II
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parler de la paix, je seiois très-bien venu, et que Sa Majesté, auprès de laquelle il m'assisteroit, me verroit bien volontiers ; mais il me prioit de me haster.
Monsieur, je remerciay ledit sieur Du Plessis de sa bonne volonté, et luy dis que j'estois si affectionné à ma patrie, que je tenois pour perdue si la guerre duroit, que je ne faudrois d'aller trouver ledit duc de Mayenne jusques à Soissons où il s'estoit retiré, pour luy faire entendre ce qu'il m'avoit dit de la bonne intention de Sa Majesté à la paix, et le supplier de s'y résoudre en préférant le salut du royaume à toute autre considération, l'asseurant que je ferois pour ce regard tout ce qui seroit en ma puissance, et que selon sa response j'yrois trouver Sa Majesté pour luy en rendre compte; ou , s'il appelloit les Espagnols et traictoit avec eux, je me retirerois en ma maison, sans plus le suivre ny assister; mais que je ne voulois point promettre que mon fils rendist Pontoise, parce qu'il me sembloit y aller trop de son honneur, la place luy ayant esté franchement baillée en garde par ledit duc , et ne voyant autre cause et changement en la personne de Sa Majesté qui le peust justement mouvoir et excuser de ce faire, que l'advantage de ceste dernière victoire que Dieu luy avoit donnée, laquelle obligeoit plustost mondit fils de persévérer en la foy qu'il avoit donnée audit duc (ju'elle ne l'en dcscharseroit, s'il ne vouloit estre accusé et convaincu de lascheté, de laquelle, comme mon amy et gentilhomme, faisant profession d'honneur, il me devoit plustost deconseiller si j'y estois disposé , qu'exciter par la considération du repos de ma maison, duquel je luy declarois vouloir plustost estre privé pour jamais, voire
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de la vie mesme , que de consentir que mondit fils acquist une telle honte : et avols mesnie une telle confiance en la bonté' et vertu de Sa Majesté, que je m'asseurois qu'elle l'estimeroit davantage faisant ce qu'un homme de bien doit faire, que s'il en usoit autremen t que s'il falloit que j'achetlasse à tel prix la seureté de ma maison, j'estois délibéré de quitter plustost le royaume que d'y condescendre; que je ne doutois point des vertus de Sa Majesté et de sa bonne fortune, ny de la fidélité de ses serviteurs et amis; et pareillement qu'en ostant à ceux de Paris le laict et le froment, et les passages des vivres , Sa Majesté n'advançast grandement ses affaires; mais je la priois <ie croire qu'elle ne reduiroit jamais les habitans d'icelle ny d'aucune autre ville de la Ligue à la recognoistre de bonne volonté, si elle ne donnoit ordre au poinct de la religion, la suppliant sur ce de considérer combien il falloit de temps pour forcer lesdites villes l'une après l'autre, estans mesmes assistez des susdits Espagnols, encouragez par le Pape et autres princes catholiques, et désespérez de la religion de Sa Majesté, lacjuelle pourtant me semI)loit y devoir bien penser.
Ijcdit sieur Da Plessis fit peu de compte de ces propos; mais il ne me pressa davantage d'engager mon fils à ma letraicte, seulement d'avancer mon voyage devers ledit duc, pour lequel il m'envoya du depuis un passeport par la voye dudit sieur de La Verrière par lequel j'avois esté conduit en ceste conférence. Ce ne fut sans me plaindre à bon escient audit sieur de La Verrière dvi propos que m'avoit tenu ledit sieur Du Plessis concernant mon fils, luy priant de dire au Roy que je ne desirois pas que mondit fils vint à son
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service indignement ny honteusement, parce que je sçavois qu'il faisoit plus de compte d'un homme de bien que de mille poltrons, et qu'au reste je serois son trèshumble serviteur, bien desliber é de faire mon devoir pour la paix,- et de n'estre jamais espagnol. Je vous asseure, Monsieur, que cecy me cuida desbaucher; car ledit sieur Du Plessis me donna occasion de croire qu'il avoit plus d'envie de retirer ladite ville de Pontoise pour ledit sieur de Buy son frère, lequel en estoit gouverneur auparavant, que d'ayder à la paix ny à mon repos particulier. Toutesfois je me résolus de m'acquitter encore de ce devoir, et après prendre conseil de mes affaires avec Dieu et mon honneur, comme je déclarai audit cardinal de Gondy quand je fus de retour à Noysi, où vint le jour mesme ledit cardinal Gajetan; et me semble que vous vous y trouvastes aussi, pour, suivant vosLre accoustume'e affection au Ijien du royaume, faire quelque office envers ledit Cajelan,qui y servist. Mais ce prélat tendoit plustost à diviser les catholiques d'avec Sa Majesté', les exciter, solliciter et presser de renvoyer à l'Eglise, qu'à faciliter un bon accord : tant il desiroit complaire au roy d'Espagne et le servir. Ce fut à M. le marcschal de Biron à qui il s'addressa pour cest ellect : fut -il pas bien conseillé, mesme si fraischement après ceste signalée victoire qui avoit enfle les cœurs et les espérances des serviteurs de Sa Majesté? Aussi y fit-il trèsmal ses besongnes, dont je m'asseure qu'il n'estoit pas fort marry, comme celuy qui avoit à mon advis faict le voyage plus pour irriter le Pape contre les catholiques (jui servoient Sa Majesté, que pour y profiter, craignant que Sa Saincteté, qui cominençoit desja à
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changer d'advis en nos afiaires, feit trop de compte d'iceux.
Estant à Paris, je fis part aux trois princesses qui y estoient, et à M. de Lion, des bons propos que m'avoit tenus ledit sieur Du Plessis. Tous firent démonstration d'approuver et désirer que j'allasse trouver ledit duc de Mayenne pour l'en informer. Je partis huict jours après. Le sieur Zamet vint avec moy : nous le trouvasmes à Soissons très -mal de sa sanlé, et encor plus affligé de l'esprit à cause de Testât de ses affaires. Neanlmoins, comme prince courageux et advisé, il n'obmit rien à faire pour maintenir ses partisans en devoir, et dresser une nouvelle armée. 11 avoit desja depesclié par tout , et avoit envoyé gens exprés à Rome, en Espagne, Flandres , Lorraine et Savoye, où vous pouvez penser qu'il n'avoit rien oublié à remonstrer et promettre de ce qui pouvoit servir à son besoing, comme ont accoustumé les princes qui se trouvent en pareille nécessité; voyant mesnie que Sa Majesté avoit desja gaigné la ville de Mante, laquelle s'estoit rendue d'eii'roy, et qu'elle avoit attaqué Corbeil et Melun pour se rendre maistre du liault de la rivière de Seine, comme elle l'estoit du bas: ce qui luy succéda quasy sans coup frapper, tant estoient foibles lesdites villes, et mal garnies de ce qui estoit nécessaire pour se défendre, le succeds de ceste dernière bataille ayant surprix les plus fins et diligens, et estonné les plus asseurez.
Ledit duc ayant ouy mon rapport que je doray le plus que je peus, d'abord il eut grande difficulté de me permettre de commencer ceste négociation, tant il craignoit d'un costé offencer les Espagilols, par les par-
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tisans desquels il estoit environne et fort veillé j et d'autre part, que la recherche de ce Iraicté luy fust imputée à faute de courage ou de moyens de se defiendre, et partant tres-prejudiciable et honteuse. Toutesfois le lendemain il changea d'advis, soit que ce fust pour donner l'allarme et l'espouvante aux Espagnols, et en ce faisant haster le secours qu'il leur demandoit, ou préparer un moyen pour au besoing sauver la ville de Paris, laquelle personne n'eslimoit pouvoir durer quand les passages des vivres seroient Jjouschez, ou bien endormir Sa Majesté de l'espérance d'un accord : car il me permit de retourner vers elle, et me chargea de luy dire de sa part que s'il luy plaisoit donner contentement aux catholiques sur le faict de la religion, il mettroit peine de disposer ceux qui l'avoient esleu et recogneu pour chef de luy rendre obeyssance et traicter d'une bonne paix, laquelle il protestoit désirer et affectionner plus pour garantir le royaume des calamitez de la guerre, que pour se prevalloir ny advantager comme celuy qui n'avoit rien devant les yeux que le bien de la religion, et contenter pour ce regard nostre saincl père le Pape, lequel il Iionoroit comme chef de l'Eglise, sa conscience et ceux qui l'avoient honoré de la charge qu'il avoit; que Sa Majesté ne devoit croire que sa mauvaise fortune ny sa foiblesse luy fissent tenir ce langage; car je pouvois tesmoigner quel avoit esté son désir en cela quelques jours avant la ])atailie. Il esperoil aussi mettre sus bien-tost une armée suffisante pour se maintenir avec ses amis encor mieux (pie jamais. Sur tout il me j)ria de ne diic à personne «pi'il m'eust donné la charge de parler à Sa Majesté d'aucune chose, mais de faire courir le
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bruict que je me retirois en ma maison avec sa permission, pour n'eshranler ni intimider ses amis, ausquels il donneroit ad'vis de ma retraicle ; et de ne croire qu'il ni'eust envoyé vers Sa Majesté, si d'aventure l'on leur en demandoit quelque chose, tant de l'armée d'icelle que d'ailleurs.
Je voulus voir ledit sieur Du Plessis, eiluy communiquer ce que j'avois faict avec ledit duc, et mesme l'advis qu'il avoit donné de mon voyage à ses amis, devant que de me présenter à 8a Majesté, afin qu'il advisast avec elle s'il estoit à propos pour son service et le public que je passasse outre ; car je n'avois envie de ce faire s'il jugeoit qu'il en deust advenir autrement. Je le vis à J^ezigny en Brie, où je tus conduict par le sieur de La Verrière. Ledit sieur Zamet y vint avec moy, comme celuy qui desiroit servir de tout son pouvoir au repos de ce royaume, ainsi que je puis tesmoigner qu'il a faict depuis très-fidellement.
Ledit sieur Du Plessis, après m'avoir ouy, fut d'advis que je visse ba Majesté, laquelle je trouvay logée aux fauxbourgs de la ville de Melun, de laquelle le sieur de Fontaines avoit composé deux jours auparavant. Je dis à Sa Majesté la charge que m'avoit donné ledit duc, comment et à quelle condition il m'avoit permis de faire le voyage, et ce qui m'y avoit embar- (jué; la suppliant prendre en bonne part mon affection, et ne perdre maintenant l'occasion de remettre le royaume en paix que Dieu luy avoit mis en la main par son travail et sa valeur; que tout dependoit du poinct de la religion, puis que ledit duc oifroit de la recognoistre si elle se vouloit résoudre d'y pourvoir au contentement des catholiques, et par conse-
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quent de sa seule volonté'. Partant je pouvois dire qu'il ne tenoit plus qu'à cela qu'elle ne nous rendist tous heureux, et qu'il ne feust bientost le plus grand et glorieux prince de la chrestienté, et le mieux obey en son royaume. Que s'il luy plaisoit maintenant prendre ceste resolution, l'honneur et le gré luy en seroient entièrement deus devant Dieu et les hommes, à cause de l'advantage que ceste victoire dernière luy avoit donné: tellement que personne ne pourroit dire avoir esté contrainct à ce faire par ses ennemis. Que Sa IMajesté rendroit en ce faisant sa victoire aussi heureuse à ses subjects et à elle-mesme, voire à toute la chrestienté, qu'elle avoit esté triomphante et glorieuse, car elle engendreroit une paix universelle qui rendroit son nom admirable et immortel. Que tout ainsi que Sa Majesté avoit donné preuve de son courage, elle pouvoit aussi maintenant faire cognoistre sa prudence et manifester sa bonté; avec quoy elle pouvoit acquérir plus de villes en un jour qu'elle ne feroit peut-estre en toute sa vie à coiq^s de canon, et par ce moyen éviter le sac des meilleures villes de son royaume, qui estoit quasi inévitable. Autrement, que je m'asseurois que celuy de la ville de Melun faict à ses yeux l'avoit autant contrislé que la conqueste d'icelle l'avoit resjouy, encore qu'elle fust advenue trèsheureusement, parce qu'enfin Sa Majesté perdroit plus à la ruine desdites villes que personne, sans compter le desplaisir qu'une ame vrayement royalle telle que la sienne recevroitdes desordres qui s'en ensuivroient. Que Sadite Majesté considerast qu'encore que sa victoire eust esté grande pour estonner lesdites villes, toutcsfois aucune ne s'est depuis esbranlée du party :
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ce qu'elle devoit croire procéder seulement de la force et puissance que la religion a sur les hommes. Car que pourroit-on espérer dudit duc de Mayenne, et moins encore desdits Espagnols? quel plaisir et advantage y auroit-il de continuer une guerre si malheureuse qu'estoit la nostre , et attendre un siège, et peutestre un sac plus cruel que n'avoit esté celuy des habitans de Melun? Que c'estoient donc elTects de la religion qui les roidissoient au péril, comme il avoit autresfois esprouvé : au moyen de quoy il estoit trèsnécessaire que Sa Majesté pourveust à ce poinct pour chevir (0 desdites villes, et renverser du tout les desseins desdits Espagnols et autres estrangers qui aspirent sur ce royaume, lesquels Sa Majesté devoit plus craindre que jamais, à cause du besoing que l'on avoit de leur assistance, qui aveugloit et souvent desesperoit ceux qui estoient pressez. Qu'il pleust à Sa Majesté considérer combien il luy falloit encores acquérir de villes devant que d'estre roy paisible ; que toute la guerre se faisoit à ses dépens, et que ses ennemis n'avoient gueres à perdre, et prou à gaigner. Que quand il ne demeureroit audit duc qu'une ville de cent ausquelles il commandoit, encore seroit-il mieux partagé qu'il ne l'avoit esté de sa maison. Que c'estoit avec prudence et modération que le fruict de la victoire se recueilloit et asseuroit contre l'inconstance de la fortune. Partant qu'il pleust à Sa Majesté de ne perdre ceste occasion de pratiquer l'une et l'autre vertu , la quelle peut-estre elle ne recouvreroit jamais; car quand les estrangers viendroient, ledit duc de Mayenne ne pourroit plus disposer de luy et de ses amis comme
(') Chevir desdites villes : les faire capituler.
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il pouvoit faire de présent, d'autant que la nécessite authoriseroit tousjours davantage les forces estrangeres, et faciliteroit leur dessein. Que j'avois entrepris ce voyage exprez pour luy représenter ces raisons et inconveniens, nieu d'un très-bon zèle, et battu d'une extrême appréhension que j'avois du malheur (|ui menaçoit ce royaume , lequel j'estimois inévitable si Sa Majesté failloit à ce coup d'y remédier, comme il estoit en son pouvoir. Que depuis le trespas du feu Koy j'avois suivy ledit duc plus pour trouver moyen d'ayder à pacifier ce royaume, que pour autres considérations, comme j'avois desja assez tesmoigné par mes actions; et que je desirois continuer tant qu'il me demeureroit quelque espérance d'y pouvoir estre utile, mais aussi me retirer en ma maison quand elle me defaudroit, et y vivre sous sa protection, comme son très-humble sujet, sans plus me mesler d'autre chose que de prier Dieu pour le repos et salut de son royaume, si Sa Majesté l'avoit agréable , comme je l'en suppliois.
Sa responce fut très l^enigne. Elle îoiia mon intention, de laquelle neantmoins elle me dit que plusieurs avoient faict tout autre jugement, me tenant pour un bon Espagnol ; mais (ju'elle estoit bien aise, et me sçavoit bon gré de vouloir maintenant faire paroistre du contraire : ce que je ne pouvois pas mieux faire qu'en recherchant ot procurant le repos du royaume. Qu'elle avoit esté bien ayse d'entendre ce que je luy avois (Hct de la part dudit duc de Mayenne. Qu'elle tenoit de Dieu premièrement, et après des princes et officiers de sa couronne et de sa nol)lesse, la victoire qu'elle avoit gaignée. Que Dieu estoit aussi le pro-
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tccteur de la justice et des roys contre la rébellion et desobeyssancede leurs subjects, comme avoittousjoms esté en ce royaume leur vray et plus seur apuy ladite noldesse, ainsi qu'elle avoit bien esprouve' en ceste dernière occasion, en laquelle elle l'avoit recogneuë invincible, ayant son roy en teste. Que le royaume luy appartenoit par la grâce de Dieu et par succession légitime ; que personne ne la pouvoit quereller justement, et moins encor ses subjects luy desnier l'obeyssance. Qu'elle n'avoit offensé personne : seulement s'esloit-elle défendue pour conserver le sien, comme elle pretendoit continuer et esperoit faire aussi heureusement qu'elle avoit commencé, avec la grâce de Dieu, et que c'estoit sa plus grande espérance. Que quand elle se resouvenoit des misères et nécessitez qu'elle avoit endurées du tem})s du feu Roy, lors que chacun avoit conspiré sa ruine, que les armées sortoient et marchoient en foule contre elle et ses amis, et que l'on la tenoit pour perdue sans jamais s'en pouvoir relever, que Dieu l'avoit tellement favorisé que non seulement il avoit renversé le dessein de ses ennemis, mais aussi luy avoit par ce moyen ouvert le chemin de sa gloire, à leur honte et confusion, elle ne se pouvoit lasser d'admirer ses divins jugemens, bénir sa bonté, et sans cesse le remercier et invoquer en son ayde, comme elle avoit faict plus ardamment depuis la victoire que devant, d'autant qu'elle recognoissoit en avoir plus grand besoin, pour estre la jouyssance d'une bonne fortune sujecte à divers accidens , souvent autant par nostre propre faute que par celle d'autruy et par son accoustumée inconstance. Que son but estoit d'estre roy de faict comme de droict , et que
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celuy dudit duc et de ceux qui l'assistoient devoit estre de vivre en paix et honneur sous l'obeyssance de celuy que Dieu et la nature leur avoit donné pour tel. De quoy Sa Majesté' estoit preste de les faire jouyr sans avoir esgard au passe', s'ils vouloient aussi s'en rendre dignes par leurs actions, aymant trop mieux les gaigner par douceur que par la force, pour estre ce chemin le plus court qu'aucun autre et plus approchant de son naturel, du tout aliéné de la violence et vengeance, mais si jaloux de l'observation de sa foy, à laquelle, comme elle n'avoit jamais manqué, elle vouloit aussi la maintenir inviolable, comme devoit faire un prince qui craignoit Dieu et aymoil son honneur. Qu'elle ne pouvoit approuver que ledit duc parlast pour les catholiques du royaume, quand elle consideroit et jettoit les yeux sur ceux qui la servoicnt et avoient combattu avec elle depuis le deceds du feu Boy, lesquels, en qualité et en nonibre, surpassoient de trop loing les autres de tous estats, voire mesme des prélats et ecclésiastiques, pouvant dire estre assisté de beaucoup plus de catholiques que d'autres, enseignez à ce faire autant par la loy de Dieu , de la nature et de la justice de sa cause , comme de l'exemple de leurs majeurs (0 et de leurs propres consciences.
