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III. D'oublier les derniers remuements de Paris

IV. De confirmer la nouvelle eslection des prevost et eschevins de la ville de Paris, laquelle ils avoient faicte deux jours après les Barricades.

V. Et en fm de restablir les anciennes et belles ordonnances du royaume.

Le Roy respond à ces députez qu'il feroit assembler les estats généraux de son royaume au mois de septembre prochain, pour y entendre les plaintes en gênerai de tous ses subjects, et régler les desordres qxii se sont glissez par tout son royaume, dont il ne désire rien tant que la reformation. Qu'il avoit, durant la paix et durant ceste dernière guerre, donné assez de tesmoignage qu'il ne desiroit rien tant que la conservation de la religion catholique romaine en son royaume. La seule route des reistres en estoit une assez ample preuve, lesquels, sans luy, eussent passé la rivière de Loire où ils estoient venus; mais que les jalousies et les desfiances survenues depuis entre aucuns avoient esté l'occasion que l'on n'avoit tiré contre les hérétiques aucun fruict de ceste desroute. Qu'il avoit tasché

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tousjours à oster ces jalousies et deffiances, en ayant cherche' tous les moyens; et mesQies qu'il estoit encor tout prest d'oublier tout ce qui estoit advenu aux barricades de Paris, si les habitans se confioient, comme ses subjects, en sa clémence. Que la plainte qu'ils faisoient contre le duc d'Espernon et La Valette estant particulière, si elle estoit véritable qu'il prefereroit tousjours l'utilité du public à toute autre considération.

Le duc d'Espernon et le sieur de La Valette firent publier une ample apologie pour responce à la requeste des princes de la ligue, dans laquelle ils rejettoient sur la maison de Guise toutes les causes des misères de la France. Les uns firent imprimer leur requeste et les autres leur apologie ; le lecteur curieux les pourra rechercher s'il veut voir comme ils s'accusent et se defîendent les uns contre les autres; mais seulement je diray icy quelques raisons qu'un particulier publia lors contre ceste requeste, laquelle le duc de Guise, dans la lettre qu'il escrivoit au sieur de Bassompierre, dit estre présentée directement à la Tuyne du duc d'Espernon , et qu'aussi toute la faction des Seize n'avoit autre subject de plainte contre le Roy, sinon qu'il avoit eslevé des mignons aux plus grands estats du royaume; qu'il leur avoit mis les places d'importance en main, et au contraire qu'il avoit recul ' hors d'auprès de luy les princes catholiques de la ligue, les avoit esloignez de sa faveur et de sa bonne grâce, sans leur plus ayder de ses liberalitez royales.

Voicy donc la responce qu'il leur fit: «Vous voulez donner à Sa Majesté des mignons, favoris et conseillers tels qu'il vous plaira? Voudriez -vous qu'en vos 38. 25

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maisons il vous en baillast à son afFecLion et non à la vostre? Voulez-vous qu'il soit vostre inférieur, et que de royet maistre il devienne vostre vassal? Voulezvous, au contraire de sujets et vassaux, mettre sa couronne sur vos testes et son sceptre en vostre main? Je passeray plus outre; car il me semble qu'un prince sans favori et spécial conseiller est plustost un prince imaginaire et en peincture qu'en vérité. Quel estât pouvez-vous faire d'un prince qui ne sçait aimer fermement? Comment sçaura-il chastier les vices s'il ne sçait bien aimer la vertu et liayr ce qu'il luy est contraire? De combien est important à un Estât de monstrer en un seul ou en peu de personnes, qu'un roy est constitué de Dieu pour remplir de biens, voire en un moment, ceux qui s'adonneront à la vertu ! Ostez les recompenses, n'ostez-vous pas le chemin à ceux qui sont conduits au bien pour l'amour et l'envie qu'ils ont de bien faire, comme ostant la justice, vous incitez un chacun à piller et s'entretuer? Qui est le moindre prince en l'Europe qui n'ait un amy et familier, qu'il avance suivant et se laissant transporter à un joarticulier et juste instinct de nature, par lequel nous en aymons les uns plustost que les autres? Et neantmoins où trouverez vous pour cela de nostre aaj^e que les subjects se soyent l)andez contre leur seigneur? Vous me confesserez que Sa Majesté a bien autant de pouvoir en son royaume qu'un père de famille a en sa maison. Qui est celuy d'entre vous qui quelquefois ne monstre plus grande privauté et amitié à l'un de ses enfans qu'à l'autre? Voire mesmes l'on verra qu'un honnesle et sage père de famille fiera plustost sa l)0urse et sa maison à un sien facteur qu'à son propre enfanta

Pour cela avez-vous veu que les enfans se soyent eslevez contre leurs pères ? S'il s'en presentoit maintenant parmy vous un qui fist ou attentast quelque chose de semblable, ne l'auriez vous pas en exécration? Si vous pensez que cela vous soit permis en vos maisons, pourquoy non à un roy es pays de son obéissance? Et ce d'autant plus que les souverains magistrats sont douez d'enhaut d'une grâce plus spéciale que les particuliers, tant pour ce que Dieu les a choisis d'entre tout un peuple comme vases d'honneur, qu'aussi il n'y a moment du jour auquel ils ne soyent occupez aux aftaires, et qu'ils ne voyent et entendent la vraye pratique et expérience de vertu, qui les rend mesmes, dès leur jeune aage, sages, advisez et augustes plus que nuls autres. »

Voylà ce qui fut publié en ce temps-là pour responce à ceux qui pallioient leurs séditions et mutineries du prétexte des grands bien-faicts que le Roy faisoit à ses favorits.

Toutes les bonnes villes du royaume désirèrent faire leur profit de la faute des Parisiens : où le Roy faits a résidence ordinaire le peuple s'enrichit. La ville de Tours avoit souvenance de combien de commoditez le pays de Touraine avoit profite' durant que les roys Loys XI, Charles viii et Loys xii avoient fait leur résidence aux chasteaux du Plessis les Tours, Amboise et Blois; aussi les hal)itans de ceste ville despescherent de.s principauxd'entr'eux vers SaMajesté à Chartres, leprierent de venir en leur ville, et se souvenir qu'ils avoient esté tousjours très-fidelles aux roys. La ville de Lyon luy envoya aussi faire les mesmes offres et supplica tionsj mais avant qu'aller faire sa demeure ordinaire

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en ses chasteaux sur la rivière de Loire, il délibéra d'aller un tour à Roiien; ce qu'il avoit résolu de faire affin que les Parisiens cogneussent par cy après combien de grands biens et commoditez leur avoit apporté la longue demeure qu'il avoit faite en leur ville, voire plus qu'aucun autre de ses prédécesseurs, et la faute par eux faite en la journée des Barricades.

Mais devant qu'il partist pour aller à Rouen, les députez de la cour de parlement de Paris arrivèrent à Chartres. La substance de la harangue qu'ils firent au Roy, fut qu'il les excusast si, en ceste si grande esmotion du peuple de Paris, l'impuissance et la crainte leur avoit fait ployer les espaules; qu'ils avoient un extrême regret de ce qu'il avoit esté contraint de sortir de son Louvre, le suppliant d'y revenir et de destourner sa juste vengeance de la teste de ses subjects, et de leur continuer sa clémence ; que son retour en la ville de Paris dissiperoit toutes les divisions qui s'y estoient eslevées. La fidélité qu'ils continueroienttousj ours envers Sa Majesté, avec la supplication à Dieu deluy donner un long et heureux règne fut la fin de leur harangue. Le Roy leur respondit :

(( Je ne doute point de vostre fidélité et de l'affection que vous avez tousjours monstrée envers mes prédécesseurs, et je sçay bien que s'il eust esté en vostre puissance de donner ordre au desordre de Paris, vous l'eussiez fait. Je ne suis pas le premier à qui tels malheurs sont arrivez. Toulesfois je seray tousjours bon père à ceux qui me seront bons enfans. Je traiteray tousjours les habitans de ma ville de Paris, en ceste qualité de père, comme fils qui ont failly contre leur devoir, et non comme des valets qui ont conspiré contre

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leur maistre. Continuez vos charges ainsi que vous avez accoustumé , et recevez de la bouche de la Royne ma mère les commandements et intention de ma volonté, n

Sur ceste responce les députez prirent congé de Sa Majesté, en intention de s'en retourner à Paris l'apresdinée du mesme jour; mais, comme ils estoient prest à partir, le Roy les envoya quérir, et leur dit encores :

« Je suis adverty des propos que l'on a tenu que je voulois mettre garnison en ma ville de Paris ; je suis fort esbahy que cela leur est entré en l'esprit : je sçay que c'est des garnisons; on les met ou pour ruiner une ville, ou pour deffiance que l'on a des habitans. Ils ne dévoient pas estimer que j'aye eu volonté de ruiner une ville à laquelle j'ay rendu tant de tesmoignages de bonne volonté, et que j'ay bonifiée par ma longue demeure en iceile, pour m'y estre tenu plus que de dix de mes prédécesseurs auparavant moy n'avoient faict; ce qui a apporté aux habitans, jusques aux moindres artisans, toutes les commodités qui paroissent aujourd'huy, et dont dix ou douze autres villes se pouvoient ressentir; et où mes officiers ont eu affaire de moy, et autres, comme marchands, je leur ay fait plaisir, et puis dire que je me suis monstre vers eux untrès -bon roy. Moins pouvois je entrer en deffiance de ceux que j'aymois, et desquels je me devois asseurer, comme je l'ay creu. Doncques l'amitié que je leur ay tesmoignée devoit leur faire perdre ceste soudaine opinion que j'ay pensé de leur vouloir donner garnisons; et de faict, il ne se tieuve j3oint que personne soit entré ny mis le pied en aucune maison, ny prins un pain ny autra

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chose quelconque; au contraire, leur ay envoyé des moyens et ce qui leur estoit nécessaire, et n'y eussent esté vingt-quatre heures au plus, qui eust esté jusques au lendemain, sans coucher ailleurs qu'aux places mesmes où ils estoient, comme s'ils eussent esté campez. Je voulois faire une recherche exacte de plusieurs estrangers qui estoient en ma bonne ville de Paris ; et, ne désirant ofTencer personne, j'avois envoyé aux seigneurs de ma cour, mesmes à M. de Guise, afin qu'ils me baillassent un roolle de leurs serviteurs domestiques, et faire sortir le surplus, que j'estois adverty estre en grand nombre, et jusques à quinze mille; ce que je faisois pour la conservation de ma bonne ville de Paris et seureté de mes sujets. C'est pourquoy je veux qu'ils recognoissent leurs fautes avec regrets et contributions; je sçay bien que l'on essaye de leur faire croire que, m'ayant offensé comme ils ont, mon indignation est irréconciliable; mais je veux que vous leur fassiez sçavoir que je n'ay point ceste humeur ne volonté de les perdre, et que comme Dieu, à l'image duquel je suis en terre, moy indigne, ne veut la mort du pécheur, aussi ne veux-je pas leur ruine. Je tenteray tousjours la douce voye, et quand ils se mettront en devoir de confesser leur faute et me tesmoigner par effet le regret qu'ils ont, je les y recevray et les embrasseray comme mes sujets, et me monstreray tel qu'un père vers son enfant, voire un amy envers son amy. Je veux qu'ils me recognoissent comme leur roy et leur maistre ; s'ils ne le font et me tiennent en longueur, fermant ma main en toutes choses, comme je puis, je leur feray sentir leur offense, de laquelle à perpétuité leur demeurera la marque; car estant la

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première et prlncipalle ville, honorée de la première et suprême cour de mon royaume, d'autres cours, privilèges, honneurs et universitez, je puis, comme vous sçavez, révoquer ma cour de parlement, chambres des comptes, des aydes, et autres cours, et Universitez , et qui leur tourneroit à grande ruine ; car, cela cessant, lesdits traflicqs et autres commodités en amoindriroient, voire cesseroient du tout, comme on a veu qu'il estoit advenu en l'année i58o, durant la grand' peste, pour mon absence et la cessation du parlement, s'estant retiré grand nombre de mes conseillers, jusques à ce que l'on veit, en ladite année, la plus part des boutiques serrées, et le peuple, adonné à oysiveté, employer le temps en jeux et berlans par les rués. Je sçay qu'il y a beaucoup de gens de bien en ma ville de Paris , et des quatre parts les trois sont de ce nombre ; que tous sont bien marris du mal-heur qui est arrivé. Qu'ils facent donc que je sois content; qu'ils ne me contraignent pas d'user de ce que je puis, et que je ferois à grand regret. Vous sçavez que la patience irritée tourne en fureur, et combien peut un roy olîencé. J'employeray tout mon pouvoir, et ne laisseray aucuns moyens en arrière pour me venger, encor que je n'aye l'esprit vindicatif; mais je veux que l'on sçache que j'ay du cœur et du courage autant qu'aucun de mes prédécesseurs. Je n'ay point encores, depuis que suis appelle à la couronne par le decez du roy mon frère, et depuis mon retour de Pologne, usé de rigueur et de sévérité envers personne : vous le sçavez, et en pouvez fort bien tesmoigner; aussi ne veux je pas que l'on abuse de ma clémence et douceur. Je ne suis point usurpateur , je suis légitime roy par suc-

cession, ©omme vous sçavez tous, et d'une race qui a tous] ours doucement commande'. C'est un conte de parler de la religion , il faut prendre un autre chemin, 11 n'y a au monde prince plus catholique ny qui désire tant l'extirpation de l'heresie que moy : mes actions et ma viel'ontassez tcsmoignëà mon peuple. Je voudrois bien qu'il m'eust cousté un bras, et que le dernier hérétique fust en peinture en ceste chambre. Retournez faire vos charges, et ayez tous] ours bon courage; vous ne devez rien craindre, m'ayant pour vous. Je veux que leur faciez bien entendre ce que je vous dy. »

Messieurs les députez du parlement retournez à Paris s'acquittèrent du commandement que le Boy leur avoit faict. La responce et les propos que le Roy leur avoit tenus furent imprimez; les plus grands ligueurs mesmes qui les virent recogneurent bien alors qu'il leur failloituserd'humilité, et nonpas de violence, pour parvenir au but de leurs desseins : ils sceurent si dextrement entretenir la Roy ne mère, qu'ils obtindrent le second edit de juillet, ainsi que nous dirons cy après. Voyons un peu ce que le roy de Navarre, le prince de Condé et le comte de Soissons firent depuis la bataille de Coutras jusques à la journe'e des Barricades.

Après la bataille de Coutras, le roy de Navarre ayant entendu, par le sieur de Montraartin , que les Suisses avoient compose' avec le Roy , que les reistres avoient esté battus, et que toute ceste grande armée s'en alloit en desroute, toutesfois il le dissimula pour quelque temps, et ne se tenoit en son armée autre propos que de les aller rencontrer à la source de Ivoire; mais estant àNerac, la totale desroute divulguée, d

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sépara son armée en trois. Les gentils-hommes et soldats des garnisons de Poictou , Xainctonge et Angoumois j se retirèrent avec M. le prince de Condé, qui s'en alla à Sainct Jean d'Angely. M. le vicomte deTurenne, d'autre costé, alla derechef renger les villes de Tulles et de Brive la Gaillarde. Et le roy de Navarre, avec M. le comte de Soissons et les gentils-hommes et troupes de Gascogne, s'en alla à Pau voir madame sa sœur, où le plus commun bruit estoit qu'il la vouloit bailler en mariage audit sieur comte ; quelques pourparlers en furent lors tenus, mais tout fut remis au retour d'un voyage que ledit sieur roy de Navarre alla faire à Montauban.

La perte de l'armée estrangere fut du commencement suportée fort à regret par le roy de Navarre et ceux de son party ; mais quand il eut advis de l'intention d'aucuns chefs estrangers qui la conduisoient, lesquels, par intelligence secrette, avoient entrepris^ s'ils l'eussent joint, de se saisir de sa personne et l'emmener en Allemagne sous le prétexte de leur payement ( ce qu'ils avoient comploté par entreprises particulières avec aucuns des ennemis couverts dudit sieur roy de Navarre, lesquels feignoient estre ses amys ), cela luy diminua le regret de la desroute de ceste armée estrangere. Quelques lettres en furent escrites au duc de Bouillon et au sieur de Glervant, et à d'autres qui avoient charge en ceste armée, que l'on tient estre morts de regret de s'estre veu trompez, dont ledict duc, comme nous avons dit, mourut à Genève, et le sieur de Glervant en Bresse, dans une des maisons du sieur de Chasteau-Vieux, son beau-frere, capitaine des gardes du roy Très-Chrestien.

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Je diray encore ce mot sur le subject de ceste armée et du malheur qui la conduisoit : Le duc Casimir envoyoit quelques présents rares au roy de Navarre pour démonstration de l'amitié qu'il luy portoit; tout fut perdu à la charge de Vimory ; d'autre costé le roy de Navarre s'estoit préparé de recevoir royalement tous les chefs et colonels de ceste armée estrangere, lesquels il sçavoit principalement estre curieux de présents d'or et d'argent 5 il fit, pour cest eifect, fondre une grande quantité de médailles et autres belles pièces et beaux ouvrages d'or et argent qu'il prit du thresor de la maison de Navarre, qui estoient pièces très-excellentes, dont il fut fait plusieurs chesnes pour donner aux chefs et capitaines des reistres et Suisses; mais comme les presens du duc Casimir tombèrent entre les mains de la ligue, d'autre costé aussi il fut fait un tel degast des chesnes qu'on avoit fait pour donner aux reistres, que plusieurs qui estoient lors à la cour de Navarre s'en approprièrent, et mesmes aussi de plusieurs desdites antiques, si bien qu'ils ruynerent par leurs practiques et despouillerent de beaucoup de richesses ledit thresor. C'est assez dit de ceste armée estrangere, que les malheurs et les disgrâces n'ont jamais abandonné.

Le voyage du roy de Navarre estoit grandement nécessaire en Bearn : en y allant il asseura Tarbes, reprit Ayre et quelques bicoques tenues par quelques voleurs dont il nettoya le pays; et sur la proposition qui fut faite en son conseil que si le duc de Mayenne, après avoir failly de le prendre a Caumont, comme il a esté dit cy -dessus, eust donné droict dans le Bearn, qu'il eust pris madame la princesse sa sœur et gaigné

tout le plat pays, ce qui eust apporté un grand desadvantaire à ses affaires, il commanda au sieur de Sainct Gêniez, son lieutenant en Navarre et Bearn, de munir encor certaines advenues et destroicts où on n'avoit pas pris garde, tant du costé de France que d'Espagne. Il visita aussi sa forteresse de Navarrins, et se pourmena par tous ces quartiers là comme s'il eust esté en plaine paix; il fut aussi en Chalosse et Agemaux, à Nerac et à Montauban, d'oii M. le comte de Soissons vint encor revoir madame la princesse à Pau; mais, retourné à Montauban, la triste nouvelle de la mort de M. le prince de Condé, advenue le samedy 5 de mars, remmena le roy de Navarre et ledit sieur comte vers La Rochelle.

Ainsi que le roy de Navarre donnoit l'ordre requis par toutes les places du pays de Poictou et de Xainctonge où M. le prince de Condé commandoit, la nouvelle luy arrive de la journée des Barricades. M. le comte de Soissons alors print congé de luy pour venir trouver le Roy à Chartres, où il arriva au commencement du mois de juin. Le Roy le vit d'un bon œil, et receut ses excuses d'avoir esté avec le roy de Navarre, non pour le soustien de la religion prétendue reformée, mais qu'il y avoit esté seulement pour le maintien de la maison de Bourbon, à la ruyne de laquelle tous les princes de la ligue avoient conjuré. Cependant que le Roy va à Rouen ledit sieur comte de Soissons s'en alla en sa maison de Nogent le Retrou pour se préparer et s'équiper, comme aussi faisoient tous les princes et seigneurs des meilleures et plus grandes maisons de France, qui tous levèrent des trou-

pes pour le service de Sa Majesté', laquelle s'estoit résolue de se venger du duc de Guise.

