AU ROY
frajenient héroïque ^ dont nous sommes tous inânienient tenus de louer ce grand donateur d'esprit, et le prier dévotement de tous nos cœurs qu'il luj plaise 'VOUS conserver, maintenir et augmenter en toute prospérité très -heureuse et lojigue 'vie. De Prostré Majesté,
SlHE ,
Le tres-devoiié orateur , tres-humble et tres'jidelle serviteur domestique ,
De 'vostre collège royal de Navarre , ce 8 décembre lÔOT.
Jr o^RCE QUE j'ay mis en lumière la chronologie septénaire de la paix sous le règne de nostre très-chrestien et très -auguste prince Henry iv, laquelle ne commence qu'en l'an 1698, aucuns seigneurs de qualité m'ont dit que je devois avoir commencé dez le jour qu'il succéda à la couronne de France, qui fut l'an 1589, ^^ qti'il estoit fort utile et nécessaire qu'auparavant d'avoir escrit le règne paisible d'un si grand roy, comme il estoit et est aymé de son peuple, les bénédictions, vœuset prières qu'ils font tous les jours pour sa prospérité , et combien il estoit aymé et honoré des roys et princes estrangers ses voisins, que je devois avoir escrit comme il a succédé à la couronne de France, les batailles qu'il a données, les rencontres, les sièges des villes, et bref tout ce qui s'est passé de plus remarquable en la chrestienté durant les neuf premières années de sOn règne, suivant l'ordre et pour précéder mon Histoire de la paix. Je leur dis que plusieurs roys et princes Se trouveroient offensez que j'entreprisse durant leur vie d'escrire comme la bonne ou mauvaise fortune les auroit traictez durant ceste dernière guerre civile. «Au contraire, me dirent-ils, il vaut mieux escrire la vraye histoire des bons roys et princes durant leurs vies, et comme ils ont esté traictez de la fortune (pourveu que ce soit sans flaterie), que non pas dé la publier après leur mort : car la passion
u38 AVANT -PROPOS.
d'aucuns historiens laisse à la postérité mille choses invente'es ausquelles les princes ne songèrent jamais, et quelquesfois oublient ou taisent par malice leurs plus beaux faicts. — Il est un peu dangereux, leur respondis-je encor, d'escrire l'histoire d'un prince ou d'un roy durant sa vie. — Non, non, me repartirent ils, nous sommes au temps de l'empereur Trajan, auquel Tacite dit qu'il estoit loisible de juger des choses passées ce qu'il en sembloit, et d'en dire son opinion. Vous sçavez que Tacite a escrit dans son Histoire et dans ses Annales plusieurs empoisonnements et cruautez abominables commises par les empereurs : vous estes exempt d'en escrire sous le règne de nostre roy, lequel a vaincu ses ennemis, tant subjects qu'estrangers, à guerre ouverte et l'espée à la main : jamais il n'a entrepris ny faict entreprendre par assassinat sur aucun de ses ennemis, quoy que ses ennemis ayent souvent attenté par poisons et assassinats sur sa vie. M Ainsi, estant presque contraint d'obeyr à leurs raisons, je leur monstray plusieurs mémoires que j'avois recouverts, et d'aucuns desquels je m'estois servy mesmes en mon Histoire de la paix; lesquels mémoires traictoient des dernières guerres civiles, depuis l'an iSSg jusques en l'an iSyS. Or tous ces mémoires estoient mis d'ordre selon leurs dattes : ils jetterent leur veuë dessus, et y passèrent une après-disnée. Après les avoir veus , aucuns d'eux, qui ont puissance de me commander, me firent promettre de mettre la main et composer la présente chronologie novenaire de l'histoire de la guerre sous le règne du roy Très-Chrestien de Brance et de Navarre Henry iv. Je l'ay faict par leur commandement, et non de ma volonté, sur l'asseurance qu'ils
AVANT - PROPOS. 23c)
m'ont donnée que le fruict et l'utilité en seroit grande , pource que les peuples de France ont très-bien receuilly, grâces à Dieu, mon Histoire, comme estant le tableau au vray de leur heureuse paix , et que voyant maintenant le tableau de leurs guerres civiles dans ceste présente histoire, qu'ils les joindroient ensemble, pourvoir, commedans un bouclier d'Achiles, la guerre €t les maux qu'ils ont enduré , avec la paix et les fruicts d'icelle dont ils jouyssent à présent.
Avant que de me resouldre d'entreprendre cest ceuvre , j'ai preveu que les uns en feroient une soitè de jugement, et les autres au contraire; ainsi qu'il advient d'ordinaire en un royaume où la plus grand part soustient la religion ancienne, et qu'il y en a d'autres qui ont des opinions nouvelles : mais ce qui m'a le plus confirmé de continuer mon dessein, a esté pour faire voir à la postérité combien sont pernicieux et dommageables les guerres civiles, et combien peu d'occasion a fait de grands maux, afin que les uns et les autres y pensans à bon escient soient sages à l'advenir.
« Le prétexte de la religion et le bien public n'est « pas chose nouvelle (dit l'autheur du Traictédes causes et raisons de la prise des armes f aie te en janvier iSSq, que l'on tient avoir esté faict par un grand prince trèscathoiique); « car si vous espluchez les histoires par « le menu, vous trouverez qu'une bonne partie des « grands princes s'en sont servis pour cuider parvenir K à leur but , et verrez qu'ils ont esté plus souvent sti- « mulez>et conduits de leur ambition et interest parce ticulier, que non pas de zèle qu'ils ayent eu à l'hon- « neur de Dieu , d'entreprendre la guerre contre les
« hérétiques et infîdelles. Je ne veux pas faire tort à « l'heureuse mémoire de ceux qui ont mérité telles « loiiangesj car, à la vérité, il y en a eu d'aucuns, par- « ticulierement nostre bon roy sainct Loys, qui quitta « les commoditez de son royaume pour aller recou- « vrer la Terre Saincte d'entre les mains des Sarrazins « et infîdelles, comme aussi firent les ducs, comtes, * barons et prélats qui se croizerent à la guerre faicte « contre les Albigeois , et dernièrement le roy de Poi • e tugal contre le roy de Fez. Mais au partir de là, l'on « en ti ouvera bien peu ausquels l'on ne remarque ft plus d'ambition en leur esprit que de zèle chrestien. jj
Voylà l'opinion de l'autheurde ce Traicté, qui , sans alléguer les histoires anciennes, cotte, pour preuve de son dire, les principales guerres advenues de son temps sous le prétexte de la religion, et de ce qui en est succédé. Il commence par l'empereur Charles le Quintj et dit qu'il n'eust jamais entrepris la guerre contre les princes protestans de la secte de Luther, s'il n'eust eu intention de rendre héréditaire en sa maison la couronne impériale ; mais que, comme il eut perdu l'espérance de parvenir à son dessein, il fit l'intérim tant préjudiciable à la religion catholique, et se rapatria avec les princes protestans par une ligue perpétuelle qu'il fit avec eux pour la maison d' Austriche. Ce qu'ayant faict , il se servit des princes de l'Empire et de leurs subjects jusques aux plus hautes charges de chefs d'armées, sans distinction de religion.
Que le roy Sigismond de Poulongne laissa introduire toute sorte d'heresie en son royaume. Guidant par telle division commander plus absolument en iceluy, auquel il semble que l'authorité royale soit res-
traincte par certaine forme de conseil d'evesques, palatins et chastelains qui doivent assister à faire les principalles resolutions extraordinaires.
Que le roy Henri vin d'Angleterre n'eust jamais embrassé l'heresie de Luther, si le Pape luy eust voulu permettre de répudier sa légitime femme.
«Mais, dit le mesme autheur, sans parler des princes circonvoisins, il ne faut que lire sans passion les histoires, tant d'une part que d'autre, de l'origine et continuation des guerres civiles de ce royaume. Les exécutions à mort que l'on y faisoit de ceux de la religion prétendue reforme'e alloient cesser sous la clémence du roy François n et la sage conduitte de la royne sa mère Catherine de Medicis ; dequoy les princes protestans estrangers et les cantons des Suisses de ladite religion, qui les avoient priez de les faire cesser, en avoient asseurance, lors que les autheurs de l'entreprise d'Amboise , qui estoient de ladite religion, que du depuis on appella huguenotte, vouloient se saisir dudit sieur Roy, et tuer les principaux qui estoient autour de luy, et qui le possedoientj d'autant que par le grand pouvoir qu'ils avoient avec le Koy, qui estoit jeune et aagé seulement de dix-sept ans, ils avoient esloigné non seulement ceux qui tenoient les premiers l'authorilé prez du feu roy Henry n son père, mais aussi tous messieurs les princes du sang, afin de posséder entièrement, non pas le Roy seul, mais tout son royaume. Mesmes peu après ils s'efiorcerent de vouloir faire tuer le roy de Navarre, et faire trancher la teste à M. le prince de Conde' son frère, avec intention de ruiner leurs maisons : ce qui n'advint pour la subite mort dudit sieur Roy à Orléans, auquel son frère Char- 38. 16
2/|.a AVANT -PROPOS.
les IX, aagé de dix ans, succéda. Et lors le gouvernement de la Cour se changea , car ceux qui possedoient François ii furent contraints de se retirer de la Cour mal contens. »
Ce n'est icy mon subject de descrire quel fut le règne du dit roy Charles ix , les histoires font assez de mention que la royne Catherine sa mère fut régente au commencement de son règne 5 que le roy de Navarre, père du roy Très-Chrestien qui règne à présent, prit la charge du maniement des alFaires de la guerre comme premier prince du sang ; et les autres princes du sang, et ceux qui avoient esté respectez du temps du roy Henry 11, prirent aussi la place de ceux qui avoient gouverné François 11; lesquels, sevoyans hors de la Cour, ne cessèrent de chercher les moyens possibles de rentrer au mesme degré où ils avoient esté , employans pour cest efFect le légat du Pape et l'ambassadeur d'Espagne : puis ils fu ent naistre tant d'occasions par le moyen du colloque de Poissy, qu'ils furent rappeliez en Cour, dont M. le prince de Condé adverty , qui ne pouvoit oublier qu'ils l'avoient voulu faire mourir, s'en trouva scandalizé (laissant à part le meurtre de Vassy, contre la liberté de l'edict de janvier) ; ce qui fut cause que luy, l'admirai de Chastillon , et plusieurs autres qui s'estoient déclarez de la religioQ nouvelle, entendans qu'ils revenoient, se retirèrent de la Cour, s'en allèrent à Orléans, et y firent amas de gens de guerre : dont s'en est ensuivy tant de sang respandu en plusieurs battailles données.
Les desseins qu'ils eurent, tant d'un party que d'autre, à se saisir du Roy et de la Royne sa mère, pour estre maistres de la Cour, sont contenus assez au long
dans les histoires de ce temps-là, où plusieurs mesmes ont dit qu'aucuns d'entr'eux avoient résolu de les tuer, et principalement la Royne mère, jusques entre les bras du Roy son fils : mais elle sceut si dextrement se conduire, favorisant, tantost les uns, lantost les autres, qu'elle le rendit majeur: de quoy elle a eu un grand honneur de s'estre desvelope'e de tant de pièges dont on l'avoit environne'e, ayant garenty le Roy son fils de perdre la vie et la couronne.
Le chef des catholiques, qui estoit le duc de Guyse, fut tué devant Orléans, et du depuis n'y eut plus de chef de ce party autre que le Roy. M. le prince de Condé, chef des huguenots, fut tué à la journée de Bassac; après luy, l'admirai de Chastillon fut le seul chef par effect des armées de ce party là, lequel fut depuis tué à la Saint-Berthelemy. Pour quoy il fut tué, on le peut voir dans plusieurs historiens.
Mais il advint à ce roy qu'après le siège de La Rochelle, et le partement de M. le duc d'Anjou, esleu roy de Pologne, qui s'en alla prendre possession dudit royaume, que soudain il se fit par les plus grands de France une telle entreprise contre sa personne, qu'elle cuyda venir à effect à Sainct Germain en Laye, dont il commença à faire faire de grandes exécutions; mais ce roy s'estant retiré peu après au bois de Vincennes, y mourut.
Son frère le roy de Pologne luy succéda; mais estant en Pologne, si la Royne sa nrere n'y eust sagement pourveu, les remuements qui se firent lors en France, tant par aucuns catholiques que par les huguenots, sans doute on luy en eust empesché l'entrée à son retour.
En retournant en France, passante Vienne en Anstriche, l'empereur Maximilian luy donna conseil de donner la paix à son peuple, et ramener les desvoyez par douceur : les Vénitiens luy en dirent autant, comme aussi fit le duc de Savoye; mais, arrive' à Lyon en intention de suivre leur advis, les ennemis de la maison de Montmorency eurent tant de pouvoir prez de luy^ que M. le mareschal d'Amville , se voyant hors d'espoir d'entrer en sa I)onne grâce, entra en une ligue offensive et deffensive avec les huguenots qui tenoient quelques villes en son gouvernement de Languedoc; si bien que la guerre recommença, tant contre luy que contre les huguenots ; et peu après, M. le duc d'Alençon, frère de Sa Majesté, se relira de la Cour avec plusieurs seigneurs, practique' par ledit sieur mareschal d'Amville; et, prenant le nom de mal-contents, se joignirent avec les huguenots, aucuns desquels commencèrent lors à escrire autrement qu'ils n'avoient parlé par le passé, et Hottoman, jurisconsulte, dans sa Gaule française , entreprit d'escrire « que le peuple il françois avoit eu une souveraine authorité non-seu- <f Icmcnt àeslire leursroys, maisaussià répudier lesfils fc des roys,et eslire des estrangers : » et dit sur ce suhject plusieurs choses, loiiant les peuples qui brident la licence de leursroys et les mènent à la raison. 11 se jette , après plusieurs discours, coiitre la régence des rojnes mères des rojs : ce qu'il faisoit à cause que ]a Royne niere avoit esté déclarée régente en attendant le retour du roy de Polongne son fds; bref, il s'escrima des histoires anciennes à droict et à revers, selon sa passion. Ce livre fut aggreable à quelques reformez et h quelf]ues catholiques unis, lesquels n'asjiiroirnt qu'à la
nouveauté, et non pas à tous. Je laisseray à juger donc au lecteur qui a leu les histoires, et veu les mémoires qui furent imprimez en ce temps là, si ces guerres là se faisoient pour le bien public et pour la religion, ou pour l'interest particulier de tant de grands qui prirent lors les armes.
Ainsi le commencement du règne de Henry m fut plein de troubles, de guerres et de confusions. Les catholiques mal-contans furent cause que les huguenots reprinrent pied en Poictou et en beaucoup d'autres provinces, et que leur party se releva et renforça : l'armée des reistres que le duc Jean Casimir, de la maison des comtes palatins du Rhin, amena en France à la diligence de M. le prince de Condé , fut cause de la paix faicte l'an 15^6, par laquelle les huguenots curent un edict fort advantageux pour eux. Cet edict fut le prétexte d'une ligue que firent plusieurs princes et seigneurs catholiques, de laquelle, bien que le chef ne fust nommé, si estoit-ce en elFect le duc de Guyse, (ils aisné de celuy qui avoit esté le chef des catholiques au commencement du règne du roy Charles, et qui avoit une grande créance parmy les catholiques, pour les beaux exploicts militaires dont il estoit venu heureusement à bout. Si ces princes là firent bien de faire ceste ligue, et s'ils n'avoient autre interest que la religion et le bien public, j'en laisseray juger à ceux qui liront ce qui en est advenu depuis.
Quant aux huguenots, M. le duc d'Alençon n'eu fut que peu de temps comme chef, car, aussi tast que le roy de Navarre se fut retiré de Paris et de la Cour vers Saumur, toute la noblesse de ce party là l'y vint trouver, où il reprint la qualité de leur chef;
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ce qui fut une des occasions que peu après Monsieur, f Vere du Roy, se rapatria avec son frère : et peu après l'edict de paix estant rompu , il fit une assez rude guerre aux huguenots de La Charité' et à ceux d'Yssoire. Mais la paix fut encore peu après refaicte à Poictiers l'an 1677 ; car le Roy recognut lors qu'il auroit plustost la fin de l'heresie par la paix que par la guerre , bien que Monsieur, son frère, Tasseurast d'aller combattre le roy de Navarre, avec espérance de le ruyner: ce que Sa Majesté jugea ne luy avoir esté proposé par ledit sieur duc son frère que pour venir à bout de ses desseins particuliers. Rref, le Roy aima tant la paix, qu'en l'an i58i il l'eut entière par tout son royaume, après avoir retranché beaucoup de choses en l'edict qu'il avoit donné aux huguenots l'an 167 6. Il commença deslors à faire tenir des grands jours, auxquels par la justice il faisoitpunirles mauvais, et asseuroit les bons.
Mais le Roy ayant espousé une chaste et. vertueuse princesse, n'ayant point d'enfans d'elle après quelques années (ju'il fut marié, un bruit courut comme asseuré qu'il n'en auroit jamais : ce ne furent plus que nouveaux desseins. Beaucoup de seigneurs, tant d'une que d'autre religion , pour l'espérance future, suivirent Monsieur, frère du Roy, comme successeur de la couronne, et le conseillèrent d'aller en Flandres, où le prince d'Orenge et les eslats des Pays-Bas l'appelloient. Mais le Roy pensant l'en destourner, et se voyant menacé d'une guerre dans son royaume, ne voulant qu'il luy donnast occasion de faire autre guerre ou remuement , fut contraint de le laisser aller en Flandres.
Pendant qu'il se prépara pour y aller, et durant le
temps qu'il y fut, le roy de Navarre se contint, comme chef des huguenots, en son devoir , sans rien remuer, lladvertit le Roy des ofl'resde deniers que le roy d'Espagne luy faisoit s'il vouloit faire la guerre en France, luy promettant de luy ayder à se rendre maistre de la Guyenne. Cest advis fut aggreable à Sa Majesté, qui l'asseura de son amitié pourveu qu'il demeurast en paix, ce qu'il fit. Aussi, sur ce que aucuns des huguenots avoient envie de faire un prince protestant allemand leur protecteur, et luy fournir par an certain nombre de deniers pour un entretien ordinaire de plusieurs colonels et capitaines, afïïn de tirer du secours d'Allemagne quand ils voudroient , on donna advis audit sieur roy de Navarre de n'endurer qu'autre (|ue luy se dist chef ou protecteur des huguenots : il practiqua en cela le conseil de la Royne mère ; ce que le Roy encor trouva bon.
Au contraire, le duc de Guise , chef secret de la ligue des catholiques, practiqua fort avec le roy d'Espagne , dont le dessein estoit de tascher à faire brouiller en France pour destourner Monsieur d'aller en Flandres, et ce sans en advertir le Roy, comme fit le roy de Navarre ; dont depuis il ne luy porta plus de ]jon œil. Et aucuns ont escrit que si Monsieur, frère du Roy, ne fust point mort à son retour de Flandres si tost , que le duc de Guise n'eust eu d'autre soucy qu'à se deffendre de luy.]
Après ceste mort, qui fut en juin i584, le duc de Guise fit semblant d'en vouloir aux ducs de Joyeuse et d'Espernon , les deux favorits du Roy. Il se vid lors plusieurs vers et pasquils contre les mignons, qui est la première fleur que les malcontents jettent d'ordi-
naiic. Mais huict mois après, qui fut sur la fin de février i585 , il se mit en armes, et ceux de sa ligue surprirent plusieurs places , et ce sur plusieurs prétextes , toutesfois sans aucune raison apparente , bien qu'ils n'eussent que la religion et le bien public en leurs bouches.
Pour la religion catholique , le roy Henry m estoit un prince si devôt et ennemy du tout de l'he^ resie, qu'il ne voulut jurer aux Polonois, lors qu'il fut sacre' et couronne', les articles nouveaux qu'ils avoient dressez, portans liberté' de conscience à tous les habitans dudit royaume ; et bien qu'il fust contrainct, peu après son advenement à la couronne de France , de donner aux huguenots un edict très advantageux,luy, qui plus qu'homme de son royaume leur avoit fait la guerre, et ne les avoit pu faire changer d'opinion par la force, se proposa de le faire par la paix , dont il fust venu à bout, ainsi qu'il y en avoit bien de l'apparence j car,lors que ledit duc de Guise, comme chef de la ligue des catholiques, prit les armes en plaine paix contre luy, sur le prétexte de faire la guerre aux hérétiques, il n'y avoit point vingt ministres en toutes les provinces qui sont entre la Loire et la Flandres , qui est la moitié de la France. Nul de ceste religion n'estoit plus pourveu aux offices , grades et dignitez ; les ministres mesmes n'escrivoient plus. Le roy de Navarre, bien qu'il fust de ceste religion, desiroit du tout de rentrer aux bonnes grâces de Sa Majesté, et en bref le fust venu trouver. La ruine donc de l'heresie estoit la paix que ce bon roy avoit donnée à ses subjects. La ligue des catholiques ne trouva ]jon ceste procédure ; elle voulut que le Roy y appliquast le fer et le feu , et
le contraignit de rompre la paix , et entrer en guerre, •en laquelle, comme il se peut voir en la présente histoire que j'ay descrite, ce bon roy et la plus part des principaux chefs de ceste ligue sont morts ; ce qui a apporté à la France une extrême désolation , et ruyne au peuple , au lieu du soulagement que lesdits priiKies de la ligue promettoient luy donner par le manifeste de la prise de leurs armes, qu'ils disoient n'estre que pour le bien public.
Ceste guerre aussi a esté une guerre d'Estat et non pas une guerre pour la religion 5 et bien que les papes s'en soient meslez, il se pourra cognoistre qu'ils ont esté très mal informez de Testât des affaires de la France parles chefs de la ligue, et qu'ils ont esté comme contraints par le roy d'Espagne de suivre sa volonté.
Mais à quel propos, pourront me dire quelques-uns, de remémorer à présent tout ce que les roys Très Chrestiens Henry m et Henry iv ont faict contre les princes de la ligue des catholiques leurs su])jects? c'est un faict passé : par la paix il est dit qu'il ne s'en faut plus souvenir. H est vray; mais il n'est pas deffendu de laisser par escrit à la postérité comme ces choses sont advenues : car ces princes, et les peuples qui se sont rebellez contre leurs souverains , ne le dévoient faire s'ils ne vouloient qu'on le dist. Ils ne le dévoient eux-mesmes dire et faire publier s'ils ne vouloient que la postérité le sceust. La postérité a besoin de sçavoir comme ces choses sont advenues; car, sous ombre d'estre papes, roys, princes, evesques ou docteurs, il n'est pas licite de faire choses indécentes. Tous zèles ne sont pas bons : la saincte Escriture n'advouë ceux qui sont inconsiderez, outrecuidez et désespérez, car
5t5o AVANT -PROPOS.
