ny offenser, si faire se pouvoit, tant pour l'assistance que l'on en avoit receuë, qu'estre encore leur amitié' et association utile et advantageuse au public et au particulier dudit duc, mais bien de ne laisser de faire pour eux ce que l'on jugeoitestrehonneste, juste et utile à la cause, comme ils concluoient qu'estoit laditte ouverture, laquelle pourtant ils supplicient ledit duc d'embiasser, et non la rejetter comme les autres luy conseilloient.
Neantmoins l'advis des autres fut suivy, car ledit sieur de Belin fut renvoyé avec une response conceuë en termes généraux de l'affection dudit duc à la paix ^du royaume, pour laquelle il disoit qu'il estoit prest de s'employer quand il cognoistroit par icelle pouvoir conserver et asseurer la religion, qui estoit son principal but: dequoy Iffdit sieur de Belin eut cbarge d'asseurer lesdits catholiques, sans toutesfois engager ledit duc plus avant envers Sa Majesté.
Ledit duc de Mayenne alla delà à Amiens, où il fut receu très - magnifiquement. Toute la ville sortit en armes au devant de luy, l'artillerie le saliia, et luy fut présenté un poisie, qu'il refusa; mais estant conduit en la grande église, il s'agenoiiilla sur le marche-pied qui luy avoit esté préparé. 11 estoit en grand soucy de la ville de Paris, oii il avoit sceu que Sa Majesté s'estoit acheminée au partir de Dieppe; toutesfois il fut si pressé des habitans dudit Amiens d'y demeurer jusques à l'eslection de leur majeur, qui se devoit faire le 44. 10
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jour de sainct Simon et sainct Jude le 28 octobre, qu'il s'y accorda. Mais il fit cependant advancer son armée du costé du pont de Saincte Maixance, afin de s'approcher de ladite ville de Paris, dont il sceut la prise des fauxbourgs bien-tost après : ce qui le hasta d'aller. Et si l'on eust mieux rompu (0 ou tant soit peu deffendu ledit pont de Saincte Maixance, je croy qu'il ne fust jamais arrivé à temps dans ladite ville de Paris pour la secourir, tant les liabitans estoient effrayez et pressez de Sa Majesté : de sorte que ledit duc y arriva très à propos. Le lendemain Sa Majesté quitta lesdits fauxbourgs; et ledit sieur de Belin revint encores trouver ledit duc, qui derechef luy parla de la paixj mais il advança aussi peu que la première fois, encores qu'aucuns ayent depuis soupçonné qu'il luy fut dèslors donné charge d'asseurer Sa Majesté en secret que si elle vouloit estre catholique ledit duc se disposeroit, avec ceux de son party, de la contenter : chose, si ainsi est, qui ne me fut communiquée encores que chacun sceust assez que je favorisois ce conseil sur tous autres. 11 ne sortit aucun fruict de ce propos, car Sa Majesté alla après à Vendosme, au Maine et en Normandie , gaignant et forçant tous les jours quelque place ; et ledit duc demeura en laditte ville de Paris.
Le sieur Jean Baptiste de Tassis, du conseil du roy d'Espagne au Pays Bas, arriva quelque temps après, accompagné dudit commandeur Moreau. Deslors ils vouluient engager ledit duc à trailter avec leur maistre, assistez duJict dom Bernardin de Mendoze; et deman-
(0 Si l'on cusl mieux rompu. La défense de ce pont avoit été confiée par Ilcnii iv aux troupes de Montmorency -Thoré, frère de Damville.
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doient qu'il fust déclaré protecteur du party catholique en ce royaume, avec des authoritez et puissances royalles et souveraines qu'ils l)astissoient, marques et tiltres de laditte protection , et recognoissance certaine, comme ils disoient, de l'obligation que nous luy avions et du besoin que nous avions de son assistance, comme de pourvoir aux principales charges et dignitez du royaume, ecclésiastiques et séculières, tout ainsi que faict le roy au royaume de Naples et de Sicile par dessus ses vice-roys qu'il y envoyé.
