‹ Depuis le règne de Phillippe-Auguste, jusqu'au commencement du dix-septièmeChapitre 3 sur 23 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

[i57 i] Comme M. l'evesque de Valence fut adverty que, pour quelques difficultez qui semblèrent malaisées à desmesler , il n'y avoit plus d'espérance du mariage, dont avoit esté bien avant parlé, entre le très-illustre duc d'Anjou, à-presentroy de Polongne, et la serenissime royne d'Angleterre, il proposa a la Royne mère du Roy deux moyens qui lui sembloient faisables, pour faire tomber la couronne de Polongne (i) entre les mains dudict seigneur.

Le premier estoit d'envoyer un gentilhomme vers le roy de Polongne , pour parler du mariage^ d'entre sa sœur l'Infante et le susdict seigneur ; en cas qu'elle ne

(') La couronne de Polongne. Catherine de Médicis pensoit, depuis quelque temps , à procurer cette couronne au duc d'Anjou. Un gentilhomme polonais , nommé Jean Crasoski, étoi-t venu à sa cour : ayant été comblé de bienfaits par elle , il étoit retourné dans son pays, rempli d'enthousiasme pour le duc d'Anjou. Il ne cessa de le présenter à ses compatriotes comme le prince le plus accompli, et comme un jeune héros qui avoit déjà remporté deux victoires signalées.

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fusttropaagée, à telle condition qu'il le feroit recevoir par les estats pour son successeur, attendu qu'il estoit hois d'espérance d'avoir enfans.

L'autre moyen estoit que, si ledict seigneur Roy, qui estoit attaint d'une maladie fort dangereuse, venoit à mourir, qu'en ce cas le gentilhomme qui auroit jà esté envoyé, mettroit peine de gaigner la faveur de quelques-uns des seigneurs, soubz l'advis et conduite desquels l'on pourroit puis âpres y envoyer des ambassadeurs de marque.

La Royne-mere, qui tousjours a infmiement désiré la grandeur de ceste couronne et du roy de Polongne son fîlz, bien qu'avec son bon jugement elle recogneust qu'en ces deux moyens il y auroit des difficultez qui seroient mal-aysées, ou peut-estre du tout impossibles à surmonter, toutesfois, vaincue de l'espérance, elle print resolution de faire tout ce qu'elle pourroit, remettant au surplus l'événement et l'issue de ceste entreprinse à Dieu, qui dispose des royaumes selon sa volonté. Mais quand ce vint sur l'élection du personnage elle se rendit quelque temps irrésolue, bien que ledict seigneur evesque de Valence luy eust nommé le sieur de Lanssac le jeune ( comme elle le sait), et depuis luy nomma un jeune gentilhomme, nommé le sieur de Renthy, de qui on luy avoit rendu fort bon tesmoignaige.

[1572] Autres affaires qui survindrent reculèrent cestuy-là pour un an entier, et jusques à ce que le Roy fust à Rloys, qui fut l'an 1672, en février, auquel lieu ladicte dame, ayant ouy nouvelles que ledict seigneur roy de Polongne empiroit quant à sa santé, rappella ledict sieur evesque, et luy dist que son intention es-

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toit de poursuivre vivement l'entreprinse dont autiefois elle luy avoit parlé. La difficulté de l'élection du personnage l'anesta quelques jours , parce qu'elle ne vouloit pas que celuy qui seroit envoyé allast de pleine venue en Polongne, de peur qu'estant descouvert , si l'aflaire ne succedoit selon son désir, il y eust de la mocquerie. Enfin sagement elle advisa d'employer un homme duquel l'on ne se pourroit jamais doubler ; et de telle condition estoit le sieur de Balagny (0, tant pour l'aage que pour le peu d'expérience qu'il avoit aux affaires publiques, et qui jà avec plusieurs autres gentilhommes François estoit à Padouë, pour apprendre la langue et s'exercer aux armes.

