‹ Depuis le règne de Phillippe-Auguste, jusqu'au commencement du dix-septièmeChapitre 4 sur 23 · LIVRE DEUXIESME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIESME

Je viens à la negotiation, qu'on peult dire longue et pénible, faictepar ledict sieur evesque de Valence, qui fut despeché cependant que nous estions audict pays^ en la manière qui s'ensuit :

Le Roy estant à Paris vers la fin du mois de juillet^ fut adverty de la mort du roy de Polongne, et de la poursuite que faisoit l'Empereur pour faire eslire l'archiduc Herneste (0 son fdz, comme aussi faisoient le Moscovite (2), le roy de Suéde (5), le duc de Prusse et le Transsilvain : le Roy donc ne voulut perdre ceste belle occasion qui se presentoit, et délibéra, avec la Royne sa mère, d'y envoler quelques notables personnages qui eussent et l'entendement et l'expérience pour conduire selon son désir une si grande entreprise. Ceci dis-je pour respondre aux calomnies qui ont esté seme'es en Polongne et en Allemaigne, parmy lesquelles il y estoit contenu que le Roy avoit fait un mauvais tour à l'Empereur son beaupere, d'avoir couru sur sa fortune et sur la praticque qu'il avoit faicte long -temps auparavant. Ceste doleance avoit quelque apparence de raison, et les ambassadeurs de l'Empereur sçavoient bien s'en ayder et par parolle et par escript, si bien qu'aucuns gentilhommes poUacs, quelque temps fut^

{') L'archiduc Herneste. Ce prince étoit fils de l'empereur Maximilieu II, et frère de la reine de France. — (') Le Moscox'ite : Jean Basilovitz, czar de Moçcovie. — '3) Le roy de Suéde: Jean, frère d'Eric : déposé en i568.

en parlèrent en fort mauvaise sorte ; mais ledict sieur evesque de Valence estant par delà, sceut très-bien et à propos remonstrer que chacun estoit tenu de faire son profit; que la poursuite d'un royaume, pourveu qu'elle soit faicte par les moyens légitimes et approuvez, nepeult estre blasme'e,?quand ce seroit de frère à frère, j'entends quand c'est d'un royaume qui n'appartient ne à l'un ne à l'autre. Mais nous n'en estions pas en ces termes ; car, comme dessus a esté dit, avant que le Roy se mit de la partye, il y avoit quatre compétiteurs, dont les deux y avoient aussi bonne part comme pouvoit avoir ledict seigneur Empereur. Et doit - on tenir pour certain que , si le Roy eust veu l'Empereur seul poursuivant, il ne luy eust voulu donner aucun empeschement.

La difiiculté fut sur le choix de ceux qui dévoient estre envoyez. Bien recognoissoient Leurs Majestez ([u'il falloit que ce fust un homme de robe longue, et qui sceust, comme l'on dit, aller et parler ; car, puisqu'il falloit demander le royaume à cinquante ou cent mil gentilshommes, ils ne pouvoient estre gaignez que par oraisons publiques et autres discours semez par le pays, et en langue cogneuë (Oet entendue" parla pluspart des eslecLeur s. Ledict sieur evesque proposa M. l'advocat Pybrac ("2) et M. Truchon, premier président de Grenoble, qui , à la vérité', sont des plus rares personnages de France; mais Leurs Majestez ne se vouloient passer pour lors de la présence ne du service dudict sieur de Pybrac. Et quant audict président

(.' ) En langue cogneuë : eu lalin. C'est pour cela qu'il falloit, comme cUl Clioisniu, un homme de robe longue.

l>) Pjhiac : Gui du Faur, sieur de Pibrac. Il fut retenu à Paris pour

DE CHOISJMW. [1572] Al

Truchon, il estoit malade (^ et tenu pour mort. Ledict sieur evesque, qui prevoyoit bien que tout cela luy tumberoit sur ses espaulles , nomma puis après M. le chevalier Seure (2) et le jeune sieur de Lanssac (3). Mais, après avoir perdu quelques journées sur ceste recherche d'hommes, il fut contraint d'accepter la charge, voyant bien que s'il la refusoit, quelques bonnes raisons qu'il sceust alléguer, seroit toujours trouvé mauvais, mesmes que la Royne estoit arrestée sur ce point, qu'il falloit que ce fust luy, et en dièoit deux raisons ; l'une qu'il avoit esté autrefois en Polongne fort bien veu et bien receu, et qu'il seroit bien mal aisé qu'il n'y trouvast encores quelqu'un de ses amys qui luy serviroit de directeur et conducteur. L'autre raison qu'elle mettoit en avant estoit qu'il avoit esté si heureux, qu'il n'avoit jamais entreprins chose par commandement des prédécesseurs roys qu'il n'en fust venu à bout. Et voyant ledict sieur evesque qu'il ne se pouvoit destourner de ce voyage sans malcontenter Leurs Majestez, et aussi que le roy de Polongne qui est à présent l'en prioit bien fort, il accepta la charge, et demanda pour son adjoint le sieur de

faire un manifeste tendant à diminuer l'horreur de la Saint-Bartliélemy. On regretta qu'un homme si recommandable se fût chargé de cette indigne apologie.

CO // esloit malade. Il avoii de fréquentes attaques d'apoplexie. — (^) Le chevalier Seure : Michel Seure, chevalier de Malte, liabile négociateur.

t^) Le jeune sieur de Lanssac. Gui de Saint-Gelais , sieur de Lanssac : il étoitjfils de Louis de Lanssac, très-attaché à Catherine de Médicis. « Il étoit, dit Le Laboureur, homme de valeur, mais qui, comme son « père, se plaisoil plus au maniement des affaires iju'à celui des armes^ « comme le plus heureux et le plus dou.x, et le plus propre à ses in-

Malloc (1), conseiller du Roy en sa cour de parlement de Grenoble, qui est homme de lettres, et se peult dire un des premiers de ce royaume à escrire en latin; et le demanda nomme'ment parce qu'il l'a nourri, et avoit cogneu sa fidélité et diligence en beaucoup d'ambassades où il l'avoit autrefois mené avec luy. Et aussi, pour en dire la vérité, ledict sieur avoit besoing d'un homme qui le relevast de peine pour escrire et prononcer l'oraison. Mais Dieu, qui luy avoit destiné cest honneur, luy osta tous moyens d'avoir compaignie en cela, comme aussi luy donna-il entendement et la force de porter le faix, qu'il s'estoit figuré insupportable.

Les mémoires et instructions faictes, ledict sieur evesque partit le dix-septiesme jour du mois d'aoust , huict jours, jour par jour, avant la Sainct-Barthelemy.

Je dîray une particularité, encores qu'elle semblera mal à propos; mais je ne la puis laisseï, parce qu'elle servira d'exemple aux autres qui viendront après : c'est que ledict sieur evesque au lieu d'Espernay se trouva attaint d'une dissenterie; et n'ayant pu recouvrer médecin, ny de Rheimsny de Chaalons, il s'achemina vers ledict Ghaalons, et poursuivit ainsi son chemin jusques à Sainct-Disier, où le mal le contraignit de s'arrester trois jours; et le quatriesme, ayant entendu la nouvelle de la journée de Sainct-Barthelemy, il recogneut que

« clinalions et à ses plaisirs , auxquels il éloit aussi indulgent que les « autres seigneurs de la Cour. » (^A dditions aux Mémoires Je Castelnau , t. II , p. 646. ) Le père et le fils étoient alors dévoués au duc d'Anjou : ils prirent depuis une grande part à la Ligue. («) Le sieur de Malloc : Pierre-Gilbert de Malloc.

DE CHOISNIN. [157 a] i!J3

l'entrée de TAllemaigne luy seroit fort périlleuse, et pour ceste cause, contre l'advis des médecins, il print resolution ou de mourir ou de passer les pais du comte Palatin, plustost que ladicte nouvelle y fust tenue pour certaine.

Je ne feray point long- discours de ce qu'advint audict sieur evesque en Lorraine, parce qu'il y a l^eaucoup de particularitez qui se doivent plustost taire qu'escrire. Bien diray-je en passant qu'un secrétaire de Tevesque de Verdun, pour l'espérance qu'il avoit de faire bailler l'evesché de Valence à son frère , docteur en théologie, et pédagogue des enfans d'un prince (0, (car pour autre occasion ne pourroit-il l'avoir faict) print la poste et picqua jour et nuict pour l'atteindre avant qu'il fust sorty de Lorraine, faisant entendre partout où il passoit qu'il avoit charge du Roy de le faire tuer en quelque lieu que ce fust : commanda aux compaignies qui pour lors alloient à Mets de courir sus audict sieur evesque, les asseuroit qu'il portoit avec soy cinquante mil escus, et que tout ce butin seroit à eux; et, n'ayant trouvé ceste compaignie disposée à faire un acte si meschant, il recourut au lieutenant du gouverneur en la ville de Verdun, appelle Manegre; lequel Manegre se monstra fort disposé à commettre cet acte ; et Ijien qu'il fust au lit malade, atteint de trois ou quatre grosses maladies, il reprint ses forces, tant il estoit ayse d'avoir une si bonne commission; emmena avec soy toute la garnison de la ville, horsmis trente soldats, emmena aussi tous ceux de ladicte ville qu'il trouva de bonne volonté, et qui eurent moyen de venir ou à pied ou à cheval. L'eves-

(0 D'un prince : le duc de Guise.

que de Verdun (je nesçay s'il sçavoit l'enlreprinse, car ce n'est pas à moi à en juger) bailla tous ses officiers, et mesmes son cuisinier et sa mulle : et ledict Manegre, ainsi accompagné, s'achemina vers Sainct-Micbel (0, pensant, comme il est vray-semblable , de trouver ledict sieur de Valence en campaignej et s'il y fust ainsi advenu, il est certain que, faisant semblant de le prendre, il n'y eust pas eu faute d'une barquebuzade sans sçavoir qui l'eust tirée; mais il advint le contraire de ce qu'il avoit pensé, car ledict sieur evesque estoit jà adverty qu'il estoit guetté et attendu, et s'estoit retiré dans ladicte ville de Sainct-Micbel, gouvernée par le prevost, fort homme de bien; lequel prevost l'advertit de l'arrivée dudict secrétaire, et de l'entreprinse dudict Manegre, vers lequel Manegre, qui jà estoit à une lieuë de ladicte ville , ledict sieur evesque envoya un de ses gens pour luy remonstrer que, s'il luy donnoit empeschement et ne luy donnoit moyen de passer seurement, il feroit chose grandement désagréable au Pioy, et sur-tout au très-illustre duc d'Anjou, comme il pourroit veoir par les depesches qu'il estoit prest de luy monstrer.

Ledict Manegre envoya son beau -frère, appelle Sorbe, avec un autre Ijien fort honneste gentil-homme, appelle Sainctyon, pour dire audict sieur evesque de sa part que, s'il luy faisoit paroistre qu'il fust envoie de la part de Leurs Majestez, non-seulement le preserveroit-il de tout mal, mais le feroit seurement conduire jusques à Strasbourg, et que pour cest effet il cntreroit le matin en ladicte ville.

Ledict secrétaire, craignant que ledict Manegre,

C') SaincL- Michel: Saint-Miliicl.

DE CHOISNIN. [1572] 45

après qu'il auroit veuès [les despesches, ne voudroit parachever son entreprinse , vint trouver ledict sieur de Valence en son logis, et, après l'avoir salue' d'un visage riant, luy dist telles paroUes : « J'ai commission du Roy de vous faire tuer, quand bien vous seriez jà en Allemaignej et toutesfois si vous voulez vous fier de moy, je vous racompteray le tout, et vous conduiray jusques à Spire, sans que vous ayez nul mal ne desplaisir; » et 'sur cela luy dist qu'il vouloit parler à luy seul à seul, ce que ledict sieur luy accorda : et, comme j'ai depuis entendu, ce furent propos descousuz comme ung coq-à-l'asne, et la conclusion fut qu'il estoit mort s'il ne se fyoit de luy, Ledict sieur evesque monstra avoir plus de souvenance de sa vertu et de sa constance que du péril qui lui estoit présent; luy respondit qu'il ne mettroit jamais sa vie entre les mains d'un si petit compaignon que luy, ny n'estoit pas délibéré d'aller à la desrobée, ains se vouloit mettre au hazard, affin que s'il mouroit l'on sceust qui auroit este' l'aucteur de sa mort.

Manegre le matin entra dans la ville avec bien peu de compaignie, car ledict prevost ne le voulut recevoir autrement, et manda audict sieur qu'il le vint trouver en son logis pour parler ensemble, s'excusant toutesfois que pour sa maladie il ne pouvoit l'aller trouver. Ledict sieur recogneut qu'il n'estoit pas temps de s'arrester sur les cérémonies, et alla pardevers luy, et luy feist veoir premièrement son passe-port, puis les lettres de Leurs Maj estez, et les instructions; mais de tout cela il ne tint aucun compte, et dist audict sieur evesque qu'il le meneroit à Verdun , et le mettroit en seure garde jusques à ce que le Roy en auroit ordonné.

Ledict sieur remonstra qu'il offançoit manifestement Leurs Majestez, et principallement celuy pour lequel il avoit entreprins le voyage, qu'estoit ledict seigneur duc d'Anjou. A cela ledict Manegre respondit avoir commandement du Roy exprès, bien qu'il n'en apparust rien par escript, excepté que ledict secrétaire monstroit une lettre de créance du sieur de Losses (0 à son maistre, et un passe-port pour courir la poste.

La resolution fut qu'il falloit aller sans plus disputer. Ledict prevost protestoit en cas que mal ou desplaisir fussent faitz audict sieur. Le peuple, qui estoit soity pour la pluspart en la rue, avec larmes tesmoignoit combien cela luy desplaisoit.

Manegre print son chemin par delà la rivière, et ledict sieur fut amené de deçà par un bien fort honneste gentilhomme , appelle de Lodieu. Ainsi la rivière estoit entre deux, qui donna occasion audict sieur de penser qu'on vouloit le massacrer, et que ledit Manegre s'excuseroit puis après sur ce qu'il n'auroit pu le secourir; et comme il examinoit ceste peur, si elle estoit bien fondée ou non, ils'apperceutque cinquante harquebousiers descendoient le long d'une colline, baissant la teste autant qu'ils pouvoient pour n'estre descouverts , et gaigner la haye du grand chemin où il falloit passer; qui fut cause que ledict sieur s'arresta, et demanda audict de Lodieu à quoy estoit bon cela , et pourquoi les soldats venoient ainsi à la desrobée ; protesta qu'il ne passeroit point plus outre, et que si on luy vouloit faire desplaisir, ce seroit à la descouverte, et non par derrière une haye, et que celuy qui auroit esté l'autheur d'un acte si meschant en rendroit quel-

¥) De Losses. Il étoit attaché à la maison de Lorraine.

DE CHOISNIW. [iS^a] 4?

que jour compte. Ledict de Lodieu se monstra tout estonné : et croy certainement qu'il n'estoit pas de la partie; car il se courrouça assez aigrement contre lesdicts soldats, et les feit marcher en lieu descouvert.

Manegre, n'ayant peu exécuter ce que peut-estre il avoit pensé, repassa la rivière à une lieue de là pour revenir trouver ledict sieur evesque, sans luy faire aucune excuse de ce qu'il l'avoit ainsi abandonne', et tous ensemble vindrent audict Verdun, où il y avoit plus de trois mil personnes qui estoient venus voir le prisonnier, qu'on devoit pendre le matin.

Ledict sieur, qui peu de jours avant estoit party de la Cour avec espérance de faire un service si grand et si notable qu'il en seroit mémoire à jamais, et par ce moyen acquérir une gloire immortelle, se voioit èsmains des brigands , qui jà avoient faict le partage de sa despouille. Toutesfois il se monstroit tousjours si constant, qu'il menaçoit de faire pendre ceux qui estoient cause de sa rétention. Et demoura ainsi huict jours en un logis avec est) oitte garde, qu'on redoubloit souvent la nuict, pendant lesquels avec grande difficulté il luy fut permis d'envoyer vers le Roy. Et de peur qu'on luy retint son homme, il en envoya deux à la desrobée.

Sa Majesté, ayant sceu ceste nouvelle, feit telle démonstration que un chacun peut cognoistre que ce meschant avoit faulcement abusé de son nom ; manda audict Manegre qu'il luy feroit rendre raison d'une telle et si lourde faute que ceste-là, luy enjoignant très-expressement de se saisir dudict faulsaire ; feit aussi Sa Majesté entendre audict sieur evesque de Valence combien il estoit marry de l'outrage qui lujr

avoit esté faict, luy promettant qu'il en feroit punition exemplaire. Etaffin que tout le monde sçache la honne intention de Leurs Majestez, et combien leur volonté estoit aliénée de tels actes, et que beaucoup de semblables ont esté faicts à leur grand regret, j'ai voulu mettre icy la coppie desdictes lettres qu'elles escrivirent audict sieur evesque.

Je ne mets point icy la lettre du Roy, parce qu'il y a affaires de conséquence ; seullement y mettray l'extraicidNin article, lequel s'ensuit :

« Car, outre que ce n'est point mon naturel de bailler de telles commissions que ce meschant disoit avoir de moy, je vous tiens pour mon bon et fidèle serviteur, qui n'a point mérité d'estre traicté de ceste façon; et imputerez le tout à la malice dudict solliciteur, lequel j'espère de si bien faire cliastier qu'il servira d'exemple : et en escris assez avant mon intention à Manegre, luy enjoignant très-expressement de s'asseurer de luy, et le mettre en lieu qu'on en puisse avoir la raison. Je vous prie de poursuivre vostre voyage, etc. »

Coppie de la lettre de la Rojne mère.

« Monsieur de Valerice , outre ce que vous entendrez par la response que vous faict présentement le Roy, monsieur mon filz, je vous diray qu'il ne songea jamais à dire de vous ce que Macéré a fait semer par delà, et qu'il ne vous tient point pour personne qui mérite un tel traitement. Dont si vous avez eu occasion de vous tenir asseuré auparavant ce qu'en a dict ledict Macéré, vous en devez prendre encores à ceste heure la mesme

DE CHOISNIK. [ 1 ^-J 2] 49

asseurance, et croire qu'il vous tient pour bon, afTectionné et utile serviteur, comme je fais aussi pour ma part; n'ayant rien cogneu en vous jusques icy qui m'ait peu faire penser à consentir d'estre faict de vous ce qu'il a dict par delà : qui est bien digne de punition, comme le Roy, mondict sieur et filz, désire qu'elle soit faicte. Vous priant de ne vous fasclier de ces choses, et de vous tenir asseuré de la bonne grâce du Roy, mondict sieur et filz, et de la mienne, et de continuer vostre voyage selon que nous le desirons. Priant Dieu, monsieur de \'alence, qu'il vous ait en sa saincte garde. A Paris, le cinquiesme jour de septembre 1572. »

Et au-dessus est escrit de la main de la Royne ce que s'ensuit :

« Monsieur de Valence, il y a longtemps que je ne fuz si marrie que j'ay esté du tour que l'on vous a faict, et vous prie ne vous en fasclier, et vous asseurer que en sera faict telle démonstration que en serez contant : et vous prie que cela ne vous retarde ny vous descourage, car dans peu de jours, etc. Signé, Catherine. » Et au-dessus est escript :

« A Monsieur de Valence , conseiller du Roy, monsieur mon filz , en son conseil privé. »

Coppie de la lettre de l'illustre duc d'Anjou.

« Monsieur de Valence, nous sommes infiniment marris de ce qui vous a esté faict à la suscitation du solliciteur Macéré, qui est entièrement contre la volonté du Roy, mon seigneur et frère, et de la mienne; n'ayant jamais pensé ny l'un ny l'autre à dire de vous que vous fussiez du nombre de ceux que l'on devoit 38. ' 4

5o [1572] MÉMOIRES

faire arrester: de qiioy vous pouvez demourer en repos, et vous tenir asseuré que vous avez autant de part en ses bonnes grâces que vous eustes oncques, et de mon costé je tiendray main à ce qu'il soit faict une bonne punition dudict Macéré. Et sur ce je prie Dieu, monsieur de Valence, qu'il vousait ensasaincte garde. Escript à Paris , le cinquiesmejour de septembre 1572. »

Et au-dessonbz est escript de la main dudict illustre duc d'Anjou ce qui s'ensuit :

« Monsieur de Valence, je suis bien marry de ce que l'on vous a faict, et vous asseure que leurs Majestez et moi en sommes si fascliez, que vous cognoistrez que nous ne lairrons ce faict de ceste façon , vous priant pour cela ne vouloir laisser d'achever vostre voyage, et me faire paroistre en cecy, etc. »

Ledict sieur evesque après estre délivré partit de Verdun pour continuer son voiage. Et arrivé qu'il fut à Strasbourg, il n'y trouva pas le conseiller Malloc, dont cy-dessus est faict mention, qui n'avoit pu venir estant détenu d'une grande maladie; ne trouva point aussi l'abbé de Saint-Rufz (0 son neveu, ne aussi le sieur Scaliger (2), qui est pour son aage un des plus rares hommes de ce royaume, lesquels il avoit mandé le venir trouver audict lieu , et l'attendre s'ils y arrivoient les premiers, comme ils firent. Mais y estans arrivez, ayant entendu la nouvelle de la journée Sainct- Barthelemy, s'en retournèrent en Dauphiné, n'estimant point que ledict sieur evesque en une telle saison

(') L'abbé de Saint-Rufz. Il étoit lils d'une sœur de Jean de Montluc. C') Le sieur Scaliger. Joseph Scaliger. Il ne voulut pas quitter Genève où il s'éloil réfugié.

DE CHOISNIN. [iS^a] 5l

entreprendroit de passer par l'AUemaigne. Cela troubla grandement ledict sieur, car il se voyoit frustré de l'espérance qu'il avoit d'estre aydé dudict sieur de Malloc, et aussi du service qu'il pensoit tirer desdicts son neveu et Scaliger; et ne sçavoit comment entreprendre luy seul une négociation si difficile; et toutesfois il n'y avoit plus lieu de délibérer; et voulant s'acheminer, il rencontra en la rue Bazin ('), qui estoit procureur du Roy en la prevosté de Bloys, homme de bon entendement et bien versé aux lettres, lequel il retira et emmena avec luy.

Estant arrivé à Francfort, il fut incontinent descouvert par les colonelz des rheistres, qui avoient suivy le party du feu Admirai, lesquels le vindrent trouver, et par un borguemestre qu'ils trouvèrent favorable feirent saisir ses bardes et ses chevaux.

Ledict sieur eve^sque pour la première fois leur dist fort gracieusement qu'il ne pouvoit estre arresté , attendu qu'il ne leur estoit aucuneijient obligé, et que outre cela il avoit si peu de moyen de leur bailler ce qu'ils demandoient , qu'ils ne faisoient que perdre tems de le faire retenir. Au contraire, lesdicts rheistres maintenoient que le Roy avoit obligé tout le bien de ses subjects. Ledict sieur evesque maintenoit que c'estoit chose en quoy Sa Majesté ny autre roy de ses prédécesseurs n'avoient jamais pensé.

Le jour après ils revindrent et commencèrent à user de menaces. Ledict sieur continua pour ce jour-là à

(•) Bazin : Jean Bazin , né en 1 538. Il se compromit fortement aux états d'Orléans de i56o par une opinion favorable au prince de Condé , et auroit couru de grands dangers sans la mort subite de François ii. Il joignoit de grands talens à un zèle ardent pour la nouvelle religion. Il mourut avant la tin des guerres civiles, ea iSga.

leur respondie fort modestement, et pour les contenter passa plus outre, que s'il y avoit marchand qui sur sa parolle voulust leur faire quelque payement, volontiers il s'en obligeroit.

Le troisiesme jour ils amenèrent un marchand de Nuremberg, qui estoit prest,ce disoit-il, de bailler quatre cent mil florins, pourveu que ledit sieur s'en obligeast et baillast pleiges suffisans. Ledict sieur respondit qu'il s'en obligeroit volontiers à son propre et privé nom, et non comme serviteur du Roy, car il n'en avoit aucune charge, et qu'il n'avoit aussi aucun moyen de bailler des pleiges. Sur cela survint une dispute qui ne se desmesla sans cholere d'un costé et d'autre j car lesdicts colonelz maintenoient que ledict sieur leur avoit promis de trouver pleiges ; ledict sieur affermoit n'en avoir jamais parlé, comme certainement n'avoit-il pas faict, et avoit pour tesmoing son hoste apellé le docteur Glaubourg, qui est un des principaux citoyens de ladicte ville.

La conclusion du débat fut que ledict sieur leur dist enfin qu'il ne leur devoit rien , qu'il estoit en ville libre où l'on ne luy pou voit desnier justice, et si l'on luy faisoit tort il y avoit prou d'Allemans en France qui s'en resentiroient.

Enfin ledict sieur recourut au sénat dudict lieu, et plaida sa cause avec quelque aigreur, pour le tort qu'il avoit receu en leur ville, et mesme de ce qu'un des bourguemestres l'avoit arresté assez ignominieusementj remoilstroit que c'estoit chose de grande conséquence, et qui ne pouvoit estre faicte en la personne d'un ambassadeur; adjoustoit aussi que c'estoit pour entièrement rompre le commerce qui estait entre les

DE cHOisNiN. [iS'^a] 53

deux nations , duquel commerce eulx - mesmes ne se pouvoient que avec grande difficulté' passer.

Ledict sénat dcsadvoua et blasma grandement ce que ledict bourguemestre avoit faict, qui expressément, à mon advis , ne s^ estoit voulu trouver. Et après avoir ouy les colonelz , prononcèrent une sentence dont cy-après est le double.

« Nous, président et eschevins de la court de la cité « impériale de Francfort sur le Meyn, tesmoignons « par la teneur de ces présentes, et faisons notoire à « un chacun que, comme il soit ainsi , qu'à l'instance « des héritiers de feu bonne mémoire le très- illustre « prince Volgang, comte palatin du Rhein, duc de « Bavière, etc., et de très- vertueux seigneur Volrad, (c comte de Mansfeld , et de vaillans et nobles hommes (c Mainhard de Schonberg, mareschal, et autres co- « lonelz, capitaines et rheistres, qui, l'année i569 (C dernièrement passée, furent h là guerre en France « souz le roy de Navarre et le prince Condé , eust esté « accordé que saisie seroit faicte des biens du très- « puissant roy de France , lesquels on estiraoit que le « très-reverend sieur Jean de Montluc , evesque de « Valence, avoit riere soi , à cause delà solde et gaiges « deuz à iceux par le susdict seigneur Roy , dont le « payement debvoit estre faict à ceste présente foire , « ou desjà auparavant. Au contraire ledict sieur eves- « que auroit allégué que ny le roy de France seroit « principalement obligé, ny luy auroit en son pouvoir « aucuns deniers appartenans audict seigneur Roy , « et finabiemeut qu'il ne pourroit estre contrainct à (C tel payement en son propre et privé nom.

54 ["^7^1 MÉMoinEs

« Nous , à ces causes , ayant veu les lettres d'obîi- « gation dudict seigneur Roy , en vertu desquelles « ladicte saisie auroit esté faicte , avoir receu prea- « lablement le serment dudict sieur evesque, avons «juge', et jugeons par ces présentes, que ladicte « saisie seroit par nous levée , prononçant et decla- « rant ledict sieur evesque, luy , sa famille et tous « ses meubles et biens, estre mis en liberté, et hors « de tout arrest, tant real que personnel. En foi de « quoy nous avons faict apposer à ces présentes le scel « denostrecour. Fait le 22 jour du moy s de septembre, ce l'an de salut 1572. »

Sur l'apres-disnée, deux des principaux dudict sénat apportèrent audict sieur evesque ladicte sentence , et avec beaucoup de bonnes et honnestes parolles le prièrent de croire qu'ils estoient bien fort marri z du tort qui luy avoit esté faict , mais qu'ils n'avoient moyen d'en faire plus grande démonstration, parce que lesdicts rlieistres n'estoient leurs subjects , qui estoient de divers et lointains endroits , mesmes menassoient de se revancher sur eux quand ils les trouveroient hors de ladicte ville ; l'advertissant au surplus qu'il devoit bien prendre garde comme il pourroit seurement faire son voiage , et luy proposèrent deux moyens : l'un estoit d'envoyer vers le lantgrafve de Hessen (0 , pour le prier de luy donner escorte; l'autre de praticquer quelqu'un desdicts colonelz qui le voulust prendre soubs sa charge.

Ledict evesque ne voulut prendre le premier remède , parce qu'outre la perte de tems qu'il y auroit

(•) Le lantgrafi'e de Hessen : le landgrave de Hesse.

DE CHOISNIN. [1572] 55

à envoyer quérir et attendre l'escorte , il eust esté contrainct d'aller trouver ledict lantgrafve , et luy communiquer l'occasion de son voiage; et délibéra sur ce d'essayer le second moyen , qui estoit de gaigner quelqu'un desdictscolonelz,parmy lesquels s'en trouva un apelle' Cracouf,qui est de Prusse, subject du roy de Polongne, quidu commencement demanda quatre cens mil escus, puis vint à deux mil , puis descendit à trois censescus; moyennant lesquels, qu'ilreceutcomptant, il s'obligea, par obligation signe'ede sa main, qu'il conduiroitledict sieur evesque jusquesàLeipseig avec toute seureté, au nwins pour le regard de ses compaignons. Les autres colonelz ayant recogneu qu'ils n'avoient peu retenir ledict sieur evesque, et que, luy faisant desplaisir en chemin, ils en seroient reprins et desadvouez par M. le comte de Mansfeld leur chef, facilement condescendirent à l'accord faict avec ledict Cracouf, excepté qu'ils ne sçavoient rien desdicts trois cens escus. Et fut accordé avec eux qu'ils promettroient tous ensemble que ledict Cracouf conduiroit ledict sieur evesque en quelque endroict qu'il voudroit aller de l'AUemaigne, seurement, et que ledict sieur s'obligeroit aussi de poursuivre et procurer envers le P\oy leur payement, et se representeroit en mesme estât à la foire qui est en caresme. Et fut apposée ceste clause, en mesme estât par ledict sieur, comme voulant dire en liberté; car jà avoit-il esté délivré sans qu'il peust estre retenu. Mais comme l'on fut sur le point de signer les promesses, lesdicts colonelz ne voulurent que rien de ce qu'ils avoient faict ou accordé fust mis par escript : qui donna grande occasion audict sieur evesque de soupçonner qu'il y eust quelque entreprinse

56 [iD^a] MÉMOIRES

sur luy. Et fut conseillé par quelques gens de bien qu'il ne devoit bouger de là qu'il n'eust un saouf-conduit de l'Empereur. Mais voyant que la perte du temps seroit la perte du fruict de son voiage, il se délibéra de prendre le liazard de la mort ou de la prison , plustost que de faillir à faire ce qu'il avoit promis.