Tandis que le Roy est receu par les habitans de Rouen avec toutes sortes d'allégresses, la Roy ne mère, au nom du Roy d'une part, et le cardinal de Bourbon et le duc de Guise, tant pour eux que pour tous les princes, seigneurs, villes et communautez de la ligue, d'autre part, accordèrent trente deux articles secrets (0 et dix autres qui dévoient estre publiez et vérifiez aux cours de parlements sous le nom d'edict du Roy sur l'union de ses sujets catholiques.

Le Roy tout d'un coup rejette l'advis de ceux qui luy conseillent de restablir les edits de pacification et de donner une bonne et ferme paix, tant aux huguenots qu'aux catholiques, et de les faire obeyr les uns et les autres par les armes. Il rejette tout à plat ce qu'il fut contraint de rechercher neuf mois après, comme nous dirons cy -dessous. Bref on luy représenta qu'il luy estoit plus seur, et qu'il y avoit moins de danger pour luy, de demeurer et s'unir avec ses sujects catholiques, qui s'estoient liguez pour extirper l'heresie, que de faire la paix avec les hérétiques. La peur de la grande armée navale d'Espagne qui costoyoit la Bretagne, preste à entrer dans la Manche d'Angleterre, et qui du depuis passa à la veuë du Havre de Grâce et d'autres ports de la Normandie qui estoient à la dévotion de la ligue, luy firent accorder, à ce que plusieurs ont escrit, tous ces articles , et les signer; dont

(0 Accordèrent trente deux articles seerets. Ce traité honteux fut signé le i5 juillet i588 par les deux reines, le cardinal de Bourbon et le duc de Guise. Il fut publié le 21 du même mois sous le nom d'édit de réunion.

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la publication s'en fit par tout en ces mots : « Sa Majesté' ayant, par la grâce de Dieu et sagesse de la Roy ne sa mère, reunis à luy M. le cardinal de Bourbon, M. le duc de Guise et autres princes, prélats, gentils-hommes, villes et communautez estans avec eux, faict delFences de faire plus aucuns actes d'hostilité, etc. »

Voicy la substance de ce qui estoit contenu dans cest edict d'union, qui fut vérifié au parlement de Paris le 2 1 juillet.

I. Que le Roy jure d'employer jusques à sa propre vie pour extirper l'heresie de son royaume, et de ne faire jamais paix ou trefve avec les hérétiques, ny aucun edict en leur faveur.

II. Que tous ses subjects, de quelque qualité qu'ils fussent, feront le mesme serment d'employer leurs vies pour extirper les hérétiques.

III. Que le Roy ne favorisera ou advancera de son vivant aucun hérétique, et veut que tous ses subjects jurent qu'ils ne recevront à estre roy après son decez aucun prince qui soit hérétique ou fauteur d'her«sie.

IV. Qu'il ne seroit pourveu aux charges militaires, ny aux offices de judicature et finances, que personnes cathoUques.

V. Qu'il conserveroit et traicteroit tous ses subjects ainsi que doit faire unljon roy, et defendroitde tout son pouvoir ceux qui l'avoient servy et exposé leurs personnes par son commandement contre les hérétiques et leurs adherans , comme aussi les autres qui s'estoient associez et liguez ensemble contre lesdits hérétiques , lesquels il a présentement reïmis avec luy : promettant

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de conserver les uns et les autres de la violence que les hérétiques et leurs fauteurs leur voudroient faire.

VI. Que tous ses subjects ainsi unis jureront de se conserver les uns les autres, sous son auctorite', contre les oppressions des hérétiques.

VII. Que tous ses subjects jureront de vivre et mourir en la fidélité qu'ils luy doivent et aux enfans qu'il plaira à Dieu luy donner.

VIII. Que tous ses sujects, de quelque qualité qu'ils soient, se départiront de toutes unions, pratiques, intelligences, ligues et associations qu'ils ont, tant dedans que dehors du royaume.

IX. Il déclare tous ceux qui refuseroient à signer le présent edict d'union criminels de leze majesté, et que les villes qui desobeyroient à cest edict seroient privées de tous privilèges, grâces et octrois.

X. Qu'à fin de rendre l'union des catholiques durable et permanente, il promet d'ensevelir la mémoire des troubles et divisions passées entre ses sujects catholiques, et qu'il ne se feroit aucune recherche de toutes les intelligences, associations et autres choses que lesdits catholiques liguez auroient faictes , tant dedans que dehors son royaume, attendu qu'ils luy ont faict entendre que tout ce qu'ils en ont faict n'avoit esté que pour le zèle qu'ils portoient à la conservation et à la manutention de la religion catholique. Et particulièrement il veut que tout ce qui s'estoit passé le 13 et le i3 de may dernier, qui est les Barricades de Paris, soit esteint, assoupy et comme non advenu, et généralement tout ce quelesdits catholiques liguez auroient faitet exécuté à l'occasion ou pour l'efTect Jesdits troubles depuis ledit la may jusquesau 21 juillet, que

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ledit edict fut publié au parlement de Paris. Davantage, qu'il tenoit quittes tous ses receveurs et comptables des deniers qu'ils feroient apparoir avoir fournis pour les causes susdites depuis ledit 12 may, en raportant les mandements, ordonnances et quittances, sans que ceux qui auront receu lesdits deniers en puissent estre comptables , en l)aillant à Sa Majesté un estât des deniers qui auront esté ainsi pris.

Voylà ce qui estoit contenu dans l'edict d'union j mais dans les trente-deux articles particuliers tout ledit edict y estoit aussi compris, et d'avantage tout ce que les princes et seigneurs de la ligue estimèrent estre de leur propre et particulier interest.

Le premier article portoit que les articles accordez à Nemours en juillet i585, et tous lesedits et déclarations faites sur iceux, seroientinviolablement observez.

IL Que le Roy feroit l'edit d'union cy-dessus.

IIL Que le Roy et tous ses subjectsjureroient d'employer leurs moyens et personnes , et mesmes leurs vies, pour extirper les hérésies de toute la France.

IV. Qu'après le decez de Sa Majesté, l'on ne recevroit pour roy aucun prince hérétique ou fauteur d'heresie, quelque droict ou prétention qu'il y puisse avoir.

V. Que l'on defendroit et conserveroit la personne, de Sa Majesté envers tous et contre tous.

VI. Que le Roy conserveroit tous ceux qui entreroient en l'union , sçavoir, tant les catholiques qui estoient demeurez sous son obeyssance, que les catholiques associez , et les deifendroit tous de l'oppression des hérétiques.

4oO INTRODUCriOM.

Vil. Que les catholiques associez ou liguez se departiroient de toutes pratiques, intelligences, ligues et associations, tant dedans que dehors le royaume.

VIII. Que Sa Majesté, les princes, les cardinaux, tous les officiers de la couronne, et tous les corps aes villes et communautez, jureront l'observation de l'edict de l'union.

IX. Que pour extirper les hérésies , le Roy dresseroit deux armées, l'une pour aller en Poictou et Xainctonge, commandée par tel qu'il plairoit à Sa Majesté, et l'autre en Dauphiné, dont elle donneroit la charge à M. de Mayenne.

X. Que le concile de Trente seroit publié au plustost, sans préjudice des droicts et authoritez de Sa Majesté et des libertez de l'Eglise Gallicane, lesquels seroient dans trois mois amplement spécifiez par aucuns prélats que Sa Majesté deputeroit à cest effect avec quelques officiers de ses cours souveraines.

XI. Que, pour seureté de l'observation des présents articles, la garde des villes délaissées par ceux de Nemours seroit encores accordée aux princes et seigneurs de la ligue pour quatre ans , outre et par dessus les deux termes qui restoient à expirer du terme à eux accordé, et pareillement de la ville de Dourlans.

XII. Que les princes et seigneurs de la ligue qui auroient lesdites villes en garde les reraettroient ez mains de Sa Majesté dans six ans.

XIII. Et d'abondant le Roy leur accordoit , pour le mesme temps de six ans, les villes d'Orléans, Bourges et Montreuil, et que s'il advenoit que les capitaines et gouverneurs desdites villes decedassentdurant lesusdit temps de six ans. Sa Majesté n'en pourvoiroit point

IXTUODUCTtOWi 4ot

d'autres que ceux qui luy seroient nommez par lesdits princes, durant ledit temps de six ans.

XIV. Que ledit temps de six ans passé, lesdictes villes seroient remises ez mains de Sa Majesté.

XV. Que le sieur de Gessans seroit remis dans la citadelle de Valence.

XVI. Que le sieur du Belloy seroit réintégré en sa capitainerie du Crotoy.

XVII. Que le capitaine Bernet sortiroit de Bologne^ et que sa charge seroit donnée à un gentil homme de Picardie; et moyennant ce, que les princes de la ligue feroient retirer leurs gens de guerre des environs dô Bolongne.

XVIII. Que toutes les villes qui se sont déclarées du party et se sont unies avec les princes de la ligue jusques au jour du présent accord ^ seront délaissées en Testât qu'elles sont j sans qu'il y soit rien innové en considération des choses passées.

XIX. Que d'une part et d'autre les capitaines et gouverneurs des places qui ont esté dépossédez y seront réintégrez , et toutes garnisons qui y ont esté mises depuis le 12 may ostées.

XX. Que les biens des hérétiques et de ceux qui portent les armes contre Sa Majesté seront vendus.

XXI. Que les régiments de Sainct Paul et de Sacremore seront payez comme les autres qui serviront aux armées.

XXU.'Queles garnisons de Thoul, Verdun etMarsal, seront traitées et payées comme celle de Mets.

XXIII. Quand le Roy se servira des compagnies de ses ordonnances, qu'il employera celles desdits princes de la ligue pour estre payées comme les autres. 38. 26

4oa INTRODUCTION.

XXIV. Que le prevost des marchans et eschevins delà ville de Paris nouvellement esleus seroient continuez encor pour deux ans, du jour delà Nostre Dame d'aoust prochain venant.

XXV. Que Brigard, commis par lesdits princes, continuëroit l'office du procureur du Roy de la ville , et que Perrot , qu'ils en avoient osté, et lequel estoit pourveu par le Roy dudit estât, jouyroit seulement des gages jusques en l'an iSgo, qu'il en seroit rembourse par celuy qui seroit esleu.

XXVI. Le chasteau de la Bastille sera remis entre les mains de Sadite Majesté' pour en disposer ainsi qu'il luy plaira.

XXVII. Sa Majesté fera eslection d'un personnage à elle agréable et à ladite ville , pour estre pourveu de Testât de chevalier du guet.

XXVIII. Les magistrats , conseillers , capitaines et autres officiers des corps de villes qui ont esté changez ez villes de ce royaume qui ont suivy le party desdits sieurs princes , se remettront pareillement entre les mains de Sadite Majesté desdites charges, laquelle les y fera réintégrer promptement pour le bien et tranquilité d'icelle.

XXIX. Tous prisonniers faits depuis le 12 de may à l'occasion des presens troubles, seront mis en liberté de part et d'autre sans payer rançon.

XXX. L'artillerie prise à l'Arsenac sera remise avec les autres munitions qui ont esté enlevées, qui resteront en nature.

XXXI. Si, après la conclusion du présent accord, aucuns, de quelque qualité ou condition qu'ils soient, entreprennent contre les villes et places de Sadite

INTRODUCTION. ^o3

Majesté , ils seront tenus pour infracteurs de paix, et comme tels poursuy vis et chastiei,, sans estre favorisez et soustenus par lesdits sieurs princes, ny par autres , sous quelque prétexte que ce soit.

XXXII. Pareillement aussi, si aucunes des villes et places qui sont baillez pour seureté venoient à estre prises par quelques-uns, ceux qui les auront prises seront punis et chastiez comme dessus, et estans les- •dites villes reprises, seront remises entre les mains desdits sieurs princes pour le temps qu'il leur a esté accordé.

Cest edict de l'union des catholiques, et ces articles particuliers accordez entre le Roy et les princes et seigneurs de la ligue , selon l'apparence humaine, dévoient estre sans doute la ruine totale des hérétiques et de l'heresie. Le Roy de son costé satisfit de tout ce qui fut en son pouvoir pour le faire exécuter de point en point : de son propre mouvement et de sa seule volonté, comme on luy porta signer les articles, il fit oster ces mots de la ligue des catholiques , et y fit mettre l'union des catholiques , pour ce, disoit-il , que ce mot de ligue avoit tousjours esté le tiltre que prenoient d'ordinaire les factieux et remueurs d'Estat. Mais le fruict qu'il se promettoit de cest edict estoit que des trois partis qu'il y avoit en France il n'y en auroit plus que deux, et qu il seroit le seul chef des catholiques de son royaume, lesquels n'auroient plus d'autre dessein que le sien quand ils auroient juré cest edict , ny d'autre volonté que la sienne. Voyons un peu comme cet edict fut observé par le Roy d'un costé, et par les princes de la ligue de l'autre : car ce fut le seul prétexte

4o4 INTAODUCTTOA'.

sur lequel tant de peuples et de villes se revoiterei^t contre le Boy après la mort du duc de Guise, disant que Sa Majesté avoit contrevenu à son edict d'union ; et d'autre costé le Koy et ceux qui ont escrit en sa faveur ont rapporte' les causes principales de la mort du duc de Guise à ce qu'il n'avoit gardé les principaux articles dudit edict d'union. Il est donc très-nécessaire icy de voir les raisons des uns et des autres, affin de comprendre mieux la cause des troubles de l'an iBBt) et des années suivantes, qui est levray subject de nostre histoire.

Le Roy, après qu'il eut faîct rendre grâces à Dieu et chanter le Te Deum dans la grande église de Rouen pour son edict d'union, il s'en retourna à Chartres, et n'alla point à Paris, quoy qu'il en fust très-instamment prié, et s'excusa sur les préparatifs des trois estats à Blois, où il se vouloit rendre au commencement de septembre. La Royne mère et la Royne partirent alors de Paris avec messieurs le cardinal de Bourbon, les ducs de Guise et de Nemours, et furent trouver le Roy à Chartres, où Sa Majesté s'effectua de leur communiquer à tous ses faveurs et ses bonnes grâces, affin qu'ils abandonnassent toutes leurs ligues et associations qu'ils avoient,tant dedans que dehors le royaume, et qu'ils n'eussent plus aucun subject de se plaindre.

Par ses lettres patentes du dix-septiesme d'aoust il déclara M. le cardinal de Bourbon le plus proche parent de son sang, luy permettant, pour ceste considération, de créer un maistre de chacun mestier en chacune ville de son royaume, et que les officiers et serviteurs domestiques et commensaux dudit sieur

lA'TRODUCTlO^. ^O^)

cardinal jouyroient de semblables privilèges , exemptions et imniunitez que les officiers domestiques de Sa Majesté. Ces lettres furent veriffie'es en parlement à Paris le 28 d'aoust, à la vérification desquelles Hotman,advocat dudit seigneur cardinal, dit que Thonora])le tesmoignage (|ue le Roy faisoit audit sieur cardinal de le recognoistre pour le plus proche prince du sang du costé paternel, estoit une belle lueur sans nuage et à descouvert qui refleschiroit plus clairement sur les autres princes de la mesme famille des Bourbons, selon qu'ils se trouveroient plus proches et vrais imitateurs de la pieté et des vertus du roy sainct Loys , duquel ils sont descendus, à ce que toute la France eust occasion de chanter en sa loijange : Benedictus DomlnuSj qui non passas est ut dejiciat siiccessor fa^ milice tuœ.

Dez le i4 d'aoust (0, par ses lettres patentes, il avoit aussi donné à M. le duc de Guise pouvoir, puissance et authorité de commander en l'absence de Sa Majesté sur toutes ses armées, et de faire oliserver tous les reiglements faicts sur la gendarmerie, la faire vivre en bon ordre, faire punir les delinquans, commettre commissaires pour faire les monstres, relever les absens desdites monstres, en bailler ses mandements pour en servir d'acquit : bref, il le fit lors son lieutenant gênerai par toutes ses armées, et ne luy

f'^ Dez le i4 d'aoust. Cet édil, qui existe en entier dans le troisième volume des Mémoires de la Ligue , csl du 4 août i588. En voici le préam, l)ule : « Sçavoir faisons que nous, bien et duement informés de la lon-^ « que expérience de nostre cousin au faict de la guerre et en la ton.- « duitc de nos armées , pour ces causes et aullres à ce nous mouvans , « de l'advis de la Rojne, nostre très honorée dame et nicre, avons « donné el donnons par ces présentes , etc. »

4o6 IKTRODUCTIOIV.

inanquoit que le tiltre de connestable. Il luy promit aussi qu'il escriroit à Sa Sainctete' en faveur du cardinal de Guise, pour luy faire avoir la légation d'Avignon.

M. de Nemours aussi eut promesse d'estre pourveu du gouvernement de Lyonnois; mais ces lettres ne furent expédiées que durant les estats à Blois.

M. l'archevesque de Lyon eut l'entrée au conseil secret, qui ne l'avoit qu'au conseil d'Estat, et mesmes il rescrivit en sa faveur au pape Xiste , pour luy faire avoir un chapeau de cardinal.

M. de La Chastre eut Testât de mareschal de camp en tiltre d'offlce, et le sieur de Mayneville fut créé conseiller d'Estat. Bref, il distribua de ses faveurs à tous ceux qu'il pensoit avoir du crédit dans la ligue, afin que les effects de sa bonne volonté en leur endroit les fist recognoistre et retirer de tout autre dessein contraire à sa volonté. Il leur ouvre son cœur, il leur communique ses secrets. Il accorde plusieurs demandes aux villes qui s'estoient unies de leur party, et confirma tous les officiers et capitaines qui y avoient esté introduits au préjudice des anciens.

L'estat des gens de guerre pour aller aux deux armées qui se dressoient pour le Daupliiné et le Poitou fut publié par tout. De celle de Poitou la charge en fut donnée à M. le duc de Nevers, qui supplia le Roy de l'en descharger, non pas qu'il voulust s'exempter d'employer sa vie en une telle guerre, en laquelle il promettoit à Sa Majesté de le servir durant trois ans continuels avec cent gentils-hommes armez et payez à ses despens , mais pource qu'il failloit de grandes forces pour accabler les hérétiques, et grand nombre de

IKTRODUCTIOit. 4^7

deniers, afin de ne tomber en l'inconvénient, disoit-il, où se trouva plusieurs fois Simon de Montfort contre les Albigeois, lequel fut contraint de lever le siège de plusieurs villes faute de secours. Nonobstant, le Roy chargea ledit duc de Nevers de la conduite de ceste armée ; mais, pource que le duc de Guyse avoit esté déclaré lieutenant gênerai par toutes les armées, sur quelques devis des incidents qui eussent peu advenir que le duc de Nevers eust esté contraint, si le duc de Guyse fust allé en Poictou , de luy céder sa charge , le Roy luy en bailla particulière déclaration, et voulut qu'il fust seul son lieutenant gênerai en ceste armée.

Voylà comme le Roy exécute ses promesses, et mesmes employa en ses armées les compagnies des gens -d'armes des princes de la ligue, ainsi qu'ils l'avoient stipulé par les articles secrets, et les régiments de Sainct Paul et de feu Sacremore y furent payez comme les autres; et fit d'abondant jurer ledit edict d'union par l'assemblée des estats, ainsi qu'il sera dit cy après. Voyons maintenant comme les princes de la ligue satisfirent à l'edict d'union, cependant que le roy de Navarre se preparoit à la deffensive, ayant chassé les gens de guerre du sieur de Laverdin qu'il avoit laissez dans Marans et dans l'isle de Charon, et mis de bonnes garnisons par toutes ces places.

La galeasse générale de la grande armée navalle d'Espagne fut emportée d'une courante sur le sable prez le port de Calais; le sieur de Go-rdan envoya vers le Roy à Chartres tous les forçais qui estoient dedans ceste galeasse pour en faire ce qu'il voudroit. Quatre jours auparavant qu'ils y arrivassent, l'ambassadeur d'Espagne estoit party de Paris pour aller dire au

4o8 ÎJSa'l'.ODUCTION.