Que c'estoient les mesmes princes, officiers de la couronne , seigneurs et gentils-hommes qui avoient suivy et servy les autres roys devant luy, par le conseil desf[uels il s'estoit conduict depuis son advenemcnt à la couronne, et entendoit encores se conduij e à l'advenir : combien qu'elle me vouloit bien dire toulesfois, sans faire tort à personne, qu'un des meilleurs con-
(') De leurs innjciirs : de leurs aïeux.
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selliers de guerre qu'eust le Roy, c'estoit le roy de Navarre. Que tout ainsi que lesdits sieurs avec les principaux officiers des parlemens du royaume s'estoient contentez de la déclaration et promesse qu'elle avoitfaicte après la mort dudit feu Roy pour la seureté et conservation de la religion catholique, que les autres dévoient faire le semblable, se confier en la foy, et souffrir que toutes choses se fissent dignement à la gloire de Dieu et au contentement de tous, sans violence ny précipitation. Sur cela, Saditte Majesté me demanda si j'avois veu laditte déclaration. Je luy dis que le sieur de La Marsilliere me l'avoit envoye'e, et que je l'avois faict voir audit duc de Mayenne et à plusieurs autres de son parti; dont j'osois bien dire qu'ils avoient fait contenance de n'estre satisfaits , comme gens qui croyoient en bonne conscience ne pouvoir obeyr à un roy de contraire religion, soit qu'ils tinssent ce langage par art ou autrement. A quoy elle me répliqua sur le champ qu'elle n'estoit toutesfois infidelle ny idolâtre; qu'elle adoroit et servoit un mesme Dieu, et que la religion en laquelle elle avoit esté nourrie n'estoit si différente dé l'autre qu'elle deust estre incompatible; qu'en tels changeinens qui importoient à la conscience. Dieu y devoit opérer et non les hommes; se faire avec le temps instruire, et non à coups d'espée. Que si du temps des roys derniers l'on n'avoit peu gaigner ce poinct sur luy par force, ny par les appas de la cour esbranler sa conscience, les armes d'Espagne ny de tous ceux qui les favorisoient y advanceroient encore moins, maintenant que Dieu luy avoit tesmoignë tant de grâce; qu'elle n'estoit toutesfois opiniastre, voulant céder à
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la vérité et au désir de ses subjects : mais qu'il falloit l'instruire, et l'avoir autrement qu'à coups de canon. Je luy dis sur cela que la cognoissance que l'on avoit qu'il estoit prince consciencieux, craignant Dieu et affectionnant sa religion, estoit ce qui donnoit plus de crainte aux catholiques de la leur, d'autant qu'ils ne se pouvoient persuader que Sa Majesté', laquelle estoit responsable de ses subjets, les voulust maintenir et laisser vivre en ceste religion, si elle crojoit qu'elle fust abusive; que j'estois un mauvais théologien pour respondre pertinemment au propos de Sa Majesté' : mais j'avois bien ouy dire mesmes à Beze, au colloque de Poissi, que nos créances estoient aussi esloigne'es l'une de l'autre que le ciel l'estoit de la terre, mais que je n'approuvois les argumens en ceste dispute du sang ny des armes, mesmes contre sa personne, les cartes estant meslées comme elles estoient : ains je croyois certainement que nous aurions plustost deffait l'Eglise de fond en comble avec tels instrumens, que la purger, comme l'on n'avoit (jue trop esprouvé en la chrestienté depuis cinquante ans; mais aussi que Sa Majesté depuis ceste victoire pouvoit acheminer ceste instruction qui devoit précéder sa conversion , sans plus jnetlre en avant les armes de ses ennemis pour s'en excuser, à cause de leur foiblesse : et si, pour ce faire, il luy plaisoit appeller près de soy quelques prélats et docteurs de bonne vie, je l'asseurois que non seulement cela resjouïroit et consoleroit grandement la France, mais aussi luy accjuerroil et confirmeroit plus de villes et de serviteurs que toutes les prospeiilez du monde; la suppliant me permellie de luy dire que la ruine du royaume ne seroit pas seulement imputée
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v'ïux factieux ny aux ennemis, ains à elle, puis (ju'il estoit en sa puissance d'y remédier.
Ce propos fut cause que Sa Majesté remist au lendemain matin à faire response, et me dit qu'elle en vouloit desliberer avec ses serviteurs, et ne rien faire sans leur advis, me commandant de la suivre à Nantis, où elle s'acheminoit.
Sa Majesté' me commanda de retourner devers ledit duc pour luy dire qu'elle avoit prins en bonne part ce que je luy avois dit de la sienne; que sa délibération estoit d'embrasser et clierir tous ses subjecls, selon leur mérite , et mesme honorer et bien traitter ledit duc s'il vouloit luy ayder à mettre son royaume en repos, comme il pouvoit faire; qu'encores qu'elle eust desja commencé à pourvoir au faict de la religion au contentement des catholiques, toutesfois, si l'on jugeoit Cstre nécessaire d'y adjouster quelque chose, elle estoit preste à ce faire, ayant pris et considéré tout ce que je luy avois remonstré sur cela : mais qu'elle ne pouvoit traitter plus avant avec moy, parce que je n'estois pas assez authorisé dudit duc, et partant elle desiroit qu'il luy envoyast des députez garnis de pouvoirs suffisans pour ce faire; qu'ils seroient les très-bien venus, et qu'elle mettroit peine de leur donner contentement, pour le désir qu'elle avoit de délivrer son peuple d'oppression. Au reste, qu'elle louoit la resolution que je prenois de me retirer en ma maison quand la paix seroit désespérée ; que c'estoit le vœu d'un homme de bien obligé à la France comme j'estois, et qu'elle me donneroit pour ce faire toutes les asseurances et sauvegardes qui me seroient nécessaires ; mais qu'elle vouloit que je la visse encor une fois avant que me retirer , quand ce ne
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seroit que pour luy rendre compte de la response et volonté dudit duc. Je luy respondisque la charge que Sa Majesté' me donnoit me semLloit très-bien considere'e et digne de sa prudence : car véritablement elle ne pouvoit traicter ces affaires qu'avec gens qui eussent pouvoir de les conclurre, comme il avoit tousjours esté pratiqué. Mais je la suppliois de considérer que ledit duc, pour estre chef de party, n'en pouvoit toutesfois disposer sans l'advis et consentement commun , principalement en ce qui concernoit la religion et la recognoissance de Sa Majesté : et parlant il seroit nécessaire qu'il les assemblast pour en adviser et résoudre avec eux, Saditte Majesté n'estant apprentifve de l'authorité qu'avoit un chef volontaire, ayant souvent passé par là; que ledit duc pouvoit difficillement faire laditte convocation et assemblée, la guerre durant et sans passeport, à cause des dangers des chemins; suppliant Sadite Majesté d'y adviser et y pourvoir d'heure, s'il luy plaisoit advancer les affaires; la remerciant au reste de la protection qu'elle me promettoit en ma maison, en laquelle je me retirerois après que je l'aurois veuë derechef pour recevoir ses commandemens selon son intentioH.
Saditte Majesté partit de la main tout aussi-tost, et me répliqua qu'elle continueroit et ne cesseroit pour cela de faire la guerre; qu'elle ne vouloit point aussi donner lesdits passeports, parce qu'elle ne vouloit laisser perdre le fruict de sa victoire, ny donner moyen audit duc de relever les affaires et mieux dresser sa faction, comme il pourroit faire avec lesdits passeports et cessation d'armes, se resouvenant de la commodité qu'elle avoit autresfois receuè de chose semblable du
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temps du feu Roy; et combien que je la suppliasse teès- instamment de croire qu'il estoit vray que ledit duc ne m'avoit parlé de ceste cessation d'armes ny desdicts passeports, et que ce que je luy en disois venoit de moy, pour acheminer et abréger les affaires, comme celuy qui cognoissoit bien qu'il ne se pouvoit rien faire autrement, neantmoins elle me despescha avec ceste response.
Dont je fus parler à M. le mareschal de Biron, pour l'authorite' qu'il avoit auprès de Sa Majesté, luy représentant ce que je luy en avois dit, avec les responses, et ce que je prevoyois qui en adviendroit, le suppliant et conjurant, par le serment qu'il avoit à l'Estat, de servir le public en ceste occasion, laquelle se perdant ne se recouvreroit peut-estre jamais, pour les raisons que je luy dis; et en tout cas me faire tant de bien que de se resouvenir du devoir auquel je m'estois mis en ceste occasion, comme je faisois, de m'estre addresséà luy après Sa Majesté en ceste nécessité. Que j'avois ouy faire compte à ceux qui manioient les affaires de Sa Majesté qu'en peu de jours elle prendroit Paris, et après demeureroit facilement maistresse de toutes les autres villes du royaume, sans composer avec Jeditduc; et que jeleuravoisdit qu'ils s'abusoient grandement, et qu'on y trouveroit plus à faire qu'à dire. Toutesfois ils s'estoient moc juez de mes raisons, tant ils prenoient plaisir de se flatter en leuis espérances, et avoient peu d'expérience aux affaires du monde, ou estoient ennemis de la paix. Tout cela me servit fort peu, car ledit sieur mareschal pechoit en ceste opinion aussi bien que les autres; et Sa Majesté mesme estoit de cet advis, encore qu'elle me fit une ample
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déclaration de sa bonne volonté au repos public et au contentement particulier dudit duc, comme de sa grâce elle fit en mon endroit.
Je retournay encores à Soissons vers ledit sieur duc de ^Mayenne, à qui je rendis compte de tout ce que dessus, sans toutesfois luy dire ce que j'estimois le pouvoir aigrir et esloigner du désir de la paix. Je cogneus bien qu'il n'estoit pas trop content de mon retour, et que je luy eusse faict plus de plaisir de gaigner ma maison, et que durant mon absence aucuns luy avoient fait trouver mon voyage très-mauvais et prejudicialile à sa réputation et au party, à cause que les zelez ('), qui possedoient lors la ville de Paris et les estrangeis, en monstrerent estre mal contents, nonobstant les lettres de desadveu qu'il leur avoit escrit : à quoy il estimoit que moy n'estant auprès de luy, il les confinneroit de plus en plus.
Toutesfois, après plusieurs disputes et contestations, ledit duc print resolution d'assembler ceux du parly, et à ceste fin d'escrire par tout, d'envoyer des députez, sans neantmoins leur mander c|ue ce fust pour la paix, mais seulement pour donner ordre par leur advis aux allaires de la cause. Et d'autant qu'il fut adverty ({ue les Espagnols faisoient recliercbe et pratique à part des gouverneurs des villes de Picardie, il résolut d'y aller, tant jiour y remédier que pour, en s'approchant de la frontière, y solliciter luy mesme le secours (|ue le prince de Parme luy piomeltoit.
Dequoy j'advertis ledit sieur de La Verrière, auquel Sa Majesté m'avoit commandé d'addresser mes lettres, ensemble les depesclies ({ue ledit duc avoit faictes pour
'" Les zelcz : les partisans tics Seize.
DE VILLEKOY. [l^Qo] ITQ
îaditte assemblée (0, sans laquelle il ra'avoit dit ne vouloir prendre aucune resolution. J'advertis aussi ledit sieur de La Verrière que je suivois ledit duc en ce voyage pour voir s'il s'y presenteroit quelque occasion de bien faire; toutesfois que c'estoit chose dont j'avois plus de doute que d'espérance, veu ce qui se faisoit et passoit, et les propos que l'on tenoit, et les préparatifs de guerre qui se faisoient : priant sur cela I^dit sieur de La Verrière de m'ayder à conserver la parole que Sa Majesté' m'avoit donnée de sa protection en ma maison, parce que je prevoyois que j'en aurois bien-tost besoin, mais qu'il print garde en ce faisant qu'on ne me voulust obliger de faire rendre par mon fils la place qu'il avoit en garde, d'autant que son honneur, qui m'estoit plus cher que sa vie, ne me pouvoit encore permettre d'y consentir.
Par sa response il me manda que l'on approuvoit ladite assemble'e et mon voyage, mais que l'on en craignoit la longueur; partant Ton desiroit que je m'employasse à l'advan cément et accélération de l'un et de l'autre, à l'occasion des accidens qui en pourroient naistre, ou bien que ledit duc de Mayenne voulust se contenter d'en conférer seulement avec aucuns des principaux de son party, et traitter avec eux sans faire une si grande assemble'e, et garder plustost place aux absens. Au reste, que l'on l'avoit derechef asseuré de me donner ladite sauvegarde que je me retirerois sans parler de mon fils, lequel toutesfois personne ne croyoit que je voulusse qu'il print le party d'Espagne, puis que je ne voulois y
(•) Laditte a55e/nJ^e. Mayenne vouloit assembler les Etats-genéraux : ce qu'il fit trois ans après.
la.
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entrer. La lettre estoit du mois d'avril. Depuis il me confirma le semblable par une autre du troisiesme may, laquelle je receus en la ville de Peronne l'unziesme dudit mois, au retour d'un voyage que ledit duc avoit faict en la ville de Cambray, en laquelle il avoit esté traicté et receu somptueusement de M. de Balagny sept ou huict jours durant. Ce fut là qu'il fit jurer et promettre par escrit aux gouverneurs et capitaines desdites villes de Picardie de demeurer unis avec luy , et ne traitter à part avec les estrangers, et ne se séparer de luy à leur sollicitation, ou d'autres. Je dressay la cedulle qui en fut signe'e : dequoy j'advertis ledit sieur de La Verrière par lettres du 19 may, en respondant aux siennes précédentes ; y adjoustant que je ne voyois pas que M. le duc de Mayenne peust tenir ladite assemble'e dans la fin d'iceluy, comme il s'estoit proposé à mon retour de Melun , à cause de la difficulté des chemins, et de l'advis que l'on avoit donné audit duc de rapprochement de Sadite Majesté et de son armée sur la ville de Paris, dont il estoit si transporté qu'il ne pensoit plus qu'à trouver les moyens de la secourir; que chacun confessoit, comme il m'avoit escrit, que la guerre ruineroit à la longue le royaume et la religion; mais que personne ne mettroit la main telle qu'il falloit pour la faire cesser; que je sçavois que ledit sieur duc de Mayenne estoit résolu de tout perdre plustost que de traicter à part avec Sa Majesté; partant qu'on n'en fit point d'estat, mais au contraire de voir tout aller de mal en pis si l'on ne facilitoit ladite assemblée, comme l'on pouvoit faire par une cessation d'armes pour quelque temps, laquelle modereroit les cœurs (jue la guerre nourris-
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soit en altération, et pourroit engendrer une bonne paix; que j'estiniois bien que Sa Majesté blasmeroit ce remède comme préjudiciable à son service. Toutesfois je l'asseurois , s'il estoit rejette' , que le royaume seroit bientost remply de tant d'estrangers, que ledit sieur duc ne pourroit plus disposer ny de soy ny de ses amis : ce que je luy mandois francbement afin d'en advertir Sa Majesté', pour y pourveoir comme elle verroit estre à faire pour le mieux; adjoustant que j'estois marry de ne pouvoir donner meilleur conseil ny mieux faire, mais que j'estois bien délibéré, quand lesdits estrangers entreroient, de me retirer. Je n'eus responce à ladite lettre : dequoy je me plaignis au sieur d'Alferan, lequel fut prins en une course que fit Sa Majesté vers Laon, où ledit duc commençoit à recueillir et mettre ensemble ses forces, luy disant que j'avois grand i-egret dequov l'on faisoit si peu de compte des advis que je donnois pour le bien du royaume; que je l'attribuois à la défiance que l'on avoit d^moy, et du peu de cognoissance qu'on avoit de mon afiection au public. Ledit sieur Du Piessis, avec lequel j'avois négocié par le commandement de Sa Majesté, dit qu'il regrettoit vostre absence de la cour pour vostre expereince et prudence, et pour la créance que nous avions l'un de l'autre : d'autant que je voyois que Sa Majesté alloit perdre une occasion de pacifier le royaume, qu'elle ne recouvreroit peut-estie jamais, à cause de la venue du duc de Parme en ce royaume, dont il ne falloit plus douter, ainsi que j'avois apris de ceux qui avoient accompagné ledit duc de Mayenne à Condé, où il avoit veu ledit duc de Parme ; car je a'avois voulu faire ce voyage pour ne me trouver eu
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lieu où tels marchez se faisoient, le priant d'eu advertii" Sa Majesté, comme je sceus depuis qu'il avoit faictj mais que l'on l'avoit pris en mauvaise part, comme si j'eusse voulu prescrire à Saditte Majesté ceux desquels elle devoit se servir, blasmer et controoller les autres , et dresser une partie de la cour pour m'en prévaloir : de sorte qu'au lieu de servir au puljlic et à moy mesme, je fis tout le rebours, comme il arrive souvent aux marchands qui navigent en ceste mer des affaires publiques, ayans le veut contraire comme ont ceux qui ont perdu leurs ^places de la cour.