Dieu faict ses merveilles luyseul, et a ses jugemens à soy propres.
Aucuns docteurs de la maison de Sorbonne et des autres maisons de la Faculté, qui durant ces troubles ont fait les zelez, lesquels je nomme en mon Histoire, n'en doivent estre fascliez, car je n'ay eu intention de les blasmer, ny personne quelconque, n'ayant aucune affection particulière, sinon d'avoir escrit au mieux qu'il m'a esté possible la vérité de ce qui s'est passé durant ces derniers troubles. Et si je dis qu'aucuns d'eux ont mal faict, ils s'en doivent corriger à l'advenir, et croire tousjours les plus anciens docteurs de la Faculté^ lesquels jamais n'ont consenty à tout ce qui s'est fait contre le roy Henry m. S'ils eussent bien pris les sages remonstrances que le docteur Camus, doyen de ladite Faculté, le syndic d'icelle Faber, et le pénitencier, leur ont plusieurs fois faictes, comme aussi ont faict les docteurs Chavagnac, curé de Sainct Supplice, et Faber, curé de Sainct Paul, et plusieurs autres des plus anciens, entre lesquels estoit le bon et vieil docteur Poictevin, qui, en plaine assemblée et congrégation de la Faculté, quand il y en eut de si furieux et insensez que de proposer que Jacques Clément, meurtrier du roy Henry m, estoit martyr, il s'exclama leur disant : Nunquam nunquam auditmn est homicidam esse martjrem (0: ils eussent, dis-je, mieux fait que de soustenir leurs faulses propositions, et entretenir le peuple en leur rébellion.
Mais comme j'ay dit qu'ils avoient mal faict, je dis aussi que messieurs les cardinaux, evesques, prélats, docteurs et autres ecclésiastiques qui ont tousjours
(0 On n'a jamais oui dire qu'un assassin fût martyr.
suivy lesdits sieurs roys, ou qui depuis les ont esté trouver, et principalement ceux qui, à la conversion de Sa Majesté à présent régnant, sortirent de Paris pour ce subject sans crainte du péril , comme fit M. Benoist, à présent doyen de la Faculté et confesseur du Roy , avec les autres docteurs, sont dignes d'une loiiange immortelle pour le grand bien qu'en a receu depuis la chrestienté.
Je ne puis aussi finir cest avant -propos sans dire qu'il y a eu six grands personnages qui méritent toute loiiange, honneur et gloire de tous les François, pour ce que, sous la bonne conduitte de Sa Majesté, ils ont esté les principaux instruments de remettre la France en la paix dont elle jouyt : sçavoir, trois grands prélats, deux grands ])rinces et un marquis.
Les prélats sont M. le cardinal de Gondy, qui a esté comme l'evangeliste du bon-heur dont finalement M. le cardinal du Perron a emporté le prix; et ce n'eust esté rien des deux, sans messire Pxegnaut de Beaune, archevesque de Bourges (qui est decedé arclievesque de Sens), lequel receut le Roy en l'église nonobstant tout ce que fit et dit le cardinal de Plaisance et tous les ennemis de Sa Majesté qui estoient dans Paris, lesquels envoyèrent un jeune garson (qui ne put estre recognu pour sa subite esvasion) à Sainct Denis luy jetter un billet qui prohiboit à tous ecclésiastiques de recevoir le Roy en l'église : lequel billet fut trouvé sur sa chape au mesme temps que le Roy entroit à l'église pour y faire sa protestation d'y vivre et d'y mourir ez mains dudit sieur archevesque. Mais ores que la lecture de ce billet rendit comme esbays beaucoup des ecclésiastiques assistans qui s'en remi-
rent à sa discrétion , il leur dit : « Ne voyez vous pas « que c'est une simple escriture privée qui n'est en « forme, et laquelle vient de la part des ennemis de Sa « Majesté, qui veulent empescher le bon-heur de la <c France? quand ceste escriture seroit en forme, elle « ne vient en temps deu. » Aussi ce prélat ne laissa pour ce billet de recevoir Sa Majesté en l'église. Et de dire icy le bien que la France en a depuis receu^ il est impossible.
Les princes sont feu M. le duc de Nevers et M. le duc de Luxembourg, lesquels ont esté par le commandement de Sa Majesté vex^s les papes Sixte v et Clément VIII, et les ont instruits vifvement de leurs chai' ges (aussi sont ils dignes de perpétuelle louange), et avec eux M. le marquis de Pisani, qui leur a, comme l'on dit, rompu la glace devant eux.
Pour fin de cest avant-propos je diray que, pour ce que l'histoire est la maistresse de la vie, j'ay tasclié de reciter au vray les choses comme elles sont advenues : si je m'estois mesconté en quelque passage, je prie ceux qui le sçauront m'en advertir en particulier , ce que j'auray très-aggreable pour les en remercier ; car mon désir n'est que de profiter à la postérité, afiin que si les François tumbent à l'advenir en pareils troubles (que Dieu ne veuille par sa grâce), que ce qui est advenu de nostre temps leur serve d'exemple. Adieu.
1 ouTEs les guerres civiles advenues en France depuis l'an 1 56o , qui commencèrent à Amboise , ont esté entreprises , tant par les catholiques que par ceux de la religion prétendue reforme'e ( qui furent deslors appeliez huguenots), sur ces beaux et spécieux prétextes de la manutention de la religion , et pour le bien public.
La fin et le commencement de chacune guerre, et les edicts de pacification qui ont esté faicts, sontescrits dans plusieurs histoires et mémoires qui deslors en furent publiez, tant d'une part que d'autre : ce n'est pas aussi mon dessein de les reciter icy ; mais , affin de donner à cognoistre quel estoit Testât de la France au commencement de l'an iSSq ( qui est l'année en laquelle Henry iv succéda à la couronne de France par la mort de Henry m ) , et aussi afTin de pouvoir mieux remarquer les choses plus mémorables advenues par tout le monde pendant les neuf années de guerre qu'il a eues, tant avec aucuns de ses subjects de la religion catholique romaine, lesquels avoient faict une ligue ensemblement, et ne luy vouloient obeyr sous prétexte qu'il estoit de la religion prétendue reformée, que aussi contre le roy d'Espagne Philippes ii qui les sui>portoit (•), il est très-nécessaire, pour ce regard, avant que d'entrer en matière, de sçavoir la nais-
(ï) Qui les siipportoil : cpii les soutenoil.
sance de ceste ligue, et pourquoy et comment elle fut faicte.
Ceste ligue donc que firent aucuns catholiques en France (de laquelle nous entendons parler) , fut faicte à Peronne(0 l'an 1576, par aucuns princes, seigneurs et gentils-hommes catholiques faschez de ce queleroy Henry m avoit pacifié les troubles pour la religion en son royaume, permettant à ceux de la religion prétendue reformée le libre exercice de leur religion, les déclarant capables de tenir estats en toutes cours souveraines, leur ayant laissé huict villes pour leur seureté, et desadvoûant ce qui s'estoit passé en la journée Sainct Barthélémy 1572.
Or, afïin que l'on cognoisse mieux l'intention des princes et seigneurs catholiques qui firent ceste ligue, en voicy les articles , qui furent deslors imprimez et envoyez par toute la chrestienté.
Au nom de la Saincte Trinité, Père, Fils et Sainct Esprit, nostre seul vray Dieu, auquel soit gloire et honneur.
I. L'association des princes, seigneurs et gentilshommes catholiques doit estre et sera faite pour establir la loy de Dieu en son entier, remettre et retenir le sainct service d'iceluy selon la forme et manière de la saincte Eglise catholique , apostolique et romaine, abjurans et renonçans tous erreurs au contraire.
(») fut J'aide à Peronne. Jacques d'Huraières, gouverneur de Péronne, fut d'abord le chef apparent de cette ligue que la maison de Guise avoit provoquée.
INTRODUCTION. a55
II. Pour conserver le roy Henry troisiesme de ce nom, par la grâce de Dieu, et ses successeurs roys Très-Chrestiens, en Testât, splendeur, authorité, devoir, service et obeyssance qui luy sont deus par ses subjets, ainsi qu'il est contenu par les articles qui luy seront présentez aux estats, lesquels il jure et promet garder à son sacre et couronnement, avec protestation de ne rien faire au préjudice de ce qui sera ordonné par lesdicts estats.
III. Pour restituer aux provinces de ce royaume et estats d'iceluy les droits, prééminences, franchises et libériez anciennes, telles qu'elles estoient du temps du roy Clovis , premier roy chrestien , et encores meilleures et plus profitablement si elles se peuvent inventer, sous la protection susdite.
IV. Au cas qu'il y ait empeschement, opposition, ou rébellion à ce que dessus, par qui et de quelle part qu'ils puissent estre, seront lesdits associez tenus et obligez d'employer tous leurs biens et moyens, mesmes leurs propres personnes, jusques à la mort, pour punir, chastier et courir sus à ceux qui les auront voulu contraindre et empescher, et tenir la main que toutes les choses susdites soient mises à exécution realement et de fait.
V. Au cas que quelques-uns des associez, leurs subjects, amis et confederez fassent molestez, oppressez, et recherchez pour les cas dessusdits, par qui que ce soit, seront tenus lesdits associez employer leurs corps, biens et moyens pour avoir vengeance de ceux qui auront faict lesdites oppresses et molestes, soit par la voye de justice ou par les armes, sans nulle acception de personnes.
VI. S'il advenoit qu'aucun des associez, après avoir fait serment en ladite association, se vouloit retirer ou départir d'icelle sous quelque prétexte que ce soit ( que Dieu ne vueille ), tels refractaires de leurs consentemens seront offensez en leurs corps et biens, en toutes sortes qu'on se pourra adviser, comme ennemis de Dieu, rebelles, et perturbateurs du repos public, sans que lesdits associez en puissent estre inquiétez ny recherchez , soit en public ny en particulier.
VII. Jureront lesdicts associez toute prompte obéissance et service au chef qui sera député, suivre et donner conseil, confort et ayde, tant à l'entretenement et conservation de ladite association, que ruyne aux contredisans à icelle, sans acception ny exception de personnes : et seront les defaillans et dilayans punis par l'authorité du chef et selon son ordonnance, à laquelle lesdits associez se soubsmeltront.
VIII. Tous catholiques des corps des villes et villages seront advertis et sommez secrettement par les gouverneurs particuliers d'entrer en ladite associalion, fournir deuëment d'armes et d'hommes pour l'exécution d'icelle, selon la puissance et faculté de chacun.
IX. Que ceux qui ne voudront entrer en ladite association seront reputez pour ennemis d'icelle, et poursuivables par tontes sortes d'offences et molestes.
X. Est deffendu ausdits associez d'entrer en débats ny querelles l'un contre l'autre sans la permission du chef, à l'arbitrage duquel les contrevenants seront punis, tant pour la réparation d'honneur que toutes autres sortes.
INTRODUCTION. sS^
XI. Si pour fortification, ou plus grande seureté desdits associez , se fait quelque convention avec les provinces de ce royaume, elle se fera en la forme dessusdite et aux mesmes conditions, soit que ladite association soit poursuivie envers lesdictes villes ou par elles demandée , si autrement n'est advisé par les chefs.
XII. Je jure Dieu le créateur, touchant cest évangile, et sur peine d'anatematization et damnation éternelle, que j'ay entré en ceste saincte association catholique selon la forme du traicté qui m'y a esté leu présentement, loyaument et sincèrement, soit pour y commander ou y obéir et y servir, et promets, sous ma vie et mon honneur, de m'y conserver jusques à la dernière goutte de mon sang, sans y contrevenir ou me retirer pour quelque mandement, prétexte, excuse ny occasion que ce soit.
Voilà des articles qui contiennent de spécieux prétextes. Le tiltre porte le nom de la Saincte Trinité : le premier article est pour reslablir la loy de Dieu et maintenir l'ancienne religion; le second est pour conserver les roys de France en leur estât, splendeur et authorité; et le troisiesme est pour restituer au peuple de France ses libertez et franchises. La suitte de cette histoire monstrera ce qui en est advenu : mais deslors plusieurs grands personnages, de la religion catholique mesme, cogneurent bien que soubs ces articles il y avoit quelque chose de caché qui n'appoi teroit en France que des troubles et divisions.
La première de leurs raisons estoit que toute ligue et association offensive et deffensive ne se devoit faire 318. 17
qu'entre princes souverains, et au contraire qu'en ceste ligue tous les princes et seigneurs catholiques qui l'avoient faicte estoient tous subjects du Roy, voire d'un roy très-catholique et en la fleur de son aage, et qu'ils la faisoient sans sa permission ny son consentement.
La seconde, qu'il y a voit plusieurs choses dans les articles de ceste ligue qui, au lieu de conserver les rojs en leur estât y splendeur et authorité,, tendoient plustost à sapperl'authorite' royale, comme il se voyoit en la fin du second article, avec protestation de ne rien faire au préjudice de ce qui seroit ordonné par les dits estais : qui seroit par ce moyen faire l'assem- Ijle'e des estats en France résolutive, et rendre le roy subject à ce qu'ils resoudroient et ordonneroient : ce que voulant efTectuèr aucuns des chefs de ceste ligue, il leur a cousté la vie, ainsi qu'il sera dit cy après ; qar toute assemble'e d'estats en France n'a jamais rien résolu ny ordonné, ains seulement debberé entr'eux leurs requestes et cayers , qu'ils ont présenté en toute humilité au Roy pour en ordonner avec son conseil ce qu'il trouveroit estre bon et juste. Lesroysde France ne sont esleus comme les roys de Pologne et les autres princes qui jurent en leur eslection de garder les loix faictes par ceux qui les ont esleus, mais au contraire ils ont la supresme et absolue authorité sur leurs peuples : de leur volonté dépendent toutes les délibérations de la paix et de la guerre, les imposts et les tributs, la concession des bénéfices, et la distribution des offices, gouvernements et magistrats. Aussi sont ils roys du premier royaume de la chrestienlé,tant en dignité qu'en puissance : en dignité, ils ont esté tous-
IWTRODUCTIOir. 259
jours libres dez leur commencement, et n'ont jamais recogneu l'Empire comme la Pologne et la Bohême , ny n'ont recogneu aussi tenir du Sainct Siège comme l'Angleterre et Naples. La France est le plus ancien royaume de tous les royaumes qui soient aujourd'huy en estre, pour ce qu'il a eu son commencement plus de quatre cents ans devant la nativité' de nostre Seigneur Jesus-Christ, et a esté le premier de tous les royaumes quia secoiié le joug de l'empire romain, le premier qui a accepté la foy chrestienne , d'oii ses roys ont eu le nom de premiers fils de l'Eglise , et pour les biens qu'ils ont faicts au Sainct Siège ils ont eu le nom de très-chrestiens. Aussi sont-ils les premiers roys clirestiens qui, comme les roys des Hebrieux, ont esté oingts et sacrez de l'huille de la sacrée ampoulle qui est venue du ciel, laquelle se garde encores jusques à présent à Reims. Pour toutes ces choses les roys de France ont tousjours tenu le premier lieu de dignité entre les roys chrestiens sans contredit. Et combien que le roy d'Espagne pense avoir raison de l'y contredire pour le grand nombre de royaumes, pays et seigneuries qu'il possède, il n'a toutesfois point de raison de se l'attribuer ou prétendre ; car il n'a aucun royaume qui puisse estre comparé à la France, tant pour la splendeur de sa noblesse, pourses glorieux tiltres, que pour la renommée de son antiquité ; aussi que tous les royaumes qu'on appelle Espagne, qui sont Castille, Léon, Vallence et autres, ne sont d'ancienneté que simples gouvernements et toparquies.
La troisiesme raison qu'ils disoient estoil que tous les articles depuis le quatriesme jusques à la fin, n'estoit qu'une instruction pour faire rebeller le peuple contre
26o INTRODtJCTION.
le Roy, et troubler son Estât; et que le serment de ceste ligue, pour ohejr au seul chef d'ic elle , estoit le moyen de faire croire au peuple qu'il pouvoit prendre les armes contre Sa Majesté', s'il s'opposoit à leur ligue, ainsi qu'il est contenu au cinquiesme article, (jue tous les associez seront tenus employer leurs corps, biens et moyens j pour auoir vejigeance de ceux qui les auront molestez :, soit par la voye de justice ou par les armes , sans nulle acception de personnes .
La quatrième : Jureront lesdits associez touteprompte obejssance et service au chef qui sera député ^ et se soubsmettront d'estre punis par^ son ordonnance. Ils remarquoient en ce septiesme article autant de monopoles et rebellions qu'il y avoit de mots , veu que l'obeyssance, le service et la punition des subjects sont deuës et appartiennent au roy seul.
La cinquième : que le huictiesme article, contenant d' advertir secrettement les gouverneurs particuliers d'entrer en ceste ligue ^ et contribuer hommes et deniers, estoit une conjuration toute apparente , veu que les subjets qui pratiquent des gens de guerre et lèvent argent sans commission, ny sans la permission du prince souverain, sont criminels de leze-majesté.
Ainsi les articles de ceste ligue furent dez le commencement si bien espluchez, que l'on n'y trouva presque mot qu'il n'y eust à redire , et sur tout de ce qu'il n'y avoit point de chef nommé , mais qu'il seroit député.
Si tost donc que le traicté de ceste ligue fut fait, ils envoyèrent l'advocat David à Rome avec des meiXioires pour faire trouver aggreable au pape Grégoire xm les articles susdits^ mais il fut tué en che-
luiii, et ses mémoires pris furent depuis imprimez, qui ne contenoient en eli'ect qu'à subvertir et changer Testât de la France.
Par autres voyes le Pape receut advis de ceste ligue, les articles luy en furent présentez. Le sieur Terracina luy desdia mesraes lors un discours sur les affaires de France où il luy disoit qu'il ne convenoit plus au roy de France, ou à qui que ce fust, d'user de pieté, soit en la vie, soit aux biens des hérétiques, ains qu'il les failloit cruellement chastier et combattre jusques à guerre finie, ruyner et abbatre leurs chasteaux, démanteler les villes qui estoient à leur dévotion, et qui les suivoient, et que Sa Majesté les devoit faire condamner au supplice puis qu'ils l'avoient ofTensé, et priver leurs successeurs de tous estats, honneurs et dignitez} par ce moyen que les hérétiques seroient du tout exterminez, avec leurs détestables pensers et leurs cruelles entreprises. Tous ces discours cy dessus ne peurent persuader au Pape d'advoiier une telle ligue } et quoy qu'on luy remonstrast que l'on commenceroit à faire desnicher les huguenots d'autour de son comtat d'Avignon, et les chasser du Dauphiné, qui estoit un grand fruict pour le Sainct Siège , il jugea tousjours que ce n'esloit qu'un prétexte, et que les chefs de ceste ligue avoient d'autres desseins particuliers qui n'estoient contenus dans le traicté de leur association, et ne voulut jamais l'approuver.
Aussi le roy Henry m eut advis des pratiques de ceste ligue : il la jugea deslors très-dangereuse pour son Estât; mais il a este' trompé à toutes les deux fois qu'il a pensé qu'en assemblant les estais de France il s'y trouveroit plus de députez qui demanderoient plus*
26a INTRODUCTION.
test la paix que la guerre qui estoit un remède trèsviolent et extraordinaire, lequel en guarissant une playe en refaisoit d'autres.
A la première fois doncques qu'il assembla les estats à Blois Tan iSyy, aucuns députez qui estoient desjà entrez en cestè ligue pratiquèrent si bien les autres, que les plus de voix d'entr'eux s'accordèrent de supplier Sa Majesté de faire la guerre à l'heresie.
Quelques articles du dernier cdict de pacification qui semblèrent au Roy devoir estre retranchez, l'y firent résoudre. Deux armées se levèrent; M. le duc d'Anjou, frère du Roy, fut chef de l'une; il la mena à La Charité sur Loire, qu'il réduisit en l'obeyssance de Sa Majesté, et de là alla à Yssoire, qu'il print. De l'autre armée M. le duc de Mayenne fut le gênerai : la prise de Broiiage fut le plus beau de ses exploicts.
Quelque guerre qu'il y ait eu en France, il y a tousjours eu quelques negotiations de la paix. Le Roy voyoit que ceste guerre alloit prendre un long traict. Il faict sonder les huguenots pour quitter quelques articles du dernier edict de pacification; il les trouva disposez à sa volonté : ce qui apporta le cinquiesme edict donné à Poictiers au mois de septembre 1577, par lequel la paix fut accordée, avec la liberté de conscience, à ceux de la religion prétendue reformée, toutesfois avec quelque retranchement d'articles du dernier edict.
Cest edict ne fut encores entretenu pour les prétentions d'aucuns particuliers qui n'en recevoient ce qu'ils s'en estoient promis, si qu'il y euttousjours quelques troubles en diverses provinces : la conférence de Nerac en appaisa quelques uns, et celle de Flex résolut
INTRODCCTIOIf. a63
tout à fait la paix , qui fut observée entièrement par toute la France l'an i58i.
Monsieur, frère du Roy, qui estoit lors le seul presumptif héritier de la couronne, alla d'un costé faire un voyage en Flandres, où ceux qui avoient envie de remuer les mains, tant d'une que d'autre religion, l'accompagnèrent. De son voyage, son entrée et sa sortie, plusieurs en ont escrit, où on peut veoir ce qu'il y fit, comme aussi de celuy de M. de Strossy, qui alla mener une petite armée en Portugal pour soustenir le droict qu'y pretendoit la Royne mère (0 Catherine de Medicis. Leurs entreprises à tous deux n'eurent le succez qu'ils desiroient ; car ledit Strossy mourut de mort violente , et Monsieur fut réduit de se retirer de Flandres et revenir en France.
