RÉVOLTE
La veille, Geneviève redoutait, à Tégal du pire malheur, un de ces contretemps fréquents dans leur vie, qui, en retardant Martial,| aurait encore prolongé Ténervement de sa longue attente. Et le matin du jour si désiré, après une nuit passée à soupeser les paroles de son mari, elle le souhaitait, ce retard, elle l'implorait comme[[une faveur de^la destinée: s'il se produisait, elle pourrait réfléchir, prendre un parti, avertir Duguay, parer peut-être aux menaces de l'heure 'présente. Car, sans pouvoir deviner la situation nouvelle qui jaillirait de la rencontre des deux hommes, elle savait bien qu'elle et son amour en seraient victimes. Sa connaissance, à peu près exacte, du caractère de son mari, et son bon sens, guidaient ses hypothèses : pas un instant, elle ne redouta un dénouement violent, duel ou coup de revolver. Berthemy n'était
2d8 dernier refuge
point rhomme de tels scandales : froid, maître de lui, résolu, il imposait simplement sa volonté — dont elle connaissait la puissance — qui tomberait entre elle et Martial, plus forte que leur passion, fatale, comme alourdie par toutes les forces sociales et morales qui, lui servant d'étais, justifiaient à Tavance ses plus sévères exigences. Tant que dura la lente matinée, elle observa cet homme qui tenait leur sort dans sa main. Il avait ses allures habituelles, — celles des jours oîi il n'allait pas en ville : il s'ennuyait et tuait le temps. A peine semblait-il préoccupé.
Levé tôt, elle le vit, de sa fenêtre, errer autour des buissons d'arbres, armé d'un sécateur dont il se servait à tort et à travers. Cette taille intempestive l'inquiéta : c'était l'occupation des moments d'humeur, comme si le léger bruit sec des brindilles qui tombaient et la peine des pauvres arbustes mutilés servaient de dérivatif aux inquiétudes d'une pensée qui ne se manifestait jamais et daignait seulement, quelquefois, se fuir ou se soulager par de petits moyens. Elle se hâta de descendre, pour le voir mieux. Ils prirent leur premier déjeuner en tête-à-tête, séparés par la largeur de la vaste table, en échangeant à peine trois
OU quatre phrases insignifiantes. Berthemy mangea de bon appétit deux œufs au jambon, lut ses journaux sans les commenter, les plia avec le soin qu'il apportait à ses moindres actes, tira sa montre, et se leva au moment ou Geneviève se versait, d'un geste machinal, une seconde tasse de thé. De la baie vitrée qui donnait sur le jardin, elle le vit sortir par la campagne, son fusil de chasse sur Tépaule, suivi de son chien favori, puis disparaître au bout d'une avenue. « Sans doute, se dit-elle, il pense à nous, » Elle ne se trompait pas : il s'en allait tirer quelques perdreaux, tout en songeant à la scène désagréable qui l'attendait l'après-midi. Plus ennuyé qu'inquiet d'ailleurs, n'ayant aucun doute sur l'issue finale de l'incident, il se fortifiait dans son interprétation des faits : Duguay, un homme occupé, pour qui les femmes ne sont qu'une nécessité de nature qui procure à peu près autant d'ennui que de plaisir. 11 rencontre Geneviève, qui lui plaît : peut-être a-t-il entendu dire dans le monde, où l'on sait tout, qu'elle est délaissée. Alors, il pense qu'elle lui conviendra, et sera de prise facile. Il s'avance : on s'ennuie un peu, on se trouve seule, incomprise : on flirte. Oh ! certes, sans songer à mal ! On se
caresse rimagination d'un sentiment défendu, sans en prévoir les périls, avec ce goût romanesque qu'ont les femmes les plus sages. Heureusement que le mari s'aperçoit du péril, au bon moment ; heureusement aussi qu'il n'est pas romanesque, lui, qu'il voit clair, qu'il sait agir. Il intervient, sans excès, sans violence, sans colère, en homme adroit et pratique, qui, connaissant la vie, sait par quels arguments il faut ramener les gens au sens de la réalité. Geneviève n'a-t-elle pas déjà compris à merveille ? Duguay comprendra mieux encore. Peut-être même qu'ils ne se fâcheront point pour si peu. Dans quelques semaines, Martial aura trouvé, ailleurs, l'équivalent de Geneviève : une femme ou une autre, qu'est-ce que cela peut faire à un homme comme lui?