Koy l'heureux succez de l'armée de son maistre, comme elle avoit esté victorieuse de l'armée d'Angleterre, dont mesmes il en avoit faict imprimer le discours par Guillaume Chaudière, libraire à Paris, Cet ambassadeur, arrivé dans l'église Noslre Dame de Chartres , devant qu'entrer à l'evesché où estoit logé le Roy rendit grâces à la Vierge Marie de l'heureuse victoire qu'elle avoit donnée à sa nation, avec démonstration de joye. Au sortir de l'église, venant pour trouver Sa Majesté, avec une façon toute espagnole, aux gentilshommes qu'il rencontroit et cognoissoit de la ligue des catholiques il leur disoit : Victorial Victoria! Et ainsi il vint trouver Sa Majesté, à laquelle il monslra une lettre qui luy estoit venue de Diepe : mais le Roy luy monstra celle du sieur de Gourdan, gouverneur de Calais, par laquelle il luy mandoit que l'armée angloise avoit tellement canonné l'espagnolle , qu'elle l'avoit diminuée de douze vaisseaux et de plus de cinq mille hommes, et qu'il leur estoit impossible de mettre le pied en Angleterre. L'ambassadeur alors eut recours au duc de Guise pour impetrer du Roy que les forçats de la grande galeasse que le sieur de Gourdan envoyoit luy fussent rendus, attendu la paix qu'il y avoit entre l'Espagne et la France, affin d'estre ren- Toyez et remis aux galleres , et qu'ils ne servissent à \^ cour du roy de France d'un tesmoignage de la perte de son maistre. Le duc de Guise tasche de l'obtenir : le Roy dit qu'il faut en délibérer au conseil. Cependant tous ces pauvres forçats arrivent au nombre de quelque deux à trois cents j ils se mettent le long des degrez de l'église par où le Roy devoit passer pour aller à la messe, où, dez qu'ils le veirent, ils se jette-.

rent tous à genoux, ay.int ablîatu leur farset et capan , estans nus comme ils sont quand ils tirent la rame , crians Misericordia! Misericordia! Le Roy les i egarde ; le conseil se tient l'apresdinée, où, nonobstant toutes les remonstrances de l'ambassadeur d'Espagne, attendu (|ue c'estoient Turcs, Mores et Barbares que l'Espagnol avoit rendu esclaves par le liazard de la guerre, et lesquels estoient arrivez par autre hazard de guerre aux terres de France, où l'on n'usoit d'esclaves ny de forçats s'ils n'estoient malfaicteurs, il fut dit qu'ils avoient acquis leur liberté, et qu'estans des terres de l'obéissance du Turc, auquel les François avoient alliance , qu'ils seroient renvoyez à Constantinople par la voye de Marseille où ils seroient conduits, et qu'à chacun il leur seroit baillé un escu en les embarquant dans les premières navires turquesques qui s'en retourneroient en Levant. Le Roy recognut lors les diverses affections de ceux de son conseil ; car ceux qui estoient de la ligue ne se peurent tenir qu'ils ne soustinssent la requeste de l'ambassadeur d'Espagne; mais le duc de Nevers et le mareschal de Biron s'y opposèrent lors tellement pour la manutention de la liberté de la France, qu'ils furent comme contraints de suivre leur opinion.

Tous les plus clair -voyans et sages politiques voyoient bien que le Roy par l'edit d'union avoit acheté la paix avec ses subjets, et que nonobstant tous les bien-faicts qu'il faisoit aux princes de la ligue, qu'il faudroit qu'il en vinst à une cruelle guerre contr'eux, car voicy ce que plusieurs en escrivirent dèslors ;

4lO INTRODUCTION.

I. Que l'edict de l'union ne fut si tost juré au parlement de Paris, par lequel il estoit dit que tous lessubjects du Roy, de quelque qualité qu'ils fussent, se departiroient de toutes ligues, practiques et intelligences qu'ils avoient, tant dedans que dehors le royaume, que les députez du roy d'Espagne se sentans offensez de voir que, par l'edict d'union, les princes, seigneurs et villes de la ligue s'estoient obligez de se départir des traictez qu'ils avoient avec eux, et par ce moyen que le roy d'Espagne perdroit, outre les grosses sommes de deniers qu'il leur avoit données depuis le traicté qu'ils avoient faict ensemblement à Ginville au commencement de l'an i585, l'espérance de recouvrer Cambray parleur moyen, comme ils luy avoient promis, ils reprochèrent aux princes et conseil de la ligue qu'il n'y avoit nulle stabilité parmy eux, veu qu'à toutes les deux fois qu'ils avoient faict la paix avec le Roy, ils n'en avoient point adverty le roy d'Espagne leur maistre, comme ils estoient tenus faire par ledit traicté de Ginville; à quoy il fut respondu par les princes et conseil de la ligue des Seize à Paris qu'ils n'entendoient aucunement de se départir de la confédération qu'ils avoient avec le roy d'Espagne, ainsi qu'ils l'approuveroient et reconfirmeroient derechef, et que ce qu'ils en avoient faict n'a voit esté que pour mieux préparer les choses à leur intention.

II. Que les brigues par toutes les provinces à ce que ceux qui seroient esleus et envoyez aux estais fussent de leur party n'estoient que trop descouvertes. I)ans Chartres mesmes où le Roy estoit, le sieur de Lignery, de leur party, en estoit venu jusques aux injures contre le sieur de Maintenon. Les brigues du

lieutenant nomme' le roy d'Amiens n'estoient que trop sceuës, et que mesmes les députez de la ville de Paris pour aller aux estais avoient este' esleus des plus remuans de la faction des Seize, le conseil desquels leur avoit baille' de très-amples mémoires pour saper et abattre l'authorité royale; et mesmes que toutes les villes et communautez de la ligue, nonobstant tous les serments de renoncer à toutes ligues et associations, se regloient au conseil des Seize de Paris, et y prenoient les instructions suivantes, que l'on intituloit : Articles pour proposer aux estats et faire passer en loy fondamentale du" royaume, i. Que le concile de Trente seroit receu en France , sans préjudice des droicts de l'Eglise Gallicane, sous l'octroy et confirmation de Sa Saincteté. 2. Que nul ne seroit receu roy de France s'il n'estoit de la religion catholique, apostolique et romaine, et recogneu tel par le continuel exercice qu'il en auroit tousjours faict. 3. Que les princes yssus du sang royal, de quelque costé, estoc ou ligne que ce fust, lesquels seroient hérétiques ou fauteurs d'heresie, seroient déclarez incapables de la couronne de France, quelque prétention ou droict qu'ils pourroient alléguer, attendu que les roj's de France sont plus roys par la grâce de Dieu que par nature. 4- Que le peuple de France, en cas que le Roy tombast en hérésie, ou la soustinst ou permist directement ou indirectement, seroit déclaré et tenu quitte de l'obeyssance qu'il devoit au Roy. 5. Que les roys ny le royaume de France ne pourroient avoir confédération, association , intelligence, practique, alliance ou ligue avec les infidelles ou hérétiques. 6. Que les roys de France n'useroient plainement de leur souve-

4 12 lATnCDlCTlG?f.

raine et royale aut'horité qu'ils ne fussent oingis et sacrez, d'autant que la grâce de Dieu qui suit leur sacre leur donne et conserve plus de droict à la couronne que ne fliict la nature qu'ils ont extraicte de leurs progeniteurs : cependant que l'administration et régence du royaume seroit ez mains de qui de droict et coustume elle devoit estre. 7 . Que la souveraine authorité des roys seroit contenue et arrestée dans les bornes et termes de la raison, de l'équité et des loix fondamentales du royaume, et, en cas que les roys y contrevinssent, les estats généraux en prendroientcognoissance, et justement se maintiendroient au droict et practique de leurs prédécesseurs, usants du pouvoir et de l'authoritéde laquelle ils ont premièrement revestu leurs roys, et qui leur seroit dévolue. 8. Que la guerre ny la paix ne se feroit sans l'advis des estats généraux, ny aucune levée de deniers sans leur consentement. 9. Que les dons, octrois, estats et amplifications de pouvoir donnez par le Roy seroient validez par les estats ou invalidez. 10. Qu'en chacune cour souveraine il y auroit une chambre composée de personnes esleuës par les estats, à laquelle les plaintes du peuple, et les contraventions aux ordonnances des estats généraux seroient raportées, et en cognoistroit en dernier ressort. 1 1 . Que chacun ordre des trois estats auroit un syndic gênerai à la suitte de la cour qui recevroitles advertissements, mémoires et instructions parles syndics provinciaux, et les provinciaux par ceux de chasque bailliage , pour procurer au conseil du Roy ce qui concerneroit le bien de l'Estat. Le reste desdits articles estoit pour reformer plusieurs abus touchant la confidence, simonie , ignorance

TNTHODUCTIOjr. ^ I 3

et concubinage d'aucuns de l'orclre ecclésiastique, et pour adviser que les gouvernements des provinces et villes et les estats de judicature ne fussent plus vénaux; aussi que les actions de ceux qui se seroient enrichis par moyens illicites du sang du peuple, fussent examinées pardevant les estats. Voylà la substance des mémoires secrets que le conseil de la faction des Seize envoyoit à tous ceux de leur party, et comme ils vouloient faire tomber la souveraine puissance royale entre les mains de l'assemblée des estats, et faire que les roys de France à l'advenir fussent maistres et valets tout ensemble, ce qu'ils pensèrent faire venir à eiiect, ainsi qu'il sera dit cy-après. Aussi en mesme temps ils firent imprimer une remonstrance sur les desordres et misères de ce royaume, causes d'icelles et moyens d'y pourvoir, qu'ils envoyèrent à tous leurs partisans- : ils firent courir le bruit que c'estoit l'archevesque de Lyon qui i'avoit faicte; du depuis il fut sceu qu'ils y avoient tous travaillé, que c'estoit un livre de plusieurs pères, et que l'advocat Roland y avoit la plus grand'part. Le Roy remarqua luy-mesme qu'au tiltre de ceste remonstrance ils ne l'appelloient point Ïrès-Chrestien, et qu'ils accommodoient ce passage du premier livre des Roys, chap. 12 : Craignez Dieu et le serinez en vérité et de tout vostre eœur^ car vous avez veu les choses tnagni- Jiques qu'il a f aides pamij vous ; que si vous persévérez en malice, et vous et vostre roj périrez ensemble, affin de rendre Sa Majesté odieuse à son peuple si elle ne vouloit suivre la teneur de leurs remonstrances, pleines de propositions que le temps et la nécessité des affaires ne pouvoit permettre, voulans entre autres choses qu'il fist la guerre à l'heresie, laquelle ne

4l4 INTRODUCTION.

se pouvoit faire sans argent, et l'argent ne se pouvoit recouvrer qu'à la foule du peuple; et toutesfois ils vouloient qu'il soulageast le peuple par la descharge des tailles, et que les estats et offices ne fussent plus vendus. Ainsi, sous le voile du bien public, la faction des Seize couvroit sa révolte et sa rébellion contre le Roy leur souverain seigneur.

m. Que les Seize avoient faict imprimer à Paris et publier l'histoire de Gaverston, dont le bruit estoit que le docteur Boucher estoit l'autheur, où l'on comparoit le Roy au roy d'Angleterre Edouard ii (0, qui estoit un prince sanguinaire, hypocrite et tyran, et le duc d'Espernon à Gaverston, gentil -homme gascon et favorit d'Edouard : ce livret estoit plein de presumptions et calomnies indignes d'estre dites et leuës.

IV. Que la ligue, nonobstant le vingt - neuviesme des articles secrets de l'edict de reiinion , portant qu'ils n'entreprendroient rien contre les villes et places de Sa Majesté, sur peine d'estre punis comme infracteurs de paix, avoit, le lo d'aoust, fait faire une révolte par le peuple d'Angoulesme,àce induit par les sieurs de Meré, de Messeliere, de Macquerolle et Desbouchaux, gentils-hommes de leur party, qui avoient entrepris sur la vie du duc d'Espernon, lequel mesmes avoit fait publier l'edict d'union dans Angoulesme, et ce sur certaines impostures et faux bruits qu'ils avoient fait courir que le sieur duc d'Espernon vouloit faire entrer quelques troupes des huguenots dans le chasteau pour piller la ville , et mesmes que pour exécuter

(0 Edouard ii. Ce prince fut détrôné en iSaô par Isabelle de France son épouse. II n'étoit ni sanguinaire ni tyran. Son caractère avoit plus d'un rapport avec celui de Henri m.

INTRODUCTION. ^iS

leur conspiration, le maire d'Angoulesme, suivy des plus mutins du peuple, estoit entré au chasteau où estoit le duc d'Espernon, en feignant de luy vouloir présenter des courriers qui venoient de la Cour; sur laquelle feinte il estoit monte' en l'antichambre du duc , criant: Tuë.'tuê! et faisant deslacher quelques coups de pistoles; ce qu'entendu par le duc, qui estoit dans sa chambre, et par quelques siens gentils-hommes, ils avoient esté contraints ensemblement de courir aux armes, avec lesquelles ils avoient repoulsé la populace, tué le maire ; ce qui avoit donné l'alarme par la ville, dont tout le peuple s'estoit barricadé contre le chasteau et la citadelle, de laquelle ils avoient pris le capitaine prisonnier avec madame d'Espernon, comme elle sortoit de la messe des Jacobins : laquelle entreprise et conspiration eust apporté un estrange trouble en ceste province, si le sieur de Tagens, qui le lendemain arriva au secours dudict duc son cousin, n'eust moyenne l'accord et la paix des habitans d'Angoulesme, avec un oubly de leur mutinerie. Le duc de Guise, au récit que l'on luy fit de ceste entreprise, et comme le duc d'Espernon avoit repoulsé la mutinerie de ce peuple, dit : (c II a monstre en cest acte là ce que je n'avois jamais creu de luy; sa valeur l'a sauvé, et sa prudence, avec laquelle il a excusé la folie du peuple d'Angoulesme, sera l'establissement de ses affaires en ceste province là. » V. Que sur ce mot àe fauteurs d' hérésie y contenu au quatriesme article de l'edict d'union, le Roy ayant donné ses lettres d'abolition à M. le comte de Soissons, l'un des princes de son sang et catholique, pour avoir, contre la volonté de Sa Majesté, esté avec quelques troupes secourir de ses armes le roy de Navarre son

4 I () INTIiODtJCïIOW.

cousin germain paternel , et M. le prince de Condé sort frère, pource qu'alors cliacun jugeoit que la ligue n'en vouloit pas tant à l'heresie qu'à la maison de Bourbon, et lequel sieur comte estoit venu trouver 8a Majesté pour le servir contre la ligue après la journe'e des Barricades ; mais sur ce qu'ayant, selon l'ordre accoustumé en France, envoyé vérifier ses lettres au parlement, tous les mutins de la faction des Seize de Paris s'estoient opposez à la vérification d'icelles^ avec menaces à la Cour, disans qu'il failloit qu'il eust absolution du Pape aussi bien que s'il eust esté here^ tique , le Boy trouva ceste hardiesse estrange , et cognut lors que l'on vouloit faire pratiquer l'edict de l'union autrement qu'il ne l'avoit entendu : car, de contraindre les princes de son sang et ses subjects à l'advenir d'aller demander absolution au Pape pour quelque désobéissance particulière, quant ils n'avoient point esté hérétiques, cela n'avoit jamais esté pratiqué : tous les princes et seigneurs qui avoient esté en Flandres avec feu M. le duc d'Anjou, et avoient combatu avec les hérétiques de Flandres, et lesquels estoient mesmes à présent des principaux de la ligue, n'avoient esté astreints à la rigueur que l'on vouloit estre pratiquée contre iceluy prince : bref, le Boy fut contraint d'en parler au cardinal Morosini, légat en France, et en rescrivit au Pape; et le comte envoya le sieur Jules Biclii à Borne en prier Sa Saincteté. La ligue lors remua ce qu'elle peut pour empescher ceste absolution, et employa ses amis au consistoire pour la traverser ; mais Bichi ayant esté introduit vers Sa Saincteté, qui estoit lors en sa galerie, il luy dit ( de genoux ) la supplication de son maistre. Le Pape

INTRODUCTIOrr. 4^7

luy demanda s'il avoit esté à la bataille de Coutras , et s'il avoit tous) ours accompagné son maistre cependant qu'il avoit esté avec le roy de Navarre. Richî luy dit qu'il l'avoit assisté par tout où il avoit esté. « Dites moy , dit le Pape , et à la vérité, comme ceste bataille se passa , et ce que vous avez cognu du naturel du roy de Navarre. » Richi luy dit tout ce qui s'estoit passé à Coutras, et comme le duc de Joyeuse, ayant disposé son armée pour combattre en baye, afin de favoriser la plus-part de ses jeunes capitaines de gend'armes qui vouloient donner cbacun avec sa compagnie, attaqua le roy de Navarre, l'armée duquel estoit composée de cinq gros bataillons de cavalerie , qui sortit d'un fonds où il estoit, et cliargea de telle furie l'avantgarde du duc qu'il la mit à vauderoute : ce que voyant le duc, sans donner loisir à ceux qui estoient devant luy, avoit pris la charge 5 et, comme il estoit près de rompre son bois, les deux gênerais n'estansqu'à vingt pas l'un, de l'autre , une compagnie de l'advantgarde du duc fuyant se vint jetter entre ses bras, qui l'avoit empesché d'aller à la charge et contraint de faire ferme, regardant le bataillon du roy de Navarre, lequel soudain fit tirer de telle sorte une quantité d'arquebusiers de cheval qu'il avoit, qu'en un moment ils mirent par terre la moitié de la cornette blanche du duc, qui lors fut blessé au petit ventre, son cheval tué 5 mais estant remonté, et plus de cinq cents des siens ayant pris la fuite , le roy de Navarre en mesme temps chargea le duc à sa gauche et a sa droite, lequel, après avoir rompu son bois, assisté de bien peu de gens, vit sa cornette blanche enlevée et celuy qui la portoit tué tout d'un coup devant luy, et à l'instant un autre ba- 38. 27

4l8 INTRODUCTION.

taillon de cavalerie qui le vint charger, où, pour la poussière qui esloit, et pour la fume'e que rendoient les mousquetades et hai quebusades , il estoit impossible de rien recognoistre. Leduc pensant faire ferme, son cheval et luy furent tuez, et tous ceux qui l'accompagnoient terrassez; et ainsi toute l'armée fut desfaicte, et tous les capitaines presque tuez, blessez ou pris. Pour les prisonniers, et pour le traitement qu'ils avoient receu après ceste bataille, que les sieurs de Sainct Luc, de Montigny, de Piennes et autres gentils-hommes, porteroienttousjours le tesmoignage des courtoisies qu'ils avoient receus en leurs prinses de la maison de Bourbon , et mesmes que le roy de Navarre avoit à d'aucuns d'entr'eux fait rendre leurs cornettes et drapeaux, à d'autres leurs équipages et chevaux, et estants retournez vers le Roy, avoient assez publié par tout où il passoit la générosité du roy de Navarre, sa valeur, et la diligence et célérité dont il usoit en ses exploicts militaires. « J'ay sceu, dit Sa Saincteté, tout cela; mais, dites moy, voslre maistre a il parlé avec le mareschal de Montmorency, se sont ils entreveus, sont ils en bonne amitié ensemble? » Richi, se tenanttousjours en son devoir, luy dit la bonne intelligence que son maistre avoit tousjours eue avec ledit sieur mareschal, et les caresses et desmonstrations d'amitié dont ils s'estoient réciproquement honorez à leur entreveuë en Languedoc. Le Pape luy dit lors : « Je suis très-aise de leur bonne amitié , je désire que vostre maistre la continue; je ne croiray point ceux qui me persuadent de vous remettre à une assemblée générale des cardinaux, qui ne pourroit estre que dans six mois, pour vous donner responce à la su-

plicalion de vostre maistre. Je vous feray expédier dans demain vostre demande. » Ceux qui ont esciùt sur ceste absolution ont remarqué que l'intention de la ligue estoit double : l'une de gratifier Sa Saincteté et luy faire cognoistre que doresnavant tous ceux qui assisleroient ou porteroient faveur aux hérétiques, ores qu'ils fussent catholiques, outre l'abolition que le Roy leur en donneroit, qu'ils seroient contraints d'en avoir son absolution, ce qui n'avoit jamais este* practiqué en France; et d'avantage que, commençant par un prince de telle qualité, cela s'observeroit jusques aux moindres : ce qui n'a esté depuis toutesfois practiqué. L'autre intention estoit de traverser tellement iceluy prince, qu'il ne peust tenir son rang en l'assemblée des estats. Mais le Roy ayant descouvert leur dessein , et que le mariage du prince de Ginville se practiquoità Rome avec une niepce du Pape, sur l'espérance que le duc de Guise son père donnoit de le faire grand , mesmes que Sa Saincteté avoit rescrit des lettres au duc de Guise pour seurement communiquer avec le cardinal Morosini, l'on lit faire la proposition du mariage dudit sieur comte de Soissons avec la niepce de Sa Saincteté, ce qui auroit esté une des principales causes que ledit sieur comte obtint si promptement son absolution, nonobstant toutes les traverses de la ligue. C'est assez sur ce sujet. Voyons la sixiesme contravention des princes de la ligue à l'edict d'union.