Durant tous ces voyages et entreprises, qui finirent' à la mort de Monsieur, qui fut en juin i584, en son chasteau de Chasteau Thierry, la ligue des princes catholiques n'avoit osé prendre les armes du depuis l'an lô-jô jusques à ceste mort : elle se nourrissoit seulement parmy les grands qui l'avoient faicte , et parmy ceux qui s'estoient sous main rengez à leur service : aussi ce leur eust esté une témérité de se déclarer lors. Mais si tost que ceste mort fut advenue, les pacquets, les mémoires et instructions pour l'establir et la faire croistre coururent de tous costez ; et au commencement de l'an i585 ils prirent les armes, s'asseurerent en leurs gouvernements des villes de Ghaalons, Dijon, Soissons et autres places, publièrent une infinité de-
(^)Ze droict qu'y pretendoit la Royne mère. Calherine de Médicis, comme héritière de Robert, iils d'Alphonse m, fit valoir ses droits sur le Portugal , dont Philippe s'éloit emparé après la mort du roi Sébastien,
264 IJVTRQDUCTIOI^.
raisons pourquoy ils les avoient prises, lesquelles se reduisoient en trois poincts, sçavoir :
I. Pour restablir l'Eglise de Dieu et tout le royaume , et s'opposer aux hérétiques et chasser l'heresie.
II. Pour pourvoir aux difFerens qui pourroient naistre en la succession de la couronne de France après la mort du Roy, puis qu'il n'avoit point d'enfans.
III. Pour faire sortir de la Cour les favorits du Roy, qui abusoient de l'authorité royale, affin de soulager le peuple des impositions nouvellement inventées.
Le Roy fut fort estonne' de la levée des armes de ceste ligue : il jugea bien qu'ils avoient mis M. le cardinal de Rourbon (prince tout bon, mais fort vieil et sexagénaire) à la teste de leur manifeste, plus affin que le peuple creust que c'estoit un prince du sang qui estoit leur chef, que de volonté qu'ils eussent de luy obeyr ; aussi estoit ce leur vray chef que M. le duc de Guise, et qui tousjours le fut jusques à sa mort.
Les Parisiens eurent commandement du Roy de garder les portes de leur ville, mais avec ceste clause qu'il vouloit que l'on procedast à l'eslection de nou^ veaux capitaines , et qu'ils fussent ou conseillers ou maistres des comptes, ou advocats de ceux qui demeuroient en chasque quartier; ce que l'on fît. Ce changement fut cause que plusieurs qui estoient lors capitaines, faschez de leur démission, entrèrent puis après dans la ligue des Seize , et aucuns d'eux ne furent pas depuis bons serviteurs du Roy.
Sa Majesté aussi manda sa noblesse; plusieurs le
INTIIODUCTION, 265
vindrent trouver à Paris, et messieurs les princes du sang catholiques se rendirent tous près de luy. Il escrivit au roy de Navarre qu'il voyoit bien que le prétexte que ceste ligue prenoit n'estoit autre chose qu'une entreprise contre sa personne et son Estât ; luy commande de se contenir en paix sans prendre les armes, afin que l'on juge aisément qui seront les perturbateurs du repos public.
En mesme temps, par une déclaration qu'il feit publier, il respondit aux trois poincts cy dessus dicts, contenus au manifeste de la ligue ;
I. Que la paix estoit l'unique moyen de restablir la religion catholique par tout son royaume, et que la continuation d'icelle estoit l'espérance de remettre la France en sa pristine splendeur.
II. Qu'estant en bonne santé, la Royne en la fleur de son aage et en espoir que Dieu leur donneroit lignée, ce prétexte que la ligue prenoit qu'il eust à pourveoir aux différents qui pourroient naistre en la succession de la couronne après sa mort, n'estoit équitable et suffisant pour le tourmenter durant sa vie et troubler son Estât.
III. Qu'il avoit honoré des plus grandes charges de la couronne ceux qui se plaignoient de n'estre point ses favorits, mais que Dieu luy donneroit la grâce de soulager son peuple. Puis après, il enjoint à tous ceux qui avoient fait ceste ligue, ou qui y estoient entrez, de la quitter et de se remettre en leur devoir soubs son obéissance.
Le roy de Navarre, qui estoit celuy-à qui les chefs
^66 iNTRODucTiorr.
de la ligue vouloient que le Roy declarast la guerre^ et qui avoient mis dans leur manifeste que les chefs des huguenots (notant par là le roy de Navarre ) estoient désireux de la mort du Roy, ennemys des catholiques et perturbateurs de l'Estat, fit aussi une déclaration, laquelle il envoya à tous les parlements de France et princes chrestiens , dans laquelle il protestoit qu'il n'avoit jamais pensé à la succession du Roy, espérant que Dieu luy feroit la grâce qu'il luy donneroit un Dauphin; qu'il n'estoit point ennemy des catholiques ainsi que ses deportemens le faisoient assez paroistre, ny perturbateur de l'Estat, et que ceux qui avoientfaitpublier cela dans leur manifeste en avoient faulsement menty; prie Sa Majesté' Très-Chrestienne de luy permettre de s'esgaler au duc de Guyse pour le combattre avec armes usitées entre chevaliers, et vuider ce différent entr'eux deux seuls, ou bien en nombre de deux à deux, de dix à dix, ou de vingt contre vingt, affm que sur eux tombast la peine, sans que le peuple de France eust à en souffrir.
La ligue fut représentée alors si grande au Roy, l'on l'asseura que tous les potentats catholiques l'avoient jurée fors que luy, et qu'à ce coup ils estoient tous résolus de ruiner l'heresie ; il en entre en une telle crainte qu'il se laissa aller aux persuasions de la Royne sa mère , et de quelques-uns de son conseil qui favorisoient ceste ligue, disans qu'il valloit mieux que les catholiques fissent la guerre à l'heresie que non pas , divisez entr'eux, combattre les uns contre les autres. Ainsi il rompit l'edict de pacification en juillet i585, et déclara la guerre aux hérétiques : ce qu'il fit toutesfois les larmes aux yeux, et dit deslors à d'aucuns ; « J'ay
grand peur qu'en voulant perdre la presche, nous ne liazardions fort la messe. )>
L'on ne cognut que trop la foiblesse de la ligue après qu'ils eurent accordé avec le Roy : plusieurs ont escrit qu'en quatre mois et demy qu'ils furent en armes, que leurs forces avoient esté si petites que tout ce qu'ils purent faire d'hommes de guerre pour mettre en campagne ne monta jamais à plus de mil chevaux et quatre mil hommes de pied, et que le Roy pouvoit dissiper toute ceste ligue en sa naissance, et éviter le malheur qui luy est depuis advenu, s'il eust fait ce qu'il devoit et pouvoit lors, en montant à cheval et les poursuivant par les armes ; car plusieurs qui s'en estoient mis s'en estoient retirez après la déclaration que fit Sa Majesté contre leur levée d'armes.
Tant y a qu'ils ne pouvoient plus résister quand ils accordèrent avec le Roy, car ils avoient dissipé les cent tant de mil escus qu'ils avoient pris aux receptes générales, et dévoient encores deux cents tant de mil escus, que le Roy paya pour eux. Par l'accord de Nemours, le 7 juillet i585, le Roy leur accorda Thou (0 et Verdun dont ils s'estoient saisis pour leur asseurance, avec trois places en la Champagne, deux en Bretagne et une en Picardie ; et de plus qu'il entretiendroit une compagnie d'iiarquebusiers à cheval à chasque prince de ceste ligue, à la charge aussi qu'ils se departiroient à jamais de toutes ligues et associations, et rendroient à Sa Majesté à l'advenir l'obéissance et la fidélité qu'ils luy devoientj mais pour le soulagement du peuple, qui avoit esté le principal prétexte de la levée de leurs armes, nul mot dedans leur ac-
CO Thou : Toiil.
208 IMTilODUCTIOW.
cord: au contraire il fallut charger le peuple de nouveaux subsides pour payer ce qui leur avoit este' promis. Voylà tous les catholiques bandez en apparence pour faire la guerre à Theresie : leurs forces se joignent, et plusieurs arme'es se dressent pour la ruyner en toutes les provinces de la France; mais nous dirons cy-après comme ils continuèrent leur division en catholiques liguez et en politiques ou royaux, qui fut la cause qu'ils ne firent pas de grands exploicts.
Au mois d'aoust le roy de Navarre, estant à Sainct- Paul de Cadejoux, est adverty de l'accord d'entre le Roy et les princes de la ligue, et que leurs armes se tournoient contre luy : l'on luy avoit conseillé de s'armer dez le commencement de tous ces remuèmens, et qu'il n'y auroit point de doute que les catholiques s'accorderoient ensemblement de luy faire la guerre : la lettre que le Roy luy avoit escrit, et la déclaration que Sa Majesté fit contre les rebelles delà ligue, poursuivis comme tels par les cours de parlement, fut cause qu'il se trouva en ce commencement réduit à se mettre sur la defTensive. La protestation qu'il fit alors fut publiée en plusieurs endroits; il la fit avec le prince de Condé, le duc de Montmorency, mareschalde France et premier officier de la couronne, et plusieurs seigneurs gentilshommes et villes , tant de la religion prétendue reformée que catholiques qui tenoient son party, et lesquels depuis s'appellerent les catholiques unis (0. Il accuse les princes de la ligue de n'avoir autre dessein que de renverser les loix fondamentales du royaume, et les appelle perturbateurs de l'Estat.
Du depuis le mois de mars, que l'on avoit pris les.
(«) Les catlioUques unis. Ils prireQt.lv nom de politiques.
armes, jusques vers la fin du mois d'aoust, le soldat ii'avoitfait que vivre sur le paysarit: nul coup d'espée, nul combat, nulle rencontre. Le duc de Mercœur fut le premier qui voulut entreprendre; il sort de son gouvernement de Bretagne avec deux mille hommes, entre en Poictou, tire droict à Fontenay, se loge au fauxbourg des Loges. M. le prince de Condé qui commandoit en ces quartiers, et qui est la province où les huguenots sont les plus forts, en eut advis, qui le chassa de Fontenay et de tout le Poictou.
La ville de Broiiage estoit une espine au pied des Rochelois : elle n'est qu'à dix lieues d'eux. Ils prièrent M. le prince de Condé de prendre ceste ville là, et la remettre en leur party. Il l'assiégea ; mais l'advis de la surprise du chasteau d'Angers par Roche-Morte, qui estoit dedans, lequel avoit respondu tenir pour le roy de Navarre, luy fait (juitter ce siège et traverser tout le Poictou : il avoit d'assez belles troupes , avec lesquelles il s'en vint passer par bateaux la rivière de Loire, entre Saumur et Angers; mais il ne fut si tost passé dans l'Anjou, que Roche-Morte fut tué d'un coup d'arquebuze par les habitans d'Angers qui l'avoient assiégé, et où à leur renfort le Roy avoit envoyé toutes ses troupes : ceste mort fit rendre le chasteau d'Angers au Roy. Le prince de Condé se trouva lors avec ses troupes bien empesché, tout moyen de repasser Loire luy estant osté par la diligence de M. de Joyeuse, toutes les rivières du pays d'Anjou inguaiables à cause des pluyes, aussi que toutes les forces du Roy le venoient entourer : ainsi toute son armée, qui estoit de huict cents maistres, et de douze cents harquebusiers à cheval, fut contraincte de jouer à sauve qui peut.
a-JO INTRODUCTION.
Elle se divisa toute par petites troupes, et luy s'eschappa et se sauva vers la Normandie, où avec dix des siens il passa en Angleterre, d'oii il retourna à La Eochelle, et où il trouva la plus grande part de ses troupes, qui avoient repassé Loire où et comme ils avoient peu, bien-heureux d'y avoir reporté leurs testes, et de n'avoir point veu Paris.
Les huguenots et la ligue des catholiques perdirent à ceste fois, mais diversement, ceux-là leur petite armée ( qui eust sans doute emporté Broiiage s'ils ne fussent bougez de devant ), tout leur bagage , et tout ce qu'ils avoient picoré en traversant le Poictou , et ceux-cy le chasteau d'Angers que le comte de Brissac tenoitpour leur party , et lequel avoit mis dedans ceste place de très-belles richesses qui furent toutes perdues pour luy , parce qu'elles furent emportées suivant la composition par ceux qui en sortirent. A la recommandation des sieurs duc de Joyeuse et du comte de Bouchage, le Roy mit dans ce chasteau le sieur de Puchairic, qui jusques à sa mort a conservé ceste place sous l'obeyssance de Leurs Majestez Très-Chrestiennes : ce fut le premier mescontentement de ceux de la ligue, qui se virent soustraire ceste place d'entre les mains d'un de leur party.
M. le duc de Mayenne, gênerai de l'armée royale désignée pour aller en Guyenne contre le roy de Navarre, composée de deux mille chevaux françois, reistres et albanois , dix mille Suisses et six mille hommes de pied françois, passa la Loire durant la desroute du prince de Condé en Anjou, va à Poictiers, et, traversant par le Poiclou sans y faire nul exploict de guerre contre les huguenots de ceste province, s'en alla au
commencement de l'an i586 desnicher les huguenots qui estoient dans Montignac, Beaulieu et Gaillac. Comme il revint à Paris nous le dirons cy après.
Le plus grand mal donc que ceste guerre civille apporta en ceste année fut que, quand le Roy chassoit par ses edicts les huguenots de ses villes, le roy de Navarre, par déclarations, proclamoit les habitans des villes où estoient publiez tels edicts pour ennemis de son party. Au mois d'octobre i585, le Roy fit commandement à tous les huguenots de sortir dans quinze jours de son royaume. Le roy de Navarre fit peu après en décembre une déclaration, et suivant icelle les huguenots saisirent où ils estoient les plus forts toutes les debtes, rentes, revenus et biens de tous ceux qui n'estoient de leur party, et les firent vendre : bref, ils firent une telle diligence en leurs aflaires, qu'en presque toutes les provinces de la Loire ils surprirent tant de places, que l'on jugea après que, ne se tenans que sur la deffensive, onn'eust sceu dans douze ans les chasser de toutes les places qu'ils tenoient.
Les princes et seigneurs de la ligue avoient, par l'accord faict à Nemours, jure' de se départir de toutes ligues et associations ; toutes les fois qu'ils l'ont promis et juré au Roy, c'est ce qu'ils ont le moins effectué, car ils continuèrent leurs pratiques en toutes les bonnes villes catholiques du royaume beaucoup plus que auparavant , ainsi que nous dirons cy après , mais sur tout parmy les princes catholiques estrangers, qui presumoient tous que ceste ligue estoit plus, forte en son commencement qu'elle n'estoit, et ce pour ce qu'elle avoit contraint un roy de France à déclarer une guerre civile dans son royaume contre sa volonté.
En ceste année le pape Grégoire xiii mourut : il n'avoit jamais voulu approuver ceste ligue. Sixte v fut esleu pape ; aussi tost ceste ligue luy est présentée pour l'authoriser : le cardinal de Pellevé, qui estoit à Borne le protecteur de ceste ligue, l'en sollicita, et l'affaire luy est représentée si facile de chasser l'heresie de la France , qu'il fit publier au mois de septembre, dans Rome, une excommunication contre le roy de Navarre et le prince de Condé, par laquelle il les prive et tous leurs successeurs, sçavoir, le roy de Navarre de son royaume, duchezet seigneuries, et le prince de Condé de toutes principautez, duchez et seigneuries, et eux deux ensemblement de tous les royaumes et seigneuries ausquelles ils pourro ient succéder à l'advenir, déclarant tous leurs subjects absous de tous les serments qu'ils leur auroient juré, faict ou promis. De ce qui fut dit pour et contre ceste bulle d'excommunication nous le dirons cy après. Voyons maintenant comme la ligue des catholiques que l'on a despuis nommé la ligue des Seize s'establit à Paris; il est nécessaire de le dire , et sçavoir par qui et pourquoi ceste ligue futfaicte, car nous avons beaucoup à en parler. Voicy ce que l'autheur du Manant et du Maheustre (0 en a rapporté, qui en a parlé comme sçavant. (Aussi tient-on que c'est Cromé, l'un delà ligue des Seize, qui a fait ce livre là. )
« Dieu, dit-il, s*est aydé pour le fondement et commencement de la ligue des catholiques de Paris, de M. de La Roche-Blond, l'un des bourgeois d'icelle ville,
(') L'autheur du Manant et du Maheustre. Le livre dont il s'agit est intitulé le Manant et le Maheustre ^ ce qui veut dire le ligueur et le royaliste.
homme très- vertueux, de noble, bonne, ancienne et honneste famille, qui, considérant la misère du temps, l'ambition des grands, la corruption de la justice et l'insolence du peuple, et sur tout la perte de la religion catholique, apostolique et romaine, qui ne servoit que d'umbrage au peuple et de prétexte aux grands , et au contraire l'heresie suporte'e et la tyrannie ouverte : à ces occasions, meu de l'esprit de Dieu, il s'adressa à plusieurs docteurs, curez et prédicateurs, pour sçavoir le moyen de s'y gouverner en seureté de conscience et pour le bien public, et entre autres à M. J. Prévost, lors curé de Sainct Severin, M. J. Boucher, cure' de Sainct Bcnoist, et à M. Matthieu de Launoy, chanoine de Soissons , premiers pilliers de la ligue en ceste ville de Paris, qui adviserent par ensemble d'appeller avec eux les plus pieux, fermes et affectionnez catholiques, pour acheminer et conduire les affaires de la ligue des catholiques, tellement qu'eux quatre, après l'invocation du Sainct Esprit, nommèrent plusieurs particuliers bourgeois qu'ils cognoissoient, et lors se résolurent de n'en parler qu'à sept ou huit, lesquels ils arresterent et nommèrent entr'eux, à sçavoir : ledit de La Roche-Blond nomma l'advocat d'Orléans et le sieur Acarie, maistre des comptes} ledit sieur Prévost, curé de Sainct Severin, nomma les sieurs de Caumont, advocat, et de Compans, marchant; ledit sieur Boucher nomma Ménager, advocat, et Crucé, pro* cureur; ledit sieur de Launoy nomma le sieur de Manœuvre, de la maison des Hennequins. A tous lesquçls fut parlé et communiqué avec prudence, et trouvez disposez pour le soustenement de la religion et opposition contre l'heresie et tyrannie; et fuient les prc- 38. 18
2t4 introduction.
miers appeliez et entremetteurs de la ligue, et parmy eux se mesla le sieur Deffiat, gentil-homme du pays d'Auvergne, de la cognoissance dudit sieur cure' de Sainct Severin : et quelque temps après en fut parlé à d'autres, tant ecclésiastiques que séculiers, comme à maistre Jean Pelletier, curé de Sainct Jacques, maislre Jean Guincestre, lors bachelier en théologie, personnes très-affectionnées; aux sieurs de La Chappelle, à Bussi Le Clerc, procureur en parlement, au commissaire Loucha rt, à La Morliere, notaire, à l'esleu Roland et à son frère; de sorte que peu à peu le nombre creut : mais à fin qu'ils ne fussent descouverts, ils establirent un ordre à leurs affaires, et firent un conseil de neuf ou dix personnes, tant ecclésiastiques que séculiers, des dessus- nommez , et outre ils distribuèrent les charges de la ville, pour semer les advis du conseil, à cinq personnes qui se chargèrent de veiller en tous les seize quartiers de la ville et faux bourgs d'icelle (à cause de quoy on les a depuis appeliez la ligue des Seize), à sçavoir : ledit de Compans en toute la Cité; Crucé es deux quartiers de l'Université et faux-bourgs d'icelle, Sainct Marcel, Sainct Jacques et Sainct Germain ; et les sieurs de La Chappelle, Louchart çt Bussi aux quartiers de toute la ville : et rapporloient au conseil, duquel ils faisoient partie, tout ce qu'ils avoient entendu chacun en son destroit,tant en gênerai qu'en particulier, et de tous les corps et compagnies : et sur le récit, l'on deliberoit d'y pourvoir selon les occurrences : et se tenoient ces conseils quelquesfois au collège de Sorbonne, en la chambre dudit Boucher, depuis au collège de Forteret, où il alla demeurer, qui a esté appelle le berceau de la ligue ; quehjues
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autiesfois ils se tenoient aux Chartreux, puis au logis dudit sieur de La Roche -Blond et La Chappelle, comme aussi au logis desdits sieurs d'Orléans et Crucé. Et pour fortifier la ligue le conseil donna charge à ces cinq personnes dessus nommées de practiquer le plus de gens de bien qu'ils pourroient, et parler à eux sagement et prudemment : et de fait se hasardèrent (avec toutesfois grande modestie et cognoissance) de communiquer et conférer avec plusieurs bons bourgeois les uns après les autres; et, selon qu'ils les voyoyent disposez , ils se descouvroient à eux , sans toutesfois leur rien dire de leur assemblée, mais seulement sondoient les affections des plus gens de bien qu'ils pouvoient choisir, et les entretenoient sur le discours de la malice du temps, remply de schisme, d'heresie et tyrannie; et selon qu'ils en tiroient de resolution et cognoissoient leurs volontez, ils la rapportoient à ce petit conseil de docteurs, curez, prédicateurs et notables personnes, qui, selon Dieu, leur donnoient des instructions pour conduire cest affaire, selon lesquelles le sieur de La Roche-Blond et ces cinq confederez se gouvernoient et distribuoient leurs instructions aux cœurs de ceux à qui ils avoient parlé selon leur capacité, et les instruisoient de ce qu'ils avoient à faire: à quoy ils trouvoient des volontez bien disposées qui s'y embarquoient sans s'enquérir d'oi!i cela venoit, tant le zèle et la volonté des catholiques estoit ardente et bonne; tellement qu'il n'y avoit que ces cinq personnes, avec le sieur de La Roche - Blond au commencement, qui travaillassent par toute la ville à instituer et establir la ligue, et qui cognoissoient ceux qui en estoient : et si d'avanture quelqu'un des
:î'j6 I3JTI10DUCTI0N.
six s'estoit hazardé de parler à quelqu'un qui fust re* cogneu pour homme mal vivant ou mal afi'ectionné, on le prioit de s'en degaiger et ne luy rien communiquer : tellement que ces six personnes ne communiquoyent avec homme vivant que premièrement le conseil n'eust examiné la vie, mœurs et bonne renommée de ceux à qui l'on avoit parlé, comme n'estant raisonnable de commettre la cognoissance de ceste saincte cause qu'entre les mains de gens de bien , sans reproche, fidelles et très- affectionnez. Et com])ien qu'il y eust quelque peu de grandes et honnestes familles qui avoient bonne et saincte affection au party, si est-ce qu'ils ne paroissoient et ne vouloient assister aux assemblées, ny parler à beaucoup de personnes, de peur d'estre descouverts, mais sous main faisoient ce qu'ils pouvoient, et animoient ces six personnes de vouloir travailler, et conferoient avec eux à couvert, et subvenoient à la cause de leurs conseils et moyens : de sorte que tout se gouvernoit avec grand zèle, grande amitié, grande consolation, grande fidélité et grande prudence.