Ce qui engendra contre moy plus d'envie et de mescontentement que je ne meritois, et que le service de Sa Majesté ne le requeroit. De manière que quand, sur la certitude de la venue dudit duc de Parme, j'envoiay demander à Sa Majesté le passeport et la sauvegarde qu'elle m'avoit promise, j'en fus esconduit; et me fut escrit par messieurs le mareschal de Biron, Du Plessis et de Bcvol, et depuis par M. de La Verrière et par M. de Chemeraut, ausquels je m'estois addressé, que l'on avoit faict un mauvais rapport de moy au lioy, pour lecjuel il avoit refusé lesdits passeport et sauvegarde; joinct que l'on ne pouvoit gouster mon intention et ma j'cli'aicte, laissant les miens derrière : ce qu'on disoit j)()ur mon fils, ou pour mieux dire pour la place ([u'il gardoit. (]e fut au mois de juin que ceste response me fut faicte par homme que j'avois envoyé exprès en l'aruiée de Sa Majesté pour obtenir lesdits passeport et sauvegarde, adjoustant ledit sieur de La Verrière que mes amis estoient d'advis, du nomijrc desquels il me mandoit que vous estiez, d'à-
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mener mon fils au service de Sa Majesté' avec moy, et plustost luy faire rendre audit duc la place, ou bien promettre à Sa Majesté' pour luy de la mettre entre ses mains après la réduction de Paris, que ledit sieur de La Verrière estimoit infaillible, disant qu'on n'auroit jamais autre créance, si j'en usois autrement, que je ne fusse participant du conseil et dessein des Espagnols, et que ma retraicte fust autre que simuie'e.
J'avois desjà prins congé dudit duc de Mayenne, lequel j'avois laissé en la ville de Laon, et m'estois advancé à Soissons, tant j'estois asseuré desdits passeport et sauvegarde, sur la parole que Sa Majesté m'en avoit donnée, et la sincérité de laquelle j'y procedois, quand je receus lesdites lettres, dont je demeuray très-estonné et confus, me voyant bien loing du compte que j'avois faict, et mon fds remis en jeu, contre ce que ledict sieur de La Verrière m'avoit si souvent escrit. L'on m'imposoit aussi avoir faict ou escrit certaines choses que l'on disoit ne ressembler ny correspondre aux bons propos que j'avois tenus, comme m'escrivit ledit sieur Du Plessis, sans s'expliquer davantage j dont je fus plus scandalisé que du refus dudit passeport, car c'estoit une calomnie ou un artifice inventé par mes malveillans, lesquels prelendoient par ce moyen de me désespérer du tout, ou de me contraindre d'engager en ma retraicte l'honneur de mon fils : ce qui me fit rechercher de parler audit sieur de Chemeraut comme je fis bien-lost après, au lieu de Villiers-Costerests, croyant apprendre de luy le fondement de cesle imposture et rigueur. Mais, comme celuy qui n'en sçavoit le subject, il ne m'en peut rien dire. Ce que voyant, je le priay d'asseurer
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Sa Majesté que je n'avois dit, escrit ny faict chose pour laquelle elle me deust refuser le passeport qu'elle ni'avoit accordé à Melun, lequel je ne recherchois pour crainte que j'eusse de la perte de Paris, ny du succeds des affaires de la Ligue . ou autre nécessité , parce que je sçavois que ledit duc devoit estre bientost secouru si puissamment, que l'on porteroit plus d'envie à ceux dé son pai ty que l'on n'auroit occasion d'en avoir compassion; et que si je m'y voulois engager à bon escient, je trouverois non seulement qui me donneroit à vivre plus commodément que non pas en ma maison, mais aussi de faire du mal et nuire à qui mespriseroit mon service. Que mon intention n'estoit et ne seroit jamais de conseiller à mondit fils de faire chose que je ne voulois pas faire, c'est à dire d'estre Espagnol, mais bien de ne précipiter sa resolution aux despens de sa réputation, comme l'on vouloit que je luy fisse faire : que j'eusse veu Sadite Majesté allant en ma maison comme elle m'avoit commandé, et luy avois promis et luy eusse dit chose qui eust peutestre plus servy à ses affaires que la ville de Pontoise, ou la retraicte honteuse de mondit fils, parce que je sçavois que ledit duc n'estoit encores si engagé aux estrangers qu'il n'y oust moyen de trailter avec luy sur la crainte qu'il avoit de perdre Paris, et son mescontentement des longueurs et dilations desquelles le duc de Parme usoil à le secourir; dont si Sa Majesté perdoit l'occasion, je m'asseurois qu'elle en auroit tel regret un jour qu'elle le reprocheroit à ceux qui en seroient cause.
J'en escrivis quasi autant audit sieur de La Verrière respondant à sa dernière lettre, me resjouyssanl et
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loiiant Dieu d'avoir cogneu pai- cet esclianlillon le pouvoir qu'avaient mes malveillans de me nuire devant que de m'estre plus avant engagé et mis à leur mercy; car je ne pouvois attribuer à Sadite Majesté, laquelle abonde en bonté, une rigueur si grande contre une personne qui vouloit s'engager avec ses ennemis, plus pour s'acquitter envers son prince et sa patrie, que par nécessité.
M. le duc de Mayenne estant à Peronne eut advis de la mort de monseigneur le cardinal de BourJjon ; toutesfois il creut que ce bruit estoit un artifice de ses ennemis pour esmouvoir les Parisiens à se rendre plustost : de sorte qu'il n'en fit compte; mais estant à Reims il en eust certitude. Sur cela quelques uns luy proposoient qu'il devoit rechercher d'embrasser un prince de la mesme maison entre ceux qui faisoient profession de la religion catholi(jue, comme un moyen très propre pour reiinir les catholiques contre Sa Majesté et ceux de la religion, rompre les pratiques et desseins des Espagnols, qui estoient odieux à tout le monde, advancer ses affaires particulières sans envie, voire mesme faire durer la guerre assez long-temps pour luy donner loisir de dresser sa partie en ce royaume selon son désir, dont on luy disoit les laisons et moyens, qui estoient, ce semble, assez capables et faciles. Toutesfois il ne les peut jamais goustei-, et respondit si froidement à ceste ouverture, que les autheurs d'icelle ne s'y voulurent embarquer plus avant, se persuadant pouvoir encore mieux faire ses affaires avec les forces qu'il attendoit que par ce moyen. Lesdits sieurs de Chemerault et de La Verrière m'escrivirent loi s chacun une lettre, faisant encor mention
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tle la paix en termes généraux, sans toutesfois m'eclaircir du mescontentement que l'on avoit de moy, et des raisons pour lesijuelles ledit passeport m'avoit esté refusé, et aussi peu de ladite cessation d'armes.
Je leur fis response, et principalement audit sieur de La Verrière, que la paix ne se pouvoit traitter durant la guerre parce qu'elle empeschoit l'assemblée susdite, sans laquelle il ne falloit point attendre qu'il se fît aucune chose, comme je luy avois souvent escrit : partant que c'estoit peine perdue de plus parler de rechercher l'un et l'autre; que je sçavois aussi que la nécessité de Paris, voire sa perte quand elle adviendroit, rendi oit les choses encores plus irréconciliables qu'elles n'estoient, d'autant que ledit duc n'estoit délibéré de céder à tel accident, duquel toutesfois il n'avoit pas encores eu telle crainte qu'ils en avoient d'espérance en leur armée; mais que si sur l'incertitude d'un tel événement l'on perdoit l'occasion d'engagciledit duc et le party à la paix, je luy voulois bien dire derechef que l'on y auroit regret, et parlant le priois d'advertir Sa Majesté de ne mespriser les ouvertures que l'on avoit faictes aux sieurs de Vitry et de Bournonville, par lesquels l'on avoit fait tenir quelques propos de la paix ; et au demeurant ne me laisser plus long-temps en suspens dudit passepoit pour ma retraicte, afin que je n'en importunasse plus personne, et que je prisse party. '
Ledit duc de Mayenne receut lors (juinze cens Espagnols du régiment commandé par don Anthoinc de Zunica qui avoient esté mutinez , lesquels estoient en très-bel équipage, comme ceux qui avoient touché de grandes sonnnes de deniers pour r'entrer en service.
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Ils ne demandoient, comme ils disoient, que d'estre logez en lieu où il y eust de l'eau, et qu'ils n'avoient besoin d'autre chose, s'enquerants d'une chose, si Sa Majesté, les voyant, les attendroit. Mais ils ne tardèrent gucres à nous faire sentir et paroistre qu'ils n'estoient pas si sobres et vaillans qu'audacieux et bien vestus.
Lors le sieur de La Verrière me manda que l'on avoit surpris une lettre que j'escrivois de Brenne à ma femme, par laquelle je l'asseurois entre autres choses de la venue dudit duc de Parme et de son armée, laquelle il disoit avoir tellement irrité Sa Majesté contre moy, qu'elle ne m'avoit voulu accorder qu'un passeport tel qu'estoit celuy qu'il m'envoyoit, par lequel il m'estoit seulement permis d'aller à Alincourt ou à Pontoiseavec mon train ordinaire, et y demeurer tant qu'il plairoit à Sa Majesté : ledit passeport contresigné Rusé, lequel il me conseilloit d'accepter, et ne laisser pour lesdites clauses d'abandonner ledit duc de Mayenne; et comme il tenoit Paris pour perdu, il adjoustoit que cela n'empescheroit la paix, pourveu qu'elle fust demandée avec submission et humilité. Sa lettre estoit du 17 juillet.
Je luy renvoyay ledit passeport dès le lendemain ; car je ne fus conseillé de l'accepter ainsi conditionné, puis que Sa Majesté estoit si mal édifiée de moy et qu'on prenoit en si mauvaise part tout ce qui en venoit, comme on avoit faict la lettre par laquelle je luy mandois avoir certainement adverty ma femme de la venue dudit duc de Parme, parce qu'elle estoit vraye, et que plusieurs autres que moy l'avoient escrit, mais non peut-estre avec regret comme moy, ainsi que l'on avoit peu cognoistre par la mesme lettre que l'on avoit
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prise et ti(>uve'e si mauvaise, par laquelle j'avois adjousté audit advis qu'une burine paix seroit meilleuj e que ledit secours, duquel neantmoins je n'eusse esté en peine d'advertir madite femme enfermée dans Paris, si l'on m'eust envoyé le passeport que j'avois continuellement sollicité depuis quatre mois, lequel m'avoit esté promis par Sa Majesté. Que je ne pouvois que déplorer le malheur de la France et le mien premier, voyant le public désespérer de la paix, et moy conlrainct de suivre ceste armée estrangere pour retourner en ma maison si j'y vonlois demeurer en seureté, puis que mes ennemis avoient eu le pouvoir de me faire refuser ledit passeport. En ce temps il en fut refusé ou révoqué un à M. Tarchevesque de Lyon encores plus mal à propos que le mien pour le bien public; car si deslors il fust venu trouver ledit duc de Mayenne comme il avoit proposé, il eust trouve les choses plus disposées à traitter pour le gênerai, à cause de la nécessité de Paris, et du mescontentement (jue ledit duc avoit des longueurs du secours du duc de Parme, qu'il ne fit au voyage qui luy fut permis à la fin d'y faire avec iVl. le cardinal de Gondy ; car ils trouvèrent ledit duc de Parme à une journée de Meaux , et M. de Mayenne si encouragé de ce secours (ju'il n'estoit plus capable de la paix.
L'on accuse quelques-uns de ce refus, dont je ne puis parler (ju'incertainement; mais on vérité il ne servit qu'à aigrir et animer davantage les Parisiens et ceux qui leur conimandoient, lesquels, comme par le retour dudit sieur de Ijion en ce temj)s , ils eussent esté asseurez de la bonté de Sa Majesté, et ne l'eussent esté de la venue dudil duc de Parme : car il esloil en-
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cores en Flandres, et M. de Mayenne si foible qu'il n'osoit passer Brenne. Peut-estre qu'ils eussent esté cause de sauver la ville de péril, et que Ton eust attaché une négociation qui nous eust donné la paix generalle; car ledit duc de Mayenne ne la vouloit perdre, et n'eust permis qu'elle eust composé sans luy, et si estoit quasi désespéré de la pouvoir secourir par la force, et de la sauver autrement que par un traité. Monsieur, c'est grande imprudence de perdre l'occasion de servir et secourir le public, principalement quand elle dépend de plusieurs; car il advient rarement qu'elle se recouvre, parce qu'il faut peu de chose à faire changer d'advis à une multitude, comme l'on esprouva bien-tost après en ceste occasion; car fjuand lesdits sieurs cardinal de Gondy et de Lion arrivèrent à Meaux, ils ne servirent de lien qu'à confirmer les habitans de ladite ville en leur obstination, à cause de l'espérance qu'on leur avoit donnée de les secourir bien-tost; joinct qu'il n'estoit plus au pouvoir dudit duc de Mayenne de disposer des affaires, et aussi qu'il eust esté malséant d'entamer un traité pour rendre laditte ville de Paris à la veuë du secours, après avoir enduré et laissé passer cinq mois de temps sans y vouloir entendre.
Lors on m'envoya un passeport de Sa Majesté pour me retirer en ma maison, à la requeste et poursuitte de mon père, esprès venu en cour pour cet effect; mais je ne pouvois plus m'en ayder, parce que j'avois promis audit duc de Mayenne, après tant de refus que l'on m'avoit faict, de ne me retirer que je n'eusse veu Ce qui adviendroit du secours de ladite ville de Paris. Davantage, je voulois essayer de garantir les maisons
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de mes amis, qui estoient entre Meaux et Paris, de l'orage de ladite armée estrangere : surquoy neantmoins j'eus très-mauvaise fortune, car toutes celles que j'avois entreprins de sauver furent pillées, jusques à l'abbaye de Malnoiie, qui avoit esté très-bien conservée durant le siège, laquelle fut saccagée par lesdits estrangers avec grande insolence et impieté. De sorte que je perdis deslors la bonne opinion que j'avois de la conduilte dudict duc de Parme, laquelle, soit qu'il le fit par art ou autrement, fut si confuse durant ce voyage, que je puis dire avec vérité n'avoir jamais veu tant de desordre en nos armées françoises qu'en celle là, encore qu'il n'y en ait faute ordinairement, comme vous savez. Et faut que je vous die une particularité : c'est qu'ayant prié le sieur Jean Baptiste deTassis, nouvellement revenu d'Espagne, de secourir laditte abbaye, il y mena des gens de guerre, par le commandement dudit duc de Parme, qui achevèrent de saccager en ma présence ce que les autres avoient laissé: dont je ne peus jamais avoir justice; pillèrent aussi en deux jours toutes les églises depuis Lagny jusques à Paris, que Sa Majesté avoit conservées entières durant ledit siège : ce qui excita plusieurs clameurs et malédictions du jieuple contre laditte armée, de laquelle ils s'attendoient de recevoir tout autre traictement, comme ils nous reproclioient en passant par les villages.
J/on discouroit diversement du succès advenu entre ces deux armées, et disoit-on que si Sa Majesté eust gardé et deffendu le passage de Claye, dont l'abord estoit très -difficile à cause d'un ruisseau qui y passe, qui est accompagné d'un marais fangeux, et laissé
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quelque cavalerie à l'entour de Paris ^our empesclier l'entre'e des vivres et la sortie des habitans, elle eust acculé ledit duc de Parme et l'eust contraint prendre un autre chemin , ou de combattre en ce passage avec desavantage; quoy faisant, peut estre que les Parisiens, qui n'en pouvoient plus, eussent esté contraints de composer et venir à la raison. Ledit duc de Parme craignoit fort estant à Meaux, lors que l'on luy représenta le chemin qu'il falloit qu'il tint, que Sa Majesté prist ce conseil; de sorte qu'il fut très aise quand il trouva ce passage abandonné, encores plus quand il sceut que Saditte Majesté avoit levé son siège et venoit au devant de luy, et n'avoit laissé aucunes forces auprès de Paris, et neantmoins qu'elle luy donna loisir, les deux armées se voyans, de retrancher la teste de la sienne au village de Pomponne où il estoit logé ; car il vit ledit siège levé, qui estoit ce qu'il cherchoit, sans estre contrainct de combattre. Sur cela il print Lagny par force à la veue de Sa jNIajesté, quasi sans que son armée eust autres alarmes que de petites escarmouches qui se faisoient à la teste des deux armées, dont il se mocquoit. Geste prise accommoda son armée, qui soufFroit desjà assez audit Ponponne; aussi futelle cause que celle de Sa Majesté se desbanda et retira incontinent, laquelle alla présenter une escalade à Paris, qui faillit à reiissir. Je ne prétends blasmer personne en disant l'opinion susdite et ce qui est advenu ; car je sçay qu'il est plus facile de reprendre que de bien faire en toute chose, et principalement au fait de la guerre , où ce qui s'entreprend avec plus de considération succède souvent le plus mal, autant par la faute de ceux qui obey<ssent que des chefs.