Et ainsi accompaigné s'achemina vers Leipseig, et luy donna on à penser en cliemin beaucoup de choses ; car ledict Cracouf ne luy fit jamais autre compaignie, sinon qu'il luy envoyoit tous les matins un soldat pour luy monstrer la disnëe et la soupée, tellement que ledict sieur par la campaigne n'eut autre compaignie que de ses gens.

Arrivé qu'il fut à Leipseig, qui pouvoit estre le 6 d'octobre, il entendit que les Pollacs se dévoient assembler le lo dudict pour faire l'eslection; entendit aussi la nouvelle de la grande et universelle peste qui estoit par tout ledict royaume de Polongne. Ces deux nouvelles luy donnèrent beaucoup à penser; car, d'un costé, il craignoit que l'eslection seroit faicte avant qu'il bougeast de là ; de l'autre costé, il ne voyoit point comme il se pourroit sauver de la peste , car il n'avoit point homme du pays pour conduite, excepté Dominé (je l'appelle ainsi parce qu'en France il ne sera pas cogneu si je le disois en son nom pollac), qui l'estoit venu trouver de la part de Leurs Majestez audict Francfort.

Restoit la troisiesme difficulté des rheistres qui sont au marquisat de Brandebourg, sur la frontière de Polongne, et qui sont telz qu'on peut estimer gens de frontières. Et à cela pensoit-il avoir bien pourveu; car du chemin il envoya Pierre Lambert, son secrétaire,

D£ CHOISWIW. [1672] 57

vers le comte Wolrad de Mansfeld^ pour se plaindre du tort qu'il avoit receu de ses colonelz , et pour le prier de luy donner un homme qui le voulust conduire le reste du chemin qu'il avoit à faire. Ledict comte de Mansfeld envoya devers ledict sieur evesque un sien secrétaire, qui luy dist de la part de son maistre qu'il estoit bien marry de l'insolence et de la témérité de ses dicts colonelz , et que quant à luy bailler un homme, comme il auroit entendu le lieu et pourquoi ledict sieur evesque vouloit aller, qu'il feroit en cela et en toute autre chose service au Roy : estant au surplus bien marry de ce qu'il n'avoit passé à sa maison, là où il l'eust honoré et faict fort bonne chère. Ledict sieur evesque, considérant qu'il ne pouvoit renvoyer audict comte qu'il ne perdist cinq ou six jours, résolut de passer outre, sans descouvrir à personne le chemin qu'il vouloit tenir, et print avec soy un des soldats dudict Cracouf pour luy servir de guide.

Il n'envoya pas vers le duc de Saxe parce qu'il estoit en Dannemarch; ne voulut poinct aussi envoyer vers le conseil dudict duc, qui en son absence gouvernoit ledict pays , craignant qu'ils l'eussent retenu avec honneste prétexte; car ils eussent respondu qu'il falloit attendre le retour de leur maistre. Et ainsi ledict sieur se fust de luy-mesme bridé pour avoir demandé congé : et print pour resolution qu'il valloit mieux passer en grande diligence ce qui restoit de l'Estat du duc de Saxe , qui ne pouvoit estre que de trois bonnes journées.

Deux jours avant son partement il depescha en Polongne Bazin et Dominé, pour aller entendre des nouvelles , avec charge de l'en advertir à la jjremiere ville de frontière , et à ces fins leur bailla un jeune

gentil- homme pollac qu'il avoit amené de Paris, apellé Deconopastki.

Dominé s'opiniastra longuement pour faire que ledict sieur evesque print le chemin de la Silesie, qui estoitplus court, plus logeable, et moins subject à la peste; lequel n'y voulut entendre,- non pas qu'il eust peur de l'Empereur, car il l'estimoit prince si bon et si sage, que par son commandement ne luy seroit point faict de desplaisir : et le monstra bien Sa Majesté depuis, car M. l'alibé de L'isle (0, qui quelques moys après fut envoyé en Polongne, séjourna assez long temps à Vienne , et depuis fut quatre jours à Prague en Bohesme, et cinq ou six à Breslau, qui est la capitale ville de Silesie, et bien près de la frontière de Polongne. Et ne fault pas dire qu'il ne fut recogneu, car et luy et ses gens estoient vestuz à la françoise, et n'y avoit que luy qui sceust autre langue que la naturelle ; et toutesfois l'on ne luy donna aucun empeschement, parce que les officiers desdictes villes ne pensoient pas qu'il allast en Polongne pour la poursuite dudict royaume, puisque ledict sieur evesque y estoit arrivé; mais autrement fust advenu dudict sieur, d'autant qu'il estoit plus cogneu et remarqué, et qu'on sçavoit qu'il estoit depesché pour cest effect. Par quoy, non sans grande raison, craignoit-il lesdicts serviteurs et officiers de Silesie, lesquels soubs honneste prétexte l'euùsent peu retenir, et luy eussent faict accroire qu'il estoit des fugitifs pour la journée Sainct-Barthelemy, dont la nouvelle estoit courue deux ou trois jours auparavant; et estant ladicte nouvelle si récente, il estoit aysé de forger là-dessus une excuse, et faire semblant

{') M. l'abbé de L'isle: Gilles de Noailles.

DE CHOISNIN. [1572] 59

d'en advertir l'Empereur, lequel aussi eust dit qu'il en falloit advertir le Roy. Et ainsi l'on eust faict couler trois ou quatre moys de tems.

Tel estoitle discours que faisoit ledict sieur evesque, qui n'estoit pas sans grande apparence de raison, et qui fut cause qu'il ne voulut poinct aller aiidict pays de Silesie, et print son chemin par le marquisat de Brandebourg; et bien luy en print, car il est certain que l'entreprinse estoit faicte de le retenir, ou peutestre de luy faire piz, comme l'on a depuis entendu de bon et de certain lieu.

Il passa par le marquisat de Brandebourg seurement, sans aucun empeschement, avant qu'estre cogneu de personne, et arriva à Mezericz^ qui est la première ville de Polongne, environ la my octobre, et ne peult y arriver plustost pour sa maladie et pour les empeschemens qui luy avoient esté donnez en chemin en Lorraine et à Francfort.

Audict lieu de Mezericz fut ledict sieur evesque receu fort humainement par le vice-capitaine dudict lieu, homme de bon entendement, et qui a long-temps suivy les guerres d'Italie, et de luy entendit que les sieurs des estats par trois fois avoient esté contraints pour la peste de changer de lieu pour faire une diette, et l'alloient tenir à Lolo, à trente lieues de là, qui en vallent bien soixante de France, et qu'en chemin il n'y avoit que deux ou trois villes ou villages qui ne fussent pestiferez.

En mesme temps ledict sieur receut une lettre de Dominé, qu'il avoit envoyé devant, comme dessus a esté dict, par laquelle il luy mandoit qu'il estoit besoing qu'il s'en vint en extresrae diligence à ladicte

diette, pour y comparoistre à une matinée, si faire se pouvoit, avant que l'on eust ouy parler de luy, et que pour certain les ambassadeurs de l'Empereur s'y trouveroient.

Ce conseil sembla audict sieur evesque téméraire et précipité, et suivit ce qu'il avoit à part soy arresté, qu'estoit d'escrire par Bazin ausdicts estats, leur faisant entendre qu'il n'avoit voulu s'approcher d'eux sans les advertir de sa venue , espérant qu'ils luy feroient ce bien de luy donner temps et lieu de leur dire ce qu'il avoit en charge de Leurs Majestez.

Ledict sieur pensoit attendre audict lieu de Mezericz le retour dudict Bazin; mais, après y avoir séjourné quelques jours, ledict vice-capitaine luy remonstra qu'il pourroit eslre reprins d'avoir permis qu'il fust là si longuement, parce que c'est une petite ville de garde et de frontière ; tellement que ledict sieur fut contraint de s'acheminer tout bellement, pour attendre en quelque lieu la response de sesdictes lettres.

Et pource que tout estoit pestiféré, et que l'on estoit contraint de coucher par les bois, advint que une nuict ledict sieur arriva vers la minuict en la maison d'un gentil-homme appelle Saboski, à deux lieues près de Posnanye , lequel, avec grande difficulté, le receut en sa basse cour seulement; et le lendemain il le voulut veoir et discourir avec luy des causes de sa venue, et monstra de loing huit filles et trois fils, disant audict sieur que s'il estoit infect de peste, et qu'il le receust plus avant en sa maison, il seroit cause de la mort de tout son pauvre petit mesnage. A quoy ledict sieur evesque respondit que,

DE CHOISJVIK. [1672] 61

bien que pour luy il n'y eust aucun danger, si est-ce qu'il estoit contant de n'y approcher de plus près, parce que le soupçon luy pourroit faire l)eaucoup de mal; mais ledict Saboski fut si honneste qu'il print le liazard sur luy, et après qu'il eut receu et bien festoyé ledict sieur, il luy bailla par escript les lieux où il seroit admis, luy conseillant au surplus de n'approcher du lieu de la diette de plus près de douze ou quinze lieues, comme ledict sieur avoit délibéré de faire.

Sur ses mémoires et advertissemens ledict sieur evesque s'achemina en une ville appellée Pysdreic, qui estoit jà infectée, mais non pas tant que les habitans en fussent sortis , là oii il trouva le capitaine gênerai de la grande Polongne qu'il fut visiter en sa maison, et luy rendit raison de sa venue : bien qu'on le soupçonnast estre de la part impériale, toutesfois il n'en fit pas depuis aucune démonstration, et furent en peu d'heures si privez ensemble, qu'il luy offrit avec bien fort bonne façon tout aide et secours et assistance, réservé toutesfois ce qui concernoit l'eslection de leur roy, parce qu'il reservoit son opinion au jour qu'il la faudroit déclarer, et conseilla audict sieur d'aller à une petite ville, à cinq lieues de là, appellée Connin ; mais avant que partir il arresta par force ledict sieur à disner, auquel disner il essaya premièrement de le faire boire plus qu'il ne falloitj mais l'ayant trouvé résolu de ne vouloir point changer sa façon de vivre, il s'addressa à ceux de sa compagnie et avec malvoisie' et vin grec, et cinq ou six autres sortes de vins ; et parce que les nostres burent fort bien , et ne furent pas du tout accoustrez, ledict capitaine-general se plaignoit de

62 [1572] MÉMOir.ES

n'avoir eu tant de crédit avec eux comme il avoit eu avec les gens de l'ambassadeur de l'Empereur, lesquels il disoit avoir traictez en sa maison et enyvrez quelqu'uns, si bien qu'il les avoit fallu emporter en la maison. Incontinent après disner, illuy bailla deux gentilshommes et son coche, pour le porter en plus grande diligence audict Connin; auquel lieu de Connin estoit la femme d'un palatin (0, sœur du castellan (2) de Dantizic, qui est une dame belle, honneste et sage, s'il y en a dans toute la Polongne, et se peut dire la dame de tout le pays qui faict autant de bien aux pauvres. Laquelle ledict sieur feit visiter par ledict Deconopastki, son parent, dont cy-dessus est faicte mention. Ladicte dame, de peur de la peste, et aussi que son mary estoit absent, se feist excuser de ce qu'elle ne pouvoit veoir ledict sieur, ny faire envers luy tels offices d'humanité qu'il convenoit à un homme envoyé de la part d'un si grand prince.

Geste res pense fit prendre audict sieur un nouveau parti, et s'en alla à trois lieuè's de là, vers le castellan de Laudan, duquel il fut fort humainement receu, tant pour sa courtoysie, qui est commune à toute la noblesse de Polongne, que pource qu'il avoit pour lors son fils à Paris, et fut si aise de l'arrivée dudict sieur, et si contant de luy, qu'il le retint huit jours entiers, avec si bon traitement que meilleur ne l'eust-il peu faire à un prince. Et parce que c'est un homme

(1) D'un palatin. Un palatin commandoil les troupes de la province dont il avoit le gouvernement. Il étoit président de la noblesse de son palatinat, et il exerçoit une juridiction, tant pour le civil que pour le criminel.

(*) Du castellan. Les castellans étoieut les lieuteuans des palatins.

DE CHOISNIN. [1572] 63

qui par longue expérience a jà acquis beaucoup de crédit en sa patrie, ledict sieur acquist par luy beaucoup d'amis , et apprint plusieurs choses appartenantes à ladicte négociation.

Par la communication qu'eust ledict sieur evesque avec ledict castellan et quelques autres qui le veirent auprès de luy, il recogneut que l'entreprinse seroit plus difficile qu'il ne l'auroit pensé; car, comme tout le monde sçait, l'Empereur, voyant que le Pvoy dernier decedé n'avoit point d'enfans, avoit depuis six ans commance' ses praticques par un de ses serviteurs appelle' l'abbé Cyre, qui, soubs prétexte d'estre ambassadeur résidant auprès dudict feu Roy decedé , avoit acquis beaucoup de crédit et de familiarité avec plusieurs seigneurs, et entre autres avec les Lithuans(Oet avec une partie de la grande Polongne, la Voline (2), et, peu s'en falloit, toute la Prusse, comme sera dit cy-après. Ceux qui jàavoient esté persuadez par ledict Cyre que l'archiduc Ernest seroit util€ audict royaume, voyant que leur Roy estoit decedé, mettoient peine tous les jours d'en attirer d'autres; et pour authoriser ce qui jà avoit esté si bien commance, ledict seigneur Empereur avoit envoyé deux des principaux et des plus grands du royaume de Bohesme, pensant que, pour la conformité de la langue qu'ils ont avec la polacque, ils seroient plus favorablement receuz et familiers avec ceux avec lesquels il conviendroit negotier. Et monstra ledict seigneur Empereur qu'il entendoit tout ce qu'un prince pouvoit sçavoirpourgaigner le cœur de ceste nation; car, outre qu'il avoit commance ses praticques six ans auparavant, il choisit ses

C') Lithuans : les Lithuaniens. — (») f^oline : laVolhinie.

deux principaux ambassadeurs , personnages de grosse maison, de grande authorite', de mesme langue, et qui arrivèrent avec telle pompe et grandeur, que leur venue sembla plus entrée de'roys que d'ambassadeurs 3 et toutesfois l'issue ne fut pas telle qu'ils s'esloient persuadez.

D'autre costé, le Moscovite s'estoit jà insinué par des lettres qu'il avoit escrites à toute la noblesse, leur faisant des offres si avantageuses et si apparentes, qu'il sembloit qu'on ne le peust refuser. Ce parti estoit porté et favorisé par un palatin, homme qui, pour sa vertu, et grande modestie, a beaucoup de crédit; et si ledict Moscovite se fust bien gouverné à la conduite de ceste affaire, l'on peut dire que c'estoit le party le plus dangereux pour nous, parce qu'il n'y avoit homme qui n'eust trouvé bonne une paix perpétuelle et une union entre ces deux grandes, fortes et puissantes nations.

En tiers rang estoit le roy de Suéde, qui rendoit sa cause fort recommandable pour estre prince voisin, prince d'aage, et qui jà est expérimenté à gouverner un royaume, et qui a des pays en la Livonie qu'il offroit de joindre avec la Polongne. A cela aidoit fort la Roy ne sa femme, sœur du Roy dernier decedé, et sembloit que , pour estre descendue de ceste couronne, l'on devoit préférer son, fils à tous les autres princes estrangers.

Le duc de Prusse, soubz prétexte de demander le premier lieu, quand ceviendroit au jour de l'eslection, comme vassal du royaume, faisoit mettre en avant qu'il estoit prince jà accoustumé à gouverner avec grande modestie et administration de justice ses pays, prince qui pouvoit estre dit, comme poUac, aimé de

DK CHOISJXIJV. [iSyî] 65

ses subjects, appuyé de tous les grands princes d'Allemaigne, et qui avoit grande quantité d'argent pour subvenir aux nécessitez dudict royaume. Son fait estoit porté par de grands personnages, qui par ce moyen pensoient faire le bien de leur pays. Mais l'Empereur rompit le dessain dudict duc fort dextrementj car il luy offrit son aide et faveur en cas que Ernest ne fust eslu roy, et luy accorda en mariage sa niepce, fille du duc de Gleves. Et fut depuis interceptée une lettre par laquelle ledict Empereur remercioit ledict duc de Prusse de l'honneste offre qu'il luy avoit faicte de favoriser son fils Ernest, le remercioit aussi de l'offre qu'il luy faisoit de deux mils rheistres, qu'il luy promettoit de tenir prests s'il en estoit besoing. Ladicte lettre et quelque autre occasion reculèrent si bien le parti dudict duc, qu'il n'y eut personne qui voulust endurer qu'il fust nommé parmy les compétiteurs, bien qu'il eust envoyé par tous les pays pour s'excuser et adoucir les malcontans, qui estoient en grand nombre^ car, comme ils sont presque tousjours invincibles, ils ont pour la pluspart le cœur si grand , qu'on ne les gaigneroit jamais, ny par forces ny par menaces.

Le cinquiesme parti estoit de ceux qui desiroient un roy pollac; et s'il eust esté possible s'accorder à choisir l'un d'entr'eux, ils eussent facilement tourné tous de ce costé-là, d'autant qu'il n'y avoit homme qui ne jugeast que ce seroit une grande commodité d'avoir un roy de sa nation , de sa langue et de sa cognoissance , un roy qui n'auroit les forces pour rien attenter, ny entreprendre sur les libertez dudict pays, et que telle négociation ne pouvoit estre que agréable à l'Empereur, si son fils estoit reusfé, et pareillement au 38. 5

Moscovite, à tous les princes d'Allemaigne, et au Turc, (jui ouvertement soustenoit et recommandoit ce party. Toutes ces considérations bien examinées, ledict sieur recogneut que sa bonne volonté' luy avoit trop facillement faict entreprendre une affaire de si grande importance et difficiile exécution; car, d'un costé, l'entrée luy sembloit fort périlleuse, parce que tout le pays estoit embrasé de peste; de l'autre coslé, il y avoitpeu de gentilshommes qui jà n'eussent arresté leur opinion en faveur de l'un ou de l'autre desdicts compétiteurs.

Ceux qui portoient les partis contraires estoient gens d'authorité, gens cogneuz et favorisez. Les compétiteurs estoient princes si puissans et si voisins, que du moindre d'entr'eux l'on pouvoit beaucoup espérer ou craindre; et au contraire, ledict sieur estoit venu comme à la desro])ée, homme incogneu et qui n'avoit pas grande intelligence des affaires dudict royaume : il presentoit le nom d'un piince de lointain pays, prince de qui l'on ne devoit rien craindre en cas qu'il fust refusé : mais, au contraire, c'estoit le vray chemin d'acquérir la bonne grâce de l'Empereur, du Moscovite et de tous les princes d'Allemaigne. Et de plus le faisant roy, d'autant qu'il n'avoit ny forces ny amis voisins prochains, il sembloit qu'on n'en peust espérer aucun secours ny commodité.

Une restoit audict sieur evesque, pour estre volontiers ouy , que la grandeur et ancienneté de la maison de France, la mémoire du feu roy Henry et du feu roy François le Grand, la vertu du Roy et du trèsillustre duc d'Anjou, qui est certainement chose digne d'estre considérée. Ce sont deux frères bien nez et bien nourris, et accomplis de toutes choses dignes de grands

DE CHOISJVIN. [1572] 67

princes, et qui ont un frère tiers qui suivra le chemin et la vertu de ses deux aisnez. Et qui plus est, ledict sieur duc d'Anjou ne pouvoit estre dict nouveau au gouvernement d'un royaume, ayant, par l'espace de sept ou huict ans, par commandement du Roy son frère, porté le faix de tous les affaires de ce royaume, ayant aussi telle expérience au faict de la guerre, qu'on ne pouvoit dire autrement, sinon que c'estoit un prince qui se feroit aimer aux amis et craindre aux ennemis. C'estoient de belles et dignes considérations, et donf ledict sieur evesque se sçavoit bien aider; mais la difficulté estoit comment une telle noblesse, aiguë et de bon entendement, voudroit si soudainement s'arrester à prester foy sur sa parole, ny voudroit aussi laisser ce qu'ils pouvoient certainement espérer des autres compétiteurs, pour une nouvelle espérance qui pour lors sembloit estre telle, que ceux qui n'avoient cognoissance dudict prince la jugeoient sans apparence et fondement.

A cela survenoit une autre difficulté; c'est que noz adversaires s'aidoient des troubles advenuz en France depuis dix ans, remonstrans que le prince pour qui ledict sieur pailoit estoit jà accoustumé aux guerres civiles, et en apporteroit la semence en Polongne.

Je dirai une autre scrupuUe qui ne luy donnoit pas grand peine, et si n'en discouroit pas à beaucoup de gens: c'estoit qu'il consideroitque s'il ne pouvoit venir au bout de son entreprinse, il se trouveroit beaucoup de gens qui diroient que c'estoit sa faute, et l'accuseroient d'une grande témérité ou légèreté, d'avoir mis en avant ce qui pour lors sembloit estre impossible. Et quand bien Dieu le feroit si heureux de luy faire

68 [iB^a] MÉMOIRES

réussir son dessain, il sçavoit bien que l'envie est si grande en France qu'il n'auroit pas faulte d'ennemis, et qui mettroient peine de luy oster , ou pour le moins luy diminuer une partie de la gloire qu'il avoit méritée. Et de faict c'est ce qui plus luy a donné de peine en Polongnejmais, se voyant jà embarqué, il se délibéra de mourir ou de vaincre, et surmonter toutes les difficultez.

Et pour ce faire il ne trouva que deux remèdes, qui estoient, l'un de faire capable ladicte noblesse que toutes les commoditez présentées par les susdicts compétiteurs estoient accompaignées de tant de circonstances, qu'enfin ce ne seroient point commoditez, mais que les acceptant ce seroit la ruine de leur patrie. L'autre remède estoit qu'en discourant de ce qu'on pouvoit espérer du Roy présentement esleu,ledict sieur auroit moyen de rendre capables les eslecteurs que de la personne du très-illustre duc d'Anjou l'on pouvoit espérer beaucoup de l)ien et rien craindre de mal.

Ce conseil sembla bon audict sieur ; car aussi n'en avoit-il point d'autre, ny estoit accompaigné d'hommes à qui il en pust demander , et ne restoit que la difiiculté de l'exécuter ; car il n'avoit point d'accez auprès des seigneurs et de ceux qui pouvoient authoriser son desseing. Il n'avoit pas les cent cinquante gentilshommes, comme les ambassadeurs de l'Empereur, qui peussent aller par le pays pu])lier ses raisons. Enfin se trouvant en ceste perplexité, il print deux resolutions : l'une, de faire entendre par quelques moyens aux seigneurs quelques particularitez qui d eussent les mouvoir à l'escouter volontiers ; l'autre, qu'escrivant de ce qu'on pouvoit espérer dudict sieur duc d'Anjou, il le

DE cHoiSNiTT. [iSya] 69

coucha en tels termes que ce fut comme en faire un parangon avec les autres compétiteurs, et par ce moyen les reculer si faire se pouvoit, et le mettre luy au haut bout. Et pour faire ce desseing, luy vint bien à propos que Bazin vint le trouver, qui luy rapporta sadiçte première lettre, qu'il n'avoit pu présenter aux seigneurs qui estoient assemblez à Colo, parce que la peste soudainement départit l'assemblée, et fut remise en un autre lieu appelle Castki.

Ledict sieur changea pour la pluspart sadicte lettre, et y adjousta ce que luy sembloit pouvoir servir à faire gouster et trouver bonne sa venue, de laquelle lettre la teneur s'ensuit :

« Messieurs, le roy Très-Chrestien m'avoit despesché pour aller devers vous , et avec moy un de ses conseillers du parlement de Grenoble, suyvant ce qu'il vous avoit ja escript par le sieur Andréas Mensinski, gentil-homme de vostre nation. Mais il est advenu que ledict conseiller est demouré malade, et de ma part je l'ay esté assez longuement. Et comme j'ayois recouverte la santé, et m'estois acheminé pour satisfaire à ma charge, ils me sont survenus d'autres empeschemens que vous entendrez, s'il vous plait, par le sieur Jehan Krasoski et par le sieur Jehan Bazin, officier du roy Très-Chrestien, que je vous envoyé expressément, vous priant qu'après que vous les aurez ouiz, il vous plaise de m'advertir en quel lieu et en quel temps vous voudrez que je me présente à vous; car je ne suis pas délibéré m'approcher de plus près que ce ne soit avec vostre congé. Cependant, affin que vous ne soiez en peine des causes de ma venue, et que.

•^O [l5'J2] MÉMOIRES

pouj- eslie arrivé tard, autres n'ayent le moyen de préoccuper vos esprits en la poursuite qui se faict de vostre couronne, il m'a semblé devoir sommairement vous faire entendre que le principal point de ma charge est de vous déclarer la bonne, syncere et fraternelle intention du roy de France mon maistre envers vous et vostre royaume, pour lequel, comme j'espère, vous recevrez fort volontiers, et serez bien ayses qu'il vous présente monseigneur le duc d'Anjou son frère, qui est, pour le dire en un mot, son bras droict, sur lequel il s'appuye entièrement, et pour le faict de la guerre, et pour le faict du gouvernement du royaume ; tellement qu'il ne vous présente pas un enfant (0 qui ait besoing luy mesmes d'estre gouverné, mais vous présente un prince d'aage competant , prince expérimenté à toutes choses qui sont nécessaires pour heureusement porter le faix, soit pour la paix, soit pour la guerre, d'une grande et puissante couronne comme est la vostre. Il ne vous présente pas un prince qui vous apporte une troisiesme ou quatriesme religion (2), non usitée, cogneue ni entendue parmy nous; mais vous présente un prince vraiment catholique de religion, et non de faction, et qui est de telle et si grande prudence et expérience, qu'il s'y gouvernera si sagement, que, bien qu'il y ait quelque diversité de religion entre vous, il vous conservera et les uns et les autres en toute surté. Il ne vous présente pas un prince qui vous apporte ny mœurs

(•^ Un enfant: cecy est dict pour le fils du roy de Suéde, qui n'a que liuict ans, et pour l'archiduc Herneste , filz de l'Empereur, qui est jeune. ( Note de l'auteur. )

(*) Un prince qui vous apporte une troisiesme ou quatriesme religion : cecy est dict pour le Moscovite, qui est de lafoy grecque. [Ibidem.)

DE CHOISNIN. [1572] 71

ny coustuines barbares et inusitées (0^ mais, au contraire, il se présentera à vous avec telle intention, qu'avec la civilité que l'on voit reluire en France de là où il part, il luy sera facile de s'accommoder et embrasser vos mœurs et coustumes, qui sont certainement pleines de prudence et de civilité. Il ne vous présente pas un prince qui, en lieu de vous apporter un repoz (2), araeine avec soy une inimitié et une guerre avec ceux qui ont puissance de vous donner de la peine j ains , au contraire, il vous présente un prince qui n'a point d'ennemis qui, pour raison de sa personne ny du lieu d'où il part, puissent estre offencez contre vous, si vous luy faictes cest honneur de l'appeller pour estre vostre roy. Et, qui plus est, comme il n'a point d'ennemis, aussi a-il beaucoup d'amis qui luy .portent si bonne volonté, et leur puissance est si grande, que l'on pourra dire que les forces de vostre royaume en seront redoublées. Vostre nation a tousjours aymé la nostre; la nostre aussi a chery, favorizé et honnoré la vostre. Vostre noblesse hantera nostre royaume j la nostre aussi vous visitera, vous hantera et vous servira, s'il venoit occasion qu'il en fut besoing. Le Roy ne vous présente pas un prince qui soit pauvre et nécessiteux (3), et qui soit contrainct de recompenser les siens des offices et estats qui par raison doivent estre reservez à vous et à ceux de vostre nation ; mais vous présente un

(') Un prince qui vous apporte ny mœurs ny coustumes barbares et inusitées : pour ledict Moscovite. ( Note de l'auteur. )

C*^ Un prince qui en lieu de vous apporter un repoz : pour le Moscovite et TEmpereur, lesquels le Turc ue voudroit pas fussent plus grands. (^Ibidem. )

(^) Un prince qui soit pampre et nécessiteux : cecy est pour le duc de Prusse , et pour un petit duc d'AUemaigne qui a esté nommé, et pour le filz de l'Empereur. ( Ibidem. )

prince qui de soy est si riche, et a tant de pays qui lui appartiennent, oii il y a tant d'officiers, d'eslats et de bénéfices, que non seullement il aura moyen de récompenser ceux de sa nation, mais aussi en pourra gratifier plusieurs d'entre vous qui auront envie de faire quelque séjour en France. Le Roy ne vous présente point un prince qui soit tant voisin de vos pays (0, que, pour avoir les forces voisines, vueille ou puisse entreprendre sur vos franchises, libertez et loix observées; mais, au contraire, il vous présente un prince qui n'aura forces que les vostres, qui ne prendra appuy, soustien ne grandeur, sinon sur vostre amour, fidélité et obéissance. Bien est vray que là où vos autres ennemis voudroient assaillir vostre royaume, il aura tous] ours de bons amis qui se joindront à vous pour delfendre la couronne et les anciens limites de vostre pays. Attendant doncques que je puisse arriver pour plus amplement vous faire entendre ce qui m'a esté commandé par le roy Très-Chrestien et par mondict seigneur le duc d'Anjou son frère, je vous supplie, messieurs, vouloir considérer et examiner le contenu de ceste lettre, et vouloir recognoistre qu'en l'élection que vous ferez de mondict seigneur, il ne vous peut aiivenir perte, dommage ne incommodité aucune. Au contraire, vous en devez espérer, et pouvez vous promettre l'augmentation et la grandeur de ceste puissante couronne, l'ampliation, le repoz et la seurté de vostre pays, le bien et l'advancement d'un chacun de vous, qui aurez un prince bon, sage, prudent et libéral. »

;') Cecy est dicl pour le filz de TEmpereur, pour le duc de Saxe cl pour le Moscovite. (Note del'autenr. )

DE CHOISA'IN. [1572] 7 3

Ledict Bazin porta ladicte lettre audict lieu, et, la présentant, l'accompagna de ce qu'avoit esté accordé entre ledict sieur et luy. Et comme il est homme d'entendement, et qui a le langage latin en main, il fut fort volontiers escouté.

En ladicte diette il y eut du bonheur et du malheur pour nous.

Le bonheur fut qu'au mesme jour que Bazin présenta ladicte lettre, il y eut plainte des ambassadeurs de l'Empereur, parce qu'ils estoient entrez au royaume sans avoir adverti le sénat, et qu'ils s'estoient departiz sans congé des lieux qui leur avoient esté assignez pour leur demeure, et s'estoient acheminez à grandes journées pour aller parler à l'Infante.

Cela despleut extrêmement à la noblesse, qui ne pouvoit porter patiemment que les estrangers se peussent librement promener sans leur congé; car, outre qu'on soupçonnoit qu'il y eust de la désobéissance, et consequemment du mespris, l'on pouvoit aussi estimer qu'ils eussent intention d'emporter ledict royaume par le moyen de ladicte Infante, puisqu'ils vouloient plustost négocier avec elle qu'avec ladicte noblesse.

