‹ Depuis le règne de Phillippe-Auguste, jusqu'au commencement du dix-septièmeChapitre 5 sur 23 · LIVRE TROISIESME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIESME

Après que ladicte négociation fut du tout achevée;, comme cy-dessus a esté escrit, noz trois ambassadeurs pensèrent à leur retour. Et eust bien voulu ledict sieur de Valence qu'ils ne se fussent point despartis : mais le sieur de Lansaac voulut s'en aller par mer, pensant, comme il est vraisemblable, d'arriver plustost en France que les autres. M. l'abbé de L'Isle print une fois resolution de s'en aller par l'Italie , mais il changea d'opinion. Ledict sieur de Valence se trouvoit grandement empesché: d'un costé,il voyoit qu'il n'y avoit nulle seureté par les terres de l'Empereur ; car, ores que ledict seigneur soit prince si bon, si juste et si équitable, qu'on ne doive jamais penser ny croire que par son commandement soit faict desplaisir à personne, si est-ce que ses ministres et ses subjects portoient fort impatiemment que le royaume de Polongne fust tombé en autres mains que de l'archiduc Ernest ; d'autre costé, il craignoit que, passant par le Brandebourg et par la Saxe, les rheistres qui estoient malcontens ne l'arrestassent, ou ne luy feissent à la campaigne quelque tort ou desplaisir. L'on luy conseilloit d'aller à cachettes j et de faict le sieur Scambergt(0 l'avoit recommandé à un sien parent qui prenoit la charge de le conduire seurement par des maisons de gentilshommes : mais il falloit que ce fust en habit desguisé.

CO Scambert : Schomberg, l'un des chambellans de Charles ix.

DE CHOISNIN. [1578] l8l

Ce party luy sembloit dangereux, parce que s'il luy fust venu inconvénient l'on eust pu dire qu'il n'avoit pas esté cogneu pour ambassadeur. Et de plus, revenant d'une ambassade si illustre, il eust fait tort au nom du Roy (ce lui sembloit) de s'en retourner à cachettes. Par quoy sa resolution fut de faire ce qu'il devoit, et remettre l'issue de son voyage à Dieu, et envoya La Brosse vers les princes de Brandebourg et de Saxe, non pour leur demander saouf-conduit, mais pour les supplier de trouver bon que, passant par leur pays, il allast leur baiser les mains et recevoir leurs commandemens. Et advint que le mesme jour qu'il vouloit monter à cheval, il tomba malade d'une lièvre qui le retint quinze jours. Et incontinent qu'il se sentit tellement quellement allégé de sa fièvre, bien qu'il n'en fust pas du tout gùery, s'achemina vers Mierdzeric , pour là attendre les ambassadeurs députez du pays qui s'en venoient en France, estant résolu de ne les laisser qu'il ne fust bien asseuré de leur volonté, parce- qu'il y en avoit parmy eux qui n'avoient pas grande envie de faire le voyage.

En passant par la grande Polongne il fut festoie par messieurs l'archevesque de Gnesnen et evesque de Posnanie, par le palatin de Lancissic et le castellan de Siradie, par les comtes Gourka, parle castellan de Gnesnen, par le capitaine-general de la grande Polongne , et par les sieurs Ostrorogt; et, n'eust esté que le temps le pressoit, et aussi qu'il n'estoit pas du tout nect de fiebvre , il eust esté longuement retenu par la noblesse dudict pays.

Arrivé qu'il fut à Mierdzeric, il despescha le bon François à tous les seigneurs du royaume , pour les

l82 [^^78] MÉMOIRES

prier de ne rompre point l'union qui estoit entre eux^ et pour leur recommander la defîense dudict pays pendant que le Roy seroit absent. Cependant arrivèrent lesdicts ambassadeurs députez, qui eurent bon besoing de sa présence et de son conseil pour une difficulté qui leur survint, qui estoit fort mal-aisée à desmesler ; car l'Empereur leur manda qu'il ne pouvoit leur donner saouf-conduit de passer par l'Allemaigne qu'il n'en communiquast aux princes de l'Empire ; le duc de Saxe aussi escrivit qu'il ne pouvoit leur donner passage par ses terres sans en advertir ledict seigneur Empereur. Ce refuz estoit accompaigné de parolles de reproches, avec beaucoup d'aigreur et démonstrations de malcontentement. Ledict sieur de Valence n'estoit gueres mieux , car ledict La Brosse luy apporta une lettre si ambiguë, qu'il sembloit qu'elle eust esté expressément dressée pour le mettre à deviner. Il luy rapporta aussi que quelques ministres dudict seigneur eslecteur parJoient en fort mauvaise sorte de luy, et disoient publicquement qu'il ne sortiroit jamais d' Allemaigne qu'il ne s'apperceust qu'il ne faisoit pas bon ofTencer l'Empereur ny les princes dudict pays. Ledict sieur de Valence se trouva en grande perplexité ; car, si les députez s'en fussent retournez, il est certain qu'il y eust eu du trouble, et que les bienveillans de l'Empereur, prenans occasion sur la difficulté du passaige , eussent gaigné beaucoup de gens pour rompre ce qui avoit esté faict. Il leuï^* remonstra qu'il ne falloit point attendre autre response dudict seigneur Empereur sur les premiers jours de son malcontentement, et mesme que le castellan de Lubellin, qui avoit esté chargé de demander le saouf-

DE CHOISNIN. [1573] l83

conduit, s'estoit tousjours monstre si ennemy de nostre party, qu'il n'avoit pas failly à irriter et enflamber le cœur dudict seigneur Empereur, et l'emplir d'une vaine espérance qu'empeschant que le décret ne fust apporté au Roy esleu, il y auroit encore remède de revenir à une nouvelle eslection ; et de faict, ledict seigneur escrivit des lettres fort gratie uses à quelques-uns des seigneurs dudict pays, et mesme à quelques-uns desdicts ambassadeurs députez.