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soit que les uns exécutent mal leur charge, ou que les autres, rencontrans ce qu'ils n'ont pas preveu , demeurent confus. Sa Majesté, avec ceux qui la conseilloient, levant le siège, s'attendoit de combattre l'ennemy, et d'un coup mettre fin à leurs affaires ; et de faict Sa Majesté se présenta d'abordée comme si elle eust voulu combattre: et peut-estre que si lors elle eust enfoncé ledit duc sans marchander, qu'elle l'eust bien empesché, car il n'avoit encores commencé ses trenchées; mais quand il s'apperceut que Sadite Majesté se logeoit, et sceut qu'elle n'avoit rien laissé devant Paris, il commença à se retrancher et user de telle diligence, qu'en vingt- quatre heures il eut achevé. Nous vismes là ce que peuvent l'ordre et l'obeyssance en une armée, car ledit duc n'avoit aucuns pionniers; les gens de guerre firent seuls ceste besongne, mais les chefs y mettoient les mains comme les moindres, et travailloient par ordonnance : de sorte qu'il n'y avoit aucun embarrassement entre eux, d'autant que les quartiers estoienl départis aux compagnies, lesquelles se relevoientetrafraischissoient l'une après l'autre par heures, à mesure qu'elles avoient advancé la besongne qui leur estoit ])ailléepar les ingénieurs, en la présence dudit duc de Parmeet des principaux de son armée. Nos François les voulurent imiter, comme ceux qui pour estre logez à la teste en avoient plus de besoin; mais ils ne faisoient rien moins (ju'approcher des autres, et ne travailloient que par acquit et confusément.
Tant y a que M. de Mayenne arriva à Paris le 18 ou 19 du mois de septembre, l'armée de Sa Majesté s'estant retirée au delà de la rivieie d'Oise; et combien que les habilans de laditte ville eussent toute occa-
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sion de nous recevoir joyeusement, en considération de leur délivrance et de la gloire par eux acquise en la deffense de leur ville, toutesfîjis ils estoient si combattus de la faim et des maux qu'ils avoient soufferts, . qu'ils nous regardoient d'un œil plus pitoyable qu'allégé: ne plus ne moins que ceux qui sortent d'un péril contre leur espérance sont encores plus estonnez que joyeux, sentans plus le mal qu'ils ont enduré qu'ils ne cognoissoient le bien qui leur arrive, et sont si troublez d'appréhension et de douleur qu'ils mesprisent leur délivrance. Mais comme tels accidens font leurs effects, selon la nature et disposition des cœurs où ils agissent, nous en voyons aussi sortir plusieurs de ceste agonie, transportez de rage et d'un désir effréné de se venger et mal faire à un chacun, et les autres si mattez du passé et souciez de l'advenir, qu'ils avoient honte de ce que les autres faisoient gloire, et ne pouvolent nous regarder, ny nous eux, sans souspirer.
Je n'escris point les nécessitez et les extremitez qui furent endurées, parce que je n'en puis parler que pai ouy dire, et qu'elles ont esté publiées par ceux qui les ont veuës et supportées; mais je confesseray que je n'eusse jamais creu que ladite ville eust peu tant patir: et que si j'ay jamais esté abusé en chose, ça esté en celle-cy, et au jugement que j'en faisois, me resouvenant du péril auquel on disoit ordinairement à nos roys que ladite ville estoit quand seulement les marchez se Irouvoient deux fois sans bleds. Mais les maux qui nous arrivent par force se supportent plus doucement que ceux que nous estimons nous advenir painostre faute, chacun se resolvant d'endurer ce qu'il ne peut éviter. A quoy l'on adjouiste le désir et le be- 44. i3
soin que l'on a d'en user ainsi pour conserver le sien et éviter pis, mesme quand il s'agit de la religion, laquelle a sur plusieurs une puissance merveilleuse. Toutesfois j'attribue bien autant ceste patience ou constance au naturel commun des Parisiens rju'à toute autre chose , car ils sont ordinairement plus timides que courageux, et si esclaves de leurs biens et commoditez, et pour ceste raison si discordans en ce qui concerne le public, qu'ils s'accommodent plus volontiers au temps qu'ils ne regimbent contre le mal. Aussi voyons-nous que peu de gens ont ordinairement esté cause des mouvemens etchangemens advenus en laditte ville, laquelle a esté plus préservée de Dieu que des liabitans es périls esquels elle s'est trouvée ; et véritablement nous pouvons dire que Dieu y est aussi bien servy qu'en lieu du monde.
Je n'y demeuray que deux jours, car j'avois prins congé du duc de Mayenne pour me retirer en ma maison de Villeroy , en laquelle je me rendis le jour mesme que le duc de Parme assiégea Corbeil. Là me vindrent trouver le sieur de Fleury mon beau-frere, et l'abbé de Cliesy, avec lettre de M. le cardinal de Gondy et de M. le chancelier, par lesquelles ils me prioient, tant en leurs noms que de plusieurs autres seigneurs estant au service de Sa Majesté, de reprendre les erres de ma première poursuitte, pour le repos du royaume ; et leur donner advis de ce qu'ils dévoient faire de leur coslé pour y servir, disant qu'il ne falloit se rebuter [)Our les choses passées, ny laisser à bien faire au public pour des considérations privées; qu'il y avoit plusieurs heures au jour, et que les cœurs et les volontez des princes estoient aussi subjects au
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changeaient comme les occasions s'en presentoient. Que chacun de part et d'autre avoit esprouvé la difficulté' de vaincre son ennemy par la voye des ainnes, tant les partys estoient puissants et bien défendus; partant qu'il falloit en chercher et trouver quelques autres pour sortir de nos misères; qu'ils ra'asseuroient que Sa Majesté estoit maintenant plus dispose'e d'y entendre que jamais, comme estoient ses principaux serviteurs: partant qu'il n'estoit plus question que d'y faire entendre ledict duc : enquoy chacun estimoit que je pourrois mieux servir que nul autre, tant pour m'y estre desja employé, (jue pour la confiance qu'ils avoient de l'affection que je portois au bien du royaume, pour lequel à ceste cause ils me conjuroient d'entreprendre ceste charge, en laquelle ils me promettoient de me seconder et assister de tout leur pouvoir, comme ils me promettoient que feroient tous les bons serviteurs de Sa Majesté , laquelle particulièrement me sçauroit gré du devoir que j'y ferois, sans qu'il fust plus au pouvoir de personne de me traverser auprès d'elle , et rejetter sur moy les fautes des autres, ny attribuer à la nécessité {)ublicque ou privée mes poursuittes, comme cy devant il avoit esté faict assez impudemment par gens qui ne me cognoissoient pas, et comme ceux qui s'estoient promis tout autre issue du siège de Paris que celle qui estoit advenue.
Après avoir informé bien particulièrement lesdits sieurs de Fleury et de Chesy du passé, tant de ce qui avoit esté commencé par moy que par autres concernant la paix, je leur dis que la vie me defaudroit plustost que la volonté (fë servir à un si bon œuvre, recognoissant plus que jamais, comme j'avois faict dès le
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commencement, que si la guerre duroit elle luineroit en fin la religion catholique et le royaume. Que je l'avois aussi prédit et remonstré à tous ceux qui de part et d'autre avoient pouvoir d'y remédier j mais que j'avois esté plustost blasmé que creu , comme si j'eusse esté poussé à ce devoir pour faire mes affaires particulières et non les publiques. Que cela m'avoit assez despieu, mais non rebuté ny changé d'opinion ny de volonté de servir, oui bien rendu un peu plus circonspect et retenu en ceste action que devant, pour de volée ne me laisser transporter à l'advenir à mon affection ny à la nécessité publique , comme j'avois faict; joinct que j'avois recogneu mes espaules estre trop foibles pour porter ce fardeau qui estoit trop pesant, d'autant que les interests privez avoient maintenant plus de puissance sur les François que les raisons et considérations publiques. Davantage, que je n'estimois point que la paix se peust traicter durant la guerre, pourcc que ledit duc de Mayenne ne pouvoit ny vouloit y entendre sans ceux du party, avec lesquels il ne pouvoit communiquer sans les assembler : ce qu'il ne pouvoit bonnement faire durant la guerre à cause des dangers des chemins, comme il avoit esprouvé depuis cinq mois qu'il les avoit mandez en vain, ainsi que j'avois souvent dict et escrit à Sa Majesté et à ses serviteurs, dont aussi l'on avoit faict peu de compte. Et toutesfois il estoit manifeste que, si la guerre ne cessoit, ledit duc seroit plustost contrainct de traitter avec les Es[)agnols que de composer avec Sa Majesté, pour ce qu'il ne pouvoit plus se deffeiidre ny maintenir seul sans eux, et eux ne l'assisteroient plus qu'ils ne fussent asseurez de luy. Au moyen dequoy il me sembloit
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qu'il falioit iaire deux choses, pour bieu acheminer les affaires. La première, que Sa Majesté et ledit duc commissent et députassent cinq ou six personnages d'honneur pour traitter ensemble , sans plus faire manier les affaires par un seul et en cachette, comme il avoit esté pratiqué jusques à présent; et l'autre, accorder dès à présent une surseance d'armes pour certain temps pour faciliter ladite assemblée, afin de commencer à nous adoucir et reconcilier ensemble. Que si on trouvoit bon ce chemin, je m'y engagerois volontiers avec les autres, si l'on m'en jugeoit digne : sinon je supplierois ces messieurs d'en estre excusé, parce que je ne pouvois espérer que les choses succédassent bien, y procédant autrement. Que c'estoit l'advis que je pouvais donner à ces seigneurs qui les avoient envoyez vers moy, lequel je desirerois qu'ils prinssent en bonne part. Et neantmoins je voulus voir ledict duc de Mayenne, et luy faire entendre ce que lesdits sieurs de Fleury et de Ghesy m'avoient rapporté devant leur partement, afin dç descouvrir son inclination pour les en instruire.
Suivant cela je fus trouver ledit duc au siège de Corbeil, qui me dit que M. le chancelier avoit desja mandé à madame de Nemours sa mère, par Jean Baptiste, que l'on appelloit le compère, qui souloit estre premier maistre d'hostel de la Royne, cela mesme qu'il m'avoit faict dire par les sieurs de Fleury et Chesy ; et sur ce demanda que je fusse envoyé à Noisy pour en conférer avec les serviteurs de Sa Majesté, en la présence de M. le cardinal de Gondy, asseurant que ce voyage reiissiroit au bien du public et de la religion : à quoy ledit duc adjuustoit qu'il avoit
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desja promis à ladite dame de m'y envoyer, me priant de prendre ceste peine. Mais je luy respondis que je n'y voulois aller seul, pour n'estre subject à desadveu et me faire moquer de moy, comme j'avois fait ; partant qu'il en deputast d'autres, ou que je n'yrois point. Je m'apperceus bien que ledit duc n'approuvoit ceste assemblée sous couleur qu'elle donneroit jalousie aux Espagnols et à leurs adlierans, mais qu'il desiroit que l'on (it une cessation d'armes. J'apprins aussi de M. de Rosne qu'estant allé n'agueres à Pontoise quérir de la poudre et des balles à canon, il avoit dit à mon fils, sur une lettre de madame de La Roche-Guy on, laquelle avoit assez de part auprès du Roy, faisant mention de la paix, qu'il fit mettre en avant, par le moyen- de mon père, une cessation d'armes, comme un moyen très à propos et nécessaire pour parvenir à ladite paix. Dequoy je fis lors peu de compte, estimant qu'on ne s'y arresteroit, car il me sembloit que ce faict devoit estre manié plus solemnellement : dont à mon retour je priay lesdils sieurs de Fleury et de Chesy, lesquels j'adverlis de ce que j'avois appris de M. de Mayenne et dudit sieur de Rosne, et de faire remonstrance à mondit sieur le chancelier, afin qu'il tint la main que les affaires fussent Irailtées par conférence entre personnes d'authorité, publiquement et non secretlement, pour mieux engager les parties; autrement l'on ne feroit rien de bon.
Deux jours après le partement de Villeroy desdits sieius de Fleury et de Chesy, avec la response susdite, arriva vers moy un homme de mon père envoyé exprès pour me faire sçavoir qu'il avoit veu Sa Majesté à Magn}', laquelle^ luy avoit dit, en la présence de
DE viLLEaoY, [iByo] igg
M. le mareschal de Biron, estre si désireuse de la paix qu'elle estoit contente de commencer' par une cessation d'armes, pour donner relasche à ses subjects, et moyen audit duc de conférer avec ses partisans, sans lesquels il disoit ne pouvoir rien faire.
Partant qu'il n'estoit plus question que d'y disposer ledit duc, et mettre la main à l'œuvre, ayant, comme il avoit, parole de Sa Majesté; et sur ce me commanda d'en parler audit duc, de l'exhorter d'y entendre, et d'en entreprendre la commission; et à ceste fin l'aller trouver à Pontoise, où il s'acheminoit : et si j'en faisois difficulté, luy envoyer un passeport dudit duc, avec lequel il le viendroit trouver à Paris ou en l'armée , pour luy en faire l'ouverture ; m'admonestant toutesfois de ne perdre ceste occasion d'assister le public en la nécessité en laquelle il se trouvoit, usant des termes et commandements de pcre. Dequoy j'adveitis incontinent ledit duc qui estoit encores au siège de Corbeil, lequel approuva aussi tost ce voyage, me pressant de l'entreprendre , et accorder ladite cessation d'armes, sans laquelle il disoit ne pouvoir assembler ceux du party, et moins traicter sans eux. Je le suppliay encores à ce coup de ne m'y envoyer seul pour les raisons susdites; toutesfois je ne peus jamais gaigner ce poinct sur luy, estant en cela conforté par tous ceux qui le conseilloient, et mesmes par messieurs de Lion et Janin : ce bui me despleust grandement; joinct qu'il me seml)loit que leurs raisons, lesquelles estoient seulement fondées sur le mescontentement que l'on avoit à Rome, en Espagne et en plusieurs villes de ce royaume, que ledit duc feist traicter publiquement avec Sa Majesté, estant de con-
CiOO [1^90] AIÉJIOIKES d'état
traire religion, ne meritoient d'estre balancées avec le bien que l'on pouvoit espérer pour la religion et pour le royaume par une publicque négociation.
Toutesfois je ne peus rien profiter : quoy voyant je me résolus de voir mon père pour le contenter et Iny en dire mon advis, prenant charge duditduc de traitter et accorder ladite cessation d'armes, accompagnée d'un commerce gênerai, d'un règlement tant pour le labourage que pour la levée des deniers publics durant icelle. Le cardinal Cajetan partit en ce temps de Paris pour s'en aller en Italie, à cause de la mort du pape Sixte cinquiesme qui nous l'avoit envoyé; et nous laissa l'evesque de Plaisance, créature du duc de Parme, en qualité de vice-legat , dont il exerça la charge sans pouvoir vallable et contre les formes du royaume. Car puisque le Pape, qui avoit délégué ledit cardinal, estoit decedé, son pouvoir cessant comme il faisoit, il ne pouvoit aussi subdeleguer un autre; joinct qu'en ce royaume nous n'admettons pas volontiers telles délégations. Aussi sa commission ne fut présentée au parlement; et se contenta d'entreprendre ceste faculté pour s'aulhoriser et s'accommoder.
Ledit cardinal laissa à son parlement, entre les gens de qualité, une opinion toute contraire à celle qu'ils s'estoient promise à son arrivée ; car il se monstra duiant son séjour si partial pour le service du roy d'Espagne, qu'il mesprisoit les conseils de ceux <(ui n'y adheroient , et ne faisoit compte des autres. L'on a voulu dire que Sa Sainctetén'estoit pas trop salisfaicte de luy, commenceant à cognoistre que nostre guerre panchoit bien autant du costé de l'ambition que de la religion.
DE VILLEROY. [l 59o] '20 I
Je partis donc de ma maison pour m'en aller à Pontoise avec la susdite charge, sans estre retenu des hrusiemens et ravages que faisoient tous les jours les estrangers jusques aux portes d'icelle, et qui estoit remplie de toutes sortes de personnes, jusques à trois ou quatre mil qui s'y esloient retirez avec leurs femmes, enfans et bestiaux, poui- leur seureté. Mon père m'attendoit à Pontoise, lequel me confirma de bouche ce qu'il m'avoit escrit, et advertit Sa Majesté de mon arrivée, ensemble du rapport que je luy avois faict de l'intention dudit duc, et de la charge ([u'i! m'avoit donnée. Sa Majesté luy manda avoir commandé à M. le mareschal de Biron et messieurs de Turenne et Du Plessis de conférer avec moy, et qu'ils se trouveroient pour ce faire dès le lendemain à Buy, proche d'Alincour, où arriva ledit sieur de Fleury, qui me dit de la part de M. le chancelier qu'il se resjouïssoit de ma venue et qu'il en espeioit tout bien, et que Sa Majesté avoit député lesdits sieurs pour parler à moy, ayant jugé à propos qu'il n'y fnst point, d'autant qu'il en pourroit mieux favoriser ma négociation auprès de Sa Majesté, laquelle estoit lors à Gisors, . que s'il y estoit employé.
Geste assemblée et conférence commença donc au lieu de Buy le quinziesme jour d'octobre, entre les susdits seigneurs et moy, le maistre de la maison y assistant, et ledit sieur de Fleury. Là fut représenté tout ce qui s'estoit passé en la poursuitte de la paix , et la bonne volonté que les chefs avoient d'y entendre, el recogneu qu'il falloit commencer par une cessation d'armes pour quelque temps, laquelle fut pour ceste cause arrestée de part et d'autre, et sur ce discouiu de
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la forme et des conditions, et particulièrement des qualitez qu'on donneroit aux chefs, du département et levées des deniers publics, de la liberté et seureté du commerce, et du labourage au soulagement du pauvre peuple, du renvoy hois du royaume des forces estrangeres, de la délivrance des prisonniers de guerre, où il fut faict mention de celles de messieurs de Guise et d'Elbœuf, et de mesdames de Longueville et sa suilte, et de la restitution et jouyssance des biens saisis, et de l'ordre qu'on tiendroit pour faire exécuter et garder ladite cessation d'armes, des lieux oii elle s'estendoit, du temps qu'elle dureroit : ce qui fut débattu et discouiu diversement; mais en fin il fut arresté que chacun mettroit son advis par escrit pour en communiquer plus meurement, et s'en accorder à un autre jouj-.