Je fus appelle à ce conseil, où je fus très-empesche', encores que ledit duc m'eust promis qu'il n'accorderoit rien contre les loix du royaume; car il me sembloit que c'estoit faire tort à nostre honneur seulement de prester l'oreille à telles demandes , lesquelles ils poursuivoient avec tant d'ardeur ( comme s'ils nous eussent très-honorez de nous recevoir pour esclaves), que c'estoit chose indigne de la nation françoise d'y entendre, et mesme de la fidélité que le party avoit jure'e à M. le cardinal de Bourbon, duquel ils faisoient bien lors paroistre qu'ils faisoient peu d'estat, et à quelle fm ils avoient favorise' sa recognoissance. Lesdits Espagnols pressoient tellement ceste resolution, qu'ils ne vouloient donner loisir audit duc d'attendre que M. le cardinal Cajetan, envoyé légat en France par le pape Sixte cinquiesme, fut arrivé pour luy en communiquer, encor que Sa Saincteté l'eust depesché exprès à sa.poursuitte, qu'il fust desjà bien avant dans le royaume, et fussent à mon advis très asseurez de son affection particulière au service de leur maistre comme celuy duquel les parens tiroient quasi tous pension dudit Roy; mais ils se defioient desjà de la
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volonté du Sainct Père, lequel aussi l'on disoit commencera recognoistre leur malice et ambition, et avoir compassion de la France. M. l'archevesque de Lyon (0 revint lors de prison, et ce à propos, car il fortifia et authorisa grandement ceux qui contredisoient ausdits Espagnols, ausquels véritablement ledit duc fit paroistre par efFect n'avoir envie d'accorder leurs demandes. Toutesfois ils ne laissèrent d'en faire instance et poursuittes, assistez et fortifiez de leurs partisans, qui n'estoient en petit nombre.
Monsieur, je fus trouver en ce temps-là M. le cardinal de Gondy à Noysi avec M. de Videuille et le sieur Zamet, où vous pristes la peine de vous rendre à ma prière. Il vous en souviendra : ce fut pour vous dire la peine en laquelle je me trouvois de la poursuitte desdits Espagnols, du peu d'affection que je recognoissois que ledit duc avoit à la paix , et de la crainte que j'avois qu'à l'arrivée dudit légat il print quelque résolution qui remplist tout le royaume de feu et sang pour jamais; et sur ce je suppliay ledit sieur cardinal de venir jusques à Paris pour assister les gens de bien envers ledit sieur légat, afin dé le disposer de rechercher les moyens de pacifier ce royaume, comme chose que je recognoissois ne pouvoir avoir lieu que par l'entremise et authorité de Sa Saincteté, pour eslre le party trop fort de ceux qui sous prétexte de pieté vouloient destruire ou envahir le royaume. Vous nous aydastes aussi à faire entreprendre ce voyage audit sieur cardinal , encore qu'il fust très-affectionné au bien de ce royaume , comme il s'est monstre en
■ ') M. l'archei'csffuc de Lyon. On se rappelle que ce prélat a volt été .nrêié n Blois au moment de l'assassinat des Guise.
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toutes occasions. De sorte qu'il se rendit à Paris après l'arrive'e dudit Cajetan, qui y fut receu ledit duc absent, car il estoit au siège de Pontoise, duquel il vint à bout plustost qu'il n'esperoit.
Mais ledit Cajetan fit peu de compte des bons conseils et advis dudit sieur cardinal de Gondy, des misères de la France, ny des remonstrances des gens de bien ; car au lieu de faire l'office de père commun, comme l'on esperoit etcroyoit certainement que c'estoit l'intention de sa béatitude qu'il fît, il embrassa et favorisa ouvertement les turbulens, et sous main le dessein desdits Espagnols, au grand préjudice de la religion et de la France. [iSgo] Nous voyans doncques deceus et privez de ce remède contre raison et nostre attente, je me résolus de me retirer en ma maison; mais avant que partir je voulus mettre et laisser par escrit (0 audit duc les conseils que je luy avois donne' pour ma descbarge, et les luy envoyai au siège de Pontoise (2), parce que je sçavois que ledit Tassis l'avoit suivy, qui le pressoit encores de luy promettre de faire pour son Roy sinon tout, au moins une partie de ses demandes, disant le vouloir aller trouver et l'en résoudre. Je sceus aussi que ledit duc avoit délibéré d'envoyer avec luy en Espagne l'un des siens ; de sorte que je craignois qu'il s'engageast, encor qu'il nous eust promis le contraire. Il fit faire ce voyage à Rossieux (3), dont je
(') Par escrit. Voyez la pièce intitulée : Adi'is de M. de J^illeroj à M. le duc de Mayenne , qui suit immédiatement ces Mémoires.