Geneviève, cependant, resta longtemps, le front contre la vitre, le regard fixé sur l'espace où son mari venait de disparaître. Le soleil de septembre, un peu pâle, tamisé par les vapeurs qui blanchissaient le ciel, caressait la pelouse où s'épanouissaient des corbeilles de dahlias et, plus loin, les sommets des arbres du parc, dont quelques-uns déjà se tachaient de rouille. Soudain, la voix de Jacques, qu'on n'avait pas encore amené déjeuner,
Tétonna : pressé de jouer avec un magnifique cheval à roulettes, qu'il possédait de la veille, il avait obtenu de sa.bonne qu'elle le laissât d'abord essayer sajbête; fou de plaisir, il courait, gambadait, s'ébrouait par les allées. Geneviève, sortant sur le perron, l'appela :
— Jacques ! tu ne m'as pas dit bonjour, ce matin! Mais l'enfant, si tendre souvent, n'était point
dans une heure sentimentale : le jouet nouveau passait avant sa mère, qui dut l'appeler de nouveau.
— Jacques... Jacques!... ne veux-tu pas m'embrasser?
Il s'approcha, tendit distraitement son front, voulut s'échapper d'un air pressé. Elle le retint :
— Jacques, tu n'aimes donc pas ta maman?
— Oh ! si !
Il lui donna deux ou trois baisers, à la hâte, pour avoir plus tôt fini, puis s'enfuit en criant à pleine gorge :
— Hue, Coco! hue. Coco !
Et il se mit à fouaiilcr à grands coups de fouet les flancs de son cheval.
Avec les enfants, il faut tout donner pour recevoir peu. Nous aiment-ils? Oui, sans doute, à leur
manière, de leur petit cœur léger, — toujours moins que leur caprice. N'ont-ils pas déjà, eux aussi, des passions qui les absorbent, des passions en diminutif, sans doute, qui pourtant les désespèrent, puisqu'ils en pleurent, avec des visages désolés, des yeux tragiques? N'importe, elle ne l'abandonnerait jamais, ce petit êtrenaïf et joyeux ! S'il fallait, pour lui, renoncer à l'autre amour, eh bien ! elle tâcherait de l'aimer davantage, de l'aimer lui seul, exclusivement, aveuglément, de toute sa tendresse.
— Jacques ! viens déjeuner, mon chéri , tu joueras après.
— Oui, maman !
11 avait faim. Il était tout rose. Il mangea une grande tartine, et s'écria :
— Je veux retourner jouer!
Elle le laissa libre, jusqu'à ce que, fatigué, il revînt de lui-même auprès d'elle, tandis qu'au milieu d'une allée le cheval, dont il ne se souciait plus, prit soudain l'aspect d'un pauvre objet abandonné.
En ce moment, Berthemy rentrait, posait son fusil, sans rien dire, et reprenait son sécateur.
Ce visible désœuvrement augmenta l'inquiétude
de Geneviève : elle savait que ces heures oisives irritaient Thumeur de son mari, développaient de mauvais traits de son caractère, le rendaient plus exigeant, plus despote, avec une pointe de cruauté. Jusqu'à la fin de la matinée, elle le vit aller et venir ainsi, essayant de plusieurs occupations qui ne le distrayaient pas et, peu à peu, plus exaspéré peut-être parla contrariété de son inaction que par ses soucis plus graves. Au déjeuner, il fut insupportable. Comme Jacques, entre deux services, tapait sa fourchette contre sa timbale, il se mit à le gronder si fort que Tenfant, éclatant en sanglots, quitta sa chaise pour se réfugier auprès de sa mère.
— Pour si peu de chose, fit doucement Geneviève en consolant le petit.
Sans répondre, Berthemy ordonna :
— Jacques, à ta place !
Et, comme Tenfant tardait, d'une voix plus impérieuse, avec un regard dur :
— Tout de suite, entends-tu?