« C'estoitla première resolution du commencement de la ligue que de se resouldre à la mort, et en ceste resolution y entrer : chose qui les rendoit tellement hardis en toutes leurs affaires, que le deffunt roy Henry ny tous ses agens n'y peurent jamais entreprendre ny descouvrir, sinon que par conjectures et en gros, sans certitude aucune; car après que, par le conseil et instruction des docteurs, curez et prédicateurs, ces six personnes eurent beaucoup gaigné de gens de bien, et. qu'il y avoit apparence de former une bonne ligue contre l'heresie et la tyrannie , les aucuns furent
INTU.ODUCTIOÎf. 2-J']
députez vers feu INI. de Guyse pour luy donner à entendre la volonté des bons catholiques de Paris, le zèle qu'ils avoient à la conservation de la religion et à l'extinction de rheresie et tyrannie j lequel les receutavec grande allégresse, et de ce en communiqua à messieurs ses frères, et sur tous à feu M. le cardinal de Bourbon, qui tous loiioient Dieu de cet advertissement, et de ce qu'il luy avoit pieu de disposer les cœurs de beaucoup de catholiques à pareils effects et volontez qu'euxmesmes avoient. Et des-lors les princes, spécialement ledit feu sieur de Guyse, commencèrent à entrer en conférence avec les catholiques de Paris , et ne faisoient et n'entreprenoyent. rien que par le consentement et advertissement les uns des autres, et envoyèrent les sieurs de Meneville , Cornard et Beauregard pour conférer et communiquer avec eux, et voir leur disrposition et bonne volonté': lesquels furent instruicts de toutes leurs intentions, et comment ils se gouvernoient, jusques à luy représenter les projects qu'ils avoient faits , qui tendoient à trois fins : la première à la conservation de la religion catholique, apostolique et romaine y la seconde d'expulser et combattre contre rheresie et sectes contraires à la religion catholique ; et latroisiesme pour reformer les vices, impietez, injustices et maux qui possedoient la France en tous ses estats , et au lieu de l'impiété et tyrannie y faire régner la pieté et justice. Voylà les trois projects de la ligue : et outre ce, ils leur représentèrent, au doigt età l'œil, la disposition qu'ils gardoient à la ville, avec la forme de leurs conseils et façons de faire.
« Ainsi deslors fui ent députez quelques bons habitans de Paris, gens de cervelle, lesquels avec Jjonne
instruction allèrent en plusieurs provinces et villes du royaume pour rendre capables quelques-uns des plus affectionnez catholiques habitans desdites villes de la création et formation de la ligue, et de l'occasion d'icelle, des projects et intelligence avec les princes, à fin de ne faire qu'un corps par une mesmeintelligence en toute la France, sous la conduite des princes catholiques et conseils des théologiens, pour combattre l'heresie et la tyrannie.
«Cependant le sieurdeRoche-Blondetcescinq confederez travailloient par toute la ville, à la faveur de leurs amis et confederez qu'ils avoientgaignez au party, ayant par leur labeur et vigilance attiré et mis au party des personnes qui n'estoient moins affectionnées qu'eux-mesmesj de sorte que l'on emploioit aux affaires, tant dedans que dehors la ville, les plus zelez et capables; de façon que non seulement les six travailloient, mais soubseux, et par leur instruction, beaucoup d'autres : comme au quartier de la Cité Compans print pour ayde Hébert, drapier, et de Laistre ; Crucé print Pigneron, Senault, Noblet et Joisel ; le sieur de La Chappelle print Emonnot, procureur, et Béguin; le commissaire Louchart print Tronçon, colonnel, et de La Morliere, notaire ; le Clerc Bussy print Ghoulier et CourcellesretSenauty amena le sieurFontanon,advocat en la cour, très -catholique, très - affectionné et très-resolu homme de bien et sans reproche; comme aussi estoient les autres dessusnommez, qui tous travailloient affectueusement pour descouvrir ce qui se faisoit au préjudice de la religion et du bien public. Et les confederez dessus nommez, avec autres bourgeois qui avoient croyance aux six personnes, venoient de
our à autre adyei tir chacun à son quartier de ce qu'ils avoient apris par la ville, des propos qu'on y tenoit, ou des menées que l'on y pratiquoit contre les catholiques; et les six ayans receu tels advertissemens ils scavoient par ce moyen tout ce qui se passoit parmy la ville, et le rapportoient au conseil, qui , selon les occurrences, pourvoioit de remèdes. Et parsuccession de temps croissans les affaires, mesmement les provinces et villes catholiques qui avoient esté adverties par personnes affidées et envoyées de Paris pour les adverlir de la ligue des catholiques et de leurs intentions , pour les confirmer davantage ils envoyèrent à Paris des agents pour s'enquérir de la vérité, et s'instruire amplement; et à fin de leur donner contentement il y avoit des catholiques qui estoient commis pour recevoir lesdits agents selon les provinces, les uns de Picardie, les autres de Normandie, les autres de Bourgongne, ceux d'Orléans, de Lyon, et autres villes et provinces , avec lesquels estoit fort amplement communiqué, et s'en retournoient bien instruits, et avec bons mémoires et promesses de se secourir les uns les autres pour lesoustenement delà religion contre les hérétiques et leurs fauteurs : et tout cela se faisoit devant les Barricades. »
Voylà le commencement, le project et l'establissementde la ligue des Seize : vous voyez qu'ils bastissent leur conjuration comme font les publicains leurs paclies (0 et associations. Le commencement est au nom de Dieu, mais le diable esta la fin; car d'ordinaire c'est à qui ruinera son compagnon. Aussi les effects de ceste ligue des Seize, que nous suivrons de temps en (0 Lçurs paches : leurs pactes, leurs conventions.
280 IIVTRODUCTION.
temps dans ceste histoire, monstreront qu'ils ont basty leur ligue en regnards, comme vous voyez par le récit mesmes de leurs j^ropres livres; et verrez cy après qu'ils ont règne' comme lyons, et qu'aucuns d'eux sont morts par la justice des princes de leur propre parly ; et ceux qui n'ont voulu esprouver la clémence et miséricorde du roy Henry iv , contre qui ils avoient basty ceste ligue , vivent encore misérables , bannis hors de la France.
Mais surtout est à considérer que deux grands princes qui s'attril)u oient et vouloient représenter en France estre, après leurs souverains, les chefs des deux plus nobles et anciennes maisons qui soient aujourd'huy au monde , sçavoir de France et de Lorraine , car M. le cardinal de Bourbon se maintenoit estre le plus proche parent du Roy, yssu de masle en masle de la maison de France depuis le roy sainct Loys jusques à aujourd'huy, et M. le duc de Guy se precedoit en France, soit au conseil, aux assemble'es ou aux cérémonies de l'ordre du Sainct Esprit, tous ceux de sa maison, nonobstant que M. le duc de Mercœur pretendist le précéder pour estre fils d'un fils du duc de Lorrai ne,et que le duc de Guy se n'estoit que fils de François, qui estoit fils de Claude, lequel estoit fils puisné d'un duc de Lorraine; ces deux princes donc, contre ce qu'ils avoient promis au Roy par l'accord de Nemours, de se départir de toutes ligues et associations, ont laissé le plus beau prétexte de leur première ligue fiucte à Peronne, de conserver le roj Henry m et son Estai j, en entrant et jurant ceste ligue et association des Seize, qui vouloient ruiner, ce disoient-ils, rhipocrisie et la tyrannie dont ils accusoient tacite-
INTRODUCTION. aSi
ment le roy Henry m, prince très-chrestien, et trop ]jon et trop doux pour de tels esprits. Mais encore avec quelles personnes estoient ils en association ou ligue? avec des gens la plus-part qui estoient d'entre le simple peuple, des procureurs, des commissaires, des notaires, dos drapiers , des cousturiers et des artisans. Des princes s'associer d'une ligue populaire à qui tout chef est incontinent odieux, cela ne leur pouvoit bien succéder; d'une ligue qui a pensé ruiner et la France et leurs propres maisons ; d'une ligue à laquelle il n'a ])as tenu qu'elle ne fist la France subjecte à la couronne d'Espagne; ce qu'elle eust faict, comme nous dirons cy après, sans les vertueuses resolutions de leurs neveux, enfans et frères de ces deux princes.
Avant que de dire les effects de la guerre de l'an i586, il ne sera hors de propos de voir tout d'une suite quels escrits se publièrent en i585 et i586, tant d'un party que d'autre.
L'appast avec lequel on attire le menu peuple , ce sont les petits livrets que l'on semé parmy eux, qui, selon que la nouveauté' luy plaist , se la forme tellement en son esprit , qu'il est impossible de luy oster , et principalement où il y va de la religion.
Au commencement de l'an i585 on avoit publié le manifeste de la ligue, qui contenoit les causes et pre-' textes de la levée de leurs armes ; le boute-feu des calvinistes , et le concordat de Magdebourg, pour faire accroire au peuple que le roy de Navarre avoit rescrit à quelque partie des estats de l'Empire, pour troubler la religion et la republique, et rallumer les feux des guerres civiles par toute la chrestienté; et mesmes qu'à Magdebourg il avoit esté faict un concordat entre tous
282 mTRODucTIO^^
les princes souverains protestansle 1 5 décembre 1 584, par lequel ils promettoient niettie sus une arme'e de vingt-cinq mille chevaux et quarante-cinq mille hommes de pied de diverses nations, laquelle armée devoit estre employée en France dans le i5 d'avril i585: c'estoient toutes belles chimères pour faire esmouvoir le peuple, et rendre tolerable la prise et la levée des armes de la ligue. Ils firent lors aussi en mesme temps publier et courir par tout le discours de ce qui se passa au cabinet du roy de Navarre lors que M. le duc d'Espernon fut vers luy en l'an 1 584, ^^^^^ que le peuple creust que le Roy portoit faveur et amitié au roy de Navarre, et qu'il le recognoissoit pour son seul et certain héritier , et pour faire hair au peuple le Roy et le duc d'Espernon, et luy faire croire que le roy de Navarre ne changeroit jamais sa religion. Mais la première œuvre que firent les Seize, ce fut de faire imprimer la bulle de l'excommunication du roy de Navarre et du prince de Condé, et autres petits traitez : ce qu'ils faisoient si dextrement, que l'on ne voyoit les premiers imprimez qu'entre les mains de ceux qui estoient entrez en leur ligue : et comme c'est la coustume en faict de ces petits livrets là que tant plus ils sont rares, tant plus ils sont desirez, et tant plustost on y croit, aussi il advint qu'à quelque pris que ce fust chacun en vouloit avoir, si bien que les libraires et imprimeurs s'hazarderent de les imprimer , et en firent de tant de sortes , que tout le menu peuple s'embarqua comme de luy mesme en ceste ligue. Quand ils virent que leur moisson estoit belle, au mois de may de l'an i586 , ils firent imprimer un livre intitulé Advertissement des
catholiques anglois (0 aux François catholiques du danger où ils estoient de perdre leur religion, et d'expérimenter , comme en Angleterre, les cruautez des ministres, s'ils recevoient à la couronne de France un hérétique (marquant par là le roy de Navarre) : ils le publièrent au commencement fort en cachette. Oi- ce livre estoit d'un langage fort naïf, plain de vives pointes; il contenoit des flateries et mocqueries du Roy , exaltoit sur tout la valeur du duc de Guise, disoit mille impostures du roy de Navarre et de la feue roy ne de Navarre sa mère, et sur tout se plaignoit qu'on n'avoit pas bien solemnise' la Sainct Barthélémy 1571 (2), et qu'on avoit tiré moins de deux poilettes de sang (denottant par là que l'on y devoit tuer le roy de Navarre et leprince de Condé). Beaucoup de gens d'honneur, tant d'une part que d'autre religion, abhorroient alors la malice du temps, auquel le peuple n'avoit autre entretien que la lecture de ces livres, qui n'estoit que le fusil pour allumer le feu de la sédition future et prochaine. D'un autre costé, nonostant toutes les déclarations, toutes les proscriptions faites contre les huguenots et catholiques unis avec le roy de Navarre , un docte jurisconsulte catholique , dans Paris mesmes , au péril de sa vie, entreprit de respondre à tout ce que la ligue des Seize avoit fait publier , et se vid en mesme temps par les boutiques des libraires du Palais une apologie pour la deffence du roy de Navarre contre tous les
(0 Les catholiques anglois. C'étoit là le plus fort argument que pussent faire valoir les ligueurs. L'exemple étoit récent, et il avoit suffi qu'Elisabeth parvînt au trdae pour que la religion catholique fût abolie en Angleterre.
(') 1571 : lisez 1572.
libelles de la ligue , avec les moyens d'abus contre l'excommunication des roys de Navarre et du prince de Condé.
Premièrement, pour respondre à la ligue, qui avoit pris les armes affin « que le Roy eust à pourvoir aux differens qui pourroient advenir pour sa succession après sa mort , » il dit que jamais l'on ne doit disputer la succession d'un roy vivant , que cela avoit ' esté deffendu parles conciles, et principalement par un décret au cinquiesme concile de Tolède, en ces mots: « Doncques parce qu'il est contraire à la pieté, et dangereux pour les hommes, de penser aux choses futures illicites, et s'informer des accidents des princes, pourvoir à Tadvenir sur iceux ; (d'autant qu'il est escrit : Ce n'est pas à vous de sçavoir les moments ou les temps que Dieu a reservez en son pouvoir. ) nous ordonnons par ce décret que s'il se trouve aucun informateur de telles choses , et qui du vivant du Roy regarde un autre pour l'espérance du royaume , ou attire quelques uns à soy pour ce regard , il soit chassé par sentence d'excommunication de la compagnie des catholiques.» C'est pourquoy il conclud que tous ceux-là sont excommuniez qui s'informent et font semblant d'avoir soin ou s'enquérir qui sera leur roy après celuy qui tient le sceptre. Les exemples se lisent assez par toutes les histoires romaines que les Ceesars ne vouloient pas seulement que l'on devisast de ce qui adviendroit après leur mort; non plus que les Ottomans, qui ne veulent jamais que leurs propres enfans approchent d'eux , ne pouvans souffrir mesmes leur espérance. Aussi la jalousie que la feue royne Elizabeth d'Angleterre a tousjours eue, que, sur peine de la vie, aucun en tout
INTRODUCTIOiî. ^85
son royaume ne devisastde celuy qui luy succederoit, a este' ce qui l'a maintenue en paixparmy ses subjects plus de quarante-quatre ans, et jusques à sa mort.
Secondement, pour respondre à ceux qui avoient escrit k que pas un des princes de la maison de Bourbon n'estoit capable de la succession de la couronne de France, parce qu'ils sont aujourd'huy oultre le dixiesme degré' d'agnation à la maison royale, » il dit: « Le tiltre royal à la couronne de France n'est pas héréditaire simplement patrimonial ou feudal, et n'est iceluy dévolu parle droit de simple hérédité civile, ains le plus proche du sang royal y est appelle par succession et surrogation' perpétuelle sans fin , selon l'ordre de consanguinité', ou agnation masculine, « Il prouve son dire par tous ceux qui ont escrit particulièrement de la succession de ce royaume, et entr'autres Balde, lesquels soustiennent tous qu'en icelluy succedde le plus proche du sang du roy , yssu de masle en masle, ores qu'il soit au miiiesme degré, et ce par droit du sang et perpétuelle coustume du royaume, et en vertu de la loy salique. Ce qui est cause que les roys de France ne deviennent jamais tyrans, pour ce qu'ils sçavent que ceux de leur sang leur doivent succéder, ce qui leur donne occasion de conserver Testât et domaine de leur royaume comme leur propre et certain patrimoine.
Tiercement, pour respondre aux petits discours de Mathieu Zampiny et autres, qui, en faveur du cardinal deBourbon,soustenoient qu'il estoit « le premier prince du sang, préférant par ce moyen l'oncle au neveu et fils de son frère aisné , » il monstre fort clairement que tous les docteurs ont conclud en faveur du nepveu
2 86 INTRODUCTIOW.
contre l'oncle qui se dit l'aisne' par le decez de son frère , soit en la ligne directe ou coUateralle ez successions individuës comme royaumes , empires et ducliez. Il allègue plusieurs beaux exemples qui décident ce différent , et trois belles raisons ou considérations sur ce subject. La première, que le père et le fils sont une mesme personne, si que le père ne semble pas estredeceddé par lasurrogation que naturefaict de luy en la personne de son fils , qui est une partie de ses os, et chair de sa chair : ce qui fait qu'après le decez du père le fils n'acquiert pas de nouveau les droicts et successions d'icelluy , mais il en prend seulement l'administration et pleine jouissance. La seconde , que le droict d'ainesse est né et formé en la personne du père dez qu'il a esté au monde, par conséquent qu'il est transmissible, et que du vivant du père le fils aisné est appelle roy , duc ou comte , de la qualité de sondit père. La troisiesme est que, ores que le fils de l'aisné soit plus esloigné d'un degré que son oncle, neantmoins, estant surrogé au lieu et place de son père , il doit estre préféré, d'autant que le droit de préférence n'est pas acquis par nous seulement, ains d'abondant par le droit et personne d'autruy : tellement que, tant qu'il demeurera quelque chose de reste et relique de ceste ainesse, autre n'y peut prendre place en façon que ce soit. Mais sur tout il remarquoit une raison en cesle cause à laquelle jamais les escrivains en faveur de l'oncle ne peurent donner response , à sçavoir que M. le cardinal de Bourbon, au traicté du mariage d'entre le roy de Navarre son nepveu et madame Marguerite de France, quitta toutes ses prétentions touchant le partage de la maison de Vendosme, et
IKTRODUCTIOiV. ^gn
passa condamnation de tous les différents et procez qu'il avoit eus pour ce suject depuis l'an i565 avec la feue royne Jeanne de Navarre , remit , cedda et transporta audit sieur roy son nepveu tous et cliacuns les droicts, noms, voix et actions presens et advenir qui luy pouvoient appartenir pour estre yssu de la maison de Bourbon, recognoissant par exprès ledit sieur roy de Navarre son nepveu pour vray fils, héritier, successeur, et représentant en tout et par tout l'aisné de ladite maison.
L'excommunication du roy de Navarre et du prince de Condë luy fit faire un traicté fort ample, où il discourt principalement si le pape en excommuniant un prince le peut priver de ses biens temporels, et s'il peut excommunier les roys de France, les princes de son sang, les officiers de sa couronne, ou aucun corps ou ville subjecte au roy de France.
Il soustient que l'excommunication ecclésiastique n'est autre chose qu'une peine extérieure de n'estre point receu à la communion de l'Eglise, ou parmy le commerce extérieur des fidelles, et que le pouvoir de l'Eglise ne touche en rien les biens et choses temporelles, n'estant la puissance des ecclésiastiques autre que spirituelle, concernant le royaume de Dieu, et duquel ils sont dispensateurs et portent les clefs, lequel royaume non est de hoc mwido ; aussi que l'excommunication n'est que pour servir d'exemple aux chrestjens quand ils jugeront la gravite' du forfaict, et mesureront le scandale public, et pour occasionner le condamné à se recognoistre, avoir horreur et contrition de son offense, se voyant livre' oz mains de Satan son ennemy mortel, et demander humblement d'estre
3l88 INTRODUCTION.
réconcilié à l'Eglise catholique de laquelle il est banny. Voylà pourquoy il conclud que le pape, ny autre evesque, par sentence d'excommunication, ne peuvent priver aucun de ses biens temporels.
Mesmes que les privilèges de la fleur de lys sont tels, que le pape, ou evesque quelconque, ne peuvent excommunier le roy de France, ny ses officiers et subjects en corps ou communauté, suyvant une bulle du pape Martin, et pour les causes y contenues.
Il allègue plusieurs grandes raisons sur ce subject, et plusieurs exemples : entr'autres il dit que, l'an i488, le procureur gênerai du Roy appella comme d'abus de l'excommunication jettée par le pape'sur les Gantois, par ce qu'ils maltraitoient l'empereur Maximilian leur comte, vassal pour ceste comté du roy de France, auquel seul il se devoit addresser pour luy pourveoir, et non au pape, qui n'a puissance quelconque sur les subjects de ceste couronne. Et dit que l'usage des appellations comme d'abus que l'on fait aux cours de parlement contre les entreprises du pape ont pris leur origine de ce temps là.
Aussi pas une des cours de parlement de France ne voulurent esmologuer ceste bulle d'excommunication. Plusieurs ont escrit que, le 6 de novembre, quelques François estans à Rome affichèrent en plusieurs endroits de la ville un appel comme d'abus à un concile libre, interjecté contre ladite bulle par les roy de Navarre et prince de Condé. Le roy de Navarre mesmes s'en plaignit par lettres qui furent lors publiées par toute la France, lesquelles estoient addressées à Messieurs du clergé, de la noblesse et du ticrs-estat, comme nous dirons cy-après. Il n'y eut
INTRODUCTION. ^Sg
pour lors que ceux de la ligue qui la firent trotter secrettement parmy les leurs, et sans nom d'imprimeur; car les bulles des papes ne sont observées en France si elles ne sont esmologuées et vérifiées en la cour de parlement, et en cela consiste principalement les privilèges de l'Eglise gallicane.
Plusieurs, au temps que j'escris (qui est Tan i6o5), ont remarqué en ces premiers mouvemens que les deux qui ont esté accusez d'avoir le mieux escrit pour l'un et l'autre party ont couru mesme fortune et mesmes dangers, tous deux encor vivans, et tous deux grands et doctes personnages ; tous deux ont faict publier leurs livres sans se nommer : celuy de la ligue plus éloquent, mais calomniateur; celuy du party du roy de Navarre plus docte et françois; celuy de la ligue, au contraire du royal, a eu la recompense de ses escrits premièrement, et fut fait advocat gênerai en la cour souveraine du royaume durant la puissance de la ligue ; et depuis il a eu beaucoup de peine et de mal : car, le Roy entré à Paris, il fut contraint de s'en aller hors de France, absent de sa famille, et alors luy et les siens furent affligez; après plusieurs supplications, ses amis obtindrent son retour de la clémence du roy à présent régnant. Quelques paroles qu'il dit trop librement furent cause qu'il fut mené à la Conciergerie, où il demeura trois mois, pendant lesquels tous ses amis , et principalement ceux qui luy avoient procuré son retour, eurent de la peine à empescher que l'on n'entrast à la cognoissance de ce qu'il avoit escrit et dit par le passé. Quelques accusations que l'on fist contre luy, quelques calomnies que l'on alleguast qu'il cust escrites, ne peurent rien sur la foy et la clémence U. 19
agO IIVTUODUCTIOJV-
du Roy, qui le fit sortir de prison. Depuis il a faict un remerciement à Sa Majesté, qui est un livre digne de son bel esprit, et, continuant en son devoir, il peut avec le temps acquérir autant ses bonnes grâces comme il les avoit perdues.