Geste plainte fut accompaignée d'une autre; c'est qu'on présenta à ladicte diette une malle qui avoit esté prinse à la frontière, et rapportée, où on trouva des lettres par lesquelles l'on cogneut que lesdicts ambassadeurs n'avoient pas dormy depuis leur venue, et qu'ils avoient bien commancé à faire des praticques.

Il fut aussi trouvé une lettre qu'on escrivoit au duc de Bavière, en laquelle il y avoit ces mots, gejis barbara et gens incptaj, et beaucoup d'autres choses qui ne valoient gueres. Je crois bien que ladicte lettre

74 [^^72] MÉMOIUES

avoit esté escrite sans le sceu desdicts ambassadeurs, qui estoient trop sages pour consentir qu'on usast de tel langage.

Toutes ces nouvelles despleurent grandement aux seigneurs et principaux du sénat, et irritèrent si fort la noblesse, que pour ce jour-là il n'y avoit homme des grands qui osast monstrer de favoriser leparty dudict seigneur Empereur; si bien que les lettres dudict sieur evesque, qui estoient humbles et modestes, et la façon qu'il avoit tenue à ne vouloir s'approcher sans leur congé, rendirent nostre cause à l'endroit de tous si favorable, qu'il fut prins plus de deux mil copies desdictes lettres , puis portées par tout le royaume.

Mais ceste faveur ne dura que vingt-quatre heures; car il survint incontinent quelqu'un qui apporta la nouvelle de la journée de la Sainct Barthélémy, enrichie de tant de mémoires et particularitez , qu'en peu d'heures la pluspart detestoient le nom des François. Et toutesfois les seigneurs ne laissèrent pas de faire bonne et honneste response audict Bazin ; et par les lettres qu'ils escrivirent audict sieur , le remercioient de l'honneur et du respect qu'il leur avoit porté, et qu'à la première occasion qu'ils pourroient faire l'assemblée générale, ils ne faudr oient à l'appeller, le recevoir et escouter volontiers : cependant ne pouvant choisir lieu bien net de peste pour sa demeure, horsmis que ladicte ville de Connin, ils le prioient de s'en contenter, et de s'y retirer jusques à ce qu'ils l'eussent mieux pourveu.

Ils députèrent un gentil-homme, appelle de Luski , qui a esté longuement en France, pour lui faire compaignie, et le faire pouiveoir de tout ce qui luy seroit

DE CHOISNIJV. [15^2] yS

nécessaire : lequel toutesfois , irrité de ladicte journée de Sainct Barthélémy, ne voulut le venir trouver, bien qu'il eust accepté la charge.

Et quant aux ambassadeurs de l'Empereur, l'on leur envoya deux personnages de qualité pour leur faire entendre l'intention du sénat : qui estoit qu'ils ne vouloient plus endurer qu'ils allassent ainsi par le pays sans congé , et que s'ils ne se contenoient autrement qu'ils n'avoient faict ils se mettoient en grand danger, parce que la noblesse ne le pourroit comporter. Firent aussi, à ce que j'ai entendu, la plainte des lettres qui avoient esté surprinses, veues etleues, et du nombre des gens qui de leur part alloient par le pays^our faire des praticques, et singulièrement de l'abbé Cyre et de Gastalde, leur déclarant que si lesdicts Cyre et Gastalde ne deslogeoient dans un jour preGx, ils seroient pris comme ennemis du royaume. Lesdicts ambassadeurs receurent avec grand honneur l'ambassade, s'excusèrent de ce qui avoit esté faict du commancement, promirent de se contenir au lieu qui leur seroit assigné : et quant aux susdicts Gastalde et Cyre, dirent que ledict Gastalde s'estoit déjà retiré, et qu'il n'estoit venu en Polongne que pour demander à l'Infante une pension qu'il a sur la duché de Bar; et pour le regard dudict Cyre, ils en escriroient audict Empereur, qui depuis manda que ledict Cyre n'estoit pas son ambassadeur.

Suivant le mandement dudict sénat, ledict sieur evesque se retira à Connin , auquel lieu le palatin Laski, passant par là, le visita : et après avon- entendu dudict sieur beaucoup de particularitez, tant de la personne du très-illustre duc d'Anjou que des com-

76 [iS?^] MÉMOIRES

moditez qu'il pouvoit porter à leur royaume s'il y estoit appelle, dist audict sieur qu'il estoit grandement obligé à la maison d'Austrye (0, et toutesfois s'il voyoit que le très-illustre duc d'Anjou fust plus utile à leur patrie, il oublieroit tout respect particulier pour s'accommoder au bien public.

Audict lieu de Connin, le palatin de Sandomyre envoya son secrétaire appelle' Preslaski, qui fist une grande et aigre querimonie de ce qu'estoit advenu à Paris le jour de Sainct Barthélémy; et après avoir entendu dudict sieur que les affaires y estoient passées autrement que l'on ne les publioit en Polongne et en Allemaigne , il proposa quelques articles pour le prouffit du pays, en cas que le duc d'Anjou futlfesleu roy, lesquels ledict sieur ne fît aucune difficulté de lui accorder. Il y eut quelque différent entr'eux sur ce que ledict sieur ne luy voulut rien bailler par escript, prévoyant bien que par quelqu'un mal affecté lesdicts articles seroient bientost après communiquez aux ambassadeurs de l'Empereur, qui en feroient leur prouffit quand ce viendroit au temps de l'eslection; mais ledict Preslaski le pressa tellement , ou qu'il fallut rompre avec luy ou luy accorder ce qu'il demandoit, avec protestation et obligation de l'honneur que lesdicts articles ne seroient veuz que de sondict maistre : mais il en advint comme ledict sieur avoit prevGu, ainsi qu'il sera dict cy-après.

Jehan Zbaroski revenant de la Prusse, et passant par ledict lieu, visita ledict sieur, et d'entrée le traitta fort rudement pour la journée de Sainct Barthélémy , si bien qu'enfin la patience eschappa auditt sieur, et

(0 n'Auslrye : d'Autriche.

DE cHois]Ni]v. [iS-ja] 'J'^

luy dist que s'il avoit chose à luy dire qui concei nast le bien de sa patrie, ou le sien particulier, il estoit prest à l'escouter ; mais s'il vouloit continuer à parler en telle façon d'un prince si grand que le Roy son maistre, il seroit contrainct de le laisser, et ne parle^ plus à luy, attendu mesmement qu'il ne vouloit donner foy à ce qu'il luy en avoit dit. Zbaroski dit que s'il avoit parlé avec quelque véhémence, ce n'avoit esté que pour représenter les propos qu'à son grand regret l'on tenoit de Sadicte Majesté.

Un gentil-homme appelle Ostrorogt, qui est de bonne maison, et a fort bon nom parmy la noblesse et est des evangeliques, vint pardevers ledict sieur quand il estoit chez le castellan de Landan , et depuis revint audict Connin, désirant estre instruit de nostre guerre civille, et de tout ce qu'en estoit survenu, et pareillement des bonnes meurs et des vertus du très-illustre duc d'Anjou. C'est un gentil-homme sage, advisé et retenu, et qui ne dict pas au premier coup ce qu'il a délibéré de faire ; mais il ne laissa pas d'entrer bien avant en propos avec luy, pour le sonder à quel party il inclineroit le plus volontiers ; et s'apperceut bien ledict sieur que ledict Ostrorogt pourroit estre des Pyastins ('), et fut bien contant de voir qu'il ne favorisoit point particulièrement aucun des trois autres compétiteurs, et se tint, de ce jo ir là, asseuré qu'il seroit de nostre party, parce qu'estant homme de bon entendement, il recognoistroit bien la difficulté qu'il y auroit à choisir l'un d'entr'eux, veu le nombre qu'il y avoit de seigneurs qui s'estimoient dignes d' estre roys.

C^) Pyastins. On appeloit ainsi le parti qui vouloit choisir un roi polonais.

Le referandaire duquel a esté parlé au premier livre visita ledict sieur audict lieu de Connin, soubz prétexte, disoit-il, d'entendre nouvelles du sieur de Balagny , avec lequel il avoit contracté grande amitié du temps de la maladie du Roy dernier decedé, et l'ayant en main, ledict sieur ne voulut perdre l'occasion de le prier de suivre nostre party, lui mettant en avant toutes les raisons qu'il pensoit pouvoir suffire à le gaigner. Sa response fut que l'eslection du roy estoit une chose saincte et sacrée, qu'il trouvoit mauvais qu'on en parlast comme d'une chose qui despendist de la providence des hommes, qu'il se falloit remettre à Dieu, qui toucheroit au cœur des électeurs, et leur presenteroit celuy qu'il auroit destiné à estre leur oinct et sacré. Ce furent ses propres paroles; et pour ce qu'il sembloit que par là il voulust taxer ledict sieur qu'il n'eust point faict mention de Dieu, il luy respondit que, parlant à un homme de lettres, comme il estoit, il n'estoit aucun besoing de luy ramentevoir ce que lui estoit assez cogneu. Bien luy vouloit-il dire en passant que si un malade requeroit qu'on luy fist venir un médecin , le parent ou ami qui en prendroit la charge ne feroit pas son devoir s'il disoit qu'il fallust appeller celuy que Dieu auroit choisi pour luy rendre la santé. Mais un autre qui diroit que le plus docte et expérimenté est celuy que Dieu a esleu , il feroit ce qu'il devroit pour le malade, et seroit estimé sage et advisé. Par mesme raison falloit-il croire que Dieu n'envoye- . roit pas son ange pour monstrer celuy qu'il veult estre oinct et sacré; et c'est assez qu'il nous a faict entendre les vertus requises à un bon roy; et si les gentils-hommes polonois le choisissoient tel, l'on pourroit dire que

DE CHOISNIN. [ï57 2] -J 9

c'est celuy que Dieu avoit ordonné. Au partir il promit audict sieur de le venir veoir, et raesme quand ledict sieur de Balagny seroit de retour. Geste response ne depleut pas audict referandaire, car il en fit despuis le conte en plusieurs bonnes compaignies, et, à ce que l'on m'a dit, à l'avantage dudit sieur evesque.

Lequel fut à mesme temps pareillement visité par Panatoski, gentil-homme de bonnes lettres, de bon sens, et digne d'estre employé aux affaires publicques. Un gentil-homme aussi, appelle Zaremba, qui a esté nourry en France par le feu roy Henry , et qui avoit cogneu fort privement ledict sieur evesque, le vint pareillement visiter, comme aussi feirent plusieurs autres gentils-hommes qui se monstrerent fort volontaires à l'escouter, et aussi à luy respondre et contredire librement.

Une chose vint bien à propos audict sieur, c'est ([u'estant confiné pour quelque temps audict Connin, M. le palatin de Berechstan(0, quienestcappitaine, s'y tenoit aussi , et ne sçay si c'estoit pour la conformité des mœurs, car ils se ressembl oient en beaucoup de choses, ou bien pour la fréquentation, car ils se voyoient souvent. Ils contractèrent grande amitié ensemble, et recognoist ledict sieur evesque luy estre grandement obligé.

La négociation si bien commancée, il despescha le doyen de Die pour advertir Leurs Maj estez de son arrivée en Polongne, qui en estoient en grande peine, et pensoient qu'il fust mort ou en quelque lieu escarté prisonnier ; et, sur ceste opinion. Leurs Majestez avoient despesché M. l'abbé de Lysle.

(0 Berechstan: Brzestki.

8o [1^7'-*] MÉMOIUES

Les mémoires baillez audict doyen contenoient les articles qui s'ensuivent :

Premièrement, un recueil du voiage dudict sieur, depuis Leipseig jusques au jour qu'il despescha ledict doyen.

Il porta un double de la lettre que ledict sieur escrivit aux estats , et la response qui avoit esté faicte.

Un discours en italien, faict par ledict sieur, faisant semblant que ce fust un gentil-homme pollac, par lequel estoit remonstrée la condition des autres compétiteurs estre de beaucoup moins avantageuse que la nostre.

Un roolle de tous les gentils-hommes qui estoient venus avec les ambassadeurs de l'Empereur, en nombre de six vingts, et les qualités d'iceux.

La coppie des lettres interceptées , dont cy-dessus est faicte mention.

Un mémoire de tout ce qu'on disoit qu'avoient faict les ambassadeurs de l'Empereur.

Une carte de Polongne.

Et le discours de tout ce qu'estoit advenu audict sieur depuis son arrivée, et de tout ce qui luy donnoit à craindre ou espérer.

Plus , de supplier très-humblement Leurs Majestez d'envoyer un gentil-homme de robbe-courte, et qui vint à temps pour se trouver à la convocation generalle qui se devoit tenir à Warsovie la feste des Roys, avec instructions et mémoires contenant la vérité du faict de la Sainct-Barthelemy, et pour contredire à beaucoup de calomnies qui avoient esté semées contre Leurs Majestez ; et, bien que ledict sieur evesque eust jà respondu aux premiers libelles difîamatoires

DE CHOISNIN. [i5^2] 8r

qui avoient esté apportez, il avoit opinion qu'un gentil-homme envoyé par le Roy exprès pour cest effect, avec lettres adressantes à tous les estais , serviroit de beaucoup; et pour autant qu'il avoit de longue main contracté grande amitié avec le jeune Lanssac, il supplia Leurs Maj estez de n'en envoyer point d'autre. Mais il fut despesché si tard qu'il n'arriva que deux mois après la diette tenue.

La dicte despesché fiiicte, ledict sieur mit peine, avec toute la diligence qu'il luy fut possible, d'entretenir les amis, ou pour le moins ceux qu'il ne voyoit point partiaux.

Il envoya Dominé en Lithuanie vers les seigneurs dudict pays, pour les advertir de sa venue, et pour leur porter la coppie de ladicte lettre qu'il avoit escrite auxdicts seigneurs *des estats de Polongne, et un discours qui contenoit tout ce qui pouvoit fortifier nostre cause ; lesquels luy firent response bien honneste et gratieuse , comme aussi firent les quatre villes de Prusse ausquelles ledict sieur envoya semblables despesches par un gentil-homme appelle d'Elbenne, qu'il avoit prins à Leipseig et emmené avec luy, pour s'en servir comme il feit.

Tout le but dudict sieur tendoit à faire cognoistre qu'aucun des compétiteurs jà nommez ne pouvoit eslre esleu qu'il n'apporlast beaucoup d'inconveniens audict royaume.

L'archiduc et le Moscovite avoient le Turc pour ennemi capital; le Moscovite ne pourroit comporter que le roy de Suéde, son ennemi, fust aggrandi d'une si grande couronne; le roy de Dannem.arch aussi n'en fust pas esté contant.

82 [iS^'-i] MÉMOIRES

Au contraire, le roy qui a esté depuis esleu n'avoit inimitié avec personne, et par conséquent, quand il ne pourroit porter aucune commodité, aussi ne failloit-il craindre aucun trouble ne incommodité j et avec ce, l'on ne pouvoit nier qu'il ne fust prince de grande maison, prince expérimenté et à la guerre et à la paix.

Ces raisons, amplement desduites et fortidées de bons argumens, turent volontiers receues par aucuns, qui les publièrent chacun au lieu de sa demeure ; et ainsi de main en main tout le dire dudict sieur fut divuls^ié par tout le royaume.

Par le double de la lettre dudict sieur, qui fut porté en tous les endroicts dudict royaume, aussi par ledict discours en latin et italien soubz le nom d'un gentilhomme poUac, et par le récit de ceux qui avoient parlé avec ledict sieur, tous les bons esprits dudict pays entrèrent en dispute, chacun selon l'inclination qu'il avoit à l'un ou à l'autre desdicts compétiteurs.

Un gentil-homme pollac escrivit en faveur dudict archiduc, qui monstra en son dire plus de passion que de jugement.

Solikoski , secrétaire du feu Roy, homme de lettres et de beaucoup de valeur, y respondit promptement et en nostre faveur : si bien qu'en peu de temps les cartes y furent tellement meslées, que la pluspart se despartirent de l'opinion qu'ils avoient conceué avant que d'avoir ouv ce que ledict sieur apportoit.

Et les ayant faicts ainsi irresoluz , il sembla audict sieur evesque qu'avec des escrits qu'il feroit publier, facillement il les pourroit attirer à nostre party.

Le plus grand empeschement qu'il avoit, c'estoit la nouvelle de Paris qu'on faisoit rafraischir de nouveaux

DE CHOIS>'I>-. [i'j~:i.~\ 83

advis. Toutes les sepmaines Ion apportoit des paintures où l'on voyoit toute manière de mort cruelle depainte : l'on y voyoit fendre des femmes pour en arracher les enfans qu'elles portoient. Le Roy et le duc d'Anjou y estoient dépeints spectateurs de ceste tragédie ; et, avec leurs gestes et des parolles escrites , ils monstroient qu'ils estoient marrys de ce que les exécuteurs n' estoient assez cruelz.

Tels escrits et telles peintures irritoient tellement le cœur de plusieurs, qu'ils ne vouloient pour rien endurer qu'en leur présence le nom du Roy fust nomme'; les dames en parloient avec telle effusion de larmes comme si elles eussent esté présentes à l'exécution.

A cela y print ledict sieur deux remèdes : l'un de respondre aux libelles diffamatoires, comme il avoit jàcomraancé, et faire publier ses responses : ausquelles, après avoir remonstré que la pluspart de ce que Ton escrivoit sur ce faict estoit faux et calomnieux, il prenoit argument d'escrire au vray les vertuz de celuy que l'on vouloit calomnier, et par ce moyen le reudoit supérieur en toutes choses à tous les autres qui pretendoient ladicte couronne.

L'autre remède estoit de faire porter en divers lieux deux portraicts qu'il avoit dudict sieur à présent roy, pour faire cognoistre qu'il n'avoit la face cruelle ny truculente, comme l'on l'avoit faict dépeindre.

Et par ces movens, de ce que l'on esperoit qui seroit la ruine de nostre cause, ledict sieur en tira une grande commodité, qui estoit que, n'ayant permission d'envoyer par les pays informer et instruire les seigneurs palatins, castellans, cappitaines et autres

84 ['^7^] MÉMOIHES

principaux seigneurs de la noblesse, pour les attirer à nostre party, l'on ne pouvoit desnier audict sieur (ju'il ne fist publier la justification d'un prince qui estoit à tort calomnié, affin , disoit-il, que la faulce information qu'on vouloit leur faire prendre n'empeschast qu'au jour de l'eslection ils n'eussent le jugement entier et libre pour choisir celuy des compétiteurs qui leur seroit le plus prouflîtable.

Ledict sieur feit aussi son prouffit de ce qu'il entendit en quelle manière l'eslection se devoit faire, et recogneut bien que la menue noblesse pourroit faire beaucoup de bien ou de mal, parce qu'elle surmonteroit les seigneurs en nombre : tellement qu'il print resolution de faire cappal)les tous les gentils-hommes de grand ou de moyen estât de ses raisons.

En cest exercice fust ledict sieur depuis le i5 novembre jusques au lo décembre.

Pendant lequel temps le seigneur Solikoski , cydessus mentionné, servit bien à la cause; lequel, ayant veuës les premières responses dudict sieur evesque , luy print envie de l'aidei- et de le relever de peine; et de ce jour là commança à escrire pour nous en sa langue , en laquelle il est très-excellent sur tous les orateurs de Polongne , et y continua tant qu'il a esté besoing : tellement que je puis dire que ledict sieur a receu beaucoup d'aide et de support dudict Solikoski, parce que ses escrits en sa langue estoient volontiers receus par ceux de sa nation ; et encore que son nom n'y fust point apposé, si est-ce que son style estoit jà si recogneu et si remarqué par toute la Polongne, que les deux premières lignes descouvroicnt tousjours le nom de l'autheur.

DE CHOiswm. [1572] 85

Or , pendant que ledict sieur evesque s'employoit à ce que dessus est dict , il avoit une aulie occupation qui luy donnoit beaucoup de peine , qui estoit de respondre aux lettres qu'on lui escrivoit de toutes parts. Sur quoy vient à noter que ceste nation est si active et si curieuse d'entendre ce que concerne le proulîit de leur patrie, que, soudain que lesdicts premiers discours furent veuz, une infinité de gentilshommes vouloient sçavoir ce que l'on pourroit espérer de la venue dudict sieur : les uns venoient expressément audict Connin ; les autres negocioient par lettres ; et tel estoit le jour qu'il falloit respondre à une trentaine , et par malheur ce fut que ledict sieur n'avoit aide que de Bazin , encor pour la pluspart du temps il s'en servoit pour aller par pays. Le travail doncques luy estoit insupportable, mais il reprenoit forces tous les jours pour l'espérance qu'il avoit d'une bonne issue.

Entre ceux qu'il vit aussi fut le grand trésorier du royaume, qui est homme de bonne maison, sage et de quelque authorite', lequel, passant par Connin pour autres affaires , visita ledict sieur, accompaigné d'un autre dont j'ay oublié le nom. Et après avoir longuement discouru avec luy , il voulut particulièrement sçavoir le faict de la journée de Saint Barthélémy (car il estoit des evangeliques). Et ne veux obmettre que sur ce que ledict sieur mettoit peine de luy persuader que le très-illustre duc d'Anjou n'avoit esté cause ni motif de ladicte journée, et que au Roy son frère ni en luy on n'avoit jamais veu aucun signe de cruau'é, il respondit qu'il n'estoit jà besoing que ledict sieur se travaillast pour cela , d'autant que s'ils voyoient que

au reste le tiès-illnslre duc fust plus pioffitable au royaume qu'un autre, la peur de sa cruauté ne les destourneroit pas de l'eslire; car, estant dans le royaume, il auroit plus d'occasion de craindre d'eulx qu'eulx de luy , si d'avanture il vouloit entreprendre chose contre leurs vies ou contre leurs libertez. C'est un point que ledict sieur traicta depuis en son oraison assez difluse'ment.

Tout ce grand commancement donna quelque espérance audict sieur, et mesme qu'il voyoit que tous ceux qui se mesloient d'escrire , de discourir et de haranguer parmy la noblesse , estoient personnages de bon entendement , et n'avoient autre passion que de chercher un roy qui fust vertueux, sage et expérimenté à gouverner, et desquels aucuns l'advertissoient souvent de négocier sincèrement , comme il avoit eommancé , et que surtout il se gardast de corrompre personne par argent ny par promesses.

La manière de négocier dudict sieur contenta plusieurs personnages de bon entendement, car il n'essayoit point de gaigner personne par promesses.

11 proposoit nuement les vertuz dudict sieur duc d'Anjou , le soulagement et commodité que le pays en pouvoit espérer , et concluoit là-dessus que si l'on se pouvoit plus promettre d'un autre que de luy , il porteroit patiemment que cestuy-là luy fust préféré. Mais , bien qu'il fust certain que tous les autres compétiteurs fussent dignes de toute grandeur, toutesfois n'y en avoit -il pas un en qui toutes choses requises à un roy se puissent trouver pour le présent comme en luy, parce qu'il estoit desjà faict, instruict et expérimenté à commander.

DE CHOISNIN. [1572] 87

* Et par les moyens des amis que ledict sieur evesque avoit , il fut adverty qu'entre autres messieurs les palatins de Sandomyre, Laski , Lansissic , Lubellin , Brechstan,Keulnee et Plosko, M. le mareschal Oppalinski et beaucoup de castellans, capitaines et gentilshommes de marque, comme sera dict cy- après , estoient bien capables de ses raisons : et encore qu'ils réservassent tous] ours à dire leur opinion quand ils auroient entendu tous les autres ambassadeurs , si estoitil bien aisé audict sieur de cognoistre qu'ils jugeroient que nostre party estoitplus avantageux que les autres.

Environ le 10 décembre, un secrétaire d'un seigneur escrivit audict sieur evesque que son maistre et plusieurs autres palatins s'estoient retirez de nostre party , tant ils se tenoient offensez de ce qu'estoit advenu à Paris ; luy escrivoit aussi que les ambassadeurs de l'Empereur emportoient la faveur de tous les grands ; que l'Allemaigne et l'Angleterre estoient unies pour faire la guerre en France; qu'on avoit descouvert une prophétie à Nuremberg qui menassoit la France de l'extresme ruine dans deux ans; en somme, il y avoit trois feuillets de papier plains de telles manières de songes, et concluoit que ledict sieur pouvoit bien s'en retourner : lequel luy respondit en telle façon qu'à mon jugement ledict secrétaire se repentit d'avoir rien escript, et luy fist cognoistre qu'il n'estoitpas homme facile à estonner.

Un autre des seigneurs du pays envoya un sien parent vers ledict sieur , pour luy dire que en négociant il commettoit deux fautes qui luy faisoient perdre le cœur d'une grande partie de la noJjlesse. La première, c'est que, en parlant du très- illustre duc, il le faisoit

si grand, et mesmes au faict des armes, qu'il sembloft qu'il voulust dire qu'il n'y avoit homme en Polongne qui valust rien.

La seconde, il trouvoit fort mauvais que ledict sieur eust ^ict que ledict très -illustre duc n'avoit désiré d'estre roy , ni pour les richesses ni pour la grandeur dudict royaume, mais seulement pour estre chef d'une si grande et vertueuse noblesse , faisant entendre au surplus audict sieur que, négociant en ceste façon qu'il avoit commencée, beaucoup de seigneurs en estoient offencez.

Au premier point de ses plaintes , ledict sieur respondit qu'il n'avoit jamais entendu que, pour dire qu'un prince fust plain de vertu et de valeur, tant pour le faict de la guerre que pour l'entretenement de la paix, quelque autre que ce fust, ou prince ou gentil-homme, s'en deust tenir ofTencé.

Pour le second point , il luy mist en avant que celuy qui pourchasse une riche héritière , s'il est sage, se gardera bien de dire que ce soit pour ses biens, ains dira tousjours que c'est pour sa vertu , qui est le vray langage que les compétiteurs dévoient tenir en demandant le royaume de Polongne , et que si luy de. sa part se tenoit offensé de sa response, il en estoit bien marry pour'son regard j mais estoit-il bien asseuré d'avoir contenté une infinité de seigneurs qui n'estoient de son advis. Ledict gentil-homme envoyé demanda là-dessus audict sieur s'il n'estimoit pas que son parent eust plus d'authorité que les autres qui estoient en pareil degré d'honneur ; il respondit qu'il sçavoit bien que son parent avoit beaucoup d'authoiité et de crédit; mais pour luy en donner plus ou moins qu'aux autres , cela n'estoit venu encore à sa cognoissance ,

DE cHOisKiN. [iSya] 89

et que pour couper court à ceste dispute , il luy faisoit une ofire qui estoit telle : qu'il sembloit estre raisonnable que si sondict parent avoit tant de suite et tant de moyens, que, sans la diligence et sollicitude dudict sieur evesque, il peust procurer la couronne au duc d'Anjou , il seroit fort contant de se reposer, et de luy en laisser la charge et l'honneur de ce qu'en adviendroit. Il respondit que sondict parent ne pouvoit pas entreprendre ce qui ne dependoit pas de luy seul : ce qui donna occasion audict sieur de luy dire qu'il le prioit doncques de le laisser négocier à sa façon, puisqu'il falloit qu'il en eust la peine et le danger, s'il en estoit refuzé.

Ces deux particularitez ay-je voulu cotter, pour monstrer en quelle peine estoit ledict sieur evesque > qui estoit combattu tous les jours de divers endroits, et n'avoit personne à qui se conseiller, ni de qui il peust recevoir aucun solagement, sinon de Bazin et de ses serviteurs domestiques, qui ne pouvoient le servir qu'à faire ce qu'il leur commandoit.

En mesme jour, ou le jour après, ledict sieur fut visité par un gentil-homme, apellé le sieur Martin Dobory, parent du palatin de Lubellin, qui pour lors venoit de Vienne, et s'estoit trouvé au couronnement du roy de Hongrie; et dist que, voyant la contention qui estoit entre les gentils-hommes du pays pour l'élection de leur roy, dont les uns disoient beaucoup de bien de l'archiduc Ernest, les autres, et en plus grand nombre, parloienl fort gratieusement du très-illustre duc d'Anjou, lesquels estoient toutesfois fort coni- ])attuz par aucuns, qui en ce mesme temps faisoient semer des libelles diffamatoires contre ledict seigneur^

et bien que ledict sieur evesque y eust respondu suffisamment, toutesfois la passion estoit peult-estre cause qu'aucuns ne pouvoient comprendre la vérité'. Voyant doncques ceste contention, luy, comme amateur de sa patrie, estoit résolu de s'en venir en France. Et comme il avoit veu l'archiduc Ernest, il verroit aussi ledict duc d'Anjou, et s'esclairciroitdubien et du mal. Ledict sieur loua grandement son desseing, comme certes il estoit louable, et luy bailla le sieur du Belle pour l'accompaigner et le conduire à la Cour. Du Belle est un gentil-homme que Balagny avoit laissé à Vienne malade; et estant guéri de sa maladie qui luy dura six mois, il s'estoit rencontré avec ledict sieur Martin en Hongrie, lequel le ramena en Polongne, et mesme l'amena avec luy chez le palatin de Lubellin.

Je ne veux obmettre une petite particularité pour monstrer combien la noblesse dudict pays est adonnée à tous honnestes exercices et aux bonnes lettres. C'est que ledict sieur palatin s'enquist avec ledict sieur du Belle fort diligemment des affaires de France, des guerres civiles, delà journée de la Sainct Barthélémy, et du naturel et des vertuz du duc; et après en avoir tant ouy qu'il en demeura satisfaict , il luy demanda dudict sieur evesque fort diligemment, puis luy monstra les livres de Oratore de Ciceron, où il y a une epistre que Paulo Manutio luy escrivit lorsqu'il fut envoyé en Levant pour faire la paix pour toute la chrestienté, et luy dit telles paroles : « Puisque Paulo Manutio , qui est un des premiers hommes de nostre temps pour les bonnes lettres , par la lettre qu'il escrivit audict sieur il y a trente ans, et qui est icy apposée, parle de luy si honorablement, ce grand et honorable tesmoignage

DE CHOISKIN. [1572] gi

nous donne beaucoup d'expectation dudict sieur ambassadeur. Et quanta moy, disoit-il, je désire grandement de l'ouir au jour qu'il fera son oraison à la convocation générale. » Ledict sieur evesque fut fort aise d'entendre dudict du Belle ceste particularité , parce que cela luy fit espérer que ledict palatin, ayant si bonne opinion de luy, la prendroit encore plus grande de celuy pour qui il parloit.

En mesme temps j'arrivai vers ledict seigneur, m'ayant laissé, comme cy-dessus est dict, ledict sieur de Balagny en Polongne pour tenir vive la mémoire du très illustre duc d'Anjou, attendant qu'il vint un ambassadeur : auquel sieur je feis bien entendre par le menu la diversité des opinions qui estoient en la mineure Polongne , et principalement pour le faict de Sainct Barthélémy. C'estoit l'endroit oii l'on apportoit le plus souvent des nouvelles de France; j'entends de celles qu'on forgeoit pour reculer le très illustre duc d'Anjou. Et avec cela, il y a à Cracovie un evesque apellé Didutius (0, homme fort éloquent, affectionné et obligé à l'Empereur, lequel faisoit tout ce qu'il pouvoitpour advancer le fait de l'archiduc Ernest : à cela estoit-il aidé par aucuns gentils-hommes dudict pays qui n'estoient meus d'aucune passion particulière, ni d'autre respect, sinon qu'estimant que ce que l'on disoit dudict sieur duc fust véritable, par conséquent jugeoient qu'il n'estoittel qu'il convenoit àleur nation et à leur pays. Gela donna occasion audict sieur evesque d'y renvoyer encore des responses nouvelles, qu'il fit aux libelles diffamatoires qui peu de jours aupara-

CO Didutius : André Dudith. Il professoit secrètement la religion protestante.