Et quant au duc de Saxe, disoit ledict sieur de Valence que Son Excellence eust bien voulu qu'ils eussent passé par ses terres sans luy demander saoufconduit , car le luy ayant demandé, l'on l'avoit mis en nécessité, ou de le refuser conli e le droit et la raison, ou de le leur accorder avec le malcontentement dudict seigneur Empereur. Il leur conseilloit donc de s'acheminer, puisqu'ils avoient libre passaige par les terres du marquis de Brandebourg, et renvoyer encore une fois par devers ledict seigneur eslecteur de Saxe , pour luy remonstrer qu'estans envoyez par un royaume amy et confédéré de l'Empire, et envoyez par devers ku^joy , qui pareillement estoit amy de l'Empereur et oe tous les princes d'Allemaigne, l'on ne pouvoit leur refuser le passaige sans violer les traittez d'amitié que ledict royaume de Polongne avoit depuis troiscensansavec le sacré Empire; etseconfians de sa bonne volonté et de sa prudence, ils continueroient leur voyage jusques à Leipsic, où ils attendroient la response qu'il adviseroit de leur faire.

Il leur dist aussi que, pour leur monstrer le peu d'occasion qu'ils avoient de craindre, ils se mettroit devant, et les attendroit à Leipsic, se tenant bien as-

l84 [^^7^] MÉMOIRES

seuré que ledict seigneur duc estoit trop sage pour rien entreprendre sur un serviteur du roy Très-Chrestien, et que si ses ministres avoient usé de quelques paroUes ou menaces, ce n'estoit que pour contenter les ambassadeurs de l'Empereur, qui pour lors s'estoient trouvez auprès dudict seigneur duc.

Lesdicts députez tombèrent en grande controverse : les uns disoient que ce seroit grande témérité de passer plus outre contre la volonté desdicts seigneurs Empereur et duc de Saxe, et ce que seroit bazarder leur vie et la réputation du royaume de Polongne. Les autres disoient que lesdicts seigneurs Empereur et duc de Saxe estoient trop sages pour violer le droit des gens, et entreprendre une guerre contre ledict royaume, leur ancien amy[et confédéré. Enfin la resolution futprinse qu'on suivroit l'advis dudict sieur de Valence, qui se mit devant et attendit à Leipsic la venue desdits députez j lesquels, le jour après leur arrivée, receurent la seconde response dudict seigneur duc de Saxe par un gentil-homme neveu de l'evesque de Posnanie, La response fut telle , que Son Excellence Irouvoit fort estrange qu'ils eussent est^i mal conseillez que de passer par ses pays contre sï volonté, et que pour le moins devoient-ils attendre qu'il eust nouvelles de l'Empereur, comme il leur avoit mandé par leur premier messager, et que pour ceste cause il commandoit à ses officiers de ladicte ville de leur faire bon traictement, mais qu'ils ne permissent point qu'ils s'en allassent; leur déclarant au parsus, que là où ils voudroient passer plus outre, ils se mettroient en tel danger , que, pour estre leur amy , il seroit fort marry de ce qu'en pourroit advenir ; adjoustoit à sa lettre

DE CHOISNIN. [1578] l85

qu'ils eussent mieux fait de croire son conseil au temps de l'eslection. Les bourguemestres et conseillers de ladicte ville leur vindrent faire ceste déclaration, qui estoit en somme une honneste et gratieuse prison.

Un gentilhomme pollac faisant son rapport, racompta comme le premier conseiller dudict seigneur duc eslecteur ne pouvoit contenir sa colère quand il parloit dudict sieur de Valence, qu'il nommoit à tous propos impudent j, causeur et menteur : disoit entre autre choses que ledict seigneur duc luy avoit fait une telle response qu'il meritoit, et qu'il s'estoit bien gardé de s'y vouloir fier, car il s'en estoit allé par le pays de Bronsvich (0 ,en habit desguisé ; mais qu'on luy avoit baillé tant de gens après, qu'on le garderoit bit3n de retourner en France.

Les députez se voyant retenuz , tombèrent en nouvelle difficulté, et quelques-uns d'entre eux n'espargnoient pas ledict sieur de Valence, qui avoit esté cause de leur parlement de Mierdzeric.

Ledict sieur estant appelle par eux, leur remonstra que, par les menaces qu'on faisoit contre luy et en sa personne, ils pouvoient comprendre que ce n'estoit qu'un jeu joué à la main; car lesdicts conseillers, qui tant le menaçoient, sçavoient bien qu'il ne s'en estoit point allé par le pays de Bronsvich en.Jiabit desguisé, et estoient bien ayses de contenter les ministres dudict seigneur Empereur. Et quanta leur rétention, c'estoit un vray congé qu'on leur donnoit de s'en aller; car si ledict seigneur duc eust entendu les vouloir retenir absolument,il n'eustpas usé de telles parolles : « Si vous passez plus outre, vous vous mettrez en tel danger. 3>

(') Bronsvich : Brunswick.

l86 [ï^y^^] MÉMOIRES

Geste clause estoit superflue, car ils estoient enclos dans une ville d'oii ils ne pouvoient soitir sans congé des ministres dudict seigneur. Toutesfois, pour contenter ceux qui monstroient avoir quelque peur, il leur conseilloit d'envoyer un d'entre eux-mesmes audict seigneur duc, pour luy inonstrer que, les retenant et empeschant qu'ils ne peuss ent aller vers leur roy, il rompoit, comme dessus a esté dit, la confédération et alliance qui avoit esté de si long tems gardée entre le royaume de Polongne et le sacré Empire; à l'entretiennement de laquelle les Allemands pour beaucoup de considérations dévoient estre aussi soigneux comme les Pollacs. Et quant à son particulier, remonstroit que pour leur faire cognoistre le peu de peur qu'il avoit des menaces, il sejourneroit encore deux jours audict Leipsic, et qu'il s'asseuroit bien qu'il ne seroit point retenu, comme aussi ne fut-il : mais au contraire fut caressé, lionoré et visité de beaucoup de gens de la ville, et singulièrement des escoliers, qui luy offrirent de se mettre au nombre de cent pour le conduire jusques au lansgrafve de Hessen. La resolution desdicts députez fut de croire le conseil dudict sieur de Valence: ils le prièrent de s'en aller devant, affin que, selon le traictement qui luy seroit faict, ils se peussent résoudre d'aller plus avant ou de s'en retourner, et députèrent M. le castellan de Sanoc, qui est homme docte, sage et advisé, et amateur de sa patrie, pour aller par devers ledict seigneur duc de Saxe, duqu el il ne peut avoir audience , pource que jà il avoit prins le chemin des forests pour sa chasse. Mais il fut ouy par le conseil, et son oraison envoyée audict seigneur, qui respondit qu'il eust bien

DE CHOISNIN. [iB^S] 387

voulu et désiré qu'ils eussent voulu croire son conseil, mais qu'estant resoluz de passer outre, il ne leur seroit donne' aucun euipeschement.