Puis, se tournant vers Geneviève, il se mit à développer quelques-unes de ses thèses préférées : qu'il n'y a pas de petite chose; que tout est important; qu'on doit de bonne heure délivrer les enfants de renianîillage, lequel est un vice dont
beaucoup de personnes ne se corrigent jamais; que d'ailleurs il faut exiger d'eux une obéissance absolue. Elle n'osa pas te contredire, par crainte de l'irriter davantage. Quand il se tut, il y eut un de ces longs silences, si fréquents dans leur vie, où Ton n'entendait que le bruit du service et celui de la respiration de Jacques, qui avalait ses larmes. D'ordinaire, ces silences n'étaient qu'indififérents: celui-ci fut hostile, gros de rancunes. Berthemy le rompit, vers la fin du repas, pour parler d*un projet que lui avait suggéré sa promenade du matin : il s'agissait d'ouvrir dans le parc une clai- Fière qui dégagerait, d'un certain point, la vue sur la Seine. Tandis qu'il en exposait les avantages, Geneviève songeait aux beaux vieux arbres qui tomberaient sous la cognée. C'étaient des amis : elle avait souvent rêvé sous leurs branches, où nichaient des oiseaux dont elle aimait la chanson. Pourtant, elle ne les défendit pas.
— Vous êtes d'accord? lui demanda son mari, pour la forme.
Elle eut la lâcheté de répondre :
— Oui, sans doute.
Il devait s'attendre à quelque opposition, car il conclut d'un air satisfait :
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— Bon ! Tant mieux !
De nouveau, la conversation cessa. Puis, comme tous les jours, le valet de chambre demanda si Ton prendrait le café dans la véranda ou au jardin. Ce fut, comme toujours aussi, Berthemy qui répondit :
— Dans la véranda.
Et, s'adressant à sa femme :
— 11 y a trop de soleil au jardin, n'est-ce pas ?
— Comme vous voudrez, mon ami.
L'heure de Martial approchait : étendue dans son rocking chair qu'elle balançait en laissant refroidir son café, tandis que Berthemy savourait le sien, se versait un verre de fine Champagne, le vidait à petites gorgées, puis allumait un cigare, ainsi qu'il faisait chaque jour, elle guettait le timbre de la grille, qu'on pouvait à peine percevoir de la véranda, en tendant l'oreille. Elle le perçut pourtant ; car, tout à coup, elle devint très pâle. Elle regarda son mari qui n'avait pas entendu ou qui ne sourcilla pas. Le domestique apparut sur la porte, annonçant :
— Monsieur Duguay.
' Berthemy jeta son cigare.
— Faites entrer au salon, dit-il ; je vais recevoir.
Et à Geneviève :
— Vous m'attendez, n'est-ce pas?
Sans changer de place, en retournant un peu son fauteuil qui cessa de se balancer^ elle put observer la rencontre des deux hommes. Elle les vit d'abord se saluer cérémonieusement : Berthemy, en efifet, au lieu de prendre la main tendue de Martial, esquissait un geste qui voulait dire : « Nous avons à causer longtemps », et lui montrait un siège en pleine lumière, tandis que lui-même tournait le dos à la véranda. Aussitôt, il ouvrit l'entretien par des paroles qu'elle n'entendit pas, sans les accompagner d'aucun geste, raide et droit dans son fauteuil.
Il exécutait avec précision son programme : posément, comme s'il se fût agi d'une affaire difficile, mais bien délimitée et très claire dans son esprit, il attaquait de face, avec une brutalité voulue, sans préambule :
— Vous me croyiez sans doute à Paris, monsieur Duguay? J'y vais en effet chaque jour. Mais, aujourd'hui, j'ai renoncé à ma course habituelle, parce que je savais... ou plutôt parce que je supposais que vous viendriez, et parce que rien ne me parait plus urgent qu'une explication entre nous.
Martial s'inclina : en passant par-dessus l'épaule
de Berthemy, ses yeux rencontraient, dans la véranda, les yeux de Geneviève, fixés sur lui avec une indicible expression d'attention inquiète et de mortelle angoisse. Il comprit qu'une heure grave avait sonné et répondit en s'inclinant à peine :
— A vos ordres. Monsieur.
Berthemy toussa légèrement.
— Je pense que vous devinez l'objet de cette explication ?
Martial jugeait qu'un mensonge serait inutile; pourtant, ne voulant prononcer aucune parole imprudente, il se contenta de s'incliner de nouveau, et d'attendre.
— Vous avez deviné, n'est-ce pas? répéta Berthemy. Il s'agit de ma femme.
Il accentua fortement ces deux mots, comme pour marquer leur sens possessif, et continua :
— Si vous voulez bien y réfléchir un instant, vous reconnaîtrez vous-même que vos relations avec M""* Berthemy sont plus intimes qu'il ne saurait convenir.