On lui envoya homme exprès, avec mémoires bien amples ; et, pour dissimuler le but de son voyage, lui fut commandé de passer par les cours des autres princes, pour lesquels le Roy lui avoit donné lettres de recommendation; et, outre ceste depesche, ledict sieur evesque lui envoya des lettres qu'il escrivoit audict seigneur roy de Polongne, de qui il estoit bien cogneu: et fusmes avec lui, un gentil-homme de Dauphiné nommé Charbonneau, homme de moyen aage, et un autre appelle du Belle, baillif de Valence, et moi.

(') Balagny. Jean de Monlluc, sieur de Balagny, étoit, comme on l'a vu dans la Notice , fils naturel de l'évêque de Valence. A son retour de Pologne il s'attacha au duc d'Alençon, qui lui procura le gouvernement de Cambrai. Il figura ensuite dans la Ligue. Sa femme, Renée de Clermont, sœur du fameux Bussy d'Amboise, fit son traité avec Henri iv. Il obtint en 1594 le bâton de maréchal de France, et la principauté de Cambrai. S'étanl fait haïr, il fut chassé par les habitans, ePsa femme, très-ambitieuse , mourut de chagrin. Il épousa en secondes noces Diane d'Estrées, sœur de la duchesse de Beaufort, maîtresse du Roi, qui le couvrit de ridicule par sa conduite. Il mourut en i6o3.

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Il commença son voyage par l'archiduc Ferdinand, qui estoit en une maison de plaisance auprès d'Isprug (0 , au comté de Tyrol, lequel, pour le respect du Roy , le recueillit et lui fit fort bon visage.

Semblable recueil lui fit l'Empereur (2) : et comme ce prince est humain etgratieux, lui demanda s'il passeroit plus outre; et après avoir entendu qu'il verroit la cour du roy de Polongne, du roy de Suéde et du roy de Dannemarc, ledict seigneur loua sa délibération, luy usant de ces mots : « Vous avez passé vostre hyver en un lieUfOii la rigueur du froid ne vous a pas beaucoup travaillé; vous passez le printemps en Austrye, qui est sa meilleure saison, et allez faire l'esté es provinces où les chaleurs ne sont que de bien peu de durée ». Et ne veux obmettre à dire que ledict seigneur Empereur examina de si près ledict deBalagny, que M. de Vulcob, agent pour les affaires de Sa Majesté près ledict seigneur Empereur, escrivit à la Royne qu'il ne l'avoit point veu tant parler à gentilhomme françois qui fust venu vers Sa Majesté sans avoir quelque chose à négocier. Lui demanda par deux fois s'il ne passoit pas en Hongrie; à quoi ledict sieur de Balagny respondit que, bien que la Hongrie soit une province qu'il desiroit infiniment veoir, toutesfois il n'avoit pas encore pensé d'y aller, que ce ne fust à quelque bonne occasion pour lui faire service; et sembloit que ledict seigneur eust quelque opinion que ledict de Balagny allast en Turquie.

Au partir de là nous allasmes en Polongne, et y arrivasmes en telle saison que la peste estoit universelle par tout le royaume, pour laquelle peste ledict sei-

(■) Isprug : Inspruck. — (,») fJEnipereur : Maximilien ii.

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gneur Roy (0, qui pour lors, et deux ans devant, n'avoit bougé de Warsovye, bien qu'il fust malade, avoit esté contraint de desloger sans rien délibérer des affaires du pays, pour lesquels il avoit fait assembler une convocation generalle , et pour cest effect s'estoit acheminé vers la Litliuanye, en un sien chasteau appelle Knichin, qu'il aimoit fort, où il délibéra de recouvrer sa première santé, ou bien d'y finir ses jours si Dieu l'avoit ainsi ordonné; et avoit quelque inclination à ceste province, parce que ses prédécesseurs estoient descendus des Jaguellons, ducs de Litliuanye : et ont depuis lesdicts seigneurs roys pour ceste cause eu ledict pays en singulière recommendation.