Des le lendemain je leur envoyay par le sieur de Fleury ce que j'en avois projette et escrit; dont dejniis je confeiay avec eux au lieu de Vaux près Gisors, oii ils amenèrent M. de Revol. Mais d'autant que Sa Majesté estoit partie dudit Gisors, et que je n'estois marry de sçavoir l'intention dudit duc sur l'advis que je luy avois donné de nostre première conférence , devant que passer outre, nous ne conclusmes ny accordasmes rien, et seulement reconneusmes, discourans sur chacun article de l'escript que j'avois dressé, par où à peu près nous en devions sortir, si nos chefs continuoient à vouloir faire laditte cessation d'armes.
Soudain {|ue Sa Majesté fut revenue audit Gisors , lesdits seigneurs me renvoyèrent quérir, et mandèrent aussi à mon père de s'y trouver, lesquels me dirent, par la bouche de M. le marcschal delîiron, assez suc-
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cinctement, qu'encores que Sa Majesté fut adveitie que le duc de Parme s'en retournoit avec son arme'e au Pays-Bas, et qu'il estoit en si mauvais estât que de long-temps il ne pourioit revenir en ce royaume, de sorte qu'elle ne pouvoit faillir qu'elle n'en receust un grand advantage : toutesfois que Sa Majesté' avoit tant de pitié de son pauvre peuple , et estoit si remplie de bonté envers ses su])jects, qu'elle ne vouloit point laisser de leur donner la paix si ledit duc s'y vouloit résoudre ; mais qu'elle ne pouvoit aucunement gouster ladite cessation d'armes qui avoit esté proposée, par ce qu'elle luy estoit trop préjudiciable, d'autant que c'estoit accoustumer ses sujects à la desobeyssance, et un moyen de rafraiscliir les vivres dans les villes qui en avoient nécessité, comme celle de Paris ; donner temps et loisir audit duc de Parme de dresser ses forces : en ce faisant reculer plustost que d'advancer la paix generalle , laquelle si on vouloit pouvoit estre aussi tost conclue, et après plus facilement exécutée et mieux receuë, que non pas laditte cessation d'armes. Mais d'autant que j'avois souvent dit que le duc ne pouvoit traitter sans l'advis et consentement de ceux de son party, lesquels il ne pouvoit assembler durant la guerre à cause des dangers des chemins, ils ofTroient des passe-ports de Sa Majesté pour les aller quérir, et faire venir seurement, lesquels seroient expédiez en la forme qu'ils adviseroient avec moy, si je m'en voulois contenter; adjoustant que ce moyen avoit esté pratiqué en autre temps : mais que durant nos guerres civiiles l'on n'avoit jamais faict cessation d'armes generalle ; partant que Sa Majesté ne s'y vouloit point accorder.
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Je luy respondis que l'on m'avoit mandé et fait venu- exprès pour traitter laditte cessation d'armes; que ledit duc m'avoit sur cela envoyé et donné charge de 1 accorder, croyant que Sa Majesté fust résolue comme on luy avoit escrit. Mais puis qu'il estoit autrement et que l'on avoit changé d'advis, et que maintenant ils faisoieiit une autre proposition, je ne pouvois y respondre sans sçavoir l'intention dudit duc, lequel a ceste cause je retournerois trouver le lendemain avec la permission de Sa Majesté et la leur; les suppliant de conseiller à Sa Majesté de ne laisser à faciliter les moyens'de faire la paix pour la retraitte dudit duc de Parme et de son armée , par ce que de long temps elle ne recouvriroit par armes l'advantage qu'elle avoit perdu devant Paris; que ce seroit tousjours à recommencer, et (jue tant plus la guerre dureroit, plus Sa Majesté y perdroit, car chacun de part et d'autre la faisoit à ses despens : et plus le mal est invétéré, et plus il est difficile à guarir; que j'estimois que les Espagnols n'en seroient marris, parce qu'ils ne s'y estoienl formellement opposez quand on leur en avoit parlé.
JNous nous separasmes là dessus, certes à mon grand regret , parce que j'avois bien faict estât d'engager si avant ledit affaire par l'accord de laditte cessation, que l'on eust esté contrainct de part et d'autre de passer outie. Mon père n'en fut moins marry que moy, car il s'en estoit fiiict fort, et m'avoit faict venir exprès pour cela. Toutcsfois je reccus le soir mesme une lettre dudit duc, par laquelle il me deflendoit d'accorder ladite cessation d'armes, d'autant que ledit duc de P;irme ne la trou voit à f)iopos, cjuo les habilans de Paris en
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murmuroient, comme disoit le prevostdes marchands, et aussi que l'evesque de Plaisance, que ledit légat avoit laissé, nel'approuvoit. Partant il me prioit seulement d'obtenir la liberté du commerce et la seureté du la- ])ourage. Parla je reconneus que de part et d'autre l'on ne s'accorderoit que trop à rejetter les moyens d'acheminer et faciliter la paix.
Estant auprès dudit duc je luy fis entendre ce que j'avois faict, avec la dernière response et ouverture qui m'avoit esté faicte de la part de Sa Majesté, laquelle il prit resolution d'accepter après plusieuis disputes et considérations, se promettant qu'outre lesdits passeports que l'on promettoit de luy bailler, l'on accorderoit aussi le commerce et le lal^ourage, quiestoit ce à quoy il tendoit le plus. Cecy fut consulté avec ledit duc de Parme et l'evesque de Plaisance, lesquels je recogneus craindre extrêmement que l'on attachast quelque negotiation avec Sa Majesté pour quoy que ce fust, tant ils se defioient desja dudit duc de Mayenne, auquel aussi ils desguisoient encores le but du roy d'Espagne : car Jean Baptiste de Tassis ayant remis à l'en esclaircir, quand il arriva, après que la ville de Paris seroit secourue : comme il fut blessé d'une grande arquebuzade devant Corbeil, de laquelle l'on pensoit qu'il deust mourir, il ne luy en dit rien du tout, non plus que ledit Rossieux, qui l'avoit accompagné en Espagne, lequel disoit que Sa Majesté Catholique avoit chargé du tout ledit Tassis. Et toutesfois M. le président Janin m'a dit avoir apris en son voyage d'Espagne qu'il n'en avoit esté rien celé audit Rossieux; mais (ju'ils l'avoientsi biengaigné qu'il estoit plus à euxfju'à son maistre, comme iltesmoigna très-bien en cesteoc-
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casion; que ledit duc de Parme et les autres ministres du roy d'Espagne résolurent couvrir audit duc de Mayenne la volonté de leur maistre, parce qu'ils recognoissoient qu'il avoit quelque autre dessein j que ledit duc de Parme s'en vouloit retourner avec son arme'e, et que leur paitie n'estoit pas encore si bien dressée qu'ils desiroient pour la manifester à d'autres qu'à ceux desquels ils estoient bien asseurez. Et si ledit Rossieux eust esté fidelle à son maistre, il l'eust lois esclaircy de toutes choses : sui-quoy il eust peu prendre quelque autre party que celuy qu'il print. Et véritablement plusieurs jugeoient que ledit duc de Paime n'avoit secouru Paris pour le délivrer, mais pour en acquérir à son maistre et h luy la gloire et obligation de ce succez, rendre ses forces plus nécessaires, car il eust pris laditte ville de Corbeil plustost et à meilleur compte s'il eust voulu ; et s'il se fust adressé à Melun devant l'autre, peut-estre qu'il en eust eu bon marché. Davantage il pouvoit encore retenir l'armée, et après la prinse de Corbeil entreprendre encoi e quelque autre chose, et mesme s'attaquer à Sainct Denis, qui n'estoit encores fortifié; car Sa Majesté estoit foible, et ledit duc de Parme n'avoit faute de moyens d'entretenir, voire de rafraischir son armée. Mais il fut possible bien aise qu'elle se defiit et consumast devant ledit Corbeil, tant il donna mauvais ordre à la nourrituie d'icelle, exprès pour avoir excuse de s'en retournei , et en ce faisant laisser ladite ville de Paris et le f)arty en nécessité, car ledit siège de Corbeil dura plus de six sepmaines; et si d'abordée il eust voulu l'assaillir par où il le battit et print à la fin , comme il luy fut remonstré, il l'eust forcé en liuicl jours, sans
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rejetter comme il fit cette longueur sur la faute des poudres et balles à canon, et partant sur ledit duc de Mayenne, lequel faisoit plus qu'il ne pouvoit pour le secourir. Et toutesfois l'autre le descrioit tant qu'il pouvoit. S'il le faisoit pour mieux faire les affaires du roy Catholique ou non, comme aucuns ont voulu dire, je m'en rapporte à ce qui en est : mais il est certain qu'il y feit plus de mal que de Lien, s'y gouvernant comme il fit; car les hommes, et principalement les François, se gaignent et acquièrent bien plustost par les beaux faits que par la nécessité, comme les Espagnols ont depuis esprouvë.
Donc ledit duc ayant pris resolution d'accepter lesdits passeports pour envoyer aux provinces et assembler le party, il me pria de faire encore ceste office, in'asseurant derechef qu'il ne desiroit rien tant que de faciliter laditte assemble'e pour composer les affaires. Il me donna encore charge de faire instance du commerce et du labourage, et d'asseurer un chacun de sa bonne volonté' à la paix : mesmes me la bailla par escript.
Avec lequel je me résolus de faire encor le voyage, jugeant estre nécessaire d'advancer laditte assemblée, pour en tout cas lever audit duc l'excuse de traitter qu'il fondoit sur icelle.
Je fus à Mante pour cela, où je trouvay M. le maleschal de Biron et ledit sieur Du Plessis, mais non le vicomte de Turenne, car il estoit parti, comme je sceus, pour aller en Angleterre et Allemagne quérir le secours qu'il en emmena depuis; et M. le chancelier se trouva en son lieu à la conférence en laquelle nous accordasmes la forme desdits passeports, lesquels ne
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lurent délivrez suivant mon mémoire, mais seulement furent expédiez pour deux mois pour plus advancer laditte assemble'e, comme chacun jugeoit estre nécessaire de faire, afin de prévenir les pratiques et recherches des forces estrangeres que l'on faisoit de part et d'autre. Toutesfois il me fut promis que l'on les prolongeroit si l'on cognoissoit qu'il fust nécessaire. Nous fismes un règlement pour la liberté et seurelé du labourage, qui fut depuis approuvé et publié de part et d'autre j mais nous ne peusmes convenir du dit commerce gênerai , pour les difficultez que l'on me (it; et recogneus que l'on n'avoit aucune envie de nous en accommoder. Toutesfois ils ne voulurent pas m'en esconduire du tout pour ne nous effaroucher ; mais s'excusoient de n'avoir pouvoir de passer outre, et me promirent d'en esciire à Sa Majesté, laquelle estoit allée après ledit duc de Parme qui estoit en fin party, nonobstant les r^monstrances de ceux de Paris, pour s'en retourner en Flandre avec son armée, me priant d'attendie laditte response, et cependant envoyer audit duc de Mayenne lesdils passeports afin de s'en servir : comme je fis. De sorte que je me retiray à A lincourt auprès de mon père, où je receus au mesme temps la nouvelle delà prise de Corbeil (") et du sac de ma maison, laquelle durant ledit siège avoit servy de retraitte à plusieurs serviteurs de Sa Majesté, laquelle il avoit aussi prise en sa protection et honorée d'une sauvegarde , et estoit encore remplie de plusieurs mesnagesqui s'y estoient servis de leurs biens, sans jamais avoir fait la guerre ny refusé la porte aux serviteurs de Sa Majesté,
('!/><' la prise de Corbeil. Dans la nuit du 10 novembre iSgo, Givry prit <:i;«e place par escalade. La garnison n'eut aucun «[uarlicr.
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ny mesmes desobey à ses commandemens : toiitesfois l'on y mit une garnison qui y demeura six sepmaines.
Mon séjour audit Alincour, attendant la susdite response , fut cause d'une grande faute qui fut faicte, ou par malice ou par ignorance , par ceux ausquels ledit duc donna charge de dresser ou envoyer aux provinces les lettres pour faire laditte assemble'e suivant lesdits passeports que je luy avois envoyez, car elles portoient mandement d'une convocation des Estats généraux du royaume, dont je n'avois eu aucune charge de parler, et n'en avoit aussi esté fait aucune mention, moins aussi d'une autre clause portée par lesdites lettres, par laquelle ledit duc donnoit occasion de croire qu'il vouloit assembler le parly plus pour eslire un roy que pour autre chose.
Dequoy je fus le premier adverty, et certes par hazard, car ledit duc ny pas un des siens ne m'en mandèrent rien; mais estant allé faire un tour à Paris, en attendant ladite response de Sa Majesté, pour voir M. de La Chastre qui m'y avoit convié, un gentilhomme servant dudit duc, lequel il avoit depesché en Provence et en Languedoc avec lesdites lettres, me vint trouver pour sçavoir de moy comme il en devoit user, dont il disoit avoir esté mal instruict par ceux qui les luy avoient baillées ; auquel je dis que lesdites lettres avoient esté mal-faictes, (|ue je n'avois eu charge de prendre lesdits passeports pour l'effect auquel l'on les employoit, et qu'il ne les devoit porter; aussi que ce n'estoit l'intention de ceux qui les avoient accordez et demandez, et particulièrement que c'estoit me faire tort; que les porteurs d'icelle couroient fortune d'estre arrestez et prins estant descouverts, et que je se-
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rois le premier à les condamner quand on les jugeroit; (|ue ledit duc, recevant lesdits passeports, m'avoit expressément escrit et asseuré, sur la remonstrance et supplication'que je luy en avois faicte, qu'il n'escriroit ny manderoit rien aux provinces en vertu d'iceux qui peust ofî'enser .Sa Majesté' ny ses serviteurs; et toutesfois je voyois le contraire, dont je ne luy conseillois de se charger, et luy dis que je m'en plaindrois à mesdames de Nemours, de Montpensier et Du Maine , qui estoient en la ville, et à ceux qui les assistoient ; comme je fis dès le jour mesme. J'en fis aussi une bonne despesche audit duc et à M. le président Janin.
Lesdites dames ordonnèrent la rétention desdites lettres. Cependant je revins à Pontoise et à Alincourt, d'où je donnay advis à M. le chancelier et à M. le mareschal de Biron de cesle faute, et depuis leur envoyay la response mesme que M. le président Janin me fit à la plainte et depesche que je luy en avois faicte, par laquelle il me mandoit que cela avoit esté fait par inadvertence et non par malice, que l'on y ppurvoiroit, et que l'intention dudit duc estoit très bonne; qu'il estoit seulement nécessaire que je le visse pour faire reformer lesdites lettres en faisant prolonger lesdits passeports, d'autant que le terme d'iceux estoit expiré quasi devant qu'ils fussent receus où l'on les envoyoit. Mcsdits sieurs le chancelier et mareschal de Biron me firent response qu'ils avoient trouvé ceste depesche très-mauvaise et bien esloignée de l'espérance que je leur avois donnée de l'intention dudit duc; mais puisque ledit président m'avoit rescrit qu'il la reformeroit quand il meverroit, qu'ils me conseilloient d'aller trouver promptement ledict duc, afin r|u'il y fit remédier.
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Véritablement, monsieur, ceste depesche avoit esté mal considérée et escritte, car jamais il n'avoit esté parlé desdits Estats généraux, et moins d'eslire un roy. C'est chose aussi que Sa Majesté se fust bien gardée d'accorder si elle se fust seulement apperceue que l'on eust visé à ce but. Par le mémoire aussi que ledit duc me bailla, que j'ay encores, pour accepter lesdits passeports, il ne fit aucune mention de tout cela : et si, pour maintenir et convoquer lesdits Estats, il eust bien fallu plus grand nombre de passeports que je n'en pris; car vous sçavez qu'il faut escrire à tous les baillifs et seneschaux du royaume, et je n'avois levé que vingt ou vingt-cinq passeports, tant pour le dedans que pour le dehors, où nous avions accordé qu'ils seroient envoyez. Doncques, suivant l'advis desdits sieurs, je m'aclieminay à Soissons et vis Sa Majesté en passant à Senlis, à laquelle je dis, et pareillement à messieurs Do (0 et de La Noué, le desplaisir que j'avois receu desdites lettres, les plaintes que j'en avois faittes, et avois délibéré de renouveller ce que le président Janin m'en avoit escrit, et comme j'allois trouver ledit duc exprès pour les faire reformer et remédier au mal qu'elles avoient fait; mais qu'il estoit question de sçavoir si Sa Majesté feroit renouveller et prolonger lesdits passeports si ledit duc vouloit changer sa depesche, puisque les deux mois accordez par les premiers estoient quasi expirez : remonstrant à Sa Majesté que c'estoit chose qu'elle devoit accorder, afiin que ceste faute que l'on disoit ne procéder de mauvaise volonté, comme ledit Janin m'avoit escrit, ne fust cause de rompre ladite assemblée, sans laquelle la paix ne se
{«) Do : d'O.
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pouvoit faire. Sa Majesté me promit faire rafraischir lesdits passeports, pourveu qu'elle vit et fust d'accord de la forme et substance des lettres que l'on escriroit aux provinces.