Mais celuy qui a escrit pour la majesté des rois a eu la peine, les prisons et les afflictions au commencement : l'an i588 il fut enfermé dans la Conciergerie. Après la mort du duc de Guise l'on le changea de logis, la Bastille fut le lieu oii il fut très-estroictement tenu plus de deux ans; et ayant trouvé le moyen d'eschapper, s'estant sauvé à Sainct Denis, il trouva M. de Vie, gouverneur pour le Roy, qui le receut, le présenta depuis à Sa Majesté, et pour recompense de ses peines il est aujourd'huy advocat gênerai en l'une des cours souveraines de ce royaume. Voylà la parallelle que l'on fait de ces deux doctes hommes. Voyons ce que faict le roy de Navarre à Montauban.
Au commencement de eeste année le roy de Navarre estant à Montauban, après qu'il eut eu advis de l'excommunication que le Pape avoit fait contre luy, il fit publier par toute la France quatre lettres qu'il addressoit au clergé, à la noblesse, au tiers estât, et à Messieurs de Paris.
Au clergé il dit que ses ennemis n'ont fait conscience d'allumer le feu aux quatre coings du royaume pour se donner ce plaisir d'avoir mis le Roy en quelque peine, et d'avoir sceu venger les desfaveurs qu'ils s'imaginoient avoir receus de luy, par une calamité universelle ; qu'il ne craint point le mal qui luy peut advenir, ny de leurs deniers , ny des armes de ses ennemis; mais qu'il plaint le pauvre peuple innocent, qui
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souffre presque tout seul ces folies; qu'il croit bien qu'aucuns d'entr'eux soient poussez du zèle de l'Eglise ; mais il leur dit : « Que dira la postérité , que vous ayez mieux aymé mettre tout en confusion que de vous disposer à un concile comme je le demandois au Roy par ma dernière déclaration? mieux aymé venir au sang que conférer doucement du sens des Escritures? mieux aymé la voye de subvertir l'Estat que la voye de convertir les âmes que vous pensez desvojx'es, mesmes de ma personne, que vous devriez plustost instruire que destruire ? » Et après leur avoir dit qu'aucuns d'entr'eux ont solicité et obtenu une déclaration du Pape qui l'a déclaré inhabille à la succession du royaume, il leur dit : « Ne pensez, messieurs, que ces foudres m'estonnent, c'est Dieu qui dispose des roys et des royaumes, et vos prédécesseurs, qui estoient meilleurs chrestiens et meilleurs François que les fauteurs de ceste bulle, nous ont assez enseigné que les papes n'ont que veoir sur cest Estât. Il me desplaist seulement que, contre les bonnes mœurs, il se soit trouvé des gens si inconsiderez que de faire consulter à Rome la succession d'un roy vivant et en la fleur de son aage. »
Aux lettres qu'il envoya à la noblesse : « Vous estes nais, leur dit-il, tels que vous approchez assez des affaires de l'Estat pour donner le tort ou la raison à qui elle appartient, sans qu'il soit besoin de long propos pour vous ouvrir les yeux. Vous avez veu naistre en plaine paix les remuëmens de la ligue, et vous sçavez la pacience que j'ay eue, quoy qu'ils m'eussent pris pour subject de leurs armes. Vous les avez veu déclarez rebelles, et poursuivis comme tels aux cours de par-
leraent. Vous vous estes veus commandez, armez et combatans contr'eux, par l'expresse volonté du Roy, sous l'authorité des princes de son sang et des principaux officiers de sa couronne : et tout en un instant, quel changement! je vous vois armez contre le sang de France, commandez par estrangers que vous combaticz comme perturbateurs! Vous sçaurez donc bien juger que les premiers mandements procedoient de la volonté du Eoyj ceux qui ont suivy depuis, de la violence des perturbateurs. Je sçay bien que vous ne me pouvez donner le tort, je sçay mesmes qu'en vos âmes vous le donnez à mes ennemis. Pour transformer l'Estat comme ils désirent, il n'estoit besoin de vostre main, il n'appartenoit qu'à estrangers à l'entreprendre : pour chasser la France hors de la France le procez ne se pouvoit juger en France, elle estoit par trop suspecte en ceste cause; il failloit qu'il fust jugé en Italie. Ils se sont pris directement à moy, je me suis offert à un duel, je suis descendu au dessous de moymesmes, je n'ay desdaigné de les combattre, je l'ay fait, et Dieu m'en est letesmoin, pour sauver le peuple de ruine, pour espargner vostre sang, de vous, disje, de qui principalement il se respand en ces misères. Messieurs ne pensez que je les craigne ; on sera plustost lassé de m'assaillir que moy de me deffendre : je les ay portez plusieurs années, plus forts qu'ils ne sont, plus foible beaucoup que je ne suis. Je plains vostre sang respandu et despendu en vain, qui devoit estre espargné pour conserver la France; je le plains employé contre moy qui me le devez garder, estant ce que Dieu m'a faict en ce royaume, pour, dessous l'authorité du Roy, joindre une France à la France,
IxXTRODUCTION. 2C)3
au lieu qu'il sert aujourd'huy à la chasser de France. » En celle du tiers estât il dit : « S'il a esté question de la religion, je me suis soubs-mis à un concile; si des plaintes concernantes cest Estât, à une assemblée des estats. J'ay désiré mesme de tirer sur ma personne tout le péril de la France pour la sauver de misère , m'estant esgalé de mon plain gré à ceux que la nature m'a rendu inférieurs; au lieu que de leur propre interest ils ont fait une calamité commune , de leur <juerelle particulière une confusion publique. J'aurois à me plaindre de ce que mes justes offres n'ont esté receuè's; je m'en plains à vous, pour vous toutesfois et non pour moy : je plains les extremitez où l'extrême injure qu'on me faict m'ont réduit de ne me pouvoir défendre sans que le peuple innocent en soufli e. Ces gens vous vouloient faire espérer qu'ils reformeroient les abus des finances, qu'ils diminueroient les tailles et subsides, qu'ils rameneroient le temps du roy Loys douziesme; et desjà, qui les eust voulu croire, ils se faisoient surnommer pères du peuple. Qu'est il advenu? leur guerre, après avoir rongé estrangement de toutes parts, s'est veué terminée par une paix en laquelle ils n'ont pensé qu'à leur particulier, et ne s'y est faicte aucune mention de vous : et leur paix, qui pis est , s'est aussi-tost tournée en une guerre par laquelle le Roy est contraint de doubler les imposts , et le peuple exposé en proye aux gens de guerre. Au reste Dieu me fera la grâce, après tant de travaux que j'auray, de voir cest Estât purgé de ceux qui le travaillent, de vous voir aussi jouyr d'un repos certain et asseuré qui nous face en peu de temps oublier tous les travaux passez. Je ne vous demande à tous, qui, selon
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voslre vocation, estes plus subjects à endurer le mal que non pas à le faire, que vos vœux, vos souhaits et vos prières. »
A Messieurs de Paris : « Je vous escris volontiers, dit-il, car je vous estime comme le miroir et l'abrégé de ce royaume, et non toutesfois pour vous informer de la justice de ma cause, que je sçay vous estre assez cogneuë, au contraire pour vous en prendre à tesmoin. Vous sçavez quel jugement le Roy a faict des aulheurs de ces misères : tout le changement qui est venu depuis, je sçay que vous l'aurez imputé non à son vouloir, ains à la force qui luy a esté faite. Et de fait je suis bien adverty qu'estant peu après requis de fournir aux frais de ceste guerre , vous avez bien sceu respondre que ces troubles n'avoeint onc esté de vostre avis, que c'estoit à ceux qui les mouvoient et non à vous d'en porter les frais : responce que n'avez accoustumé de faire quand vous pensez qu'il est question du service du Roy ou du bien du royaume, car jamais subjects n'ont esté pour ce regard plus libéraux que vous : aussi voyez vous clairement qu'on ne demande pas vos bagues pour fournir à la rançon du roy François ou desesenfans, ou d'un roy Jean, mais pour esteindre le sang et la postérité de France. Je sçay tresbien que le Roy vous aura sceu gré de vostre responce, et je vous en ay une obligation pour le rang que Dieu m'a donné en ce royaume, et pour estre, puis qu'il luy a pieu, des enfans de la maison. Je me desplais en mon mf\lheur de ne pouvoir deschasser le mal universel de cest Estât sans quelques maux; je me plairay pour le moins en mon intégrité, qui les ay voulu racheter de ma vie, et qui la sentiray tousjours bien employée
IJVTaODUCTlOM. 295
pour la conservation de cest Estât et de vous tous. » Il faut que je dise icy que le regret que le roy de Navarre monstra par ces lettres avoir des misères de la France , les offres qu'il avoit faictes au Roy dez le commencement de la levée des armes des piinces de la ligue, lesquelles offres avoient tesmoigné à toute la chrestiente' le désir vray qu'il avoit de le servir ; la patience qu'il eut entre les armes de ses ennemis , et la resolution que le Roy et la ligue, après l'accord de Nemours j prinrent de luy courir sus à luy seul de^ sarmé, nud et surprins ; tout cela apporta une si grande lumière de son innocence , que les estrangers condamnèrent ses ennemis, et plusieurs de la noblesse françoise et beaucoup de gens d'honneur catholiques; l'affectionnèrent tellement deslors, qu'il a receu depuis de quelques-uns d'entr'eux des services tres-signalez , ainsi que nous dirons à la suitte de ceste histoire, selon les temps.
Le roy de Navarre estoit sur le trente-troisiesme an de son aage. Ses ennemis disoient de luy qu'il n'avoit jamais rien fait de luy-mesmes, qu'il estoit impossible que tant de grands capitaines qui l'alloient assaillir ne le ruinassent du tout. M. de Mayenne manda de Guyenne au Roy qu'il ne luy pouvoit eschaper. Au contraire de toutes ces propositions. Dieu mesnagea de telle sorte ce prince, que tout ce qui se fit ceste année contre luy , ce fut qu'en ne faisant que se deffendre, quatre grandes armées conduites par plusieurs grands chefs de guerre se ruinèrent toutes sans faire choses dignes de grande mémoire.
De la première et plus grande des quatre armées estoit chef, comme nous avons dit, M. de Mayenne,
HgG INTRODUCTION.
qui , à la fin de l'an 1 585, avoit pris Montignac et Beaolieu. Geste année de i586, M. le mareschal de Matignon, gouverneur de Bourdeaux, avoit aussi de belles troupes : c'estoient deux grands chefs de guerre en une mesme province. Voicy les exploicts qu'ils firent en ceste année. Le mareschal de Matignon assiégea Castels; le sieur de Favas, brave et accort capitaine à qui ceste place appartenoit, la deffend ; mais le roy de Navarre ayant résolu d'aller en Gascongne et en Bearn pour mettre un ordre parmy ses places , part de Montauban avec trois cents maistres et deux mille hommes de pied , faict lever ce siège à M. de Matignon , tire de ceste place le sieur de Favas, et l'eramene quand et luy, donnant le commandement de ceste place au comte de Guison, gouverneur de Castelgeloux, et qui estoit son parent. Le roy de Navarre n'est si tost hors de ceste place qu'elle est derechef assiégée. M. de Mayenne y vint : peu de jours après le comte de Ourson sommé rendit ceste place par composition au duc de Mayenne 5 qui fut le commencement des divisions d'entre luy et M. le mareschal de Matignon, qui avoit envie de s'accommoder de ceste place. L'on tient, et est vray, que deux chefs d'armées ne peuvent durer ensemblement , ce ne sont que jalousies. Il en entra de telles entre le duc de Mayenne et le mareschal de Matignon, que du depuis ils se prindrent garde l'un de l'autre. Les gens d'esprit deslors jugèrent bien que tant de gens de guerre ne feroient que ruyner le peuple des bourgades et villages, qui n'auroient le moyen de se deffendre de la picorée de leurs troupes. Voylà une place assiégée par un mareschal , soustenue par Favas, mais toutesfois rendue au duc de Mayenne par
INTRODUCTIOX. 20)7
le comte de Gurson, qui n'y avoient rien fuit n'y l'iiii ny l'autre.
Le roy de Navarre estant au Mont de Marsan, M. Lenoncourt, qui depuis a este' cardinal, et le président Brulart l'y vindrent trouver de la part du Boy : Prévost, curé de Sainct Severin, qui estoit le second de la lij^ue des Seize, vint avec eux comme pour accompagner ledit sieur de Lenoncourt, car ceste ligue n'estoit encores descouverte ; mais Dieu sçait si les princes de la ligue furent advertis seurement de ce qui se passa en ce voyage : aussi en prindrent-ils de terribles allarmes, quoy que ceste ambassade n'estoit que pour dire au roy de Navarre que Sa Majesté desiroit sur tout qu'il fust catholique, affin que ses ennemis n'ay ans plus de prétexte, la France eust cest heur que d'estre paisible le reste de son règne. Ils eurent pour response du roy de Navarre qu'il estoit grandement tenu au Roy de la bonne volonté qu'il luy avoit toujours portée, mais qu'il ne pouvoit changer de religion sans estre instruit. Et sur ce qu'ils luy dirent qu'ils avoient charge de luy proposer que s'il vouloit venir en Poictou, que la Roy ne mère s'achemineroit jiisques à Champigny, où elle luy feroit entendre plus amplement l'intention de Sa Majesté, il leur promit qu'il s'y rendroit le plustost qu'il pourroit.
Quelque temps après, M. de Mayenne adverty que le roy de Navarre devoit passer la Garonne à Caumont , il envoya de bonnes troupes en embusches du costé des Lannes, dont il chargea le sieur de Puyane, gouverneur de Dacqs, et luy s'en vint avec toute son armée vers Caumont, par où il estoit asseuré qu'il de- Vpit passer : le duc ayant eu advis que le roy de Na-
'2qS Introduction.
varie estoit arrivé sur le soir à Caumont, résolu d'y souper et d'y coucher, il despesclia incontinent vers le Jvoy, et luy manda qu'il luy rendroit bon compte du roy de Navarre, et qu'il ne luy pouvoit eschapper : mais Dieu, qui estoit sa garde, en disposa autrement : le roy de Navarre ayant soupe se couche, s'endort ; sur la minuict advis vient du danger où il estoit au sieur de La Combe, qui estoit un sien gentil homme servant, lequel incontinent l'esveilla avec importunité, le fit lever, et seuls passèrent la Garonne dans un basteau qu'ils enfoncèrent après avoir passé, et, poursuivans leur chemin comme gentils hommes de l'armée du duc de Mayenne, allèrent droit passer parle quartier des troupes du vicomte d'Aubeterre, qui estoient logées à Sauvetat près Aymet, où il passa franchement sans estre recognu, et tira droict à Saincte Foy, où il arriva et où il attendit trois semaines ses gens, qui allèrent passer à Saincte Baseille, se sauvans le mieux qu'ils peurent pour éviter la colère de M. de Mayenne, fasché d'avoir perdu une si belle occasion de le prendre. Quelques-uns en voulurent accuser M. d'Aubeterre d'avoir donné cest advis au roy de Navarre, pour ce que c' estoit luy qui s'estoit chargé de prendre garde à ce passage, veu que M. de Mayenne s'en estoit fié à luy, principalement pour ce qu'il luy avoit dit qu'il recognoistroit plustost le roy de Navarre qu'un autre, à cause qu'il avoit esté nourry son page; mais ce bruit rapporté au vicomte par aucuns, en la présence de plusieurs gentils hommes de l'armée, dit que quiconque le voudroit dire qu'il le feroit mentir. Ce vicomte d'Aubeterre avoit de très-belles troupes de cavalerie en l'armée du duc de Mayenne, et plusieurs ont tenu
qu'à la vérité il brigua d'avoir ceste garde pour faire ce service au roy de Navarre.
Le duc de Mayenne voyant que les huguenots ne paroissoient en gros d'arme'e par la campagne , qu'ils s'estoient tous retirez par les places en garnison, il se resoult, pour employer son armée, de prendre Saincte Baseille , ce qu'il fit, et le fit desmanteler. Puis il assiégea Monsegur qui se rendit à composition. Il print aussi Castillon et Puis-Normand. Voylà en quoy il employa toute son armée pendant l'hyver et l'esté de ceste année, jusqu'en autonne qu'il s'en retourna à Paris, ainsi que nous dirons cy après.
Les huguenots voyans que M. de Mayenne assiegeoit des villes en Guyenne (où il n'y avoit pas grand cas à gaigner, et où le vicomte de Turennes, qui avoit logé plus de trois mil harquebusiers dedans les places que le roy de Navarre tenoit sur la Dordongne, luy empeschoit souvent ses desseins), ils recommencèrent à entreprendre et surprendre de tous costez : entr'autres le sieur de Plassac, gouverneur de Pons,surprint, au mois de février, Roy an, place forte. Le sieur de Laval, dez la fin de l'an passé, avoit faict lever le siège de Taillebourg au mareschal de Matignon, où il tenoit assiégé madame de La Trimoiiille et mademoiselle sa fille par le commandement du Roy, qui l'avoit chargé de se saisir de leurs personnes. Mais, le i6 de mars i586, M. le prince de Condé alla à Taillebourg, où il espousa mademoiselle de La Trimoùille. Le sieur de La Trimoiiille et duc deToùars, que l'on tient estre le plus qualifié seigneur du Poictou, se fit lors de la religion prétendue reformée; toute la noblesse presque de ses vassaux prit ce party. Plusieurs petites
30O INTRODUCTlOxV.
places furent lors surprises, entr'aulres Soul)ize, Mornak en Alvert prez Broiiage, Mondevis et Cliizay sur la Boutonne. Mais au commencement d'avril, en une charge que fit M. le prince de Condé sur le régiment de Tiercelin qu'il vouloit defiaire, lequel retournoit de Marennes à Xainctes, les deux frères de M. de Laval y furent tellement blessez, que deux jours après ils moururent : etluy , de douleur de voir tousses quatre f.ercs morts (le plus jeune estant mort peu auparavant à Sainct Jean d'Angely), mourut aussi huict jours après : si que tous les enfans qu'avoit laissez le sieur d' Andelot de madame la comtesse de Laval sa femme, moururent tous en moins d'un mois. En ce temps aussi le comte de Gurson et quatre de ses frères moururent en une rencontre qui se fit, près de Castelgeloux, contre le sieur de Castelnau, gouverneur de Marmande, dont le vicomte de Turenne dit : « J'ay peur que ceste meschante guerre nous mangera tous, si Dieu n'y met la main. »
Le Roy adverty des exploicts des huguenots en Poictou , pour les resserrer y envoyé M. le mareschal de Biron, qui, arrive' à Poictiers avec douze cents chevaux et quatre mil hommes de pied , les empescha de faire leurs courses si librement; puis il alla assiéger Marans, dont il leva le siège, ainsi que nous dirons cy après. Voylà donc la Guyenne, le Poictou, la Xaintonge, le Limosin et le Perigort affligez de la guerre , de la famine et de la peste.
Quelques huguenots s'eslevent aussi en la haute Auvergne, surprennent quelques forts ; le duc de Joyeuse avec de belles troupes alla les chasser do Meiueges, et depuis alla trouver M. le mareschal de
lA'ÎRODrCTlO^". 3oi
Joyeuse son perc, qui avoit pris Monlesquiou en Lauraguais : le siège du Mas Saincte Espuelle, où mourut trente-deux capitaines et cinq cents harquebusiers , fut la ruine de leurs troupes. Tandis que toutes ces choses se font, le mareschal de Montmorency ne demeure oisif en Languedoc; il asseure toutes ses places, charge et deffaict des troupes de la ligue à Lodeve et à Sainct Pons, et les faict desnicher le plus qu'il peut de son gouvernement de Languedoc.
La Provence ne fut aussi exempte de la guerre en ceste année : M. de La Valette , qui en estoit gouverneur, travailloit fort les liuguenots de ces quartiers là; le nombre en estoit fort petit. M. le duc d'Espernon son frère y fut avec huit cents chevaux et de très belle infanterie : les huguenots furent chassez de toute ceste province : après la prise de Sarenne quelques uns furent pendus. Quand le roy de Navarre en receut les nouvelles, il dit : « Quoy ! le duc d'Espernoii donc nous est plus rigoureux que le Roy; ce n'est pas ce qu'il m'avoit promis. » Mais cependant que l'on oste aux huguenots une petite place en Provence, le sieur Desdiguieres, commandant pour le roy de Navarre en Dauphiné, Gouvernet, et autres capitaines, surprennent Montelimar et plusieurs bonnes places. Voylà l'exercice des François en l'année i586.
Tandis que toutes ces choses se passoient, îe Boy estoit à Paris, attendant la resolution de l'asseml^lée générale du clergé qui se tenoit aux fauxbourg Sainct Germain des Prez, à laquelle il avoit fait demander qu'ils eussent à le secourir d'un million d'or pour entretenir ses armées contre les hérétiques, et à continuer de payer treze cents mil livres tous les ans pour
les rentes deiies à l'hostel de ville de Paris. Après deux remonstrances faites à Sa Majesté au nom dudit clergé, par les evesquesde Sainct Brieu et de Noyon, la bulle du Pape pour alliener cinquante mil escus de rente fut vérifiée au parlement le 27 de mars, et l'assemblée passa contract avec Sa Majesté, daté du mois de juin, de continuer encor pour dix ans de payer les rentes deuës à l'hostel de la ville.
Mais en ce temps arriva à Paris les ambassadeurs des princes protestans d'Allemagne, lesquels s'estoient assemblez à la poursuite des sieurs de Clervant et de Segur, agens du roy de Navarre, pour obtenir d'eux la levée d'une armée d'Allemans. Le chef de ceste ambassade estoit de la maison de Montbelliard ; les princes qui les envoyèrent estoient les eslecteurs de Saxe et de Brandebourg, Jean Casimir, palatin, Jean Frédéric, administrateur de Magdebourg, les ducs de Saxe , Pomeranie et de Brunsvic , et le landgrave de Hesse. Ces princes ne vouloient accorder au roy de Navarre aucune levée de gens de guerre sans en avoir premièrement adverty le Pvoy. Quand ils arrivèrent à Paris Sa Majesté estoit à Dolinvillej l'on les faict loger aux fauxbourg Sainct Germain, à l'hostel de Ventadour, là oti ils demeurèrent plus qu'ils ne pensoient sans avoir audience. Trois semaines se passèrent sans <que le Roy retournast à Paris : venu , ils s'acquittent de leur charge, et luy disent que le roy de Navarre requeroit la levée d'une armée en Allemagne ; que les princes qui les avoient envoyez n'avoient voulu la luy accorder sans l'avoir premièrement supplié, comme cstans ses bons amis et alliez, de redonner la paix et le repos à ses subjects en restablissant les edicts de pa
INTRODUCTION. 3o3
cification qu'il avoit luy-mesme accordé pour appaiser les troubles survenus pour les differens de la religion.
