INTIMITÉ
Le lendemain, comme finissait la matinée consacrée à la joie anxieuse de Tattente, Martial reçut le télégramme qu*il redoutait toujours, — qui venait souvent :
« Mon pauvre ami,
« Pas aujourd'hui, je ne puis pas. Jacques est malade. Ne soyez pas inquiet, je vous en prie : ce n'est rien, j'en suis sûre. J'ai attendu pour vous écrire d'avoir vu le médecin, qui a été tout à fait rassurant; mais je ne puis m'éloigncr. Le cher petit m'appelle, il veut toujours tenir ma pxain dans sa petite main qui brûle. Ayez patience, n'est-ce pas? Après-demain, à la même heure. On est avec vous, quand même. Tendresse et tristesse. — G. »
Ainsi, l'enfant souffrait. Geneviève, plus inquiète sans doute qu'elle ne l'avouait, — car sait-on
jamais ce qu'ils ont, ces pauvres petits êtres qui ne peuvent pas expliquer leur mal? — fatiguée par une nuit de veille, appelait auprès d'elle, pour y puiser un peu de réconfort, le seul cœur qui pût comprendre entièrement et partager les nuances de sa peine. Et il restait loin d'elle : lasse, découragée ou triste, elle ne pouvait pas lire dans les yeux aimés les paroles inexprimées qui apaisent ou consolent. Si le mal s'aggravait, leur séparation croîtrait encore et se prolongerait sans qu'il pût rien pour elle, sans qu'il eût le droit de partager ses veilles, ses fatigues, ses angoisses, — pas plus qu'il n'avait celui d'aimer avec elle cet enfant qu'il aimait pourtant, puisqu'elle l'aimait. Ah ! c'était bien leur pire douleur, cette séparation de leurs affections, de leurs peines, de leurs devoirs, qui leur rappelait toujours la séparation de leurs vies. Ils pouvaient, par-dessus la loi, mêler leurs corps comme leurs âmes : ils ne pouvaient pas n'être qu'un. Hélas ! et ce qu'il n'était pas pour elle, un autre Tétait, un étranger, un ennemi, qui n'avait pas le même cœur, qui ne l'aimait pas, mais que rien n'empêchait de la voir à toute heure, de la rassurer ou de la consoler, — s'il en voulait prendre la peine !
Martial relut la dépêche, avant de la détruire selon la règle de leur prudence, fouillant le sens des phrases sans y rien découvrir de plus que ce qu'elles disaient. Puis, son imagination, portée aux extrêmes, se remit à galoper dans la piste étroite ôii le télégramme renfermait. Sait-on jamais ce que sont ces malaises d'enfant, insidieux, qui, en quelques heures, font un cadavre du petit corps aimé, si plein de sève, d'espoir, de vie? Jacques était malade, Jacques pouvait mourir, et leur douleur ne serait pas commune. L'autre serait seul à pleurer avec elle, atteint du même coup, au même endroit. Lui, ne pourrait que se cacher dans la foule, le jour des obsèques, avec un front indifférent : à peine les convenances lui permettaientelles un froid billet de condoléances, une banale poignée de main, un regard qu'il faudrait éteindre. Cependant, sur les traits ravagés de l'amie, dans les yeux dévorés de larmes, il lirait, derrière le voile de deuil, le cri d'appel, la supplication désespérée : « Viens, toi qui sais ! toi qui comprends !... » Ce fut comme une vision que l'intensité de son évocation finit par rendre réelle et présente, qui le poursuivit, le hanta, lui fit mal. Il lui fallut un grand effort pour en chasser l'obsession.
— Non, non, c'est une folie : Jacques est à peine indisposé; Jacques guérira!
Dans le courant de Taprès-midi, un hasard un peu calculé fit rencontrer Martial et Berthemy aux abords de la Bourse. Le banquier semblait préoccupé : un pli d'inquiétude barrait son front, ses yeux froids cherchaient dans le vide. Duguay l'arrêta, lui serra la main, et, l'ayant interrogé sur sa femme et sur son enfant, reçut cette réponse inattendue :
— Ils vont très bien, je vous remercie.
