‹ Dernier refugeChapitre 10 sur 13 · SEULE · texte numérisé non relu

SEULE

Un instant, Berthemy contempla sa femme qui demeurait abattue, le visage caché, dans la pose de désespoir et de honte oii elle s'était réfugiée. D'avance, il aurait cru la victoire plus facile ; l'énergie de la défense fit se lever dans son esprit les doutes jusqu'alors écartés. Il réussit encore à les chasser, comme importuns, et résuma ses impressions en s'écriant mentalement :

« Il était temps ! »

• Des horizons inexplorés s'ouvraient devant sa pensée : il dédaigna de l'y pousser. Il n'avait voulu qu'une chose : éviter la situation fausse qu'il apercevait possible. Ce but atteint, il n'était point de ceux qui, dans la lutte humaine, songent aux causes plus qu'aux résultats, ni de ces vainqueurs qui s'attendrissent sur le champ de bataille. Gomme un bon général, il songea d'emblée à profiter de

son avantage : cet ennemi écarté, un autre pouvait surgir, plus dangereux peut-être, plus hardi, plus heureux. Il fallait prévenir le péril, et, pour cela, modifier ses relations avec Geneviève, les rétablir sur un pied d'intimité plus franche, fût-ce au prix de quelques sacrifices : car, femme, elle avait des besoins de cœur et de sens qu'il reconnut avoir trop oubliés. Un instant, il chercha une bonne paroleà lui dire ; puis, sagement, il réfléchit qu'à cette heure il aurait plus de mérite à se taire ; et il sortit en silence.

Geneviève entendit ses pas s'éloigner. Elle releva la tôte, péniblement, comme un blessé qui se soulève quand les derniers bruits du combat se sont tus, étonné de retrouver la vie et cherchant un secours. Des objets étrangers Tentouraient de leur insignifiance ; la réalité de sa vie s'effaçait dans un grand vide ; en sorte qu'un instant elle n'éprouva qu'une douteuse sensation de non-être. Le bruit de Jacques, poursuivant son cerceau sur le gravier des allées, la tira de cette espèce de torpeur. L'enfant s'arrêta devant la porte, en criant :

— Maman, tu viens !

Elle fit un geste pour courir à lui, et retomba.

Son fils n'avait que la moitié de son cœur : l'autre était blessée, et la seule qu'elle sentît. Les yeux fixés sur le petit être haletant, tout à son plaisir, qui, d'une main, retenait le cerceau, et de Tautre levait le bâton pour le chasser devant lui, elle pensa très vite :

« // souffre, /m... »

Une voix intérieure ajouta, d'un ton de reproche :

« Plus que moi, peut-être... »

Et une autre, plus insidieuse :

(( ... Tandis quVwo:, n'ont-ils pas tout leur bonheur ?... »

Jacques, impatient d'attendre, repartit, dans Tenvolée de ses cheveux bruns ; son bruit se perdit tandis qu'apparaissait, le suivant à distance, la silhouette, correcte et froide, de la gouvernante anglaise. Déjà une autre comparaison hantait Geneviève : dès qu'i/ l'avait sue malade, 2/ était accouru, de loin, pour rapprocher d'elle, malgré les murs qui les séparaient, le baume de sa pitié. A présent, h son tour, il souffrait : et il ne pouvait sentir la tendre compassion chercher à l'atteindre, les^ consolantes paroles vibrer à travers l'espace. Oh ! qa'il devait être seul dans son désespoir ; et que pensait-27 de celle qui l'abandonnait ?

Du même geste quetoutàTheure, elle cacha de nouveau son visage dans les coussins de sa chaise longue. C'était la honte encore, une autre honte, celle d'une autre faute, plus profonde et secrète, d'une de ces fautes que les lois ne punissent pas, que parfois elles approuvent, qui pourtant nous font rougir jusqu'au fond de nous-mêmes : après avoir pour lui trahi ses devoirs, voici qu'elle le trahissait à son tour, — et pourquoi ? Sans l'excuse d'une autre affection, plus forte, triomphant, sans celle d'un repentir que son cœur repoussait, sans celle d'un retour sincère à la foi violée : simplement par faiblesse, par lâcheté, parce qu'elle manquait décourage pour le suivre, parce qu'elle avait plié sous le poids de ses chaînes. Son cœur volait auprès de lui dans le mépris et la haine de tout ce qui n'était pas lui ; cependant, son corps restait esclave, muré dans la tour maudite : en sorte que le mensonge et la convention triomphaient sous l'apparence de la vertu. Oh ! qu'eV devait la mépriser, mon Dieu ! lui qui savait aimer, sans bassesse ni crainte !