92 [l5'J2] MÉr.I01RES

vant avoient esté publiez; lesquelles responses contentèrent quelques-uns des evangeliques, plusieurs des catholiques, et mesme quelques-uns aussi des ecclésiastiques, qui admonestèrent ledict sieur à continuer, afin qu'au jour de l'élection il n'y eust aucun des électeurs qui fust gaigne' ni préoccupé par fausses calomnies et opinions : et tel estoit l'advis de M. l'archevesque et des evesques de Cujavie et de Cracovie, et de plusieurs abbez.

Et pour autant qu'environ ce temps ledict sieur fut adverty de deux mariages, l'un de la fdle du castellan de Landan, et qu'ils l'avoient semond aux nopces, il print occasion d'y envoyer d'Elbenne pour y tenir sa place, avec des mémoires qui servirent beaucoup; car le palatin de Lansissic, qui est homme d'authorité, s'y trouva, comme aussi hrent un bon nombre de capitaines, castellans et gens de marque. Là fut veu le portraict dudict seigneur duc d'Anjou, qu'il leur avoit envoie expressément. Là furent vues et aussi examinées les responses faictes par ledict sieur evesque contre lesdicts libelles diffamatoires. Toute la compagnie s'en retourna bien informée de tout ce qui pouvoit appartenir à nostre cause.

Bazin, que ledict sieur avoit envoyé aux nopces de la fille du palatin de Wratislavie, ne trouva pas en ceste maison les choses si bien disposées, parce que son fils, qui s'estoit trouvé à la journée de Sainct Barthélémy à Paris, l'avoit par ses advertissemens fort aigry, et ne s'en faut point esbahir; car, outre que ceste nation, comme dessus est dict, déteste reffusion de sang, si ce n'est contre les ennemis déclarez, ledict palatin, qui de soi est de douces mœurs, ne pouvoit

DE cHoisKiN. [iSya] g3

oublier le danger où son filz avoit esté, et toutes fois ne laissa pas de recueillir ledict Bazin fort honnorablement. Le palatin de Posnanie, chef de la maison des Gourka, qui estoit aussi des nopces, ne luy parla pas si gratieusement : peult-estre s'il eust vescu eust-il changé d'opinion, comme feirent plusieurs autres qui nous estoient autant ou plus contraires que luy ; car il estoit homme de fort bon entendement, et rapportoit de beaucoup et à la prud'hommie et au jugement de feu son père, qui fut de son temps un des grands personnages de tout le royaume, et riche de six vingt mil thalers de rente , avec lequel père ledict sieur evescjue avoit contracté si grande et si estroitte amitié que plus grande ne pouvoit-elle estre entre deux frères : de sorte que ces trois enfans, c'est à sçavoir ledict palatin , le comte Andréas, qui a esté icy ambassadeur, et le comte Stanislaus, qui est son dernier frère, bien qu'ils fussent du party contraire au nostre, toutesfois faisoient-ils mention dudict sieur evesque fort honnorablement, monstrant avoir quelque regret de ce qu'ils ne pouvoient continuer avec luy l'amitié qu'avoit esté entre luy et leurdict père. Ledict palatin mourut bientost après le jour desdictes nopces. Lesdicts comtes Andréas et Stanislaus furent au temps de l'élection des Pyastins, c'est-à-dire demandèrent un Pollac. J'ay voulu faire mention de ceste famille des Gourka, parce que elle est grande et en biens et en suite de parens et d'amis.

Il souvint audict sieur qu'il avoit cogneu un jeune gentil-homme à Paris, qui à présent est abbé de Tremasse, principalle abbaye dudict royaume, vers lequel ledict sieur m'envoya , faisant semblant de le faire vi-

q/{. [1^73] MÉMOIRES

siter pour l'aucienne cognoissance qu'ils avoient l'un de l'autre ; lequel me veit et receut avec bien grande démonstration de l'aise qu'il avoit d'entendre nouvelles dudict sieur evesque, et en présence de beaucoup de gentils-hommes de sa parentelle qui estoient venuz faire la feste de Noël avec luy ; il racomptoit comme ledict sieur luy avoit esté bon amy au temps qu'il avoit demouré à Paris, l'avoit apellé souvent en sa maison, et fait offre de le secourir d'argent et autres choses, s'il en eust esté besoing. Fut aussi bien aise d'entendre les particularitez qui concernoient le faict du très illustre duc d'Anjou. Je ne faillis pas aussi de luy monstrer les raisons par lesquelles ledict seigneur duc estoit tel que luy et tous les amateurs de sa patrie pouvoient désirer.

L'abbé de Landan vint aussi visiter ledict sieur, comme aussi firent quelques prieurs de monastères , par le moyen desquels ses discours et ses responses furent envoyées en beaucoup de lieux.

Ces petites particularitez ne m'ont point semblé inutilles pour faire cognoistre que ledict sieur evesque n'obmettoit rien qui peust servir à l'advancement de sa négociation; et peult-estre aussi que les jeunes gens qui seront employez pour le service du Roy, par cest exemple apprendront qu'une négociation ne peut estre bien conduite si l'ambassadeur n'est actif et diligent à inventer tout ce qui luy peut servir.

De tout ceci sembla audict sieur devoir donner advis à Leurs Majestez par le secrétaire du sieur Schumbergt.

[iS^S] La diette avoit esté convoquée au jour des Roys à Warsovie, pour adviser du jour et du lieu où

DE CHOISWIN. [l5'j3] gS

l'eslection se pouvoit faire, et de l'ordre qu'il y faudroit tenir.

Auquel lieu ledict sieur envoya ledict Bazin, d'Elbenne et moi, avec lettres pour tous les seigneurs qui seroient présents : et là trouvasmes le bon François qui estoit de retour de la Russie et de la Podollie, où ledict sieur l'avoit envoyé. C'est un François que nous avons trouvé par-delà , qui s'est monstre fort affectionné au service du Roy; et au contraire, tous les autres François qui estoient habituez audict pays, se monstroient ennemis capitaux de nostre party ; voilà pourquoi ledict sieur evesque donne à celuy dont est faict mention le nom de bon François. Il nous donna expressément charge de veoir tous les ambassadeurs terrestres ( ainsi sont appeliez en ce pays - là les gentilshommes qui sont députez des provinces pour se trouver aux diettes generalles ), lesquels on choisit tousjours personnages de bon entendement, sages, et qui portent librement et sans respect les affaires dudict pays. L'on n'y en prend point qui n'ayt cognoissance des lettres, et qui ne sçache ce qu'il faut pour servir le public, tellement qu'à leur retour, faisant rapport de ce qu'ils ont veu et oiiy, et ce qui a esté faict aux susdictes diettes, ils ont grand crédit et authorité parmi la noblesse. Voilà pourquoi ledict sieur misttousjours peine de faire entendre auxdicts ambassadeurs les raisons qui pouvoient favoriser le très-illustre duc; et nommément en ladicte diette de Warsovie, nous y travaillasmes beaucoup par son commandement.

Et parce qu'avant qu'il nous depechast il avoit esté adverty que les sénateurs avoient délibéré de faire apeller les ambassadeurs pour estre ouis en ladicte

g6 [^^;^] MÉMOIUKS

diette, et prendre par escrit leur diie, et puis les renvoyer aux confins du royaume, estant d'advis que ce seroit assez de présenter à la menue no])lesse ce qui auroit esté recueilly de leur dire; ce que avec grande raison ledict sieur jugeoit que seroit perte de cause pour luy, qui esperoit tousjours d'avoir quelque faveur parmy la noblesse, en prononçant son oraison; il nous donna charge de dire qu'il ne pouvoit estre ouy qu'en plaine assemblée de tous les estats, et que ainsi luy avoit esté expressément commandé par le Roy. Sur cela il y eut beaucoup de brigues; mais il vint bien à propos que les ambassadeurs terrestres furent cause que cela fut interrompu, et firent entendre au sénat qu'ils n'estoient venuz que pour parler du temps et du lieu de l'eslection, et non pour ouyr les ambassadeurs. La raison qui mou voit les sénateurs de vouloir ouyr les ambassadeurs à la première diette, sans attendre la convocation generalle, n'estoit pas sans grande apparence déraison, parce qu'ils ne pouvoient comprendre comme il seroit possible qu'un ambassadeur fust ouy et entendu de cinquante mil personnes ; et voyoient bien le danger qu'il y avoit que l'eslection ne se fist par acclamation et non par voix délibérées et consultées : mais pour l'autre opinion il y avoit une raison fort pertinente, qui estoit que, faisant l'eslection en plaine campagne et assemblée generalle, c'estoit moyen d'empesclier qu'il n'y eust point de brigues, de menées et de corruptions. Gela renions^ trions-nous qui volontiers estions cscoutez, et principallement par les ambassadeurs terrestres. Au contraire, les ambassadeurs de l'Empereur esperoient plus de faveur s'ils estoient ouyâ sans attendre la grande

DE CHOISNIN. [1578] 97

assemblée ; et ceux qui nous defavorisoient publièrent de nouveaux advertissemens contre ledict seigneur duc d'An) ou, qui furent envoyés audict sieur en grande diligence , et ausquels il respondit avant la fin de ladicte diette. Et advint que sadicte response donna tant de contentement à ceux qui par passion estoient mal affectez, que chacun en voulut avoir, et en moins de huict jours en fut faict plus de mil exemplaires, et fut incontinent traduite en langage pollac, et envoyée par tous les endroits du royaume.

Les seigneurs se trouvèrent grandement troublez de ce que les Lithuans n'estoient venuz à ladicte diette comme ils avoient promis, et, qui plus est, de ce que lesdicts Lithuans avoient escrit au Moscovite que de leur part n'accepteroient autre que luy. Ccst advertîssement fut cause que ces Pollacs, recognoissans le danger de la division , ne pensoient qu'à se réunir et se joindre ensemble; et comme ils estoient assemblez pour délibérer de ce qu'ils dévoient faire sur ce faict, arrivèrent quatre ambassadeurs dudict pays pour s'excuser de ce que les autres n'avoient peu venir à cause du mauvais temps, et qu'ils n'avoient osé abandonner leurs maisons, estant le Moscovite en armes. Et interrogez s'il estoit vrai qu'ils eussent faict quelque promesse au Moscovite, avouèrent que ladicte lettre avoit esté escrite du consentement de la pluspart d'entr'eux, pour garder que le Moscovite, qui estoit sur la frontière, ne les vint assaillir; mais la vérité estoit telle qu'il n'y avoit homme d'entr'eux qui ne voulust plustost mourir que de consentir que ces deux pays de Polongne et de Lithuanie fussent divisez. Geste assurance osta de peine les sénateurs, et plus facillement 38. , 7

q8 [^^7^] MÉMOIRES

peurent délibérer et résoudre du jour et du temps de l'eslection. Les uns vouloient que ce fust à Lubellin (0 pour estre plus près de Lithuanie ; autres vouloient que ce fustàWarsovie. Quant est au jour, les uns vouloient que ce fust à la Saint Jehan, et que cependant l'on s'occupast à la correction des loix et des statuts. Enfin il fust arresté que ce seroit au 5 d'avril, à Warsovie.

L'article du lieu fut grandement en nostre faveur, parce que la noblesse de Mazovie, qui n'est pas moindre de trente ou quarante mil gentils-hommes, monstroit de vouloir plustost favoriser nostre party que nul des autres, et qui pouvoit avec grande commodité venir à ladicte diette, et s'en retourner quand bon leur sembleroit.

En ladicte diette arriva un trouble qui eust esté fort mal-aisé d'amortir, si promptement n'y eust esté pourveu : c'est que les ambassadeurs de Lithuanie dirent que quelques sieurs pollacs tenoient le party du roy de France, etavoient esté corrumpuz moyennant cent mil escuz que l'ambassadeur leur avoitdepartiz. Laski respondit à cela que, quant à luy, il n'en avoit point prins, et que quand on luy en bailleroit ce ne seroit point pour vendre sa voix ; et bien que, pour les services que son père avoit faicts à la couronne de France, il ne pourroit estre blasmé s'il en prenoit recompense, toutesfois il n'en avoit point prins, ny pensé d'en prendre. Sandomyre vouloit qu'on nommast ceux qui avoient prins argent, et remonstra que c'estoit mal faict d'accuser en termes généraux une telle compagnie. Le palatin de Cracovye remonstra là-dessus que cest advertissement n'estoit point à mespriser, et

(') Lubellin : Lubliu.

DE cHoisKiiv. [i5^3] gg

qu'il falloit diligemment rechercher s'il estoit vray qu'il y eust de la corruption , ou par promesse ou par argent, et accompaigna ces parolles d'autres qu'il sembla audict palatin de Sandomyr qu'il le voulust taxer, tant parce qu'il n'y a pas grande amitié entr'eux deux qu'aussi qu'il avoit porté nostre party assez ouvertement j ce qui fut cause qu'il se picqua tant plus facillement, et respondit en telle sorte et avec telle aigreur, que ledict de Cracovye s'en aigrit aussi de son costé. Je ne sçay pas au vrai quelles parolles il y eut davantage, mais je scay bien qu'ils furent prests de mettre la main aux armes. Sandomyre se mist d'un costé, Cracovye de l'autre; leurs parens et amis firent le semblable. Le palatin de Brechstan, homme sage et vertueux , et amateur de paix , interrompit ce différend, et fut cause que tout cela s'appointa et passa doucement. Et sur ce propos je suis contraint de dire que ceux qui avoient donné cest advis aux Lithuans, estoient bien impudens de controuver calomnie si peu apparente que celle-là; car l'on sçait bien que ledict sieur evesque estoit arrivé en Polongne comme à la desrobée, avec trois meschans coches où il n'eust sceu porter quatre mil escuz ; et d'en prendre chez les marchands l'on sçait bien que pour lors il n'y avoit marchand qui sceut fournir dix mil escuz en trois mois. Et puis c'estoit chose qui ne se pouvoit faire que au veu et au sceu de tout le monde. Aussi fut ladicte calomnie rejettée pour sottement controuvée. Les Lithuans , qui ne sçavoient pas comme ledict sieur estoit venu, recogneurent qu'ils avoient esté grandement deceus , et mesme le palatin de Cracovye en son dire n'eut jamais opinion qu'il y eust homme corrompu

lOO [1573] MÉMOIRES

par argent ny par promesses. Et ne tendoit son propos, sinon à faire que ceste affaire de si grande importance fust conduite avec telle prudence qu'on ne peust prendre occasion de taxer ny soupçonner aucun d'entr'eux.

En ladicte diette survint un acte mémorable, qui est qu'un jeune Allemand qui se disoit serviteur et négociateur pour le roy de Suéde avant l'arrivée des ambassadeurs dudict seigneur Roy, je ne sçay s'il estoit poussé de luy-mesme ou d'autres , tant y a qu'il avoit falsifié des lettres au nom dudict seigneur roy et roy ne de Suéde, qu'il avoit luy-mesme forgées, et nommément en présenta à l'Infante 5 laquelle dame n'estant pas contente des praticques du Roy son beau-frere, pour des raisons qu'un chacun peult considérer, lisant ladicte lettre, et jettant l'œil sur la soubz-scription, descouvrit la faulseté, parce que le nom de Catherine y estoit escrit par un C. , et la Roy ne a tous jours accoustumé de l'escrire par K. Ceste descouverte fut communiquée à quelques-uns des principaux seigneurs par le grand capitaine de la Mazovie, serviteur de ladicte Infante. Le négociateur, prins et convaincu de la faulseté, fut mis en prison avec si estroite garde qu'il ne pouvoit parler à personne. Le jour après , comme on le vouloit ouir pour estre plus amplement examiné, l'on trouva qu'il s'estoit pendu et estranglé, l)ien qu'il eust les piedz et les mains liées : qui a donné argument à tout le monde de croire que quelqu'un qui mesme avoit esté deceu par luy, avoit moyenne de le faire mourir secrètement. Le corps fut trainé par toute la ville, avec proclamation que c'estoit un qui faulsement avoit prins la qualité d'am-

DE CHOISNIN. [1578] lOI

bassadeur de Suéde, et en avoit falsifié des letires.

En ce mesme tems arriva le doyen de Die fort à propos, qui rapporta audict sieur evesque response de tout ce dont il l'avoit chargé ; de quoi il advertit les principaux de ses amis en ladicte diette, qui en furent confirmez et fortifiez en leur opinion.

Il rapporta des lettres que ledict sieur avoit désirées, et singulièrement des lettres latines pour quelques seigneurs (ce qui le feit penser que M. de Pibrac y avoit mis la main); lesquelles ledict sieur nous envoya pour les présenter en diligence audict Warsovie avant que la diette fust achevée, et furent fort volontiers receuës.

M. l'abbé de L'Isle estoit jà arrivé audict Connin sur la fin de ladicte diette , lequel , comme dessus a esté dict, fust envoyé sur ce que le Roy avoit entendu que ledict sieur evesque estoit retenu prisonnier à Francfort, et depuis emmené par les rheistres, et qu'on ne sçavoit si on luy avoit coupé la gorge, ou emmené prisonnier en quelque lieu. Sur cest advertissement le Roy, faisant l'acte d'un bon maistre, avoit despesché en Allemaigne un messager lorrain, apellé Bar, qui promettoit sur sa vie de le trouver ou mort ou vif, et d'en rapporter des nouvelles : et luy furent baillées lettres de Sa Majesté, adressantes à messieurs de Francfort, et à tous les princes dudict pays. Cependant, afin que la noblesse de Polongne fust advertie de ce que ledict sieur evesque avoit charge de leur apporter, Sadicte Majesté s'advisa d'y envoyer ledict abbé de L'Isle; mais si ledict sieur evesque eust esté perdu, il fust venu mal à propos, car ledict sieur abbé de L'Isle y arriva fort tard, et demeura trois mois en

I02 [ï^7^] MÉMOIRES

voyage, parce qu'on iuy fit prendre le cliemin de Venise ; mais comme Leurs Majestez furent adverties par ledict doyen de Die que ledict sieur evesque estoit arrivé audict pays de Polongne, ils adviserent de ne Iuy donner point de compagnon, si ce n'estoit que luymesrae en demandast, et despesclierent un courrier à Venise pour rappeller ledict sieur abbé, pensans qu'il ne seroit encore bougé de là, et mandèrent à M. le président du Ferrier (0 que si d'aventure il estoit party, d'envoyer après Iuy, ce qu'il feit; mais ledict courrier n'arriva en Polongne que dix ou douze jours après la venue dudict sieur abbé de L'Isle , lequel, se voyant levocqué, demanda conseil audict sieur evesque s'il devoit s'en retourner ou demourer. Et bien qu'il feist semblant de désirer s'en retourner, toutesfois l'on voyoit bien qu'il avoit grand regret d'avoir tant prins de peine pour ne faire qu'aller et revenir, et mesme qu'il perdroit l'occasion de voir ce qui n'avoit esté veu de nostre temps. Ledict sieur evesque, qui de longue main l'avoit aimé, et l'estimoit fort sage et digne d'une bonne charge, Iuy conseilla de demourer, et Iuy promist que Sa Majesté ne le trouveroit point mauvais.

J'ay voulu toucher ceste particularité pour faire cognoistre que ledict sieur evesque, qui jà estoit si avant en la négociation, et qui tenoit la bonne issue pour certaine (ainsi qu'il l'escrivit en ces mesmes jours, le 24 janvier, par Bar, lorrain, et par le porte-manteau de la Royne), bien doncques qu'il eust Iuy seul

('■) Du Ferrier. Il cloit alors ambassadeur do France à Tenise. Voyez sur lui la note de la page ^5 (édition de 1789) des Mémoires de de Thou.

DE CHOISPflN. [1573] lo3

porte la peine et le hazaid, et que ce qui restoit ne pouvoitestre faict que par luy , qui estoit l'oraison qu'il falloit faire à la convocation générale, toutesfois il voulut par sa courtoisie faire part de l'honneur qu'il pensoit acquérir audict sieur abbë de L'Isle, et luy ouys dire souvent qu'il avoit esté fort aise de sa venue, parce qu'il luy seml:)loit que estans les ambassadeurs de l'Empereur deux, et les amjjassadeurs de Suéde quatre, le Roy en pouvoit avoir aussi en pareil nombre.

La diette rompue, nous retournasmes par devers ledict sieur evesque pour lui rendre compte de tout ce que nous avions apprins : qui estoit que la noblesse de la Mazovie, après avoir bien et sagement examiné toutes les raisons qu'on pouvoit desduire et alléguer pour tous les compétiteurs, monstroit jusques à ce jour-là incliner plus à nostre party qu'à nul des autres. En la Russie, celuy à qui ledict sieur avoit donné le nom de bon François, avoit apporté et semé parmi la noblesse la copie de la lettre dudict sieur, de ses discours et de ses responses , et avoit si bien prouffité,que la pluspartde la noblesse s'estoit persuadée que nostre party estoit le plus avantageux pour le bien de leur pays. Mais il fault notter que tous ceux qui en ce temps-là se declaroient pour nous, qui estoient en grand nombre, tant audict pays qu'en tout le demourant dudict royaume, adjoustoient tousjours ceste condition, qu'ils reservoient leur dernier mot au temps qu'ils auroient ouy les autres ambassadeurs.

En ladicte diette furent desputez l'evesque de Posnanie, et, ce me semble, l'evesque de Cracovie, pour aller trouver les ambassadeurs de l'Empereur, pour

les admonnester de nouveau de se contenir au lieu qu'on leur bailloit pour leur séjour, et leur faire quelque querimonie de ce qu'estoit passé ; lesquels ambassadeurs receurent lesdicts seigneurs evesques avec grand honneur ; receurent aussi fort volontiers le gentil-homme qui leur fut baillé pour leur assister; et enfin la response qu'ils firent fut fort sage , gracieuse et modeste, à ce que ledict sieur evesque de Posnanie escrivit à beaucoup de seigneurs ; et depuis j'ay veu la lettre.

L'on n'envoya personne vers ledict sieur evesque, parce que aussi n'y avoit-il rien de quoy se plaindre de luy ; car en trois mois qu'il avoit jà demeuré à Connin, il n'en estoit jamais sorty pour ne donner occasion de se plaindre de luy; joint aussi que M, le palatin de Brestan, qui faisoit sa demeure audict lieu, pouvoit assez satisfaire à telle manière d'offices; et cela fut cause, comme je crois, qu'on ne luy envoyapoint de gentil-homme pour luy faire compagnie. En cet endroit les ambassadeurs de l'Empereur estoient plus honorez, mais ledict sieur evesque estoit plus favorisé, d'autant que c'estoit une grande commodité qu'il n'y eust personne de la part du sénat qui prinst garde sur ses actions. Bien luy escrivit-on une lettre, que s'il vouloit se retirer à Posnanie, où la peste avoit du tout cessé, il y seroit bien receu et mieux traicté qu'à Connin.

Sur ceste nouvelle et autres particularitez qu'il n'est besoing d'esci'ire, ledict sieur despescha Bar, et depuis le porte-manteau de la Royne, comme dessus a esté dit, et escrivit à Leurs Majestez qu'il esperoit et tenoit pour certain avoir bonne issue de sa négocia-

DE CHOISKIN. [l5'j3] lo5

tion, comme se tenant asseuré que les autres ambassadeurs n'apporteroient rien qui peust reculer le trèsillustre duc depuis esleu.

Peu de jours après lesdictes despesches faictes, il survint une mauvaise nouvelle qui donna beaucoup à penser audict sieur : c'est qu'un seigneur de qui il pouvoit espérer le plus , avoit escript des lettres en la grande Polongne en faveur de Rozambergt (0, l'un des ambassadeurs de l'Empereur, et admonestoit ses amis que celuy-là seroit tel roy qu'on le pouvoit desir erj car, outre qu'il estoit de Boesme, et que son langage n'estoit gueres différent du pollac, il estoit gentil-homme sage, modeste, gracieux et riche. Geste nouvelle ouverture, bien qu'elle fust faicte par ledict seigneur, homme de^rand jugement et authoritë, et que l'on estimoit du tout nostre, fut rejette'e. Et quant audict sieur evesque, il ne faillit pas à faire entendre que ce seroit griefvement offencer l'Empereur, si, en lieu de prendre son fllz, oneslisoit un de ses serviteurs. Il remonstra aussi que si les gentils-hommes pollacs eslisoient un prince estranger , ou un d'entre euxmesmes, ils n'en pourroient estre aucunement blasmez; mais de prendre un gentil-homme estranger, cela seroit mettre tout le monde à deviner pour trouver la raison qui les auroit pu mouvoir. Et de faict , quelques-uns eurent de ce temps-là opinion que ledict seigneur pollac avoit faict ceste ouverture, sçachant bien qu'elle ne seroit pas receue.

Or ledict sieur evesque, pour ne rien mespriser qui peust nous reculer, envoya Bazin en la mineure Po-

(0 Hozambergt : Guillaume Ursiii de Rozamberg , grand burgrave de Bohême , chef de l'ambassade de l'Empereur.

longue vers les seigneurs qu'il estimoit estre les plus capables de ses raisons; capables, dis-je, non pour entendement ny pour jugement, car il est certain qu'il y en avoit qui (iontrarioient grandement ànostreparty, qui toutesfois estoient grands personnages en grande prudence et bon jugement, et en singulière affection envers leur patrie. Quand je dis doncques capables, j'entends ceux qui jà s'estoient esclaircis et asseurez que la pluspart de ce qu'avoit esté çscrit contre le trèsillustre duc estoit faulsement controuvë. Si est-ce que ceux-là mesme après le retour de ladicte diette de Warsovie avoient esté fort combattuz. Et en trouva ledict Bazin quelques-uns du tout, ou peu s'en falloit, aliénez de nous. Ledict sieur l'avoir garny de si bons et amples mémoires, que, ayant la parole fort bonne et l'esprit vif, il ne demeura court en response; et prouffita tellement son voyage, que non seulement il confirma les uns en leur première opinion, mais par sa diligence feit que les autres recogneurent la vérité de ce dont ils avoient esté auparavant mal informez. En ce voyage il visita messieurs les palatins de Sandomyr, de Podolie, Cracovie, castellan de Sandomyr, et plusieurs seigneurs dudict pays; tellement que si ledict sieur evesque l'a singulièrement recommandé il en a grand raison; car il s'est trouvé souvent en des lieux où il a failly respondre à des choses qui n'estoient pas contenues en sesdicts mémoires; et toutesfois il y respondoit aussi heureusement qu'il estoit possible, monstrant en cela la dextérité de son esprit, qui en peu de temps avoit compris tout ce que ledict sieur evesque avoit en son cœur.

Pendant que ledict Bazin estoit en la mineure Po-

DE crroispriN. [i573] 107

longne, ledict sieur envoya le doyen de Die vers monseigneur le cardinal Commendon (0, pour le visiter de sa part, ce qu'il n'avoit pas tant différé sans quelque bonne causej car, encore que ledict cardinal fust là de la part de nostre Sainct Père, qui desiroit également, ou ledict archiduc Ernest, ou ledict seigneur duc d'Anjou , et ne luy en challoit pourveu qu'un catholique fustesleu, toutesfois ledict sieur evesque consideroit que ledict cardinal avoit esté \h long temps avant sa venue en Polongne, et qu'il estoit impossible que pour son affection il ne fust enclin à favoriser l'Empereur, pour n'avoir point esté recherché d'autre, et aussi qu'il lui estoit particulièrement obligé.

Un autre point y avoit-il , qui estoit de grande importance : c'est que noz adversaires faisoient semer le bruict que le Pape vouloit essayer par toutes façons de mettre ledict seigneur duc d'Anjou en Polongne , pour exterminer tous les evangeliques : et de faict, il y en avoit un bon nombre qui prestoient foy à tels advertissemens. Je ne puis sur ce passer une particularité qui est digne d'une risée : c'est que d'Allemaigne en Polongne fust apportée une lettre fausse et sottement controuvée , escrite au nom de monseigneur le

(») Le cardinal Commendon. Jean-François Commendon, né à Venise en 1524. Ayant été chargé par le pape Jules m de concerter avec Marie, reine d'Angleterre, la réconciliation de ce royaume avecle Saint- Siège, il réussit parfaitement, et fut à son retour nommé évêque de Zante. Il fut depuis chargé de missions très -importantes, et devint en i564 nonce en Pologne, où il fit accepter le concile de Trente, ce qui lui procura le chapeau de cardinal. Il mourut à Padoue en i584t après avoir pu aspirer au souverain pontificat. Sa vie fut écrite en latin par Antoine-Marie Gratiani, et dans la suite traduite en français par Fléchie r.

io8 [ï573] MÉMOIRES

cardinal de Lorraine, et adressante audict sieur evesque : le contenu de ladicte lettre estoit que ledict seigneur cardinal l'admonestoit de soigneusement et diligemment négocier pour le très illustre duc d'Anjou , et que nostre Sainct Père le feroit bienrescompenser, outre que ce luy seroit une grande gloire que par sa diligence le royaume de Polongne fust pourveu d'un si bon roy qui rameneroit à la religion catholique, les uns par amour, et les autres par force; et s'il estoit besoing, on rameneroit une journée de Sainct Barthélémy : il y avoit aussi beaucoup d'autres telles inepties qui ne méritent estre mentionnées. Ladicte lettre fut publiée par l'Allemaigne , et mesme les princes la receurent et estimèrent estre verilal^le. Et de ce fut adverti ledict sieur evesque par un sçavant homme , lecteur en philosophie en une des principales villes dudict pays , et qui estoit deceu comme les autres , et qui n'eust pas deviné qu'une telle imposture eust esté si sottement controuvée; mais ledict sieur y feit telle response que la calomnie fut descouverte et cogneue. Toutes ces considérations meurent ledict sieur evesque à se gouverner en telle sorte comme s'il n'eust point sceu que ledict cardinal Commendon fust en Polongne, et se tenoit asseuré qu'estant homme de bon entendement, comme il est, il comprendroit de soymesme que ledict sieur n'avoit pas laissé de le faire visiter sans bonne et juste cause. Et de faict, quand ledict doyen luy apporta ladicte lettre, il la receut fort gracieusement, en donnant tel et si honorable tesmoignage dudict sieur , que certainement il recognut luy en estre grandement obligé. Et entre autres choses dist audict doyen que depuis long temps il cognoissoit

DE CHOISNIN. [1573] lOQ

ledict sieur evesque,qui avoit vingt ans de négociation plus que luy ; et pour avoir esté employé en choses grandes et difficiles , il estoit certain qu'il entendoit fort bien le mestier d'ambassadeur, et qu'il s'asseuroit bien que les ambassadeurs de l'Empereur ne seroient pas sans party ; toutesfois qu'il voyoit le party de l'Empereur fortifié de longue main, et mesme que la Lithuanie estoit toute à sa dévotion, et une grande partie de la Polongne ; si bien qu'il pensoit que nous serions les plus foibles.Toutesfois il fut trompé comme beaucoup d'autres.