Berthemy parti là-dessus, il demeura stupéfait
au bord du trottoir, à en chercher le sens. Son premier mouvement fut de douter de Geneviève. Mais il était trop sûr de son amour et de sa loyauté. Il comprit qu'il y avait autre chose. Il reconstitua l'état d'esprit de Berthemy, que trop d'affaires harcelaient pour qu'il pût s'attarder aux petits malaises d'un enfant. Il entendit Geneviève lui disant, de la voix neutre qu'elle prenait pour lui parler, de cette voix qui ne trahissait jamais rien d'elle :
— Vous savez, mon ami, que Jacques n'est pas très bien aujourd'hui?
Et le mari répondre avec certitude :
— Ce ne sera rien !
Il vit le coup d'œil distrait jeté sur le petit malade. Il se figura le souci d'un instant vite écarté, sitôt franchi le seuil de la maison, pour livrer la place aux autres soucis, positifs, immédiats, auxquels il s'agissait de faire face, en laissant l'enfant à la mère et au médecin. Oui, il se figura très exactement la succession de ces détails intimes, et il conclut :
— Mieux vaut qu'il en soit ainsi! Entre elle et moi, il n'y a du moins que l'espace.
En rentrant chez lui, le soir, Martial trouva un nouveau télégramme, qu'il ouvrit en tremblant. Les nouvelles étaient tout à fait rassurantes.
a Cela va beaucoup mieux. La fièvre est tombée. Je n'ai plus aucune inquiétude. Ces petits êtres sont aussi vite guéris que malades. A après-demain. Courage! On vous aime. — G. »
Oh ! comme elle le connaissait, la chère, qui avait eu le temps de crayonner et de porter à la poste voisine cette rassurante dépêche ! comme elle devinait ce qui se passait dans son pauvre cœur, si tourmenté dès qu'il perdait sa trace un jour, une heure! Mais pourquoi donc le consolait-elle si bien ? pourquoi était-ce toujours elle qui lui disait :
« Courage ! » Est-ce que les femmes sont plus vaillantes contre ces peines de l'angoisse qui brisent notre force ? ou peut-être est-ce qu'elles les sentent moins ? Voilà ce qu'il ignorerait toujours : car c'est en vain que nous aimons, que nous sommes aimés, — nous ne savons jamais ce qui se passe derrière les yeux que nos lèvres ont baisés.
« A après-demain. Courage! »
... Martial savoura longuement la tendresse qu'il devinait sous la banalité des mots : car il en est des mots comme des yeux : ils ont des secrets infinis dont ils ne livrent que de faibles parts. C'est ainsi que cette demi-ligne d'écriture signifiait qu'il était aimé comme il voulait l'être, comme il aimait, « pour l'éternel », disait-il quelquefois. Comme il rêvait ainsi, évoquant toute une filiation d'idées, d'impressions, de souvenirs qui s'enchaînaient et s'amenaient l'un l'autre, il entendit la voix de Geneviève murmurer, tout bas, une phrase souvent répétée, — le refrain mélancolique de leurs furtifs rendez-vous qui s'envolaient si vite :
— Je voudrais être avec toi, toujours !
Cela ne voulait-il pas tout dire, ce cri qui revenait dans leurs rencontres, comme un souffle d'éternité? Ne renfermait-il pas la réponse à ses doutes,
une caresse de cœur à cœur dont il pouvait encore sentir, à travers l'espace, la douceur pénétrante? Que demander de plus? Hélas! la chose même qu'exprimaient les paroles qu'il répéta mentalement pour son compte, avec la désolation de savoir que le souhait resterait irréalisable et vain :
— Je voudrais être avec toi, toujours!...
Le jour suivant, pendant que Martial essayait de se mettre au travail, une troisième dépêche vint achever de le rassurer. Jacques était tout à fait remis; Une restait aucune trace de son indisposition ; il dormait, mangeait, riait, gazouillait comme auparavant. Le rendez-vous tenait pour le lendemain.