Martial restant muet, il dut poursuivre, sans aucune émotion dans la voix, d'un ton aussi calme et net que s'il eût été étranger ou indifférent à la question:
— Voulez-vous savoir comment je suis arrivé à cette... appréciation? Votre séjour à Etretat, Monsieur, m'a d'emblée paru singulier. Votre attitude a renforcé mes soupçons. Enfin, sans entrer dans des détails inutiles, je vous dirai que j'ai vos lettres...
Martial songea à sa correspondance secrète d'abord ; la suite le rassura.
— ... C'est moi qui les ai ouvertes. Et je les conserve. Elles sont parfaitement correctes, je le reconnais. Mais qu'est-ce qui les justifie ? Des prétextes insignifiants. Or, un homme comme vous. Monsieur, ne perd pas son temps en vaines correspondances. Ces deux lettres, bien qu'elles ne disent pas grand'chose, m'ont éclairé ; grâce à elles surtout, j'ai pu reconstituer votre situation respective, votre état d'âme, comme on dit aujourd'hui dans un certain monde.
Tout maître de lui qu'il était, Berthemy s'excitait en parlant ; un peu de colère et d'ironie commençait à passer dans ses mots, dans sa voix ; Martial, au contraire, ayant recouvré son sangfroid, se faisait à son tour une figure impénétrable, et le laissait aller.
— Vous comprenez bien, continua Berthemy en
élevant le ton, que je ne fais poinià ma femme... La façon dont il soulignait encore ces deux mots fit trembler les lèvres de Martial dont le regard chercha, pour une seconde, celui de Geneviève, toujours immobile dans sa pose d'impuissante attention, de l'autre côté de la vitre.
— ... rinjure de douter d'elle. Je la connais : je sais. qu'elle est une honnête femme, dans le sens le plus élevé du terme; je sais qu'elle a le sentiment de ses devoirs ; je sais qu'elle est d'une loyauté parfaite. Encore une fois, je ne doute pas d'elle; je ne le pourrais pas.
Après cette déclaration, dite d'un ton presque solennel, il devint plus familier.
— Quanta vous, monsieur Duguay, je vous tiens pour le plus galant homme qu'il y ait...
Ce fut pour Martial une minute affreuse. Oh ! se lever et répondre : « Non, je ne suis pas un galant homme, et n'ai souci de l'être ! Je vous trompe, je vous hais ! La terre est trop petite pour nous deux. Egorgeons-nous et que cela finisse!... » Mais il y avait Geneviève, il y avait Jacques! II crispa sa main sur le bras de son fauteuil, pendant que l'autre poursuivait, en affectant une espèce de bonhomie insinuante :
— Oui, oui, je vous connais assea pour avoir de votre caractère une haute opinion. Je vous ai ouvert ma maison, je vous ai reçu en ami, sans méfiance. De votre côté, vous m'avez témoigné de la sympathie, de la cordialité : comment pourraisje croire que vous veniez à moi avec calcul et ruse, pour compromettre mon nom, pour attenter à mon honneur? Cela est tout à fait impossible, n'est-ce pas? Il y a des actes dont un homme comme vous ne conçoit même point la possibilité, j'en suis absolument certain. Et c'est là même qu'est le danger — le seul danger — de votre situation.
Souvent Martial avait prévu cette scène: il se voyait alors aux prises avec un homme irrité^ prompt à l'injure ou aux menaces, lui-même gardant son calme, — le calme de ceux qui ne craignent rien ; il tenait en réserve ses répliques, hautaines ou profondes, prêt à faire valoir, selon les circonstances, les droits du cœur ou la raison du plus fort. Mais toujours, il avait compté sans ce sang-froid bonhomme et pratique, qui chassait devant sa logique les éléments romanesques, réduisant, rapetissant, ravalant son amour, tournant le drame de passion en comédie banale. Duel?
Divorce ? Aucun de ces dénouements, souhaités
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en secret, ne se dessinait encore : en sorte que. désarmé, il s'enfermait dans un silence d'attente, pendant que Berthemy poursuivait:
— ... Ce danger, vous ne l'avez vu ni Tun ni l'autre. Peut-être ne Tauriez-vous jamais soupçonné, peut-être aussi en auriez-vous été les victimes, car ce sont souvent les meilleurs, vous le savez, qui font les plus lourdes chutes. 11 m'a suffi de le signaler à ma femme pour qu'elle le reconnaisse aussitôt. Je présume que je ne regretterai point d'avoir aussi compté sur votre supériorité d'intelligence et de caractère, Monsieur, qui seule pouvait me permettre de traiter avec vous, si simplement, une affaire aussi délicate, et de vous demander, comme je le fais, un sacrifice d'honnête homme.