(» ) Au siège de Pontoise. Mayenne s'empara de cette ville le 6 janvier iSgo.
(î) A Rossieux. Rossieux étoit maire d'Orléans : c'étoit un ligueur fanatique. Il devint secrétaire d'Etat de l'Union, et après la réduction de Paris il se retira dans les Pays-Bas
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fus très marry, car c'estoit celuy de tous ses serviteurs qui le sollicitoit le plus de contenter lesdits Espagnols.
Ledit duc m'escrivit avoir prins en bonne part mon escrit, qui tendoit à le persuader au conseil que les catholiques qui assistoient Sa Majesté luy avoient donné par ledit sieur de Belin, c'est à sçavoir de sommer Sa Majesté d'estre catholique , et en ce faisant l'asseurer de la recognoistre. J'adjoustois aussi qu'à son refus il devoit mettre peine de retirer un prince du sang catholique pour estre nostre chef en l'absence de M. le cardinal de Bourbon, afin de coupper broche (0 à toutes les pratiques que l'on faisoit contre l'Estat. Neantnioins ledit duc print autre conseil pour autres raisons cy dessus dictes, lesquelles aucuns luy faisoient encores plus pregnantes et considérables que devant, à cause des voyages en Espagne desdits Tassis et Rossieux, et de la jalousie que les ministres du roy d'Espagne commençoient à faire paroistre avoir de luy et de ceux qui l'assistoient pour avoir contredit à leurs demandes, qu'aucuns de la ville de Paris favorisoient si ouvertement qu'ils luy disoient que ledit duc estoit seul qui s'y opposoit avec quelques uns qui estoient auprès de luy, et cpie la ville et tout le party ne demandoient autre chose ((ue de contenter Sa Majesté Catholique, Ce qui fut cause que les ministres dudit Roy commençoient à s'addresser à ces gens là pour desauthoriser ledit duc et faire leurs besongnes sans luy : comme ils leurs disoient qu'il leur estoit facile de faire. Enquoy les uns et les autres se conduisoient si impudemment et insolemment, que chacun s'en
(') Coupper broche : couper court.
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appercevoit, mesme que la partie estoit favorisée dudit légat, auquel neantmoins je feis voir l'escrit que j'avois envoyé audit sieur duc , sur l'instance qu'il m'en fit; car il fut incontinent divulgué et assez bien receu en la ville de Paris. Toutesfois il se contenta d'en tirer coppie sans en faire autre compte. Aussi ne pouvoit-il servir au sien.
Voyant doncques que ledit légat nous estoit si contraire, je dis audit sieur cardinal de Gondy, lequel je visitois souvent, que je m'en voulois aller. Et de faict je ne voulus accepter une provision de conseiller dudit duc qui me fut lors envoyée, ny faire le serment d'iceluy, que M. de Lion, lequel avoit accepté la garde des sceaux, faisoit prester à tous ceux que ledit duc avoit choisis et retenus du conseil gênerai de l'union , lequel il avoit esté conseillé de supprimer; et fusse party à l'heure mesme sans la prinse de M. le président de Blanmesnil (0, lequel je ne voulois abandonner en ceste nécessité, qui estoit certes très périlleuse. Dieu me fit ceste grâce que, si je n'eus le crédit de garantir sa bourse, je ne fus du tout inutile à sa vie, laquelle estoit fort menacée de plusieurs qui avoient lors plus de puissance et auctorité en ladite ville que n'avoit la justice, ny mes continuelles solicitations et supplications, lesquelles durèrent deux ou trois mois ; que si ledit président n'eust mis la main à la bourse et payé sept ou huict mille escus qui tournèrent au profit d'un particulier, comme il se résolut de faire à la fin, il n'en fust pas sorty autrement.
(') M. le président de Blanmesnil : Polhier de Blancmesuil. Les ligueurs rarrètèrent, parce quHl parut plus gai que de coutuQie le jour où Henri iv s'empara des faubourgs de Paris.
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Quelques jours devant je receus une lettre de M. le président Janin , escrite de Maigny, par laquelle il me prioit , si l'occasion s'en olîi oit et que j'en eusse les moyens, de jetler les fondemens d'une négociation pour la paix publique, d'autant qu'il recognoissoit ledit duc plus disposé d'y entendre qu'il n'avoit encores esté. Geste lettre me resjouyt estant dudit président qui estoit à la suitte dudit duc, auquel il se confioit grandement, et qui estoit homme de bien et clair-voyant.