Ces idées battaient à coups répétés son pauvre cerveau, obscures et timides à la fois, pareilles à ces flots troublés que l'orage a chargés de vases

profondes. Puis, soudain, une aube consolante, entrevue déjà, se leva sur son désespoir :

« J'ai mon enfant ! »

Beaucoup de femmes, parmi les meilleures comme parmi les pires, auraient puisé là des forces pour se résigner, pour se consoler, ou pour attendre. Mais Geneviève éteignit cette lueur bienfaisante, dans la révolte de son être d'amour qui voulait Tamour et rien d'autre, plus encore, dans un élan de sa générosité qui lui défendait de souffrir moins :

« Lui n'a rien! » gémit-elle.

Puis, une sorte de silence se fit en elle, traversé par des éclairs d'effroi. Dolente, affaiblie par sa peine comme on l'est par une douleur qui, tantôt sourde, tantôt aiguë, ronge et lancine et ne s'arrête jamais, elle quitta la véranda pour se réfugier dans sa chambre, dont elle ferma les jalousies, comme si, de l'obscurité, elle attendait un soulagement.

Elle s'y trouvait à peine depuis quelques instants, quand on vint l'appeler. Levolle et M""* Waters, arrivés ensemble par le train de quatre heures, attendaient au salon.

Son premier mouvement fut de se faire excuser.

Mais pourquoi? Est-ce que la vie n'allait pas la reprendre avec toutes ses exigences? Il n'y a pas de deuil pour des souffrances conune les siennes. Elle pensa aux domestiques qui feraient leurs réflexions ; à M"' Waters dont elle connaissait la curiosité toujours excitée et le flair de juge d'instruction; à son mari qui l'épiait; elle craignit quelque chose d'incertain, un danger nouveau, un malheur pire s'il se pouvait. Elle bassina son front douloureux, ses yeux qui n'avaient pas encore pleuré, et descendit : telle était son habitude de ne*rien montrer d'elle-mAme, qu'elle eut bientôt repris son visage habituel, masqué d'indifi'érence. Berthemy tenait compagnie aux visiteurs, l'air un peu soucieux. Par prévoyance, il leur avait parlé d'une légère indisposition de Geneviève, d'ailleurs sans gravité. Il se dérida en la voyant entrer.

— Je disais justement à nos amis, expliqua-t-il, que peut-être ils ne vous verraient pas.

Geneviève demanda :

— Pourquoi donc?

avec un geste de dédain qui semblait signifier :

« Oui, c'est vrai, je ne suis pas très bien : est-ce qu'on fait attention à ces bagatelles ? »

Ce furent alors des compliments sur sa santé, des récits, des questions, des commentaires qui étalèrent devant elle Jeur fastidieuse insignifiance. Les deux visiteurs expliquèrent leur présence : Levolle, troublé par Tabsence inattendue de Berthemy, venait l'entretenir d'une affaire urgente; quant à W^^ Waters, retour d'Étretat depuis trois semaines, elle arrivait en familière, au hasard, pour prendre des nouvelles et déplorer sa rentrée hâtive dans un Paris encore désert.

— Chaque année, les vacances se prolongent un peu plus tard, dit-elle ; on finira par les prendre en hiver.

— C'est comme Theure du dîner, observa Levolle : elle recule d'une saison à Tautre. On finira par ne plus dîner du tout.

L'on rit de la boutade ; M™' Waters revint à son idée :

— Heureusement qu'il y a les gens occupés, ceux qu'on ne voit jamais en temps ordinaire. On les aperçoit, maintenant, de temps en temps. Ils glissent comme des ombres dans le vide. C'est ainsi qu'en prenant mon ticket à la gare Saint- Lazare, j'ai rencontré M. Duguay. Lui, ne m'a pas vue, par exemple ! Il réfléchissait. Il avait sa tète

de savant. Sûrement, il inventait quelque chose.

— 11 nous a fait tout à l'heure une courte visite, dit négligemment Berthemy.

— Ah ! fit M"»' Waters.

Et Levolle :

— Vous Tavez vu à Etretat, n'est-ce pas?