Et d'autant que ledit sieur Janin m'avoit escrit que ledit duc l'envoioit en Espagne, et qu'il desiroit sçavoir devant son partement si Sa Majesté', en traittant la pai.x , se laisseroit aller de vuider par accord aussi les différents qu'elle avoit avec le roy d'Espagne, afin d'en respondre où il alloit, je prins la hardiesse d'en demander à Sa Majesté sa volonté, etluy dis que c'estoit pour la faiie sçavoir audit président, adjoustant qu'il me sembloit que Sa Majesté ne devoit faire difficulté d'en donner parole, d'autant que cela pourroit servir grandement à faire laditte paix, estant certain que le vent qui venoit de ce costé-là nourrissoit plus qu'autre chose la tourmente qui troubloit ce royaume; joint que je sçavois que ledit duc de Mayenne ne traitteroit jamais sans ledit Boy, et que ce seroit l'honneur et l'advantage de Sa Majesté de mettre la chrestienté en paix avec son royaume. Ce qu'il prist de sa grâce en très-bonne part, me disant qu'elle avoit si grande envie de délivrer son peuple d'oppression, qu'elle estoit résolue d'y céder du sien pour y parvenir, et suivre en cela le conseil des plus sages, pourveu qu'on le fist dignement et honorablement, et non autrement, car elle vouloit plustost perdre la vie que de rien faire et passer indigne de Sa Majesté et de la mémoire de ses prédécesseurs : dequoy elle me promit de donner advis audit président Janin, comme à un chacun, de son alfcction au repos du royaume. Cecy fut par l'advis do M. de I.a Noué, (jue j'ay tousjours trouvé très-
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fiJelle à son maistre et prudent en toutes choses, mais principalement en ses derniers jours à désirer et conseiller laditte paix, comme il faisoit ordinairement, combattant l'opiniastreté ou malice de certains flateurs ou ignorans, lesquels soustenoient que Sa Majesté pouvoit mieux venir à l)0ut de ses ennemis par la guerre que par un accord, et partant la dissuadoient d'entendre à toute reconciliation, et toutesfois eussent esté bien marris de se relascher d'un seul poinct de leurs profits et commoditez ordinaires pour pourvoir aux nécessitez de Sa Majesté et du royaume.
Estant en la ville de Senlis, le sieur Alphonse d'Ornano , colonnel des Corses, qui avoit passé à Guise, où il avoit veu ledit duc de Mayenne, me dit, en la présence de Sa Majesté, par son commandement, qu'il avoit aprins de bonne part que ledit duc estoit si bien lié et engagé avec les Espagnols qu'il ne pouvoit plus traitter avec Sa Majesté sans eux, comme celuy qui dependoit du to-ut de leur volonté^ dont je luy respondis que je n'en avois encores rien sceu , mais que l'on luy avoit peut-estre voulu dire que ledit duc avoit promis aux Espagnols de ne traitter sans eux, comme je ne doutois point qu'il n'eust fait; que je l'estimois honneste et raisonnable, veu le secours qu'il en avoit receu : toutesfois qu'il ne s'ensuivoit pas que pour ceste promesse il dépendit d'eux entièrement, ny fust obligé de préférer leur contentement au bien de la religion, du royaume et de sa maison.
J'arrivay à Soissons la veille de Noël , audit an iSgo , où je trouvay ledit duc, auquel je fis ma plainte et remonstrance de l'expédition et envoy desdittes lettres, dont il jetta la faute sur ceux qui les avoient dressées,
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et sur le peu de loisir qu'il avoit eu de les considérer, à cause qu'elles avoient este' faictes en chemin et lors qu'il estoit accablé d'affaires avec ledit duc de Parme, et pour faire la depesche du président Janin qu'il avoit envoyé' en Espagne, et des continuelles alarmes que Sa Majesté leur avoit données jusques à Guise; mais qu'il estoit content de les faire reformer, en m'asseurant de n'avoir rien promis audit duc de Parme qui l'obligeast à ruiner le royaume ny ses amis, sans l'advis desquels il se garderoit bien aussi de promettre aucune chose à qui que ce fust qui importast au gênerai de la cause dont il ne se departiroit jamais.
Plusieurs qui estoient auprès de luy le destournoient de ladite assemblée, laquelle ils disoient estre fort suspecte aux Espagnols, desquels ils luy remonstroient qu'il avoit plus grand besoin que jamais, et luy devoit estre aussi en particulier plus dommageable qu'utile, d'autant qu'en telle assemblée publique l'on s'estudie ordinairement de diminuer l'aulhorité et puissance de ceux qui commandent. Toutesfois il passa par dessus leurs raisons, et fit dresser une forme de lettres, laquelle j'addressay au sieur de Fleury pour faire voir à Sa Majesté, luy donnant advis de la disposition en laquelle ledit duc estoit.
Sa Majesté fit changer quelques mots ausdites lettres qui n'importoient à leur substance, offrant, en cas qu'on les voulust envoyer selon la reformation, de rafraischir et prolonger lesdicts passeports pour tel temps qu'il seroit advisé , encore cju'elle n'eust que trop d'occasion de se défier de ladite assemblée, ayant surpris dea lettres qui alloient à Rome qui le confirmoient en ce soupçon; neantmoins elle vouloit passer
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par dessus tout cela pour faciliter la paix et ne divertir ledit duc à y entendre, puis qu'il continuoit à protester qu'il ne pouvoit rien faire sans ladite assemblée.
Ledit duc ayant veu Jaditte reformation, l'approuva, mais voulut que je fisse dire à Sa Majesté qu'il n'entendoit pour cela prescrire aux députez qu'il envoyeroit quérir la charge qui leur seroit donnée aux provinces, avec lesquelles il vouloit sçavoir s'ils ne pourroient, pas venir seurement, quand bien elle leur seroit donnée contraire au service et aux intentions de Sa Majesté et au contenu desdittes lettres reformées, affin que personne de part et d'autre ne fùst trompé et eust occasion de se plaindre de ce qui en succederoit, disant aymer mieux n'avoir lesdits passe-ports que de respondre desdittes commissions, assujettir lesdits députez et ceux qui les envoyoient à la volonté d'autruy, et mettre ses amis en peine et hazard à faute d'esclaireissement et intelligence.
Ledit sieur de Fleury eut charge de faire cest office envers Sa Majesté, laquelle luy commanda de parler luy-mesme audit duc sur ce propos pour mieux entendre et concevoir son intention; dont j'advertis ledit duc, qui fut conseillé de plusieurs de le voir, et lit infinies brigues, comme s'il eust esté question de conclure la paix. Toutesfois il le vid en public et parla à luy : dont ledit sieur de Fleury retourna assez satisfaict.
M. de Nemours estoit lors à Soissons, qui m'avoit mandé qu'il desiroit parler à moy; mais ledit duc ne le voulut permettre : dont je fus très-marry, pour le respect que j'ay tousjours porté audit duc de Nemours,
2i6 [iSqo] mémoxkes d'état
et l'espérance que j'avois de profiter avec luy pour le
public.
L'on promit audit sieur de Fleury que l'on luy envoyroit après son parlement un mémoire des passeports qu'il falloit faire rafraischir, avec un double de ladite lettre reforme'e, signe'e et approuve'e dudit duc.
Ledit sieur de Fleury trouva la cour partie de Seiilis et separe'e : de sorte qu'il ne peut exécuter sa charge, et fut contraint la suivre jusques auprès de la ville de Chartres^ laquelle Sa Majesté' alla de là assiéger. Ledit duc ne laissa de luy envoyer lesdites lettres et mémoires par un trompette exprès pour en avoir respcnse plus seurement. Le sieur de Videville arriva en ce tempslà à Soissons , lequel avoit veu M. le chancelier et M. Do, et conféré de nouveau du commerce par le commandement dudit duc, oii il n'avoit rien profité, parce qu'ils avoient refusé de comprendre le bled, le vin et le foin, tant ils craignoient accommoder Paris, qui en avoit certainement nécessité. Toutesfois ils luv donnèrent espérance qu'ils pourroient changer d'advis après en avoir parlé à Sa Majesté, laquelle ils allèrent trouver audit siège de Chartres.
[1591] Nous demeurasmes plus de six sepmaines sans avoir response dudit sieur de Fleury à la despesche qui luy avoit esté envoyée par ledit trompette : dont il s'excusoit sur ledit siège qui occûpoit du tout Sa Majesté, et certaines lettres interceptées, lesquelles il disoit avoir mis Sa Majesté en plus grande defFiance que jamais de ladite assemblée; et mesmes une dudit duc de Mayenne addressante à l'evesque d'Amiens, du second de février, par laquelle il luy mandoit ne vouloir entendre y la paix avec Saditte Majesté, et que tout ce qu'il fai-
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soit avec elle n'estoit que pour faciliter laditte assemble'e, et avec icelle pourvoir à leurs affaires. Mais ledit sieur de Fleury vint sur la fin de mars auprès de Soissons avec la copie desdites lettres et plusieurs mémoires qui avoient esté surprins, lesquels il avoit charge de faire voir audit duc, et sur ce entendre et s'asseurer encores de sa volonté, et de l'effet auquel il vouloit employer laditte assemblée, devant que de délivrer lesdits passeports. Entre autres interceptes il y en avoit une de l'evesque de Plaisance au cardinal Cajetan, par laquelle il luy mandoit que l'on ne se devoit fier audit duc de Mayenne ny à moy ; que ceste assemblée dont on parloit ne luy pouvoit estre que suspecte, combien que ledit duc l'eust asseuré la faire pour mieux affermir et establir le party. Il apporta aussi une certaine rëmonstrance de Panigarolle au duc de Savoye, par laquelle il luy persuadoit d'entreprendre la conqueste de ce royaume, comme celuy qui y devoit avoir plus de part et y mieux faire ses affaires que tous autres : adjoustant que le Roy seroit bien-tost maistre de la ville de Chartres, et qu'après il avoit délibéré de faire une assemblée seulement des princes, officiers de la couronne et de plusieurs prélats, et mesmes y appeller ceux du parlement, pour donner ordre à ses affaires par leur advis, et sur tout au fait de la religion ; oii, si l'on pouvoit faire que M. de Mayenne fist trouver quelques uns de sa part, plusieurs estimoient qu'il en reiissiroit un grand bien ; qu'il avoit charge de le dire audit duc; et que par mesme moyen l'on y pourroit traitter et accorder le commerce gênerai : me priant d'entreprendre le voyage de la part dudit duc avec M. de Videville. Kt d'autant que je luy dis qu'il ne
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falloit pas espérer que ledit duc le nous promit si ce n'estoit pour traitter dudit commerce, il escrivit que l'on nous envoyas! des passeports fondez sur ce subjet, en attendant qu'il veist ledit duc, lequel estoit party de Soissons et allé à Meaux pour voir si de là il pourroit secourir laditle ville de Chartres qui commençoit à estre presse'e. Il donna jusques au bois de Vincennes, où il fut conseille' de reformer le parlement de Paris et en oster quelques oiiiciers, à la poursuitte des zelez de laditte ville, lesquels estoient lors si supportez des grands et redoutez des autres, qu'ils osoyent et faisoyent tout ce qu'ils vouloyent, et souvent deflaisoient oublasmoient au soir ce qu'ils avoient fait ou approuvé le matin : comme il advient ordinairement à ceux qui suivent plustost leurs passions que la raison , lesquels accusent d'injustice tout ce qui leur deplaist. Ceux-cy en foirent de mesme en ceste occasion : car quelques jours après ils blasmerent laditte purgation, faitte toutesfois à leur postulation, comme disoyent ceux qui avoyent suivy ledit duc, car il m'avoit laissé en ladite ville de Soissons ; mais l'ayant adverty de l'arrivée dudit sieur de Fleury, de ce qu'il avoit apporté et de l'instance qu'il faisoit de parler à luy, il me manda le mener à Chasteuu-Tliierry, où il estoit rebroussé, ne ' se sentant assez fort pour secourir laditte ville de Chartres; joint qu'il ne disposoit des forces estrangeres comme il vouloit. De sorte que laditte ville se rendit bien tost après.
Ledit duc ayant ouy ledit sieur de Fleury sur 1<sou{)Çon que Sa Majesté avoit conceuë de ladite asseml)lée, fondé su 1- ce qu'elle avoit apprins par lesdiies lettres interceptées, et (jue cela seid avoit esté cause du
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retardement de l'envoy desdits passeports, luy respondit que depuis l'avoir veu il n'avoit change' de volonté, et qu'il desiroit ayder à la paix de tout son pouvoir, pourveu qu'elle se peust faire avec l'honneur de Dieu et la conservation de la religion j mais que ne le pouvant sans frapper coup, comme il avoit tous] ours dit, il avoit désire ladite assemble'e, de laquelle toutesfois il ne pouvoit nier que plusieurs du party n'eussent prins ombrage, comme ceux qui avoient diverses fins et opinions en la conduitte et resolution des affaires publiques; qu'il estoit contrainct quelquesfois, pour contenir chacun en office et conseiver son crédit, d'escrire et parler des choses qui se presentoient diversement: toutesfois qu'il n'avoit qu'un but, qui estoit celuy mesme qu'il avoit tousjours déclaré, dont il appelloit Dieu à tesmoin; que Sa Majesté n' estoit apprentifve des peines et traverses ausquelles estoient subjects ceux qui commandoient à des volontaires, comme celuy qui avoit passé par là; que certainement l'on n'en disposoit pas comme l'on vouloit; qu'il desiroit doncques le repos du royaume, comme à la fin l'on connoistroit par effect. Mais puisque Sadite Majesté prenoit tant de jalousie de ladite assemblée , et faisoit difficulté de bailler ses passeports pour l'advencer, il ne le vouloil presser davantage, et neantmoins mettroit peine de ne laisser pas de ce faire sans cela; qu'il ne vouloit respondre des conseils et opinions de ceux qui s'y trouveroient, non plus que des escrists et lettres d'un chacun; mais qu'il l'asseuroit qu'il ne manqueroit jamais à son devoir, et que la lettre qu'il avoit escripte à l'evesque d'A.miens, dont on se plaignoit, n'estoit du tout semblable à la coppie qu'il avoit ap-
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portée, comme il estoit facile de vérifier sur la minutte qu'il representeroit, et mesmes sur l'original qu'il disoit estre tombé en leurs mains, d'autant qu'il leur consigneroit le chiffre pour la deschifrer quand on 3'en voudroit esclaircir. Et d'autant que ledit sieur de Fleury luy avoit faict instance d'envoyer à Chartres, où il disoit se devoir faire par le commandement de Sa Majesté une notable assemblée, en laquelle l'on pourroit encores traitter du commerce, et auroit supplié donner ceste commission à M. de Videville et à moy, il luy respondit, encore qu'il desirast grandement satisfaire au désir de Sa Majesté et des catholiques qui la desiroient, qu'il ne pouvoit toutcsfois ouvertement envoyer en ladite assemblée sans par trop ombrager ceux qui le secouroient, lesquels il ne vouloit mescontenter à cause du besoing qu'il en avoit; que toutesfois si à bon escient l'on vouloit traitter dudit commerce pour ladite ville de Paris, comme souvent il avoit esté proposé, il nous prioit volontiers, ledit sieur de Videville et moy, d'aller jusqucs là; mais il ne pouvoit donner d'autre charge que dé respondre en gênerai de sa droite intention au bien du royaume avec la conservation de la religion, pai ce qu'il ne pouvoit passer plus avant sans ses amis, ainsi (ju'il avoit tousjours déclaré : et sur cela congédia ledit sieur de Fleury, par le moyen duquel nous receusmes le passeport bien-tost après. Mais ledit sieur de Fleury s'estant rencontré avec le sieur de Bosne devant que de partir, recueillit de luy certaines ouvertures ])our faciliter laditte paix; et, croyant qu'il ne les mettroit en avant sans dessein, il les rapporta à Sa Majesté, laquelle on fit cas, parce qu'il disoit (ju'il ne falloit s'arrester à la-
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ditte assemblée generalle pour traitter, mais seulement en faire une particulière en quelque lieu, soubs prétexte de parler de la délivrance de M. le duc de Guise, et là enfoncer une bonne negotiation en laquelle on employast des personnes qui affectionnassent le bien et advantage particulier de Paris, sans tant s'arrester au gênerai comme on avoit tous] ours faict; s'offroit d'y servir volontiers, si l'on trouvoit bon qu'il y fust employé, comme celuy qui desiroit et affectionnoit plus le bien dudit duc que toute autre chose : adjoustant que ce ne seroit jamais faict que de remettre ses affaires à laditte assemblée. Cela fut cause que Sa Majesté envoya ledit sieur de Fleury avec d'autres passe-ports, lesquels faisoient mention de la délivrance dudit duc de Guise, entre lesquels il y en avoit un pour ledit sieur de Rosne. Mais d'autant qu'après que ledit sieur de Videville et moy eusmes reveu les premiers que l'on nous avoit envoyez pour traicter dudit commerce, ledit duc nous avoit pressez de partir, j'arrivay à Fleury aussi-tost que le maistre de la maison avec ces derniers passeports, où il me dit lors le langage que luy avoit tenu ledit sieur de Rosne, l'estime que Sa Majesté en avoit faitte et ce qui s'en estoit ensuivy, de quoy je fus assez estonné: car il ne m'en avoit rien dit, et n'avois point ouy parler de ce moyen ny de chose qui en approchast; et vous asseure que j'en fis peu d'estat, cognoissant l'humeur de l'autheur. Neantmoins, voyant que Sa Majesté l'avoit prins autrement avec ceux de son conseil, lesquels sur cela attendoient peut-estre que M. de Videville et moy leur ferions d'autres ouvertures que celles dont ledit duc de Mayenne nous avoit donné charge, je ne
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voulus passer outre sans leur faire sçavoir que ledit sieur de Videville et moy n'avions autre pouvoir que de parler du commerce pour la ville de Paris et escouter ce que Ton nous voudroit proposer pour le pui)lic, pour à nostre retour informer et advertir ledit duc du changement, afin qu'il depeschast ledit sieur de Rosne; ou nous esclaircir de sa volonté sur les ouvertures qu'il avoit faictes, et mesme sur la délivrance de monsieur son nepveu, laquelle je luy conseillois d'embrasser et affectionner puis que l'occasion s'en presenloit.