J'en fis part incontinent audit cardinal de Gondy, et resolusmes que je me retirerois en ma maison, que Sa Majesté m'envoyeroit un passeport, et me donneroit moyen de parler à elle pour attacher ceste négociation comme de moy-mesme, et la poursuivrois après selon que les occasions s'en presenteroient.
Sur cela ledit cardinal partit de Paris très-mal édifié dudit Cajetan, et se retira à Noysi. Mais voyant que je n'avois aucunes nouvelles de luy, et que d'ailleurs toutes choses s'alteroient tous les jours davantage en ladite ville de Paris; que les Flamens estoient arrivez en l'armée dudit duc de Mayenne sous la charge du comte d'Aiguemont; que l'on ne parloit que d'aller secourir la ville de Dreux assiégée par le Roy, et donner une bataille; et que le marché de la délivrance dudit président Blanmesnil estoit accordé et signé, ce qui m'avoit si long-temps arrêté en la ville de Paris, je prins congé d'un chacun pour me retirer en ma maison : dequoy le conmiandeur Morcau fut très-aise; car il estimoit (jue ma personne porloit malheur aux afi'aires de son maistre, et avoit esté si effronté ([uc de le publier par la ville; et soup-
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çonnoit mesme ledit cardinal Gajetan qu'il avoit veu les articles de la paix signez de ma main, et accordez du consentement de mesdames de Nemours et de Mayenne, desquelles il n'estoit lors gueres mieux édifie' que de moy, par ce qu'elles n'approuvoient son dessein. Mais comme je voulus monter à cheval le 1 5 du mois de mars iSqo de grand matin, M. de Lion, duquel j'avois prins congé le soir devant, m'envoya prier de le voir encore devant que partir, avec lequel je trouvay le sieur Du Tremblay, qui luy avoit apporté le premier advis de la perte de la bataille d'Ivry, comme celuy qui, pour estre prisonnier sur sa foy, avoit veu joiier les jeux sans s'en mesler, et partant eu moyen d'apporter la nouvelle le premier : et neantmoins il parloit incertainement de la personne dudit duc de Mayenne , pour estre party comme il disoit avant l'entière defaicte de l'armée, et ne s'estre meslé en la presse.
Geste nouvelle m'arresta tout court, car je ne voulois qu'il fust dit que j'eusse abandonné le party à cause de ceste perte, comme peut-estre on eust faict de part et d'autre, sans avoir esgard à ma première resolution. Je voulois voir aussi si elle apporteroit point quelque changement aux affaires publiques, comme de nous donner envie de faire la paix, et chercher quelque remède à nos maux autre que celuy duquel nous avions usé jusques alors. Je voyois aussi mon fils engagé à Pontoise, dont ledit duc luy avoit de nouveau rendu la charge après l'avoir reprinse; et me sembloit ne pouvoir honnestement laisser ledit duc, le party ny les miens en ceste nécessité, laquelle chacun estimoit véritablement devoir esclorre
d'autres effects qu'elle ne fit, comme à mon advis il fust advenu si les choses eussent autrement este' conduictes qu'elles ne furent.