Martial n'écoutait plus : cette idée affolante venait de se lever dans son esprit, que Geneviève était perdue pour lui, puisque l'étranger, armé de son autorité d'époux et de père, puissant de tous les droits accumulés par tous les codes, seigueur de la séculaire forteresse inexpugnable à la passion d'un jour, allait jeter entre eux la volonté maîtresse. Duel? Divorce? Non pas, décidément; mais un troisième dénouement, que son exaltation
n'avait jamais entrevu: Tinvasiou de la réalité dans leur rêve, une reconquête de la vie positive et simple dont les tranquilles exigences aplatissent les cœurs gonflés d'ivresse.
Berthemy, qui s'était arrêté, prit ce persistant silence pour un succès de sa dialectique ; enhardi, escomptant déjà sa victoire, il reprit, en démasquant avec imprudence le vrai fond des sentiments dont son habileté avait pu un instant dissimuler la bassesse :
— Car il va sans dire que vous renoncerez à voir M"' Berthemy. Et vraiment, Monsieur, est-ce un bien grand sacrifice ? Vous avez la jeunesse, la force, la gloire, tout ce qui peut attirer les femmes. Vous voulez de l'amour? Vous en aurez, cher Monsieur! Dans notre monde, il est abondant et facile.
Lancé sur cette piste, il devint plus générai, fustigea la société, exposa ses vues sur le cœur humain, à la fois méprisant, satirique et moraliste, bon défenseur de l'ordre établi. Martial sentait monter dans son cœur un torrent de révoltes : au lieu du combat d'homme à homme, par le fer ou le feu, que ses vœux appelaient, c'était un autre duel qui s'engageait à cette heure : la lutte de la passion contre le droit, l'effort désespéré de l'amour
pour briser le carcan solide, aux anneaux multiples, où les siècles l'ont enchaîné. Et, tout à coup, interrompant l'éloquence de Berthemy, il s'écria :
— Vous raisonnez émerveille. Monsieur!... Oh! vous raisonnez superbement !... Ma parole, on n'a jamais mieux raisonné... Cependant, permettez!... Permettez, Monsieur... Si vos raisonnements péchaient par la base?... Si vous oubliiez un facteur important ?... Oui, sans doute, si entre cette femme — qui est la vôtre — et moi, qui ne lui suis rien — s'il y avait un lien plus fort que vos lois, vos conventions, vos codes, votre morale?...
Arrêté net, stupéfait, le mari demanda :
— Un lien?... lequel?...
L'amant répondit:
— L'amour.
Berthemy se leva tout pâle. Martial, debout aussi, le crut un instant proche de la violence ; son regard croisa celui de Geneviève, qui ne le quittait pas; il continua :
— Oui, l'amour. Vous n'y croyez guère : vous me l'avez dit un jour. Il existe pourtant, Monsieur. 11 est une force terrible, avec laquelle seuls les imprudents négligent de compter. C'est un vent qui souffle
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OÙ il veut, sans rien savoir de ses ravages. Il emporte les lois et les devoirs comme Fouragan brise les troncs des arbres et disperse leurs feuilles . Si ce vent-là soufflait sur nous, Monsieur?
Dans une poussée de colère, Berthemy faillit se jeter sur cet ennemi, le prendre à la gorge, pour vider sa querelle avec lui, là, n'importe comment : un instant, dans l'homme façonné par les exigences, les calculs, les ruses de la vie, dépouillé par elle des passions primitives, s'agita l'animal d'instinct, la bête qui griffe et mord pour défendre sa proie. Mais il se contint, résolu à vaincre à sa manière, par les armes de son choix; très digne, la tête haute, il dit lentement :
— Au-dessus de l'amour. Monsieur, il y a toujours la volonté, qui nous gouverne et qui le domine. En sorte que, si même un tel malheur était sur nous, — ce que j'ai quelque peine à me figurer, je vous assure, — je vous dirais encore: Celle que vous aimez est ma femme, la mère de mon enfant ; passez votre chemin !