Il ne s'agissait plus que de tuer les heures lentes. Comment? Le travail ne suffit pas toujours à dominer nos hantises. Il vient des moments oii il faut céder à l'obsession qui appelle, qui réclame, qui exige nos moindres pensées, où il faut s'enfermer seul avec elle, afin que plus librement elle tourne dans nos têtes, y fasse le vide et les ravage. Le monde est alors aboli. Nous n'existons plus que par rapport à l'image que nous nous morfondons à préciser; cependant, elle perd ses contours nets, nous ne l'apercevons que sous un voile de brume,
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elle s^'enfuit comme le souvenir de ces figures mortes que nous croyons burinées dans notre mémoire et que notre mémoire ne possède plus. Comme d'habitude, en ces jours-là, Martial prolongea tant qu'il put son travail du matin, déjeuna dans un restaurant où il se croyait sûr de ne rencontrer aucun visage connu, et se réfugia dans Tasile que Geneviève appelait « chez nous », où il se sentait moins éloigné d'elle.
Etant un peu peintre, Duguay avait loué, pour recevoir son amie, un atelier, dans une petite rue, habitée en partie par des artistes, du quartier du Trocadéro. Tant de gens de toutes sortes y passaient, d'ailleurs si indifférents les uns aux autres, et d'une catégorie sociale si distante de M""" Berthemy, qu'elle y pouvait venir avec quelque sûreté. Décoré surtout de tapisseries qui tendaient ses hautes parois grises, d'étoffes, d'épais rideaux qui tamisaient la lumière crue de sa vaste baie, l'atelier avait été emménagé avec un luxe confortable et discret, calculé moins pour les yeux que pour étouffer les bruits voisins, pour créer un centre de solitude, pour favoriser l'illusion d'une retraite écartée, loin de la foule, en dehors de la vie» Quelques esquisses pendaient aux murs ; car, pour
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donner le change à la femme qui faisait son ménage le matin, ou préparait sur son ordre un déjeuner froid et ne se trouvait jamais là aux heures de Geneviève, Martial affectait de prendre son rôle de peintre au sérieux : l'exceptionnelle adresse qu'il possédait à tout faire lui permit de brosser réellement quelques toiles qui justifiaient sa présence intermittente, car des ignorants pouvaient les prendre pour œuvres d*artiste. Depuis longtemps déjà, le portrait commencé de Geneviève attendait sur un chevalet. C'était, ce portrait, l'occupation des journées vagues et perdues, — une façon de poursuivre, de distraire ou de fixer sa rêverie. Jamais d'ailleurs Martial n'aurait prié son amie de poser : il voulait la peindre telle qu'il la voyait quand elle n'était pas là, fixer sur la toile l'image insaisissable qui flottait toujours dans son esprit, mobile, fuyante, irréelle. Geneviève riait de son travail. A chacune de ses visites, elle demandait en plaisantant :
— Est-ce que j'avance?
Elle prétendait voir, aux progrès accomplis, si Martial avait plus ou moins pensé à elle, ou bien, en veine de taquinerie, elle s'écriait :
— Mais ce n'est pas moi ! elle ne me ressemble
pas du tout ! Ce n'est donc pas à moi que vous pensez quand vous êtes seul?...
Il discutait, défendant son œuvre, alléguant l'exactitude du contour des joues ou de la couleur des cheveux, ou rejetant la faute sur les difficultés de Tentreprise. Alors elle se faisait mutine, elle ne voulait rien entendre, elle riait de cette Elle méconnaissable qui pourtant — elle finissait par le reconnaître — n'était du moins pas une autre femme. Il y avait aussi des jours où elle capitulait et s'écriait devant la toile :
— Oui, c'est bien moi, je me reconnais... Je t'aime!...
Ce jour-là, Martial ajouta quelques traits à sa peinture et passa tout l'après-midi dans l'atelier jusqu'à l'heure où le crépuscule l'enchâssa, errant, effrayé au calcul du temps qui le séparait encore de Geneviève. Souvent, quand il était à ce point tourmenté, une révolte le prenait, contre cette force entrée en lui, qui ne lui laissait plus ni loisir, ni liberté, qui, pour quelques rares instants d'un bonheur furtif, lui coûtait tant de journées désolées. Alors il discutait, il se dérobait, il invoquait mille arguments qui le faisaient rougir de sa sujétion et qu'il invoqua une fois de plus
pendant ce soir d'été, dans la Victoria qui le promenait par les allées du Bois.