Ledit duc arriva tost après à Sainct Denis peu accompagné. Je le fus trouver avec les autres ; et comme il ne parloit que de chercher les moyens d'avoir sa revenche, d'y engager et encourager un chacun, je m'abstins aussi de luy parler de ma retraicte, ny d'entendre à la paix, pour ce qu'il ne l'eust eu agréable, et qu'il l'eust peut-estre attribué à laschelé ; mais j'en dis mon advis aux siens, et entre tous audit président Janin, lequel m'asseura que sans ceste disgrâce ledit duc se fust disposé à La paix : mais qu'il n'y avoit ordre après ce coup de luy persuader, ny seulement de luy en parler; qu'il le falloit laisser se douloir, et abbattre le vent des espérances qu'on luy donnoit par un nouveau secours : me promettant qu'il ne perdroit l'occasion d'y servir quand il recognoistroit le pouvoir faire avec l'honneur dudit duc et la seureté de la religion et du party. Ledit duc se retira à Soissons, et laissa à Paris M. de Nemours pour y commander, assisté dudit sieur de Lion. Il y laissa aussi sa mère, sa sœur et sa femme avec ses enfans , et pria ledit cardinal Cajetan d'y demeurer pour asseurer lesdits habitans , ausquels il promist de les secourir bien-tost. Quatre ou cinq jours après son pailenient, M. le cardinal de Gondy m'envoya un passe-port du Roy pour aller à Noysi et à Mante, où estoit Sa Majesté (car la ville luy avoit esté rendue par les habitans après ceste victoire), et retourner après à Paris, limité pour huict jours, durant lesquels ledit cardinal me conjura de l'aller trouver : à quoy je me résolus pour sçavoir de luy à quelle
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fin il m'avoit envoyé ledit passeport, et quel moyen il y avoit de servir au public. Il me dit que ledit passeport avoit esté accordé sur l'instance qu'il en avoit faict faire par le sieur de La Verrière son cousin, devant la bataille, suivant la resolution que nous avions prinse ensemble sur la lettre dudit président Janin, dont j'ayfiiict mention cy~devant; et encore qu'il n'eust esté expédié que depuis ladite bataille, il avoit estimé estre à propos de le recevoir et me l'envoyer, par ce qu'il estoit après ce coup plus nécessaire que devant de bastir un bon accord pour sauver la religion et garantir la ville de Paris, laquelle couroit grande fortune; partant il estoit d'avis que je visse Sa Majesté etluy fisse ouverture de ladite paix, nonobstant ce qui estoit advenu depuis, disant qu'elle s'y attendoit, et que mon logis desjà estoit marqué en ladite ville de Mante. Mais je m'en excusay sur ledit changement, lequel je luy dis avoir plustost refroidy que réchauffe ledit duc de Mayenne d'entendre à la paix, comme j'avois apris dudit sieur président Janin. Partant, je craignois, allant trouver Sa Majesté, non seulement me faire mocquer de moy, mais aussi nuire plus aux affaires [)ubliques que je n'y servirois. Toutesfois, sur l'instance que m'en fit ledit sieur cardinal, je luy promis de voir le sieur Du Plessis Mornay comme mon voisin et amy, avec lequel je pourrois conférer des affaires publiques et des miennes particulières, sans prejudicier à personne, tout ainsi que j'avois desjà faict par la permission dudit duc de Mayenne avec le sieur de Buy son frère, qui lors commandoit à Pontoise pour le service du Roy.
Doncques je fus trouver ledit sieur Du Plessis près
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ladite ville de Mante, auquel je fis le discours de tous les susdits propos de la paix qui s'estoient passez entre ledit cardinal de Gondy et moy ; à laquelle je luy dis que j'avois recogneu ledit duc avoir eu plus grande inclination depuis avoir descouvert les intentions des ministres du roy d'Espagne qu'auparavant. De sorte que j'estimois que l'on en eust peu tirer quelque fruict devant la battaille, comme il m'avoit esté mandé et asseuré par un de ses principaux serviteurs, dont j'avois adverty ledit sieur cardinal de Gondy, lequel sur cela avoit désiré que je visse Sa Majesté pour l'en advertir. A quoy je m'estois disposé, pour le désir que j'avois tousjours eu de servir à un si bon œuvre, luy disant à ce propos la délibération en laquelle m'avoit surprins la nouvelle de la bataille ; mais depuis, que j'avois recogneu ledit duc refroidy en ladite paix, et résolu de recouvrer ce qu'il avoit perdu ; dont je prevoyois que les Espagnols féroient très bien leur profit, comme ceux qui avoient bien recogneu que ledit duc ny le gênerai du party n'auroienl pas grande envie de s'embarquer avec eux; qu'ils se serviroient de ceste nécessité, en nous faisant achepter chèrement leur secours. A quoy il estoit au pouvoir de Sa Majesté de remédier en bien usant de la victoire que Dieu luy avoit donnée, comme elle feroit si elle advisoit à contenter les catholiques au faict de la religion : sans quoy je tenois pour certain que la gueire dureroit encor long temps, et que Sa Majesté auroit (juasi aussi-tost la fin du royaume que dudit duc de Mayenne et de son pai Ly, d'autant que les villes et la noblesse (jui en estoient ne s'accorderoient jamais avec Sa Majesté tant qu'elle seroit de