Ledict sieur de Valence, après avoir demouré trois jours avec lesdicts ambassadeurs, print congé d'eux j et furent-ils d'advis et l'en prièrent qu'il se mist devant, affin de ce qui luy adviendroit ou bien ou mal, ils peussent délibérer ce qu'ils avoient à faire, et le louèrent grandement de ce qu'ils le voyoient si constant et si résolu à ne rien craindre, ou à dissimuler le danger qui estoit assez apparent. Et ils ont depuis confessé, et le diront tousjours, que s'il eust faict semblant d'avoir peur, ils s'en fussent retournez , et leur retour eust esté la rupture de tout ce qui avoit esté faict. Mais parmy beaucoup de remonstrances, il leur fit recognoistre que les princes d'Allemaigne ne sont ni fols ni estourdis, pour prendre de gayeté de cœur, et avec une injuste querelle, la guerre avec les Pollacs et avec les François , et que , pour estre sages et advisez (comme certainement ils le sont et l'ont tousjours esté), ils ne voudroient entreprendre chose qui pust apporter, tant peu fut-il, de trouble à la clirestienté, et mesme contre deux nations avec lesquelles de si long temps ils ont eu confédération, alliance et amitié. Les ayant donc ainsi rendus resoluz, M. l'abljé de L'Isle demoura avec eux, et ledict sieur de Valence s'achemina vers M. le lansgrafve des Hessen, par Herfort, par Gotta et Heisnach : esquels lieux il fut nonseulement humainement, mais bien fort honnorablement receu ; et partout là où il passa luy fit-on offi-e decompagnie pour luy asseurer son chemin , ce qui fut cause qu'il renvoya un gentil-homme que M. de Schum-

l88 [1573] MÉMOIRES

l)ergt luy avoit laissé pour l'accompagner, et déclara, comme il avoit faict le premier jour, qu'il ne pouvoit avoir meilleure escorte que le nom du Roy'; et de tout il advertit lesdicts ambassadeurs, affin qu'il ne feissent difficulté de le suivre.

Il alla veoir M. le lansgrafve de Hessen, qui le receut fort humainement : vray est-il que du commencement ils ne furent pas bien d'accord , parce que ledict sieur de Valence se plaignoit de ce qu'avoit esté faict ausdicts ambassadeurs de Polongne, remonstroit assez vivement les inconveniens qui en pouvoient advenir si l'on refusoit le passage , qui devoit estre libre et aux François et auxPoUacs.M. le lansgrafve excusoit ce qu'avoit esté faict par M. l'eslecteur de Saxe; puis demanda audict sieur de Valence s'il estoit vray qu'il eust asseuré le sénat et la noblesse de Polongne que luy et le duc Cazimire eussent promis de conduire le roy de Polongne par toute l'Allemaigne en despit de l'Empereur; qui estoit chose à quoy ny luy ny ledict Cazimire n'avoient oncques pensé , et de quoy l'Empereur estoit fort mal content contr'eux deux, pensant que cela fust véritable. Il y adjousta puis après ces mots : « Vous pouviez bien faire les affaires de vostre « maistre sans y mesler les autres princes. » Ledict sieur de Valence, qui jà à Leipsic avoit ouy parler de ceste calomnie, luy respondit si pertinemment, que ledict sieur fut fort content de luy.

Puis ledict seigneur luy demanda comment l'eslection avoit esté faicte , et s'il estoit vray qu'il y eust eu de la force et de la corruption de nostre costé , et qu'en ce cas, disoit-il, le roy de Polongne trouveroit peu d'amis qui voulussent favoriser sa cause. Sur quoy

DE CHOISKISr. [1573] 189

ledict sieur de Valence respondit si bien et si à propos, que ledict seigneur lansgrafve, et quelques-uns de son conseil qui estoient près de luy , recogneurent que c'estoient des calomnies sottement controuve'es. Sur la fin du propos, ledict seigneur demanda audict sieur de Valence si de tout ce qu'il luy avoit dit il ne pouvoit pas advertir l'Empereur et les princes ses amis, et mesmes qu'à cest efî'ect son secrétaire avoit escript en ses tablettes les principaux points de ses propos. Il luy respondit que, pour luy donner plus grande seureté de la vérité de ce qu'il luy avoit dit, il luy en escriroit une lettre contenant les principaux points ; de quoy ledict seigneur fut fort contant, et luy bailla deux geatils-hommespour le conduire et defraierpar ses terres. Tl luy en bailla aussi un autre pour luy rapporter du premier logis l'escript qu'il luy avoit promis; et fut le messager si rigoureux exacteur de la promesse, que, bien que ledict sieur de Valence fust arrivé tard et fort lassé (car encore avoit-il tous les jours quelque ressentiment de sa fiebvre), il fallut escrire ce mesme soir. Il est vray que , pour ce qu'il estoit contrainct d'user de quelque aigreur pour respondre à ce dont l'on l'avoit faulsement voulu charger, il fit semblant d'escrire au secrétaire , et non pas au seigneur. Et pour autant que ladicte lettre contenta bien fort , non seuilement ledict seigneur lansgrafve de Hessen , mais beaucoup d'autres grands personnages de la Germanie, et mesmes que ceux qui trouvoient bon le passage du roy de Polongne s'en sont aydez, comme aussi ontils faict des auti^es propos que ledict sieur avoit euz avec ledict seigneur lansgrafve , comme depuis M. le président de Metz a fidelleraent rapporté à LeursMaj estez.

igO [^^73] MÉMOIRES

il m'a semblé devoir insérer icy ladicte lettre en latin, comme elle fut escrite,etpuislatraductionen François.

« Habehis nunc tu quidem , magnifiée domine secretarie, litteras à me raptim, ex itinere atque ideo fortasse negligenter conscriptas ; neque enim laboriosissimum iter mihi quicquam temporis etotiiad illas accurate scrihendas reliquit. Sed luculentiores adpaucos dies à me expecta, in quibus eorum quœ V^arsoviœ in comitiis generalibus acta suntj, nihil me obmissurum spero, etenini illustrissimus princeps tuus ut resciat omnia quam m.axime opta. Intérim quœ ad existimationem tuendam, m,eam pertinent^ et quœ sine meœ famœ dispendio prœterire , neque in aliud tempus detrudere possum , paucis accipe. Hoc autem est : admonuit me Lipsiœ adhuc ciim essem, juvenis quidam pacis et veritatis amantissimus , me apud Germaniœ principes fere omnes , tribus de causis Jalsb accusatum Jïiisse.