Les roys ne veulent point que les princes estrangers soient médiateurs entr'eux et leurs sujects. Le Roy eust bien désiré le repos de son royaume; mais que les princes estrangers se meslassent de ses affaires et des ordonnances qu'il faisoit, il le trouva estrange. Aussi leur respondit-il que tous les princes desquels ils estoient envoyez, avoient changé en leurs pays et seigneuries, soit en la religion, soit en la police et gouvernement de leurs Estats, ce qu'ils avoient trouvé bon, sans qu'il se fust jamais meslé de les contredire; que de mesme eux tous les autres princes souverains changent en leurs pays les edicts qu'ils ont faicts, ainsi que bon leur semble et le trouvent équitable : ce qu'il avoit faict aussi , ayant trouvé bon et raisonnable avec son conseil de changer ses edicts qu'il avoit faits pour la religion; que tous les princes donc qui soustiendroient ses subjects lesquels ne voudroient obeyr à ses edits ne pourroient le faire avec raison, et ne luy pouvoient estre qu'ennemis.
Les ambassadeurs allemans en s'en retournant ne peurent dissimuler le mescontentement qu'ils eurent de ceste responce : l'on jugea deslors que les reistres viendroient encores une fois en France. Le Roy se re- Sûult que s'ils viennent il leur ira au devant. Ce sont nouvelles armées qu'il faut lever : les Estats qui sont affligez de la guerre ne peuvent subsister sans forces, ny les forces estre entretenues sans un grand fondement de finances, ny les finances estres amassées sans un commun ayde et contribution de ceux qui en ont le moyen.
Or le domaine du Roy n'estoit tel qu'il estoit le
3o4 INTRODUCTION.
temps passé : il y en avoit d'alliené pour plus de seize millions. Les Parisiens venoient tout freschement de lever sur eux deux cents mil escus pour et par le commandement de Sa Majesté' ; le peuple de toute la France estoit assez tourmenté des tailles et des gens de guerre. Pour avoir donc de l'argent pour faire la guerre, et trouver le moyen d'en avoir le plus promptement, fut de créer de nouveaux officiers; ce qu'estant résolu au conseil, le P\oy alla luy mesme en parlement sur la fin du mois de juin, où il fit vérifier vingt et six edits, à la vérification desquels il dit à Messieurs de la cour :
« Tant que j'ay peu avoir la paix je vous ay fait assez paroistre combien je desirois réduire toutes choses en leur ancienne splendeur : estant entré en ceste guerre dont la despence ordinaire passe plus de cinq cents mil escus par mois, je suis forcé, de peur de vous perdre, et moy avec vous, recourir à des moyens extraordinaires, et suis contrainct de faire les edits que je veux estre présentement publiez. M. le chancelier vous fera entendre les occasions qui m'ont convié à les faire. »
M. le chancelier prenant la parole, dit : « Tout ce qui se fait de nouveau en un Estât, et contre l'ordre qui y est esta])ly , est pernicieux et dommageable. L'on n'est à présent en ces heureuses délibérations là où, toutes choses estant faisables, l'on n'a qu'à choisir les meilleures; ains au contraire l'on esl maintenant en l'option des maux , et l'on n'est empesché qu'à suivre les moindres pour destourner les plus grands : aussi les pilotes agitez d'une tourmente ne craignent, par le gect d'une partie de leur marchandise, soulager leur vaisseau, puis après se rcjetter par la loy de la mer sur
lîîTRODUCTION. 3o5
tous ceux qui en ont receu la commodité : ainsi le Roy, pressé d'une dangereuse tempeste, expose tout ce qu'il peut pour destourner les forces intestines dressées contre le repos de la France, et pour s'opposer à l'armée des Allemans preste à monter dans le royaume : les François ne voudroient que les payens et les barbares emportassent l'honneur sur eux d'exposer plus librement leurs biens et leurs personnes pour la deffence de leurs roys et de leurs pays, ce qu'ils doivent faire, puis que Sa Majesté ne refuse de payer sa part de la perte, employant en ceste guerre les revenus de ses domaines et sa propre personne, jj
Les principaux poincts de la harangue de M. le premier président furent :
« Tous les préceptes que l'on peut donner à un bon prince se recueillent en deux mots : juger et coml^attre.Le dernier est quasi comme oisif et inutile aux republiques qui jouissent du fruit de la paix; mais le premier est tousjours nécessaire, et quasi, comme on dit,tousjours en action. Par la justice les roys régnent, tant en la paix qu'en la guerre, et elle ne se peut administrer que par les officiers qui sont establis par le prince pour cest eirect,avec choix pour leur intégrité, et certain nombre pour l'ordre. Si une multitude inumerable y est indifféremment receuë, ce que l'on appelle créer offices et ministres de justice, sera mettrç les biens et fortunes de vos subjects, Sire, à l'enchère : aussi la justice, qui est le lien du peuple avec le prince, venant à défaillir, la force, qui est l'autre partie de vostre royaume, ne sauroit estre de guère longue durée. Les loix de l'Estat du royaume ne peuvent estre violées sans révoquer en doute vostre propre 38. 20
3o6 INTRODUCTIOTf.
puissance et souveraineté. Il y a de deux sortes de loix : les unes sont loix et ordonnances des roys, les autres sont les ordonnances du royaume, qui sont immuables et inviolables, par lesquelles vous estes monté au throsne royal et à ceste couronne, qui a esté conservée par vos prédécesseurs jusques à vous. Dieu vous a mis, Sire, les fruicts en main, et pourriez, si vous vouliez, faire de nous et de nos biens tout ce qu'il vous plairoit ; mais cela ne vous entrera jamais dans l'esprit que vous soyez roy de force et violence : aussi vostre règne est un reg^ne de loyauté et justice, auquel Vi's subjects vous rendent plus de subjection et d'obéissance de bonne volonté que les Turcs ny les Barbares ne font à leurs princes par la force ny par contrainte; et cela vient de la loy du pays où ils sont nez, qui les oblige à ne rien tant aymer après Dieu que le roy, et ne vivre que pour luy. Mais ceste loy publique n'est pas seule, il y en a d'autres aussi dépendantes de ceste là, qui concernent le bien public et le repos du peuple à l'endroict de son roy : celle là entre autres est des plus sainctes, et laquelle vos prédécesseurs ont religieusement gardée, de ne publier loy ny ordonnance qui ne fust délibérée et consultée en ceste compagnie : ils ont tousjours estimé que violer ceste loy estoit aussi violer celle par laquelle ils sont faicts roys. » La supplication qu'il lit à Dieu de conserver le Roy en sa pieté, dévotion et intégrité, en luy donnant lieureuse et longue vie, fut la fin de sa liarangue, qui fut suivie d'une autre pour le procureur gênerai, en ceste substance : « Sire ; les volontez des princes sont bien différentes en la guerre et en la paix : ils veulent ce que la raison ou naturelle inclination leur conseille en la paix; et en
INTRODUCTION. 3oT
la guerre ils veulent ce à quoy leurs ennemis les contraignent. Nous avons veu par la paix dernière six vingts edicts révoquez, un nombre d'officiers inutils en la justice demouré retranchez, et toutes choses avec vostre esprit disposées au service de Dieu et reforraation de vostre Estât : mais puis que la condition de la guerre force vostre volonté à reprendre ce que vous avez tousjours rejette, et que vous estes contraint certainement de vous servir des moyens extraordinaires qui contiennent beaucoup de choses contraires aux anciennes loix de vostre Estât, nous qui sommes tesmoins de vostre nécessité , qui sçavons ce qu'avez faict devant que d'en venir là, pouvons vous en excuser devant tout le monde, et consentirons que sur le reply des lettres patentes et edits présentement publiez il soit mis qu'elles ont esté leuës, publiées et registrées. »
Voylà une publication d'edits que le Roy fit pour tirer de l'argent de son peuple sans emprunt ou taille, affin de satisfaire aux frais de la guerre. Plusieurs escrivirent pour et contre ceste invention de créer offices : ce fut un prétexte à la ligue des Seize avec lequel ils desbaucherent une infinité de menu peuple de l'o- Ijeïssance du Roy, « Car, disoient-ils, à quoy tant d'offices? Ne faut-il pas que ces officiers qui achèteront en gros revendent en destail la justice puis après? Ne sçait on pas que la vente des offices est la porte ouverte aux ignorans et aux meschans? Qui doute que la multitude d'officiers ne consomme la finance du Roy et mange le peuple? car ils veulent tous vivre et s'enrichir ; tellement que plus y en a, plus il couste à plaider, et se font plus de frais en l'expédition des affaires, m 38. 20*
3o8 INTRODUCTIOÎi.
« Il eust donc mieux vallu, leiirrespondoit-on, ne rompre point les edits de pacification, puis que l'on ne pouvoit faire la guerre sans argent, et que l'argent ne se pouvoit tirer qu'à la foule du peuple, veu aussi que maintenant vous vous plaignez de la moindre foule avec laquelle on tire l'argent du peuple imperceptiblement , qui est la création et vente de nouveaux offices, pour ce qu'il se trouve tousjours plus de fols acheteurs que d'estats à vendre. »
Le Roy eut advis du duc de Mayenne, par le sieur de Sesseval qu'il luy avoit envoyé exprès, que son armée de Guyenne, combatuë de la famine et de peste, se dissiperoit en bref s'il ne la faisoit refraischir de nouvelles troupes, de munitions de guerre et d'argent. Il eut le mesme advis de toutes les autres armées ; toutes demandoient munitions, vivres et argent. La surprise d'Auxonne (0 avoit troublé toute la Bourgogne : celle de Raucroy en Champagne n'avoit pas moins troublé ceste province là, et mesmes que le sieur de Chambery avoit esté tué dans ceste place, lequel estoit fidelle serviteur de Sa Majesté; laquelle place avoit esté rendue au duc de Guise le 24 décembre, et mesmes que dez le mois de may passé il avoit pensé se saisir de Mets, et tenoit tousjours une armée sur ceste frontière, ruynant le plat pays, s'emparant tousjours de quelque place sous prétexte de faire la guerre à Sedan, comme il avoit fait de Douzy, dez le mois de février, aussi que le duc d'Aumalle s'estoit emparé dé
(0 La surprise d'Auxonne. Le\icomte Jean deTavannes, qui y commandoit pour les catholiques, fut arrêté dans une éj^lise au.moment où il faisoit ses pâques, et enfermé par les protestaus dans le château de Pagny.
INTUOUUCTIOIV. 809
Dourlan , avoit levé et faict vivre à discrétion ses ti^upes en Picardie , et mesraes avoit pensé surprendre Boulogne. Sa Majesté pensa que si, avec toutes ces desfaveurs, troubles, divisions et raines, l'armée d'Allemagne (de la levée de laquelle on faisoit courir le bruit) le surprenoit , ce seroit pour coral)ler le boisseau des misères de la France. Ce fut ce qui le fit prier la Roy ne sa mère d'aller jusques à Champigny, qui est une belle maison appartenant à M. de Moutpensier, scituée sur les marches du Poictou et de la Touraine, afïïn de trouver un bon moyen, par quelque conférence avec le roy de Navarre , de pacifier les troubles de son royaume, et ce suivant mesmes ce qu'il avoit promis de faire à M. de Lenoncourt, quand il le fut trouver au Mont de Marsan. La Royne mère entreprend ce voyage, elle se rend à Champigny j M. de Montpensier va trouver le roy de Navarre, le dispose d'entrer en ceste conférence, pourveu que M. le mareschal de Biron levé le siège de devant Marans, oii il avoit receu une harquebuzade qui luy avoit emporté un doigt de la main gauche et le bout du poulce. Le siège est levé à la charge que l'exercice public de l'une et l'autre religion se fera dans Marans.
Il fut donc arresté entr'eux que la conférence se feroit à Sainct Bry près Congnac , chasteau appartenant au sieur de Fors qui estoit du party du roy de Navarre, et où la Royne mère iroit loger, mais que le roy de Navarre auroit les clefs du chasteau.
La Royne mère avoit M. de Nevers et plusieurs seigneurs du conseil du Roy avec elle. Le roy de Navarre avoit avec luy M» le prince de Condéson cousin, 38. 20**
et le vicomte de Turenne, et plusieurs seigneurs de son conseil. Il y eut trois entreveuës par trois divers jours. A la première entre veuë, tandis que le roy de Navarre y alloit, le prince de Condé et le vicomte de Turenne avec leurs gens de guerre faisoient la garde; de mesme, quand M. le prince y alla, le roy de Navarre et le vicomte faisoient la garde ; et quand le vicomte y entra, le Roy et le prince la firent. Ils avoient peur d'estre surpris, et principalement pour ce qu'il y avoit de grosses troupes de gens de guerre de l'armée de M. de Mayenne qui estoit rompue et desbandée, luy s'en estant allé en diligence à Paris pour représenter à Sa Majesté que ccste conférence estoit contre son edict, et contre ce qu'il leur avoit promis par l'accord de Nemours : bref il en mit toute la ligue des Seize en alarme. Or, en toute ceste conférence et à toutes les entreveuës, après plusieurs detestations contre les perturbateurs d'Estat et les inventeurs des nouvelles opinions, la Royne mère exhorta tousjours le roy de Navarre, de sa part et de celle du Roy, d'estre catholique. Il luy respondit (comme aussi firent le prince de Condé et le vicomte de Turenne) qu'il ne vouloit changer de religion s'il n'estoit instruit par un concile libre. A la ti oisiesme entreveue on parla de faire une trefve, à la charge que le roy de Navarre contremanderoit l'armée estrangere. Le roy de Navarre dit qu'il ne veut point de trefve, mais bien une Ijonne paix. La Royne dit que , s'il veut promettre de retourner en l'Eglise catholique, qu'elle accordera une trefve qui amènera la paix^ ce qu'elle ne pouvoit faire autrement. Puis elle dit au vicomte de Turenne que resoluement le Roy ne vouloit qu'une religion en France. Il luy
lîVTIlODUCTlON. 3 1 I
respondit : « Nous le voulons bien, madame , mais que ce soit la nostre, autrement nous nous battrons bien : » et ce faisant fit la révérence à la Roy ne , et se retira sans luy plus rien dire , ce qui fit mettre la fin à ceste conférence. La Royne s'en retourna à l^aris , et le roy de Navarre et les siens à La Rochelle, où M. le mareschal de Biron avoit pendant la conférence entre' par plusieurs fois. Pendant qu'il y fut ce ne furent que festins 3 mais il fut mandé incontinent par Sa Majesté' : si que l'hyver de ceste anue'e les Rocliellois furent libres jusques à ce que M. de Malicorne , gouverneur de Poictou , et le sieur de Laverdin, son nepveu , y recommencèrent la guerre.
Dez le 20 de mars l'an i583, le Roy avoit estably dans le couvent des Augustins une confrairie ou congrégation de l'Annonciation de Nostre Dame que l'on appelloitlesPenitens blancs. Sa Majesté estoit de ceste congrégation j M. le cardinal de Bourbon en fut le premier recteur, plusieurs princes, prélats et seigneurs s'y mirent. Leurs statuts et leurs reigles furent imprimez. Quand ils cstoient dans leur chappelle, ou qu'ils fàisoient procession , ils portoient un habit en forme de sac allant jusques sur les pieds, assez large, avec deux manches , et un capuchon cousu sur la cousture du collet par le derrière, assez pointu par en haut, et pardevant allant en pointe jusques à demy pied au dessous de la cinture , n'y ayant que deux trous pour regarder à l'endroit des y eux jle tout d'une toile blanche de Hollande \ et estoient ceints d'une cordelière de filet blanc avec plusieurs nœuds, pendante jusques au dessous des genoux ; sur l'espaule gauche de leur habit il y avoit une croix de satin blanc sur un fonds
5 I a IWTRODUCTIOir.
de velours tanné cannelé, qui estoit quasi tout en rond. Le Roy se rendoit fort assidu d'observer les reigles de ceste congrégation. La ligue y trouve à redire (0, dit que tout ce qu'il en faict n'est qu'hypocrisie. Or , au commencement de l'an i586, plusieurs pasquils (2) et peintures coururent avec dictons , tant avec le portraict du Roy que des princes de la ligue; entr'autres l'on en remarqua deux , celuy du duc de Mayenne , où il y avoit, pour son voyage de Guyenne : Parturient montes et nascetur ridiculus mus ; et sur celuy du Roy, qu'ils habilloient en Pénitent ostant le miel et la cire d'une ruche, avec ces mots ; Sic eorum. aculeos e^ito. Ils vouloient dire que, comme il se faut couvrir la face et les mains de quelque sac quand on veut oster le miel d'une ruche, de peur d'estre picqué de i'esguillon des mouches , ainsi que le Roy se couvroit la face d'un sac de Pénitent de peur des esguillons de la ligue. Cecy n'estoitque peintures qui ne se communiquoient qu'à ceux qui avoient de l'esprit. Mais le premier et le plus hardy prédicateur qui commença en preschant en chaire à mettre en exécution la volonté des Seize, ce fut M. Poncet, curé de Sainct Pierre des Assis. Il mesdit du Roy et de ceste congrégation des Pénitents, et en dit tant de choses en ses prédications, que le Roy l'envoya quérir. 11 fut quelque temps détenu comme prisonnier; toutesfois il fut renvoyé après quelques remonstrances que le Roy
(0 La ligue y troufe à redire. Quoique la ligue se fût élevée d'abord contre les congréga lions dePénitens, elle en prolita par la suite. Ses émissaires s'y firent initier, et bientôt presque tous ceux qui les ooraposoient adhérèrent à l'acte de 1 576.
(*) Pasquils : pasquinades.
INTRODUCTION. 3l3
luy fit faire. C'estoit un hardy parleur : on sceut qu'aucuns de ces paroissiens avoient dit : « Le Roy a tance' nostre curé, il parlera bien un autre langage qu'il nefaisoit. » (Car depuis qu'il avoit descouvert quelques privaulez, ou que l'on luy avoit raporté quelque chose, il ne falloit qu'aller à sa prédication pour en sçavoir des nouvelles.) Il fut adverty lesquels de ses paroissiens avoient dit cela; aussi-tost qu'il fut en chaire il leur demanda s'il avoit changé de langage , s'il parloit le langage d'un perroquet ou d'un sansonnet. Du depuis il continua à blasraer seulement les actions de la congrégation des Penitens blancs et leurs habits, pour ce que le Roy estoit de ceste congrégation là (quoy qu'à l'imitation des blancs deux autres congrégations s'estoienl aussi establies , vestuës les unes de couleur bleue, et les autres de noir, desquelles toutefois il ne disoit rien). Or il advint en ceste année qu'un advocat de Poictiers nommé Le Breton , ayant pris la cause pour une veufve et pour un orfelin, perdit sa cause et à Poictiers et à Paris. 11 prend si bien ceste affaire dans la teste, qu'il s'imagine de vouloir et pouvoir reformer tous les abus de la justice. Il se présente au Roy, il luy parle, on le mesprise. Il s'addresse à M. de Guise, qui ne tient conte de luy respondre. Il va en Guyenne trouver M. de Mayenne , qui le desdaigne. Il va à La Rochelle vers le roy de Navarre , qui ne voulut prendre la peine de l'escouter. Après tous ces voyages il retourne à Paris , où il fait imprimer un livre dans lequel tous les griefs qu'il disoit avoir esté faicts à la veufve et à l'orphelin estoient descrits , avec tous ses voyages , et mille injures et calomnies qu'il entremesloit dedans contre le Roy et le parlement. L'on est ad-
3l4 IITTIIODUCTION.
verty de l'impression de ce livre; M. Seguier, lieutenant civil , saisit le livre , prend l'autheur et le met dans la Conciergerie , où son procez luy estant fait , il fut pendu dans la cour du Palais, à quelque vingt pas des grands degrez , et son livre bruslé devant luy.
Poncet, adverty de ceste exécution, et que l'on punissoit de mort ceux qui escrivoient des invectives contre le Roy, appréhende, luy qui avoit continué de parler mal en chaire contre les actions du Pxoy ; il se couche au lit, et peu de jours après il meuit. L'exécution à mort du Breton fut un des plus spécieux prétextes que prirent les Seize de parler contre le Roy et la justice; aussi que, le mesme jour qu'il fut exécuté, il fut décapité en Grève un gentil-homme appelle Sainct Laurens, qui, après avoir protesté qu'il estoit innocent, estant sur l'eschafaut, appella sa partie à comparoir dans l'an devant Dieu : ceste partie estoit sexagénaire, qui mourut peu de jours après (toutesfois la mauvaise vie de Sainct Laurens n'estoit que trop cognuë dans le pays Chartrain) ; ils en tirent une calomnie, et font couler parmy eux que la justice avoit fait mourir deux innocens en un mesme jour : « Qui n'a veu mourir Le Breton, disoient-ils, avec ces mots à la bouche : Judica me DeuSj et discerne cau~ sain nieam de gente nonsanctâ, etc.? Qui ne luy a veu soustenir qu'il mouroit pour avoir defïendu la veufve et l'orphelin, et pour vouloii- procurer la reformation des abus de la justice? Si le Roy eust voulu, ce vertueux personnage n'eust esté pendu. Mais quoy ! voylà la tyrannie ouverte. Qui demandera maintenant la reformation des abus il se peut asseurer de la mort. « lis usèrent aussi d'une finesse la plus subtille que l'on
i>-Tn.ODucTio]y. 3i5
se sauroit adviser : les livres du Breton furent Lrusiez ; le peuple de ce temps estoit curieux de les voir; les portepaniers du Palais sont importunez d'en recouvrer; ils font donc glisser une remonstrance faite dez l'an i5^7 pour la reformation des abus, de laquelle on osta le commencement, et la vendoit on pour le livre du Breton. Ainsi le peuple, voyant une remonstrance si bien faite, se pipoit de luy-mesme, et par ce moyen on luy faisoit perdre l'amour, l'honneur et la crainte qu'ils dévoient à leur Roy et à sa justice, et on luy enracinoit dans l'ame le mespris, la désobéissance et la rébellion contre son prince et contre Messieurs de la cour de parlements. Je diray encor ce mot sur le subject des Pénitents, que ces congrégations, tant des ])lancs que des bleus, noirs et gris, ont fort peu duré à Paris (0, pource que la ligue fit oster les l^lancs, et les autres furent defi'endus l'an i594j accusez de n'estre que colonies de séditieux. Et toutesfois ces congrégations sont très-belles, très-estime'es, et louées à Pxome et à Venise , et en beaucoup d'autres lieux d'Italie. Ainsi plusieurs choses sont justes et sainctes en des pays, qui sont estimées en d'autres n'estre que tyrannie et hypocrisie. L'Espagne tient son inquisition saincte, les bons François n'en veulent ouyr parler, et les Flamans l'estiment estre tyrannie : aussi les entendemens sont differens selon les climats. C'est assez sur cesle matière, continuons ce qui se passa l'an 1087.