« Je suis un homme, pourtant, se dit-il. J'ai devant moi tout le champ de la vie, un champ magnifique dont les plus belles récoltes m'appartiennent. Je puis être utile et faire le bien. Je puis m'enrichir et cueillir la gloire. Et deux yeux de femme bornent mon horizon ! Est-ce qu'on peut se donner à ce point-là, oublier ainsi son être, anéantir sa volonté, abdiquer son action ? Cela est vil, lâche, misérable... »
Une voix secrète lui répondait aussitôt :
« Cela est superbe! 11 n'y a dans le jardin de la vie qu'une fleur unique qui vaille d'ôtre cueillie. , Quelques êtres seuls en approchent: tu es de ceuxlà. Laisse à d'autres, qui ne l'ont pas vue, les pauvres hochets de leur œuvre qui passe !... »
Cette voix-là pacifiait toujours ses révoltes ; alors môme qu'il raidissait son effort pour se reconquérir, il savait bien qu'un baiser de Geneviève aurait raison de lui, et qu'ensuite, les sens et le cœur apaisés, il la bénirait pendant deux jours pour le bonheur reçu, — jusqu'à ce que, dans la fièvre de l'attente, il tendit de nouveau sa volonté vers d'autres fins qui n'étaient plus les siennes.
Aucune dépêche fatale ne vint remettre encore le rendez-vous. Geneviève arriva, comme chaque fois, émue, contente et tendre, plus tendre que lui, et — c'était encore une des craintes de Martial — plus heureuse du bonheur qu'elle donnait que du sien propre.
Leurs moments les plus doux, c'était lorsque après les cai*esses, pendant l'heure brève qui leur restait, ils se sentaient infiniment près Tun de l'autre, unis dans une parfaite tendresse, heureux et lassés. Pourtant, ces moments mômes étaient aussi ceux des reproches, car ils s'en faisaient quelquefois, ceux encore que traversaient les inquiétudes qu'ils mettaient en commun, les menaces qu'ils sentaient suspendues sur leur amour, toutes les ombres qui passaient sans cesse dans leur ciel incertain. Ainsi, Martial songeait au regard de pitié surpris, l'autre soir, dans les yeux de Geneviève. Il avait cru le revoir à son entrée sous la voilette : il en avait oublié les craintes dans un baiser. Voici maintenant que ce regard reparaissait, hésitant et craintif, au fond des yeux fidèles. Parfois Martial avait la faiblesse d'éviter ou de détourner l'explication qu'il annonçait, tandis que Geneviève, faible comme lui, partait sans rien dire.
emportant le secret de sa compassion. Mais cette fois, connaissant d'avance le coup qui allait le frapper, il fut plus brave. Il l'interrogea:
— Vous pensez quelque chose ?...
Elle se serrait contre lui, tout abandonnée. Elle détourna la tête en le serrant plus fort. Il comprit qu'il ne se trompait pas. Comme elle gardait le silence, il reprit :
— ... Quelque chose de triste ?
Elle ne le regardait plus. Elle lui tendit les lèvres. Il cueillit le baiser, sans renoncer à son idée, et précisa :
— Vous partez ?
Elle murmura :
— Oui.
Après un nouveau baiser, elle ajouta, très bas, très vite :
— Dans dix jours, le 2 juillet... Pour les Charmilles,
Il y eut un silence. Martial soupira :
— Déjà!...
La tête cachée sur la poitrine de son ami, Geneviève expliquait :
— On s'est décidé brusquement. On est fatigue. On a besoin du grand air. J'ai eu beaucoup de
peine à gagner quelques jours, en alléguant des arrangements de maison. Que voulez-vous que je fasse ? Ce n'est pas ma faute, mon pauvre ami !...