« Mea opéra, inquiunt aliqui^meoitemconsilio factumessCj ut quœ proximis diebus de rege Poloniœ facta est electio non libéra extiterit , sed minis et vi etiam apertâ ab electoribus extortâ. Deinde muneribus y largitionibus et corniptelis me quam plures nobiles ad meas deduxisse partes y 'veluti ludentes affirmant. Postremb , litteras me conjinxisse quasi ab illustrissimo principe tuo atque ab aliis Germaniœ principibus conscriptœ essent, illas me senatui Polonorum publiée ostendisse , atque legendas dédisse , in quibus dicti principes , dux illustrissim,us Andium , si in regem eligeretur, in Poloniam^ etiam inuito Cœsare, ut tuto dedueeretur j facturos se esse recipiebant. « Habes tria accusationis capita, ex quibus priora

DE CHOISNIN. [iS^S] igi

duo nia nulld egent responsione ^ imb verh à Poloniis ipsis tanquam inepta , et veluti puenlia omnînb rej'icerentur ; nanij quod ad vim attinet, si quafuit, eani ceHe publiée factam fuisse necesse est. Proférant vel unum testeni qui unum ex nobilibus polonis de hdc re conquestuin fuisse velit affirmare. Dicant saltem , qui Germanis tam facile irnponere se posse existimant, dicant jinquam , quos ego milites , qua^ copias ad x^im inferendam cogère potui ^ komo inermis , externus, ab amicis et opibus id temporis omninb inops , homo cui nulla cum nobilibus polonis intercedebat necessitudo, nobilibus, libertatis suœ acerrimis defensoribus, tamen terrori esse potui. Hœc quidem certe sunt ab onini etiam conjectura alienissima^minas precibus addidere oratores aliqui. Ego causant quant susceperam tuendam precibus non minis apud viros fortes etjudices œquos obtinui. Sed videant illi qui talia sibi somniafingunt, dhnt ad vim inferendam prudentissimos principes , et prœsertim Cœsarem, principem pacis et quietis alumnum,fnàlis artibus commovere student ,pacatum orbent in suntma discrimina ne conjiciant.

<(. Multa quidem de hdc re scribere statueram , sed nteipsum revoco ; animo etenim adeb exulcerato sunt aliqui , ut pericula quœ reipublicœ christianœ impendent, neque prospicere neque prospicientes audire velint. Prœdictiones certissimas et christianas et prudentes pro minis atque convitiis accipiunt. Sed de his satis. Illud prœtereà quod de largitionibus et corruptelis ausi sunt dicere , ineptissimum atque à veritate alienissimum esse nemo est qui non l'ideat. Ego ad regni petitionem trecejnta millia talentorum me profudisse nunquàm quœstus sum ( quid dicam Poloni

intelligunt) ; sed qui aliéna tam impudenter curant , ostendant quâ vid , qud permutatione , quorum niercatoruin opéra, tanta auri vis ad me delata sit , quœ tôt nobiliuni judicum corrunipere potuerit. Cœteros competitores j non centum tajitiini, aut ducentis suffragiis vicinius ; sed liberis atque frequentissimis totius nobilitatis suffragiis a nohis illi superati sunt. A decem nobilibus si très competitores , rex scilicet Suessiœ, princeps illustrissimus Hernestus ^et Piasthus propositi fuerej, centum mille statim adfuere qui Galluin sibi in regem postulabant. Mazouia tota, quœ triginta millia nobiliuni alere dicitur, ducem illustrissimum unum qui regno polonico regendo et tuendo dignus foret, ab initio usque injïnem comitiorum semper judicavit. Illud etiam Litliuania fecit tota.

«Quid ad hœc igitur dicerepossunt, qui neque victi, neque si victores essent, scirent fortasse quiescere? Fateantur , velint , nolint , oportet , corrumpendœ tam numerosce nobiliuni multitudini , omnium principum divitias sufjicere non potuisse. Ad diim de con- Jîngendis atque excogitandis calumniis laborant aliqui j, Polonia , quœ totius orbis christiani propugnaculum est tutissimum , in sujnma pericula abducitur. Instat Poloniœ finibus barbarorum colluvies ; Moscovitam ad Lithuaniam i>astandam nunieroso atque potenti cum exercitujlumen , jam transmisisse est certissimum , flumen , inquam , quod pro certis inter utraque régna limitibus constitutum est; Tartari in Russiam summd cum celeritate irrumpentes , villis permultis incensis , ingenti ex jumentis et pecoribus prœda facta , magnam hominum multitudinem ad extremam servitutem secum adduxerunt.

DE CHOISNIN. [1673] 1q3

ttPoloni hanc solam effugiendi periculi rationem esse existimant, ut regem quam primum secum liaheant, atque ad ïllum accersendum nobiles aliqui^ et senatores prœclarissimiitinerisesecommiserunt ; regem, inquanij, sunimâ omnium ordinum consentione electum accedebant , regem prœterea ex illustrissim,â et potentissim,d regum/amilid , regem ex edjam'did quœ de Germanis prœcipuh ac singulari quodam, studio be/iè mereri semper studuit, regem, ex eâfam.ilid quœaustriacœ fam.iliœ sanguinis propinquitate ,nunc 'vero arctioris afjinitatis 'vinculo est conjunctissima illi. Tam-en, ut audio , h tam prœclaro et necessario studio revocantur. Cur ita? Ego plane nihil video cur ita fieri debeaty Davus enim sum et non OEdippus. Videant illi qui me sunt prudentiores j quibus reipublicœ christianœ sains est tnaximœ curœ. Ego plane , ut dixi, in hâc re om~ nino ccecutio. Hoc unum libère dicam : ridet Turca, qui etsi hostis potentissimus christianis sit omnibus, interregni tamen polonici tempore prudenteni et pacis studiosum principem erga Polonos se prœstitit ; tantîim ut libertatem constantissime in eligendo rege retinerent , ej^cacissimis uerbis admonuit, ne quid inter illos dissidii oriretur , summam adhiberent càutionem j, quod si quis de pristind iïlorum libertate , aut concordid aliquid detrahere teniaret , in illwn vires suas omnes se velle convertere testi- Jicatus est. Inter christianos autem an sint aliqui qui concordiam et laudatissimam îllam animorunt conjunctionem labefactare studeant res ipsa indicabit. Sed bene est quod Cœsar pacis et quietis , ut dixi , cupidissinius sit. Principes item Germajiiœ , ne ejusmodi monstra ac pestes reipublicœ audiantur , suit/ 38. i3

mam adhibebimt curam ac diligentiani. Sedde his plus satis ; ad tertium propero.