VI. Que le sieur de Chattes, gouverneur du Havre de Grâce, le sieur de Corbon, gouverneur de Han en Picardie, et les gouverneurs de Mouson, de Maubert- Fontaine, de Rocroy et de Vitry, ayant envoyé en la

ville de Paris pour sçavoir comme ils se dévoient gouverner, puis que par l'edict d'union ils avoient juré de se départir de toute ligue, et que, suivant ledit edict, ils se dévoient ranger du tout auprès du Roy, le conseil des Seize leur avoit fait response qu'il ne falloit rien changer de l'intelligence et association précédente qu'ils avoient entr'eux, mais qu'il failloit tousjours continuer plus que jamais affîn de parvenir à l'effect désiré.

VII. Le sieur de Balagny (0, estant gouverneur de Cambray pour la Royne mère (comme s'estant portée héritière de feu M. le duc d'Anjou), au préjudice de ses bienfaicteurs minutoit l'establissement d'une future principauté particulière dans Cambray pour se faire nommer à l'advenir prince de Cambresis. La Pvoyne mère est advertie de toutes ses practiques , elle prie le Roy d'y donner ordre : le Roy ne s'en veut mesler à l'ouvert, quoy qu'il eust bien désiré tirer le sieur de Balagny de ceste place, lequel peu après descouvrit quelques intelligences et pratiques que M. le duc d'Espernon avoit sur la citadelle de Cambray. Ce fut lors que Balagny eut recours au duc de Guise, qui envoya le sieur de La Fougère à Cambray avec ample pouvoir pour traicter et accorder avec luy, ce qu'ils firent le i5 janvier 1587. Premièrement, que le duc de Guise employeroit sa vie et ses moyens, et de tous les princes et seigneurs catholiques alliez avec luy, pour la conservation et deffense du sieur de Balagny, ses biens et honneurs, et particulièrement de

(') Le sieur de Balagny. Il étoit fils naturel de Jean de Monlliic, évoque de Valence. Il eut depuis cette souverainelé de Cambrai à laquelle il prélendoil ; mais il ne la posséda pas long-temps.

IKTRODUCTIOW. ^'il

l'authorité qu'il avoit dans la ville et citadelle de Cam~ bray et pays de Cambresis. a. Qu€ ledit duc le secourroit envers et contre tous sans nul excepter, soit sous main, ou à visage descouvert. 3. Qu'advenant la mort du sieur de Balagny, ledict sieur duc et tous les princes ses alliez et confederez continueroient les mesmes obligations envers la femme et enfans dudit sieur de Balagny. 4- Qu'en cas que les ennemis dudit sieur de- Balagny luy fissent desnier les payements et entretenements de sa garnison, ledict sieur duc luy fourniroit huict monstres par aa selon Testât des dernières qui s'y sont faites, dont sur et tant moins il luy seroit baillé douze mil escus par advance, desquels il tiendroit compte. 5. Que ledit sieur duc fourniroit six mil escus tous les ans audit sieur de Balagny pour les despences extraordinaires qu'il luy conviendroit faire, et vingt mil escus pour une fois qui luy seroient donnez présentement par ledit sieur duc. 6. Que moyennant les conditions cy-dessus le sieur de Balagny se joindroit d'amitié' et d'intelligence avec ledit sieur duc et les autres princes et seigneurs catholiques, pour résister aux pernicieux desseins des hérétiques et de leurs adherens, et qu'il jureroit et protesteroit d'employer sa vie et ses moyens pour un si sainct œuvre , et de tout , spécialement de sa place de Cambray , favoriser les sainctes entreprises du duc de Guise, et sur tout qu'il ne se desferoit de l'authorité, charge et pouvoir qu'il avoit dans la ville et citadelle de Cambray. Moyennant cest accord , le sieur de Balagny se déclare de la ligue; le duc de Guise satisfaict à sa promesse, et tire trois compagnies de chevaux légers de Cambray pour s'en servir parmy ses troupes. Mais

422 IHÎTIIODUCTIOW.

dès que l'edit d'union fut publié, le sieur de Balagny envoya son secrétaire au conseil de la ligue à Paris , pour sçavoir leur intention et estre esclaircy de deux choses : la première, s'ils avoient intention de rompre le susdit accord qu'il avoit fait avec le duc de Guise et les princes et seigneurs de la ligue , pource que ledit edict portoit qu'ils dévoient renoncer à toutes ligues, tant dedans que hors le royaume ; la seconde, qu'il avoit pressenty une promesse que lesdits sieurs princes de la ligue avoient faicte audit traictë de Ginville, de remettre la ville de Cambray en l'obéissance de l'Espagnol. A la première il luy fut respondu que tant s'en faut que l'on eust intention de rompre l'accord faict avec luy, que l'on luy confirmoit, et l'asseurbit on de faire mieux en son endroit que l'on n'estoit obligé par ledit accord. A la seconde, que ce n'estoit qu'une promesse particulière faicte au roy d'Espagne , qui n'estoit couchée dans le traicté de Ginville ; et quand elle y seroit, qu'ils n'y estoient plus tenus d'y satisfaire, veu mesmes que l'Espagnol ne leur avoit tenu tout ce qu'il leur avoit promis par ledit traicté. Sur ce sujet il fut remarqué trois choses : la première , que les princes de la ligue s'estoient obligez au roy d'Espagne de luy faire recouvrer Cambray, qui estoit la seule place restée des labeurs de feu M. le duc d'Anjou, lequel l'avoit laissée à la Eoyne sa mère, avec charge de la conserver pour la grandeur de la couronne de France ; la seconde, qu'ils avoient promis de conserver le sieur de Balagny en son gouvernement de Cambray envers tous et contre tous, et mesmes sa femme et ses enfans après sa mort j et la troisiesme, qu'ils avoient juré, l'an i585, l'edict de Nemours, et en

ceste année i588 l'edit d'union, et promis de se départir de toutes ligues, tant dedans que dehors le royaume, et se reiinir sous l'obéissance du Roy. Il sera assez aisé au lecteur de juger, à la suite de ceste histoire, lesquelles de ces trois promesses les princes de la ligue avoient envie de metti e à exécution.

VIII. Que le susdit sieur de La Fougère avoit aussi esté envoyé vers M. le mareschal de Montmorency pour traicter de nouveau avec luy, et principalement pour luy proposer un mariage d'un des en fans dudit sieur duc de Guise avec une des fdles dudit sieur mareschal.

IX. Qu'ils avoient aussi envoyé en Suisse pour y continuer leurs intelligences, et dire au colonel Phiffer qu'ils vouloient entretenir tout ce qui luy avoit esté promis, et qu'ils luy feroient tenir sa pension annuelle et aux autres capitaines suisses, suyvant leur accord.

X. Que M. le duc d'Aumale continuant ses prétentions sur le gouvernement de Picardie , y estoit allé pour s'en faire eslire gouverneur et en déposséder M. de Nevers, qui en estoit pourveu du gouvernement j dont le P\oy adverty avoit commandé audict sieur de Nevers de s'y acheminer promptement avec deux maistres des requestes députez par le P\oy pour l'accompagner et pour corriger ceux qui faisoient des brigues pour les estatsj mais M. de Nevers estant prest à partir de Paris pour aller en Picardie, le prevost des marchands et eschevins de Paris, qui estoient, comme il a esté dit cy-dessus, les premiers du conseil de la ligue et faction des Seize, le vindrent trouver en son logis, et luy dirent qu'il se donnast de garde de toucher au lieutenant gênerai d'Amiens et à d'autres leurs con-

4^4 i:ntroductiow.

fédérez, par ce qu'ils ne vouloient ny ne pouvoient les

abandonner.

Voylà ce que l'on remonstra au Roy pour luy donner à entendre que les princes de la ligue ne s'estoient départis de leurs associations, quelques belles promesses et serments qu'ils eussent faits à Sa Majesté. Mais nonobstant tout ce que l'on luy dit il partit de Chartres après la Nostre-Dame de septembre, et alla coucher à Chasteau-Dun, le lendemain à Marché Noir, et le troisiesmc jour de son départ de Chartres il arriva sur les trois heures après midy dans son chasteau de Blois, accompagné de M. le duc de Guise et d'une vingtaine de gentils-hommes.

Toutes les faveurs faictes par le Roy aux princes et seigneurs de la ligue en leur donnant les plus grandes et honorables charges et offices de la couronne , ne les rendoient point encores contents : ils en vouloient au conseil du Roy, et principalement à M. le chancelier de Cheverny, qui en estoit le chef. Le Roy estant à Chartres, toutes leurs remonstrances ne tendoient qu'à ce but, et disoient qu'il n'y avoit rien qui apportast tant de repos et seureté qu'un bon conseil à un roy, et qu'il en failloit establir un prez de Sa Majesté presque de toutes nouvelles personnes de l'une et l'autre robbe, pour ce, disoient-ils, qu'il n'y avoit aucun conseiller du conseil qui n'eust preste l'espaule, ou qui ne fust parrain de quelque nouvel edict de creuë d'officiers ou de daces; bref, que le Roy ne prospereroit jamais suivant son conseil accoustumé, et d'avantage, qu'il failloit que d'oresnavant les conseillers du Roy fussent de diverses provinces du royaume, affin que le Roy

fust mieux conseillé, sur les affaires et difficultez qui arriveroient de plusieurs et divers endroits, par ceux qui sçauroient la manière de vivre et façon de gouverner et négocier des pays èsquels ils auroient esté nais et nourris. Le Roy jugea incontinent leur dessein, et vit bien qu'ils luy vouloient oster son conseil, qui estoit ses yeux, et ne le faire plus voir que par ceux de la ligue, et principalement quand ils luy proposèrent qu'il devoit bailler les seaux à M. l'archevesque de Lyon, le plus intime confident et conseiller du duc de Guise. Il est donc contraint de donner congé aux principaux conseillers de son conseil pour complaire à la ligue, et de se priver de leur présence et de leur prudence. M. le chancelier de Cheverny se retira en sa maison d'Esclimont, M. de Bellievre, superintendant des finances, messieurs de Villeroy, Pinart et Bruslart, secrétaires d'Estat, se retirèrent chacun en leurs maisons. Le Roy envoya quérir M. de Monthelon, advocat au parlement de Paris, lequel il n'avoit jamais veu ny cogneu; et, sur la seule réputation qu'il avoit d'estre homme de bien, il le fit garde des seaux, et messieurs de Beaulieu Ruzé et deRevol, secrétaires d'Estat. En l'eslection de ces personnages , qui n'avoient autre but que le zèle de la religion catholiqueromaine et le service du Roy, les princes de la ligue, qui pensoient y faire introduire l'archevesque de Lyon et quelques-uns de leurs partisans, se trouvèrent deceus de leur intention. Voylà ce que fît le Roy dès qu'il fut arrivé à Blois.

Cependant que l'on faict les préparatifs à Blois pour tenir les estats , les deux armées royales se dressent pour aller en Dauphiné et en Poictou. Messieurs du

clergé de France, ainsi que nous avons dit cy -dessus, dévoient fournir un million d'or au Roy pour faire la guerre àTheresie, ce qu'ils avoient promis faire dans dix-huict mois dès l'an i586 qu'ils aliénèrent de leur Lien temporel pour cinquante mil escus de rente : le Roy, suyvant la permission du Pape, veut encor qu'ils en aliènent pour cinquante mil escus : ils trouvent que ceste forme d'aliénation leur estoit fort onéreuse , et aiment mieux faire un contract avec le sieur Scipion Sardini, lequel fourniroit au Roy cinq cents mil escus, à la charge de l'érection d'un receveur alternatif et deux controlleurs des décimes héréditaires en chasque diocèse ; ausquels cinq cents mil escus le Roy ne voulut nullement toucher, ains ordonna qu'ils fussent baillez et departis, sçavoir: à M. de Mayenne, qui devoit conduire l'arme'e de Dauphiné, deux cents mil escus, qu'il récent j et mesmes Sa Majesté luy fit délivrer encor toute l'artillerie et l'équipage que ledit sieur de Mayenne luy fit demander; mais ceste armée ne fit que ruyner le plat pays du Dauphiné et du Lyonnois. L'on en attribua la cause à la mort de M. de Mandelot, gouverneur de Lyon, qui advint au mois d'octobre : car M. de Mayenne estoit à Lyon lors qu'elle advint, et M. de Nemours, son frère, avoit esté pourveu du gouvernement du Lyonnoisj ce qui occasionna ledit duc de Mayenne de ne bouger de Lyon, de peur de quelque remuement en ceste ville là, et jusques à ce que les lettres du duc de Nemours eussent esté vérifiées en parlement, qui ne fut que le 22 décembre, où cependant la mort de ses frères arriva à Blois, ainsi que nous dirons cy - après. Les autres trois cents mille escus furent baillez à M. de Nevers , avec toute Tar-

INTRODUCTIOJV. 4*7

tillerie et équipage nécessaire qu'il luy failloit pour l'arraée de Poictou, des effets de laquelle nous parlerons cy-après.

Cependant que ces arme'es se preparoient le roy de Navarre visitoit toutes ses places du haut et bas Poictou, les fournissoit de ce qui leur estoit nécessaire. Le duc de Mercœur, gouverneur de Bretagne , qui ne pouvoit supporter de tels voisins à Montaigu que le roy de Navarre y avoit mis, en attendant que le duc de Nevers viendroit en l'armée voulut employer huict compagnies du régiment de Sainct Paul et le régiment de Gersay, lesquels estoient passez à Saumur pour aller en Poictou, et à leur ayde chasser le sieur de Colombieres, que le roy de Navarre avoit mis dans Montaigu ; et de faict M. deMercœur fit descendre trois canons jusques à Pontrousseau en intention de battre ceste place; mais, adverty que le roy de Navarre estoit sorty de La Rochelle en intention de secourir Montaigu , il s'en retourna à Nantes, où il fut poursuivy par le roy de Navarre jusques à deux lieues prez, et là où il attrapa huict compagnies de deux cents hommes de pied chacune du régiment de Gersay, qu'il desfit, gaigna leurs drapeaux , et en emmena quatre cens cinquante prisonniers. Après cest exploict il s'en retourna vers Nyort, sur laquelle il avoit une entreprise; mais., ne la pouvant faire exécuter pour lors, il revint encor vers Nantes avec quelques troupes, et ce sur la fin du mois de septembre, tant pour tascher d'entreprendre sur quelques unes des troupes de l'armée du duc de Nevers qui s'advanceroient en Poictou , que pour exécuter l'entreprise qu'il avoit de prendre Beauvoir sur mer. Le quatriesme octobre il investit Beauvoir, et

dans trois semaines après il piint ceste place à composition. Or,depeurqu'ilnes'emparastderislede Bouing, l'on avoit mis dedans ceste isle deux compagnies du régiment de Sainct Paul; mais le lendemain de la reddition de Beauvoir il donna un tel ordre aux passages de ceste isle, que ces deux compagnies luy envoyèrent aussi un tambour, le suppliant de leur donner un saufconduit pour se retirer en seurete'-, ce qu'illeur accorda, pardonnant aux habitans de l'isle, qui, contre la promesse qu'ils luy avoient faite de ne laisser entrer dans l'isle aucunes garnisons, ains de demeurer neu-^ très, avoient donné ayde ausdites deux compagnies pour y entrer.

Après cest exploict le roy de Navarre distribua ses troupes en garnison par toutes les villes qu'il tenoit en Poictou, et s'achemina à La Rochelle, où il se trouva à l'assemblée générale qu'il y avoit convoqué de tous ceux de la religion prétendue reformée, afSn d'adviser aux moyens plus expédients de s'opposer aux deux armées qui se preparoient pour les attaquer, car ils prevoyoient que la conclusion des estais de Blois seroit totalement contre eux. Le i4 novembre l'ouverture s'en fit en la Maison de Ville de La Rochelle, oii se trouvèrent, avec le roy de Navarre, le vicomte de Xurenne et le sieur de La Trimoûille, et plusieurs seigneurs et gentils-hommes : les députez y entrèrent et y furent receus à la mode qu'ils gardent en leurs synodes, sçavoir selon les dix-huict provinces ausquelles ils ont réglé leurs églises. Le 16 ils entrèrent en matière , et , après les contestations accoustumées entr'eux pour leurs contributions, quelques-uns du Languedoc se bandèrent directement contre les officiers

du roy de Navarre pour les imposts des passages et pour les passe-ports, qu'ils disoient ne redonder qu'au profit de quelques particuliers, et aussi encor pour -d'autres particularitez. Les beaux et gentils esprits qui estoient avec le roy de Navarre, et qui avoient des nouvelles de ce qui se passoit à Blois, disoient: « Voicy le temps que l'on veut rendre les princes serfs et esclaves.» Quelques ministres mesmes disoient qu'il falloit en. chasque province qu'il y eust un protecteur de leur religion, et mesmes aucuns seigneurs de qualité' sembloient tenir leur opinion. Le roy de Navarre descouvrant sagement leurs intentions, et ne voulant qu'autre que luy usast de ce tiltre de protecteur en tout son party, leur fit proposer et trouver bon d'establir des chambres particulières, où se feroient les plaintes et où se rendroit la justice à un chacun, es villes de Sainct Jean d'Angely, Bergerac, Montauban, Nerac, Foix et Gap en Dauphiné, et que par ce moyen ses officiers seroient contenus en tout devoir, selon les reiglements qui seroient faicts en ceste assemblée. Geste proposition les appaisa, et suivant icelleils firent plusieurs reiglements pour ce qui concernoit l'establissement desdites chambres pour les finances, pour les offices, les recompenses et gages, et pour la discipline militaire^j Toute ceste assemblée ne dura qu'un mois entier ,*et la closture en fut faicte le 17 décembre ensuivant. Les longues assemble'es ne sont d'ordinaire que paroles au lieu d'effects ; mais la diligence et vigilance dont ceux de la religion prétendue reformée usèrent lors pour faire observer ce qui fut arresté en ceste-cy, fit juger à plusieurs qu'ils rendroient la guerre immortelle si on ne leur donnoit la paix : toutesfoisdu depuis le roy de

43o INTRODUCTION.

Navarre, estant parvenu à la couronne de France, par edict du 10 novembre iBgo cassa toutes ces chambres particulières, avec injonction à tous ses subjects de se retirer pour faire vuider leurs différends par devant les juges ordinaires et cours souveraines, selon les degrez ordinaires des jurisdictions, ordonnant toutesfois que ce qui y avoit esté jugé entre gens de mesme party demeureroit en sa force et valeur.

Le degré et pouvoir de seul protecteur de tous ceux de ladite religion prétendue reformée en France demeura au roy de Navarre , qui practiqua l'advis que la Roy ne mère luy donna auparavant ces derniers troubles , de se maintenir tousjours leur seul chef et protecteur , et ce à cause qu'en une assemblée tenue h Montauban en forme de synode gênerai , quelques-uns avoient projette d'appeller pour leur protecteur le duc Jean Casimir, prince allemand, qui avoit amené à leur secours des armées en France, et lequel cognoissoit les affaires de Fiance pour avoir esté nourry enfant d'honneur près du roy Henry ii, auquel ils promettoient par estât certain deux cents cinquante mil escus par an pour l'entretien ordinaire de ses colonels et capitaines ,et outre qu'ils feroienl un fonds pour lepayement dfs reistres qu'il ameneroit,et mesmes que, pour accomplir^eur dessein, Butry, chancelier dudit duc Jean Casimir, estoit venu en France avec un ministre nommé Dathenes , lequel Butry fut trouvé si laid par aucuns ministres qu'ils le desdaignerent , et principalement pour ce qu'il s'enyvra. Cest advisde laRoynemere a esté estimé un grand secret d'Estat ; aussi y estoit elle plus intelligente que ne fut jamais Semiramis; car il n'yeust point eu de doute que si un tel prince estranger

se fust impatronisé du tiltre de leur protectj^n , qu'il eust rendu les guerres civiles immortelles en France ; et si le roy de Navarre eust enduré du depuis que quelque autre seigneur ou prince en France eust pris ceste qualité', il n'eust jamais jouy de l'heureuse paix dont il a jouy du depuis qu'il est parvenu à la couronne de France. C'est assez sur ceste matiere.Voyons ce qui se passe à Blois, où nous avons laissé le Roy qui congedioit les premiers de son conseil et en mettoit d'autres en leur place.