Ce bruit du voyage et de la maladie dudict seigneur Roy, empescha que nous nefismes grand séjour à Cracovye, et n'y arrestames que pour aller veoir les salines, qui sont à deux lieues de là , chose bien digne d'estre veuë; car, outre la valeur qui est grande, et un thresor fort rare, c'est un lieu dans terre où l'on met demye heure à descendre avec des grands et fort gros diables, avec lesquels cinquante hommes peuvent descendre à chacune fois; et nous feit le bourguemestre ceste courtoisie d'y descendre avec nous, et tenoit entre ses bras ledict sieur de Ralagny. Comme nous fusmes descendus, nous trouvasmes de grandes cavernes voultées et disposées comme les rues d'une ville, et en divers endroits plus de trois cens personnes qui tiroient le sel par grosses pièces, ne plus ne moins qu'on tire en ces quartiers la pierre des carrières; et ne peult-on y travailler ni s'y promener qu'avec des flambeaux.

(') Ledict seigneur Boy : Sigismond m. Il fut le dernier de la race lies JagellonSj qui avoit régné près de deux cents ans en Pologne.

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Nous fusmes en ce temps advertis que le Roy s'en alloit en Lithuanye, audict Knichin, auquel lieu nous acheminans , rencontrasmes à sept lieues près un gentil-homme du pays qu'on appelle le seigneur Sarnikoskri, chevalier de Malte, référendaire séculier, et frère du capitaine-general de la grande Polongne, lequel, nous cognoissant estrangers, s'offrit à nous faire tous les plaisirs qu'il pourroitj ce qu'il fist, et n'eut pas moins de soucy dudict sièur de Balagny, et de nous qui l'accompaignions, que si nous eussions esté ses propres enfans.

Le premier acte d'humanité fut qu'il nous mena à trois lieues près de la Cour, en un lieu appelle Ticouchin, qui est une forteresse bastie dans des marais, qui, pour quelque froid qu'il face, ne gellent jamais, comme font la pluspart des autres marais, rivières et estangs de ce pays-là : et est ladicte forteresse de cinq boulevars grands et beaux, au milieu desquels y a un fort beau chasteau basti de bricque, dans lequel est conservé le thresor du Roy et du royaume , que l'on estime eslre de grande valeur. Et parce que le Roy estoit fort malade, il avoit esté défendu au capitaine qui le gardoit de n'y laisser entrer personne, et par ce moyen l'entrée nous fut desniée- Bien nous fut-il permis de le veoir et contempler par dehors tant que nous voulusmes, et de si près que c'estoit presque autant que si nous y fussions entrez. Et quant au thresor, je ne sçaurois dire que c'est; bien veismes-nous en un monastère qui est près de ladicte forteresse , trois mil corseletz que l'on disoit avoir esté faits exprès pour la personne dudict seigneur Roy.

Ledict refferendaire nous laissa audict lieu, jusqu'à

DE CHOISNIIV. [l5'J2] 2."]

ce qu'il auroit esté en cour pour faire entendre nostre venue au Roy et faire apprester logis, ce qu'il feist : et estants là arrivez, ledict sieur de Balagny fist supplier Sa Majesté de permettre qu'il lui presentast les lettres du Royj mais le mal le pressoit si fort qu'il ne lui put donner audience : bien lui fist- il dire que, si son mal lui donnoit quelque relasche, il le verroit et escouteroit voluntiers pour l'amour du prince qui l'avoit envoyéj et cependant le recommanda de fort bonne sorte à tous les seigneurs de sa cour, lesquels n'estoit besoing d'admonester à recevoir humainement un gentil-homme estranger; car il fault confesser que ceste nation surmonte en civilité et courtoysie toutes les autres ; et de faict nous y receusmes tant de faveur et tant d'honneur que de plus n'en eussions nous peu désirer; car il n'y eut evesque, il n'y eut palatin , il n'y eut seigneur de marque, qui ne traictast ledict sieur de Balagny, qui ne le receust avec tel et si favorable recueil comme s'il eust esté personnage d'aage et d'authorité; et fusmes entre autres festoiez par l'evesque de Cracovye, vice-chancellier de Polongne, par le vice-chancellier de Lithuanye, par le palatin de Wratislavie, par le sieur Radzivil, mareschal de la cour de Lithuanye, par le sieur Troski, grand -tranchant. Nous fusmes amenez par le maistre de la chambre dudict seigneur Roy en la maison d'un sien neveu, qui est à une lieue de Knichin, où nous fusmes traictez comme en la maison d'un prince, la maison bien meublée, accompaignée de jardins, parc, estangs, bois, et de toute autre chose qui pouvoit donner plaisir. Et bien que ce fust en un lieu si avant au royaume, et esloigné de tout commerce de marchandises, si est-ce