11 regardait Geneviève, qui répondit, sans entendre le son de sa propre voix :

— Il y a passé quelques jours, en effet, pendant ma convalescence.

Berthemy souligna :

— Oui, ^quelques jours. II est venu .deux ou trois fois prendre des nouvelles de ma femme. Je le rencontrais sur la plage. Il semblait fatigué.

— C'est vrai, exclama M"' Waters. Je ne l'ai qu'entrevu, moi, un jour qu'il sortait de chez vous, justement. Je lui ai trouvé fort mauvaise mine.

— Il vous apportait des nouvelles du scopophore^ sans doute? demanda Levolle.

— Non, répondit Berthemy. Il venait en touriste, simplement.

— C'est singulier, dit Levolle. Je croyais l'affaire près d'aboutir, enfin. Car, dès son retour de voyage, Duguay est venu deux ou trois fois à la

Banque Mobilière^ pour vous chercher, comme s'il avait eu une hâte de vous voir.

Berthemy crut remarquer que le gros homme échangeait un furtif regard d'intelligence avec jyjme \Yaters, dont les lèvres, lui sembla-t-il, se pincèrent en un sourire contenu. Il fallait dissiper leur impression et prévenir Tabandon certain de l'affaire du scopophore ; en réprimant un geste d'humeur, il dit :

— Avec lui, est-ce qu'on sait jamais à quoi s'en tenir ? Un jour, il se croit sur de sa découverte ; le lendemain, c'est à recommencer. J'imagine qu'il lui est arrivé quelque mésaventure dans ses recherches ; car il m'avait écrit qu'il désirait me parler, et il ne m'a parlé de rien ; et il avait la figure maussade d'un homme fatigué et déçu. Naturellement, je ne lui ai rien dit. Les inventeurs ne sont pas des gens comme les autres : ils ont du génie, ça les dérange.

— Ça dérange aussi leurs commanditaires, ajouta LevoUe.

— C'est vrai ; mais qu'y pouvons-nous? Impossible de leur dire de se dépêcher, n'est-ce pas? Il faut donc attendre leur bon plaisir, sans trop compter sur eux.

— J*ai bien peur, dit Levolle en hochant la tête, que nous n'attendions longtemps encore

• — Moi, dit Berlhemy, j'irai plus loin : j'ai bien peur que le scopophore ne soit un rêve, comme la pierre philosophale ou la quadrature du cercle.

— Cependant, objecta Levolle, Duguay en semblait si sûr...

— Hé ! sans doute, il en était sûr. Et nous aussi. Et peut-être bien que cela finira par aboutir, car avec Télectricité il n'y a rien d'impossible, c'est convenu. Tout ce que je veux dire, mon cher ami, c'est que cette affaire est pleine d'incertitude, et qu'il est bien heureux que nous en ayons d'autres, beaucoup moins magnifiques, mais beaucoup plus pratiques.

Là-dçssus, les deux hommes s'engagèrent dans un aparté, laissant Geneviève, qui n'avait pas écoulé, et M°** Waters causer entre elles.

Ce fut une de ces conversations qui, parce qu'elles ne roulent sur rien et moulent du vide, sont infinies : les mots coulent, on sourit, on réplique, on s'anime, on se donne à soi-même, pour ce qu'on dit, l'illusion de l'intérêt. M"** Waters en faisait tous les frais, non sans remarquer toutefois le peu d'attention qu'elle éveillait. Elle

avançait des noms, ramenant, à deux ou trois reprises, par hasard peut-être, celui de Martial, contait des anecdotes, rapportait des commérages, formulait des réflexions : tout cela glissait sur Geneviève comme des sons sur un écho mort, tandis que les voûtes profondes de son cœur s'emplissaient d'un chant muet de désespoir. Ce babil qui la frôlait, c'était le vain murmure de tout ce qui existe, dont plus rien ne comptait pour elle, concert incohérent d'instruments sans âme, de cordes qui ne vibrent plus. Cependant, elle s'efforçait à une attitude attentive, et les yeux clairvoyants de l'étrangère n'auraient pu lire l'idée folle qui germait sous son front tranquille. Oh ! s'écrier tout à coup : « Taisez-vous ! Taisez-vous et écoutezmoi!... » et dire la vérité, toute, sans honte, sans retenue, sans pudeur, et s'écrier: « N'est-ce pas que je devais le suivre ? » Car peu à peu cela se faisait si clair dans son esprit ! Quand on s'aime, on ne laisse pas se dresser entre soi les brutalités qui séparent : on part; et, si Tonne peut plus vivre après, eh bien ! comme il disait, on meurt, on meurt comme ces pauvres ôtres plus humbles et plus grands, comme ces petits qui ne sont pas plus économes de leur vie que de leur cœur, et