Cependant donc que les députez des provinces s'acheminent pour venir à Blois, le Roy commande au sieur de Marie de faire préparer au chasteau la sale où se tiendroit les séances des estats. A mesure que les députez arrivoient Sa Majesté avoit donné ordre qu'ils fussent conduits pardevers luy pour les voir et recognoistre. Et pour ce qu'au quinziesme de septembre ils n'estoient tous arrivez , le commencement des estats fut prolongé encor pour quinze jours.

Le second jour d'octobre il se fit une procession générale , depuis Sainct Sauveur, qui est dans la basse court du chasteau, jusques à Nostre-Dame des Ay des, qui est au faux-bourg de Vienne delà le pont, là où le Roy, les Roynes et les princes et tous les députez furent à pied. M. l'aichevesque d'Aix portoit le Sainct Sacrement sous un poisle porté par quatre chevaliers du Sainct Esprit: messire Renault deBeaune,archevesque de Bourges, dit la messe, et M. de Sainctes, evesque d'Evreux, fit le sermon.

Le lendemain les chambres des trois ordres furent assignées, sçavoir: celles du clergé aux Jacobins , de la noljlesse au Palais , et du tiers-estat en la Maison de

Ville j les presidens et secrétaires de chasque chambre furent aussi esleus ceste mesme journée. Pour le clergé presidoit M. de Bourges en l'absence de messieurs les cardinaux de Bourbon et de Guise, pour la noblesse messieurs le comte de Brissac et le baron de Magnac, pour le tiers-estat La Chappelle Marteau , prevost des marchands de Paris.

La première séance fut remise jusques au dix-septiesme dudit mois , tant pource que messieurs les princes du sang n'estoient encores arrivez, que pour vuider le différent survenu pour la préséance entre messieurs de Nemours et de Nevers, et autres differens qui survindrent aussi sur les procurations et eslections d'aucuns députez.

Le Roy qui désire faire cognoistre à tous les députez quel avoit esté tousjours son zèle à la religion catholique-romaine, leur commande de se préparer à la saincte communion par un jeusne de trois jours entiers : tous s'y préparèrent. Sa Majesté rcceut le Sainct Sacrement en l'église Sainct Sauveur, et M. le cardinal de Bourbon communia tous les députez au couvent des Jacobins.

Le seiziesme jour d'octobre la première séance se tint en la grand' sale du chasteau, la description de laquelle a esté imprimée avec la disposition des séances et l'ordre comme furent appeliez les députez, avec leurs noms , où le lecteur qui sera curieux pourra voir et apprendre quels furent les députez , et l'ordre que l'on tient aux assemblées des estais en France.

Le seiziesme jour d'octobre tous les députez estans entrez dans la salle, et tous assis selon leur rang et dignitez, sçavoir : cent trente et quatre députez du

clergé , entre lesquels il y avoit quatre arclievesques et vingt et un evesques, vestiis de leurs roquets et surjilis, cent quatre-vingts gentils-hommes , tous avec la tocque de velours et la cappe, et cent quatre vingts et unze députez du tiers-estat, desquels ceux de justice portoient la robe longue et le bonet carré, et ceux de robe courte avoient le petit bonet et la robe de marchand. Sur les deux heures de relevée, après que messieurs les princes et officiers de la couronne eurent pris leurs places, et que les portes eurent esté fermées, M. le duc de Guise, grand-maistre de France, se leva, et, ayant faict une grande révérence à toute l'assemblée, suivy des capitaines des gardes du corps et des deux cents gentils hommes portans leurs haches ou becs de corbin , il alla quérir le Roy.

Si tost que Sa Majesté fut apperceuë sur l'escalier par où il descendoit droict sur le grand marchepied , toute l'assemblée se leva , et chacun demeura la teste nue jusques à ce qu'il fust assis dans sa chaire, puis il commanda à m^essieurs les princes et à ceux de son conseil de s'asseoir.

A son costé droict , sur le grand marchepied qui estoit au dessus du grand eschaffaut, estoit la Royne mère, et à gauche la Royne sa femme. Plus bas, sur le grand eschaffaut, estoient messieurs les princes du sang, assis sur le premier banc à la main droicte proche de Sa Majesté , sçavoir : messieurs le cardinal de Vendosme , le comte de Soissons et le duc de Montpensier , et sur un autre banc plus reculé , messieurs de Nemours , de Nevers et de Rets. A costé gauche, messieurs les cardinaux de Guise , de Lenoncourt et de Gondy , et derrière eux messieurs les evesques de 38. 28

Langres et de Chaalons, pairs d'Eglise. M. de Guise estoit devant le grand marchepied sur le grand eschaffaut, assis justement devant le Roy, dedans une chaire non endossée, comme grand maistre de France, le dos tourné vers le Roy, la face vers le peuple. M. le garde des seaux de Monthelon estoit aussi sur le mesme eschafTaut à costé gauche dans une chaire non endossée, le visage tourné vers messieurs les princes du sang. Au pied de TeschalTaut estoit une table où estoient les sieurs de Reaulieu-Ruzé et de Revol, secrétaires d'Estat. A chasque costé de ceste table il y avoit des bancs où estoient messieurs des affaires du Roy et messieurs du conseil d'Estat. Derrière les bancs de messieurs les conseillers d'Estat de robe longue, qui estoient à main droicte, il y avoit huict bancs où estoient les députez du clergé. A main gauche , derrière les bancs de messieurs du conseil d'Estat de robe courte, estoient neuf bancs pour les députez de la noblesse. De travers, près et à costé de tous ces bancs, estoit celuy de messieurs les maistres des requestes , et après eux celuy de messieurs les secrétaires de la maison et couronne de France. Et les bancs des députez du tiers-estat estoient tout à l'entour et dans l'enclos des barrières. M. le légat et messieurs les ambassadeurs, et plusieurs seigneurs et daines de la Cour estoient sur des galleries fermées de jalousies, faictes exprès pour seoir un grand nombre de personnes.

Tous les députez estans debout et la teste nue, le Roy commença une très-longue et grave harangue en laquelle, avec une éloquence admirable, ilmonstrale grand désir qu'il avoit de restaurer son Estât par la

reformation générale de toutes les parties d'iceluy. Puis il leur dit :

« Je n'ay point le remors de ma conscience des brigues ou menées que j'ay faictes, et je vous en appelle tous à tesmoin pour m'en faire rougir, comme le meriteroit quiconque auroit use' d'une si indigne façon que d'avoir voulu violer Tentiere liberté , tant de me remonstrer par les cayers tout ce qui sera à propos pour confirmer le salut des particulières provinces et du gênerai de mon royaume, qu'aussi d'y faire couler des articles plus propres à troubler cest Estât qu'à luy procurer ce qui luy est utile. Puis que j'ay ceste satisfaction en moy-mesmes , et qu'il ne me peut estro imputé autrement, gravez-le en vos esprits, et discernez ce que je mérite d'avec ceux, si tant y en a, qui eussent procédé d'autre sorte, et notez que ce qui part de mes intentions ne peut estre recognu ny attribué, par qui que ce soit, pour me vouloir authoriser contre la raison, car je suis vostreroy donné de Dieu, et suis seul qui le puis véritablement et légitimement dire. C'est pourquoy je ne veux estre en ceste monarchie que ce que j'y suis, n'y pouvant souhaitter aussi plus d'honneur ou plus d'authorité. »

Après avoir protesté qu'il employeroit sa vie, jusques à une mort certaine, pour la deffence de la religion catholique- romaine, et qu'il ne sçavoit point un plus superbe tombeau pour s'ensevelir que les ruines de l'heresie , il toucha les maux qu'avoient apporté en France les blasphèmes, la simonie, la vénalité des offices, la multiplicité des juges, ausquels maux il protesta que de son propre mouvement il avoit commencé à y mettre ordre, sans le trouble qui commença par les

436 IJVTÏlODUCTIOîr.

princes (le la ligue l'an i585. Plus, il promit de ne donner plus de survivances, et recommanda l'enrichissement des arts et sciences, le règlement du commerce, le retranchement des superfluitez et du luxe, et le rafraichissement des anciennes ordonnances. Puis, continuant sur la juste crainte que ses subjects avoient de tomber après sa mort sous la domination d'un prince hérétique, ce qui estoit la cause principale pourquoy il avoit faict son edict d'union, il dit : « Je suis d'advis, pour le rendre plus stable, que nous en facions une des loix fondamentales du royaume, et qu'à ce prochain jour de mardy , en ce mesme lieu et en ceste iiiesme et notable assemblée de tous mes estats, nous le jurions tous, à ce que jamais nul n'en puisse prendre cause d'ignorance. Et à fm que nos saincts désirs ne soient vains par faute de moyens, pourvoyez y par les conseils que vous me donnerez d'un tel ordre, que, comme le manquement ne viendra point de moy , il ne vienne aussi du peu de provision que vous y aurez apporté à ce que les eflects de vostre bonne volonté réussissent. Par mon sainct edict d'union (0 toutes autres ligues que souz mon authorité ne se doivent souffrir; et, quand il n'y seroit assez clairement porté, ny Dieu ne le devoir ne le permettent, et sont formellement contraires ; car toutes ligues , associations , pratiques , menées, intelligences, levées d'hommes et d'argent, et réception d'iceluy, tant dedans que dehors le royaume, sont actes de roy , et en toute monarchie

(0 Par mon sainct edict d'union. Le duc de Guise ne permit pas que le discours de Henri m fût imprimé tel qu'il Tavoit prononce. Il étoit surtout choque , comme on Je verra plus loin, de ce passage par lequel le Roi défendoit toute esprce de ligue.

IIS'TRODUCTIO^f. 4^7

bien ordonnée, c'est crime de leze-majesté sans la permission du souverain. Voulant bien de ma propre bouche, en tesmoignant ma bonté' accoustumée, mettre souz le pied, pour ce regard, tout le passéj mais comme je suis obligé et vous tous de conserver la dignité royale, je déclare aussi dès à présent, et pour l'advenir, atteints et convaincus du crime de leze-majesté ceux de mes subjects qui ne s'en départiront ou y tremperont sans mon adveu; c'est en quoy je m'asseure que vous ferez reluire vostre fidélité. »

Continuant son discours sur l'honneur acquis par la noblesse Françoise quand elle oljservoit l'ordre et la police ancienne, dont elle estoit admirée par les estrangers , il convie les François de r'aquerir cest honneur, de régler les finances, de pourvoir aux debtes des roys ses prédécesseurs, à quoy la foy publique les o])]igeoit; mais qu'estant le tableau sur lequel ses subjects apprenoient à se former, qu'il establiroit un tel règlement en sa personne et en sa maison, qu'il servivoit de patron en son royaume; puis, pour tesmoigner par cfTect ce qu'on pouvoit désirer de luy , il finit sa harangue en disant : « Je veux me lier par serment solemnel sur les saincts évangiles, et tous les princes, seigneurs et gentils-hommes qui m'assistent en cest office, avec vous les députez de mes estats, participans ensemble au bienheureux mistere de nostre rédemption, d'observer toutes les choses que j'y auray arrestées comme loix sacrées, sans me reserver à moymesme la licence de m'en départir à l'advenir, pour quelque cause, prétexte ou occasion que ce soit, selon que je l'auray arresté pour chaque point, et l'envoyer aussi tost après par tous les parlemens et bailliages de

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mon royaume , j)Our estre faict le semblable , tant par les ecclésiastiques et la noblesse que le tiers estât, avec déclaration que qui s'y opposera sera atteint et convaincu du mesme crime de leze-majesté.

» Que s'il seml)le qu'en ce faisant je me soubsmette trop volontairement aux loix dont je suis l'autiieur, et qui me dispensent elles-mesmes de leur empire, et que, par ce moyen, je rende la dignité' royale aucunement plus bornée et limite'e que mes prédécesseurs, c'est en quoy la vraye générosité du bon prince se cognoist, que de dresser ses pensées et ses actions selon la bonne loy, et se bander du tout à ne la laisser corrompre. Et me suffira de respondre ce que dict ce roy, à qui on remonstroit qu'il laisseroit la royauté moindre à ses successeurs qu'il ne l'avoit receuë de ses pères, qui est qu'il la leur lairroit beaucoup plus durable et plus asseurée. »

Après que le Roy eut finy sa harangue , M. le garde ' des seaux déclara plus amplement le bon désir du Roy pour la restauration de l'Estat , et pour la reformation des desordre» advenus aux provisions des bénéfices, et l'ordre requis pour oster la corruption et dépravation des monastères. Puis, s'adressant à la noblesse, ayant loiié leur ordre et la vertu de l'ancienne noblesse françoise, il leur remonstra l'horreur des duels et deffis dont ils usoient ordinairement, et la mauvaise practique d'aucuns qui tenoient des bénéfices en commande. Puis, ayant discouru sur l'ordre très requis contre la chicanerie des procez, et le nombre insupportable des officiers, il proposa de beaux advis pour remédier à tous les desordres de l'Estat.

M. l'archevesque de Bourges pour le clergé, M. le

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baron de Senescey pour la noblesse, et La Chappelle Marteau, prevost des marchands de Paris, pour le tiei'Sestat, firent chacun, au nom de leur ordre, une harangue à Sa Majesté, le remercians du bon-heur et honneur qu'ils recevoient d'estre par son commandement convoquez et assemblez , sous le nom des estats généraux, pour entendre ses sainctes et salutaires intentions, loiians Dieu d'avoir mis une si bonne volonté au cœur de leur roy , de restaurer Testât ecclésiastique, soulager son peuple, esteindre les feux des divisions qui estoient dans son royaume, le purger de l'heresie, et le remettre en sa première dignité et splendeur; pour à quoy parvenir ils exposeioient franchement, librement et généreusement, sous l'authorité de Sa Majesté, jusques à la dernière goutte de leur sang.

Voylà ce qui se passa en la première séance, oh chacun sortit fort content , excepté les princes et seigneurs de la ligue, qui en sortirent faschez de ce que le Roy avoit dit en sa harangue : aucuns grands de mon royaume ont faict des ligues et associations ; mais, tesmoignant ma bonté accoustumée. Je mets sous le piedy pour ce regard, tout le passé. Le duc de Guise raporte ces paroles à M. le cardinal de Bour])on, qui ne s'estoit peu trouver à la séance pour son indisposition. Il luy fait entendre de quelle importance elles estoient , et de ce qu'en pleine assemblée des estats le Roy les taxoit d'avoir esté rebelles; que si ceste remonstrance estoit publiée et imprimée, cela importeroit grandement à leur honneur. Ils resoudent d'en parler au Roy : ce qu'ils firent le jeudy ensuivant, sçachant que Sa Majesté l'avoit baillée pour imprimer,

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et que la fueille où estoient ces mots estoit desjà' imprimée. Sur leur plainte, le Roy fut comme contrainct de faire tout rompre et deschirer ce qu'il y avoit d'imprimé, et faire oster ces mots de aucuns grands de mon rojaume ontfaict des ligues , etc.

Suivant ce que le Roy avoit proposé dans sa harangue, toute l'assemblée se trouva le mardy en la mesme sale et au mesme ordre pour jurer d'observer l'edit d'union comme loy fondamentale du royaume. Un des lieraults, qui estoient à genoux et testes nues devant la tal)le de messieurs les secrétaires d'Estat, ayant commandé le silence, Sa Majesté dit :

« Messieurs, je vous dis dimanche dernier, en la première séance, combien je désire de voir en mon royaume tous mes subjects unis en la vraye rebgion catholique, apostolique et romaine, sous l'obéissance et authorité qu'il a pieu à Dieu me donner sur eux ; et à cest efi'ect, j'ay ordonné mon edit de juillet dernier pour tenir lieu de loy fondamentale en ce royaume. Mais pour nous obliger, et toute la postérité, à l'observer, combien que la plus grande part de vous l'avez desjà juré et promis le garder, affm qu'un tel edict soit à jamais ferme et stable, comme délibéré du consentement de tous les estais de ce royaume, etaffin que personne n'en puisse prendre cause d'ignorance, je veux qu'un si sainct edict se lise présentement à haute voix, affin d'estre escouté de tous et juré en corps d'Estat. Ce que je jureray premièrement pour vous donner bonne exemple, affin que nostre saincte intention soit cosrnuë devant Dieu et devant les hommes. »

Le Roy ayant fmy sa harangue, il commanda à M. de Beaulieu Ruzé, son premier secrétaire d'Estat,

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cîe lire la déclaration que Sa Majesté' avoit faicte ccste mesme journe'e sur sonedict d'union, pour estre tenu en France à l'advenir comme une loy fondamentale du royaume : ce que ledit sieur de Beaulieu Ruze'fîtj puis il leut aussi tout l'edit d'union, veriffié en la cour de parlement de Paris. Ce qu'ayant fait Sa Majesté', il pria Dieu de punir ceux qui faulseroient le serment qu'ils alloient faire, et commanda à M. l'archevesque de Bourges de faire une exhortation à ceste assemble'e sur ce subject.

Cet illustre prélat, avec une prudente et docte oraison, exhorta toute l'assemLle'e à suivre l'exemple du "Roy au jurement de son edict d'union, louant Sa jMajesté de ce qu'à l'exemple des bons roys d'Israël, il vouloit que l'instruction d'un serment si solemnel fust donne'e à son peuple par la bouche de ses prélats, en se confirmant au dire du prophète, que les lèvres des prélats gardent la science et la doctrine, et que le peuple doit rechercher la loy de Dieu de leur l^ouche. Puis, continuant son discours sur la qualité du jurement qu'ils alloient faire au nom du Dieu vivant, il se tourna vers les députez, et leur dit : « Jugez, messieurs, et considérez la grandeur de ce jurement que vous allez présentement faire à Dieu, affin de l'observer inviolablement et n'estre point per jures. Souvenez vous que vous allez jurer l'union chrestienne avec Dieu vostre père, avec l'Eglise son espouse, laquelle est fondée en luy et acquise de son propre sang, et que vous avez esté régénérez par ce sang mesme et lavez d'un mesme baptesme ; que vous estes appeliez en un mesme héritage au ciel, nourris d'un mesme pain et de mesmes sacrements en la maison de Dieu, qui

est l'Eglise catholique, apostolique-romaine. » Puis, ayant declaié qu'elle estoit l'union de l'Eglise, « Unissons nous donc, dit-il, avec nostre Seigneur Jesus- Christ, sous l'obéissance de nostre Roy, la foy duquel a tousjours esté d'un bon exemple à tous, suyvant en cela la coustume de ses prédécesseurs. » Puis, ayant loiiéla Royne mère d'avoir nourry et maintenu le Roy pendant son jeune aage en ceste saincte religion, et donné espérance à la Royne espouze du Roy que Dieu ne luy feroit point moins de grâce qu'à Anne, mère de Samiiel, et qu'il exauceroit ses prières, luy donnant une heureuse lignée, à la consolation de toute la France, il dit :

« Jurons à nostre prince l'obéissance et submission qui luy est deue de tout droit divin et humain , embrassons la charité chrestienne , délaissons toutes haines et rancunes ouvertes et secrettes, soupçons et défiances, qui jusques icy nous ont divisé et troublé, qui ont empesché, voire rompu de si bons desseins, et sans lesquels la France fust desjà en repos. Levons les mains au ciel pour rendre à ce grand Dieu le serment que nous luy devons , qu'il en soit mémoire à jamais par tous les siècles avenir, que la postérité marque la foy et loyauté de nos serments et non le parjure, par les bons et saincts eiïects qui s'en ensuivront. Et puis qu'il a pleuà Vostre Majesté, Sire, jurer présentement tout le premier ce serment si solemnel pour exemple à tous vos subjects, nous lèverons tous d'un commun accord les mains au ciel, et jurerons à Dieu de le servir et honorer à jamais, maintenir son Eglise catholique, apostolique et romaine, et défendre aussi Vostre Majesté et vostre Estât envers et contre tous, obseï-

ver et garder inviolablenient ce qui est contenu ea vostre edict d'union, présentement leu à la gloire de Dieu, exaltation de son sainct nom, et conservation de son Eglise et de ce royaume. »

Geste remonstrance finie par l'archevesque de Bourges, le Roy reprint la parole et dit:

« Messieurs, vous avez ouy la teneur de mon edict et entendu la qualité d'iceluy, et la grandeur et dignité du serment que vous allez generallement rendre. Et puis que je voy tous vos justes désirs tous conformes aux miens, je jureray, comme je jure devant Dieu, en bonne et saine conscience, l'observation de ce mien edict tant que Dieu me donnera la vie icy bas, veux et ordonne qu'il soit observé à jamais en mon royaume pour loy fondamentale, et en tesmoignage perpétuel de la correspondance et consentement universel de tous les estats de mon royaume, vous jurerez présentement Inobservation de ce mien edict d'union, tous d'une voix, mettant par les ecclésiastiques les mains à la poictrine, et tous les autres levans les mains vers le ciel. »

Ce qui fut incontinent faict avec un grand contentement de toute l'assemblée. Puis le Roy commanda à M. de Beaulieu Ruzé de dresser un acte de ce jurement solemnel; ce qu'estant faict, Sa Majesté se leva pour aller à l'église Sainct Sauveur, oii se cbanta le Te Deumlaudamus: toute l'assemblée le suivit, et l'on n'oyoit par tout que crier Vive le Roj!