aS [1572] MEMOIRES

qu'outre la malvoysie et le muscat de Candye, l'on nous donna de cinq ou six sortes de vins ; et diray plus ; que je ne sçay si en ville de France l'on trouveroit plus de diverses sortes de confitures qu'on nous donna à la collation : qui est pour monstrer que ceste noblesse vit splandidement et commodément. Mais ce que plus nous contenta, fut qu'il avoit l'escurie bien fournie, et garnie de beaux et bons chevaux, outre le haras qui estoit grand. Et en un grand poile il y avoit armes pour mener cent hommes au combat : à peine trouvera-on en France, en Italie et en Espaigne, un gentilhomme si bien fourni que cestuy-là; et si il n'avoit point plus haut de trois à quatre mil florins de revenu. Ceste bonne chère fut accompaignée d'une grande démonstration d'amitié j et, à ce que j'ai depuis entendu, l'oncle et le neveu ont esté tousjours de nostre parti; aussi parloient-ils aussi bon françois comme s'ils eussent esté nez dans Paris.

Ledict sieur referandaire, le fils du palatin de Rava, les sieurs Erasme, doyen de Cracovye, et Gaspard de Binski , enfans du grand -chancellier de Polongne, nous festoioient quasi tous les jours, et prenoient un merveilleux soing de nous, avec lesquels ledict sieur de Balagny contracta une grande et estroicte amitié.

Le Roy, après avoir longuement languy, mourut le septiesme de juillet : et à ce que nous veismes, il ne fut pas fort regretté (0, parce que, selon qu'on di-

(■) Il ne fut pas fort regretté. Cependant on lui sut gré d'avoir entretenu la paix entre ses sujets catlioliques et protestaûs. Dans ses dernières années, il eut une maîtresse qui le gouverna entièrement. On dit qu'il mourut des excès auxquels elle l'entraîna.

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soit, il avoit autrement vescu avec ses subjects que n'avoient faict ses prédécesseurs.

Le susdict sieur de Balagny, voyant son premier desseing rompu, délibéra d'essayer le second, qui estoit de gaigner quelques seigneurs de la Cour, et continua, comme il avoit jà commancé, de publier par toutes les compaignies les rares vertus du très-illustre duc d'Anjou; et ayant, s'il lui sembloit, fait quelque bon fondement, il s'en descouvrit ouvertement ausdicts seigneurs Erasme et Gaspard de Binski , enfans dudict chancellier : il ne se voulut toutes fois fier audict seigneur referandaire, parce que l'abbé Cyre, ambassadeur de l'Empereur, luy avoit dit et asseuré qu'il l'avoit gaigné pour l'archiduc Ernest.

Et faut noter que ledict Cyre , durant six ans qu'il avoit esté là ambassadeur, avoit fait soigneusement et dextrement commancé la praticque de parvenir audict royaume, si bien qu'il pensoit l'emporter pour ledict seigneur archiduc. Et parce qu'il n'eust jamais pensé que ledict sieur de Balagny fust là pour les mesmes affaires, il luy en contoit tous les jours comme s'ils eussent esté à un mesme maistre; qui fut cause que ledict sieur de Balagny fut quelques jours irrésolu, assçavoir s'il devoit entamer la négociation ou non. D'un costé, il craignoit de n'arriver pas assez à temps en France pour faire envoyer les ambassadeurs; de l'autre costé, craignoit aussi que, pour peu qu'il descouvrist l'occasion de sa venue, l'Empereur feroit tous ses efforts d'empescher qu'aucun ne peust arriver de la part du Roy.