Peut-être cet appel à des respects que de longues traditions ont fortifiés dans tous les cœurs, et que les égarements les plus violents laissent parfois subsister, peut-être cet appel, venant d'un autre,
eût-il produit un autre effet. Mais Martial n'y sut voir qu'un adroit stratagème : ce manieur d'hommes voulait exploiter la noblesse d'âme qu'il lui supposait, pour l'abattre au profit de sa tyrannie en péril. Et puis, il y avait là, tout près, derrière la mince cloison transparente, celle qu'il ne voulait pas perdre,' dont les yeux le suivaient toujours.
— Eh bien. Monsieur, répondit-il, vous vous tromperiez sur moi : je ne passerai pas mon chemin.
Berthemy changea: le masque de dignité qu'il venaîtde mettre tomba; ses yeux, chargés de haine, toisèrent Duguay, comme s'il l'eût regardé de haut, — du haut de l'inexpugnable forteresse dont les remparts le protégeaient, et, des sarcasmes dans la voix :
— Vraiment, Monsieur!... Et que ferez-vous, je vous prie?
Insolent, Martial répondit :
— J'imagine que vous le savez !
II attendait, cette fois, la réponse souhaitée, un cri de fureur, une menace de mort. Il se trompait encore.
— Un duel? Non pas, non pas! C'est un moyen trop incertain, trop imparfait de défendre des droits que je veux conserver intacts. Point de scandale,
Monsieur! Nous ne nous battrons pas : il n'y a pas lieu...
Pour que cet homme ne pût plus feindre de ne pas comprendre, pour fouetter son sang de glace, pour faire jaillir la colère de son cœur mort, il fallait donc lui crier : « Je suis son amant, je Tai possédée, elle est à moi, elle est toute à moi!... » Et c'était impossible. Et, retranché dans cette fiction de sentiment irréprochable qu'il avait fabriquée pour sa commodité et qu'il ne lâchait pas, car elle faisait sa force, Berthemy continuait :
— On se bat pour venger son honneur, non pour le défendre. Le mien n'est pas encore atteint: je n'ai donc pas besoin d'armes pour le défendre. Si vous avez pu le menacer un instant, c'est parce que je vous avais ouvert ma porte : elle vous sera désormais fermée. Je suis le maître chez moi : je vous chasse. Et soyez tranquille : je saurai bien garder mon foyer! Vous voyez que vous ne pouvez rien, Monsieur. Vous êtes un voleur qu'arrête une bonne serrure. Il ne vous reste qu'un recours contre moi : m'assassiner pour me prendre ce qui est à moi.
Il disait vrai : il était solide comme l'édifice des lois où il s'abritait; l'attaque repoussée, il demeu-
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ra it un maître incontesté ; comme après une brèche réparée, la forteresse confiée à sa garde se dresserait, plus inabordable que jamais, gardant sa prisonnière : l'amante qu'à cette heure une glace fragile éloignait à peine de Tamant, et qui, dans un instant, serait plus séparée de lui que par Tespace ou la mort, proie vaincue de son geôlier. Martial comprenait tout cela, et même, — et surtout, — que s'il partait, c'en était fait de son amour, à jamais.
— Vous ne voulez donc pas vous battre ! cria-t-il en se levant.
Berthemy haussa les épaules.
— Eh bien, attendez!
Il fit un pas vers la véranda.
Berthemy, debout aussi, voulut lui barrer le passage. Il l'écarta, d'un geste de son bras robuste, et, ouvrant la porte, appela :
— Geneviève, venez !
Toute pâle, dressée devant son fauteuil qui remuait encore, elle comprit tout le sens de cet appel suprême. Martial était à deux pas d'elle, éperdu d'angoisse, avec des yeux de prière et de désespoir. Mais, derrière l'amant, il y avait le mari, dont l'œil despotique la dominait, comme un ordre du destin. Elle étendit les bras, comme pour les
repousser tous les deux, et cacha sa tête dans ses mains.
Martial répéta, avec plus de force :
— Venez ! . . . Partons ! . . . Partons ! . . .
Mais elle se laissa retomber, en gémissant:
— Je ne peux pas!... Non!... Non!...
Et, très bas, comme un souffle:
— Partez, vous!
Frappé au cœur, Martial fit un pas vers Berthemy, les poings fermés, les yeux sanglants. Puis, comme si l'abandon de Geneviève Teût soudain privé de toutes ses forces, il arrêta son geste de menace, et s'enfuit.
— Cet homme est fou ! murmura Berthemy en le suivant des yeux.
11 songeait que, s'il s'était entièrement trompé sur Duguay, il avait du moins plus justement jugé de Geneviève...