Au commencement de ceste année, l'hyver fut la cause que la guerre ne se fit que fort peu ; les armées
(0 Ont fort peu duré à Paris. Elles se maintinrent clans le bas Languedoc, et surtout à Montpellier, où il existe encore de nos jours une
3l6 INTRODUCTION.
du Roy furent toutes congedie'es, aucunes troupes furent laisse'es ez garnisons pour tous] ours empesclier les courses des huguenots du Poictou, de la Guyenne, du Languedoc et du Dauphine'. La noblesse se retira de chacun pays en leurs maisons; et quelques régiments furent envoyez, tant pour vivre ez provinces où il n'y avoit point de huguenots, qu'affui d'y adjouster de nouvelles crues pour s'en sei vir au printemps.
Le premier jour de l'an, la cérémonie de l'ordre du Sainct Esprit se fit aux Augustins. En ce temps le Roy descouvrit aucuns desseins de la ligue des Seize, par un qui estoit lieutenant du prevost de l'Isle de France (0; il sceut aussi que le duc de Mayenne avoit communiqué avec eux à l'hostel de Reims prez les Augustins, et que le duc de Guise n'estoit venu à Paris l'esté passé que pour les asseurer de vivre et mourir avec eux, et ne les jamais abandonner, comme fit aussi M. de Mayenne au commencement du mois de mars de ceste année. Quelques-uns sceurent si dextrement persuader à Sa Majesté que tout cela ne leur procedoit que de l'affection qu'ils portoient à la religion catholique, et de la peur qu'ils avoient à l'advenir d'estre dominez d'un roy hérétique, qu'il despescha encor M. de Ramboiiillet vers le roy de Navarre, pour l'exhorter pour la dernière fois de se mettre en l'église de Dieu, et qu'il estoit résolu de ne souffrir en son royaume autre religion que la catholique romaine. Auquel le roy de
(0 Par un cjui estoit lieutenant du prci'ost de Plsle de France. Céloit Nicolas Poulain f[ui faisoit partie du comité des Seize. Ses relations avec Henri m commencèrent dès i585. Il a laissé un Mémoire sur la conduite qu'il tint à cette époque; et nous donnerons cette pièce intéressante à la suite du Journal de Henri m par L'Eitoile.
IJVTRODUCTION. ^ IJ
Navarre dit que c'estoit le moindre dessein de ses ennemis que de le voir catholique affin que le royaume fust en paix, veu qu'ils n'avoient pris les armes que pour rompre la paix, et pour diviser et partager la France entr'euxj mais que s'il plaisoit au Roy le laisser desmesler ceste querelle entre les princes de la ligue et luy, sans s'en mesler, qu'il auroit cinquante mil hommes dans trois mois, avec lesquels il esperoit renger tous les perturbateurs de l'Estat sous l'obeyssance de Sa Majesté.
La ligue veut la guerre , le roy de Navarre y est contraint. Ils parlent, comme on dit, à cheval; et le Roy n'a point assez de force pour contraindre aucun de ces deux partis à luy vouloir obeyr. 11 est conseillé donc de tourner toutes ses forces contre les huguenots. Il exécute ce conseil ; et le printemps de ceste année la guerre se recommença en deux endroicts: M. de Guise fit la guerre à Sedan et à Jamets, places appartenantes au duc de Bouillon, oui les huguenots de l'isle de France , Picardie et Champagne s'estoient retirez : il n'y eut pas beaucoup d'efforts de ce costé-là, et les trefves qui furent faictes entre les ducs de Guise et de Boiiillon aux mois de may et de juin, leur donnèrent pour deux mois de repos, jusques à la venue de l'armée des Allemans et des Suisses.
D'autre costé le roy de Navarre en Poictou commença vivement la guerre; il s'empara des places de Chisay, Sanzay, Sainct Maixent, Fontenay et Mauleon, les unes par assaut, les autres par composition, et ceste dernière par escalade; il prépare en un mois plus de besongne que M. le duc de Joyeuse, avec son armée qui vint en Poictou, n'en eut sceu faire en six.
3l8 INTRODUCTION.
Le duc à son arrivée se rendit maistre de la campagne, reprint Sainct Maixent et Tonnay - Charente , visita de prez les Roclielois, desfit quelques troupes du roy de Navarre à la Mothe Sainct Eloy, et reprit Maillesais ; mais la peste travaillant son arme'e , il revint vers le Boy à Paris. Ses troupes furent mises en garnison en quelques places de Poictou, le commandement desquelles il laissa au sieur de Laverdin son lieutenant. Voylà ce que fit la cinquiesme arme'e envoye'e contre le roy de Navarre.
Cependant que ces choses se passent, le P\oy s'exerce en œuvres pieuses, il fait faire des oratoires pour les Jeronimites au bois de Vincennes : comme il est vestu de gris, il en fait aussi vestir les Suisses de sa garde. Il fait bastir les Fueillans aux faux-bourgs Sainct Honoré; il commença un bel édifice pour faire un monastère au lieu oii jadis estoient les Tournelles, appelle depuis le Marché aux chevaux, et maintenant le Parc royal. Mais quoy ! toutes ses dévotions furent réputées par les Seize n'estre qu'hypocrisie ! Les prédicateurs de la ligue feront assez leur devoir de le prescher, comme il sera dit cy-après.
Le duc de Guise cependant le vint trouver à Meaux au mois de may, tant pour l'asseurer de la levée certaine de l'armée des Allemans, affin qu'il luy donnast des forces pour leur résister, que pour se plaindre de plusieurs choses qu'il disoit avoir esté faictes contre Pedit et l'accord de Nemours. Ces plaintes furent veuës de beaucoup de personnes en ce temps-là; le jugement en fut divers, selon leurs passions. La ligue les soustenoit estre justes, d'autres les tenoient trop hardies pourestre faictes par un subject à son roy. « Quelle ap-
parence, disoient-ils, que le duc de Guise se plaigne qu'on ait saisi les revenus du cardinal de Pellevé, arclievesque de Sens, puis que l'on sçait qu'il s'est retiré à Rome, où il mesdit ouvertement contre le Pioy? Quelle apparence ce duc a il de dire que l'on laisse les hérétiques en leurs maisons jouyr de leurs biens, veu que le duc de Mayenne a baille' en Guyenne une infinité de sauvegardes aux dames de Caumont, de Trans, et à des seigneurs et gentils-hommes de la religion prétendue reformée, et autres catholiques tenans le party du roy de Navarre, avec deffences à ceux de son armée de les molester à cause qu'ils ne portoient point les armes? Pourquoy veut-il contraindre le Roy de regarder d'un bon œil les seigneurs qui l'ont suivy en ceste dernière levée d'armes? Ne sçait-on pas que le sieur d'Antragues a faict tirer des coups de canon de la citadelle d'Orléans sur M. le duc de Montpensier, que le Roy y envoyoit? Et maintenant il voudroit que le Roy luy en rendist grâce et le remerciast. M. de Rrissac a laissé surprendre le chasteau d'Angers : Sa Majesté l'a reprins d'entre les mains des partisans du roy de Navarre : et il voudroit contraindre le Roy, s'il pouvoit de restablir le sieur de Rrissac dans ceste place. Quelle apparence? » Ainsi parloient les courtisans.
Le Roy toutesfois eust bien désiré une paix, au contentement des uns et des autres; il exhorta le duc de Guise d'y adviser, et luy fit faire des promesses particulières, s'il y vouloit entendre, pour l'advancement des siens; mais ses desseins n'estoient pas à la paix. 11 faut donc que le Roy, contre son vouloir, se résolve à la guerre : et pour s'opposer à ceste grande armée d'estrangers, qui vouloient, en traversant la France, aller
joindre le roy de Navarre en Poictou, il fit publier un mandement par lequel il fut enjoinct à toutes les troupes, tant de cavalerie que d'infanterie, de se rendre dans le 4 juillet, scavoir : les unes à Chaumont en Bassigny, sous la charge de M. de Guise; à Sainct Florentin, près deTroye, sous la conduite de M. de Montpensier; et à Gyen, où le Roy luy-mesme se trouveroit. Le conseil de la ligue des Seize à Paris, sur ceste nouvelle qu'il venoit une arme'e de reistres en France pour le secours du roy de Navarre, se- remua plus qu'auparavant, et fit publier parmy ceux de leur faction que c'estoit le Roy mesme qui les faisoit venir, et envoyèrent en plusieurs villes de France ce qu'ils avoient résolu pour s'y opposer. La lecture de leurs propres mémoires fera ay sèment juger de leur mauvaise intention, et de leurs calomnies et practiques contre le Roy. Voicy leur premier mémoire.
n Sur l'advis asseuré que nous avons receu de la volonté du Roy de faire entrer au royaume de France une grande armée de reistres et Suisses hereticqùes, avec lesquels il traicte jusques à leur abandonner nos vies et nos biens, sous la conduite du roy de Navarre, qu'il a appelle pour son successeur à la couronne, le tout tendant à la ruine de l'Eglise catholique, apostolique et romaine, et pour l'establissementderiieresie; nous avons bien voulu vous adviser de nos resolutions pour nous défendre de cest orage, et résister à si pernicieuses entreprises, où le Roy, à nostre très grand regret, est porté par l'induction de gens malins qui le possèdent, pour establir l'heretique en ruinant les catholiques. Et d'autant que telles entreprises ne regardent seule-
INTRODUCTI05Î. - 32 1
ment la ruine de la religion catholique au royaume de France, mais de toute la chrestienté, c'est l'occasion pour laquelle nous nous sommes résolus d'y résister et nous défendre, sans toutesfois rien attenter ny entreprendre du vivant du Roy, mais seulement nous tenir sur la deffensive au cas qu'en soyons contraints, affin de nous mettre en devoir, et n'estre accusez devant Dieu et par nostre jDOSterité d'aucune négligence ou mespris de la religion, pour n'avoit fait nostre debvoir et ce que pouvions, de résister à l'establissement de l'heresie, et empescher la ruine de nostre religion catholique, apostolique et romaine. Pour àquoy remédier nous avons (suivant le bon advis qu'en avons pris avec aucuns de vos députez) dressé trois mémoires, les coppies desquels nous vous envoyons : le premier contenant nos projects et intentions; le second la forme de s'y gouverner; et le troisiesme la forme de nostre serment; affin que les ayans veus vous nous mandiez vostre advis et resolution, ne voulant rien faire ny entreprendre qu'avec vostre bon advis et consentement, comme nos confrères et compatriotes, avec lesquels nous desirons vivre et mourir pour le soustenement de nostre religion : le tout selon que nous vous avons particulièrement mandé cy-devant, et qu'avez esté advertis comme nous du péril que la chrestienté court pour les grandes entreprises que l'on fait contre les catholiques. »
Voylà le mémoire, et voycy leur premier project :
« Advenant le cas que les reistres et Suisses hérétiques se desmarchent pour entrer en France , 38. 21
comme ils se préparent et qu'ils y ont esté appeliez, il est de besoin que les ecclésiastiques, gentils-hommes et communautez catholiques des bonnes villes, spécialement de Paris, Pioiien, Lyon, Orléans, Amiehs, Beauvais et Peronne, députent promptement quelques gens de bien et de qualité vers le Roy le supplier de préparer incessamment armée suffisante pour résister aux forces estrangeres hérétiques, et, oultre ce, luy offrir, de la part des villes, un secours de vingt mille hommes de pied et quatre mille chevaux, payez et souldoyez pour un an, à la charge que lesdites villes associées feront eslection de capitaines particuliers pour leur commander qui leur seront affidez, fraterniseront avec eux, et du tout à leur dévotion, sous le gênerai que Sa Majesté ordonnera (toutesfois prince catholique, et hors de soupçon de favoriser en rien nos ennemis), promettans que leurs gens ne ravageront point la campagne, mais payeront et camperont, d'autant qu'ils seront bien payez par personnes que les catholiques establiront.
« Pour cest effect, Paris en son eslection fournira quatre mille hommes de pied et mille chevaux ; P\ouen et ses voisinances, autres quatre mille hommes de pied et mille chevaux : Lyon et ses voisinances d'Auvergne, autres quatre mille hommes de pied et cinq cents chevaux; Orléans, Bourges et leurs voisinances, autres quatre mille hommes de pied et cinq cents chevaux ; Amiens, Beauvais et la province de Picardie, autres quatre mille hommes de pied et mille chevaux.
a Si ceste juste requeste est accordée par le Roy, les catholiques se pourront asseurer (moyennant la grâce de Dieu) de résister aux forces hérétiques, tant dômes-
INTRODUCTION. SsJ
tiques qu'estrangeres, et les dissiper, et par ce moyen le royaume délivré de telle tempeste et danger extresme.
a Que si ceste juste requeste et nécessaire secours est refusé par la malice des conseillers du Roy, la pluspart ennemis de la religion catholique, qui nous veulent tenir les mains liées en an si grand péril où il va de la ruine de la religion catholique et monarchie Françoise, pour la sousmettre à la puissance de l'hèretique, il ne fauldra laisser de faire ceste levée, et faire paroistre les forces et armes catholiques, en cas que l'estrangere hérétique préparée y entre ; et sera, par ce moyen, le Roy contrainct d'advouer l'armée catholique, ou s'en déclarer à l'ouvert ennemy, comme négligeant la deffense de la religion contre les hérétiques, contre lesquels l'armée catholique paroistra et fera teste, estant conduite et commandée par les gentilshommes et capitaines catholiques affidez aux provinces et villes, qui pourront, au 'refus et contradiction du Roy, prendre un prince catholique pour chef, tel toutesfois que les catholiques en soient d'acord.
« Que si Sa Majesté veut dire que ceste forme de levées d'hommes est entreprendre ou diminuer son authorité, et qu'à luy seul appartient l'entière disposition des affaires de son royaume , sans avoir de compagnon, luy sera remonstré que ceste offre de secours est un extraordinaire que son bon peuple catholique françois luy fait pour l'urgente nécessité, et qu'il y a danger de mettre tel secours entre les mains de son conseil et ceux de la suitte, la pluspart desquels sont infectez d'heresie et d'athéisme, qui perdroient tout d'autant que leurs actions ne sçauroient estre aggrea-
blesàDieu, et qu'il luy plaise croire que son peuple liiy sera fidelle contre les hérétiques et leurs adherans. Et cependant ne faut délaisser à tenir les forces prestes pour nous deffendre en cas que l'armée hérétique et estrangere entre en France, ou que nous soyons assaillis-,-sans toutesfois entreprendre aucunes choses , ains se tenir tousjours presls sur la deffensive tant que le Roy vivra.
« Advenant le cas de la mort du Roy sans enfans (que Dieu ne veuille), il sera besoin lors et à l'instant d'entreprendre et prévenir les malheureux desseins des ennemis de la religion catholique, que l'on voit à veuë d'œil s'armer et couver quelque surprinse et remuement : en sorte qu'il sera nécessaire de les devancer , et à ceste fin en quinze jours faire joindre les prochaines forces ensemble entre Paris et Orléans le plus secrettement que faire se pourra, et que les ennemis soient estonnez. Ceste force sera suffisante, pour le commencement, de cinquante compagnies de gens de pied et vingt de cheval , laquelle, avec le consentement des bonnes villes, donnera entièrement la force aux catholiques,qui, le plus diligemment qu'ils pourront, feront assembler les estats pour parvenir à l'eslection d'un roy catholique, et ordonner les loix du royaume, pour remettre toutes choses au cours des anciennes loix fondamentales de la France.
« Au mesme temps les catholiques prieront M. le cardinal de Rourbon de venir à Paris comme prince catholique, et l'esliront leur chef et protecteur des Estats catholiques, et envoyeiont aussi vers M. de Guyse et messieurs ses frères, et autres princes catholiques, pour les supplier les assister, les occasions se
INTRODUCTIO:V-. 3îï5
présentant. Et seront les estats priez , de la part des catholiques, de favorisera la nomination royale, sivr tous les princes catholiques, mondit sieur le cardinal de Bourbon, tant parce qu'il est prince très-catholique, ennemy des hérétiques, qu'aussi il est prince françoi», doux, aggreable et vertueux, de la race ancienne des roysde France, qui le rend très-recommandable, non comme héritier et successeur, estant trop remot en degré , mais capable d'eslection et de l'honneste préférence pour sa religion et ses vertus.
K Geste cause est si juste et favorable, que toutes les provinces et villes catholiques de ce royaume, et les gens de bien ecclésiastiques et la noblesse s'y joindront, veu la pureté et sincérité de noslre intention : et par ce moyen la religion catholique et cest Estât, que l'on veut ruiner, seront conservés et maintenu^ ( moyennant la grâce de^Dieu) sans qu'il soit à la puissance des hérétiques et leurs adherans de parvenir à leurs desseins, ny à ceux qui commandent de gaster tout d'oresnavant, comme ils ont faict par cy-dev.ant.
« Et pour nous asseurer d'avantage en la deifense et manutention, tant en la religion catholique qu'en l'Estat, que Henry de Bourbon, prince de Bearn , hérétique, relaps et excommunié, veut empiéter contre tout droict divin et humain, il sera très-nécessaire, advenant la niort du Roy sans enfans ( que Dieu ne veuille ) d'advertir par bonnes et véritables instructions nostre Sainct Père le Pape et le roy Catholique de toutes nos intentions, affin de les prévenir, et qu'au besoin Sa Saincteté nous assiste de sa saincte l)enediction, et le roy Catholique de ses forces et moyens pour une si saincte cause qui leur touche de
prez, voire où ils y ont inteiest notable et principale deffense. »
Voylà leurs projects, et voicy la forme comme ils se dévoient gouverner.
« Le moyen ( sous la conduite de nostre bon Dieu ) advisé et résolu de tenir pour essayer en ce grand desordre qui menace de toutes parts la ruine finale de nostre religion et de TEstat de ce royaume, est de mettre un si bon ordre que nous restablissions ceste monarchie et tous les estats d'icelle selon les anciennes fondamentales loix ( sans nous despartir de la deuë obeyssance que nous devons au Roy tant qu'il sera catholique, ou qu'il ne se déclarera fauteur d'heretiques ).
« Premièrement, c'est de faire que le plus que l'on pourra de provinces et bonnes villes de ce royaume s'unissent ensemble de force et conseil, et moyens.
« Et pour y parvenir, il faut en icelles practiquer le plus de gens de bien que l'on pourra comme ecclésiastiques, mesmement des prédicateurs ausquels le peuple a créance, gentils-hommes vertueux et de bonne vie, des officiers du Roy qui ne sont encores corrompus, bons et notables bourgeois et marchands , tous gens de bien et de bonne conscience, craignans Dieu, sans crime ny reproche, affin que nous ne soyons point bigarrez ; lesquels, n'estans point poussez d'aucune privée passion, mais du seul zèle de la religion catholique, se résolvent, quand une juste occasion se présentera, d'employer franchement leurs vies et leurs bicRs. Pour cest effect est besoin que les gens de bien des
bonnes villes voisines ayent communication ensemble, affin qu'ez occurrences ils puissent prendre advis de ce qu'ils auront à faire.
K Et parce qu'en cores que nostre intention soit saincte et juste, et que l'on ne la pourroit aucunement reprendre, toutesfois en un temps si chatouilleux on la pourroit sinistrement interpréter ; il faut nécessairement se comporter avec le secret, et pour ceste occasion est besoin qu'en chacune ville l'on establisse un conseil de six personnes gens de bien, fidelles et prudents , qui communiqueront une fois ou deux la semaine ensemble, et ausquels les lettres de dehors se rapporteront ; car par ce moyen ils auront nouvelles de tout ce qui se passera. Chacun des six pourra pratiquer d'autres de mesme condition, ausquels ils communiqueront les choses qu'ils jugeront dont ils seront capables; et pour fortifier davantage nostre party, il faudra qu'ils essayent de practiquer en leurs voisinages des gens de bien, de qualité, ecclésiastiques, gentils-hommes, officiers de la justice et bourgeois les mieux vivans et de bonne réputation, affin que nostre corps soit composé des plus gens de bien des trois estats.
« Et parce que les princes catholiques sont parus devant nous, et ont déclaré leurs intentions et icelles manifestées , par lesquelles l'on cognoist qu'ils ne tendent à autre but que celuy que nous tenons, il nous faut prudemment chercher les moyens de nous joindre avec eux, et qu'eux representans le chef ne puissent agir sans les membres, affin que le corps soit bien uny et qu'il ne se sépare, soit de subject, soit d'intention, car de là arriveroit nostre ruine.
« Et pour prudemment pourveoir comme à chose nécessaire, faudra qu'en nous joignant avec les princes catholiques, que l'honneur du commandement leur demeure, et que la force et disposition des affaires demeurent aux estais et conseil des catholiques, veu que les villes fourniront et souldoyeront les hommes et feront eslection des chefs particuliers à leur volonté, et que l'on estaljlira cependant un conseil de gens de Lien et de qualité des trois estats, par l'advis desquels les affaires se manieront en la justice et finances, dont ils cognoistront souverainement ; et les princes et la noblesse conduiront les affaires de la guerre et y commanderont : le tout en attendant la resolution de l'assemblée générale des estats, et que la trop grande licence ne les fasse oublier.
« Nous estimons cest article très-nécessaire, affin que les ennemis ne puissent venir à la traverse troubler nostre délibération, d'autant qu'il est nécessaire que si Dieu nous donne juste occasion et moyen de prendre les armes, l'on y mette une telle fin à ceste fois qu'il n'y faille plus retourner. Et pour ceste occasion l'on fera promettre ausdits princes, par serment solemnel, qu'ils ne se despartiront jamais de la religion, et ne nous abandonneront en façon quelconque, comme de nostre part nous leur ferons pareille promesse, et le semblable à la noblesse catholique qui s'y voudra joindre.