Sa resolution fut de publier le plus qu'il pourroit la valeur dudict seigneur duc , et de prier les enfans du-

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dict seigneur chancellier de vouloir estre des nostres, leur remonstrant combien d'honneur ce leur seroit d'avoir fait service à un prince si grand et si vertueux que cestuy-là : et avec ceste resolution il se mit en voyage pour s'en retourner en la plus grande diligence qu'il pourroit; et, estimant qu'il auroit moins d'empeschement par mer que par terre, et que un bon vent l'apporteroit en dix jours à Dieppe, il print son chemin vers Dantsie (0; mais ce fut après avoir veu toute la cérémonie qui fat faite à l'endroit du corps dudict seigneur Roy , qui est telle :

Qu'estant le lieu de Knichin , où il mourut, dans les bois, esloigne' des bonnes villes où l'on eust pu recouvrir les aornemens et autres choses nécessaires pour lui faire ses funérailles, les seigneurs ne peurent faire qu'une partie de ce qu'ils eussent bien voulu , d'autant que leur coustume est, incontinent après que leur roy est mort, de luy rebailler les aornemens royaux , et avec iceux l'inhumer, et qu'ils estoient loing de Cracovye pour avoir la grande couronne, que celui qui gardoit le thresor à Knichin, de peur que, soubs prétexte de prendre une couronne pour servir à ceste cérémonie, l'on luy fist esguarer quelque autre chose, ne voulut jamais consentir qu'on y entrast, furent contraincts lesdicts seigneurs à ladicte cérémonie se servir de la couronne sans diadème du roy Jehan de Hongrie dernier mort , duquel il avoit hérité , et des autres aornemens royaux qui se trouvei'ent dans son coffret, et luy furent baillez lesdicts aornemens le jour après qu'il mourut , en la sorte que s'ensuit :

Le corps du Roy fut mis dans une grande salle ta-

(') Dantsie : Dantzick.

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pissée de drap noir de tous costez, sur un grand lit royal couvert d'une couverture de drap d'or frizé, traynant de tous costez par terre. Le Roy estoit vestu de chausses et pourpoint de satin cramoisy, et par dessus avoit une robbe longue de damas cramoisy, un bonnet de nuict fait en calotte de satin cramoisy, et des bottines aux pieds, de toille d'or, le visage et les mains nues. Au bas du lict, de chasque costé, il y avoit une picque, des gantelets et une rondelle d'acier, le tout bien doré, damasquiné, et richement garny. En un coing de ladicte salle près le lict, y avoit une grande bannière de damas cramoisy, sur laquelle au milieu estoit depainte une aygle blanche à une teste, les aisles estendues, qui sont les armes de Polongne, qui avoit deux lettres entre-lassées sur l'estomach , S. A.j qui signifioit Sigismond Auguste ; et autour des armes estoient depaintes particulièrement toutes les armoiries des autres provinces de Polongne.

Dessus une petite table couverte d'un tapis de velours cramoisy, qui estoit entre le lict et la table, sur laquelle on chanta la messe, y avoit un oreiller de mesme velours, sur lequel estoient la couronne, l'espée royale, avec la ceinture, le sceptre et les gantelets, le tout d'or massif, enrichy de pierreries richement élaborées, et une pomme d'or avec une petite croix dessus, telle que les empereurs portent, qui monstre que les roys dudict pays s'estiment empereurs.

Tous les seigneurs qui estoient à la Cour, tant d'une religion que d'autre, se retrouvèrent à ceste cérémonie, à laquelle ils avoient invité le sieur de Balagny; et, bien qu'ils fussent près de commancer, ils eurent

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ceste patience de l'attendre, afin, comme il est vraisemblable, qu'il en feist le rapport au Roy.