dont les noms obscurs arrêtent à peine un instant les yeux indifférents. « sur les faits divers » des journaux. Plus elle y songeait, plus cela lui semblait simple et vrai. Et elle y songeait, sans cesse, malgré le babil qui la berçait. La voix de M"" Waters lui semblait venir de très loin. Elle Tentendait à peine. Elle ne comprenait pas le sens de ses phrases. Machinalement, elle répondait pourtant des fragments, des monosyllabes. Puis, un domestique ayant déposé un plateau devant elle, elle se rappela qu'il fallait servir le thé : elle remplit les tasses, en demandant à ses hôtes:

— Du sucre?... de la crème?...

et en leur offrant des biscuits.

— Où trouvez-vous ces délicieux macarons ?

demanda M""" Waters.

Par hasard, Geneviève entendit la question : elle donna l'adresse d'un confiseur de la rue du Bac et le nom de la friandise. Ce qui lui valut ce compliment :

— Vous avez toujours des choses exquises !

Le thé mit fin à l'aparté des deux hommes qui, ayant achevé de traiter leur affaire, rentrèrent dans la conversation: Berthemy, causant peu,

gêné par le souci d'observer les autres et de deviner leurs secrètes pensées; Levolle, avec sa grasse abondance, son encombrante vulgarité, en glissant dans ses propos les sous-entendus dont la tentation le prenait dès qu'il se trouvait avec des femmes, et qui firent frétiller d'aise M™^ Watcrs. Comme elle lui donnait la réplique, Geneviève crut pouvoir renoncer à l'efiFort de parler. In instant, elle fut toute à elle-même. Mais elle reçut, comme un coup d'avertissement, le regard de son mari, qui la suivait et la traversait; pour donner le change, à tout hasard, elle dit quelque chose, elle essaya de rire. Levolle se levait, oUe lit le geste de le retenir.

— Vous restez pour dîner, j'espère ?

Ils ne pouvaient ni l'un ni l'autre, pour des raisons qu'ils n'expliquèrent point, mais que Geneviève devina péremptoires, car elle insista beaucoup pour les garder, sous Toeil approbateur de son mari, rassuré par cette dépense de sang-froid. Pourtant, elle jouait avec la destinée : en restant, ces passants arrêteraient peut-être les projets qui s'ébauchaient en elle, et qu'un rien, la difficulté d'y réfléchir avec suite, ou moins que cela, le petit effort de la conversation, l'embarras qu'elle aurait

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eu à disparaître sous un prétexte, pouvait empêcher d'aboutir. Ils s'en allèrent enfin, accompagnés par Berthomy, qui voulut les conduire à la station. Geneviève avait une heure pour réfléchir, et prendre un parti.

Ce parti, n'était-il point déjà arrêté en ellemême ? Depuis do longs moments, la voix lointaine de Martial répétait à son oreille, constamment, avec une force croissante, son dernier appel : « Venez !... Partons !... Partons !... » Mais le ton changeait, la prière devenait un ordre. Elle ne le discutait plus ; elle n'en pesait plus les .motifs; elle se faisait passive et douce; elle ne connaissait plus d'autre désir que d'obéir, de joindre l'ami, de tomber dans ses bras, de se serrer contre lui : « Me voici. Emmène-moi. Je t'appartiens. Le reste n'est plus. » Tout à coup, elle se posa cette question nouvelle, dont l'angoisse étouffa les voix assourdies qui .protestaient encore : « Arriverai -je à temps? » Car elle venait de comprendre que, loin d'elle, Martial voudrait mourir : confusément, sans pouvoir analyser ses motifs, elle sentait que ce fort, qui avait mis toute sa force en un seul sentiment, n'accepterait point la défaite, et que l'âme en révolte s'enfuirait

devant la bassesse des résignations. Elle passa la main sur son front moite, pour écarter Thorrible idée qui revenait : « Peut-être qu'il est déjà trop tard !... »