Le Roy en ceste joye populaire se resjoiiit et dit à plusieurs, et mesmes au prevost des marchands de Paris, qu'il sçavoit estre un des premiers de la faction des Seize, qu'il oublioit la journée des Barricades et tout le ressentiment qu'il en pourroit avoir j que ja-

444 IJVTRODUCTIOIîr.

mais il ne s'en souviendroit ny de tout ce qui s'esloit passé, pourveu qu'on n'y retournast plus. Il commanda aussi à M. de Nevers de s'acheminer en l'armée de Poictou, ce qu'il fit comme nous dirons cy-après. Bref, Sa Majesté ne pensoit, nonobstant tous les advis qu'il .recevoit des entreprises des princes de la ligue, qu'à unir son peuple sous son obéissance, extirper l'heresie et pourveoir aux desordres, selon les advis que luy donneroit l'assemblée des estats.

Geste seconde séance fut tenue le dix-septiesme octobre, et quatorze jours après, qui estoit le jour de Toussaincts, le duc de Savoye, lequel sous plusieurs prétextes entretenoit des troupes, tantost faisant semblant d'en vouloir au marquisat de Mont-ferrat pour ses prétentions (dont il ne doit manquer jamais, au dire des historiens savoyards), tantost disant que ce n' estoit que pour empescher les hérétiques du Dauphiné d'entreprendre sur quelques-unes de ses places, faict monter à cheval le marquis de Sainct Sorlin, et fit advancer ses troupes vers Carmagnoles si secrettement, qu'il la surprint de nuict ledit premier jour d'octobre , sans avoir en ceste surprinse beaucoup de peine, pource que le Roy ne se doutoit nullement que le duc de Savoye deust rompre la foy qu'il luy avoit jurée de maintenir tous les traictez de paix que les ducs de Savoye avoient obtenus des roys de France, et mesmes que ledict duc luy avoit envoyé un gentil-homme d'honneur, iln'y avoit que quatre mois, lors que Sa Majesté estoit à Chartres, l'asseurer et luy offrir toute amitié et seureté; mesmes les François se doutoient si peu du duc de Savoye, que la plus-part de la garnison qui estoit dedans la ville de Carmagnolles estoient Piedmontois. La ville

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prise, le duc assiégea la citadelle qui se trouva despoui'veuë de vivres, dont elle estoit pourveue d'ordinaire pour deux ans; lesquels vivres, par intelligence, ou autrement, le duc sçavoit avoir esté ostez pour les refraischir. Bref, le duc poursuivit si chaudement son entreprise, qu'en moins de trois semaines il se rendit maistre de tout le marquisat de Salusses, et print la citadelle de CarmagnoUes, dans laquelle il y avoit plus de quatre cents pièces de canon, les places de Cental, Salusses, Ravel et Chasteau-Dauphin. Les capitaines François qui estoient dedans toutes ces places se retirèrent bagues sauves en France, sans avoir enduré un coup de canon.

L'advis vient au Roy, trois jours après la prise de Carmagnoles, des attentats du duc de Savoye sur le marquisat (') j Sa Majesté envoyé M. de Pongny vers le duc, pour avoir raison de son marquisat, et luy dire qu'il eust à remettre incontinent entre ses mains tout ce qu'il avoit usurpé du domaine du royaume de France. Le sieur de Pongny, arrivé vers le duc de Savoye, luy dit l'intention du Roy : le duc s'excuse de son entreprise, et dit qu'il ne s'est emparé du marquisat que de peur que le sieur Desdiguieres, chef des huguenots en Dauphiné, ne s'en rendist maistre, lequel oh sçavoit assez avoir eu des entreprises sur la

(') Sur le marquisat. 11 s'agit du marquisat de Saluées. Henri m, se trouvant à Turin à son retour de Pologne, avoit rendu au duc de Savoie presque toutes les places du Piémont qui avoient été laissées à la France par le traité de Cateau-Cambresis : il ne s'étoit réservé que le marquisat de Salaces. Le duc, comme on le voit, profita des troubles de la France pour s'en emparer. Lorsque Henri iv fut affermi sur le trône, il en exigea la restitution à main armée , et il obtint en échange la province de Bresse, qui étoit beaucoup plus à sa convenance.

forteresse de Pignerol et sur d'autres places , ausquelles mesmes les entrepreneurs avoient esté punis; et mesmes que le sieur de La Valette, frère du duc d'Espernon, qu'il nommoit fauteur et adhèrent des hérétiques, se vouloit aussi emparer dudit marquisat : ce qui l'avoit occasionné de s'en saisir premièrement qu'eux, pour l'importance qu'il a de n'avoir de tels voisins au milieu de ses pays; qu'il ne veut toutesfois retenir les places au préjudice des traictez de paix, mais qu'il prie Sa Majesté de conférer le gouvernement des pays que la couronne de France avoit delà les monts, au marquis de Sainct Sorlin, cousin dudict duc, lequel estoit fort affectionné subject et serviteur de Sa Majesté.

M. de Pongny luy respondit qu'il avoit charge de n'accepter aucune excuse, mais au contraire de le sommer de quitter les places qu'il avoit de nouveau surprises sur la couronne de France.

Les responses du duc, qui avoit fait de l'humble jusques à l'entière conqueste du marquisat, se rendirent incontinent hautaines, et M. de Pongny fut contraint de venir retrouver le Roy à Blois, et luy dire les responses du duc.

Les François assemblez aux estats jugèrent incontinent ce qui avoit occasionné le duc de faire telle entreprise. La noblesse françoise offrit son sang au Roy pour faire reparer au duc de Savoye le tort faict à leur nation. Quelques-uns du tiers-estat, et aucuns du clergé qui estoient de la ligue des catholiques, dont ledict duc de Savoye estoit, excusoient, tacitement toutesfois, l'entreprise du duc, et la pallioient envers les simples de la crainte qu'il avoit eue d'avoir l'heresie pour voisine; mais tout cela estoit bon à dire à ceux qui ne

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scavoient pas que le duc de Savoye avoit et laissoit vivre en paix des contrées et vale'es toutes entières où le peuple estoit de la religion prétendue reformée, et où il n'y avoit nul exercice de la religion catholiqueromaine.

Le duc de Savoye aussi advertit le Pape, le roy d'Espagne et tous les princes et republiques d'Italie, lesquels jugeoient que ceste entreprise pourroit troubler la longue paix qu'ils avoient entr'eux, qu'il ne s'estoit asseuré dudict marquisat que pour le repos de l'Italie, et de peur qu'aucun hérétique s'en emparast, davantage , qu'il avoit résolu d'assiéger Genève , qu'il appelloit la source de l'heresie. Le Pape et le roy d'Espagne approuvèrent et louèrent ceste dernière entreprise , et mesmes le duc receut incontinent du prince de Parme, par le commandement du roy d'Espagne, quinze compagnies de soldats, sous le prétexte de les envoyer hyverner en Bresse et en Savoye.

Le Roy ayant sceu tout ce que dessus, jugea lors ceste invasion du marquisat estre des intelligences des princes de la ligue, et qu'ils le vouloient despouiller devant qu'il eust envie de se coucher, et ce principalement sur les responses du duc de Savoye à à M. de Poigny, par lesquelles il supplioit Sa Majesté de conférer au marquis de Sainct Sorlin le gouvernement du marquisat. (3r le marquis de Sainct Sorlin estoit frère de mère du duc de Guise , et avoit assisté à la prise du marquisat de Salusse, comme estant cousin germain du duc de Savoye, en la cour duquel il estoit lors.

Sa Majesté eust bien voulu faire résoudre tous les François à la guerre estrangere contre le duc de Sa-

^/|^8 lIVTnODUCTlOW.

voye, et pacifier la civile en son royaume : c'estoit aussi le désir de toutes les âmes purement françoises , et qui ne respiroient que l'iionneur de leur patrie et le service de leur Roy, lequel pensoit qu'il n'y auroit aucun en toute l'assemblée des estats qui ne suivist en cela sa volonté' j mais il se trouva deceu. Tous les partisans de la ligue qui estoient en l'assemble'e des estats parlèrent d'un mesme ton : « 11 faut premièrement pourveoir, disoient-ils, aux entrailles du royaume, et oster l'heresie qui les travaille ; puis on chassera bien les estrangers qui auront entrepris sur les frontières. » Le duc de Guise dit au Roy qu'il devoit asseurer les François du fruit qu'ils s'estoient promis du serment de la saincte union et de la resolution des estats, et que les huguenots extirpez, qu'il seroit le premier prest à passer les monts pour faire rendre gorge au duc de Savoye, si Sa Majesté' luy en vouloit donner la commission.

En somme, chacun' discouroit diversement de ceste surprise, et la jîluspart fondoient leurs raisons plus sur l'apparence et le vray -semblable, qu'en l'essence de la vérité, pource qu'aux desseins secrets et intentions des princes , tant plus l'on pense les entendre sur certaines conjectures, tant plus le succez de leurs desseins faict paroistre le contraire de ce que l'on en a pensé.

Le duc de Savoye fait publier par tout qu'il n'a pris le marquisat que pour esviter les grands malheurs que le Sainct Siège et mesmes toute l'Eglise catholique en gênerai, et particulièrement tous ses Estats, eussent peu i-ecevoir si les huguenots se fussent emparez du marquisat , et qu'il estoit tout prest de le remettre entre

les mains du dac de Nemours ou du marquis de Sainct S orlin, princes de la maison de Savoye, et s^s cousins, nais en France et subjects du Roy, sçavoir à celuy auquel Sa Majesté en voudroit conférer le gouvernement : et toutesfois le succez (ainsi que le lecteur pourra voir dans mon Histoire de la paix au mc et iv^ livre) monstre assez qu'il u'avoit envahy le marquisat que pour s'en aproprier.

La ligue des catholiques en France, pour la haine qu'elle portoit au duc d'Espernon et au sieur de La Valette son frère, qui avoit esté pourveu du gouvernement du marquisat, désire que l'on tollere ceste surprise, et dit que les raisons du duc sont recevables, et qu'il faut que le Pape en soit l'arbitre et qu'il accommode ce différent , puis que le duc offre remettre le marquisat entre les mains de l'un des deux frères utérins de M. de Guise, qui estoient princes catholiques. Voylà des propositions, mais les effects ont esté autres ; car au mesme temps le duc faisoit par tout le marquisat eslever les croix de Savoye en la place des fleurs de lys, changeoit les officiers royaux, et en faisoit sortir tous les François.

Le roy d'Espagne d'autre costé receut un grand contentement de n'avoir plus les François si prez de son duché de Milan, et tenoit-on que les doublons qu'il avoit baillé audit duc de Savoye son gendre avoient gaigné les doubles canons de l'Arsenal qu'avoient les roys de France de là les monts.

La plus-part des princes italiens trouvèrent bon que le duc de Savoye eust chassé les François de tout ce qui leur restoit en Italie. Aucuns craignoient toutesfois la grandeur de ce duc, à qui ceste invasion avoit 38. 29

j^5o INTRODUCTION.

fort haussé le courage; car les princes d'ordinaire craignent quand leurs voisins s'agrandissent.

En fin le Roy est contraint de se contenter d'envoyer vers le Pape luy dire ses plaintes contre le duc de Savoye; et toutesfois il creut que la surprise du marquisat estoit de l'advis des princes de la ligue.

Tous ceux qui ont escrit sur ce subject rapportent que dèslors Sa Majesté se résolut de se venger du duc de Guise et des princes de la ligue, et qu'il pensa n'estre plus obligé d'observer ce qu'il leur avoit promis par l'edict d'union, puis que, tout de nouveau encor, et contre tant de serments qu'ils avoient faicts, ils continuoient leurs pratiques et ligues, et que Sa Majesté dissimula lors le courroux et despit qu'il avoit contre ledit duc de Guise, et pensa qu'en continuant les estats, tous les députez discerneroient de sa droicte intention d'avec les desseins dudict duc et desdits princes de la ligue, et qu'ils luy conseilleroient de remédier à toutes les offences qu'ils luy avoient faictes , et à la couronne de France; mais il ne luy succéda pas selon son opinion, ainsi que nous dirons cy après. Voyons maintenant quelques uns des progrez que fît l'armée de M. de Nevers au bas Poictou.

Geste armée estoit composée de François, Suisses et Italiens. Les seigneurs de La Chastre, de Laverdin, de Sagonne, de LaChastaigneraye, et autres seigneurs, tous capitaines de renom, accompagnèrent M. de Nevers, lequel, ayant aussi un appareil suffisant pour une telle armée, alla droict assiéger Mauleon. Le sieur de Villiers estoit dedans pour le roy de Navarre, lequel, voyant tous les appareils prests pour battre ceste place, demanda à parlementer. Par le commandement de

INTRODUCTION. ^3 l

M. de Nevers, le sieur de Miraumont accorda la capitulation avec le capitaine Landebris, qui estoit sorty de dedans Mauleon, à la charge qu'ils auroient la vie sauve et sortir oient sans armes. Nonobstant que la capitulation fust faicle , presque tous les assiégez furent mis au fil de l'espée par quelques troupes qui entrèrent par surprise dedans ceste place, faschez que l'on donnoit une capitulation à des gens qui avoient plustost usé de témérité en attendant d'estre assiégez , que de hardiesse et prudence pour se delTendre : toutesfois les sieurs de La Chastre, de Lavardin et de Miraumont, sauvèrent ce qu'ils en peurent, et les firent re- , conduire et passer la Seurre pour se retirer ez lieux plus proches de seure retraicte pour eux.

De Mauleon l'armée tira droict à Montagu. Le roy de Navarre avoit mis dedans le sieur de Colombieres avec cinq compagnies d'infanterie du régiment du Preau et, deux d'ai^quebusiers à cheval: par trois joui's suyvans que l'on fit les approches, ils s'escarmoucherent si bien les uns les autres, que plusieurs braves soldats et capitaines de part et d'autre y moururent, et y en eut plusieurs de blessez. Mais le canon arrivé, qui pour la saison avoit demeuré plus que M. de Nevers nepensoit, l'on commença à battre ceste place. Les assiégez , se doutans d'estre forcez, tiennent conseil pour demander composition. Estans sur ces termes, il naist une dispute entre ledit sieur de Colombieres , qui soustenoit qu'il failloit entrer en composition avec les assiegeans, et le sieur du Preau, qui soustenoit que l'on pouvoit soustenir ce siège, ayans munitions, vivres et gens assez pour conserver ceste place au roy de Navarre , auquel ils avoient promis de la

A5l INTRODUCTION.

deiï'endre jusques à la mortj mais, après plusieurs disputes, Colombieres exécuta son opinion, et fit sortir La Courbe, son lieutenant, pour traicter la composition qui luy fut accorde'e par M. de Nevers, sçavoir: que tous les soldats sortiroient avec leurs armes, mesclies esteintes , les gentils hommes avec leurs armes et bagages, et qu'ils seroient conduits en lieu de seureté : ce que M. de Nevers fit exécuter ainsi qu'il leur avoit promis , et les fît conduire jusques à Sainct Gemme-, mais M. de Sagonne, qui conduisoit en l'arme'e la cavallerie légère avec une diligence passionne'e, alla attaquer quelques-unes de ces compagnies (et ce après que ceux qui avoient eu charge de les conduire jusques à Sainct Gemme se furent retirez) , lesquels il chargea , et les ayant desvalizez il les envoya un baston blanc au poing. Quant au sieur de Colombieres, il demeura au service du Roy avec son lieutenant et quelques autres des siens.

Durant le siège de Montaigu, le sieur du Plessis Gecté, qui commandoit dans La Ganache, se doutant que l'armée royale viendroit droict à luy pour l'en chasser, il faict advancer tout ce qu'il pense estre nécessaire pour la fortification de ceste place; il envoyé La Sabloniere vers le roy de Navarre, qui estoit lors encor à La Rochelle, luy demander secours de munitions et de soldats. Le roy de Navarre luy envoya par mer deux compagnies de ses gardes, sous la conduite du sieur d'Aubigny et de La Robiniei e, avec des munitions ; et par terre il luy envoya aussi le baron de Vignoles avec deux compagnies de gens-d'armes, et cinquante harquebusiers à cheval dont estoit capitaine le sieur de Rufigny. Ce secours arrivé, le sieur du

IKTRODUCTIOIC. 4^3

Plessis distribua judicieusement chasque capitaine es lieux ]es plus importans. Le i6 de décembre, le sieur de Sagonne, avec quelques compagnies d'hommes d'armes et d'harquebusiers à cheval , suivy des régiments de La Chastaigneraye, de Brigneux et de Lestelle, en s'advanceant pour recognoistre La Ganache, donna si vivement dans le bourg Sainct Léonard, qu'il s'en rendit le maistre , nonobstant toute la résistance du sieur de Vignoles, qui y perdit le capitaine Ruffigny. Nous laisserons pour ceste heure le duc de Nevers devant La Ganache faire ses approches, pour ce qu'il ne commença à battre ceste place que le dernier jour de l'année ; aussi que les exploicts qui y furent faicts et ce qui y advint appartient d'estre dit en l'année suyvante. Voyons cependant ce qui se passe à Blois.