L'aumosnier ayant dit la messe, l'evesque de Cracovye, qui estoit là avec une cliappe de velours noir, telle qu'on porte à l'office des morts, recevoit les aornemens royaulx qui luy furent apportez de dessus la petite table sur l'autel; l'espe'e par ledict seigneur relTerandaire ; la couronne par le vice-chancellier de Lithuanien le sceptre parle seigneur Radzivil, mareschal de la cour de Litbuanie, et le globe par le seigneur Troski , grand-tranchant du feu Roy, et les gantelets par le premier gentilhomme de la chambre : lesquels à mesure que ledict evesque les mettoit sur le corps du Roy mort , il lisoit dans un livre ce qu'estoit signifié par lesdicts aornemens. Et ainsi demoura ledict seigneur Roy sur ce lict environné de force cierges et flambeaux, gardé jour et nuict par des prestres qui chantoyent, et quelques gentilshommes qui souloyent avoir la garde du corps jusques au troisiesme jour, où chacun le pouvoit veoir. Auquel temps ils furent conr traints, pour la chaleur, de l'inhumer, et le mettre dans une bière de bois , ne pouvant recouvrer du plomb. Et avec le corps ils mirent semblablement les aornemens royaux qu'ils avoient fait faire d'argent doré : et est leur coustume d'en user ainsi.

Le sieur de Balagny , après avoir veu toute ceste cérémonie, eut congé de tous les seigneurs, et laissa tel nom qu'il emporta l'amytié de beaucoup de gentilshommes. Et pour continuer ce qu'il avoit si bien commancé, me laissa audict pays, et avec bien peu d'argent, car il n'en estoit gueres bien garny; mais les amys qu'il avoit acquis, et principalement les sieurs

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Erasme et Gaspard de Binski, et leurs parens, me receurent si volontiers, que je n'euz faute de rien jusques à la venue dudict sieur de Valence, et en leur compaignie fuz receu en beaucoup de bonnes maisons, où souvent estoit tenu propos dudict seigneur à présent Roy ; et par ce moyen plusieurs gentilshommes commencèrent à aymer celuy duquel ils n'avoient ouy que bien peu parler.

Toutesfois, après que la nouvelle de la Sainct-Barihelemy fut apportée audict pays, j'euz bien affaire à respondre, tant par paroles que par escript, à ce que l'on en disoit : et quelques-uns m'estimoient menteur pour avoir tant dict de bien dudict seigneur.

Mais, d'autant que j'estois bien adverty de tout ce qu'estoit advenu durant nos guerres civiles, je gaignai cepoincten la pluspart des compagnies, qu'on rejettoit toute la coulpe sur le peuple et sur quelques inimitie's particulières : pour le moins m'accorderent-ils qu'il falloit attendre, comme l'on dit, le boyteux, c'est-àdire que le sieur evesque de Valence fust arrive'; car je les asseurois que ce seroit luy qui auroit la charge d'y venir, et duquel l'on pourroit sçavoir la vérité' du faict.

Je reviens au sieur de Balagny , qui départit de Knichin sur la fin de juillet, et le quatriesme jour de son parlement arriva à Poltoz, belle ville assise sur la rivière de Boug, qui est un fleuve qui vient de Lithuanie, et va descendre dans la Vistulle, a quatre lieues de Warsovie, et appartient ladicte ville de Poltoz à l'evesque de Plosko; lequel sieur evesque le receut fort humainement, le retint deux jours à lui faire la meilleure chère dont il se pouvoit adviser, et lui parla de

telle façon que ledict sieur de Balagny en emporta meilleure parolle de lui que de nul autre à qui il eust parlé.

Dudict lieu il despesclia Charbonneau et Gloscoski (0, qui est un jeune gentilhomme pollac (2), qu'il emmenoit en France vers l'Infante (^) qui estoit àBlonie, à quatorze lieues de là, avec une lettre par laquelle il la supplioit très-humblement luy permettre de luy aller faire la révérence. Ladicte lettre fut leuë devant les evesques qui la gardoient, et commanda à son grand-maistre-d'hostel luy escrire de sa part. La response ne contenoit autre chose, sinon qu'il excusast le temps si misérable, et qu'elle estoit comme soubz la tutelle des sénateurs, sans lesquels elle ne vouloit parler à personne, et le prioit de la tenir pour excusée, et que, s'il fust venu en un autre temps que cestuy-là, elle luy eust fait cognoistre combien elle estimoit les serviteurs du roy de France.