<c Si de conjingendis ^ aut ostendendis , aut legendis litteris quas à me dicunt conjictas esse^ in mentem mihi quicquam "venit unquam , habear ego pro vaiio , levij, et de mendacio cojiuicto, à quo quidein vido quàiti procid ahsini sciunt qui' me norunt omnes. Polonorurfi nobilium benevolentiam ad id quod agebani perjiciendum , bonis artibus mihi conciliare studui j, nullius cujusquam gratiam ad preces régis christianissimi ad. hibendas esseduxi. Aperte enimfere omnes nos oppugnabant : qui igitur Jieri potuit, ut eorum principum a quibus oppugnabar nomine , autgratid abuti "voluerim,? « De illustrissimo autein tuo principe j illum auctoris amicitice quœ germanis principibus cum gallis regibus intercessit j, non omnino oblitum esse semperexistimavi: atque ulinam quœ tempestas utrique genti impendet , si quid inter nos et vos oriatur dissidii , prospicerent onmes! Sed ad illustrissimum principem tuuni redeo : quod is à me quicquam de iis quœ supra dicta sunt scripserit , quod litteras ab eo ad me uel ad quemvis alium scriptas vel conjictas ostenderim , idfalsum est, atque a neritate longe remotissimum. Ego in Jrequentissimo et numeroso nobilium cœtu orationem ha~ bui. Si l'el testent unum qui vir sit probus qui de hdc re testimonium dicere i^elit mihi protulerint , dicam iterhm : habear ego pro levi, uano atque indigno oratore. Sed si sint qui tàm ineptas calumnias in me rejicere audent , sintinquam, illivani, levés, et inter vaiïos et leurs omnium mendacissimi.

« Quodacerbius de hdc re apud te egerim^vehementer doleo. Vereor enim ne indignasineas esse litteras, quœ

DE CHOISNIN. [1573] 1(^5

tanto principi ostendendœ sint exisdnies ; men tainen maxime interest cavere ne ille ojfenso erga me sit oinnino. Falso me ac eus atum fuisse ut intelligat vehem,enter, ut debeo ^ suni sollicitus. Tu igitur, magnijîce domine , 'veritatem quce ah omnibus aniari , et coli débet j meam existimationem quant tibi curœ esse mihi ipsepersuasi, uttuearis atque à calumniis'vindices etiam atque etiamrogo. Sedquodprœcipuumerat,ferhobmiseram. Celsi illustrissimi priiicipis lui convenire, atque utriusque régis nomine salutare omninb certum habeo. At ne adventus ad eum meus intempestius sit^ aut molestuSj pro tua prudentidy atque pro ed qud me soles amplecti benevolentiâ , utefficias veliementerpeto.n

Traduction de la susdite lettre latine escripte au secrétaire du lanlgrafve de Hessen.

« Monsieur le secrétaire , vous aurez pour ceste heure une lettre de moy ,faicte sur le chemin et comme à la desrobée, et consequemment sera-elle peut-estre escripte avec moins de diligence qu'il ne conviendroit; car la longueur et le travail de mon voyage ne me donnent assez de temps ne de loysir pour mieux vous satisfaire, ainsi que j'eusse bien voulu : mais dans bien peu de jours vous aurez plus amples lettres de moy, esquelles j'espère n'oublier rien de tout ce cjui s'est passé en l'assemblée générale de Varsovye , désirant bien fort que vostre prince très illustre en soit informé. Cependant vous aurez en peu de paroUes ce qui concerne la deffence de ma réputation, et que je ne puis laisser couller ou remettre en autre temps sans mettre en danger mon honneur etma renommée: quiestque, comme j'estois dernièrement à Leipsig , un jeune homme,

ig6 [iS^S] MÉMOIRES

amateur de paix et de vertu , m'advertit que j'estoîs faulsement déféré envers presque tous les princes d'Allemaigne de trois crimes.

« Pour le premier, l'on dict que l'eslection du roy de Polongne a esté faicte par menaces, et à force ouverte arrachée des électeurs. Pour le second , ils asseurent et semble qu'en cela ils veullent donner et dire que j'ay attiré de nostre costé plusieurs soigneurs et gentils-hommes dudict pays par presens et corruptions. Pour le tiers, disent que j'ay supposé des lettres de vostre prince très illustre, et d'autres princes d'Allemaigne , et les ay publiquement monstrées et fait lire au sénat de Polongne; esquelles les susdicts princes promettoient que si le très illustre duc d'Anjou estoit esleu roy, ils le conduyroient seurement jusques en son royaume, ores que l'Empereur ne le voulust point.

« Voylà les trois chefs de mon accusation, desquels les deux premiers n'auroient besoing d'aucune response, et les rejetteroient les PoUacs comme choses controuvées , grossières , et dignes de n'estre dictes que parmi des enfans; car, quant à la force, s'il y en a eu quelqu'une, il faut qu'elle ayt esté faicte publiquement. Or, qu'ils mettent en avant un seul tesmoing qui asseure que gentil-homme pollac ne autre s'en soit jamais plainct. Ceux qui espèrent si facilement par faux donner à entendre tromper les Allemans, que ceux-là, dis-je, disent quels soldats, quelle armée j'ay peu assembler pour avoir des forces, et comment s'est peu faire que un homme seul, estranger, sans armes, homme pour ce temps-là desnué d'amys et d'argent, et qui n'avoit aucune accointance avec la noblesse dudict pays, ayt peu intimider ou forcer ceux qui sont

DE CHOISWIN. [1573] tQ^'

si aygres et si constans défenseurs de leur liberté. Je sçay bien que quelques ambassadeurs ont en leur demande adjouste' aux prières des menaces. Quant est à moy, j'ay gaigné la cause que j'avois entreprins de porter au jugement des très-vaillans chevaliers, sages et providens juges par prières, et non par force et par menaces. Mais que ceux-là qui rapportent ce qu'ils feignent avoir songe'; que ceux-là prennent bien garde que tandis qu'ils veulent esmouvoir aux armes par très-mauvaises et dangereuses inventions les princes très-saiges, et sur-tout l'Empereur, père de paix et de repos j qu'ils prennent garde qu'ils ne mettent le monde, qui pour ceste heure est paysible, en quelque grand trouble et danger.