C'était l'étranger, le maître, qui jetait entre eux sa volonté tyrannique. Le front plissé, la révolte au cœur, Duguay répéta :
— Déjà !...
Et, cherchant à justifier sa plainte :
— L'année dernière, vous n'avez quitté Paris qu'au commencement d'août.
— Ah ! fit-elle, si cela dépendait de moi !... Sans relever cette exclamation, il se remit à
l'interroger.
— Vous y resterez, aux Charmilles ?...
— Comme d'habitude, je pense... Vous viendrez me voir. .
Il eut un petit ricanement d'amertume.
— Deux ou trois fois, à votre jour.
Elle s'efforçait de le consoler.
— Nous ne serons pas tout à fait séparés, ditelle. Je viendrai aussi, moi.
La voix de Martial prit un accent dur et mauvais.
— ... Comme l'an dernier : une fois !
Ce reproche mouilla les yeux de Geneviève, qui protesta :
— Oh ! plus souvent, j'espère !
De nouveau, elle lui tendit les lèvres et le pressa contre elle. Deux larmes glissèrent sur ses joues.
— Méchant ! fit-elle. Pourquoi me reprocher ce que je ne puis changer ?
Martial but lentement les deux, larmes qu'il faisait couler ; puis, décidé à tout savoir, il demanda :
— Après les Charmilles^ où irez-vous ?
— A Étretat.
— Toujours comme l'an dernier. Pour deux mois aussi, je pense ?
Elle ne put que répéter :
— Je... Je pense...
Nerveusement, il continua :
— Ensuite, vous reviendrez aux Charmilles ^i^owv les fruits et les confitures. Et vous rentrerez à Paris en novembre. Mais cela fait cinq mois, cinq mois sans vous ! Cinq mois presque sans nouvelles, puisque de la campagne vous pouvez à peine écrire ! Cinq mois sans savoir ce que vous faites, qui vous rencontrez ! Cinq mois sans être sûr de vous revoir !
Il se leva en la repoussant, marcha de long en large dans l'atelier, et, tout à coup, revenant vers elle, s'écria violemment, brutalement :
— Vous ne m'aimez pas !
II éclatait de temps en temps, ce cri du doute, ce reproche injuste et cruel; il jaillissait du cœur tourmenté, exprimant en réalité bien autre chose que ce qu'il semblait dire, mais frappant à la place sensible, et faisant mal. Martial avait la lâcheté d'homme de le laisser échapper ainsi pour exprimer sa douleur, sachant que c'est ce qu'il y a de pire à dire et de pire à entendre, la parole qui meurtrit plus que nulle injure, — celle qui soulage, aussi, à la façon d'un acte de violence. Geneviève ne pleurait plus. Elle leva vers lui ses yeux où cette injustice avait allumé comme un éclair d'indignation, et, sans rendre le coup reçu, doucement, elle répondit :
— Si je ne vous aimais pas, serais-je ici?... Car sa droiture d'âme trouvait ainsi, d'emblée,
des arguments directs, décisifs, dont la victorieuse simplicité faisait rougir Martial. Vaincu, soumis, il s'agenouilla devant elle, en l'embrassant.
— Pardon! fit-il. Je sais bien que je suis injuste, que j'ai tort, que je suis méchant de vous parler
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ainsi... Pauvre chérie, je sais bien que tu m'aimes... Vous n'étiez point faite pour le mensonge : c'est pour moi que vous mentez, pour moi seul, je le sais... Et pourtant...
Elle s'était mise à lui caresser les cheveux, d'un geste consolant de mère qui pardonne. Elle s'arrêta pour l'interrompre en lui posant sur les lèvres sa main, qu'il baisa.
— Il n'y a pas de pourtant! fit-elle. Il se dégagea.
— Si fait, dit-il, il y en a un, un seul... Vous savez bien lequel, n'est-ce pas?... Vous le savez!... Puisque vous m'aimez, puisque vous m'avez voué votre vie, — oh! pourquoi ne voulez-vous pas m'aimer jusqu'au bout? Pourquoi vous résigner lâchement à ces coups qui frappent notre pauvre bonheur, à ces cruautés des hasards et de Texistence, qu'avec un peu d'énergie nous pourrions dominer ? Dites, pourquoi ne voulez-vous pas partir avec moi?...