Ledict Charbonneau eut grands propos avec ledict maistre-d'hostel, et avec un médecin, pour raison de l'affaire qui depuis a succédé, et les trouva de si bonne volonté, qu'ils lui promirent de faire entendre le tout à leur maistresse, avec asseurance que ce propos ne luy desplairoit point j et de fait ils ont tousjours suivi nostre party.

Ledict evesque de Plosko conseilla audict de Balagny se mettre par eau pour éviter les villes pestiférées; et, pour ce faire, l'accommoda de sa barque, qui es-

(') Gloscoshi. C'est probablement ce Crasoski dont il est parlé dans la note première.

(») Pollac: Polonais. — (3) Vers V Infante. C'étoitla sœur de Sigismond qu'on avoit d'abord eu le projet de faire épouser au duc d'Anjou.

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toit fort bien accoustrée, avec laquelle il continua son voyage : et arrivé qu'il fut à Plosko, qui est une belle petite ville sur la rivière de la Vistulle, M. le refferendaire, dont cy-dessus a esté faite mention, et qui est capitaine dudicl lieu, le pria d'y séjourner quelques jours pour l'envie qu'il avoit de le caresser et de le festoyer : à quoy il s'accorda volontiers, parce que depuis là jusques à Danski (') il n'y avoit point de lieu nect où il peust s'arrester pour attendre Charbonneau, qui arriva bientost après. Au partir de là ledict refferendaire lui bailla une barque garnie de tout ce qu'il luy falloit, et plusieurs lettres de recommandation; mais il ne s'en ayda pas beaucoup, parce que, pour ne perdre temps, il ne voulut point descendre à terre, et aussi qu'en tous les lieux où il eust peu descendre il y avoit grand danger de peste, pour lequel il ne voulut entrer à Cujavie, mais envoya Charbonneau vers l'evesque, qui est un très-digne personnage, pour s'excuser et luy présenter une lettre dudict reiferendaire.

Ledict sieur evesque fut si courtois, qu'il envoya en grande diligence dix gentilshommes après lui , pour lui faire entendre combien il estoit marry de ce qu'il ne l'avoit peu veoir en sa maison pour le festoyer; mais, puisque cela n'avoit pas esté, il le prioit d'aller loger à une sienne maison qu'il avoit hors la ville de Danski, où il seroit bien venu et recueilly.

Il arriva audict Danski le 5 d'aoust iBya. Et le soir Messieurs de la ville le firent visiter, et puis sur l'heure du soupper luy envoyèrent douze grands vases d'argent plains de douze sortes de vins. Le lendemain députèrent un d'entre eux, qui est un gentilhomme

(») Danski : Danteick.

espaignol, lequel s'est habitué là, qui parle fort bon françois, pour lui faire compaignie, et luy monstrer et faire veoir ce qu'il estimoit estre digne de monstrer à un estranger. Et, à ce que je luy ay ouy dire, il remarqua que la ville est fort grande et bien peuplée, et où les marchands profitent autant qu'en quelque autre ville que ce soit. C'est un magazin de tous les bledz de Polongne, desquelz tous les Pays-Bas sont ordinairement secourus et nourris, et bien souvent le Portugal , et quelquefois une partie de la France. On s'y fournist aussi de miel, de cires, de cendres et de fourreures, qui sont marchandises dont la Polongne abonde autant que nul autre pays qui soit. Là se descharge grande quantité de marchandises qui viennent de Moscovie, d'AUemaigne , de France et d'Espaigne; au reste la ville est bien bastie, belle et fort peuplée, et seroit forte s'il n'y avoit deux montaignes qui luy commandent, dont l'une est assez loing, et ne peut pas faire grand mal ; pour l'autre qui est fort près , les seigneurs luy ont approché un bastion beau et grand, qui peult servir de citadelle. Il y a de plus un port qui est des plus ])eaux du monde : car estant la Vistulle de soy fort large par tous les autres endroits de son cours, elle vient à se restrecir à une lieue de la mer, qui est le port dudict Danski,sans qu'elle y soit contrainte de montaigne aucune; là où estant demourée en sa largeur, elle n'auroit pas le fondz d'eau pour porter les navires et vaisseaux dudict port, comme elle faict. Là il fut festoie par les seigneurs de la ville, en la maison du sieur Constantin Ferber, et ne veit jamais, à ce qu'il racompte, tant de vaisselle d'argent ensemble comme il fist en ladicte maison; parmy laquelle il veit