« Sur ce subject avois-je délibéré de vous escrire beaucoup de choses 5 mais je me retiens et revocque ma délibération ; car il y en a qui ont l'esprit si gasté et mal affecté, qu'ils ne peuvent prévoir ne escouter ceux qui de loing voyent et regardent les dangers dont la chrestienté est menassée. Si l'on les admoneste et advertit chrestiennement et sagement des maux qui peuvent advenir, ils prennent cela à menasses et injures. Mais c'est assez dit quant à ce point. Sur ce qu'ils ont voulu dire des corruptions faictes par moy, il n'y a homme qui ne juge que cela est inepte et esloigné de la vérité. Ce n'est pas moi qui me suis plainct d'avoir despendu cinq cens mil talars à mon maistre pour la poursuyte dudict royaume (les PoUacs sçavent bien ce que je veux dire); mais ceux qui si mal à propos se veulent empescher des affaires d'autruy, qu'ils monstrent par quelle voye, par quelle lettre de change, et par quels moyens l'on m'a peu apporter si grande

quantité de deniers pour corrompre le jugement de tant de gentils-liommes. Nous avons surmonte' les autres compétiteurs, non pas de cent ne de deux cens voix, mais c'a esté par tous les suffrages libres et commun accord de toute la noblesse. S'il y en a eu dix qui ayent demandé l'un des trois compétiteurs, assavoir le roy de Suéde, le très illustre archiduc Herneste, ou un du pays qu'on entendoit par le nom de Piaste, il y en a eu cent mil qui ont demandé le Françoys. Toute la Mazovie, qui nourrit, comme l'on dict, trente mil gentils-hommes, a tousjours jugé que le très illustre duc d'An]ou estoit tel qu'on pouvoit désirer pour gouverner et deffendre le royaume. La Lithuanie a depuis esté de mesme opinion, comme aussi ont esté toutes les autres provinces.

« Que diront donc ceux-là qui, ne vainqueurs, ne vaincuz, ne sçauroient peut-estre vivre en repos? Il fault que, vueillent ou non, ils confessent que pour corrompre un si grand nombre de noblesse, les richesses de tous les princes du monde n'eussent esté suffisantes. Mais cependant qu'ils se travaillent à feindre et controuver des calomnies, la Pologne, qui est le plus asseuré boulevart de toute la chrestienté, est pour aujourd'huy en très périlleux estât : ja se présentent sur les confins du royaume un infiny nombre de ])arbares ; le Moscovite avec une grosse et puissante armée a ja passé la rivière qui sert de bornes et de limites aux deux royaumes ; les Tartares se sont desbordez et entrez en la Russie avec une si merveilleuse vistesse, qu'ils ont bruslé beaucoup de villages , pillé un très grand nombre de bestail, et emmené plusieurs milliers de pauvres personnes.

DE CHOISNIjy. [1578] 199

« Les Pollacs voyans que le seul moyen d'éviter tous les maux et les dangers qui les menassent est d'avoir bientost leur roy, quelques uns d'entr'eux, choysiz et esleus par tous les estats, se sont mis en chemin pour aller devers leur roy, un roy esleu d'un commun consentement, un roy yssu de la plus puissante et illustre maison de l'Europe, un roy yssu d'une famille qui tousjours s'est efforcée par biens-faicts obliger les Allemans, un roy yssu d'une famille parente et alliée, et nouvellement par une estroicte alliance conjoincte avec la maison d'Austriche. Et toutesfois, à ce que nous voyons, l'on empesche lesdicts Pollacs, l'on les re-^ vocque d'un voyage si grand et si nécessaire. Et pourquoy cela? Quant à moy, je ne voy du tout point quelle raison il y peult avoir, et ne suis pas assez aygu pour le deviner. Or c'est à ceux qui sont plus sages que moy, et qui ont le soing du bien de la chrestienté, à en sçavoir la raison j car, comme j'ay dict, ma veue ne va pas si avant que cela. Je diray ce mot avec telle liberté que je doys : que le Turc se rit de nous; car, encores qu'il soit très puissant ennemy et adversaire de tous les chrestiens, si est-ce que durant l'interrègne de Pologne, il s'est monstre envers ceste nation prince sage, amateur et désireux de paix. Il les a très expressément admonestez d'estre tous d'un accord et d'une opinion, et de conserver la liberté qu'ils ont eu de tout temps d'eslire leurs roys ; protestant que si quelqu'un entreprenoit d'oster ou troubler ladicte liberté, qu'il tourneroit toutes ses forces contre cestuy-là. Or, si parmy les chrestiens s'en trouve qui vueillent rompre ceste ancienne et louable union et concorde, ce qu'adviendra cy après nous en fera sages. Mais c'est

200 [l^?*^] MÉMOIRES

un grand bien , comme j'ay ci dessus touché, que l'Empereur ayme la paix et le repos de la chrestienté; que les princes d'Allemaigne de leur costé prendront garde que tels monstres et pestes du bien commun ne soient escoutez. C'est trop pour le second article, je viens au dernier.

« Si jamais il m'est tombé en l'esprit de supposer et falsifier des lettres, de les monstrer et les faire lire au sénat, comme ils m'accusent que j'ay faict, que je soye en ce cas tenu comme un homme vain, léger et convaincu de mensonge; duquel vice ceux qui me cognoissent sçavent combien de mon naturel j'en suis esloigné. Pour parvenir à ce que je pretendois, je me suis efforcé par moyens honnestes d'acquérir la bonne grâce des Pollacs. Je me suis contenté du nom du roy Très Chrestien, et n'ay voulu emprunter le nom ne la recommandation d'autruy ; car tous les princes estoient ouvertement contre nous. Comment eusse-je donques voulu abuser du nom et de la faveur de ceux qui nous estoient contraires ?