En mesme temps l'on fit courir le bruict que le Roy avoit fait entendre à l'Empereur que s'il eustsceu qu'il eust prétendu audict royaume, il ne luy eust voulu , pour rien que soit, donner aucun empeschement; que ce qu'il en avoit faict avoit esté à l'importune sollicitation de l'evesque de Valence , lequel il promettoit revocquer, et luy faire cognoistre qu'il n'estoit contant de luy. Geste nouvelle espandu^ en plusieurs endroicts, quelques bons personnages envoyèrent devers ledict sieur pour en sçavoir la vérité, et singulièrement M. le palatin de Lubellin, lequel j'allai incontinent visiter, et luy porter la response que faisoit ledict sieur evesque , qui estoit que bientost esperoit-il faire cognoistre à tels controuveurs de nouvelles qu'il n'estoit pas revocqué.

Ledict sieur de Valence, comme dessus a esté dit, n'avoit point voulu aller à Posnanie , pour ne perdre la commodité qu'il avoit d'envoyer vers ses amis, et recevoir aussi sans aucun respect ceux qui le vouloicnt venir veoir , et aussi que mal volontiers vouloit-il perdre la compaignie de M. le palatin de Brechstan.

ÏIO [1^73] MÉMOIRES

Mais le sieur abbe' de L'Jsle, ne pouvant porter l'incommodité des logis, s'y en alla, où il fut jusques à ce ([u'il s'en fallust aller à la convocation generalle.

Et peu de jours après, qui fust le premier jour de mars, qui est un mois avant la convocation generalle, arriva le sieur de Lanssac, lequel leRoy avoitdespesché pour apporter un discours de tout ce qu'estoit advenu à la journée de Sainct Barthélémy, et faire entendre au sénat et à toute la noblesse le contraire de ce qui avoitesté dit contre Sa Majesté et dudict seigneur duc d'Anjou. Geste despesclie avoit esté faicte par l'advis et à la très-instante prière dudict sieur evesque. Je dy parce qu'il pensoit qu'elle pourroit prouffiter : et aussi avoit-il demandé ledit sieur de Lanssac et nommé expressément, et par deux fois supplia le Roy de ne luy en donner point d'autre. Il le demanda pour les raisons cy-dessus couchées , et aussy que ledict de Lanssac estoit serviteur domesticque de monseigneur le duc d'Anjou ; et puisque c'estoit l'affaire dudict seigneur duc , il desiroit avoir quelqu'un des siens qui peust quelque jour tesmoigner et de sa peine et de sa diligence. J'adjouste le tiers point, qui est que, pour l'opinion qu'il avoit qu'il n'y eust homme en France qui l'aimast tant que ledict sieur de Lanssac , il le voulut préférer à ses neveux, l'evesque de Loudon, et baron de Montesquiou , qui sont personnages , comme tout le monde sçait , dignes d'une grande charge : et en cela monstra combien il estoit esloigné de toute ambition; car luy, qui pouvoit retenir toute la gloire et pour luy et pour ceux de sa maison , la voulut communiquer à ceux qui ne luy estoient rien .

Ledict sieur de Lanssac, comme dessus a esté dict,

DE CHOISNIN. [iSyS] III

arriva à Posnanie un mois avant le jour de la convocation generalle pour l'eslection, oix il fust arresté prisonnierenson logis, elle semblable fut faitde M. l'abbé de L'Isle. L'excuse du vice-capitaine estoit que ledict sieur de Lanssac ne luy avoit point fait signifier sa venue, ny fait entendre qu'il fust envoyé par le Roy, et que luy et ses gens estoient vestuz à l'allemande; de sorte qu'il sembloit, à leur dire, que ledict sieur de Lanssac eust esté plutost pris pour Allemand que pour François, et aussi qu'on n'avoifpas encores entendu qu'il y eust autre ambassadeur que ledict sieur de Valence.

Il advint par bonheur qu'en ce mesme temps l'on tenoit une diette particulière pour la grande Polongne, où. ledict sieur evesque envoj^i et en escrivit aux principaux : et fust ledict vice-capitaine blasmé d'en avoir usé si rigoureusement; et furent députez deux d'entr'eux pour aller audict lieu de Posnanie pour faire délivrer lesdicts sieurs de L'Isle et de Lanssac, et leur en faire excuse au nom de toute la compaignie.

Incontinent qu'il fut délivré, il s'en vint à Connin trouver ledict sieur; et, après avoir veu sa despesche, ils arresterent ensemble de ne s'en servir point, parce qu'il n'en estoit pas besoing ; et quant à sa personne, il le pria de vouloir attendre l'eslection, puisque l'on estoit à la veille ; et, outre que ledict sieur esperoit de luy bailler moyen de faire service au Roy, il auroit cest honneur d'avoir esté employé en la négociation la plus grande qui fust esté il y a deux mil ans. A quoy il consentit très-volontiers, et advoua, comme il a confessé par plusieurs fois depuis, qu'il estoit plus

' obligé après son père audict sieur evesque qu'à tous les hommes vivans; car, outre qu'il l'avoit nommé et demandé, il luy faisoit part d'une entreprinse si importante et si glorieuse. Et de ce jour là, ledict sieur evesque luy communiqua tout ce qui s'estoit passé, et l'espérance qu'il avoit du bon succez,afRn qu'en sa première lettre il s'en fist honneur, et puis tesmoigner, comme font plusieurs autres, que ledict sieur evesque monstra plus de privauté et d'amitié audict sieur de Lanssac qu'il n'eust fait à ses propres neveux.

Il le pria d'aller visiter M. le palatin Laski, qui estoit à trois lieues de là, et à son retour il l'emmena veoir le sieur Ostrorogt, qui est un très-digne personnage, et a espousé une damoiselle dont sa grand-mere estoit de ce royaume, du pays de Bourbonnois, et de la maison de Masselargues, laquelle avoit esté amenée par une fille de Candalle, qui fut royne d'Hongrie.

Aussi furent veoir un gentil-homme qui est à deux lieues de Connin, appelle le sieur Grugeski , parent de l'evesque de Posnanie : il a un nombre d'enfans qui jà sont exercitez aux armes ; et ainsi passèrent lesdicts sieurs le mois de mars sans bouger plus dudict lieu de Connin.

Le sieur de Balagny, trois ou quatre jours avant la venue dudict sieur de Lanssac, estoit arrivé audict Connin, sortant d'une maladie qui l'avoit tenu un mois entier dans Cracovie ; lequel Leurs Maj estez avoient renvoyé en Polongne pour leur faire service en ce que ledict sieur evesque luy comraanderoit. Et de fait, approciiant la feste de Pasques, après qu'il fut bien fortifié, ledict sieur l'envoya visiter M. le mareschal Oppalinski, qu'il trouva accompaigné de quatre

DE CHOISKIN. [l5;3] - Il3

castellans et plusieurs gentils-hommes. Et comme c'est un personnage d'honneur et des plus sages que j'aye cogneu, il est à croire qu'il print plaisir à la jeunesse et à la dextérité dudict sieur de Balagny ; car il se descouvrit plus privement avec luy qu'il n'avoit faict avec les autres que ledict sieur evesque luy avoit envoyez, et print patience d'ouir un discours qu'il luy fit de tout ce qu'on pouvoit espérer ou craindre de tous les compétiteurs. La response dudict seigneur Oppalinski fut qu'il esperoit veoir ledict sieur evesque dans dix jours à la convocation generalle, qu'il esperoit aussi de l'ouir le jour qu'il luy seroit permis de prononcer son oraison; qu'il seroit fort aise que les raisons dudict sieur evesque fussent telles que tout le monde les tiouvast bonnes, comme certainement il les estimoit telles jusques à ce que du dire des autres ambassadeurs il pourroit tirer le contraire.

Avant que je sorte de Connin, je veux toucher une particularité qui servira peut-estre à instruire les gentils-hommes françois qui vont en estrange pays : c'est que ledict sieur evesque a demouré six mois audict Connin, portant beaucoup d'incommoditez pour la pauvreté du lieu, et en eust porté davantage sans l'assistance de M. le palatin de Brechstan, à qui ledict sieur evesque s'est grandement obligé : et ne tenoit qu'en luy qu'il n'allast à Posnanie, comme dessus a esté dit. Ce que je veux dire , c'est que ledict sieur un jour se promenant sur un pont qu'il y a, assez long, quatre ivrongnes revenans du marché, gentilshommes de pauvre et basse qualité, coururent après ledict sieur, le braqmart au poing, criant France , fils de putain, et s'approchant, donnèrent un coup de 38. 8

Il4 [^^7^] MÉMOIRES

poing à un gentil-homme appelle La Brosse, qui estoit sur le devant du coche dudict sieur, et puis un autre voulust faire semblant de le frapper sur la teste. Ledict sieur estoit mal accompaigné, parce que c'estoit sur la porte de la ville, mais si avoit-il deux hommes qui voulurent mettre la main à l'espée, ce qu'il empeschaj car il craignoit que, venant aux mains , tous ces pauvres yvrongnes fussent tuez, qui eust este un vray moyen pour faire lever la commune. Et ledict sieur, parlant avec eux sa langue en riant , approcha d'une maison qui estoit sur le bord du pont ; et pour ce qu'il y avoit des gens là dedans, ces fols prindrentleur chemin vers leurs maisons, avec de grandes menasses qu'ils faisoient. Mais huit jours après ils envoyèrent devers ledict sieur le prier de leur pardonner, faisant offre qu'ils viendroient en plaine place , le genoil à terre, luy demander pardon. Ils obtinrent de luy facillement tout ce qu'ils voulurent, car il ne cherchoit par tous moyens que de gaigner le cœur de la noblesse j mais il advint qu'un gentil-homme appelle Latalski, homme de bonne ma ison,racompta ce faict aux seigneurs de la grande Polongne qui estoient assemblez pour faire une diette; auquel ils donnèrent charge de venir pardevers ledict sieur, pour luy dire que ce n'estoit pas à luy à pardonner une injure publicque comme celle-là, et que, pour sa modestie, ils ne vouloient point enfraindre leurs loix et coustumesj et décrétèrent prinse de corps contre les malfacteurs, et, à faute de les pouvoir prendre, seroient adjournez à comparoistre en personne en la convocation generalle, où ils furent amenez prisonniers, et furent en trèsgrand danger de leur vie. Ledict sieur evesque fut

DE CHOISJVIN. [1573] Il 5

très-instamment prié par beaucoup de gentilshommes de les demander au sénat, puisqu'ainsi estoit qu'il ne s'envouloitressentirpour son particulier; mais lesdicts seigneurs le firent prier une fois pour toutes de n'en parler plus : et toutesfois, voulant en toute manière gratiffier ceux qui l'avoient prié pour eulx, il trouva un autre remède, qui fut tel, qu'il fit une certification que tels et tels prisonniers n'estoient pas ceux qui l'avoient assailly, et ainsi, sur son tesmoignage, furent délivrez avec le grand contantement de plusieurs, qui publièrent par toutes les compaignies la courtoisie que ledict sieur leur avoit faicte.

Il ne restoit audict sieur, sinon mettre la main au dernier acte, et qui devoit couronner tous les autres : c'estoit l'oraison qu'il devoit faire et prononcer devant toute la noblesse, de laquelle dependoit le bien ou le mal de sa négociation; caj-, comme dessus a esté touché, ceste noblesse a usé d'une si grande sincérité et foi envers leur patrie, que si bien il pensoit en avoir gaigné la plus grand part avant que de venir à la diette, toutesfois estoit-il bien adverty qu'ils se reservoient tousjours à vouloir escouter les autres ambassadeurs, pour asseoir certain jugement sur l'eslection qu'ils dévoient faire. Et à ce propos ai-je bien souvent ouy dire audict sieur qu'en Testât populaire les orateurs ont grand avantage, entre lesquels celuy qui mieux harangue et qui plus enrichist son oraison de raisons pertinentes, ameine le cœur des auditeurs au point qu'il désire. J'appelle estât populaire la Polongne, non pas que le peuple y ait aucune part, mais parce qu'en la Polongne tout gentil-homme en l'eslection du roy y a aussi bonne part que le plus grand du sénat.

Il6 [^57'^] MÉMOIRES

Esperoit donc ledict sieur que ses raisons bien dictes et bien entendues, comme il esperoit de les faire entendre , seroient volontiers receuës et embrassées de tous les auditeurs; mais en cela voyoit-il une grande difficulté, c'est que les ambassadeurs de l'Empereur dévoient faire leur oraison en langue Jjoesme, qui est prochaine de celle des Pollacs, et ainsi seroient entenduz d'un chacun. Ledict sieur evesque ne la pouvoit faire qu'en latin ; et bien qu'une grande partie des gentils-hommes de ce pays-là parlent et entendent ledict langaige, si est-ce que de ceux-là mesme il s'en fust trouvé qui n'eussent pas bien comprins le (il et le but de ladicte oraison. Et quant à ceux qui ne parloient point lalin, dont y en avoit une grande partie, ils eussent esté contraints de s'en rapporter au dire des autres, et peult-estre fussent-ils tombez es mains de mauvais truchemens. Geste considération mettoit en o-rand peine ledict sieur. Enfin il se résolut à deux choses qui luy servirent de beaucoup : la première fut de faire traduire son oraison à quelque bon et sçavant personnage qui eust la cognoissance des deux langues poUacque et latine; l'autre fut de faire imprimer ladicte oraison en deux langues, pour en distribuer en grand nombre parmy la noblesse, et par ce moyen auroit-il grand avantaige sur les autres ambassadeurs qui ne faisoient estât que de bailler trente-deux exemplaires de leur oraison escripfz à la main. Une difllculté restoit, qui estoit de trouver homme de qui l'on se peust fier pour la traduire, d'en tiouver aussi un autre qui la feist imprimer avec tel soing et diligence que personne n'en eust cognoissance. Pour le premier, M. Solikoski print volontiers charge de la tra-

DE choism:v. [iS^S] 117

duire, et s'en acquitta fort dignement, comme il est parfait orateur en sa langue; et pour le second, ledict sieur me fit cest honneur de me choisir et de m'envoyer, parce qu'a\'ant hanté l'Université' de Paris, je sçavois bien que j'avois moyen de mettre le jour en œuvre les imprimeurs, et de retirer la nuict ce qu'ils avoient faict, et aussi que j'avois esté souvent à Cracovie , où j'avois contracté amitié avec des gens qui me pouvoient aider en cela. Or estant ainsi despesché, je prins mon chemin vers iedict Solikoski , qui me despescha en six jours. De là m'en allai à Cracovie, et usay de telle dihgence, qu'en huict jours j'eus quinze cens exemplaires imprimez aux deux langues ( et fut le tout conduit si secrètement que personne n'en entendit jamais rien), lesquels je portay audict sieur à Warsovie , comme sera dict cyaprès.

Cependant Iedict sieui' evesque ne perdoit pas temps, car il feit response a un libelle diffamatoire, le plus fol qui fut jamais inventé; il feit aussi un nouveau discours. Tous lesdicts deux traittez furent mis en pollac par Iedict Solikoski, et envoyez par tous les endroicts du royaume.

Jusques icy, qui est le temps du partement dudict sieur pour aller à la convocation générale, je puis dire Iedict sieur n'avoir esté secouru ni conforté d'homme vivant, que de la peine de ses serviteurs qu'il a employez , et de Solikoski , à qui il a confessé devoir beaucoup , comme il a tesmoigné au roy de Polongne; tellement que Iedict sieur a porté luy seul le faix l'espace de six mois. Il a escript en latin dix rames de papier : chose qu'il avoit discontinué de faire, il y »

Il8 [1^73] MÉMOIRES

quarante ans, et par conséquent ce luy a esté une peine insupportable.

Ledict sieur evesque, accompaigné de M. l'abbé de L'Isle etde M. de Lanssac, arriva àWarsovie le 3 d'avril, et d'entrée furent en grande controverse avec l'ambassadeur d'Espaigne, qui vouloit avoir le premier lieu après les ambassadeurs de l'Empereur. Ledict sieur maintenoit que le contraire avoit esté jugé à Rome et à Venise, et que cela n'avoit jamais esté mis en controverse que depuis six ans; et de peur que ce différend n'amenast quelque querelle, lesdicts seigneurs envoyèrent dire à noz ambassadeurs qu'il n'estoit point besoing qu'ils se trouvassent le lendemain à la grande messe, oti toute l'assemblée se devoit trouver pour clianter le Keni Creator. VA depuis estant assemblez, ils vuiderent ce différend, et ordonnèrent que M. le cardinal Commend on seroit ouy le premier, puis les ambassadeurs de l'Empereur, et après, ledict sieur evesque, et au quatrième l'ambassadeur d'Espaigne. Aucuns disoient que ceste ordonnance n'estoit fondée, sinon sur ce que les premiers venuz dévoient estre les premiers ouys ; mais cela n'avoit pas esté bien observé, parce que l'ambassadeur du duc de Prusse qui cstoit le dernier venu fut le premier ouy : et de fait l'ambassadeur d'Espaigne ne prenoit pas ceste raison en payement, ains recogneut avoir perdu la place qu'il avoit demandée; car, bien qu'il demourast là autant que les autres ambassadeurs, toutesfois il ne vint jamais se monstrer au sénat : si faut-il bien penser qu'il n'estoit pas venu sans grande occasion, et peut-estre pensoit-il faire son estât plus secrètement que les autres; car la vérité est telle qu'on luy envoya 4o,ooo

DE CHOISNIN. [iS-jS] 119

thalers. Je crois que c'estoit pour les donner aux trompettes et aux tabourins j mais ladicte somme ne fut apportée que jusques à la frontière, parce que l'eslection fut faicte plustost qu'on ne cuydoit.

Avant que passer plus outre, je toucherai un mot de trois points qui sont de quelque importance : le premier est du nombre de la noblesse qui se trouva à ladicte eslection; le second, comment et en quel lieu elle fut loge'e; le troisiesme, de l'ordre qui fut gardé pour procéder à ladicte eslection.

Quant au premier, l'on ne pensoit pas que le nombre dust estre moindre que de cent mil gentils-hommes, parce que depuis deux cens ans il ne s'estoit offert une telle occasion, d'autant que lesroys avoient esté esleuz de père en filz ; mais l'hiver avoit esté si grand et finit si tard, que ceux qui estoient de loingtain pays n'y sceurent venir, et ne pense que le nombre ayt esté plus grand que de trente mil, excepté que les Mazovites, qui estoient sur leur fumier, par fois regorgeoient jusques au nombre de huit ou dix mille.

Quant aux logis, l'archevesque , les evesques, les palatins et castellans, et la pluspart des capitaines estoient logez dans la ville; et outre de ce leur estoit baillé un quartier, à une, deux ou trois lieues de-là, et non plus loing, contenant huit ou dix villages pour loger la noblesse de leur palatinat : et si quelquesfois les palatins couchoient en la ville , ils se retiroient de grand matin en leur quartier, pour venir en plus grande pompe au lieu qui estoit designé pour le conseil, et faisoit beau veoir tous les matins quarante ou cinquante mil chevaux en campaigne , et d'autant plus que chacun marchoit avec les siens en tel ordre comme

s'il eust voulu faire une procession ecclésiastique.

Le lieu du conseil estoit à une grande lieue de la ville en plaine campaigne , oij il y avoit une douzaine de grands pavillons lenduz pour recevoir et mettre à couvert, quand besoing estoit, la noblesse et les ambassadeurs; il y avoit aussy une grande tente ronde , soustenue par un seul mast, qui estoit capable de recevoir de cinq h six mil personnes, sans qu'aucun d'eux fust plus près du mast que de vingt pas; et laissoit-on cette grande place vuide affin qu'il y cust plus de silence. L'archevesque et lesevesques estoient assiz, et puis les palatins et castellans selon leur ordre; tellement que le premier rang environnoit tout le rond de ladicte tente , gardant la proportion, et ainsi du second rang au tiers, et du tiers au quart. Là se trou voit tous les jours l'ordre ecclésiastique , les palatins, castellans et capitaines et ambassadeurs terrestres , qui estoient huict de cliacun palatinat , pour lappoiler tous les soirs à leur noblesse, chacun en son quartier, ce qu'avoit esté faict ce jour-là. Tout autre gentilhomme pollac selon sa liberté' y pouvoit aussi venir, tellement qu'il y avoit tous les jours une belle et grande compagnie.

Je diray en passant une chose qui semblera estrange: c'est que cent rail chevaux ont demoure' es environs de Warsovie six sepmaines , sans qu'ils soyent esté plus loing de trois lieues : et toutesfois n'y a jamais eu faute de foing, d'avoine, de pain, de chair, de poisson, ny de vin aussy. Je diray de plus, que parmy une si grande compaignie n'a esté entendu un mutinement ny une seulle querelle , et si n'y avoit pas feute d'iniraitiez entretenues de longue main.

DE CHOISÎÎIJV. [1673] 121

L'ordre qu'on pensoit tenir pour l'eslection estoit tel que les ambassadeurs dévoient estre ouys, et en mesme instant chacun d'eux devoit bailler trente-deux exemplaires de son oraison ; desquels chasque palatin en prendroit un pour le communiquer à sa noblesse. Et puis , pour le jour de l'eslection , il estoit ordonné que les palatins se retireroient en leurs quartiers, et là proposeroient à la noblesse de leur palatinat les compétiteurs, affin que les raisons entendues, tant d'un costé que d'autre, chacun en pust dire son opinion ; et les voix , recueillies et closes avec lescel public du palatin, dévoient estre rapporte'es au sénat, lequel, après avoir veu l'oppinion de la noblesse, en cas qu'ils n'eussent point este' d'accord, ou que leur oppinion fust sans raison et sans fondement, devoit leur remonstrer les raisons jîar lesquelles ils ne dévoient persister : mais il ne fut pas besoing de tant de cérémonies , comuie sera dict cy-après.

Après avoir, bien que sommairement , satisfaict aux trois points que dessus, je toucherai l'occupation des sénateurs, qui estoient résolus de différer l'eslection jusques à ce qu'ils auroient achevé la correction des loix et (les statuts du royaume, comme ils avoient commencé en la dieltedes roys. Les evangelicques, d'autre costé, estoient tous bandez à ne consentir qu'aucun fust esleu que premièrement on n'eust pourveu à leur seureté. Pour leur seureté ils demandoient la confirmation de la confédération faicte par eux et par quelques-uns des catholiques à la susdicte diette des roys. Parladicte confédération estoit dict que les deux partis promettoient et juroient de ne courir jamais l'un sur l'autre, ni consentir que aucun effort par force fust

122 [l57'^] MÉMOIRES

faict pour la diversité de la religion. Quelques-uns des catholiques n'en vouloient ouir parler ; bien declaroient-ils et protestoient de plustost mourir que d'endurer qu'il y eust guerre civille entr'eux : mais ils craignoient que cette permission generalle ne donnast ouverture et accez à beaucoup d'heresies et fausses opinions : tous les autres ambassadeurs estoient bienaises de cette dilation , qui esperoient que la longueur du temps leur apporteroit plus de moyen de faire leurs affaires. Ledict sieur evesque, qui esperoit beaucoup au nombre de la nol)lesse qu'il pensoit attirer à soy par négociation publicque, et non par menées et praticques, travailloit tant qu'il pouvoit à faire reculer toutes choses pour procéder à ladicte eslection , et faisoit remonstrer que ce recuUement pouvoit porter beaucoup de préjudice au public , parce que , faisant longue demeure au lieu oii ils ne pouvoient estre sans grands frais et incommoditez , la pluspart d'entr'eux s'ennuieroit, et peust-estre, pour leurs affaires domestiques et particulières , ils seroient aussi contrains de se retirer avant reslection,et, à leur grand regret, après avoir perdu le temps et l'argent, ils ne setrouveroient à l'acte pour lequel ils avoient esté mandez. Cela prouffita beaucoup , comme sera dict cy-après.

Quant aux compétiteurs, il n'y en avoitque quatre : l'Empereur , le roy qui est à présent esleu, le roy de Suéde et le Piaste. Le Moscovite nousavoit faict peur; mais une lettre qu'il escrivit le rendit si odieux, qu'il n'y avoit personne qui en voulust ouir parler.

Les Impériaux en apparence avoient la plus grande part. Il est certain que l'abbé Cyre, comme sera dict cy-après, avoit bien et fidellement servi son maistre.

DE CHOISNIIV. [1578] 123

Les commoditez qu'on pouvoit espérer de ce party pour la voisinance estoient plausibles , et en apparence telles qu'on ne pouvoit le refuser, et les ambassadeurs n'espargnoient chose du monde à fortifier leur party, et n'estoit jour qu'ils ne feissent festins à plusieurs desdits seigneurs. Je ne sçay si cela leur prouflita ; mais je sçay l)ien que ledict sieur evesque disoit que ces festins leur feroient plus de mal que de bien , parce que la menue noblesse, qui n'estoit pas conviée, prenoit là argument et opinion que lesdicts ambassadeurs eussent faict estât d'avoir la couronne desdicts sénateurs, par conséquence, pensant estre mesprisée, prenoit résolution de contredire à ceux qui proposeroient l'archiduc Ernest.

Quant à nous , nous y vesquismes de telle sorte que tous les gentils- hommes qui venoient estoient bien receuz : mais, pour les raisons susdictes , ledict sieur ne voulut faire aucun banquet.

Les Suédois estoient quatre gentils-hommes de fort Ijonne façon , qui negocioient fort dextrement , car , du commencement , ils faisoient semblant de n'estre venuz que pour demander une ligue contre le Moscovite , pour demander aussi quehjue chose qui appartient, se disoient-ils , à leur royne; mais qu'ayant trouvé plusieurs de la no])lesse de bonne volonté envers leur prince, ils ne pouvoient faire de moins que de se mettre de la partie des demandeurs.

Parmi les Piastins , il y en avoit quelques-uns qui estoient plus violens que les autres, et qui ne s'aydoient de ce nom que pour pouvoir librement contredire à nostre party ; et faut dire que ce nom donna plus de peine audict sieur evesque que les

Iti4 L^^'J^] MÉMOIRES

autres; car il sçavoit bien que le roy de Suéde ne le poujToit eslie pour beaucoup d'empeschemens, et aussi que les catholicques ne l'eussent pas volontiers enduré. Il sçavoit bien aussi que le Piaste ne le pouvoit estre ; car, ores qu'il fust venu que tous se fussent accordez d'avoir un roj' de leur nation , il estoit impossible de s'accorder sur le choix quand on viendroit au particulier, d'autant qu'il y en avoit une trentaine qui pretendoient chacun d'estre roy. 11 craignoit doncques, avec grand raison, que ces deux partiz, après avoir faict la mine quelque tems, revinssent à la partie impérialle , et les nostres,quiestoient pour la pluspart catholicques, se retireroient aussi ,et se tiendroient contens d'avoir un catholicque, quel qu'il fust,

A cela ne voyoit-il qu'un remède, qui estoit de foi'tifier si bien nostre party, qu'il surmontast en nombre les autres trois, ores qu'ils se voulussent reunir ensemble; et cela despendoit de l'événement de l'oraison, et des remonstrances qu'il pensoit faire, comme il advint contre l'espérance de plusieurs.

Je puis tesmoigner que ledict sieur evesque me depescha vers Leurs Majestez le premier jour de may; et, outre ce qu' estoit contenu par ses lettres, me chargea de leur dire que les ambassadeurs de l'Empereur esperoient que les Suédois et les Piastins reviendroient à leur party; mais qu'en cela se trouveroient-ils deceuz, parce que nostre partie seroit si grande qu'elle surmonteroit les autres trois, ores que toutes les trois parts vinssent à une, etqueceste nation est si soigneuse de la conservation de leur patrie, qu'il s'asseuroit bien que, avant que de veoir division entre eux, ils reviendroient tous à la plus grande part, qui seroit la nostre.

DE cHoisNiN. [iS^S] ia5

Sur quoy il faut conclure que ledict sieur evesque estoit bien asseuré de son dire, puisqu'il en donnoit telle asseurance à Leurs Majestez, et par moi et par lesdictes lettres qu'il avoit escriptes.

Je reviens aux seigneurs, qui enfin, sollicitez par la noblesse, surcirent pour quelques jours ladicte correction des loix, et donnèrent audience aux ambassadeurs.

L'ambassadeur de Prusse fut le premier ouy, bien qu'il fust le dernier venu ; mais ce fut, à ce que l'on dicl, parce qu'il estoit doraestlcque (0, et venant d'un prince qui est sensé et estimé comme Pollac.

Le second fut M. le cardinal Commendon, lequel, comme il s'estoit monstre en toutes ses actions homme de grande prudence et de bon jugement, ausbi se monstra-il ce jour-là éloquent et parfaict orateur; et fut son oraison telle pour le langaige, que tous les personnages doctes l'estimoient digne d'estre veuë, leué et publiée : et s'il es'oit sage, comme certainement pour tel se monstre-il en toutes choses, il feit ce jour-là cognoistre son entendement el .•-a prudence; car un des seigneuis palatins l'interrompit par deux fois avec quelque aigreur, parce qu'il luy sembloit que ledict sieur cardinal defavorisast les evangelicques ; mais ledict sieur recueillit ceite interruption en telle sorte qu'il fit semblant de n'en estre aucunement offencé, et continua son dire avec telle constance et gravité, que mesmeceux qui ne le voyoient guère volontiers pour avoir esté envoyé par le pape, confessoient publicquement que c' estoit un grand et digne personnage.

(») Il estait domesticque. Cela veut dire que le duc de Prusse étoit feudatake de la couronne de Pologne.

126 [l57«^] MÉMOIRES

Au tiers jour les ambassadeurs de l'Empereur furent appeliez; leur oraison fut prononcée par le sieur de J^ozambergt, homme sage et fort éloquent aux deux langues : mais si est-ce qu'il ne contenta pas beaucoup les auditeurs parce qu'il parloit trop bas; et, comme il est homme tempère' et modeste, aussi n'avoit-il point d'action ny de véhémence, qui toutesfois est requise h esmouvoir les auditeurs.

Nos ambassadeurs furent aussi le mesme jour appeliez, et avoit esté ainsi ordonné de ne donner point de temps entre deux, affin que l'un n'entendist point ce que l'autre avoit dit.

Mais ledict sieur evesque, qui jà avoit proposé de faire en sorte qu'avant que de parler il descouvriroit le dire des autres, fit semblant d'estre malade, et n'y voulut aller pour ce jour, bien que ceux qui estoient députez pour l'y conduire le vinssent sommer par deux fois de la part du sénat, et fut constant en son opinion, dont bien luy en print : car avant qu'il fust nuict luy furent envoyées deux coppies de l'oraison desdicts ambassadeurs, qui souz correction peut-estre s'estoient trop hastez à bailler les coppies. En ladicte oraison il trouva qu'il y avoit cinq points qui expressément avoient esté dicts contre nous : et si bien nous n'y estions pas nommez, il se peut dire que l'on nous monstroit au doigt.