DE CHOISNIN. [l57!i] 37

six grandes couppes d'ambre, avec le pied d'or, garniz de dy amans, rubiz et perles : et luy en fut présentée une qu'il refusa, et ne la voulut point accepter.

Le jour après, celuy qui tient le second lieu en ladicte ville luy vint offrir de la part des seigneurs tous secours, ayde et coQimodité, voire d'argent, s'il en avoit besoing. Et tout cela se faisoit pour le respect et l'honneur qu'ils portoient au nom du Roy. Le convia aussi de s'aller tenir au cliasteau, qui est à l'emboucheure du port, attendant que son navire fust appresté, de peur qu'il ne luy vint mal pour la peste qui jà commençoit fort à s'eschauffer. Mais ledict de Balagny, qui ne pensoit qu'à son retour, bien qu'il fust caressé , honoré et visité par les plus grands, y séjourna seullement autant qu'il estoit besoing pour faire apprester son embarquement : il estoit conseillé d'achepter un navire pour soi, armé et équippé j et pour ce faire luy estoit offert de l'argent par les agens du référendaire, qui avoient charge de le pourveoir de toutes choses nécessaires. Mais , considérant que ce seroit faire trop de fraiz au Roy, et aussi que le roy de Dannemarc en pourroit prendre quelque jalousie, il s'embarqua dans un navire françois, appelle l'Ange,, de Fecamp.

Jusques icy ay-je voulu raconter du voyage dudict sieur de Balagny ce qui pouvoit servir au faict de la negotiation, qui depuis a esté heureusement achevée ; j'ay aussi touché quelques particularitez des villes où il passa depuis qu'il partit de la cour du feu roy de Polongne. Et pourra-l'on dire que cela ne servoit de rien à ladicte negotiation; mais je l'ay faict aflin que les lecteurs de ce traiclé entendent que la noblesse de

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la Polongne surmonte toutes les autres en courtoisye et humanité'; que les estrangers y sont mieulx receus, caressez et honorez qu'en aucun endroict de la chrestiente, et qu'il y a beaucoup de belles et bonnes villes, et qu'à Danski, qui est une des principalles, tous estrangers y sont favorablement recueilliz, et singulièrement les François, bien que durant l'interrègne, et après l'élection , ceux qui gouvernent ladicte ville ne se soient pas si bien portez envers quelques-uns comme ils avoient accousturaë. Et m'asseure qu'estant arrivé le Eoy par delà, ils hiy seront aussi obeîssans qu'ils ont esté à ses prédécesseurs, et redoubleront l'amitié qu'ils ont si longuement entretenue avec les François, parce que le commerce y sera plus grand qu'il n'a esté par le passé. Et quant à ce qu'il luy advint à son retour, tant en Dannemarc, où il fut favorablement lecueilly par le roy dudict pays, et depuis en Suéde, Novergue (0 et Angleterre , il n'a voulu que j'en feisse aucune mention. Et s'il fust esté creu , son nom n'eust point esté inséré en ce discours, espérant que quelques jours il fera plus de service au Roy qu'il ne feist audict voiage. Rien diray-je en passant qu'il rendit sî bon compte de toutes choses à Leurs Majestez , que par leur commandement il fut incontinent despesché pour s'en retourner en Polongne, et y continuer à leur faire service, comme il avoit commencé.

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