Le Roy se resjoiiissoit des exploicts de son armée de Poictou ; mais tout à coup voicy les articles secrets forgez par le conseil de la faction des Seize, dont ils avoient fourny tous leur partizans, ainsi qu'il a esté dit cy dessus, que l'on veut faire sortir effect : « A quoy servira ceste assemblée d'estats, disent les partizans de la ligue, si les remèdes pour restaurer la France que nous présentons en nos cayers ne sont publiez ainsi que nous les resouldrons, sans y rien changer? Ne sçavons nous pas tous qu'aux estats de l'an 1577, la France esperoit qu'il seroit pourveu sur toutes les remonstrances qui y furent faites, et toutesfois on n'en tira pas le fruict que l'on en avoit espéré, à cause de la longueur que le conseil du Roy tint à en arrester une partie, sans rien ordonner sur la plus-part de nos plaintes? Le conseil du Roy en pourra faire autant

454 INTRODUCTIOTÏ.

encor à présent; et par ainsi ceste présente assemblée d'estats sera infructueuse aussi bien que celle de iSyy. C'est pourquoy il est très-nécessaire que les remèdes que nous proposerons pour la restauration de l'Estat ne passent par les longues délibérations du conseil du Roy, et que ce qui sera resoult par l'assemblée des estais soit incontinent publie'. Nesont-cepas, disoientils, les estais qui ont donne aux roys l'authorité et le pouvoir qu'ils ont? Pourquoy donc faut-il que ce que nous adviserons et «rresterons en ceste assemblée soit contrerollé par le conseil du Roy ? Le parlement d'Angleterre, les estats de Suéde, de Pologne, et tous les estais des royaumes voisins estans assemblez, ce qu'ils accordent et arrestent, leurs roys sont subjects de le faire observer sans y rien changer, Pourquoy les François n'auront ils pareil privilège? Et quand bien il faudroit que nos cayers fussent respondus et arrestez au conseil privé du Roy, il y devroit donc au moins assister un nombre de députez de chacun ordre. »

Le Roy, qui descouvre à quoy tendent ces raisons que Ton fait courir par les chambres des estais, et que l'on veut abbattre tout à faict l'authorité royale et la faire tomber entre les mains de son peuple, et que pour ce faire on se vouloit prévaloir de l'exemple des royaumes voisins, il faict, de l'advis de ses serviteurs, imprimer les estats des Espagnes tenus à Tolède l'an iSSg, et achevez l'an i56o, pour respondre et monstrer que les Espagnols mesmes (encores que ce soit une nation du tout dissemblable aux François, lesquels ne cèdent à aucuns subjects d'autres royaumes en affection , respect et obéissance qu'ils ont envers leurs roys héréditaires et légitimes successeurs) fàisoient

IJVTRODUCTIOJV. 4^5

leurs remonstrances et leurs requ estes en toute humilité par les députez ou procureurs desdits estats, et qu'ils ny aucun d'eux n'assiste et n'est appelle aux jugements de leurs remonstrances ou requestes, et que le Roy, assiste' des gens de son conseil, faisoiî ses responces sur chacun article, comme il void et cognoist estre expédient au bien de son royaume, son service et ses subjects.

Aussi tous ceux qui ont escrit de Testât de la France disent que tenir les estats en France n'est autre chose sinon que le Roy communique, avec ses sues capables, de ses plus grands affaires, p*end leur advis et conseil, oit leurs plaintes et doléances, et leur pourvoit ainsi que de raison , et que le Roy seul , selon l'ancienne observance et coustume du royaume, tient et convoque les estats quand il void en estre besoin , fait luy seul les loix et les interprète, dispose les finances et les employé où les affaires publics le requièrent; bref, qu'il a toute puissance absolue.

Les autres roys et princes estrangers se sont quelquesfois esbays de ceste grande puissance des roys de France. L'empereur Charles v demandant au roy François I combien valoit le revenu de quelques villes de France par où il avoit passé, Ce que je veux, dit le Roy; laquelle parole estant depuis raportëe à l'empereur Maximilian, qui s'enquestoit en un devis particulier de la puissance et du revenu d'un roy de France, ne pouvant bien discerner ceste puissance absolue que l'on luy representoit, lascha ce traict comme en gaussant : Je trouwe donc, dit-il , que le roy de France est le roy des bestes. Cest Empereur se trompoit, pource que les roys de France ont si bien réglé et modéré par

lionnestes et raisonnables moyens l^ur puissance souveraine et monarchique, qu'un roy, quelque dépravé qu'il pust estre , auroit honte de les transgresser. Et Lien qu'ils ayent toute puissance absolue, si font-ils bien peu* de chose sans leur conseil, auquel ils ont donné pouvoir de casser, rescinder et révoquer ce qu'ils auroient donné et accordé qui ne seroit conforme aux ordonnances faites par les roys leurs prédécesseurs. Ils ne sauroient aussi estre tyrans, pource qu'ils sçavent que leurs fils ou le premier prince de leur sang doivent leur succéder, au contraire des empereurs esleus, lesquels, pour maintenir l'empire en leur maison, font de puissance absolue beaucoup de choses souvent. Et s'il est advenu que quelque roy de France ait fait chose autrement qu'à poinct, il y a esté depuis donné par leurs successeurs remède convenable , et les mauvais ministres, sans lesquels les princes feroient à peine mauvaises choses, ont esté punis; de sorte que c'a esté un enseignement à ceux qui sont venus après, et une des causes principales de la longue d'irée de la monarchie françoise.

La ligue veut sapper ceste puissance souveraine, veut abbattre l'authorité royale , veut changer la forme anciennement gardée en la tenue des estats, veut que les députez jugent leurs propres requestes et demandes : bref, suivant leurs mémoires faicts par le conseil de la faction des Seize, ils veulent que les estats ordonnent de la paix et de la guerre, et veulent déclarer le premier prince du sang de France incapable de toute succession, contre le vouloir et authorité du Pvoy.

Cependant que le Roy pense deffendre son autho-

rite par la plume , la condamnation du roy de Navarre se traictoit par toutes les trois chambres ; douze de chacune chambre furent députez vers Sa Majesté pour luy faire entendre leur resolution, et luy dirent qu'ils avoient advisé que le roy de Navarre seroit déclaré hérétique, chef d'iceux, relaps, excommunié, indigne de toutes successions, couronnes, royautez et gouvernements.

Le Roy leur respond qu'il trouveroit bon qu'on sommast le roy de Navarre , pour une dernière fois, de se réunira l'Eglise catholique, apostolique-romaine, et qu'ils advisassent si cela ne seroit pas bon. Geste procédure de sommer le roy de Navarre fut mise en délibération en toutes les trois chambres; et depuis, M. l'archevesque d'Ambrun , accompagné comme auparavant de douze de chacune chambre, alla dire au Roy que l'advis des estats estoit de n'employer aucunes poursuittes pour sommer le roy de Navarre. Le Roy luy respondit : « Je me resoudray donc pour satisfaire à vos raisons. »

La prise du marquisat de Salluces, la proposition à ce que les estats fussent résolutifs et non deliberatifs , la condamnation du roy de Navarre demandée par les députez des estats, et quelques autres incidents sur plusieurs remonstrances et resolutions prises aux chambres des estats, tant sur le règlement des offices de judicature et finances, que pour la vente et suppression d'iceux, fut attribuée au duc de Guy se, et mesmes le Roy creut, comme plusieurs ont escrit, qu'il ne se faisoit aucunes remonstrances ny requestes, que premièrement elles n'eussent esté résolues en un conseil qui se tenoit au cabinet dudit duc par les princi-

paux de la ligue, qui avoient avec animosité brigué, cliacun en la province d'où ils estoient, pour estre députez aux estais, et qui, 'dans chacune chambre, poursuyvoient ce qu'ils avoient conclu au conseil du duc de Guise.

Toutes ces choses donc firent que le Roy eut un grand courroux contre le duc de Guise; et sur plusieurs advcrtissements qui luy vindrent de tous costez qu'il y avoit une grande conspiration contre sa personne et son Estât, et principalement sur un billet qui luy fut envoyé, comme pour un advis, par un des grands de son royaume, contenant ces mots : Mors Conradini, 'vita Caroli ; mors Caroli, 'vita Conradinij, il se délibéra de s'asseurer du duc de Guise.

Pour l'exécution de son dessein il fît tenir plusieurs conseils de nuict en son cabinet, et mesmes le duc de Guise récent plusieurs advis de ses amys que l'on entreprenoit de le faire mourir, et qu'il se gardast ; ausquels advis il respondoit seulement ce mot : L'on n'oserait. Aussi tant de bruits avoient couru dès le commencement des estats, tantost que l'on l'avoit voulu tuer allant à la chasse, tantost à un souper, tantost en un autre lieu, qu'il ne faisoit point d'estat de tous ces advis.

Le jour Sainct Thomas, a ce que quelques-uns ont escrit, le Roy estant à Sainct Calais, qui est une chappelle dedans le chasteau, où Sa Majesté entendoit vespres, le duc de Guise, qui l'y accompagnoit, se mit de genoux un peu plus haut dans la galerie et assez loin de Sa Majesté, et pendant vespres il leut un petit discours libre fait sur Testât présent de la France, qu'un François, homme d'Estat, estant en Flandres, avoit envoyé à

Juste Lipse. Ce discours estoit imprime'. Le Roy avoit tousjours l'œil sur le duc et sur ses actions : au sortir de vespres le Roy luy dit : « Vous avez esté fort devotieux. — Excusez moy, Sire, dit le duc, c'est un livret qu'un huguenot a fait sur Testât de France : ô que c'est un plaisant compteur! je vous supplie, Sire, de le voir, et vous en jugerez. » Le Roy lui dit : « L'avez vous tout leu? — Ouy, Sire, luy respond le duc. — Mais, dites moy, dit le Roy, est-ce un huguenot qui l'a faict? — Ouy, Sire, répliqua le duc. » Alors Sa Majesté iuy dit : « Puis que c'est un huguenot qui l'a faict, je ne le veux pas voir. »

Le duc accompagna le Roy en sa chambre, et de là au jardin, où ils tombèrent sur plusieurs propos, entr'autres sur le désir que Sa Majesté avoit que l'on sommast encores une fois le roy de Navarre, et sur la résolution des estats, laquelle le Roy vouloit estre faicle par son conseil, ainsi que l'on avoit accoustumé en France. Le duc dit lors à Sa Majesté quelques paroles un peu trop hardies pour un subject : Sa Majesté, usant de sa prudence, luy laissa continuer tout ce qu'il luy voulut dire. La fin de son discours fut qu'il voyoit bien que les choses alloient de mal en pis, ce qui l'occasionnoit de supplier Sa Majesté de reprendre le pouvoir qu'il luy avoit donné, et luy permettre de se retirer. Le Roy feint de ne s'appercevoir de la hardiesse de ses paroles, et dit au duc que Dieu luy feroit la grâce de rendre à l'assemblée des estats tout le contentement qu'elle sçauroit désirer.

Le Roy se retire en son cabinet, et, la porte fermée , il ne se peut tenir qu'il ne dist, dcz qu'il fut entré, quelques paroles de colère; puis, ayant tout seul pensé à ce que le duc de Guise luy venoit de dire, il jetta son

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petit chapeau qu'il portoit; puis, peu après revenu à soy , il se résolut, à quelque péril qui en pust advenii, de faire mourir le duc de Guise,

Maisleducavoit un si bon amy au cabinet, qu'il ne faillit de l'advertir incontinent de ce qu'il avoit veu faire au Roy, et que sans doute on deliberoit quelque chose contre luy.

L'on tient que l'archevesque de Lyon, en un conseil tenu le lendemain chez le duc, où les principaux de la ligue se trouvèrent pour resouldre aux divers advis que l'on leur donnoit de ne demeurer plus longuement aux estats, luy dit : « Monsieur, monsieur, qui quitte la partie la perd. »

Aussi tous les advis que l'on donnoit au duc n'estoient que conjectures, car celuy qui l'avoit adverty que le Roy avoit de colère jette son chapeau, n'en avoit pas sceu au vray quelle en avoit este l'occasion.

Or, comme nous avons dit, depuis la prise du marquisat, et dès que le Roy vid que les princes de la ligue continuoient leurs intelligences et associations, il avoit résolu de s'asseurer du duc de Guise : il avoit demandé conseil à plusieurs comme il s'y devoit comporter; aucuns luy conseillèrent que l'emprisonnement estoit le plus seur , autres luy dirent que MoTta la hestia, morto il veneno. Bref, il prit conseil de ceux qu'il sçavoit n'estre amis de la maison de Guise, lesquels ne faillirent à luy représenter tellement toutes les actions de ce duc, qu'ils ne trouvèrent à luy dire que trop de crimes de leze -majesté pour luy estre faict son procez. Mais sur tout on luy disoit qu'il se devoit souvenir que , l'an 1 584, i^ avoit fait tuer tous les lyons etbestes farouches qu'il faisoit nourrir au Louvre^

pour avoir eu une vision qu'ils le devoroient, et, entr'autres, qu'il se souvinst qu'il luy avoit semblé avoir receu plus de mal d'un lyon le plus furieux delà troupe ; que ceste vision ne se devoit point autrement expliquer sinonquec'estoitla ligue, qui, depuisl'année i585, par la prise de leurs armes, vouloit abbatre son authorité royale, et que le jeune lyon representoit le chef de la ligue.

Quelques considérations et respects avoient retenu le Roy d'exécuter ses conseils et sa volonté contre le duc jusques au susdit jour de Sainct Thomas, ainsi que plusieurs ont escrit, et que la nuict de ceste journée le Roy ayant faict venir en son cabinet quelques uns en qui il se fioit, il leur avoit dit qu'il ne pouvoit plus souffrir les bravades que le duc luy faisoit, leur recitant toutes les paroles qu'il avoit eues après vespres avec luy, et comme le duc l'avoit prié de lire le discours libre, qui estoit, disoit-il, luy vouloir monstrer en un tableau toutes les bravades qu'il luy avoit faictes. Plus, que le duc l'avoit aussi prié de luy permettre de se retirer des estats, mais qu'il ne recognoissoit que trop à quel dessein il luy avoit dit cela, et de combien ceste retraicte luy importeroit, laquelle il ne luy avoit demandée sinon pour trouver subject de quelque mescontentement : au reste qu'il estoit résolu de le faire mourir, et non pas de l'emprisonner, et qu'il n'estoit question que de resouldre le poinct de l'exécution.

Après plusieurs discours il fut résolu que l'exécution se feroit le vendredy matin. Le lendemain de ceste resolution, le bruit court que le Roy vouloit aller à Nostre Dame de Clery prez Orléans, et mesmes il commanda à M. d'Antragues, gouverneur d'Orléans, de se

tenir prest pour l'y accompagner, et qu'il partiroit le vendredy après disner.

La ville d'Orléans estoit une des villes données pour seuretéparle treiziesme des articles secrets de l'edit d'union aux princes et seigneurs de la ligue , dont ledit sieur d'Antragues estoit gouverneur. 11 s'estoit monstre fort zélé à ce pai ty, et mesmes il s'est veu des lettres de luy où, parlant du duc de Guise, il l'appelloit tousjours nostre grand. C'estoit aussi le tiltre d'honneur duquel tous les seigneurs de la ligue honoroient leur chef, pareil à celuy que font les subjects d'un roy quand ils l'appellent Sa Majesté; car le seul grand du royaume est le roy. Aussi ce mot de nostre grand augmenta fort le courroux que le Roy avoit contre le duc, et en fut autant fasché qu'il avoit esté de ce qu'aux Barricades de Paris on avoit crié: /^zVe Guise! auVe le pilier de l'Eglise! Du depuis donc l'edict d'union, le duc de Guise ayant faict porter parole audict sieur d'Antragues qu'il desiroit que M. le prince de Ginville (0 fust pourveu du gouvernement d'Orléans, et qu'il advisast quelle recompense il desireroit, d'Antragues, qui ne vouloit céder ce gouvernement qu'il tenoit des biens-faicts des roys, et non du duc de Guise, eut recours de regaigner les bonnes grâces de Sa Majesté, dont il s'estoit esloigné depuis l'an i585, ce qu'il fit durant les estais de Blois. Or le Roy, par le moyen dudict sieur d'Antragues, pensoit pourveoir à la seureté d'Orléans (pource que ceste place est comme la citadelle de France); ce fut pourquoi il luy commanda expressément de se tenir prest pour partir avec luy

(0 Le prince de Ginville : le prince de Joinville. Il étoil le fils aîné du duc de Guise.

le lendemain au matin. Il despescha aussi dez le jeudy au soir en plusieurs endroits où il estimoit estre de besoin pour la seureté des villes qu'il jugeoit estre les plus remplies des partizans de la ligue. Mais nous dirons l'an suivant comme les succez de ses desseins furent merveilleusement esloignez de son attente.

Tous ceux qui ont escrit comme le duc Guise fut tué se discordent tous : l'autheur qui a compilé le recueil des Mémoires de la Ligue (0, et celuy qui a escrit V Histoire des cinq Rojs, s'accordent à peu prez, et disent :

«Le 23 dedecembre, messieurs les cardinaux de Vendosme, de Guise et de Gondy, M, le duc de Guise, messieurs les mareschauxdeRets et d'Aumont, et autres seigneurs, viennent du matin pour tenir le conseil en une chambre proche de celle du Roy, n'y ayant qu'une petite allée entre deux, pour ce que le Roy vouloit partir l'après- disnée pour aller à Nostre-Dame de Clery. Le duc de Guise, voyant que le conseil n'estoit encores commencé, voulut aller à la chambre du Roy, et, ayant passé le long de l'allée qui y conduisoit, entrant en la chambre de Sa Majesté, il apperceut le sieur de Longnac qui estoit assis sur un coffre de bahu, les bras croisez, sans se bouger. De longue- main il avoit soupçon que ledit sieur de Longnac avoit entrepris de le tuer ; et estimant qu'il estoit là pour l'attaquer , il 1 uy voulut impétueusement courir sus, et mettant sa main sur son espée, la tira à demyj mais le sieur de Longnac et quelques autres , luy voyans entreprendre un tel effort à la porte de la chambre du Roy, le previn-

(') Le recueil des Me'nioires de la Zj^mc. Cette relation se trouve dans le troisième voliune de ces Mémoires.

464 12VTRODUCTIOW.

drent et à l'instant le terrassèrent et le despescherent à coups d'espées, sans luy donner loisir de gueres parler.» Voylà l'opinion de ceux qui ont escrit ces histoires imprimées à Genève; mais l'opinion de la ligue est toute contraire à celle-là. Voicy ce qu'ils en firent publier au mesme tem^.

« Sur les sept heures du matin on envoya quérir monseigneur de Guise pour venir au^conseil; un maistred'hostel du Roy alla quérir M. le cardinal son frère sur les sept heures et demie, pource qu'il estoit logé hors du chasteau : on les prie de se haster, disant que le Roy estoit pressé parce qu'il vouloit aller disner à Clery. Estant arrivé en la salle du conseil, et y voyant le sieur de Larchant et tous ses archers, il leur dit: «C'est une chose extraordinaire que vous soyez icy; qu'y a-t-il? — Monseigneur, dit Larchant, ces pauvres gens m'ont prié de supplier le conseil qu'ils demeurent icy jusques à la venue de Sa Majesté, pour le supplier de leur faire payer de leurs gages, et ce à cause que le thresorier leur a dit qu'il n'y a pas un sol pour eux; et toutesfois ils sortent de quartier dans quatre ou cinq jours, et seront contraints, si le conseil n'y donne ordre, de vendre leurs chevaux pour vivre et s'en retourner à pied chacun en sa maison.» A quoy M. de Guise luy respondit: « Je leur serviray et à vous de tout mon pouvoir; » puis s'en alla s'asseoir. Et incontinent se leva M. Marcel, intendant des finances, qui alla dire au sieur de Larchant et à ses archers qu'il y avoit une partie de douze cents escus que l'on leur avoit ordonné. Larchant répliqua que ce'la estoit trop peu. Sur ces propos, M. de Guise, qui estoit suject à un mal de cœur , prit dedans ses chausses une petite boiste d'ar-

gent pour y penser trouver quelques raisins, et, n'y trouvant rien , demanda à Sainct Prix, valet de chambre de Sa Majesté, qu'il luy donnast quelques bagatelles du Roy. Sainct Prix luy alla quérir quatre prunes de Brignolles , desquelles il en mangea une, et les trois autres illes mit dedans sadite boite. A mesme temps, parce que l'œil de son honorable playe pleuroit, cherchant un mouchoir dans ses chausses, et ne le trouvant point, il dit : « Mes gens ne m'ont pas baille' aujourd'huy mes nécessitez.» IlpriaM.Hotman, thresorierdel'espargne, de veoir àla porte s'il y avoit un de ses pages ou quelqu'un des siens, et leur dire qu'ils luy allassent quérir un mouchoir : incontinent que Hotman fut sorty , Sainct Prix,adverty que M. de Guise avoit besoin d'un mouchoir, luy en apporta un.