Ledit sieur de Fleury alla à Chartres pour advertir Sa Majesté et ceux de son conseil de ce que dessus. Cependant je demeuray en sa maison oisif; et afin que je n'obmette rien en ce discours sur ceste occasion, j'employeray le temps pour vous rendre compte de la prise et réduction de Chasteau -Thierry, pour ce que je sçay qu'il a esté parlé diversement, et mesme à mon desadvantage; et vous en dirois la vérité, comme je ferois de la prinse dudit sieur de Videville, advenue' comme il s'acheminoit à ceste négociation avec le passeport de Sa Majesté, si vous n'en aviez esté mieux informé que tous autres, comme ceUiy duquel il fut très-bien servy et secouru en son besoing.
Vous noterez doncques, monsieur, s'il vous plaist, que je n'estois à la suitte dudit duc lors qu'il investit ladite ville de Chasteau-Thierry : car ce fut au retour de son voyage de Meaux et de Vincennes qu'il m'avoit laissé en ladite ville de Soissons, dont je ne fusse party pour le venir trouver sans l'arrivée dudit sieur P'ieury, letjuel il me manda l'y conduire ; et le feusmes trouver audit siège, ayant d'abord gaigné les fauxbourgs de la ville des deux costez de la rivière, où
DE VILLEROY. [iSqi] 2'i3
son armée estoit logée avec luy très commodément, ayant tellement surpris ceux de dedans qu'ils n'avoient peu les brusler ny les débattre long-temps : aussi estoient-ils assez mal pourveus de gens de guerre pour ce faire, et mesmes pour bien défendre la ville, qui a toujours esté estimée, comme certainement elle est, une des plus mauvaises places du royaume. Toutesfois nous trouvasmes que lesdits assiégez s'estoient assez gaillardement défendus , ayant pointé une pièce du chasteau dedans la batterie dudit duc, qui l'incommodoit grandement.
Quand ledit duc me vit, il fit dire à M. Pinard que je desirois parler à luy, sans que je le seusse. Ledit sieur Pinafd lit response qu'il seroit bien ayse de me voir. Je fus mandé sur cela, et prié par ledit duc de me présenter : ce que je fis à la mesme heure. Ledit Pinard, m'appercevant par une canonnière d'une porte de la ville, laquelle estoit terrassée, me pria de passer du costé du pont, par où il me pourroit recevoir et parler plus commodément : ce qu'il fit, accompagné des gentils-hommes et principaux capitaines et habitans qui l'assistoient ; et m'ayant retiré en une boutique entre la porte du pont et celle de la ville, je luy dis, en la présence de cinq ou six qu'il avoit retenus, n'estre venu là pour luy donner conseil de se rendre ou faire chose indigne d'un homme d'hormeur, luy ny son fils, d'autant qu'aymant mes amis comme moy mesme, je ne voulois aussi leur conseiller chose que je ne voulusse faire estant en leurs places; joinct que j'avois si bonne opinion d'eux et de ceux qui les assistoient, que quand j'en userois autrement ils en feroient peu de compte ; partant je desirois seulement qu'ils sceussent que j'es-
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tois en l'armée, prest à les assister et servir avec mes amis quand ils en auraient besoing, n'estant arrivé que depuis un jour avec le sieur de Fleury, venu pour parler de la paix. Ledit sieur Pinard me remercia de mon conseil et de l'offre que je luy faisois, me dit qu'ils estoient tous résolus de mourir plustost que de commettre une lasclieté; qu'ils estoient plus de mil hommes de guerre sans les habitants; regorgeoient de courage et de bonne volonté de ce faire, l'ayant ainsi promis et juré tous ensemble sur les sainctes Evangiles depuis le siège, et esperoit que Dieu les fortifieroit jusques à la fin; qu'ils s'estonnoient comme ledit duc s'estoit attaqué à eux avec une armée si foible et mal pourveuë de munitions qu'estoit la sienne pour forcer une telle place, garnie de tout ce qui estoit nécessaire pour bien se deffendre; qu'après que la ville seroit prise il auroit encore alfaire au chasteau, qui estoit imprenable; et qu'il sçavoit aussi qu'il avoit desjà consumé ses poudres et ses balles sans rien advancer, et que son canon estoit allé à la picorée; que ledit duc fèroit bien mieux, au lieu de s'opiniastrer à ce siège, de se servir de luy et de ceste occasion pour faire la paix à l'honneur de Dieu; qu'il sçavoit que Sa Majesté y estoit très disposée et ne l'en esconduiroit, et que de sa part il sacrifieroit volontiers sa vie; qu'il estoit bien adverty que Sa Majesté avoit pris Chartres, et qu'on la verroit bien-tost aux tranchées de l'armée dudit duc : toutesfois il l'avoit supplié de ne se haster, tant il estoit asseuré de son l)astion. En vérité, monsieur, je ne fus many de le veoir en ces })ropos, croyant certainement, veu sa contenance, hujuelle estoit eucores plus asseurée (jue ses parolles, qu'il avoit le jeu encor
DE VII.LEUOT. [1391] . 2*:>
meilleur qu'il ne disoit. De sorte que je luy dis seulement qu'il ne s'attendist à ceste négociation de paix, ny que ledit duc se departist dudit siège que par force; que je sçavois qu'il avoit envoyé quérir des balles et des poudres, et qu'elles dévoient arriver le lendemain ; partant qu'il songeast seulement à se bien deffendre, et ne se fier par trop à la bonté de sa place et de ses forces, que de mespriser ny retarder un bon secours s'il le pouvoit avoir. Estant en ces termes, l'allarme se donna dedans la ville, à cause de quelque boutique enfoncée dedans la rivière qu'ils appercevoient que nos soldats vouloient retirer, à la faveur de la trefve accordée durant ce parlement. De sorte que je fus contrainct me retirer sans voir le vicomte de Comblizy, ny entretenir davantage son père, qui ne parla jamais à moy que tout haut et en la présence de ceux qu'il avoit appeliez.
Mais la ville fut prise bien-tost après par faute de garde à la bresche. L'on dit que ceux qui y avoient esté commis n'estimoient pas qu'on deust aller alors à l'assaut, pource qu'il y avoit plus de quatre heures que le canon avoit cessé : de sorte qu'ils avoient rem paré laditte bresche, que la montée d'icelle s'estoit rendue plus difficile à cause qu'il avoit pieu et que le jour commençoit à faillir, telles longueurs procedans des difficultez que faisoient les capitaines estrangers d'aller à l'assaut, encore qu'ils eussent obtenu la poincte, au grand desplaisir des François; mais ils vouloient qu'on ostast encores quelques flancs qui les voyoient tout à descouvert, avant qu'aucun y allast; et ledit duc n'avoit pour ce faire, tant il estoit mal pourveu de balles et de poudres, ayant consumé celles qui luy estoient arri- 44. ^^
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vées. Mais comme Ton estoit en ceste contestation, les soldats s'ennuians de telle longueur, l'un d'eux se coula d'une tour rompue, où il s'estoit logé avec quelques autres, jusques sur la bresche, avec une pique à la main, où, ne voyant que trois ou quatre soldats de garde, commença à les combattre et à appeller ses compagnons, qui furent suivis du reste de l'ai niée. De sorte i[ue laditte ville fut ainsi forcée alors que l'on y pensoit le moins.
Chacun se retira au chasteau , contre lequel ledit duc dressa sa batterie ; et deux jours après le vicomte de Comblisy m'envoya un billet par lequel il me prioit de parler a luy. Je trouvay la place si remplie de femmes et d'enfans, que je cogneus bien qu'ils ne pouvoient gueres durer avec cela. Aussi il commença deslors de compose!' , et d'autant qu'il estoit occupé ailleurs, il ine laissa son père, qui me proposa des conditions que je luy dis qu'on n'accorderoit jamais; car il demandoit que la place luy fust laissée en garde comme à luy appartenante, à la charge de n'en plus faire la guerre: encore voul oit-il qu'on luy donnast loisir d'en advertir Sa Majesté. A quoy il s'opiniastra tellement, cjue je fus contrainct de me retirer sans rien faire , estant mandé dudit duc, après avoir contesté plus de deux heures avec luy. En partant je luy dis que s'il n'estoit pressé de composer il iaisoit mal d'en parler, parce que cela decourageoit ses gens, et sçavois bien que ledit duc n'accorderoit jamais ce qu'il demandoit. Je le dis aussi audit sieur de Comblisy, lequel me pria d'obtenir un passeport pour faire sortir sa mère et sa femme, avec les autres femmes qui estoientau chasteau, dont ildisoit eslre en plus grand soucy que de la batterie qui estoit
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preste à joiier, et n'avoit esté retardée que pour ma considération. Et de faict madame Pinart se vint jetter à mes pieds toute esplorée, me priant de l'amener avec moy : ce que je n'osay entreprendre sans congé dudit duc, dont je luy fis requeste; mais il m'en refusa, et fit commencer la batterie, lac^uelle, s'addressant à une tour et au pignon d'une gallerie qui n'avoit esté terrassée, fit bientost jour. Les estrangers estoient logez au pied du cliasteau, et fussent entrez dans la ville tost après si la batterie eust continué j mais ledit duc la fit cesser à ma requeste. Kt sur ce que ledit sieur Pinart et de Comblisy me prièrent de faire pour eux telle composition que je voudrois, je l'obtins dudit duc le plus honorablement et advantageusement qu'il me fut possible, tant pour eux et leurs gens de guerre qui les assistoient que pour les habitans; et vous asseure qu'elle fut faicte au grand i-egret desdits estrangers, car ils cocrnoissoicnt très -bien ledit advantage. JMais ledit duc me voulut iSire ce plaisir, et feit accompagner luy mesme ledit Pinart et sa suitte, quand ils sortirent, jusques au dehors de l'armée, de laquelle il ne m'eust esté possible de les garantir autrement. Voilà la vérité de ceste composition , que je puis prouver par escrit, pour laquelle ledit Pinart! et son fils ont souffert (0 ce que vous sçavez. Ce qu'on leur pouvoit imputer estoit d'avoir refusé les gens de guerre que l'on disoit leur avoir esté oflerts quelques jours devant ledit siège : mais ils s'excusoient sur la mauvaise volonté qu'ils disoient sçavoir bien que ceux qui
(') Ledit Pinard et sonjils ont souffert. Claude Pinard et Comblisy son fils furent condamnés à mort par le parlement royaliste deChâlons Ils en furent quittes pour une amende de trois cents écus d'or.
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leur commandoient leur portoient, lesquels avoient faict auparavant ce qu'ils avoient peu pour les desnicher de la place , et a-uroient juré de ne leur pardonner en ceste occasion. Et quoy que ce soit, je vous jure en homme de bien n'avoir eu devant ni durant le siège aucune intelligence avec ledit sieur Pinart et son fils que celle que je vous ay représentée, et davantage n'avoir jamais veu personne si aigre et contraire à la Ligue que le père; dont il ne se peut garder qu'il n'en donnast connoissance audit duc quand il sortit et l'accompagna : et si ceux qui avoient entrepris de delfendre la brèche de la ville eussent faict leur devoir, je croy certainement que M. du Mayne se fust retiré sans la prendre. Voilà à quoy sont subjects en ce royaume ceux qui changent de profession , et ont faute d'amis et de support à la cour : car je puis dire que j'ay veu assaillir, forcer et rendre infinies places qui n'avoient esté si bien défendues, et dont le péril n'estoit toutesfois à beaucoup près si grand que celuy-cy ; mais l'on avoit besoing de la bource du père, et croy que ledit sieur de Videville n'eust esté quitte de sa prinse à meilleur compte que les autres, si la foy et bonté de Sa Majesté ne l'en eussent garanti avec ses amis, tant est grande l'envie de ce temps, et prend-on plaisir de courre sus à un affligé que l'on a veu en prospérité.
Après la délivrance du sieur de Videville et le retour de Chartres du sieur de Fleury, par lequel je receus des lettres de M. le chancelier et de M. le maresclial de Biron, n'y ayant trouvé Sa Majesté, je m'acbeminay à Estampes suivant leur mandement, oii se trouva ledit sieur de Videville; et eusse bien désiré
DE VILI-EKOY. [1^91] î>-'^9
que M. le cardinal de Gondy eust pris la peine d'en faire autant, comme je l'en avois supplie', afin de nous ayder à faciliter les affaires; mais il s'en excusa, ayant à mon advis mauvaise opinion du succeds de nostre négociation. Nous passasmes jusques à Dourdan, que ledit sieur maresclial tenoit assiégé. Ledit duc m'avoit mandé n'avoir jamais ouy les propos que le sieur de Rosne avoit tenus audit sieur de Fleury, lesquels aussi ledit sieur de Rosne tournoit eu risée, suivant sa coustume. De sorte que ledit duc me prioit de parler seulement du commerce dont il nous avoit donné charge, sans s'engager plus avant : ce qui fut cause que mon voyage fut du tout inutile; car les sieurs de Chiverny et de Biron n'avoient aucune charge ny envie d'accorder ledit commerce, et attendoient de nous toute autre chose. Partant chacun se tint sur les paroles générales avec plus de défiances les uns des autres qu'il n'y en avoit ce me semble de subject, car ils estimoient que nous fissions les fins, à cause de ce que ledit de Rosne avoit dit au sieur de Fleury, et nous ne voyans rien de l'espérance qu'on nous avoit donnée de nostre voyage. Au moyen de quoy, après nous estre assemblez deux jours durant, nous nous separasmes, remettant à consulter de toutes choses avec ceux qui nous avoient envoyez. J'avois apporté le chiffre duquel avoit esté escritte la lettre de l'evesque d'Amiens, de laquelle a esté cy devant parlé, afin de la vérifier; mais lesdits sieurs n'avoient l'original : de sorte que cela fut remis à une autrefois, dont l'on ne s'est depuis souvenu, non plus que des autres discours que nous eusmes ensemble. Ce fut au commencement du mois de may de l'an iSgi.
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Nous retroiivasnies M. du May ne à Reims, qui fut plus marry du refus du commerce que de toute autre chose : dont j'advertis ledit sieur de Fleury, et qu'il ne falloit plus s'attendre que ledit duc fit parler de la jjaix, que les députez des provinces, qu'ils disoient avoir mandé les attendant tous les jours, ne fussent venus , d'autant qu'il s'arrestoit à ne vouloir traitter sans eux, pour les raisons susdites. Kt me souvient, monsieur, que vous pristes la peine, estant à vostre maison, de mVscrire une très-sage lettre sur ce subject, ne vous pouvant contenter des difïicultez que faisoit ledit duc de traicter ou du moins esbauclier les affaires, en attendant son assemblée, pour garantir l'Estat du péril qu'il ail oit courre à l'arrivée des armées estrangeres que chacun attendoit, laquelle je fis voir audit duc, cuidant l'esbranler, car c'estoit mon advis qu'on en usast ainsi; mais je n'y gaignay rien, s'excusant tousjours sur ce qu'il ne vouloit donner jalousie ny mescontentement à ses amis dedans ny dehors le royaume, quoy (ju'il en peust advenir.
Le sieur Landriano , INÎilanois , aiiivn inoj)inement en la ville de Reims en ce temps-là, envoyé par le pape Grégoire xiv, de la maison des Sfondrato, n'agueres eslevé au pontificat, chargé d'offres et d'asseurances du secours, et d'un nouveau mandement de Sa Saincteté, addressant aux catholiques qui assistoient Sa Majosié, et spécialement aux ecGlesiasti(|ues, jiar lequel ils estoient exhortez et commandez d'abandontier Sa Majesté et sortir des villes qui la recognoissoient, à peine d'oxconnnunication ; et combien ((ue ledit mandement fut jugé de plusieurs très-rigoureux et arrivé très-mal à propos, à cause de la prospérité
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des alîaires de Sa Majesté', toutesfois il fut incontinent publie' à la sollicitation de ceux qui vouloient nourrir la guerre : dont aucuns ecclésiastiques furent scandalisez, encores qu'ils fussent très-affectionnez au party, car ils disoient que le Pape devoit encourager plustost ceux qui residoient aux villes de Sa Majesté' d'y demeurer que d'en sortir, parce que c'estoit quitter le champ aux hérétiques, qui estoit ce qu'ils demandoient, et ce faisant aljstraindre le peuple d'abandonner leurs biens, maisons et familles, ou s'accommoder avec lesdits hérétiques-, qu'il estoit à craindre qu'ils esleussent l'un plustost que l'autre, car il s'en verroit peu en ce temps qui voulussent mourir de faim pour obeyr à Sa Saincteté; que les ecclésiastiques mesmes ne le feroient pas. De sorte que ledit mandement confirmoit plustost les catholiques auprès de Sa Majesté qu'il ne les estiangeoit , au raespris du Sainct Siège, comme il estoit advenu des précédents, et d'autant plus que les affaires de Sa Majesté' estoient en meilleur estât qu'auparavant. Que c'estoit très-mal fait de désespérer chacun de la paix, les affaires du party estans si descousuës qu'elles estoient, et devant que l'on veit les moyens de les redresser : bien asseurez que nos maux estoient si enracinez qu'ils ne pouvoient plus estre guaris par charmes ou paroles, ny crainte de l'indignation de Sa Saincteté; de sorte que les huguenots et les estrangers, qui avoient conjuré la ruine de la religion et du royaume, profiteroicnt seuls du desespoir qu'apporteroit ledit mandement, duquel, si on les eust creus, l'on eust sursis la publication apiè.s la victoire. Mais ledit Landriano avoit charge expresse de le fulminer; dont il ne voulut rien rabattre, tant il
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estoit mal informé de nos affaires : et se comporta en l'exécution de sa commission à la mode de Rome, où il leur semble que toutes choses doivent passer par leur censure et jugement, encores que souvent ils se fondent plus sur le vraysemblable que sur le profitable. Ils s'estoient persuadez que la France tomberoit au seul bruict de la levée et venue des forces que Sa Sainctetéavoit résolu d'envoyer en ce royaume contre Sa Majesté, et avoient sur cela fait advancer ledit Landriano avec ce commandement exprès, comme si la crainte et appréhension desdites forces eussent deu l'authoriser, et rendre obéi selon leur désir. Mais l'evenement leur apprit bien-tost que la France ne veut pas estre maniée de ceste façon.