N'importe ! ce qu'elle devait au vivant, elle le devait au mort, qui pardonnerait ses retards et sa faiblesse. Ayant fait une telle victime, comment continuer à vivre en paix, entre son mari prêt à oublier et son enfant qui, peu à peu, la consolerait ? Comment aller, venir, parler, accomplir au jour le jour les actes dont renchainement tisse l'existence ? Voici qu'avec une effrayante netteté elle se représenta soudain la marche des faits tels qu'ils allaient suivre; demain, TatTrcuse nouvelle courrait Paris : les journaux, les amis, les inconnus, les étrangers la colporteraient, grossie de leurs commentaires. On en viendrait parler chez elle, où ce serait le perpétuel recommencement de la comédie de tout à Fheurc : les propos qu'il faudrait entendre, les réponses qu'il faudrait peser, sous l'œil de Berthemy, de LevoUe, des M™® Waters, de ceux qui savaient, de ceux qui soupçonneraient, de ceux qui ignoreraient, des indifférents, des curieux, des juges. Et qu'était-ce encore que cette lente torture,

en regard des souffrances de Tami mort tout seul, lentement peut-être, la poitrine ou le front troués, dans Fabandon, dans le désespoir, sans emporter Timage aimée au fond de ses yeux, làbas, dans cet éternel qu'ils avaient rêvé de conquérir ensemble.

« Il faut que je parte, il faut!... »

Mais il fallait pouvoir partir, matériellement, sans qu'on la retînt de force ; or, il n'y avait plus de train qu'à neuf heures. Avec le voyage, cela faisait encore quatre heures loin de lui, — et peut-être qu'il l'attendait encore en ce moment, et ne l'attendrait pas jusque-là, peut-être que quelques minutes de gagnées suffiraient à le sauver, peut-être qu'elle arriverait trop tard d'un instant. Et il n'y avait aucun moyen, aucun, d'aller plus vite.

Pour se créer l'illusion du mouvement, elle s'agita, donna nerveusement des ordres pour le dîner. D'habitude, elle surveillait le coucher de Jacques. Elle n'en eut pas le courage : l'enfant, à ce moment-là, était trop affectueux, trop tendre, les mains et les yeux si caressants ! Pourtant, elle alla jusqu'à la porte de sa chambre, l'entendit gazouiller gentiment avec sa bonne, s'éloigna, sans

bruit, pour se réfugier dans celte véranda où elle venait de vivre des heures si cruelles.

Ce fut là que Berthemy, en rentrant de sa promenade, la trouva. En chemin, Tesprit fouetté par la marche, il avait analysé l'attitude de sa femme dans le sens le plus favorable : la bonne volonté dont elle avait fait preuve envers des visiteurs à coup sûr importuns, son calme à soutenir la conversation, sa parfaite maîtrise d'ellemême, son insistance surtout pour les retenir à dîner, tout cela n'indiquait point une passion blessée ou tendue, et fortifiait son espoir que l'aventure ne laisserait point de traces ; en sorle qu'il était presque gai.

— Eh bien ! demanda-t-il d'un ton de bonne humeur, en apparaissant sur la porte du salon, est-ce qu'on se met à table ?

En le voyant approcher, Geneviève s'était assise devant une console et mise à feuilleter un journal de mode. Elle répondit négligemment :

— Tout à l'heure.

Elle ajouta :

— Vous avez faim ?

— Mais oui.

— Tant mieux !

« Allons, pensait-il, elle est tout à fait sage. Je la connaissais bien. Papillons bleus qui s'envolent!... »

Il se rapprocha d'elle..

— Vous cherchez des modèles de robe? demanda-t-il presque amicalement, en se penchant sur son épaule.

Elle ferma le journal.

— Non, je regarde... sans but.

Il s'assit en face d'elle, de l'autre côté du gué- * ridon. Après un silence, il reprit :

— N'avez-vous pas trouvé madame Waters fort jolie, aujourd'hui?

Elle répéta :

— Fort jolie... oui, fort jolie.

— Rajeunie, positivement. Car elle commence à avoir besoin de rajeunir quelquefois. Voyons, quel âge peut-elle avoir?

— Je ne sais pas.

— Trente-huit ans?... quarante?...

— Peut-être.

En ce moment, le valet de chambre vint annoncer le dîner; Berthemy se leva, et galamment :

— Vous semblez un peu fatiguée, ce soir, ma chère amie, voulez-vous mon bras?

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Elle se força d'accepter :

— Je vous remercie.