« Quant à vostre très illustre prince, je pense qu'il n'a point du tout oublié l'estroicte amitié et intelligence que ton sj ours a esté entre les roy s de France et les princes allemans. Pleust à Dieu que un chascun cogneust combien d'orage et de tempeste menasse l'une et l'autre nation, s'il advenoit qu'ils se départissent de ladicte ancienne amitié ! Mais je reviens à vostre prince : c'est chose notoirement fauce et esloignée de toute vérité qu'il m'ayt jamais rien escript, et encore plus que j'aye monstre lettres fauces et controuvées, ou que j'aye emprunté son nom, ne d'autres princes d'Allemaigne. Mes oraisons furent prononcées

DE CHOISNIW. [15^3] 201

en une grande assemblée. S'il se trouve tesmoing , homme de bien, qui vueille dire ce dont l'on m'accuse, je dis derechef que je mérite d'estre tenu pour vain, léger et indigne de ma charge. Mais aussi ceux qui osent rejecter sur moy telles calomnies, doivent estre estimez légers, vains, et, entre les légers et les vains, les plus hardis menteurs. 11 me deplaist d'avoir escript peut- estre avec trop d'aigreur et de véhémence, et crains que pour cela vous ferez difficulté de présenter mes lettres à vostre très illustre prince : toutesfois il m'importe beaucoup de faire en sorte que un tel prince ne soit offensé de moy, et désire infiniment, comme je dois faire, qu'il entende que j'ay esté faucement accusé. Je vous prie donc, monsieur, de deffendre la vérité, qui doit estre a3aiiée et prisée d'un chascun^ et par mesme moyen garantir mon honneur de toute calomnie, duquel honneur je me suis persuadé que vous voudrez estre le deffenseur. Mais j'avois presque oublié le principal poinct de ma lettre : c'est que je suis résolu de saluer la grandeur de vostre prince au nom des deux roys; mais je vous prie autant que je puis, par vostre prudence, et pour l'amitié que vous me portez, faire en sorte que ma venue ne luy soit point des-aggreable. »

Ledict sieur de Valence paracheva son voyage sans trouver plus d'empeschement , horsmis de sa maladie , qui le rendoit si foible, qu'on n'esperoit point qu'il deust venir jusques à Metz. Mais le désir qu'il avoit de veoir Leurs Majestez pour leur rendre compte d'une si longue et heureuse ambassade, luy faisoit pour la pluspart oublier et le mal et la peine qu'il portoit.

Au rapport qu'il fit à Leurs Maj estez de sa négociation , il loua le royaume de Polongne de trois choses.

La première, c'est de la grande et longue estendue du pays , qui est telle qu'elle contient pour le moins deux fois autant que la France.

En second lieu, il le loua de la grande fertilité' et abondance de toutes choses nécessaires au vivre et au plaisir de l'homme , horsmis du vin, duquel toutesfois il n'y a ny ville ny village qui n'en soit bien pourveu : et y en a beaucoup meilleur marché qu'on n'a accoustumé de l'avoir dans Paris : vins de Hongrie, de la Moravie, du Rhin et de la Gascogne, et des Malvoisies en grande quantité qui leur sont apportées par les Arméniens du costé du Pont Euxin ; tellement que le gentil-homme qui ne donne à son amy de quatre ou cinq sortes de vins , et de tous autres délices qu'il y a ou en Italie ou au pays de Levant, il ne pense pas l'avoir bien receu. Et ce qui retient parmy eux le bon marché de toutes denrées, c'est qu'il n'y a point de monopoles, principalement pour le bled et pour le vin. Je dirai en passant chose qui semblera estrange : c'est que ledict royaume il y a trois ans fut persécuté universellement de peste et de famine si grande , qu'il mourut une infinité de gens de faim : ce qui ne leur estoit advenu cent ans auparavant ; et toutesfois l'année suivante, aux fruicts nouveaux, le bled revint au mesme prix qu'il avoit esté dix ans auparavant. Et cela ne pouvoit estre , sinon qu'ils n'endurent point qu'il y ait marchands blatiers (0 : et toutes choses con-

(0 Ils n'endurent point qu'il f ait marchands blatiers. Il paroîl que le commerce des grains éprouvoit alors eu Pologne de grandes en-

DE CHOISNIIV. [1373] 2o3

cernant la police y sont religieusement et avec grande sévérité estroictenient garde'es.

Pour le tiers point de la louange dudict royaume, ledict sieur lit mention fort honnorable de la noblesse dudict pays, laquelle estrecommandableparmy toutes les autres nations en cinq choses.

La première, c'est pour le grand nombre, qui est tel qu'on peut dire avec la veritd qu'il y a plus de gentilshommes en Polongne qu'il n'y en a en France, en Angleterre et en Espagne.

La seconde, le bon entendement et la dextérité en toutes choses ; car il est certain qu'il n'y a nation au monde qui si promptement s'accommode à toutes bonnes mœurs et vertuz des autres nations, que faict la nation polacque : ils sont de leur naturel , comme i'ay cy-dessus dict, plus curieux que nuls autres de veoir les pays estrangers, esperans qu'à leur retour, s'ils y ont bien prouffité, ils sont mieux veuz et plus volontiers receuz aux honneurs et dignitez, et à l'administration des aiTaires publicques. Ils n'ont pas esté quatre mois en Italie qu'ils parlent parfaictementbien italien. Ils s'habillent, ils vivent, ils ont la mesme contenance que s'ils estoient nez en Italie. Le mesme fontils en Espaigne et en France. Quant est à l'AUemaigne, ils apprennent bientost à parler allemand. Mais quant est aux habits et autres façons de vivre, ils retiennent tousjours la différence des coustumes qu'il y a entre les deux nations.