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contraire religion; et à luy difficille de les y forcer, estant assistez du pape et du roy d'Espagne comme ils estoient, et sur tout du dernier, lequel il sçavoit avoir délibéré d'abandonner ses propres affaires pour soustenir le party contre Sa Majesté'. Que si le Roy avoit autresfois résiste' à la France lors qu'elle estoit florissante et vive, à plus forte raison la pourroit il endommager maintenant qu'elle estoit à demy destruite et divise'e par tout comme elle estoit. Qu'il ne devoit croire que la ])onne fortune de Sa Majesté esbranlast les villes ny la noblesse du party, qu'elle n'eust pourveu au susdit point de religion, ains plustost que le péril les rendroit plus constans et opiniastres; mais s'il plaisoit à Saditle Majesté satisfaire à ce poinct, comme ce changement seroit du tout interprété à sa piété et bonté, sans plus craindre qu'il fust attribué à aucune autre nécessité, je me laissois asseurer que chacun accourroit à elle, larecognoistroit, et o])eyroit à l'envy l'un de l'autre, soit que ledit duc s'y resolust ou non. Que pour mon regard je detestois le dessein des Espagnols, encores qu'ils me l'eussent descouvert et confié des premiers ] que je m'estois retiré vers ledit duc du temps du feu Roy par nécessité ; mais que je m'y estois depuis entretenu pour le respect de ma religion, et pour m'estre promis de servir quelque jour au repos du royaume, à l'honneur de Dieu. Que si Dieu nous vouloit tant punir que de nous priver de ceste espérance là, comme il adviendroit si ledit duc, par nécessité ou autrement, se jettoit entre les bras des Espagnols et se donnoit à eux, j'avois délibéré me retirer de la presse, et ne participer jamais à tel dessein , s'il plaisoit à Saditte Majesté
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me prendre en sa protection : chose que je ferois encor plus volontiers si Sa Majesté, pourvoyant à la seureté de la religion, vouloit vaincre, comme il me sembloit qu'elle pouvoit facilement et utilement faire, ledit duc et ses partisans par bonté et prudence, comme elle avoit faict par les arme- : à q' oy j'exliortois ledit sieur Du Plessis d'employer le cre lit qiT'l avoit auprès de Sa Majesté, laquelle j'eusse volontiers prins la hardiesse de l'en requérir et supplier moy-mesme si j'eusse estimé qu'elle l'eust pris en bonne part, et n'eusse eu crainte de desplaire audit sieur duc; mais qu'il me suffisoit de le luy avoir représenté, sçachant qu'il estoît si afïectionné à Sa Majesté, et d'ailleurs tellement mon amy à cause de nostre voisinage et de l'assistance qu'il avoit tiré du nostre , du temps que j'estois en cour, qu'il satisferoit à tout ce qui estoit nécessaire pour ce regard : l'asseurant pour fin que si ledit duc refusoit d'entendre à la paix, je l'abandonnerois pour vivre privement en ma maison , suivant ma première délibération prise devant la bataille.
Ledit sieur Du Plessis fit contenance de bien prendre mes raisons et mon intention : me dit Sa Majesté avoir encore plus de bonté que de générosité, ne demandant à ses subjects que l'obeyssance qu'ils luy dévoient, la couronne luy appartenant de droit comme elle faisoit; et encores par mérites il s'y falloit arrester , comme prince très- vertueux et parfaict , dont il avoit rendu tant de preuve que personne n'en pouvoit douter; davantage, qu'il estoit prince de foy, et très-grand observateur de sa parolle, à laquelle il vouloit moins manquer qu'à soy-mesme; que c'estoit un fondement très-solide sur lequel on