« Fault que les villes particulières escrivent le plus souvent que faire se pourra au conseil estably à Paris, affin de recevoir les instructions fréquentes les uns des autres.
« Pour espargnerla despense le plus que l'on pourra.
INTRODUCTION. Sîîp
nous estimons que pour le commencement la levée de trois légions suffira, puisque les villes estantbien unies, nous n'avons maintenant à faire qu'une guerre deffensive.
« Ne faut pas oublier à pourveoir à l'amas des deniers promptement, et aux choix des capitaines, affin de tenir le tout prest, et que lesdits capitaines se garnissent de leurs soldats les plus fidelles et gens de bien qu'ils pourront, et ])ien disciplinez, attendu qu'ils seront bien payez. »
Voylà l'instruction qu'envoya le conseil des Seize à ceux des villes qui estoient de leur faction, et voicy le serment de leur ligue :
« Nous jurons et promettons sur les saincts Evangiles, au nom du grand Dieu vivant, rigoureux vengeur du parjure, que sans nous despartir de la deue et légitime obeyssance que nous devons au Roy tant qu'il se monstrera catholique, et qu'il n'apparoistra favorisant les hérétiques, nous employer d'oresnavant franchement et volontairement, tant de nos vies que de nos biens, pour conserver la religion chrestienne, catholique, apostolique et romaine, que tant d'ennemis veulent destruire, et pour conserver ceste monarchie françoise qu'elle ne tombe en la domination de Henry de Bourbon, prince deBearn, hérétique, relaps et excommunié, ny de ses semblables et adherans , et l'entretenir en son entier comme nos prédécesseurs la nous ont laissée; résolus de mourir plustost que l'heretique y commande, ny que l'Estat soit desmembré, comme il tasche de jour à autre d'y parvenir. Et pour
33o INTRODUCTION.
cest effect, sous la guide et conduitte de nostre bon Dieu, et par l'inspiration du Sainct Esprit, autheur de toute saincteté, union et concorde, nous nous sommes cejourd'huy associez les uns avec les autres, par les mains des députez cy assemblez, nos forces, nos moyens, nos conseils, avec promesse et protestation mutuelle de ne nous abandonner jamais les uns les autres, ains que nous nous joindrons à la deffence mutuelle de la moindre des villes associées aussitost que de la plus grande, là où elle viendroit à estre en peine pour raison de la présente association, ou que les ennemis de Dieu, de la religion, de l'Estat et du Roy voudront l'offenser.
« Et non seulement nous promettons nous employer pour la conservation et deffenses des provinces et villes associées, bourgs et villages, mais aussi de tous autres de ce royaume qui seront recherchez et molestez par les hérétiques et leurs adherans; estant nostre intention de deffendre tous les catholiques de ce royaume, associez ou non associez, pourveu qu'ils ne se déclarent nos ennemis et qu'ils n'y adhèrent ; desirans et voulans sur toutes choses deffendre la religion catholique, apostolique et romaine, que l'on veut oster et ruyner pour y estabHr l'heresie et la domination de l'heretique. Et sur ce seul subject nous avons faict et faisons la présente association.
« Nous protestons, devant Dieu et les hommes, que aucune privée paction ne nous remue touchant les partialitez dont la France est aujourd'hui affligée, mais le seul zèle de la conservation de nostre religion, laquelle, au jugement de tout le monde, l'on voitcourir une évidente ruyne de tout cest Estât, par son de-
INTRODUCTIOIT. 33 1
membrement tout évident que les hérétiques et leurs adherans veulent faire, si les gens de bien et bons catholiques de ce royaume ne s'y opposoient et n'y mettoient la main.
« C'est pourquoy nous supplions messieurs les ecclésiastiques, qui ont le premier interest en ceste cause, se joindre d'une bonne volonté avec nous , nous aydans de leurs bonnes prières et moyens ; et de nostre part nous leur promettons, par serment devant Dieu inviolable, que nous n'abandonnerons jamais la cause de Dieu et de son Eglise, et ne poserons jamais les armes, quand nous aurons esté contraints et nécessitez de les prendre, jusques à ce que, par une assemblée générale des estais de ce royaume catholique, nous n'ayons, autant qu'en un siècle si grandement corrompu faire se pourra, remis Testât de l'Eglise en ses anciennes etsainctes institutions, privilèges, honneurs, libertez et franchises, selon les saincts décrets et concilies généraux, mesmes celluy de Trente, l'emologation et publication duquel nous poursuivrons tant qu'il nous sera possible, pour estre unis et incorporez inséparablement avec l'Eglise catholique, apostolique et romaine, qui est la vraye et seule Eglise de Dieu.
« Nous supplions pareillement messieurs de la noblesse catholique de ce royaume, se resouvenir de ce à quoy la gloire de leurs ancestres les convie , veu qu'ils ont si généreusement et tant de fois combattu pour la deffence de la religion catholique , et se joindre et associer avec nous, à fin que, comme ils sont eslevez d'un degré plus haut, ils nous monstrent aussi le chemin, et nous servent de guide, chefs et conducteurs pour conserver la religion catholique, apostolique et ro-
nuiine, et la patrie commune contre l'entreprise et violence des hérétiques, et empescher leur domination; et en ce faisant nous leur promettons de ne les abandonner jamais, ains nous joindre avec eux et y employer nos vies et nos biens pour l'effect de ceste présente association, que nous continuerons, par la grâce de Dieu, jusques à ce que , par une assemble'e generalle des estats catholiques, que le Roy sera supplié faire assembler le plustost que faire se pourra, on ait pourveu à ce que ce digne corps de noblesse, appuy principal de ce royaume après Dieu, soit mis et restably en son ancienne splendeur, et maintenu en ses mérites, libertez, honneurs, prérogatives et franchises honnestcs et vertueuses. A condition aussi que messieurs les ecclésiastiques et nobles nous promettent pareillement de ne nous abandonner jusques à ce que par lesdits estats on ait pourveu à ce que la justice soit affermie et repurgée comme elle doit, spécialement les cours souveraines, remplies en la plus-part de corruptions, hérésies et tyrannies ; et aussi jusques à ce que l'on ait asseuré et restably les corps et communautez des bonnes villes en leurs anciens privilèges, li])ertez, honneurs et franchises ; semblablement que l'on ait pourveu aux intolérables misères desquelles le pauvre et commun peuple, nourricier de tous les autres estats, est aujourd'huy de milles façons barbarement oprimé : le tout sans nous départir de la deuë obeyssance que nous devons au Roy, veu que si nostre intention par l'ayde d'en haut se peut accomplir, au lieu qu'il se peut dire à présent le plus pauvre et mal obey roy de la terre, on le verroit estre honnoré et mieux obey qu'autre qui vive. Le grand Dieu du ciel , qui a seul toute puissance
sur les empires du monde , et qui est scrutateur des cœurs, bénisse nostre saincte intention et la face prospérera son honneur et gloire éternellement. »
J'ay mis icy tout du long ce mémoire et ces projects faicts par le conseil des Seize de la ligue dans Paris, avec la forme comme tous les peuples des villes qui entreroient dans ladicte ligue se dévoient gouverner, et leur serment qu'ils dévoient faire , affin que le lecteur juge plus aysement de l'intérieur de ceux qui ont basty ceste ligue contre leur bon et souverain prince, et comme ils se sont couverts du prétexte de la religion, en protestant de ne se despartir de l'obejssance qu'ils de<^>oient au Roj, avec ceste clause : tant qu'Usera catholique , ou qu'il ne sera fauteur dlieretique. Et toutesfois, dez le premier commencement de leur mémoire, par ces mots, « sur l'advis que nous avons receu de la volonté du Roy de faire entrer au royaume de France une grande arme'e de reistres et Suisses hérétiques, avec lesquels il traicte jusques à leur abandonner nos vies, etc. , » ils l'accusoient desjà d'estre fauteur d'heretiques ; et sous ceste calomnie ils bastirent leur ligue dans les villes, tandis que Sa Majesté exposoit sa vie avec sa noblesse pour empescher que les rheistres ne passassent la rivière de Loire. Le lecteur peut aussi remarquer comme ils vouloient changer l'ordre de la succession en ce royaume sous le pretexle de la religion, lorsqu'ils parlent de M. le cardinal de Bourbon en ces mots : « non comme héritier et successeur, estant trop remot en degré, mais capable d'eslection et de l'honneste preferance pour sa religion et ses vertus. » Il failloit bien que les desseins
de ces conjurateurs pour mettre l'ordre du royaume de France sans dessus dessous, eussent pour but quelque apparence de bien ; aussi ils ne vouloient que l'on receust en leur ligue que les gens de bien. Plusieurs bonnes gens du'^peuple s'en mirent sous le spécieux prétexte de religion ; mais les autheurs et gouverneurs de ceste ligue avoient bien d'autres desseins, ainsi qu'il se verra cy-après.
Or suivant ce que nous avons dit, que le Roy avoit donne' le rendez-vous à.toutes ses troupes, tant de cavallerie que d'infanterie, pour aller au devant des reisties en trois endroicts, sçavoir à Chaumont, à Sainct Florentin près Troyes, et à Gyen , il s'y trouva soixante-liuict compagnies de gens-d'armes monlans à quelque trois mil cinq cents chevaux, dix mil hommes de pied François, douze mille Suisses et quatre mille reistres. Ce qui estoit sous la conduilte de M. de Montpensier s'adjoignit au Roy, comme nous dirons cyaprès : mais les troupes qui estoient sous la charge de M. de Guise tindrent leur corps d'arme'e tousjours à part, sçavoir vingt-cinq compagnies d'ordonnances conduittes par les princes et seigneurs de la ligue, quelques régiments de gens de pied , avec les troupes que le prince de Parme luy envoya parle commandement du roy d'Espagne, qui estoient quatre cents lances et deux mil hommes de pied. Ceste petite arme'e, et toutefois gaillarde et belle, s'advance, s'adjoint aux forces du duc de Lorraine ; mais elle estoit trop foible pour empescher l'entre'e à trente mil estrangers et [à quatre ou cinq mil François qui les conduisoient.
Tous ceux qui ont escrit pourquoy ceste grande ar-
mée d'estrangers ne fit de pareils effects que celle qu'amena le duc des Deux Ponts l'an 1669, laquelle traversa depuis les bords du Rhin jusques en Poictou , s'accordent que la mauvaise intelligence qu'il y eut entre les chefs, leur division, le séjour qu'ils firent sur les frontières de Lorraine pour résoudre quel chemin ils dévoient prendre et ce qu'ils dévoient faire, en a esté la cause.
Tandis que le duc de Guise pensoit deffendre l'entrée du royaume à reste armée estrangere , le roy de Navarre se preparoit pour leur aller au devant afFin de tascher à favoriser leur passage sur la rivière de Loire, et se joindre avec eux. Le Roy qui voit ce dessein, et qui descouvre que tous les princes de la maison de Bourbon, qui sont les seuls princes de son sang, estoient dans l'ame tous faschez de ceste guerre , dont ils accusoient la maison de Guise ; que les livrets en trottoient par tout, et que l'on disoit qu'elle se faisoit pour l'Estat et non pour la religion , et mesmes que le comte de Soissons, prince de son sang, et plusieurs seigneurs catholiques avoient eslevé des troupes en Normandie , au Maine et au Perche, et s'estoient allez joindre au roy de Navarre, lequel s'estoit advancé jusqu'à Montsoreau en Anjou pour recevoir ledit sieur comte et ses troupes, ce qu'il avoit faict ; aussi qu'estans joints ensemble ils s'en alloient recueillir les forces dudit roy de Navarre qui luy venoient de Gascongne , pour, estans plus forts, favoriser mieux le passage de son armée estrangere ; le Roy donc se resouvenant qu'estant encore duc d'Anjou, le feu admirai de Chastillon luy avoit donné tant de peine après qu'il eut receu l'armée du duc des Deux Ponts, soit au siège de Poic-
tiers, à la bataille de Montcontour et ailleurs, il se douta bien que le duc de Guise feroit la mesme faute que les ducs de Nemours et d'Aumale avoient faite en ce temps là, pour n'avoir peu trouver le moyen d'empescher le duc des Deux Ponts d'entrer dans le royaume, ou de le combattre. 11 ne fut point trompé, comme nous dirons cy-après : aussi sa prévoyance sauvera la France du péril eminent oîi elle estoit lors. Pour la seconde fois il envoya M. de Joyeuse avec une autre arme'e en Poictou, avec commandement d'empescher le roy de Navarre de ne joindre les bords de la rivière de Loire, et ce au hazard mesme d'une bataille : ce que le sieur duc de Joyeuse fit si animeusement, la jeunesse où il estoit le faisant présumer que toutes choses luy estoient possibles, qu'en poursuivant le roy de Navarre , le prince de Condé et le comte de Soissons qui alloient en Gascongne, il leur présente la bataille à Coutras, où il se perdit avec toute l'arme'e que le Roy luy avoit donnée : il y mourut avec un sien frère , et plusieurs seigneurs de marque ; tous les capitaines furent presque tous ou tuez, ou prisonniers. Mais quoy que le roy de Navarre acquist là l'honneur d'une grande victoire, si est-ce qu'il perdit la commodité de pouvoir secourir son armée d'AUemans ; car le Roy estant party de Sainct Agnan en Berry, il s'en alla droit à Gyen : là il receut advis que les conducteurs de ceste armée estrangere, après s'estre accordez du chemin qu'ils dévoient tenir, avoient résolu de tenir la route de la rivière de Loire; que le duc de Lorraine et le duc de Guise, pour ne leur donner envie de demeurer en Lorraine, avoient fait brusler les moulins et desmolir les fours sur le chemin par
OÙ ils avoient passe j que nonobstant cela ils avoient traversé le Barrois et Ginvillois, et que, pour toutes les longues pluy es, le peu de vivres qu'ils recouvroient, les maladies qui les lourmentoient, ils avoient passé prez de Chaumont en Bassigny , à la veuë de toutes les forces de tous les princes de la ligue; qu'ils avoient aussi passé la Seine prez de Chastillon, et s'en venoient passer les rivières de Cure et d'Yonne, approchant tant qu'ils pouvoient de la rivière de Loire.
Le Roy, comme nous avons dit , qui s'estoit douté de ce que feroit ceste armée, y avoit preveu, ayant fait mettre de bonnes garnisons dedans toutes les villes où il y avoit des ponts pour passer. Le sieur de Rieux estoit dans Gien, le sieur de Rochefortà La Charité, le sieur de Champlemy à Nevers , et dans Dezize le comte de Grampré. Sa Majesté, accompagnée de messieurs les ducs de Montpensier , de Nevers, d'Espernon et de Rets , avec de très-belles troupes de cavallerie et d'infanterie, et huict mille Suisses, s'estoit résolue de les combattre s'ils entreprenoient de passer la Loire. D'autre costé, les François qui estoient parmy ceste armg^ d'estrangers les assuroient qu'ils avoient une entreprise sur La Charité, et que quand elle manqueroit, que toutesfois au mois d'octobre la rivière de Loire estoit si basse qu'ils la guay croient en mille endroicts: voylà deux beaux desseins, et nul des deux ne leur réussit. L'entreprise de La Charité leur estant faillie, ils veulent tenter de passer à guay la Loire; mais ils trouvèrent que les guaiz par où ils pouvoient lors passer estoient tous gastez par le commandement de Sa Majesté : celuy de Sainct Firmin proche de Chastillon sur Loire fut gasté par le sieur de La Chapelle
338 IKTRODUGTION.
aux Ursins ; celuy de Lezé, où il pouvoit y passer cent chevaux de front droict à droict sans se mouiller presque les sangles, fut gasté par M. de Nevers; celuy de Sainct Sature par M. de La Guiclie, celuy de Pouilly par M. le mareschal de Rets, et celuy du Pas de Fer près Nevers par M. le mareschal d'Aumont.
Ainsi les reistres empeschez , pour ne pouvoir passer la rivière de Loyre , laquelle estoit borde'e de l'arme'e du Roy, se résolurent le 20 d'octobre, estans à Neufvy, de tirer du costé la Reausse. Le Roy se rendit à Gyen le 24? Gt donna l'ordre requis pour garder ceste ville, qui estoit fort foible. L'armée estrangere alla vers Montargis, le baron d'Othnaw, qui conduisoit les reistres, se logea à Vimory. Les ducs de Guise et de Mayenne s'esloient arrestez avec leurs troupes vers Joigny, Asse et Crevant, à quinze lieues de Neufvy où estoient logez les reistres, hors d'espérance de les plus revoir, pensans (ju'il estoit impossible de leur empescher le passage de la Loire; mais quand ils eurent advis que le Roy les y avoit arrestez tout court, et qu'ils avoient pris le chemin de la Reausse, alors l'espérance leur creut que les reistres ne retourneioient tous en Allemagne. De les attaquer en gros ils n'estoient assez forts : leur dessein fut donc d'enlever quelque quartier de ceste armée. Ils s'acheminent vers Montargis, et s'aydent presque en messme temps de la finesse et de la force.
Pour la force, le 27 octobre sur le soir ils donnent avec toutes leurs troupes dedans Vimory, pensant enlever de nuict ce quartier; mais les reistres incontinent se rallièrent : il y eut là un grand combat où les ducs de Guise et de Mayenne perdirent deux cents
quarante des leurs, et les reistres cent cinquante : une partie du bagage du baron d'Othnaw fut pille', il perdit les deux chameaux qu'il devoit présenter au roy de Navarre, les deux attabales (0 ( qui sont petits tabourins de cuivre que les bâchas des Turcs estans chefs d'armées font sonner et marcher devant eux), trois cents chevaux de chariots. Les ducs après cest exploict se retirèrent avec leurs troupes vers Nemours.
Voylà ce qui se passa àVimory. Depuis, l'arme'e estrangere s'advança dans le Gastinois ; le duc de J^oiiillon y prend et bat Chasteau-Landon , le reistre le pille. Le duc de Guise ne dort point, la finesse est aussi utile à la guerre que la force; ils'ayde de d'Escluseaux, qu'il avoit mis dans Montargis, pour faire une entreprise double, et offrir au sieur de Chastillon pour de l'argent de le faire maistre, tant du chasteauque de la ville : il avoit envie de l'y attraper, mais l'entreprise fut descouverte.
Les reistres tirent droict en Beausse ; les pluyes les incommodent, la plus-part des Suisses et des lansquenets laissent leurs souliers parmy ses terres grasses , les chevaux des reistres s'y déferrent. Le Roy ne les abandonne point qu'il ne soit ou à leur teste ou à leur main gauche. Le duc de Guise les suit, et les tient contraincts sur leur aisle droite de se tenir serrez. Ainsi les reistres passent auprès d'Estampes , et tirent droict pour aller à Chartres. Ils se logent à Auneau; leurs mescontentements croissent , ils demandent aux François qui les conduisoient argent, munitions et vivres; tout leur manque. Quelques troupes qu'avoit levées M. le prince de Gonty au May ne s'advancent à Prunay
CO Attabales : lisez arabales.
34o INTRODUCTION.
près Chartres, où M. le duc de Bouillon luy rend la cornette blanche ; tout cela ne contente le reistre ny le Suisse; ils trouvoient bien de quoy vivre, mais l'argent ny l'armée du roy de Navarre ne paroissoit point.
Le dessein du Roy estoit de les séparer, et sans perdre les siens trouver le moyen de faire vuider ceste arme'e estrangere de son royaume. Le duc de Guise , au contraire, voyant que tout luy rioit, ne vouloit qu'ils s'en retournassent à si bon marché; et quoy que le duc de Mayenne estoit retourné en Bourgongne avec ses troupes depuis la charge de Viniory, il continue son dessein de tascher à enlever le quartier du baron d'Othnaw^, logé à Auneau, lequel Je mesprisoit pour le peu de troupes qu'il avoit. Or M. de Nevers, par le commandement du Roy, avoit faict si bien, que les douze mil Suisses accordèrent de s'en retourner en leur pays moyennant de l'argent : par ce moyen ceste grande armée d'estrangers tout à coup se trouve estre aflfoililie de la moitié, ce qui fut la seconde cause delà delFaite de ceste armée, laquelle, 'ne se trouvant plus assez forte pour respondre à l'armée royalle, minuta sa retraite affin d'aller passer a la source de Loire , et gaigner le Vivarais, le Languedoc et la Gascogne, pour voir le roy de Navarre et son argent. Mais le duc de Guise leur dresse une aussi belle entreprise et aussi subtile qu'il se sçauroit imaginer, qui fut telle .Le concierge du chasteau d' Auneau, qui appartenoit a la maison de Joyeuse , estoit avec quelque garnison dans le chasteau ; ayant juré sur sa foy qu'il n'entreprendroit rien, le baron d'Othnaw l'y laisse : ce fut une faute grande qu'il fit. Le duc de Guise somma le con-
cierge sous main de favoriser son entreprise , il le gaigne : il luy accorde de faire entrer les siens dans le chasteau. Ainsi que le baron d'Otlinaw s'appreste pour sortir, que tous les chariots estoient chargez prests à partir, le duc de Guise faict couler toute son infanterie par -les portes de la ville, plusieurs sortirent aussi du chasteau; le reistre se trouva si esperdu lors se voyant surpris, qu'il n'eut aucun moyen de se rallier; le baron d'Othnaw n'eut point d'autre recours que de se sauver, à la faveur de la nuict, par dessus leS murailles, avec fort peu des siens. Il y perdit sept cornettes qui furent toutes deffaictes, et le reistre qui s'esloit renferme' dans les logis fut contraint de se rendre à la discrétion des victorieux, qui y gaignerent force bagues et chaisnes d'or , et bien deux mille chevaux et huict cents chariots.
Geste charge haussa de beaucoup le courage à M. de Guise , il s'y comporta valeureusement, bref elle luy fut fort honorable, et d'autant plus. 'qu'il n'y perdit que fort peu de soldats. Ce coup aussi fut la troisiesme cause de leur desroute , et lequel fît le plus haster les reistres d'avancer leur voyage pour gaigner la source de Loire. De retourner en Allemagne il leur estoit impossible ; tous les chefs françois qui estoient avec eux s'obligent et leur i espondent de leur deub , pourveu qu'ils avancent le plus de chemin qu'ils pourront : ils prennent leur route par auprès de la forest d'Orléans, se hastent pour trouver la source de Loire, puis que le duc de Guise n'estoit assez fort pour deffaire encor vingt-deux cornettes de reistres en campagne raze. Les François qui estoient des provinces de deçà Loire se retiroient le mieux qu'ils pouvoient chez leurs