Premièrement en recommandant Ernest de la cognoissance de la langue bohème, ils vouloient remonstrer que si le très-illustre duc d'Anjou estoit esleu roy , à faute de la langue polacque il ne pourroit de long-temps faire son estât.

Pour le second, que si un prince de loingtain pays

DE CHOISNIN. [1573] 127

estoit esleu, il seroit inutile et ne pounoit les secourir quand il seroit besoing.

Pour le tiers, il disoit, en termes exprès, que les princes d'Autriche, ny les princes d'Allemaigne, ny le roy de Dannemarch ne luy donneroient jamais passage.

Pour le quatriesme, que l'Empereur estoit prince sage, humain, ennemi de toute cruauté, et qui sçavoit gouverner ses subjects sans guerre civille, sans inhumanité ny effusion de sang, et entretenir en paix la diversité des religions.

Pour le cinquiesme point, ils avoient inséré dans leur oraison les articles que ledict sieur, dès le commencement de son arrivée , avoit baillé à un secrétaire d'un des seigneurs palatins, comme dessus a esté dict : je ne sçay pas par quel moyen lesdicts aml^assadeurs les avoient recouverts et inserez, comme dict est, en leur oraison, et pensoient par ce moyen oster audict sieur evesque argument de les proposer, et qu'on ne trouveroit pas bon qu'il feist les mesmes offres que lesdicts ambassadeurs avoient faictes; mais ledict sieur trouva incontinent remède, car il travailla toute la nuict pour respondre à ces points j et, pour ce faire, il fallut couper cinq feuillets de son oraison, qui avoit esté jà imprimée, et y en adjouster autres cinq. Mais cela n'estoit rien au respect de la peine qu'il eut de l'apprendre en si peu de temps par cœur; ce qui toutesfois succéda audict sieur si heureusement que la mémoire luy sei'vit bien, tant à ce qu'il venoit de faire qu'à ce qu'il avoit quelques jours avant estudié, comme sera dit cy-après.

Le lendemain après, qui fust le i o d'avril, Messieurs

envoyèrent quérir noz ambassadeurs par les palatins de Lubellin, de Eave et de Pomeranie, par le comte Tarchin et par deux castellans , par lesquels ledict sieur et ses collègues fuient conduicts et présentez au sénat ; et , après avoir faict la révérence à toute la compagnie, ledict sieur evesque prononça son oraison (0 : et bien qu'elle durast trois heures, il ne s'y trouva un seul homme qui fit semblant de s'ennuyer, ce qui donna un argument certain que le nom de celuy pour qui il parloit estoit favorablement receu.

L'oraison prononcée, il s'esleva une voix à l'en tour de ladicte tente, une joye, une acclamation publicque, que si l'eslection eust esté faite un jour après, il ne s'y fust trouvé un seul contredisant.

Je ne veux obmettre une petite particularité que ceux qui desdaignent toutes choses la prendront pour une fable; mais si est-ce qu'elle est vraie : c'est que pendant que ledict sieur lit son oraison, une allouette ne bougea de dessus le mast de la tente, et chanta et gazouilla tousjours , ce qui fut remarqué par une grande partie des seigneurs, pour ce que l'allouette n'a pas accoustumé de se reposer qu'en terre; et ceux qui n'estoient point gaignez par passion avoient opinion que ce fust un bon augure. Je ne parleray point du lièvre ni du pourceau qui passoient parmy les tentes lorsque les autres ambassadeurs furent ouis, ni aussi que la grande tente tomba d'elle-mesme incontinent après l'audience baillée aux ambassadeurs de Suéde ; mais diray en passant que beaucoup de nobles

(') Prononça son oraison. Ce discours, traduit en français, fut publié par Jean Richer. Paris iSyS. Noua en avons donné une analyse dans la Notice.

DE CHOISMN. [iSyS] 129

et eslevez esprits remarquèrent ces particularitez , et prindrent là-dessus une opinion de bon succez de nos affaires. La raison estoit que, quand en une affaire pu- ])licque survient chose qui ne vient pas ordinairement, il semble que cela apporte quelqu'occasion de bien ou mal espérer. Ce n'est pas pourtant que les gentilshommes dudict pays estiment qu'autre que Dieu puisse conduire une telle affaire à bonne fin , et que ce n'est que de luy seul d'où despend tout bon succez. Aucuns d'entr'eux donnent ceste liberté de discourir aux esprits oyseux , et qui sont bien aises de s'exercer en quelque chose plutost qu'à mal dire ou mal faire. Soit donc prins le chant de l'allouette pour rise'e, ou comme on voudra, tant y a qu'il fut ainsi, et que si au ciel apparoissent des comettes à la naissance ou à la mort des grands princes, il ne sera pas inconvénient qu'en Is terre eust esté donné quelque signe de l'eslection qui depuis fut faicte.

J'ay dit cy -dessus que l'oraison dudict sieur avoit esté imprimée, et que, pour respondre aux ambassadeurs de l'Empereur, il y avoit adj ouste cinq feuillets , ce qui le mettoit en grande peine, parce que le sénat faisoit instance d'avoir la coppie qu'il estoit tenu bailler incontinent après l'avoir prononcée pour estre portée aux palatinatz : il ne pouvoit, ny ne vouloit la délivrer si-tost, parce qu'il ne vouloit pas que les ambassadeurs qui venoient après luy luy respondissent comme il avoit faict aux autres, et aussy qu'il n'avoit peu en si peu de temps faire transcrire et traduire ce qu'il avoit adjousté de nouveau. Mais en cela fut-il secouru par le sieur Solikoski, qui mit en vulgaire ce qu'il avoit dict en latin, et mit en besoigne vingt 38. 9

î3o [1578] MÉMOIRES

escrivains qu'il faisoit travailler jour et nuict, si bien qu'en trois jours il rendit mil exemplaires de ladicte oraison, ra])illes selon que ledict sieur l'avoit prononcée.

Et après que les ambassadeurs de Suéde et autres eurent este' ouis, il en Ijailla à qui en demanda, et fut l'affluence telle de ceux qui en demandoient, que, trois jours après, il ne nous en demeura que bien peu, et encore fallut-il nous deffaire dujtout.

Ledict sieur avoit en cela beaucoup d'avantage sur les autres ambassadeurs, lesquels, n'ayant point faict imprimer leur oraison , n'en baillèrent que trentedeux : chacune coppie devoit servir pour le moins à mil ou douze cens personnes. Mais ledict sieur en bailla en si grand nombre, que tout homme qui avoit quelque peu d'entendement ou de langage, l'avoit en main pour en faire la lecture à ceux de sa compagnie: si bien que l'on voyoit en chacun palatinat quarante ou cinquante conventicules pour lire et examiner ladicte oraison.

Le changement fut tel , que nosdicts ambassadeurs qui avoient esté hors la ville, en lieu fort à l'escart , furent depuis ce jour-là si carressez et visitez, que je sçay bien que audict sieur il luy en cuida couster la vie, tant il estoit las tous les soirs d'avoir parlé depuis le matin jusques au soir.

Il faut confesser que le sieur de Lanssac luy estoit venu fort à propos 5 car si ledict sieur evesque se trouvoit empesché, et qu'il ne peust parler à tous ceux qui venoient devers luy, il se tenoit asseuré que ledict sieur de Lanssac les auroit contentez tout ainsi que s'il s'y fust trouvé : comme aussi faisoit M. l'abbé de

DE CHOISMN. [1578] l3l

L'Isle de sa part. Et fut arreslé entr'eux trois qu'ils ne bougcroient de la maison, affin de pouvoir icccvoiiet contenter ceux qui viendroient devers eux, qui estoient en effect ceux qui là nous estoient bien affectez, et ceux qui, après avoir ouie l'oraison dudict sieur evesque, estoient revenuzà nostre parti, et les uns et les autres se déclarèrent sans aucun respect. Et advint que beaucoup de gentils-hommes vindrent devers ledict sieur evesque luy demander pardon de ce qu'ils avoient sollicité contre nostre party, et disoient que par son oraison ils avoient recogneu leur faute.

La noblesse ainsi rendue, peu s'en fallut, du tout nostre, ledict sieur envoya de tous costez pour entendre si nos adversaires inventeroient de nouveau quelque calomnie, et cependant nous envoya aussi visiter les principaux du sénat. J'allois vers ceux qui jà me cognoissoient avant la venue dudict sieur evesque.

Bazin visitoit souvent ceux avec qui il avoit prins cognoissaîîce quand il fut envoyé en la première diette, et quand il fut en la mineure Polongne.

Le doyen de Die faisoit le semblable envers tous ceux qu'il avoit veuz par commandement dudict sieur evesque.

Le sieur de Balagny entretenoit ceux qui estoient de sa première cognoissance, et d'autres vers lesquels il avoit esté envoyé par ledict sieur evesque, dont les principaux sont messieurs les evesques de Cujavie, de Cracovie et de Plasko; les palatins de Lansissic, Russie , Kuelme et Plosko ; M. le mareschal Oppalinski, le grand-chancellier et ses enfans, le caslellan de Camimie, homme d'authorité, le capitaine-general

aSa •['^*7'^] MÉMOIRES

de la Mazovie, le castellan de Landem, et autres quatre ou cinq dont j'ay oublié le nom. Envers tous ceux-là ledict sieur evesque employa ledict sieur de Balagny et non autre, liors-mis le bon François et moy, quand nous l'accompaignions.

Il fut aussi visiter souvent M. le palatin de Wratislavie, de qui a esté parlé cy-dessus, et le référendaire, frère du capitaine-general de la grande Polongne, avec lesquels il avoit contracté grande amitié du temps de son premier voyage, et pareillement visita souvent M. SafFranies, gentil-homme de grande authorité, et d'une vie severe et grandement louée d'un chacun.

Lesdicts Wratislavie et Safi'ranies luy firent tousjours response qu'ils pensoient que leur nation ne fust point despourvue de personnages capables, et qu'il ne s'en trouvast quelqu'un d'entr'eux digne de luy bailler la couronne ; mais qu'ils seroient tousjours du costé de là où la pluspart de la noblesse tourneroit, et si le sort tumboit sur le très illustre duc d'Anjou, ils luy rendroient telle fidélité et obéissance qu'il convenoit à bons et fidelles subjects.

J'ouis un mot dudict Saffranies, que je ne puis laisser en arrière, aflin qu'on cognoisse que ce n'est pas sans cause qu'il a le bruict d'estre amateur de sa patrie. Discourant avec ledict sieur de Balagny sur le faict de la Sainct Barthélémy et des troubles de France, il dit ces propres mots : « Je suis de la religion qu'on dit evangelique, et n'ay pas délibéré d'en changer; mais j'aimerois mieux mourir cent fois, si tant de fois je le pouvois faire , que de prendre jamais les armes pour le faict de la religion contre mon prince. Et

DE CIIOISNIN. [iSyS] l'^Ûr

voilà pourquoi, puisque je délibère de l'endurer tel que Dieu me le donnera, je désire sur toutes choses qu'il ne soit point taché de cruauté. »

Ledict sieur de Balagny voyoit aussi le palatin de Rave, parce qu'ill'avoit cogneu à son premier voyage, et aussy avoit prins cognoissance et amitié avec son filz à Padoue. Ledict palatin a sept enfans portant les armes.

Beaucoup de gentils-hommes aussy venoient veoir ledict sieur de Balagny, qui estoient de sa première cognoissance.

J'ay touché ces particularité» parce que je ne pouvois faire autrement sans faire tort audict sieur de Balagny, voulant ny prester ny desrober rien qui soit de l'honneur ny du la])eur d'autrui.

Le sieur de Lanssac vit quelquefois le palatin Laski;^ alla aussi visiter le palatin de Welne (0 et grand capitaine de Samogitie, et luy bailla ledict sieur evesque- Bazin pour luy aider pour le langage. Lesdicts sieurs Welne et de Samogitie luy firent fort honneste et sage response, qu'ils portoient grand honneur à la couronne de France et au très illustre duc d'Anjou, pour le grand commancement qu'il avoit en toutes choses dignes d'un prince souverain, et que, comme amateurs de leur patrie, ils seroient toujours d'advis de prendre celuy qui leur seroit le plus utile, et le plus à propos pour gouverner leur royaume. Et de faict, ils furent pour nous au jour de l'esîection, bien qu'ils fussent les derniers à opiner, et certainement leur authorilé servit de beaucoup pour la Lithuanie.

Il est vray qu'il y avoit d'autres grands seigneurs

CO freine :\ihia.

134 [^^7^] ^lÉMOIKES

duclict pays, couiiik; sont les cliancelliers de Lithuanie et le duc Constantin , palatin de Kiovie, de qui dependoit la Voiinic, et le duc iSluski, lesquels ducs ne nous firent pas grand mal; car ils se retirèrent avant l'eslection pour ce qu'on ne leur avoit voulu donner séance (le ducs, comme aussi avoit esté fait au duc de Prusse, et lesquels estoient assez ouvertement enclins à favoriser le parti d'Ernest; mais leur suite fut de nostre cosle' attirée par les Mazovites, avec lesquels, dès le commancement de leur arrivée, ils avoient juré fraternité, et avoient telle communication ensemble, (ju'ils ne se séparèrent point, et furent tousjours d'une opinion.

Ledict sieur de Lanssac, vers la fin, à la prière dudict sieur evesquc, alla visiter le castellan de Posnanie, parce que ses neveux, qui sont aujourd'huy' à Paris, nous venoient veoir souvent [)Our vèoir baller, voltiger et tirer des armes.

11 fut aussi visiter le comte Slanislaus Goukbra , frère du comte Andréas, qui a esté ici ambassadeur, qui luy fit response que quand on viendroit au jour de l'eslection , il feroit ce qu'appartenoit à un bon gentil-liomiye, soigneux et amateur du bien public. Cependant Juy vouloit-il bien dire qu'il portoit un infîny regret de ce qu'il ne pouvoit visiter ledict sieur evesque de Valence, et luy rendre partie de l'amitié qu'il avoit eue avec son père, le priant d'en vouloir faire son excuse , avec beaucoup d'autres bons propos et démonstrations amyables ; reservant toutesfois qu'il suivroit l'opinion du comte Andréas son frère, de qui il ne se pouvoit départir.

Depuis le lo d'avril, qui fut le jour que l'oraison

DE CHOISNIN. [1578] l35

fut prononcée, jusques au 3 de may, que l'on commença à procéder à l'eslection , ledict sieur evesque fut tousjours grandement occupé, tant aux audiences que pour pourveoir aux difficultez qui survenoient d'un jour à autre, par la diligence de ceux qui vouloient empesclier que le très-illustre duc fust esleu. J'en pourrois toucher beaucoup de particularitezj mais il me suffira d'en toucher cinq, qui furent les principales.

La première fut qu^un palatin , qui est homme d'entendement et d'authorité, fut d'avis que, pour oster tout empeschement qui pourroit survenir, il failloit faire trois choses.

La première , de licentier M. le cardinal Commendon , et luy commander de sortir hors du royaume : sa raison estoit parce que ledict cardinal ne pouvoit ny devoit assister à l'eslection, ny comme personne publicque, ny comme privée, et mesme qu'il n'estoit pas ambassadeur pour le Pape, car il y avoit un nonce qui faisoit la charge d'amljassadeur; et de plus il n'avoit point esté délégué par aucun des compétiteurs : et pour en dire la vérité, la principale raison estoit parce que ledict palatin et autres evangeliques craignoient que ledict cardinal, qui a beaucoup de crédit par delà, ne rompist soubs [)retexte de religion l'union qui estoit entre les uns et les autres, et empeschast que la confédération faicte à la diette des roys à Warsovie pour la diversité de la religion ne fust confirmée.

L'autre point qu'il vouloit mettre en avant, estoit qu'on licenciast trois ou quatre mil gentils-hommes mazovites qui estoient là residens, et par le moyen des

l36 [^^7^] MÉMOIRES

autres qui pounoient survenir d'un jour à autre, podrroient surmonter en nombre le reste de la noblesse.

Le tiers point de ce qu'il vouloit proposer estoit que l'eslection fust différée jusques à ce que la correction des loix commancée à l'autre diette fust achevée ; mais son principal but estoit que ladicte confédération fust jurée et confirmée.

Cela apporta beaucoup d'ennuy audict sieur evesque, et me souvient qu'un serviteur dudict sieur palatin apporta audict sieur ceste nouvelle , qu'il disoit estre la meilleure qu'il eust peu désirer poumons. Et à la vérité, ledict sieur pensoit qu'il se mocquast; mais voyant que c'estoit à bon escient il luy dist que ces trois articles-là ne pouvoient servir qu'à amener beaucoup de troubles; et sembloit qu'il ne peust advenir aux ambassadeurs de l'Empereur chose tant agrealile que ceste-là; car si ledict cardinal estoit licencié, ce que ledict sieur ne croyoit pas , il falloit aussi que les autres ambassadeurs courussent la mesme fortune, qui estoit en effect le pis qui nous pouvoit advenir.

Quant au second point, bien qu'il y eust de gentilshommes mazovites pauvres, si ne falloit-il pas croire qu'ils fussent aisez à gaigner, et moins du costé dont l'on faisoit semblant de le craindre; car ils se declaroient assez ouvertement enclins à nostre parti, qui n'avions moyens ni la volonté de gaigner personne par argent ni par promesses.

Four le tiers point, la prolongation estoit plus contre nous que contre aucun des compétiteurs , parce que nous estions de plus loing, et ayant moins de moyen d'estre secourus de conseil, d'amis et d'autres choses nécessaires. Et d'autant que l'on voit bien que le plus

UE CHOISNIN. [15^3] i37

grand nombre penchoit de nostre coste, ladicte prolongation ne pouvoit servir qu'à faire avec le temps refroidir les volontez de ceux qui nous favorisoient, et, qui plus est, la menue noblesse, de laquelle nous estions portez pour la pluspart, seroit contrainte de desloger dans peu de jours, ce qui feroit amoindrir d'autant nostre party.

Ledict serviteur demoura constant en son opinion, quelque raison qu'on luy sceust alléguer.

Mais ledict sieur evesque despescha incontinent le sieur de Balagny, Bazin, le doyen de Die et moi, qui vismes ce jour-là la pluspart des principaux, et leur remonstrasmes les inconveniens que ces trois articles, s'ils estoient accordez , apporteroient.

Ledict palatin, par la rernonstrance que luy fit un de ses amis, recogneut que la poursuite desdicts trois articles pourroit plus nuire que prouiiiter; mais il avoit jà parlé pour le premier article.

Et furent d'advis lesdicts seigneurs sénateurs que ledict cardinal et les autres ambassadeurs vuideroient le royaume, comme sera dict cy-après.

La seconde difiiculté fut qu'estant sorti de ceste allarme, un colonnel appelle' Cracouf , qui est celuy qui avoit conduit ledict sieur evesque jusques à Leipsic, se trouva aussi à ladicte diette, et, avec ses compaignons qu'il y avoit amenez, fit tout ce qui luy estoit possible contre nous. Et pour autant qu'il est subject du roy de Polongne, et qu'il avoit esté aux guerres de France, nous craignions que beaucoup de gens donnassent foy à ses paroUes : pour le moins ceux qui estoient de contraire party pensoient s'en pouvoir servir pour nous reculer 5 car estant suscité, à mon advis,

l38 L^^7*^] MÉMOIRES

par quelques ambassadeurs, ils s'en alloient par toutes les tentes nionstrer un double du rolle des debtes du Hoy, pour par ce moyen faire penser à toute la nation qu'il ne falloit point espérer aucun secours ni commodité' de nostre costé. Et affin qu'on ne vist point qu'ils se meslassent d'affaire où ils n'avoient aucun interest, ils feirent une requeste, requérant à Messieurs du sénat qu'il leuj- fust permis de pouvoir faire arrester ledict sieur evesque, en vertu d'une obligation qu'ils disoient ledict sieur avoir passée de se représenter à Francfort, comme dessus a esté dict. Ledict sieur evesque estant adverty par aucuns de ses amis du langage que lenoit ledict Cracouf, il feit entendre aux principaux seigneurs que c'estoit chose qu'on ne devoit endurer, que un leursubject usast si ouvertement de telle calomnie. Cela fut cause que quelquesuns conseillèrent audict Cracouf d'envoyer vers ledict sieur, pour l'advertir qu'il vouloit présenter ladicte requeste, affin qu'il regardast de le contenter de quelque notajjle somme d'argent : mais ledict sieur, qui avoit ses armes en main, leur monstra incontinent la sentence qu'il avoit apportée du sénat de Francfort, laquelle estonna fort le messager desdicts rlieistres, et recogneurent bien que s'ils la presentoient ils en auroient mauvaise issue.

Ledict Cracouf fut encore mis sus pour attacquer ledict sieur d'un autre costé, et envoya luy demander un serviteur qu'il luy avoit baillé à Leipsic pour le conduire, qui depuis ne l'avoit voulu laisser. Il demanda la valleur d'un cheval qu'il lui avoit baillé, et s'il ne luy satisfaisoit dans une telle heure, menassoit do venir au logis dudict sieur, et prendre ledict ser-

DE CHOISNIW. [1573] i'di)

viteur devant sa face. Disoit davantage ({u'il liiy en féroit rendre raison à son retour par l'Allemaigne. Ledict sieur lui fit response qu'il avoit en Allemaigne beaucoup plus d'amis que liiy ; et quant au serviteur, il estoit en liberté d'aller ou de demourer. Cette bravade fut faicte audict sieur , comme il est vraisemblable, à la sollicitation des ambassadeurs de quelquesuns des compétiteurs.

En ce mesme jour vint par devers ledict sieur un jeune gentil-homme poUac, qui estoit page de Rozambergt , et qui faisoit semblant de s'en estre fuy pour venir servir ledict sieur. Et pour donner quelque apparence à la farce, il ne fut pas si-tost en son logis qu'il fut poursuiv}^ par des serviteurs dudict Rozambergt, qui faisoient semblant de le vouloir emmener par force; mais il leur fut respondu de telle façon cpi'ils n'en firent pas grande instance. Le page entretint ledict sieur d'aussi bon sens que jeune homme qu'il veit jamais, et se disoit neveu du palatin de Cracovye, vers lequel il feit semblant d'aller le soir pour l'advertir de ce qui luy estoit advenu le matin. Il ne faillit pas de revenir, et dist audict sieur evesque que son oncle luy avoit promis de le prier de l'emmener en France avec soy, et que cependant il l'envoyoit par devers luy pour le prier de luy bailler l'assurance qu'il vouloit bailler a ceux de la religion, affin de la communiquer à ses amis pour les ramener à nostre party. Geste demande feit cognoistre audict sieur que c'estoit un espion ; et pour tel il luy commanda de se retirer à sondict maistre, luy donna charge de luy dire de sa part que telles finesses estoient trop grossières pour ceux (jui avoient manie affaires avant que venir en Polongne,

l4o [1^7^] MÉMOIRES

La troisiesme allarme fut d'une lettre apportée de Constantinople. C'estoit une lettre que le bassa (0 escrivoit aux estais de Polongne, par laquelle il les prie de la part du Grand-Seigneur d'eslii^e pour roy un d'entr'eux, et là où cela ne se pourroit faire , il les prie d'eslire le frère du roy de France.

Cela troubla fort ledict sieur evesque, parce que les autres compétiteurs eussent faict leur prouffit de ceste recommandation ; et mesmes les ambassadeurs de l'Empereur avoient touché ce point en leur oraison, quand ils disoient que celuy qui auroit la Vallaquie par la faveur du Grand-Seigneur, faudroit qu'il se rendist son feudataire, et qu'il fist en tout temps ce que ledict Seigneur luy commanderoit. Sçavoit aussi ledict sieur que ce mot apposé en la lettre de commandement irritoit grandement la noblesse. Or y avoit-il de plus que le bogdan (2), qui avoit retenu le messager de Constantinople, et avoitenvoyé ladicte lettre par un des siens, escrivoit ausdicts estats : « Vous verrez par la lettre que je vous envoyé, que le Grand-Seigneur vous commande d'eslire pour vostre roy le frère du roy de France : vous estes bons et sages pour vous garder de faire ceste faute ; car, puisque ledict Grand-Seigneur le veut mettre là, vous pouvez penser que c'est pour en faire un puissant ennemy à toute la chrestienté. «

Incontinent que ledict sieur de Valence fut adverty de ces deux lettres , il envoya par tous les palatinatz, affin de les prévenir avant que lesdictes lettres leur fussent communiquées, les advertir qu'elles estoieut

(') Bassa : grand-visir. — C^) Bogdan. Bogdan étoit prince de Valachie.

DE CHOISNIN. [1573] l4l

fauces et falsifiées, ou par Bogdan , ou par quelqu'autre de noz ennemis. Il fit remonstrer que nous n'avions point d'ambassadeur à Gonstantinople , comme certainement en ce temps là M. Dacqs en estoit jà party. 11 fit remonstrer que pour une chose de si grande importance que celle-là, le Grand-Seigneur, si telle eust esté son intention, eust bien sceu envoyer un chahuz (0, et en escrire luy-mesme; que ladicte lettre n'estoit pas cachetée d'un scel d'or, comme l'on a accoustumé de faire, ny enveloppée dans une bourse de soye ou de drap d'or, et que si l'on faisoit regarder le traduict, il seroit escrit en papier de Vallaquie ou de Polongne; qu'il leur devoit souvenir qu'en son oraison il avoit protesté de ne se vouloir aider de la faveur d'homme vivant, que de la leur seuUe. Geste remonstrance fut bien et favorablement receue et entendue. Ce mesme advertissement fut donné aux principaux seigneurs , qui fut cause que le lendemain après aucuns d'entre eux demandèrent le traduict de ladicte lettre , qui fut incontinent esgaré , et ne se trouva point. Et faut en cela donner quelque chose au bonheur dudict sieur evesque, qui avoit maintenu que cela estoit fauxj car le bassa qui avoit envoyé la lettre au bogdan C^) n'avoit point envoyé de traduict comme l'on avoit accoustumé de faire. Et n'avons-nous peu sçavoir si ledict traduict avoit esté fait, ou par le bogdan, ou par quelqu'un des seigneurs de Polongne, tellement que de fausseté il n'y en avoit point : mais qui eust représenté le traduict l'on l'eust jugé faux, parce

(») Un chahuz : un chiaoux. — (^) Au bogdan. Ce prince fut Tannée suivante dépouillé de la Valacliie. Il implora lintervention de la France près de Sélim 11. {Hist. de de T/iou, liv. Lvni.)

I/^a [1^73] MÉMOIRES

qu'il n'estoit pas escrit sur papier de Conslantinople. M. le mareschai Oppalinski, qui est homme de grande intégrité, fit grande instance qu'on veist le messager qui l'avoit apportée , et pareillement le traduict : mais le bruict de ladicte lettre fut incontinent amorty, et ne s'en parla plus.

Geste fortune eschappée , noz ambassadeurs pensoient estre au-dessus de toutes leurs affaires; mais il en survint une autre fort dangereuse, qui est que quelques-uns des seigneurs, et en grand nombre, vouloient qu'on differast l'eslection jusquesà ce que la correction des loix seroit faite ; mais les Mazovites, advertis que la prolongation poulroit apporter beaucoup d'inconveniens, assistez des Lithuans, vindrent aux pavillons dire qu'ils vouloient avoir un roy, et pressèrent si fort lesdicts seigneurs , qu'ils furent contraints de leur promettre que dedans liuict jours précisément l'on commanceroit à procéder à l'eslection, et députèrent quelques-uns d'entre eux pourveoir ce qui jà avoit esté faictde ladicte correction, et y ad jouster ce qu'ils trouveroient estre nécessaire. Les ambassadeurs terrestres protestoient qu'ils n'estoient là venuz que pour faire un roy ; mais enfin la huictaine fut accordée.

La cinquiesme allarme fut que les evangeliques protestoient de ne vouloir consentir qu'on procédas! à l'eslection jusques à ce que la confédération fusl signée de tous, et confirmée. Plusieurs des catholicques n'en vouloient ouir parler , craignant que cela feist venir en leur royaume toute manière d'heresies et faulces opinions; car au reste ils protestoient de plustost prendre la mort que de consentir qu'il y cust jamais entr'eux guerre civille.

DE CHOISJVIJV. [1573] 143

Ledict sieur de Valence , prévoyant que ceste contention pounoit apporter quelque rupture et telle division que, ou il n'y auroit point de roy, ou il y en auroit trois ou quatre , travailloit jour et nuict pour composer ce différend. Il remonstroitet faisoitremonstrer aux catholicques que plustost que de veoir un schisme , qui seroit le moyen d'appeller Turcs , Tartares et Moscovites pour ruiner leur pays, il valloit mieux s'accommoder en quelque sorte avec les autres. Aux evangelicques ilfaisoit remonstrer que en vain mettoient-ils peine d'establir et mettre leurseureté, comme ils pensoient faire par ladicte confédération, si pai leur importunité les catholicques se departoient d'eux; que si cela advenoit , ils seroient contrains d'aljandonner et maisons et femmes et enfans, et, en lieu de religion, recevoir une désolation et entière ruine de tout le pays , qu'ils se dévoient contenter que ladicte confédération eust esté signe'e à la première diette par plusieurs et des principaux des catholicques, avec lesquels ils seroient tousjours les plus forts , s'il en estoit besoing , pour résister aux autres qui les voudroient assaillir : il leur remonstroit aussi les malheureux fruits qu'ont apporté les guerres civilles en plusieurs lieux de la chrestienté ; et entre les autres parmi la pluspart des hommes, tant d'une part que d'autre, il n'est resté aucune marque ny trace de religion. Ces admonnestemens profitèrent beaucoup, car il y eut des catholicques qui , pour éviter la guerre civille , aimèrent mieux signer ladicte confédération, esperans que Dieu avec le temps apporteroit quelque remède. Il y eut aussi beaucoup d'evangelicques qui remirent quelque chose de leur aygreur. Et ainsi fut

l44 [^^7^] MÉMOIKES

appaisé ledict différend, sauf que l'arcbevesque (0 et les evesques et quelques catliolicques , ne voulurent point la soubz-scrire.

Le sieur Martin Dobory , dont cy-dessus a esté parlé, retournant de France, arriva quatre oucinq joursavant l'eslection , qui recita fidellement au sénat, et par beaucoup d'autres compaignies, ce qu'il avoit veu et cogneu de Testât de la France, et de la personne du très illustre duc d'Anjou.