Elle attendait et redoutait cette conclusion, que Martial ramenait volontiers à la fin de leurs discussions. Sans le regarder, elle murmura, de sa voix calme :
— Vous savez bien que c'est impossible !
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Peut-être lui en voulait-elle encore un peu de son injuste reproche, car elle ajouta, avec une pointe d'ironie :
— Songez-vous à l'embarras que je serais dans votre vie !
Comme il protestait du geste, elle continua plus gravement :
— N'avez-vous donc jamais rencontré de ces couples qui se sont unis dans la faute?... Oh! laissez-moi employer ce mot qui vous choque : si nous sommes réellement coupables de nous aimer, je ne le sais pas, je ne m'en inquiète plus ; mais, en tous cas, nous sommes coupables selon le monde, et nous le serions davantage si notre,.. notre faute entraînait un de ces scandales qu*on ne pardonne point... Moi, j'en ai connu quelques-uns, de ces couples dont je vous parle. Je les ai vus honteux, gênés, mendiant un peu de sympathie ou d'indulgence, et malheureux. Oui, malheureux, parce qu'ils sont repoussés par tout ce qui est honnête, bon, sain, condamnés à la seule promiscuité de ce qui est louche et taré... Je ne veux pas d'une telle vie, mon ami, ni pour moi, ni pour vous. Non, non, jamais!...
Il résista.
— Quelle faible raison! s'écria- t-il, indigne de vous, oui, indigne de votre courage, de votre droiture ! Voyons, n'êtes-vous pas lasse de ce poids étranger qui pèse sur nous? Quand nous l'aurions une fois secoué, croyez-vous donc que nous ne serions pas assez forts pour braver ce péril imaginaire? Croyez-vous que nous ne nous aimerions pas assez pour être tout à nous-mêmes, sans souci des autres, n'importe où, dans une ville où nous ne rencontrerions pas des regards indiscrets, dans un autre continent, si vous voulez?... Le monde! les autres!... Je vous parle de nous, et vous me répondez en invoquant les autres!... Comme s'ils existaient ! Comme s'il y avait autre chose que vous, et moi, et noire amour!...
Pendant qu'il parlait, Geneviève avait détourné les yeux; de nouveau, elle le regarda bien en face, et, d'une voix plus basse, qui frémit :
— Vous savez bien que ce n'est pas seulement cela...
A son tour, Martial baissa la tête, tandis qu'elle continuait, avec une force croissante :
— Oh! s'il n'y avait que le monde, mon Dieu!
je serais peut-être assez folle pour l'oublier, pour oublier aussi qu'un jour vous le regretteriez, vous,
oui, VOUS, mon ami, parce que vous êtes un homme, parce que si, à cette heure, je suis tout pour vous, vous seriez forcément, fatalement, repris une fois ou l'autre par tout ce que vous auriez abandonné pour moi, votre travail, votre carrière, votre avenir, votre ambition... Oui, je pourrais oublier cela, parce que je vous aime... Mais vous savez qu'il y a quelque chose de plus... Vous le savez... Partir avec vous!... Et Jacques?... Oh! comment pouvez-vous me le demander?
L'idée de la séparation prochaine affolait Martial, qui, buté, répliqua :
— Nous ne serions pourtant ni les premiers, ni les seuls!
— Ah ! s'écria Geneviève, je ne sais pas ce que sont celles qui font de telles choses. Mais, moi, il me semble qu'après je ne pourrais plus vivre.
Il ne céda pas encore. Le front plissé, très sombre, il rêva tout haut.
