SOI
Le désir du bonheur est vaincu sur la terre...
Si de pâles débris surnagent à l’entour,
C’est quelque reste encore i mon bord solitaire Que l’Océan emporte et garde sans retour.
La foi rude et parfois d’apparence plus sombre ,
Se lève et se répand comme un voile de nuit $ •
Mais l’étoile a soudain jailli du sein de l’ombre,
Et l’espoir avec elle au cœur simple reluit.
Simple de foi , d’amour, de vie et de pensée ,
Ne sachant ni tromper, ni se faire meilleur,
S’ouvrant comme une fleur à l’aurore encensée ,
Et se fermant le soir au souffle du Seigneur.
Simple et ne cherchant plus qu’à s’oublier au monde, Sans désirer qu’on l’aime , attentif à ses pas ,
Sans vouloir que son âme apaisée et profonde Éveille un autre écho qui ne tromperait pas...
Simple en vous , ô mon Dieu ! qui nous restez lidelle , Qui nous montrez de loin le seul et vrai bonheur -,
Qui laissez ici-bas , de la source éternelle ,
Couler quelques ruisseaux où s’abreuve le cœur.
Oh ! vous avez ainsi versé dans mon calice De cette eau de la grâce où l’arôme et le miel ,
202 BESOIN DE PAIX
Mêlant leurs doux parfums au feu du sacrifice , Confondent par instant la terre avec le ciel. Laissez-la-moi , mon Dieu ! cette paix ineffable Qui ne demande plus que mort et charité ,
Qui pour l’homme ne sent qu’un élan secourable , Et nourrit son amour pour votre éternité.
CANZONE
Le soir est doux quand la veillée Succède aux longs travaüx du jour ; Quand d’enfants la troupe éveillée Folâtre à nos regards d’amour.
CANZONE
Le soir est doux, quand de l’orage Quelque pauvre à peine échappé , Passant près de l’humble hermilage, Au seuil en vain n’a pas frappé.
Le soir est doux , quand la prière Apaise les soupirs du cœur ,
Et quand , en fermant sa paupière, On donne à Dieu tout son bonheur.
L’AVEUGLE
Je passais au galop sur mon arabe blanc.
C’était un soir d’été , revenant de la ville ,
Je regagnais tout seul ma retraite tranquille ,
Et je ne sais pourquoi mes yeux voyaient le sang Que l’homme avec fureur répand dans les batailles , Ces membres dispersés, ces vastes funérailles,
L’AVEUGLE
Les éclats , les débris , le meurtre sans remords ,
Et mon cheval bondir sur des monceaux de morts. Et voilà qu’au milieu de cette ardeur si belle J’entends distinctement une voix qui m’appelle ;
Je me détourne et vois , à l’angle d’un chemin ,
Un enfant qui supplie en étendant la main.
Que fais-tu seul ici , lui dis-je ? Oh ! j’ai mon père. Où donc ? Il est là-bas, assis sur une pierre. Mène-moi près de lui , va vite seulement.
Et déjà je marchais sur les pas de l’enfant.
Et bientôt , un vieillard au front creusé de rides , Sous un grand châtaignier ombrageant une croix , M’apparut... comme au bord de nos forêts parfois, Se montraient vers la nuit nos antiques Druides.
Il parlait aux enfants qu’il avait à l’entour,
Et chacun à sa voix répondait à son tour.
Je compris que ce pauvre, en son ombre fertile , Distribuait ainsi le pain de l’Evangile.
Craignant de l’interrompre en avançant encor,
Je revins tout-à-coup , lui jetant un peu d’or.
Mais plus féconde au cœur qu’une douce rosée ,
Une grâce divine en moi fut déposée ;
L’AVEUGLE
Je sentis s’échapper des larmes de mes yeux,
Je pensais à la gloire , aux soins ambitieux ,
A tant de cultes faux, aux plaisirs , aux richesses ,
A ces rêves sans fin de toutes nos faiblesses ;
Et ce vieillard aveugle à la croix de granit ,
Qui passe là ses jours , qui souffre et qui bénit,
A de pauvres enfants enseignant le symbole,
Comme un flambeau qu’entoure une blanche auréole , Me paraissait plus grand qu’un roi dans son palais, Plus heureux qu’un César , plus riche dans sa paix Que la foule de ceux que flatte la fortune ,
Qu’un regard fait trembler, qu’une plainte importune. Et m’en allant, rêveur, sous l’ombre du coteau, L’heure semblait plus calme au clocher du hameau. J’aurais voulu trouver, pour abri sur la terre ,
Loin , bien loin , une grotte asile de mystère ;
De la mousse à l’entrée , un clair ruisseau dedans ,
Et près d’elle un dattier aux suaves présents.
N’est-ce donc pas assez , pour suffire à la vie ,
Qu’un ruisseau , quelques fruits , un rocher protecteur? De briller un matin l’humble fleur est ravie ,
Et nos jours ici-bas sont-ils plus qu’une fleur ?
L’AVEUGLE
Et la mer qui montait lentement au rivage ,
De Dieu , de l’infini me présentait l’image ,
Et m’offrait dans son dot l’homme et sa vanité , Qui se brise au tombeau, seuil de l’éternité!