J'advertis ledit sieur de Fleury de tout cecy, afin qu'il sceust que nos folies alloient ruinant toutes choses. Ce fut lors que le pauvre marquis de Maignelay servit d'exemple et d'enseignement à plusieurs, et qu'il fut massacré dedans la ville de La Fere, laquelle il a voit acquise au party au hasard de sa vie, sur un soupçon que l'on avoit de luy qu'il traittoit avec Sa Majesté et M. de Longueville. Ce fut le vi-serieschal de Montlimar, nommé Collas, qui fit ce bel exploict, auquel ledit marquis se fioit plus qu'à personne de la Ligue. 11 esLoit accompagné du lieutenant des gardes dudit duc ; mais véritablement les capitaines dudit marquis et le peuple de ladite ville furent cause de son malheur ])lus que tous autres, tant ses fautes avoient attiré sui- luy l'ire de Dieu; car ceux-là estoient ses créatures qu'il avoit eslevées de peu et préférées à d'autres, et ceux-cy avoient esté mal-trailtez de luy depuis la prise de ladite ville : de sorte que les
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uns par malice, et les autres par aniinosité, conjurèrent sa mort, et pour ce faire augmentèrent tellement le soupçon que ledit marquis avoit commencé à donner de luy audit duc par mescontentement et la fréquentation de luy et des siens avec ceux du party contraire, que ledit duc se laissa aller à y remédier par l'envoi dudit vi-senesclial accompagne' dudit lieutenant de ses gardes, auxquels il donna charge, estant en ladite ville, de faire tout ce qu'ils jugeroient estre nécessaire pour la conserver. Et neantmoins je croy certainement que ledit marquis, comme jeune et maladvisé, vouloit plustost faire peur de luy audit duc, afin de l'exciter de l'honorer de quelque plus grande charge, que prendre le party de Sa Majesté'; joinct que ledit duc luy avoit permis de conférer avec M. deLongueville. Aussi n'aon depuis sa mort peu rien faire prouver contre luy qui ait peu condamner sa mémoire d'infidélité, ny excuser les auteurs de ce meurtre, quelque diligence qu'on y aye faicte, dont je parle comme celuy qui a veu les dépositions, missives et informations qu'ils ont produittes, lesquelles condamnent plustost les autheurs qu'elles ne les deschargent. Mais l'heure dudit marquis estoit arrivée : j'estois avec ledit duc quand il en receut la nouvelle, de laquelle je luy vis tomber les larmes des yeux; et s'il n'eust depuis donné la charge de la place audit vi-seneschal comme il fit, du moins qu'il €ust mieux justifié en la justice l'acte qu'il avoit commis, il eust beaucoup faict pour sa réputation.
Son excuse estoit qu'il ne la pouvoit autrement conserver ; mais je croy qu'il s'en est repenty depuis assez de fois, tant pour le respect dudit marquis que pour la conséquence d'un tel acte, que pour s'estre depuis
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ledit vi-sei)t'sclial monstre plus alTectionnë austiils Espagnols qu'à luy. Il ne faillit pas aussi de se défaire bien-tost des capitaines dudit marquis qui l'avoient trahy, ne se pouvant fier en eux après un tel forfaict, qui est le juste payement qui est deu à telles personnes. Ledit duc, partant de Reims, alla tenter une entreprise sur Compiegne, qui ne reiissit pas; fut en la ville de La Fere, oii il eslablit ledit vi-senesclial. De là i! alla à Amiens , où ai riva dom Diego d'Ibarra pour résider auprès de luy de la part du roy d'Espagne. D'Amiens il fut contrainct de courir à Roiien, à cause de la mauvaise intelligence qui estoit entre le vicouite de Tavannes, qui y commandoit, et de M. de Villars, gouverneur du Havre, auquel il donna la charge du premier, qu'il retira et emmena avec luy très à propos pour conserver laditle ville, comme il apparut depuis par les evenemens. Cela fait, il donna jusques à Pontoise pour exécuter une autre entreprise sui- Mante, qu'il faillit aussi j et reprint le chemin de Beauvais, Amiens et Peronne, pour gaigner Ham : d'autant que Sa JNîajeste' avoit assiège' Noyon, laquelle elle print en peu de temps à la veuë dudit duc et des forces estrangeres que ledit duc de Parme luy avoit laissées, lesquelles estoient commandées par le prince d'Ascoli, assisté dudit Diego d'Ibarra, et faisoient peu de compte <les commandemcns dudit duc, lequel je suivis en tout ce voyage, attendant le retour d'Espagne du président •lanin, après lequel ceste belle assemblée se devoit faire, sans hujuelle ledit duc protestoit tousjours ne pouvoir prendre party. Or ledit président Janin ai- 1 iva en la ville de lïani , où l'on sceut en mesme temj)S la Jiouvelle de la sortie et évasion du chasteiiu de
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Tours de M. le duc de Guise, advenue au jour de la Nosti e Dame du mois d'aoust, s'estant faict descendre et devaller avec une corde par deux de ses gens de la fenestre du grenier en bas, comme chacun disnoit eu la ville et au chasteau ; et fut recueilly parles trouppes de M. de La Chastre qui l'attendoient hors le fauxbourg, d'où il fut conduit à Bourges. Geste nouvelle resjouit grandement les estrangers, lesquels en vérité monstroient estre très-mal satisfaicts duditduc du May ne, partant luy desiroient moins d'authoritë.
Le président Janin a voit esté envoyé en Espagne pour descouvrir au vray l'intention du roy Catholique sur les affaires de France , que Jean Baptiste de Tassis et Rossieux avoient celé audit duc, comme je vous ay cy devant dit. Ledit duc se persuadant tousjours (jue quand ledit Roy aurait esté bien informé de la vérité des affaires, que non seulement il ne s'embarrasseroit en la conqueste dli royaume pour luy ny pour sa fille, comme aucuns disoient qu'il vouloit faire, mais aussi que, ayant esgard au pouvoir qu'il avoit au party et à ses travaux et mérites, il se resoudroit à le favoriser plustost que nul autre ; et encores que ledit président nesepromist pas d'en rapporter contentement, comme celuy qui cognoissoit très-bien la disposition des choses: neantmoins pressé, voire forcé qu'il fut d'entreprendre ce voyage, il s'y résolut volontiers, espérant qu'il dissuaderoit le roy Catholique du dessein susdit, ou bien qu'?i son retour l'on traicteroit; et croy à la vérité que l'intention dudit président estoit très-bonne, et partant ([ue le voyage estoit très-nécessaire. Toutesfois il ne servit ny à l'un ny à l'autre effect, tant il estoit difficile d'elfacer des cœurs des priPiCes les concep-
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tions qu'ils affectionnoient. Car encores que ledit président se fust estudié de représenter au Roy les trèsgrandes oppositions et difficultez qu'il rencontreroit à son dessein, tant de la part de Sa Majesté que du party mesme duquel il vouloit s'ayder, voire de toute la chrestienté, et sur ce fit la chose comme impossible, en luy représentant et faisant après considérer les autres moyens qu'il y avoit d'asseurer la religion en ce royaume, et le recompenser de ses peines et frais avec beaucoup moins de péril et despens, et trop plus de gloire et d'advanlage pour luy et pour le party, neantmoins, au lieu de profiter, il s'apperceut qu'on se defioit de luy, comme s'il eust proposé telles difiicultez exprès pour favoriser ledit duc, et non pour estre véritables et bien fondées. Quoy voyant, je lui ay ouy dire qu'il fut contrainct, pour ne rompre et perdre du tout ledit duc avec le Roy, ou revenir sans resolution , de se laisser entendre à ses ministres , si nonobstant ses raisons ils vouloient tenter leur dessein. 11 estoit donc nécessaire, pouj- ne perdre la religion, que tout ce qu'ils y employoient qu'ils l'entreprissent avec tant de forces et moyens que, tant par crainte et nécessité que par force d'argent et de bien-faicts , ils en peussent venir à bout. Surcjuoy ils résolurent et l'asseurerent qu'ils feroient incontinent entrer en ce royaume deux puissantes armées, payées, et accompagnées d'artillerie, vivres et autres munitions nécessaires et suffisantes pour reprendre et forcer les places de Sa Majesté, et en mesme temps l'acculer en (juelque lieu avec son armée; dont l'une seroit commandée par ledit duc du Mayne, et l'autre par celuy de Parme, ou tel autre diof (|uc Sa Majesté (]atlioli(|ue clioisiroit,
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à la charge que l'on assembleroit les Estats du party en mesme temps pour leur faire approuver le dessein dudit Roy, lequel leur seroit exposé par ses ambassadeurs. Voyla la substance de la response que rapporta ledit président, lequel voulut voir ledit duc de Parme devant que d'entrer en ce royaume , pour sçavoir au vray quel ordre et acheminement l'on avoit donné à ce que dessus; dont il luy donna plus d'asseurance que depuis il n'en vit d'effet. Or, si ledit président avoit esté deceu de son espérance envers ledit roy d'Espagne, il ne le fut moins à son retour du fruit qu'il s'estoit promis en recueillir auprès dudit duc; car non seulement il ne l'esbransla de l'opinion en laquelle il l'avoit laissé, mais je sçay que ledit duc se plaignoit qu'il ne l'avoit pas bien servy en ce voyage, soit qu'il le creust ainsi en se flattant luy-mesme ou se laissant flatter et abuser à d'autres, ou bien qu'il fust marry que l'on sceust et cogneust que le roy d'Espagne eust fait si peu de compte de luy : dont je vis ledit président en peine, combien qu'il eust tousjours esté et fust encores le plus affectionné, franc et digne serviteur qu'eust ledit duc, envers lequel je cuide bien que la nouvelle de la délivrance du duc de Guise son nepveu rendoit encores ce desplaisir plus sensible. Or je ferois tort audit président si j'obmettois à vous dire que, passant par la ville de Marseille allant en Espagne, il fit un tel devoir et office envers lesdits habitans de Marseille contre les menées du duc de Savoye qu'il y trouva , qu'il les renversa entièrement : car il esperoit s'en rendre maistre , et n'y avoit faute de partisans ; mais comme le peuple entendit que le duc de Mayenne desiroit bien que le pays s'aydast du duc de
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Savoye contre les ennemys communs, mais non que ladite ville ny les autres se séparassent du royaume pour qui que ce fust, un chacun s'en resjoûit , et print bien-tost le party. De sorte que ledit duc de Savoye s'embarqua avec ledit président pour aller en Espagne, où il recognut, comme fit ledit président, que l'on avoit aussi peu d'envie qu'il devint maistre de la ville de Marseille que de la France, soit que ledit ro}'^ d'Espagne fist estât que ladite ville ne luy pouvoit escbapper avec le reste du royaume, ou que l'accroissement de son gendre luy fust aussi suspect qu'aux autres. J'adjousteray encores icy que ledit duc de Mayenne n'a jamais désiré que l'autre prist pied au pais de Provence, luy ayant dès le commencement refusé un pouvoir pour y commander qu'il a long-temps poursuivy, et eust volontiers acheté et payé bien chèrement.
Après la prise de la ville de Noyon , ledit duc du May ne alla à lleims, et de là en Lorraine, tant pour conférer avec ledit duc des affaires publiques et de ce que luy avoit rapporté d'Espagne ledit président Janin , que pour recevoir des forces de cheval et de pied que le pape Grégoire quatorziesme envoyoit à son secours sous la charge de son nepveu, que l'on nommoit le duc de Montemartiano, Lesdites forces estoient composées d'environ mil hommes de cheval et quinze cens de pied italiens, et quatre mil Suisses. La cavalerie estoit mieux en oidre que le reste. Mais après avoir faict monstre et parade en l'armée dudit duc, elle se (leffit incontinent, et ne servit (juasi de rien. C'estoient toutesfois les forces avec lesquelles ils discouroient à Rome que Sa Majesté et ses serviteurs donneroient bien-tost (lu nez en terre, et que les bulles et fulmina-
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lions de Sa Saincteté apportées et publie'es par ledit Landriano dévoient estre exécutées.
Le Roy récent au mesme temps l'armée d'AUeraans que M. le vicomte de Turene avoit levée, et pour laquelle il avoit esté depesché l'année précédente, lors que Sa Majesté refusa la cessation d'armes que je poursuivois. Elle estoit forte principalement de cavallerie, avec laquelle Sa Majesté vint courir jusques auprès de Verdun , où les ducs de Lorraine et du Mayne estoient venus loger avec lesdites forces de Sa Saincteté, et quelques autres venans du Pays-Bas et de Luxembourg. Geste course fut sans effect de remarque.
M. le duc de Lorraine faisoit démonstration d'estre fort las de la guerre , et encores plus mal-content des Espagnols. Son pays estoit aussi merveilleusement ruiné, et parloit souvent des moyens de pacifier le royaume avec ledit duc du Mayne et nous, mais sans resolution : seulement ils promirent de ne traitter du gênerai l'un sans l'autre. Et d'autant que le roy d'Espagne avoit remis au duc de Parme l'accord et resolution de toutes choses, et que l'on estimoit qu'il entreroit bientost en France, M. de Lorraine envoya avec M. de Mayenne M. le comte de Vaudemont son fils , accompagné du sieur de Bassompierre , pour assister à la negotiation que l'on pretendoit faire avec luy, non, comme il disoit, en intention d'accorder ce que le roy d'Espagne desiroit, mais seulement d'entendre la proposition et les conditions d'icelle; car ledit duc de Lorraine faisoit démonstration d'estre fort contraire à ce dessein, et ne le pouvoir gouster aucunement, Neantmoins il soustenoit tousjours n'y avoir moven de traitter avec Sa Majesté tant qu'elle
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seroit de contraire religion, et estoit bien empesdié d'en trouver un bon entre ces deux extremitez.
Si tost que Sa Majesté se fut retirée du costé de Sedan, où elle fit le mariage de M. de Turene avec l'heritierede la maison, ledit duc du Mayne r'entra en France et se vint rendre à Montcornet, passant par Retel, oîi arriva ledit duc de Guise, accompagné de M. de La Chastre et de peu de noblesse, au regard de ce que l'on en esperoit.
La délivrance de ce prince avoit esmeu les cœurs et relevé l'espérance des zelez, lesquels jetterent incontinentle principal fondement sur luy, comme gens qui se lassoient dudit duc du Mayne, se promettant tout ce qu'ils desiroient, tout ainsi que s'ils eussent peu et deu disposer des volontez des plus grands princes, et les ranger à leurs opinions, tant leur ignorance estoit profonde et leur présomption extrême, comme sceut fort bien remarquer ledit sieur de La Chasti'e. De sorte qu'ils ne parloientplus dudit duc qu'en desdain : chose qui n'estoit désagréable à ceux qui desiroient la paix; car ils esperoient que leur insolence jointe au peu de compte que lesdits Espagnols faisoient de luy, et aumescontentement qu'ils avoient du succeds du voyage dudit sieur Janin, luy ouvriroicnt les yeux et le feroient résoudre de sortir des mains des uns et des autres. Sur cela Boucher, docteur en théologie, le sieur de Masparault et Senault arrivèrent audit lieu de Retel, envoyez par ceux de Paris avec des cayers et demandes qui presupposoient dcsja quelque changement ou malheur en laditte ville; car ils parloient insolemment, se pleignans de ce qu'on leur avoit esté le conseil gênerai de l'union et le seau, dont sous main ils accusoient
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ledit duc : et publiquement blasmerent ceux qui l'assistoient, au nombre desquels je n'estois pas espargné, ny ledit sieur président Janin, qui eu^ de grandes paroles avec eux. A la fin je fus appelle à la resolution de leurs demandes, où l'on eut assez de peine à les contenter. Ils estoient couvertement supportez des Espagnols, et sur tout duditdom Diego d'ibarra ; neantmoins ils ne rapportèrent que des responses générales: aussi ne leur en pouvoit-on donner d'autres sans faire tort au public, et sur tout à l'authorilé dudit duc, dont toutesfois ils firent contenance d'estre aucunement satisfaicts. Mais l'on apperceut bien-tost après qu'ils dissimuloient, voire qu'ils convoient quelque meschef; car messieurs Brisson, président, L'Archer conseiller au parlement, et Tardif, conseiller du Chastelet, furent pendus par ceux de leur caballe. Comme lesdits Boucher et Senaut estoient près de laditte ville ledit sieur de Masparault estant demeure' près dudit duc, l'on dit que leur dessein estoit de changer et cribler le parlement, et le dresser à leur mode, pour après disposer du nom et de l'authorite' d'iceluy contre ledit duc du Mayne , et mesme faire révoquer son pouvoir à l'arrive'e en France du duc de Parme, et après chercher un roy h leur poste; dont ledit duc de Mayenne eut le vent : ce qui le fit résoudre d'accourir en la ville pour chastier les mutins et renverser leurs desseins. 11 estoit à Laon quand il sceust ceste nouvelle; dont il fut fort troublé. Il avoit laissé l'armée audit Montcornet; et encores que ce coup l'eust picqué jusques au vif pour les susdites causes toutesfois son esprit fut agité de diverses considérations, et le veit-on en bransle de ne passer outre- mais 44- 16