Ils traversèrent ainsi, à pas lents, la véranda et le salon. Berthemy qui, depuis trois ans, ne regardait plus sa femme, s'avisa tout à coup qu'elle était désirable, avec la transparence de son teint de convalescente, sa grâce dolente, le mystère de ses yeux profonds que si longtemps il avait crus vides. Cette remarque renforça ses intentions de rapprochement. Tout à rheure, il se promettait d'y procéder avec circonspection, sans risquer d'en compromettre le succès par trop de hâte ; mais Geneviève semblait déjà plus qu'à demi consolée : pourquoi donc attendre? Et, pressant un peu du bras la main qui frôlait à peine la manche de sa redingote, il murmura :

— Ne trouvez-vous pas, ma chère amio, que nous vivons... un peu trop séparés?

Elle frémit toute, avec un geste d'horreur pour se dégager, qu'elle réprima; puis, le front barré d'un pli volontaire, elle répondit, — puisque rien de ce qu'ils pouvaient se dire ne comptait désormais :

— Peut-être!...

... Il avait trouvé cela, cet homme : bientôt il

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réclamerait Tentrée de sa chambre, comme si elle était encore sienne, comme s'il n'y avait pas entre eux deux une séparation plus irrévocable que celle que prononce la loi, un abîme que rien ne pouvait combler. Mais il ne s'en doutait pas : assis en face d'elle, il mangeait son potage de bon appétit, il parlait plus que d'habitude, cherchant à se faire aimable. Il reprit deux fois du poisson, il loua la sauce tartare. Le pardon ne lui coûtait guère : dans le fait, que peut-il en coûter à ceux qui iraiment pas, si leur amour-propre est sauf! Ils ne sont point jaloux : ils sont propriétaires. Us défendent leur bien : le garder, c'est tout ce qu'ils veulent; en sorte qu'avec eux, un peu plus tôt, un peu plus tard, les drames de la passion finissent en douceur ; tels des vaisseaux ballottés par l'orage s'enlisent au retour dans la vase d'un mauvais port.

Elle surveillait ses paroles ; elle eut la force de manger un peu, pour le rassurer tout à fait; et son regard suivait la marche lente des aiguilles de la pendule; fixée au mur. Berthemy, cependant, dont la satisfaction croissait en raison de ses certitudes, voulut prolonger le repas: il se fit apporter des liqueurs dont il usait rarement, alluma un<îigare,

et, comme il n'avait pas pour rien, le matin, erré dans le parc, parla d'un nouveau projet : une rivière artificielle, qui aurait rattache deux étangs en faisant cascade.

Mais la pendule marquait huit heures ; Geneviève ne Técoutait plus. Elle se leva de tahle, sans prendre garde qu'elle l'interrompait. Étonné, il demanda :

— Qu'avez-vous donc? Seriez-vous souffrante?

Elle répondit :

— Non. Je vais embrasser Jacques, comme tous les soirs.

— Vous redescendrez ?

— Je ne crois pas. Je suis un peu lasse.

— Alors, bonsoir.

11 semblait attendre qu'elle lui tendît la main ; elle se contenta de faire un léger signe de tête en répondant :

— Bonsoir.

Il acheva son cigare, en se louant de la justesse de son coup d'oeil : les romans ne sont que des romans, songeait-il; la vie est simple; tout s'arrange. Les gens positifs finissent toujours par avoir le dernier mot : leur sagesse neutralise les caprices de la passion, force dangereuse quand on la laisse

grossir, mais qu'avec un peu de sens pratique il n'est point difficile d'endiguer. Passant de ces réflexions générales à son cas particulier, il se félicita de sa modération : d'autres eussent compromis leur cause par trop d'ardeur, orgueil ou colère ; son sang-froid l'avait préservé ; c'est ainsi qu'il avait changé en un insignifiant épisode, une aventure dont les suites eussent été peut-être pleines de désagréments et d'imprévu...

Geneviève, cependant, monta dans la chambre de Jacques. L'enfant dormait déjà, son petit bras posé sous sa tête bouclée. Elle se pencha sur lui, effleura son front de ses lèvres, passa lentement la main dans ses beaux cheveux; et des larmes — les premières de cette afl*reuse journée — jaillirent de ses yeux. Puis, elle s'enveloppa dans un waterproof, descendit au jardin comme pour prendre Tair un instant, et quitla les Charmilles par une porte dérobée.

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