«Sur les huict heures, M. deRevol, secrétaire d'Estat, sortant du cabinet du Roy, vint dire à M. de Guise, qui estoit assis au conseil, que le Roy le demandoit : aussi-tost il part, et estant entré dans la chambre où estoit le cabinet du Roy, tenant son chapeau d'une main, et levant la tapisserie de la porte du cabinet de l'autre, estant panché pour y entrer pource que la porte estoit fort basse, à l'instant six des quarante-cinq, qui estoient gentils-hommes que le Roy avoit depuis quelque temps choisis pour estre auprès de sa personne, avec poignards et grandes dagasses, qu'ils avoient nues sous leurs manteaux, le poignardèrent si soudain , qu'il n'eut loisir que dédire :« MonDieu,'ayez pitié de moy! » et attirant, d'une belle générosité, quelque pas en arrière dans la chambre ceux qui le tuoient, il alla tomber aux pieds du lict du Roy, où sans parler il rendit es derniers souspirs et sanglots de la mort.» Voylà ce 38. 3o

que la ligue publia (0 de la mort de M. de Guise. Voyons maintenant ce qu'en ont dit les estiangers.

Les histoires des Italiens et Alemans disent que le roy Ti ès-Chrestien , ou pource que le duc de Guise avoit contraint le Roy de rompre les edicts de pacification en 1 585, ou pour ce qu'il luy estoit advenu aux Barricades de Paris, ou pour la surprise du marquisat de Saluées, délibéra de faire mourir le duc de Guise, et que, le vingt-troisiesme jour de décembre, de grand matin, le Roy envoya quérir quatre conseillers qui luy estoient les plus confidents, et leur ouvrit son cœur , leur disant qu'il avoit résolu de faire mourir le duc de Guise pour plusieurs raisons qu'il leur déclara, leur commandant luy donner conseil sur l'exécution de sa proposition. Le premier des quatre, obeyssant à son commandement , luy dit qu'il ne doutoit point de tout ce que Sa Majesté disoitdu duc de Guise, mais que, pour conserver l'honneur de Sa Majesté, et à fin que la félonie du duc, de laquelle il ne doutoit, fust plus cognuë de tout le monde, qu'il le failloit emprisonner en quelque place forte cependant que l'on luy feroit faire et parfaire son procez par des juges non

(') Voylà ce que la ligue publia. L'auleur de la relation citée dans la note précédente peint d'une manière très-vraie la stupeur des partisans du duc de Guise. « Ceux, dit-il, qui, le soir précédent, prenoient « un point d'honneur pour le combat si ou les appeloit royaux ou « politiques , renioient plus que meurtre qu'ils eussent jamais esté Gui- (t sais ou de la ligue. Telle est l'inconstance des entreprises humaines , (c telle est la vanité de l'homme, tels et tant espouventables sont les ju- « gemens du ciel contre l'infidélité et aveuglement incrédule des enfans « d'Adam corrompus! Sur le soir tout fut à Blois aussi tranquille qu'il <( estoit auparavant, hormis le deuil caché de plusieurs, lesquels n'a- « voient prémédité une si subite tempête sur la maison de Guise. «

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suspects. Le second conseiller approuva et loiia le conseil du premier. Mais leurs conseils ne pleurent au Roy, qui leur dit : « Ne sçavez vous pas la puissance que le duc de Guise a en mon royaume? Qui seront les juges qui le voudrontcondamnerà la mort selon ses démérites? Plus, si on le met en prison, il n'y a nulle doute que cela sera occasion de très-grands troubles, car tous les princes de la ligue et tous leurs partisans se joindront et s'armeront pour l'en tirer dehors. L'obéissance qu'ils me doivent ne les retiendra pas , puisque, sans avoir receu aucun desplaisir de moy, ains une infinité de bien-faits , auparavant et depuis mesmes qu'ils ont fait leur ligue, iL n'ont laissé de s'armer et conspirer contre ma vie, contre mon honneur et contre ma couronne, sous prétexte de la deffense de la religion catholique-romaine. La journée des Barricades où le peuple de Paris s'est eslevé si audacieusement contre moy, la deffaicte des régiments françois et suisses de ma garde, le dessein qu'ils avoient de m'assieger dans mon Louvre et me retenir prisonnier, ne sont que trop d'exemples pour conjecturer que, quand j'aurois faict mettre le duc de Guise et les principaux de son party prisonniers, il ne seroit en mon pouvoir de leur faire faire leur procez; car, par leurs pratiques et factions couvertes du zelle de la religion, ils ont si bien desbauché mon peuple, que je ne suis plus obey comme roy, et je n'en porte plus que letiltre. D'abondant , je suis bien adverty qu'ils continuent leurs secrettes intelligences avec le roy d'Espagne, qui les secourt de deniers. Qui peut douter aussi maintenant que la surprise du marquisat faicte par le duc de Savoye ne soit de l'intelligence du duc de Guise pour faire tom-

ber le marquisat entre les mains de l'un de ses frères de Nemours ou de Sainct Sorlin?Ne voylà que trop de crimes de leze-majesté, que trop de conspirations descouvertes. Il n'est de besoin à un roy, pour chastier les autheurs de tels attentats , procéder par les voyes ordinaires de justice, qui ne sont ordonne'es que pour tenir le simple peuple en son devoir. Mais, quand les grands d'un royaume ont conspiré contre l'Estat, contre la vie et dignité' de leur roy, l'on n'a jamais regarde, en ces cas là, à y remédier par les loix et coustumes ordinaires du pays , car aux grands et dangereux maux l'on recourt tousjours aux plus prompts remèdes. Je ne doy point douter aussi que les princes mes ■voisins ne trouvent bonne l'exécution qui s'en fera, car chacun d'eux est assez adverty de Testât misérable auquel la France se trouve maintenant réduite, laquelle est travaillée d'une part par les hérétiques , et de l'autre par l'ambition des princes et seigneurs de la ligue des catholiques. Aussi ne doy-je point rendre conte à aucun prince de mes actions, et je croy qu'ils jugeront que i'auray justement usé de mon authorité royale, en chastiant mes subjects séditieux et rebelles. «Après que Sa Majesté eut mis fin à son discours, les autres deux conseillers loiians son intention, luy dirent que l'exécution donc en devoit estre prompte et secielte quand le conseil en seroit pris , y ayant un très-grand péril à la dilayer, pour ce que la maison de Guise avoit un grand nombre de leurs partizans en court et aux estats, qui pourroient descouvrir ce que l'on entreprenoit contr'eux. Alors le Roy trouva ce conseil bon, et, ayant donné congé aux quatre conseillers, il manda son aumosnier pour se confesser, ainsi qu'il

avoit coustume de faire tous les vendredis. Puis, ayant fait appeller quelques-uns des quarante-cinq, et leur ayant dit sa volonté', il envoya quérir, par un secrétaire d'Estat, le duc de Guise qui estoit au conseil; mais qu'en venant parler à luy et estant entre' en l'antichambre, il vit incontinent, en regardant derrière luy, car il craignoit les embusclies, sortir de derrière la tapisserie un homme armé qui venoit pour le tuer par derrière; et comme le duc estoit d'un grand courage et vaillant, se voyant en tel péril, il luy saulta au collet et le jetta par terre, prest à le tuer, quand sept autres sortirent de derrière les mesmes tapisseries, qui l'entourèrent, et où d'abordade un luy donna un tel coup d'espe'e sur la jambe qu'on le ht tumber par terre ; puis incontinent, à coups d'espées, de dagues et de pertuisanes, il fut réduit au terme de la mort, criant en vain : A Vajde ! l'onm assassine. Voylà l'opinion des Alemans et Italiens touchant la mort du duc de Guise. Plusieurs aussi ont remarqué que le duc de Guise avoit tousjours esté ennemy de tous les favorits et mignons que le Roy avoit aymez et advancez depuis son advenement à la couronne, et qu'il leur avoit suscité une infinité de querelles par des particuliers gentilshommes jaloux de n'estre les premiers aux bonnes grâces du Roy ; que quelques-uns mesmes de ces favorits avoient esté tuez en duel, autres d'une autre façon, plusieurs disgraciez par les plaintes qu'il trouvoit moyen de faire faire contr'eux; et mesmes, depuis que le duc d'Espernon s'estoit retiré en Angoulesme, le Roy ayant pourveu de Testât de premier gentilhomme de sa chambre le sieur de Loignac, que ce seigneur avoit esté comme une butte où, par la persua-

sion du duc de Guise , tous les princes de la ligue avoient descoché leur envie. Le chevalier d'Aumalle, peu auparavant la mort du duc de Guise, s'en estoit retourné à Paris, et, devant qu'y aller, il avoit dressé audit seigneur de Loignac une querelle sur le suljject de quelques passions amoureuses, ce qui advient d'ordinaire entre jeunes seigneurs. Loignac estoit hardy, homme adextre aux armes, et qui s'estoit desgagé de plusieurs duels j sa qualité de premier gentil-homme de la chambre du Roy l'esgalloit mesme aux duels avec les grands estrangers, et les luy deffendoit avec ceux qui n'estoient de sa qualité. Geste simulté donc et séminaire de querelle pour l'amour, fit juger à Loignac que le duc de Guise et les princes de la ligue le vouloient oster de la bonne fortune que les bonnes grâces du Roy luy donneroient. D'autre costé les quarante-cinq gentils-hommes que Sa Majesté avoit establis pour se tenir prez de sa personne, avec gages pour leur entretien honorable, par l'advis du duc de Guise, dévoient, en la supplication que les estats feroient au Roy de reformer sa maison , estre cassez comme n'estans nécessaires. Voylà de nouveaux ennemis pour le duc de Guise, à aucuns desquels le Roy n'eut gueres de peine à persuader, après qu'il eut résolut de le faire tuer, d'exécuter sa volonté.

Sur les huict heures du matin Sa Majesté fit appel- 1er le duc de Guise pour venir parler à luy : il estoit lors au conseil. Arrivé dans la chambre où estoit le cabinet du Roy, il se trouva si soudainement chargé par sept db huict avec dagues et espées, qu'il n'eut nul loisir de se deffendre. Aussi tost qu'il fut mort, un tapissier qui estoit dans la mesme chambre, lequel des-»

tendoit la tapisserie pour aller apprester le logis du Roy à Clery, par commandement en mit une des pièces sur le corps mort du duc.

Le trépignement et le bruit que firent ceux qui le tuèrent estant entendu par le cardinal de Guise et parl'archevesque de Lyon (0, les fit sortir incontinent du conseil, pensant secourir le duc : ils furent jusques à la porte, là oîi ils entendirent encor ses derniers souspirs. Aucuns des gardes escossoises qui estoient là leur présentèrent la pointe de leurs hallebardes , leur commandant de ne bouger et de les suivre, ce qu'ils firent; et furent mirent mis tous deux dans une petite chambre au dessus de celle du Roy.

En mesnie temps le Roy fit arrester tous les princes de la ligue qui estoient logez au chasteau, chacun dans leurs chambres, et leur fit donner des gardes pour s'asseurer de leurs personnes, sçavoir à M. le cardinal de Bourbon, à madame de Nemours et à son fils le duc de Nemours, à M. d'Elbœuf et à M. le prince de Ginville (2), qui, lors que l'on tiioit son père, oyoitla messe dans Sainct Calais, au sortir de laquelle il fut aussi arresté prisonnier.

A la mesme heure aussi furent pris Pericard, secrétaire du duc de Guise, avec tous ses papiers, dans lesquels on asseure que le Roy trouva les plus secrets desseins du duc. Le sieur de Hautefort fut aussi prins

(') Uarchevesque de Lyon : Pierre d'Espinac. Il fut depuis l'un des principaux chefs de la ligue.

(») Le prince de Gini'i lie. Presque toutes les relations s'accordent à dire que le prince de Joinville, fils aîné du duc de Guise, fut conduit par le comte d'Auvergne, dès le grand matin, à une partie de paume, et que ce fui là que ceux qui rarrêtérenl lui apprirent la mort de sou père.

dans la chambre du duc de Guise, et arresté prisonnier avec Bernardin, premier valet de chambre dudit duc.

Le grand prevost, par le commandement du Roy, sortit du chasteau, et alla à l'Hostel de la ville, en la chambre des députez du tiers -estât, se saisir du sieur de La Chapelle-Marteau , prevost des marchands de Paris, du président de Neuilly, de l'eschevin Compan, qui estoient les députez de la ville de Paris, et du lieutenant d'Amiens, duquel nous avons desjà parlé cy-dessus, lesquels il emmena au chasteau, et furent mis prisonniers en une chambre au dessus de la garderobbe du Roy.

En mesme temps aussi le Roy ht arrester le comte de Brissac, le sieur de Bois-Dauphin, et quelques seigneurs des plus intimes du duc de Guise.

Cependant que le Roy donne ordre à s'asseurer des plus remuans de la ligue, les princes et tous les seigneurs de qualité, advertis quil y avoit du trouble dans la chambre du Roy , s'y rendent incontinent ; mais Sa Majesté, estant sortie de son cabinet, fit oster le corps du duc de Guise, leur disant les causes qui l'avoient induit h le faire mourir, et adjousta ce mot : Vojla comme je puniraj à Vadvenir ceux qui ne me seront jideUes .

Devant qu'aller à la messe il alla trouver la Royne sa mère, et luy déclara ce qu'il avoit faict faire, dequoy l'on tient qu'elle fut de prime face esmeuë, et luy dit : « Avez vous bien donné ordre à vos affaires ? — Oiiy, Madame, luy respondit-il. — Faictes advertir donc, luy dit elle, M. le légat de ce qui s'est passé, affm que Sa Saincteté sache premièrement par luy vos-

tre intention, et que ne soyez prévenu par vos ennemis.» Le légat Morosini ayant esté adverty, de par le Koy, de la mort du duc de Guise, se trouva du commencement estonné, tant pour la familiarité qu'il avoit eue avec le duc, que pour avoir asseuré toute l'Italie de tous contraires événements à ceux qu'il voyoit : toutesfois il se para d'un visage sans apparence aucune de tristesse, et vint trouver le Roy au sortir de la messe, sur les unze heures, là où Sa Majesté luy dit les occasions particulières qui l'avoientmeu de faire mourir le duc de Guise.

Toute la matinée les portes de la ville furent libres, il n'y eut que les portes du cliasleau fermées, et l'on ne sortoit ny entroit que par le guischet de la grande porte du chasteau , laquelle est hors de la ville, proche de la porte de costé. Ceux du party du duc de Guise logez dans la ville furent incontinent adverlis de sa mort; chacun d'eux pense à sa seureté : ils présument que le Roy n'arresteroit son courroux sur le seul chef de la ligue, ce qui fut cause que aucuns se retirèrent et arrivèrent dez le soir à Orléans, et le lendemain à Paris. Quelques députez mesmes du clergé affectionnez au duc s'en allèrent, et, par hazard plus que par dessein, ils furent ramenez au Roy, qui seulement les reprint de leur opiniastreté, et leur laissa la liberté de s'en aller ou de demeurer. Toutesfois quelques portes de la ville furent fermées, plus par la volonté du peuple que par commandement qu'ils en eussent. Aussi toute ceste journée il ne fit que plouvoir depuis la pointe du jour jusques au soir, que le vent se tourna tellement à la gelée, que la rivière de Loire fut glacée trois sepmaines durant.

Les hommes ne peuvent remettre d'un mament le temps de leur fin. Le Roy avoit résolu de ne faire mourir que le duc de Guise, pource qu'il estimoit qu'il estoit seul toute la ligue, et que ceux de sa maison tous ensemble n'eussent sceu fournir à la moindre partie de ce qu'il entreprenoit ; que luy mort, toute la ligue estoit morte. Il avoit seulement résolu de tenir quelque temps prisonniers aucuns princes et seigneurs de la ligue, affm de leur faire cognoistre la grandeur de leur faute : mais voicy qu'en un instant son dessein se change. M. le cardinal de Guise, d'un courage haut, ne put patienter ny ne se put contenir, que, par paroles bouillonnantes de colère, il n'usast , en la captivité oîi il estoit, de menaces contre le Roy, lesquelles rapporte'es à Sa Majesté, les ennemis de la maison de. Guise ne manquèrent de luy représenter contre ce prélat beaucoup de ses actions passées, et luy dirent que depuis les Barricades il s'estoit meslé de plusieurs choses peu convena])les à l'ordre ecclésiastique, que l'on l'avoit veu armé, accompagné de quatre cents lances, qu'il avoit surprins des places, qu'il avoit pris aussi les finances de Sa Majesté à Chasteau-Tierry et ailleurs, disant que ce qui estoit bon à prendre estoit bon à rendre, et que quand on luy avoit remonstré qu'il picquoit trop le Roy, il respondoit que Sa Majesté ne marchoit point s'il n'estoit picqué à bon escient ; aussi que sur la devise des armes du Roy, Manet ultima cœloj il avoit dit ces mots : Binas qui dederat „ iinani aufertj, altéra nutat , ultima tonsori radenda ad claustra remansit, et qu'il desiroit tenir la teste du Roy avec ses mains propres jusques à ce que le bar-

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hier (0 luy eust faict la couronne dans les Capucins. La qualité de ce prélat de premier pair d'Eglise en France, archevesque de Reims, cardinal et président de son ordre, retint la resolution du Roy pour le faire mourir jusques au lendemain matin, voulant voir s'il changeroit d'opinion, et ce, nonobstant tout ce que l'on luy eust dit de ce prélat, mesmes qu'il pouvoit succéder en la créance de son frère, et que les seules menaces qu'il faisoit en sa captivité monstroient assez qu'il y avoit da danger à le laisser vivre; bref il n'en voulut rien faire : mais comme on luy eut dit le lendemain matin que ledit sieur cardinal continuoit de le menacer, il dit qu'il n'en vouloit plus ouyr parler et qu'on l'executast. Plusieurs refusèrent de le tuer; quatre personnes entreprirent de le faire : un d'entr'eux (2) monte en la chambre 011 il estoit avec l'archevesque de Lyon, et en laquelle ils avoient dormy jusques au matin, qu'estant resveillez, ne sçachans ce qu'on deliberoit de faire d'eux, ils s'estoient mis en prières, et luy dit que le Roy vouloit parler à luy. S'estant levé, puis embrassé l'archevesque , il sortit; mais il ne fut pas à quatre pas hors la porte de la chambre, qu'il fut tué à coups d'espées et de hallebardes. Voylà ce qu'ont rapporté plusieurs historiens sur la mort de ces deux frères, princes du san^ illustre de Lorraine : beaucoup d'autres particularitez en ont esté escrites selon les passions des autheurs, lesquelles méritent mieux d'estre teues que dites, car mesmes

(.1) Le barbier. La duchesse de Montpensier, sœur des Guise, portoit habituellement une paire de ciseaux très-précieux, destinés, disoit-elle, à faire au Roi la tonsure monacale.

C») Un d'entr'eux : Duguat, capitaine des gardes.

tous les ennemis de ces deux princes, en parlant d'eux, n'ont sceu taire leurs belles et rares vertus (0, principalement du duc de Guise, qu'ils louent d'avoir esté d'une grande prudence, couvrant avec sa sagesse les secrets de son ame, prince digne du premier rang entre les princes, beau, amiable de face, grand de courage, prompt à l'exécution de ses entreprises, fort advisé, et, comme recite l'autheur du diacours libre, plus que tous les autres princes et seigneurs de la ligue. « Tout le monde, dit-il, a veu cela par les effects, et je Tay veu par ses escrits, et de sa propre main, en un affaire de grande importance, où le plus grand des siens après luy, sans luy alloit faire une lourde faute. » La deffense des villes de Poictiers et de Sens, assiégées par de si puissantes armées de huguenots, les ])atailles et les exploits militaires où il s'est trouvé, et d'où il est sorty à son honneur, ainsi qu'il est recité dans plusieurs histoires, ont esté la cause que la pluspart des peuples de la France l'estimoient comme leur père, et ont monstre un tel ressentiment de sa mort, qu'en plusieurs endroits ils n'ont point craint de s'eslever et de s'armer contre leur propre roy , ainsi que nous dirons cy-après.

A l'heure mesme que l'on tiioit le cardinal le Roy estoit à la messe, au sortir de laquelle il se résolut d'arrester son courroux en la mort de ces deux princes. Et comme le baron de Lux, nepveu de l'archevesque de Lyon, pensant que l'on en deust faire au-

(0 IVont sceu taire leurs belles et rares vertus. Balzac rapporte un mot de la maréchale de Rets qiii caractérise très-bien ces deux princes. « Ils avoient si bonne mine^ ces princes lorrains , qu'auprès d'eux les «( autres princes paroissoient peuple. »

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