Il ne sera point hors de propos que je racompte ce que devint l'abbé Cyre, duquel j'ai jà parlé deux fois. Il avoit, comme dessus est dict, esté desavoué par l'Empereur, et toutesfois, faisant l'office d'un serviteur constant et affectionné à son maislre, il ne s'estoit pas retiré, mais s'en alla en Litbuanie, où il pensoit estre quelque temps avant que l'on eust sceu de ses nouvelles; et renouvella si bien ses anciennes pratiques, que à son partement il pensoit tenir toute la Lithuanie en faveur de l'archiduc Ernest; et de fait son espérance estoit très-bien fondée s'il n'y eust eu depuis du changement. Et partant dudict pays, il s'en revint devers la Prusse, et de là pensoit venir aux pays de l'Empereur pour luy apporter nouvelles de ce qu'il avoit faict; mais quelques bons personnages qui en entendirent la nouvelle se délibérèrent de le surprendre, et de faict tomba entre les mains du lieutenant de Mariembourg, dont est capitaine le castellan de Danski, et fut un peu rudement traicté par les soldats , qui l'emmenèrent prisonnier, sa malle et ses papiers saisiz. Ceci advint sur la fin de la diette tenue à Warsovie la

(0 E archevesque : Tarchevêque de Guesne, primat de Pologne. Il gouvcrnoit le royaume pendant l'interrègne.

DE CHOISNIUr. [1578] 145

feste des Roys. Cependant l'Empereur, estant adverty de ceste rétention, s'en plaignit aigrementjmais, d'autant qu'il n'y avoit personne qui eust puissance de le délivrer, ledict Cyre demoura là jusques à l'eslection : auquel temps il fut amené à Warsovie, la malle presente'e au sénat, les lettres qu'il portoit veuès et recogneuës , et ses praticques descouvertes.

Et pour autant que ledict sieur de Valence s'apperceut bien que les palatins de Gracovye et PodoUie estoient personnes de grande authorité, et que l'on avoit quelque opinion qu'ils portassent le party du roy de Suéde, il les fit visiter avec espérance que s'il ne pouvoit les gaigner peut-estre les pourroit-il adoussir, et sur-tout leur faire entendre au vray les vertuz et la valleur du très illustre duc d'Anjou. Par deux fois il les fit visiter par Bazin, et à la seconde Gracovye envoya audict sieur son filz, le capitaine de Cazimir, qui est un jeune homme autant sage et advisé, au dire dudict sieur evesque, qu'il en ait veu en Polongne, avec lequel il eut beaucoup de propos ; et bien qu'il soit homme qui ne dict pas tout ce qu'il a sur le cœur sans y avoir bien pense', toutesfois il sembloit en ses propos qu'il voulust taxer quelques-uns, qui se jactoient que si le très illustre duc d'Anjou estoit esleu roy, ils auroient tant de crédit et d'authorité , qu'ils pourroient avancer ou reculer ceux à qui ils voudroient bien ou mal. Cela donna occasion audicfc sieur evesque de luy lacompter ce qui estoit autrefois advenu entre le pape Clément et le cardinal Colomne. Ledict cardinal Colomne avoit véritablement I)eaucoup aidé aadict Clément à estre pape ; et sur le crédit qu'il avoit justement acquis, il devint un peu insolent à 38. lo

l46 [^^73] MÉMOIRES

presser et importuner son maistre : et luy advint que, pour avoir esté refusé de quelque chose qu'il avoit demandée, il reprocha au Pape qu'il luy estoit ingrat et recognoissoit mal qu'il l'avoit faict pape. Clément ne s'eschauffa pas fort de la colère de son cardinal , mais luy respondit ainsi : « Monseigneur, s'il est ainsi que vous m'ayez fait pape, permettez doncques que je soie pape, et que vous ne le soyez pas; car, faisant ce que vous faictes, vous me voulez oster ce que vous dictes m'avoir donné. » Ledict sieur conclud par-là qu'il s'asseuroit qu'il n'y avoit seigneur en toute la Polongne qui voulust suivre l'exemple du cardinal Colomne; et quand il s'en trouveroit, ce qu'il ne pensoit pas, ledict seigneur duc, s'il estoit esleu, seroit prince si juste et si équitable, qu'il ne defavoriseroit jamais l'un pour favoriser l'autre : ledict capitaine, comme il est sage, fit semblant de n'avoir point eu ceste opinion là, et dictpour toute response que ledict seigneur duc, s'il esloit esleu, seroit tous] ours tel qu'il recognoistroit les hommes selon leur valeur ; et quant à l'opinion de son père, c'estoit chose à quoy il ne s'estoit pas encore bien résolu, et qu'il se reservoit à prendre l'inspiration que Dieu luy donneroit au jour de l'eslection.

Les propos qu'ils eurent ensemble, rapportez audict sieur palatin, il luy print envie de venir luymesme veoir ledict sieur evesque; et après avoir parlé ensemble, furent assez contens l'un de l'autre. Et fut la résolution dudict palatin telle, qu'après avoir satisfait à sa conscience, comme un bon amateur de sa patrie devoit faire, il luy feroit cognoistre qu'il estimoit et honoroit le duc d'Anjou autant que prince de

DE CHOISMN. [1573] 14.7

la terre. Cela estoit autant à dire qu'après avoir nommé celuy qu'il pensoit estre leplus utilepourson royaume, il ne contrediroit point à l'eslection dudict seigneur duc d'Anjou, s'il voyoit que la pluspart inclinast de ce costé-là.

Le palatin de Podolie, qui est un des plus sages hommes que ledict sieur evesque ait cogneu en ce pays-là, vint pareillement le veoir. Et voyant ledict sieur qu'il avoit affaire à un homme franc, et qui parloit ouvertement, entre autres choses luy dict que nous avions deux manières d'adversaires : les uns estoient pour la haine qu'ils portoient et au Roy et au très illustre duc d'Anjou son frère, ou pour le faict de la religion, ou pour quelqu'autre particularité' j les autres, que si bien ils estimoient le duc d'Anjou plus digne de régner que aucun des compétiteurs , ils pensoient toutesfois que pour le royaume de Polongne un autre seroit plus utile que luy, et que ledict sieur evesque s'asseuroit qu'il seroit du dernier rang, et non du premier , et que quand il seroit informé des vertuz dudict seigneur duc d'xAnjou, non-seulement l'aimeroit-il, comme il faisoit dès à présent, mais csperoit qu'il seroit entièrement des nostres, et recognoistroit que ledict seigneur duc, pour l'aage, pour l'expérience à la guerre et aux matières d'Estat, pour n'avoir point d'ennemis, pour estre sorty de maison et de nation qui ne fut oncques ennemie de la pollacque, pour n'estre empesché à résider ny à gouverner un autre royaume, comme seroit le roy de Suéde, pour n'avoir point de forces voisines qui deussent rien donner à craindre à la noblesse dudict pays, devoit estre préféré à tous les autres compétiteurs ; et toutes

l48 [1^7^] MÉMOIRES

ces raisons considérant, il embrasseroit nostre cause, Ledict palatin remercia ledict sieur, avec beaucoup de bonnes paroles, de la bonne opinion qu'il avoit de luy, et singulièrement de ce qu'il estiraoit que s'il estoit contre nous, ce n'estoit pour autre raison, sinon que, bien que ledict seigneur duc fust des premiers princes du monde pour régner en tout autre pays, toutesfois il s'en pourroit trouver autre qui seroit plus utile pour la Polongne. La difficulté du passage lui sembloit fort grande, et encore plus la faute de la langue. Enfin ils départirent bons amis, horsmis que ledict palatin ne se déclara pas plus avant qu'il avoit faict. Et depuis parlant avec Bazin, et, comme fay entendu, avec d'autres, il disoit qu'il se tenoit grandement obligé audict sieur evesque de ce que si franchement et si librement il luy avoit parlé, et usoit de ces mots : « Il m'a si bien dit ce que j'avois dans le cœur et ma fantaisie , quasi pernoctasset in corde meo ; « c'est-à-dire comme s'il eust demouré toute une nuict dans mon cœur. '

Les gentils-hommes de la Mazovie et autres, reuniz ensemble, vindrent aux pavillons protester qu'ils vouloient que, toutes choses laissées, l'on procedast à l'eslection.

Les seigneurs promirent que, incontinent que les ambassadeurs seroient departiz dudict lieu, comme ils avoient jugé estre nécessaire, toutes autres occupations seroient délaissées pour mettre fin à la plus nécessaire. Et pour ce faire, ordonnèrent que tous les ambassadeurs vuideroient le royaume, et commandèrent au chancellier de tenir preste la response qui leur seroit baillée pour retourner à leurs princes.

DECHOISNIW. [1573] 149

Ledict sieur evesque fit remonstrer à quelques-uns des principaux qu'il ne devoit en cest endroit estre traicte' comme les autres, parce que sortant du royaume ils entroient en leurs maisons, et pouvoient revenir en deux jours ; mais luy et ses conipaignons estoient venuz de si loing, que s'il par toit une fois il ne pourroit plus revenii\

Les grands qui s'en meslerent pour nous ne purent rien gaigner, et fallut recourir aux gentils-hommes privez, qui trouvèrent l'ordonnance si inique et si rigoureuse, qu'ils vindrent en grand nombre au sénat déclarer qu'ils des-advouoient leurs députez, qui sans leur sceu av.oient consenti à ladicte ordonnance.

Les Mazovites dirent qu'il n'estoit besoing d'envoyer si loing les ambassadeurs de France, lesquels, s'ilplaisoit ainsi au sénat, ils prendroient sur leur charge, et leur assigneroient quelque endroit de leur province où ils fussent seurement et commode'ment.

Les sénateurs, voyant l'advis commun de ladicte noblesse, changèrent d'opinion, et ordonnèrent que lesdicts ambassadeurs auroient le choix, ou de s'en retourner vers leurs princes, ou de demourer en lieux qui leur seroient assignez.

Aux ambassadeurs de l'Empereur fut baille'e la ville de Louvics, qui est grande et fournie de toutes commoditez, qui n'est qu'à douze lieues de Warsovie.

Ledict sieur evesque fut envoyé à quinze lieues de là, en une ville appellée Plosko.

Les Suédois ne furent qu'à cinq lieues, parce que le palatin de Cracovie leur favorisoit.

Tous les ambassadeurs furent appeliez en un mesme jour, pour prendre leurs despesches.

l50 [^^7^] MÉMOIRES

Et advint par bonheur que quelques-uns des amis dudict sieur evesque, en cheminant et approchant de la grande tente, kiy dirent les principaux poincts de ce que les ambassadeurs de l'Empereur avoient dict à leur départ; qui fut cause pour leur respondre sur le champ, qu'en prenant congé ledict sieur evesque changea une partie de ce qu'il avoit délibère' de leur dire.

Cela fut remarque' et tenu pour miracle, parce que plusieurs ne pouvoient comj^rendre comme il avoit deviné, ou si-tost entendu ce qu'avoit esté dit contre nous. Quoy qu'il en soit, ceste seconde oraison (0 luy donna plus de nom que la première, et dès ce jour-là il n'y avoit homme qui ne jugeast que nous emporterions la faveur de la noblesse.

Un mesme jour fut prefix à se retirer; mais les ambassadeurs de l'Empereur contestèrent deux ou trois jours, et protestoient de ne vouloir point partir que le cardinal et les autres ambassadeurs, et nommément ceux de France, ne s'en fussent allez.

La noblesse pressoit de commancer l'eslection, les sénateurs s'excusoient sur la demeure et des- obéissance des ambassadeurs.

Le palatin de Cracovie, mareschal du royaume, les envoya tous sommer de s'en aller. Je ne sçais pas en quels termes l'on parla aux autres; mais à noz ambassadeurs, un gentil-homme bien discretleur dict telles paroles de la part dudict palatin : Qu'il lesprioit de

(') Ceste seconde oraison. Ce discours fut publié par Eicher, <i la suite de celui dont nous avons parlé dans la note de la page 128. Montluc répond aux nouvelles objections qui avoient été présentées par les adversaires de la France.

DE CH0ISIVI3V. [iS^S] l5l

satisfaire à ce qu'ils avoient promis de dcsloger, et s'il y avoit quelque chose qui les arrestast, l'on satisferoit à tout ce dont ils pourroient avoir faute.

Ledict sieur evesque de Valence fit response qu'il ne vouloit point entrer en dispute à sçavoir qui devoit partir le premier ou le deinierj que luy et ses compaignons avoient esté envoyez pour obéir au sénat, et non pour contester. Mais vray estoit qu'ayant veu que les autres ne faisoient semblant de desloger, il pensoit que le sénat eust change son ordonnance; mais qu'ils estoient resoluz de partir non-seulement au jour, mais à riieure qui leur seroit mandée par lesdicts seigneurs. Bien pria-il le messager de dire audict sieur palatin que, s'il estoit possible de les laisser pour ce jour-là, ils le prendroient à grande obligation, affin de se pourveoir de ce qu'estoit nécessaire pour le voyage.

Geste response fut fidellement portée audict palatin de Cracovie, lequel avec grand'preface d'honneur la redict à tout le sénat, et monstra qu'il estoit bien aise de faire parangon (0 avec la response des ambassadeurs de l'Empereur.

Et incontinent envoya par devers noz ambassadeurs, pour les prier que puisqu'ils avoient gaigné ce point de la modestie avec tout le sénat, qu'il les prioit aussi de satisfaire à leur promesse, qui estoit de desloger ce mesme jour.

Ce qui fut faict, car ledict sieur evesque s'en alla incontinent, et le sieur de Lanssac demoura ce soir-là pour entendre ce qu'auroit esté fait à l'apresdinée.

Une heure avant le département dudict sieur, il me despescha vers Leurs Majestez, et leur mandoit que

(') De faire parais i^on : de la comparer.

iSz [^^7^] MÉMOIRES

l'on commenceroit à procéder à l'eslection le lundy, et que d'entrëe nous emporterions des douze parts les neuf; et usoit de ce mot : des douze tables du damier nous en avons les neufasseurées. Et puis que cela advint, et en la mesme façon qu'il avoit escript, l'on ne peult nier qu'en ladicte négociation il n'y ait eu quelque chose, et de la diligence et de la prévoyance, et du discours dudict sieur pour prévoir le bien et le mal qui pouvoit advenir. Je dis ceci pour ceux qui font si bon marché de sa peine et de son industrie, et disent que tout autre l'eust fait aussi bien que luy|; ausquels sufEroit de dire que c'est assez qu'ils ne l'ont pas faict; mais j'ajouteray ce mot : qu'il n'y a homme, tant soitil son ennemy, s'il n'est du tout malin ou ignorant, qui n'avoue qu'il n'y eut jamais négociation où tant de difficultez et d'empeschemens soient survenuz. On ne pourra aussi nier que ledict sieur n'aye promptement pourveu à tout.

Or je reviens à l'eslection, qui fut faicte en la manière qui s'ensuit :

Les gentils-hommes vindrent derechef le premier jour de may protester que si le lundy après l'on ne commençoit.à faire ladicte eslection, ils estoient resoluz de se retirer, et la faire entre eux-mesmes. L'archevesque protesta aussi qu'il seroit de la partie. Les evesques de Cujavie et de Cracovie firent semblable déclaration, comme aussi firent quelques palatins et plusieurs castellans, qui menassoient de se retirer avec leur noblesse. L'affaire fut si rudement poursuivie ce jour-là, que, sans plus d'espérance de retardement, il fut ai^esle' de y besoigner le lundy 3 de may ; auquel jour fut dict que les palatins se retireroient en leurs

DE CHOISNIJV. [1573] l!)3

palatinats, et chacun feroit délibérer sa noblesse sur les quatre compétiteurs.

Je ne veux obraettre ce qui fut fait aux pavillons, qui est queJes pages de Polongne, qui sont encore plus meschans que les nostres, eslirent parmy eux quatre compétiteurs, firent un sénat pour contrefaire l'eslection : celuy qui representoit Ernest fut bien battu; le Suédois fust chassé, et pour le regard du Pyaste, ils prindrent la charrette d'un gentil-homme qui estoit chargée de vivres, la mirent en pièces, bruslerent l'essieu de ladicte charrette, qu'on appelle en ce pays-là pyaste, et se prindrent à crier: Le Pjaste estbruslé; de sorte que les sénateurs ne les sceurent pour ce jour faire taire.

Ladicte noblesse, avant que de délibérer chacune en son quartier, se mit à genoux, et la plus grande partie avec larmes firent leurs prières , chantèrent une hymne du Sainct Esprit; et faut confesser qu'il n'advint jamais chose semblable à ceste-là; car, incontinent leur oraison faicte, la partie françoise se trouva en tous les palatinats si grande, que les autres avoient presque honte de tenir le party contraire. Qui fut cause qu'en moins d'une heure nous emportasraes la pluralité (0 des voix en treize palatinats, et si l'on ne

CO iVbui emportasmes la pluralUé. Pierre Mathieu {^Histoire de Charles IX ^ liv. VI ) rapporte quelques particularités qui ont été omises par Choisnin, « Les catholiques, craignant que les piastes, ou ceux qui vou- «t loient élire un Polonois , ne s'accordassent à faire un roy de contraire « religion, s'unirent tous pour le duc d'Anjou, de manière que les « cahiers des voix de tous les pavillons raportés clos et cachetés, le « palatin de PodoUe, qui fayorisoit les piastes, s'appercevant que les « volontés alloient du costé du duc d'Anjou, se retira de l'assemblée , ff et se mit eu bataille. On croyoit que ce différent se vuidcroit par les

l54 [iSy^] MÉMOIRES

sçavoit rien de l'autre, ce qui monstra bien que c'estoit une œuvre de Dieu.

Les sénateurs , le raardy matin, rapportèrent ce que chacun avoit trouvé : le mesme jour les autres palatinats qui restoient firent le semblable. Le mercredy, les Lithuans, qui n'avoient voulu se déclarer qu'ils n'eussent veu le cours du marché, se déclarèrent du tout pour nous. Le jeudy, les sénateurs opinèrent sur ce qui avoit esté faict par la noblesse, et, convaincus d'un si grand accord, suivirent pour la phispart l'opinion commune. Le palatin de Sandomyre fit une fort belle oraison, et conclut pour le roy qui estoit esleu, comme aussi fît M. le mareschal Oppalinski. L'evesque de Cujavie fit une fort belle oraison, rapportant ce qui est escript de l'eslection du roi Saiil à ce qui se faisoit en fliveur du roy qui depuis a esté esleu ; et ainsi , de trente ou quarante mil voix qu'il y pouvoit avoir, il n'y en eut que quatre ou cinq cens pour les autres compétiteurs. Et encore eux , se voyant ainsi en si petit nombre, revindrent volontairement à nous, horsmis quelques-uns qui vouloient s'esclaircir, si disoient-ils, des raisons d'une part et d'autre. Et affin (fu'on pust dire que l'eslection avoit esté véritablement fliicte d'un commun accord^ il fut dict que l'on choisiroit deux sénateurs pour chascun compétiteur, qui

« armes ; mais ceux qui estoienl pour la France , et les Taboriski , grantlo « el puissante famille de Pologne, firent ordonner que tous ceux qui « esloient pour le duc d'Anjou mettroicnt un mouchoir ou une marque « blaoclie au chapeau. Le nombre fut si grand, que les autres, se scu- » tant trop foibles pour les contrarier, prirent la mcsmc marque, et « consentirent à l'élection. Le temps estoit alors obscur et trouble, et •< tout aussi tost que ce consentement fut donné, les cahiers ouverts et « les voi.x comptées, il parut clair et serein. »

DE ClIOISiVm. [iS^S] i55

examineroientles raisons, tant d'une part que d'autre : M. le maresclial Oppalinski et le castellan de Danski furent esleuz pour nous, et, ce me semble, l'evesque de Cujavie ; mais je n'en suis pas ])ien asseuré : ils monstrerent en cela et leur éloquence et la dextérité de leur esprit; car les autres députez furent tellement convaincuz, que tous ceux qui avoient esté contraires, à haute voix revindrent à nous, liorsmis l'evesque de Plosko, qui voulut avoir cest honneur de demeurer seul constant pour Ernest.

Cecy fut faict le neuviesme de may , le samedy veille de la Penthecoste, sur les sept heures du soir; et pour ce qu'il y avoit un jour qui estoit le dimanche entre deux jusques au lundy, qu'il falloit faire la proclamation, le ])on archevesque qui tressailloit de joye, de peur qu'il survinst quelque changement, cria par trois fois : JYous auons pournostre roy le tres-illastre duc d' Anjou } et fust suivy d'une infinité de gentilshommes.

En mesme instant l'evesque de Cujavie, les palatins de Sandomyre, Laski, et le castellan de Racen , despescherent un homme à nosdicts ambassadeurs pour les faire venir en grande diligence, comme ils firent , et arrivèrent le lundy au soir.

Or, je reviens aux sénateurs qui pensoient avoir tout faict : mais Podollie, Cracovic, Wratislavie, Rave, et tous ceux qui avoient tenu le party des autres compétiteurs, se reunirent ensemble, protestèrent que l'ordre n'avoit pas esté gardé, d'autant que l'archcvesque n'avoit ny ne pouvoit avoir faict légitimement la proclamation ; car cela appartient à l'authorité des mareschaulx : joint aussi qu'ils avoient consenty à la-

i56 [1^7 3] MÉMoiBEa

dicte eslection, à la charge que les ambassadeurs du roy esleu jureroient de faire oljserver ce qui avoit esté arresté par eux sur les loix et statutz , et sur la confédération pour le faict de la religion.

Or les Zbaroski, Laski et plusieurs autres qui avoient; opinion que lesdicts palatins voulussent troubler ce qui avoit esté faict et venir à une autre eslection, se preparoient à user de force s'il en eust esté besoing.

Mais le mareschal Oppalinski , castellan de Danski , et les evesques de Cujavie et de Cracovie arresterent ce desseing.

Arrivez que furent lesdicts ambassadeurs, ledict sieur evesque envoya Bazin vers lesdicts palatins de Podollie et de Cracovie, leur remonstrer que les autres compétiteurs qui avoient esté excluz seroient bien aises de voir quelque division, et que cecy serviroitpour les faire venir à la poursuite avec les armes, qui seroit l'entière ruine et désolation dudict royaume; et que quand ainsi seroit qu'ils eussent juste occasion d'eux départir de la compaignie, encore les taxeroit-on à jamais d'avoir esté cause d'un si grand mal, qui ne pourroit jamais estre reparé.

Lesdicts palatins rendirent fort courtoisement raison à Bazin de leur départ; protestèrent que cen'avoit point esté pour vouloir impugner l'eslection à laquelle ils avoient volontairement consenty, et que leur but ne tendoit qu'à faire que toutes choses fussent si bien faictes, qu'il n'y eust rien à redire pour l'advenir. Se plaignoient que ledict sieur archevesque, qui n'avoit point de pouvoir, avoit faict la proclamation qui appartient au mareschal du royaume, laquelle proclamation ne pouvoit aussi estre faicte qu'on n'eust traitté

DÉ CHOISNIN. [iS^â] îS')

avec les ambassadeurs dudict seigneur roy, tant pour la seurté de luy que pour l'establissement des affaires de son royaume.

Geste response rapportée par ledict Bazin , qui fut toute la nuict avec eulx, ledict sieur la feit entendre aux principaux de noz amis, et les feit très - instamment prier de ne permettre point que nous vinssions à une rupture et division.

Les seigneurs, recognoissans le danger qu'il y avoit d'une grande et pernicieuse rupture, députèrent les evesques de Cujavie et de Cracovie, M. le mareschal Oppalinski et le chancellier, pour aller, devers lesdicts palatins les prier de la part de tous de revenir à la compaignie : mais ils n'y gaignerent rien pour ceste fois; car lesdicts palatins requeroient que la proclamation faicte par le dict sieur archevesque fust déclarée nulle. C'estoit chose à quoy beaucoup de gens ne pouvoient consentir, pour ne faire injure audict archevesque. Ledict sieur evesque proposoit que cela se pouvoit accorder, que ce que ledict archevesque avoit faict servist de déclaration et non de proclamation, et qu'il ne fust point parlé de ce qui avoit esté faict, ny en bien ny en mal, et que au reste la proclamation se fist à la manière accoustumée. Cecy fut le mercredy, et vers la nuict il renvoya Bazin ausdits palatins pour les prier de sa part de se contenter de ce moyen, lequel ils trouvèrent bon, et promirent de se trouver le jeudy matin à la tente , à la façon accoustumée ; mais il survint une autre difficulté qui cuyda tout troubler : c'est que l'archevesque et tous les seigneurs, dès le mardy matin, s'estoient retirez dans la ville de Warsovie, délibérez de ne retourner plus aux tentes. Lesdicts pala-»

l58 [^^73] MÉMOIRES

tins disoient qu'ils ne viendroient point ailleurs qu'au lieu où l'eslection avoit esté faicte , de sorte qu'ils furent en nouvelle combustion 5 qui fut cause que ledict sieur evesque envoya de nouveau Bazin vers lesdicts palatins de PodoUie, Cracovie, Wratislavie, Rave et autres, pour les prier de ne s'arrester point à si peu de chose. Ils respondirent qu'à la première diette de Warsovie il avoit esté ordonné que l'eslection seroit faicte et parfaicte en la campaigne, soubz les pavillons, et que faisant la proclamation, qui estoit le principal acte de l'eslection, ailleurs que là où il avoit esté ordonné, ce seroit faire ouverture aux ennemis de révoquer en doubte ce qui avoit esté faict, et avec le temps procéder à une autre eslection. Geste raison sembla audict sieur evesque fort apparente, et il la fit incontinent entendre audict archevesque, le priant de vouloir retourner aux champs achever ce qui avoit esté si heureusement commencé. Ce bon homme n'y vouloit entendre, comme aussi ne faisoient pas plusieurs autres, qui ne pouvoient volontiers porter que lesdicts seigneurs palatins leur donnassent la loy. Enfin les amateurs de paix obtindrent ce point, que les uns et les autres se trouveroient le vendredy matin aux pavillons, où lesdicts palatins vindrent comme ils avoient promis.

Je dirai une chose que j'ay apprinse de beaucoup de Pollacs, que le service qu'a faict ledict sieur de Valence au P\oy pour l'eslection est grand; mais celuy qu'il fit pour la proclamation surmonta l'autre, parce que si la rupture desdicts seigneurs n'eu st esté renouée, tout ce qui avoit esté faict s'en fust allé en fumée : le roy de Polongne n'eust pu passer, ni eust voulu venir

DE CII0I3N1N. [1573] l59

prendre un royaume où les voisins eussent este' jh appeliez par les uns et par les autres, selon la passion et interest particulier.

Les sénateurs avant que venir à la proclama îion députèrent messieurs l'evesque de Cujavie^les palatins de Sandomyre, Laski,PodollieetVuilne, et le grandchancellier , le grand-capitaine de Samogitie , les castellans de Gnesnen, Sandomyre, Danzic et Sanoc, et le capitaine de Balzan, Tous ceux-là estoient députez ( et ne me souvient pas bien s'il y en avoit d'autres ) pour venir par devers noz ambassadeurs, et prendre d'eux, comme ils disoient, l'explication des articles contenuz en l'oraison : mais comme elle estoit claire et facile, il n'estoit aucun besoing d'y rien adjouster ou diminuer.

D'entrée ils demandèrent les pouvoirs : le sieur de Lanssac qui n'en avoit point, et avoit tenu rang d'ani» l)assadeur , dist audict sieur evesque qu'il recevroit ce jour-là une grande honte s'il ne trouvoit moyen de l'en garentirjce qu'il feit fort volontiers pour l'amitié qu'il luy avoit tousjours portée, et feit entendre aux sei- ' gneurs que le Pioy avoit envoyé ledict sieur de Lanssac sans pouvoir, estimant que l'eslection peut-estre auroit jà esté faicte avant son arrivée. Et toutesfois Sa Majesté cliargeoit expressément ledict sieur evesque de le retenir etluyfaire tenir rang d'ambassadeur, s'ilpensoit que sa présence fust nécessaire à la conduite de la négociation. Il leur dit aussi que le commandement qu'il avoit receu du Roy leur devoit autant ou plus contenter comme un pouvoir escript en parchemin : aucuns d'eux ne vouloient recevoir ceste raison en payement. Enfin il fut contraint de leur dire qu'il

l6o ['^73] MÉMOIRE&

estoit résolu de ne négocier point que ledict sieur de Lanssac ne demourast au degré tel qu'il avoit tenu. Les autres sénateurs dirent qu'il n'y avoit homme intéressé que ledict sieur evesque, et que pour ceste cause ce n'estoit que temps perdu de débattre de cela. Et ainsi demoura ledict sieur de Lanssac. Ils voulurent aussi veoir le pouvoir de M. l'abbé de L'Isle , qui leur fut incontinent monstre. J'ai bien voulu toucher ces points, pour faire cognoistre que ces gens-là recherchoient de bien près lesdicts seigneurs ambassadeurs. Puis ils demandèrent les instructions; ledict sieur leur dit que c'estoient pièces secrettes que les ambassadeurs n'avoient jamais accoustumé de monstrer, que c'estoit assez qu'on eust monstre lettres de créance et le pouvoir. Quelques-uns d'entr'eux maintenoient que le tout devoit estre représenté , parce que au pouvoir y avoit une clause contenant ces mots : Jouxte la forme et la teneur de noz instructions , et conclu oient par-là que sans lesdictes instructions le pouvoir ne pouvoit de rien servir. Mais les autres dirent que c'estoit trop presser lesdicts ambassadeurs.

Puis, sur la déclaration des articles, la dispute fut grande etlongue, parce que lesdicts députez essayoient de gaigner quelque chose à leur advantage. Noz ambassadeurs aussi estoietit fermes à ne rien adjouster à ce qui estoit contenu en ladicte oraison. Et parce qu'il falloit respondre sur le champ, et qu'il n'y avoit lieu de consulter par ensemble, ledict sieur evesque estoit contrainct de respondre promptement : et enfm toutes choses passèrent pour ce jour-là au contentement d une part et d'autre.

Le samedy, lesdicts députez revindrent et presen-

DE CHOISJVIN. [iS^S] 16 1

terent à noz aml)assadeurs les articles qu'ils avoient faicts entr'eux avant l'eslection , parmy lesquels il y en avoit quelques-uns qui, à la vérité , sembloient avoir esté faicts contre l'authorité du roy , quel qu'il fust , qui seroit puis après esleu. Mais ledict sieur evesque , après en avoir ouy la lecture, respondit que ny luy ny ses collègues n avoient aucun pouvoir d'approuver ny reprouver lesdicts articles. Quelques-uns desdicts députez maintenoient que les pouvoirs qui jà avoient esté monstres esloient généraux. Ledict sieur evesque respondit que le pouvoir gênerai ne se pouvoit estendre, sinon en ce que le Roy auroit peu prévoir, et que lesdicts articles estoient de telle nature, que ledict seigneur Roy ne pouvoit pas deviner qu'on en eust deu parler à ses ambassadeurs. Quelques-uns se malcontenterent de ceste response ; mais la pluspart fut d'advis qu'on s'en devoit contenter. Ce sont les articles qui ont esté icy si longuement disputez par les ambassadeurs dudict pays, lesquels depuis ont esté corrigez à la volonté dudict seigneur Roy.