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pouvoit bastir une bonne paix et reconciliation, à laquelle l'on le trouveiroit tO!^^jours très - disposé. Qu'il n'estoit aucunement vindicatif; qu'au combat il estoit ardent et courageux, mais hors d'iceluy il estoit encores plus pjracieux, comme il apparoissoit par le traittement qu'il faisoit aux prisonniers de la bataille, lesquels estoient de luy fort carressez; que Dieu l'avoit tous) ours assisté et favorisé grandement, voire miraculeusement, pour ce que vraiement il le creignoit et esperoit en lui, lui attribuant comme il devoit toutes ses prosperitez, lesquelles sont encores plus admirées de ceux qui l'ont tousjours suivi et servy que des autres, principalement depuis la Ligue, la rage de laquelle estoit tombée sur luy contre toute justice, parce que lors il ne pensoit qu'à vivre en patience et rendre obejssance au feu Roy, sous la protection de ses edicts ; au lieu de l'accabler, comme les autheurs d'icelle avoient projette, l'auroient rempli et comblé de gloire. Que quand il se resouvenoit d'avoir veu huict ou dix armées toutes employées contre luy et ses amis, délaissé et abandonné quasi de tout le monde, n'avoir peu toutesfois gaigner sur luy aucun advantage digne de mémoire, ny seulement d'esbranler sa foy envers Dieu ny sa vertu et constance en aucune chose, qu'il avoit deslors jugé que Dieu avoit entrepris sa deffence et protection, et l'avoit réservé exprès pour en faire trophée de sa justice divine, et restablir le royaume en son antienne splendeur et puissance; que si jamais prince fut aussi propre et capable de ce faire, il l'estoit; car s'il aymoitles armes, il favorisoit encore plus la justice, et estoit ennemy du vice, honorant et respectant les
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gens de bien et de vertu. Qu'il m'asseuroit que si ledit duc et ceux qui l'avoient suivi luy deiiiandoient la paix et se rangeoient à la raison, il la leur accorderoit très librement, et demeureroient contens de luy et de ses actions, comme l'estoient les catholiques qui l'assistoient, et mesmes de la déclaration qu'il leur avoit faicte sur la religion; qu'eslans, comme ils estoient en très-grand nombre, composé des principaux princes et officiers de la couronne, seigneurs et gentilshommes du royaume, l'on pouvoit dire qu'ils faisoient la principalle et plus considérable partie des catholiques d'iceluy; de sorte que ledit duc ny les siens ne pouvoient user de ce nom, ny apporter du scrupule et difficulté en ce dont les autres estoient demeurez très contens et satisfaicts, sans leur y faire tort, et donner occasion à un chacun de se défier de sa volonté. Qu'il ne doutoit point que les Espagnols ne fissent leur profit," s'ils pouvoient, de la mauvaise fortune dudit duc, comme il luy avoit remonstré : ce qu'il ne trouvoit estrange d'eux, estant comme ils estoient nos anciens ennemis; mais que le blasme et le dommage en demeureroient audit duc et autres François qui l'assi^oient, et qu*îl esperoit que Dieu acheveroit de renverser leurs desseins comme il avoit commencé. Que quand le roy d'Kspagne n'auroit que vingt-cinq ans, et seroit trois fois plus puissant et mieux assisté en ce royaume, il y succomberoit, l'entreprenant contre un prince si généreux et bien fondé en justice, nourry au travail et bien assisté dedans et dehors le royaume, comme estoit Sa Majesté, laquelle faisoit aussi peu de compte des rodomontades et forces espagnolles; et que ce ne seroit jamais par crainte
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que ses subjects obtiendroient la paix de luy, mais par submission, esmeu de la compassion qu'il avoit du peuple; qu'il cognoissoit mon intention à la paix, m'exhortoit d'y persévérer, et, comme mon amy, me séparer dudit duc et de son party, comme d'un très mauvais garant et appuy ; que Sa Majesté' me donneroit pour ce faire toutes les provisions et asseurances qui me seroient nécessaires : mais il flilloit que mon fils en fit de mesme, remettant au pouvoir de Sa Majesté la ville de Pontoise à laq^lle il commandoit, disant que ma retraitte ne pouvoit estre autrement que très suspecte et mal receuë; que puis que je n'avois aucune charge dudit duc de Mayenne de parler de la paix, j'avois bien faict de ne me présenter devant Sa Majesté; mais qu'il estoit d'advis que je visse ledit duc, plustost pour l'asseurer de la volonté de Sa Majesté et sçavoir qu'elle estoit la sienne, pour sur cela me résoudre, ne pouvant croire que Dieu eust fait tant de grâces au Roy pour les laisser imparfaictes; de sorte qu'il esperoit. que ceux qui s'opiniastreroient à luy faire la guerre accroistroient plustost leyr honte qu'ils ne recouvreroient leur perte, et qu'il ne falloit plus qu'oster la pierre au laict (0 à ceux de Paris pour les ranger à leur devoir par force, s'ils n'y vouloient entendre d'amitié. Quoy succédant, qui douteroit que les autres villes du royaume ne se vinssent jetter aux pieds de Sa Majesté? Qu'il ne pouvoit conseiller audit duc d'attendre jusques là à se résoudre, parce qu'il ne feroit son devoir ny son profit, comme il me conseilloit de luy remonstrer, m'asseurant au reste que si je revenois avec charge dudit duc de
(') Oster la pierre au laict : intercepter les subsistances.