Pour le tiers point, ladicte noblesse est recommandable, ce disoit ledict sieur, pour la vaillantise et exercice au faict de la guerre. En quoy ils peuvent estre certainement comparez à quelque autre noblesse que

2o4 1*573] MÉMOIRES

ce soit; car il n'y a nation qui porte le froid, le chauld, la faim, la soif et le travail, plus patiemment que faict celle-là. Je croy que c'est parce qu'ils ont des inimitiez avec leurs voisins, et que dès leur enfance ils s'accoustument aux incommoditez de la guerre; joinct aussi qu'estans en paix et en repos en leurs maisons, leur manière de vivre est plus de soldat que d'homme cazannier. Et voit-on souvent qu'après qu'ils ont esté au festin depuis le matin jusques au soir, comme font tous les autres Septentrionaux, sur l'entre'e de la nuict, et au temps que l'air et la terre sont glace's, ils sont toute la nuict à cheval pour aller là où ils avoient entreprins. S'ils ont quelque chose à faire d'importance, ils ne mangent que sur le soir. Et ne pense pas qu'il y ait nation qui porte si longuement et si facilement la faim que celle-là. Et en conclusion, si ceste noblesse est conduicte par un bon chef comme est leur roy qui est à présent, l'on doit penser qu'elle sera renommée au faict des armes, comme elle a esté autresfois.

Pour le quatriesme point, ladicte noblesse surmonte les auti'es en union et intelligence, et commune amitié entr'eux. 11 y a grande diversité de religion, introduite, à ce que l'on dict, parla connivence du feu Roy; mais, recognoissans entr'eux que la division apporteroit leur entière ruine, ils n'ont jamais voulu se courir sus l'un à l'autre. Ils espèrent que avec la prudence de leur roy, ceste grande diversité se pourra quelque jour reunir ; et pour ceste cause retiennent-ils (ainsi qu'ils disent) plus soigneusement l'amitié entre eux , parce que s'ils prenoient les armes les uns contre les autres il n'y auroit plus d'amitié, il n'y auroitplus de commun zèle à conserver l'Estat. Les uns n'auroient

DE CHOISNIN. [1573] 205

plus de crédit avec les autres pour les ramener, et par conséquent il n'y auroit plus d'espérance de réduire les choses à meilleur estât , et ne pourroit-on éviter la subversion et ruine des uns et des autres.

Le cinquiesme point de louange est le principal, et duquel l'on doit tenir le plus de compte : c'est la fidélité' et obéissance qu'ils ont à leurs roys légitimement esleuz. L'on sçait qu'ils ont puissance d'eslire leur roys, et toutesfois ils ont tousjours esleu un des enfans des roys qui leur ont commande'. Je ne sçay si parmy toutes autres nations l'on pourroit trouver un tel exemple que celuy-là. Leur Estât est gouverné comme par une forme de republicque, et maintiennent que leurs roys ne peuvent contrevenir à ce qu'a este une fois receu par le commun consentement des estats : et toutesfois si leurs roys ont esté autres qu'ils ne dévoient estre,soit ou qu'ils ayent mal' gouverné, ou qu'ils ayent indignement vescu, ils ne se sont pourtant jamais rebellez depuis cinq cens ans, liorsmis que une fois. Et encore qu'ils eussent occasion de hayr toute la race, si ne voulurent-ils point prendre autre roy que le frère de celuy qu'ils avoient chassé. Loys, roy de Hongrie, qui estoit descendu de la maison d'Anjou, mourut sans enfans masles ; et toutesfois après sa mort , les Pollacs, qui avoient droit d'eslire un autre s'ils eussent voulu, comme ils ont flùct en ce temps, prindrent la fille dudict roy pour leur royne, qui depuis fut mariée avec le grand-duc de Lithuanie. Ils ont doncques retenu un droit de grandeur et d'authorité, mais ils n'en ont jamais abusé ; et au contraire ils ont obey à leurs roys vivans, et les ont respectez et honnorez après leur mort. Je ne sçay s'il y a nation au monde

ao6 [1^73] MÉMOIRES

qui ciist si constamment et si longuement conservé cest amour et affection au sang de ceux qui leur ont commandé.

Voilà le sonnnaire du récit que fit le dict sieur evesque de Valence, tant à Leurs Majestez que à la cour de parlement. J'adjousteray un mot, qui servira pour respondre à quelques-uns qui disent queledict royaume n'a pas le revenu tel que celuy de France. Je suis d'accord avec eux en cela, car ils n'ont point d'imposition ny de tailles; mais aussi fault-il qu'ils m'accordent qu'il n'y a pas trois ou quatre mil hommes d'armes à payer, ce qui fut la cause de la première institution des tailles en ce royaume. Un roy de Polongne ne paye pas trois ou quatre cens mil francs aux galères tous les ans. Il n'est pas chargé de douze cens mil francs de gaiges aux officiers de justice et de finances comme nous sommes. 11 n'est pas chargé de quinze cens mil francs de pension qu'il faut bailler pour contenter sa noblesse, comme nostre roy est contrainct de faire. Il n'est pas chargé de douze cens mil francs à payer aux garnisons des gens de pied. Bref, ceux qui en parlent ainsi recognoistront, s'il leur plaist, que le feu roy Sigismond, père du dernier decedé, a vescu de ce revenu que l'on faict si petit, avec autant de splendeur et de majesté que roy qu'il y eust de son tems en la chrestienté. La royne Bonne sa femme, quand elle sortit de Polongne, emporta six cens mil escus comptant. Ce dernier roy à l'heure de sa mort avoit cinq mil chevaux en ses escuries, a laissé un cabinet qu'il n'y en a point en toute la chrestienté de si riche que celuy-là. Je diray davantage, qu'il a laissé plus de riches habil- Icmens et d'armes et d'artillerie que tous les rojs

DE CHOISNIN. [1578] 207

qui sont aujourd'huy vlvans n'en sçauroient monstrer. Quoy qu'il en soit de l'eslection du roy de Polongne, la France se peut dire avoir esté autant honnorée qu'elle fut jamais.

Le Roy de son costé peut dire avoir acquis autant d'honneur qu'il n'eust peu faire avec la mort de cent mil hommes. Il a demandé un royaume au temps qu'il avoit beaucoup d'ennemis, un royaume qui estoit demandé par d'autres grands princes, et favorisez, peu s'en faut, de tous les grands princes de la chrestienté. Toutes fois son nom a esté tant estimé et honnoré, que ceste nation, si loingtaine de la nostre, a voulu préférer le duc d'Anjou, à présent roy dudict pays, à tous les autres compétiteurs.

Je prie Dieu que ledict royaume luy serve d'une esclielle pour monter si haut qu'il se puisse esgaller avec la grandeur de ses prédécesseurs.

riN DES MÉMOIRES DE CHOISNIN.

DE

Page 1