Lesdicts députez retournèrent au sénat, où ils feirent rapport de toute leur négociation, au grand contentement de toute la' noblesse. Et je ne veux oublier à escrire que sur l'article (|ui contenoit que le roy de Polongne feroit apporter le revenu des terres qu'il a en ce royaume, plusieurs de la menue noblesse crièrent à haute voix : « Nous n'avons point affaire d'argent, ayons nostre roy, et luy et nous serons assez riches. » Incontinent après l'on envoya par devers noz am bassadeurs , qui ne se hrent pas prier d'aller mettre la dernière main à l'œuvre, et firent le serment entre les mains de l'archevesque à la manière accoustumée. Le 38. II

i62 ' [ï^7"^] MEMOIRES

palatin de Cracovie, sans leur donner loisir de se lever, leur en proposa un autre qui contenoit que ledict seigneur Roy esleu maintiendroitla paix entre ceux qui sont de différentes religions , et n'essayeroit de les ramener par effusion de sang, ny par cruauté. Et encore que cest article ne fustpas de si grande importance qu'il en fallust débattre, loutesfois noz ambassadeurs trouvèrent mauvais ce second serment , duquel ne leur avoit esté parlé, au moins de le faire en ceste façon. Mais, voyant que toute la noblesse vouloit desloger, et qu'il n'y avoit plus de moyen de la retenir, et que si la proclamation n'eust esté faicte ce jour-là, il eust esté impossible de rassembler la compaignie, ils passèrent outre. Et après avoir esté amenez à leurs sièges près de M. l'archevesque, ledict palatin de Cracovie, comme maresclial du royaume , feit la proclamation pour la première fois. Le maresclial Oppalinski, comme maresclial de la Cour, la feit pour la seconde fois. Le grand capitaine de Samogitie , pour le maresclial de Litliuanie, la feit pour la tierce. Le Te Deuni laudamus fut incontinent chanté, et la pluspart avec grande effusion de larmes. Et parce qu'il falloit aussi le chanter en la grande église de Warsovie , ledict sieur evesque pressa tant lesdicts palatins de Cracovie et de Podolie, et plusieurs autres des chefs evangeliques, qu'ils s'y trouvèrent avec les catholiques. Et cecy firent-ils volontiers pour monstrer que l'eslection et proclamation avoient esté faictes d'un commun accord et sans aucune division.

La proclamation foicte, toute la no])lesse se retira : aussi firent les sénateurs, horsmis quelque petit nombre qui demeurèrent pour eslire les ambassadeurs qui

DE CHOISNIN. [iS^S] l63

viendroient en Fiance, et pour dresser leurs mémoires et faire sceller le décret. Parmi lesquels mémoires dévoient estre insères les articles qui avoient esté accordez avec noz ambassadeurs le jour avant la proclamation. Mais ils furent si changez et si desguisez, que ledict sieur evesque refusa tout à trac de les signer, et ne sçavoità qui se prendre d'une si grande faute qu'avoit esté faicte, comme aussi les sénateurs se trouvoient bien empeschez; caries uns, qui n'avoient assisté à l'accord qui avoit esté foict avec nosdicts ambassadeurs, ne pensoient pas qu'on n'y eustrien adjousté ou diminuéj les autres, qui estoient Ijien recors de tout ce qui avoit esté passé, recognoissoient qu'il y avoit quelque chose de changé; mais ils ne se voy oient pas assez en nombre pour la corriger. L'opinion commune estoit que le secrétaire avoit voulu dresser lesdicts articles le plus à l'avantaige dudict pays qu'il avoit peu, bien qu'il rejetast la coulpe sur le chancellier qui estoit jà party. Enfin lesdicts seigneurs corrigèrent un article qui estoit le plus important. Aux autres ils n'y voulurent toucher : tellement que ledict sieur evesque , après avoir refusé longuement de les signer , et voyant que lesdicts ambassadeurs députez prenoient sur ce occasion de ne venir en France, il fut contraint de les signer, comme aussi firent ses compaignons, s'asseurant bien que le roy esleu, à sa venue, facilement obtiendroit des estats que le toutfust corrigé et remis comme il avoit esté accordé avant ladicte proclamation. J'estois jà venu par deçà ; mais j'ay entendu que ledict sieur evesque cuyda mourir d'ennuy de se voir réduit à telle nécessité qu'il failloit, ou signer chose qu'il n'avoit accordée, ou bien , en le refusant, estre cause

l64 ['^7^1 MÉMOIRES

d'un nouveau trouble , qui estoit ce que noz adversaires desiroient le plus ; mais enfin il print le party le moins dangereux, et qui plus facilement sepouvoit reparer.

Sur ces aiticles aussi a esté en France longuement" disputé , parce que ledict sieur evesque maintenoit qu'ils estoient de beaucoup dilTerens à ce qui avoit esté traité entre luy et ses collègues, et les députez du sénat ; et s'asseuroit bien que ledict sénat et la noblesse repareroient la faute dudict secrétaire , comme elle a faict depuis.

Il luy survint une autre difficulté : c'est que le palatin de Cracovie, mareschal du royaume, ayant esté mal-content, ou de l'eslcction des ambassadeurs, ou de quelque autre délibération qui n'est venue à ma cognoissance, se partit de la compaignie; de quoy quelqu'un des amis de nostre party advertit noz ambassadeurs; les advertit aussi que ledict palatin s'en alloit sans avoir ni signé ni scellé le décret de l'eslection, et que celapourroit susciter beaucoup de trouble. Quelqu'un estoit d'advis de le retenir par force ; mais ledict sieur evesque, qui voyoit que ce seroit allumer un feu qui ne se pourroit facilement esteindre, voulut aller par devers ledict palatin pour le prier ne s'en aller point que le décret ne fust scellé.

Ledict palatin se monstra si courtois et si gratieux, que incontinent le vint trouver, bien qu'il fust prestde monter en coche, et lui accorda de demourer jusques à tant que ledict décret seroit scellé. Et ainsi à la poursuite dudict sieur evesque, qui envoya incontinent par devers lesdicts seigneurs sénateurs, le décret fut apporté audict palatin. Et après qu'il y eut apposé son scel, il s'en alla pour se marier le jour après, comme

DE CHOISKIN. [167 3] l65

il fil; et, ainsi que j'ay entendu depuis, ce bonhomme, en l'aage de soixante -cinq ans, espousa une belle et jeune damoiselle.

J'avois obmis à escrire que le quatriesme jour après l'eslection, et pendant que, pour les raisons cy -dessus couchées, il y avoit quelque différend entre les palatins, arriva un cliahuz (0 envoyé de la part du Grand- Seigneur, sur la venue duquel ledict sieur discouroit ainsi : « S'il vient pour nous favoriser , la noblesse du pays se tiendra grandement offencée , et dira qu'on a voulu employer la force et le crédit d'un tel prince que celuy - là pour la contraindre : s'il vient aussi pour nous empescher , cela pourra susciter quelque trouble, attendu que la proclamation n'est encore faicte. M Enfin ledict sieur s'advisa de prier tous les amis de nostre party d'empescher que ledict chahuz ne fust ouy qu'après que tout seroit faict, ce que luy fut accordé; car aussi bien estoit-il raisonnable, et ne pouvoit-on faire autrement, que de mettre fin à l'œuvre qui jà estoit si advancée, et fut son! audience différée pour quelques jours.

J'ay expressément réservé pour la fin de mon discours à parler dudict chahuz, qui fut entretenu six ou sept jours avec un traitement honneste et honnorable, lequel eut audience; et, après avoir présenté le lettres qu'il apporloit, déclara sa charge fort sagement et modestement. Sa charge estoit de faire entendre à tous les seigneurs et à la noblesse de Polongne et.de Lithuanie, que le Grand-Seigneur l'envoyoit pour se condouloir avec eux de la perte de leur roy , son bon voisin, parent et amy, pour les admonester

CO Un chahuz : ce chiaoux s'appcloit Achmet.

i66 [ï^73] MÉMoniKs

aussi de n'estre si longuement sans eslire un roy; que telle longue dilation poiii roit convier leurs ennemis à faire quelque entreprinse sur eux; qu'il les exhortoit et prioit d'eslire un d'entre eux, et que si cela ne se pouvoit faire, se gardassent d'eslire prince qui eust inimitié ou querelle avecluy; et, s'accommodant ainsi à son conseil et à son advis, il prendroit soubs sa protection, et le roy ainsi par eux esleu, et tous leurs pays ; qu'il avoit entendu que quelques princes leurs voisins parloient de leur courir sus, et forcer leur ancienne liberté'; qu'en ce cas Son Altesse leur faisoit offre de toutes ses forces pour les secourir et deffendre envers tous et contre tous ; et pour cest effect avoit jà escrit aux deux bogdans, et à son bascha en Hongrie , de se tenir prests à les venir secourir incontinent qu'ils en seroient requis.

Plus dit ledict chahuz que , deux jours avant son arrivée, il avoit entendu l'eslection jà faicte en faveur du duc d'Anjou, frère du roy de France, et que telle eslection ne seroit point désagréable au Grand-Seigneur, parce qu'il n'a nulle inimitié ni querelle avec ledict prince esleu.

Geste proposition faicte en public, il parla en secret plus ouvertement aux palatins de Podolie et de Russye, qui sont personnages sages, amateurs de leur patrie, et de grande authorité, ausquels les Turcs, quand ils viennent en Polongne, ont accoustumé de s'addresser parce qu'ils sont sur la frontière.

Ledict chahuz vint veoir lelict sieur evesque, et

après avoir longuement discouru avec luy,par le

moyen d'un truchement qui parloit latin comme s'il

' eust esté vingt ans 5ur la leçon de Giceron, il n'en tira

DE crioisNiN. [1573J 167

autre chose, sinon que son maistre avoit infiniment désiré qu'en Polongne il n'y eust point de roy estranger, parce que c'estoit le vray moyen d'entretenir bonne amitié et intelligence avec ledict paysj mais, puisque le sort estoit tombé sur le très-illustre duc d'Anjou, il se tenoit asseuré que sondict maistre feroit envers luy tout bon office de voisin et amy ; (ju'il avoit entendu , depuis son arrivée , que l'Empereur et les princes d'Allemaigne menassoient ledict roy esleu de luy empescher le passage pour venir en son royaume, et mesme que les ambassadeurs dudict seigneur Empereur en avoientfaict quelque mention en leur oraison; et si ainsi estoit, sondict maistre serait contraint de s'en mesler, et n'endureroit point qu'un tel royaume^ de qui il a esté tousjours bon amy, receust aucun tort de ses voisins.

Or je veux respondre à ceux qui sottement etcalomnieusement ont divulgué que le roy de Polongne a esté esleu à la prière et sollicitation dudict Graad- Seigneur.

Aux François il me suffira de dire que M. l'evesque d'Acqs (0, qui est personnage tel qu'on le peut désirer pour un bon ambassadeur, voyant que le roy de Polongne estoit, ainsi qu'on faisoit courir le bruict enConstantinople, fort malade, il voulut tanter le gué, etsçavoir, le cas advenant que ledict Roy mourust, quelle seroit l'affection du Grand-Seigneur, et pour qui il voudroit employer sa faveur j et trouva en effect qu'il estoit résolu à tenir la main à ce qu'autre qu'un Pollac ne fust esleu ; et de ce en donna advis ledict sieur evesque d'Acqs à Leurs Majestez et audict seigneur

(») L'cvcsque, d'Acqs : François de Noailles.

l68 [1^7"^] MÉMOIRES

roy de Poiongne, et confirma depuis son opinion par autres lettres. Le semblable escrivit-il aussi audict sieur evesque de Valence par lettres du i4 mars. Or, à mon advis, ledict sieur evesque d'Acqs, outre ce qu'il avoit appris de ceux avec lesquels il avoit négocié, il discouroit sagement que les seigneurs et gentilshommes pollacs trouveroient fort mauvais que aucun des compétiteurs se fust faict recommander par ledict Grand- Seigneur, tant parce que la recommandation d'un plus grand apporte avec soy quelque commandement, que aussi pour autres raisons particulières qu'il avoit entendu d'un gentil-homme poUac, ambassadeur pour lors à Constantinople ; et de ce donna-il advis audict sieur evesque de Valence par les lettres cy-dessus mentionnées. Ceux qui en parlent donc si témérairement, seront tous) ours convaincuz par les lettres dudict sieur d'Acqs, escrites tant à Leurs Majestez que audict sieur evesque de Valence.

Quant aux estrangers (qui sont, comme il est vraisemblable, autheurs de ceste calomnie), il suffira de leur dire que si ledict Grand-Seigneur a recommandé le très illustre duc d'xAnjou avant l'eslection , leur calomnie pourroit avoir quelque apparence ; mais il est certain que ledict chahuz arriva après que tout avoit esté faict. Et quant à la lettre du bascha, cy-dessus mentionnée, tant s'en fault qu'elle nous proffitast, qu'elle cuyda du tout ruiner toute la négociation, parce qu'il y avoit ces mots : T'^ous ne faudrez doheir au commandement du Grand-Seigneur. Ceste parolle offença grandement les gentils-hommes pollacs , qui ne receurent onques commandement d'autre que de Dieu et de leur roy. Et encore en ladicte lettre

DE CHOISNIN. [iS^B] l6t)

n'estoit ledict seigneur, pour lors duc d'Anjou, recommandé, sinon en cas qu'ils ne voulussent eslire l'un d'entr'eux.

La conclusion doncques de ce propos sera telle : que le Grand-Seigneur voudroit que tous ceux de la maison de France eussent de grands empires ; mais pour le royaume de Polongne, il eust voulu et désiré que un Pollac eust esté esleu. Et si depuis ladicte eslection luy a esté aggreable, il s'est monstre en cela prince sage et advisé de se sçavoir accommoder au temps et faire son profit de tout : et bien qu'il soit grand et puissant , et qui se peut dire formidable à ses voisins, si est-ce qu'il a recogneu qu'il n'avoit nulle occasion d'estre marry que lesdicts Pollacs eussent usé de leur ancienne liberté, monstrant assez qu'il n'avoit point entendu que les prières qu'il faisoit d'en prendre un de leur nation leur servissent de commandement. L'on dit que les Pollacs mesmes ont escript audict Grand -Seigneur qu'en l'eslection qu'ils ont faicte du duc d'Anjou, ils avoient eu esgard h sa prière et recommandation. Mais jeresponds à cela que ce sontparolles de courtoisie qui ne coustent rien à dire ou escrire pour conserver l'amitié d'un si grand prince que celuy-làj et cela pourroit avoir quelque lieu si le chahuz fust arrivé avant l'eslection; car je croy certainement que ladicte noblesse porte grand respect audict Grand - Seigneur; mais puisque le chahuz n'est arrivé que après l'eslection, et n'a esté ouy que après la proclamation, l'on n'a peu deviner quelle estoit l'intention dudict Grand-Seigneur. Quant à la lettre du bascha, qui fut escrite quelques jours auparavant, elle fut tenue pour contrefaicte , ainsi que cy-dessus a esté dict.

Telle fut l'issue de ceste grande, longue et difficile négociation, de laquelle ne peut estre dict l'autheur que Dieu seul : et confessera tout homme d'entendement qui voudra considérer que l'archiduc Ernest, pour la voisinance, pour la commodité d'ayde et de secours, s'il en estoit besoing, et pour la cognoissance de la langue, et pour estre si jeune que les Pollacs l'eussent peu former selon leur volonté, Ernest donc en apparence devoit estre plus désiré que le roy qui est présentement esleu. Le semblable se peut dire du roy de Suéde, roy voisin, qui estoit comme appelle à la couronne par le moyen de sa femme qui estoit sœur du feu Pvoy, et qui vouloit unir sa part de la Livonie avec celle que les Pollacs possèdent.

Quant au Moscovite, il faut dire que Dieu seul l'a reculé; car si ces deux puissances eussent esté reunies ensemble, l'Allemaigne n'eust eu moyen de s'en défendre, et pareillement tout le reste de la chrestienté eust eu belle peur.

L'opinion des Piastins estoit autant plausible qu'il estoit possible; car c'estoit une grande commodité d'avoir un roy de leur propre nation, qui, pour n'avoir force ni intelligence estrangere, eust plus obey que commandé.

Au contraire, le très illustre duc d'Anjou estoit de loingtain pays , de qui la pluspart des eslizans n'avoient que bien peu ouy parler, empesché par les ambassadeurs de presque tous les princes de la chrestienté, chargé, Inen que faucement, d'une infinité de calomnies; et si l'on dit qu'il promettoit J)eaucoup de choses, aussi faisoient bien les autres.

Mais ({ui asseuroit ceste noblesse que ledict sei-

DE CHOISNIN. [1573] 171

gneur tiendroit ce que ses ambassadeurs promettoient, et mesme que plusieurs estranaers, par lettres et par advertissemens , mettoient peine de faire entendre à ladicte noblesse que tout ce que ledict sieur de Valence avoit dict n'estoitque songes, menteries et vaines promesses? L'on dira que ce nombre des palatins et castellans qui avoient este praticquez avant de venir à l'eslection ; mais il est certain que pour un sénateur il y avoit deux cens gentils-hommes, tellement que, hors que tous lesdicts sénateurs eussent esté praticquez, ce que non, leur voix ne pouvoit comme rien monter au prix du grand nombre de ceux qui n'avoient peu estre praticquez. Et, qui plus est, l'on ne peult nier qu'en la pluspart des palatinats la noblesse n'ay teste' de contraire opinion àceliedeleurpalatin.Etbienqu'ilyeustentouteschoses une réciproque amitié et intelligence entre les grands et les médiocres, si est-ce qu'en ce faict il faut confesser que l'opinion des grands n'a aucunement sej vi de préjugé envers les autres; mais, au contraire, une bonne partie des sénateurs à ceste fois a suivy l'opinion de leur noblesse. Et pour respondre à ceux qui parlent des praticques, je sçay que ledict sieur evesque n'a pas beaucoup dormy pendant qu'il a esté par-delà. Je sçay qu'il a faict ce que un homme pouvoit faire pour gaigner le cœur de tous ceux qui avoient l'authorité d'eslire; mais ce n'a pas esté ny par don ny par présent , car il n'avoit nul moyen de le pouvoir faire. Ce n'a pas esté aussi par promesses; car, s'il eust esté possible de corrompre par ce moyen quelqu'un desdicts seigneurs, ils se fussent plustost arrestez aux jDrouiesses des ambassadeurs des autres compétiteurs, desquels ils pouvoient estre plus asseurez que des nostres. Et quand

172 [iS?^] MÉMOIRES

tout cela n'auroit point de lieu, si doit-on au moins penser que trente mil gentils-hommes ne se fussent pas laissez guider à dix ou douze sénateurs, ores qu'ils eussent este' gaignez ou praticquez. Quand je parle de gentils-hommes, j'entends de ceux qui ont voyagé, et qui ont pour la pluspart la cognoissance de deux ou trois langues, et qui ont l'intelligence des affaires publicques , au moins de celles qui concernent leur royaume, parce qu'il y en a bien peu qui n'aspirent à estre ambassadeur ou juge terrestre en leur palatinat, et de là parvenir à estre capitaines, ou de capitaineries ordinaires, qui sont de grand revenu, ou capitaines de guerre; puis espèrent aussi de parvenir aux estats de castellans et de palatins, et d'ambassadeurs vers les princes estrangers : de sorte que l'espérance qu'ils ont de venir par leurs services aux degrez d'honneur, les rend ainsi soigneux d'apprendre toutes choses vertueuses pour servir au public. Tel nombre doncques et telle manière de noblesse n'eust pas esté aysée à manier par praticques et par menées, et ne se pouvoit gaigner que par raison : la raison ne leur pouvoit estre déclarée que par oraison publicquement prononcée, et depuis veuë, leuë et examinée. De laquelle raison tous, ou pour le moins la plus grand part, poussez d'un instinct secret et à nous incogneu, se rendirent si capables et vaincuz, que, comme sagement remonstra M, le castellan de Sanoc à M. l'eslecteur de Saxe, ils arrivèrent tous à une mesme opinion, et avec telle ardeur et affection , qu'il sembloit que le très illustre duc d'Anjou leur eust esté visiblement envoyé du ciel pour estre leur roy. Et ne sera point hors de propos d'insérer ici la clause de l'oraison du-

DE CHOISNIN. [iS^S] iy3

dict sieur Sanoc; laquelle oraison a esté imprimée à Paris.

« Que si nous mesurons les actions humaines selon nostre jugement et conseil, ce vous sera une merveille, et peult-estre chose incroiable, que les opinions de treize palatinats se soyent peu résoudre et accorder en l'eslection de Henri de Valois, duc d'Anjou. Lequel accord et consentement le grand duché de Lithuanie ayant congneu , passa du mesme advis sans aucune difficulté ou controverse. Alors vous eussiez veu les hommes desjà quitter leurs places pour dire leurs advis, et à l'envy redoubler le nom de Henry, et eussiez entendu de toutes parts les cris pleins d'allégresse et messagiers de bon heur : Vive, et soit bien heureux Henrj, roy esleul Vous avez entendu, très illustre duc, l'issue de noz estats non feinte, mais à la vérité représentée ; car qui est celuy qui , d'un acte passé en un théâtre si grand et si célèbre, et en la présence; de tant d'hommes, osast rapporter autre chose que vérité? Et de ce vous jugez que la fin de ceste eslection s'est conduite, non par l'adresse d'hommes, mais par un secret jugement de Dieu, qui a touché les cœurs de nostre peuple. Car combien y en a il d'entre nous qui, des extremitez du septentrion et du midy, esquelles nostre règne s'estend, eust ouy le nom de Henry duc d'Anjou, ou eust entendu ses faicts et ses gestes, ou eust mis en considération les commoditez que nostre royaume en pouvoit recevoir? Ses actions pleines de vertu et de gloire avons-nous entendu, en une ou deux heures seulement, du très -entier, très -docte et très -éloquent Jehan de Montluc, evesque et comte de Valence, am-

iy4 [^^7^] MÉMOIRES

bassadeur du très - clément et très - chrestien roy, et du nostre esleu. L'oraison duquel, comme véritable, avec un singulier contentement et grande dévotion nous avons suyvi. »

Revenant doncques aux causes de l'eslection, ledict sieur de Valence, combien que avec bonne et juste cause en ceste affaire a acquis autant d'honneur qu'il eneust pu désirer, toutesfois recognoissant qu'une telle œuvre surpasse et l'industrie et l'entendement d'un homme quel qu'il soit, a tousjours en ses dicts et en ses escrits remis toute la louange et la gloire à Dieu; et ne sera point hors de propos que je insère en ce discours la coppie des lettres qu'il escrivit à Leurs Majestez lorsqu'il leur envoya la nouvelle de l'eslection.

^u Roj.

« Sire , l'occasion s'est présentée à faire descouvrir quelle estoit la volonté' de vos ennemys, qui n'estoit pas moindre que de supprimer le nom de vostre couronne, et le rendre aussi humilié et abaissé comme Dieu l'avoit longuement eslevé sur toutes les autres maisons de la chrestienté. Et par mesme moyen leur a il fait cognoistre que s'il a permis que vous ayez esté en vos jeunes années combatu de la fortune, toutesfois il n'a pas laissé de vouloir estre vostre protecteur et deffenseur; tellement qu'en ceste province tant esloignée, oii la plus part ne sçavoit que c'estoit que d'un roy de France, vous avez surmonté l'Empereur, le roy d'Espaigne, le roy de Suéde, les princes de l'Empire, le Moscovite et le Turc, qui avoit escript contre vous, et d'autres qui soubs main ne se sont pas

DE CHOISKIN. [iS-jS] l'jS

espargnez. Je m'asseure que vous recognoistrez en cela que Dieu ne vous abandonne point, et que, vous tenant avec luy, vous pouvez espérer autant de grandeur qu'eurent jamais vos prédécesseurs. Cependant serez vous recogneus deux frères, roys des deux plus beaux royaumes qui soyent en la chrestienté. Et pour ma part il ne me reste, Sire, qu'à prier celuy qui est l'autheur de toute l'œuvre, qu'il vous conserve longuement tous deux en tout bon heur, grandeur et prospérité.

« Sire, je supplie le Créateur vous donner en parfaicte santé très longue et très heureuse vie.

« A Plosko, ce lo may i573. »

A la Rojne.

ce Madame, j'ay tenu ce que je vous avois promis : C'est de faire en sorte que vous verriez Monseigneur roy de ce royaume. Quand je considère les empeschemens qui me furent donnez pour me garder d'approcher de ce pays; quand je considère aussi le grand nombre d'ennemis qu'il a fallu vaincre par raisons et par la paroUe; qu'il a fallu aussi surmonter les grandeurs, les faveurs, les menées, lespraticques des autres compétiteurs, je recognoy que Dieu a voulu, comme par un miracle, se servir de moy, et en telle sorte qu'il en faut rapporter l'honneur à luy seul; car s'il n'eust esté le conducteur de l'œuvre, cent tels que moy n'eussent sceu faire la dixiesme partie de ce que j'ay faict : et m'asseure. Madame, que, recognoissant de luy seul le contentement que vous en recevrez, vous le supplierez aussi qu'il le vous veuille conserver longuement, et

l'jQ [1578] MÉMOIRES

ferez toutes choses à ce qu'il veuille par sa grâce maintenir ce roy qu'il a faict par sa main miraculeusement. Quant est à moy, Madame, je me recognoy grandement oblige' à vous de ce qu'à ma requeste et à ma sollicitation vous entrastes en ceste poursuite qui sembloit estre impossible, et en ce faisant me donnastes moien de parvenir à un point que mes ennemis, si aucuns en y a, seront contraincts de m'estimer un des plus heureux hommes de la terre : et pour tel me tiendray-je tant qu'il vous plaira me donner quelque lieu au nombre de vos très humbles et très obeissans serviteurs, et me contenteray de mourir avec ce nom d'estre heureux ambassadeur 5 car, par la grâce de Dieu, j'ay eu cest heur qu'en quarante ans que j'ay servy, il ne m'a jamais esté rien commandé que je n'en soye venu à bout.

« Madame, je supplie le Créateur vous donner en parfaicte santé très longue et très heureuse vie.

« A Plosko, ce 10 de may 1573. »

Au roj de Polongne.

« Sire, je vous appelle ainsi parce que vous avez esté faict roy de Polongne si vous le voulez estre, non pas par ma main, comme vous m'escriviez par voz dernières lettres, mais par la main de Dieu, qui a monstre en cest affaire un des plus grands miracles qui advint cent ans a en la chrestienté. Il a voulu se servir de moy qui estois, ou pour la vieillesse, ou pour autre occasion, délaissé comme inutile à travailler et à faire service au public. Et cela a il fait pour faire paroistre que ceste œuvre grande et admirable ne pouvoit estre

DE cnoisivijv. [iS^SJ 1']^

faicte que par luy qui establit les rois , et qui tourne le cœur des eslisans où bon luy semble. Il vous a faict naistre de maison royalle, et de la première de la chrestienté; il vous a enrichi de tant et si rares et précieux dons convenables à un bon et grand prince; il vous a rendu victorieux en deux batailles mémorables; et par la vertu qu'il a mis en vous il a attiré k vous l'amour et l'affection d'une infinité de personnes, il vous a rendu aymable aux uns, et formidable aux autres; il m'a inspiré à vous proposer et faire désirer ce royaume, chose à quoy vous n'aviez jamais pensé. De maladif et foyble il m'a rendu sain et fort pour porter la peine et le travail que un jeune homme eust esté bien empesché d'endurer. Il m'a retiré du danger de mort en Lorraine, en AUemaigne et en ce pays, où j'ay esté quelque temps assiégé de la peste. Il m'a donné et la force et la grâce à contredire et respondre à une infinité de calomniateurs qui s'estoient bandez contre vous. Il a rendu mon nom si favorable à l'endroict de beaucoup de gens qui n'en avoient jamais ouy parler, qu'ils ont preste foy à tout ce que j'ay dict et escript de vous. Il m'a faict prononcer une oraison devant une si grande, si honorable et si diverse compagnie, que deux heures après la plus part de ceux qui avoient esté vos ennemys se rendirent affectionnez, et comme solliciteurs de vostre cause. Toutes les praticques, menées, menaces et faveurs recerchées de tous les princes chrestiens, du Moscovite et du Turc, n'ont sceu empescher que ceuxquine vous cognoissoient point, et qui n'avoient jamais ouy parler de vous, ne vous ayent sur tous les autres estimé, aymé et désiré pour leur roy. Ce seul acte peut servir à convaincre ceux qui 38. 12

nient la providence de Dieu , et à leur faire confesser que c'est luy qui gouverne et qui dispose selon sa volonté et juste jugement de toutes choses. C'est à luy donc, Sire, à qui vous estes tant obligé que je ne sçav s'il y eut, mil ans a, prince en la chrestiente' qui le fut davantage. Si, par la langue d'un homme qui sembloit ja enterre', vous avez vaincu tout le monde qui vous estoit ennemy, vous devez espérer que, recognoissant l'heur de vostre victoire, et luy en rapportant l'honneur, la gloire et la louange, il augmentera les dons qu'il a mis en vous, et sera tellement vostre guyde et conduite en toutes choses, que la postérité vous renommera pour prince bon, sage et vertueux, et père du royaume qui vous a esté donné. Quant est à moy, Sire, tant s'en faut que je vous en demande aucune recompense ;bien que avec juste cause je la pourrois désirer, pour avoir autant faict que homme de ma sorte fit jamais), que ce seroil à moy qui deusse vous donner recompense de l'honneur que je receuz quand vous me baillastes un affaire de si grande importance entre mains. Mais, estant si petit compaignon comme je suis, et qui ay fait mon dernier effort, je ne puis faire autre chose sinon de prier Dieu toute ma vie à ce qu'il luy plaise longuement et heureusement vous conserver au bien qu'il vous a donné. Bien vous dirai-je , Sire, sur la fin de ma lettre, que Dieu m'inspira bien à vous demander M. le seneschal d'Agenois, lequel a monstre en tout ce qu'il a peu la grande et entière affection qu'il avoit de vous faii e service. Je ne vous diray rien de celuy qui vous présentera ceste lettre, parce que j'espère, et m'en asseure, que vous sçaurez d'ailleurs que de moy

DE CHOisNijy. [ïS^S] 1-jg

qu'il n a pas perdu temps pendant qu'il a este par deçà, et qu'il m'a rendu fort bon compte de tout ce que je luy ai baillé entre mains.

« Sire, je supplie le Créateur vous donner en bonne santé' très longue et très heureuse vie.

« A Plosko, ce lo may iSyS. »

Et par ainsi se peut dire, et avec la vérité, que ledict seigneur roy esleu est infiniment obligé, premièrement à Dieu qui a fait cognoistre sa vertu et sa valeur, et en sa faveur a disposé le cœur des eslizans; secondement, est obligé à Leurs INIajestez, qui luy ont procuré ce bien et cet advancement : et quant audict sieur de Valence, encore qu'il n'y ait pas faute d'envieux en ce royaume, si ne luy sçauroit-on oster qu'il n'ayt esté le premier à proposer et exécuter ceste grande entreprinse, et que pour la fin qui s'en est ensuivie, on ne le puisse et doive dire heureux ambassadeur.

Page 1