— Eh bien! fit-il, si l'on a laissé trop de regrets derrière soi, si l'on est retenu à son passé par trop de chaînes, si l'on ne peut plus vivre, enfin, on meurt!... On meurt ensemble, en s'aimant. Cela, aussi, s'est vu quelquefois. Ne lisez-vous jamais, dans les journaux, des histoires pareilles? 11 y a
quelques jours encore, j'en lisais une. Oh ! banale ; oui, humble et banale! L'homme était un simple commis, qui volait ses patrons pour faire à sa maîtresse une vie meilleure. On Ta découvert. Ils sont allés ensemble se jeter sous un train. C'étaient de pauvres êtres, de ceux dont on ne parle guère, qui ont lu peu de livres, qui ne comptent pas les battements de leur cœur, des amoureux perdus dans le monde, ignorant l'élégance et le raffinement, auxquels il ne manquait, pour être heureux, que le peu qu'il faut pour vivre. Mais, vraiment, je crois qu'ils valaient mieux que nous. Ils ont eu du moins le courage de mourir.
Elle écoutait, heureuse de se sentir aimée, et prise pourtant d'un vague effroi, comme si l'heure fatale eût été proche.
— Mourir ! murmura-t-elle les yeux mi-clos, mourir ! Pensez- vous bien à ce que vous dites ?
— Oui, certainement. Ce mot qui vous épouvante ne m'effraye pas. J'ai toujours été persuadé que la mort est très douce. Je ne la crains pas. Et savez-vous? Depuis que je vous aime, depuis que nous sommes entrés ensemble dans le tourbillon qui nous entraîne, je ne conçois pas à notre roman d'autre fin que celle-là.
Il avait parlé d'un ton si grave qu'elle frissonna toute, et supplia:
— Taisez-vous !
Mais il s'était lancé sur la piste d'une de ces analyses réfléchies et folles qui séduisaient à la fois son imagination, volontiers prôte à des bonds déréglés, et sa logique de raisonneur.
— Avez-vous songé quelquefois à ce qui nous attend ? Moi, souvent. J'escompte l'avenir, car l'avenir, n'est-ce pas? c'est ce qui importe. Que signifient nos heures de bonheur volé, si nous ne mourons pas la main dans la main ? Ce n'est pas pour ces heures-là que je vous aime : elles sont trop courtes; c'est pour l'inconnu, pour l'au-delà, pour emporter votre visage dans mes yeux quand ils se fermeront, dans mon cœur quand il cessera de battre ; c'est pour être sûr d'être avec vous làbas, même s'il n'y a rien, même si je ne sens pas que je vous ai prise en partant et que vous êtes en moi. Je ne pense qu'à l'avenir. Eh bien ! dites, qu'est-ce qui nous attend, si nous ne mourons pas ensemble ?
Elle, secoua la tête d'un geste qui ne voulait pas savoir, en serrant craintivement la main de Martial. Il continua, d'une voix incisive, en accentuant
ses mots comme s'il se fût agi d'une démonstration savante, sans souci d'être brutal ou de sembler cruel.
— Voyons-le un peu, voulez-vous? Voyons-le .
Il faut toujours être au clair avec soi-même... Ou bien notre amour finira, étouffé par les fils qui l'emprisonnent, par les craintes qui Tentourent, parles menaces, les faiblesses, les compromis, les séparations dont il est sans cesse diminué ou attristé...
Elle voulut l'interrompre. Mais, sans l'écouter, il suivit son idée.
— ... Ce serait abominable, n'est-ce pas?... Pas plus que moi, vous ne pouvez concevoir que nous ayons menti, trompé, que nous nous soyons avilis à la comédie honteuse des liaisons coupables, sans être rivés l'un à l'autre par une chaîne mille fois plus solide qu'aucun lien légal. Vous pensez aussi que ce qui relève notre amour, c'est sa force et sa durée, et qu'il ne faut pas qu'il cesse, et que, s'il cessait, nous n'oserions plus lever les yeux, et n'aurions plus de nous-mêmes que lassilude et mépris... Alors, l'autre alternative ?... Eh bien! c'est toute une longue vie d'hypocrisie et de mensonge. Quand nous serons vieux, très vieux, si vieux que
nous ne risquerons plus d'exciter aucune médisance, — qu'est-ce que nous verrons en regardant derrière nous, dites?...
Geneviève souffrait. Mais il allait toujours, avec son impitoyable lucidité et sa cruelle logique :
— De longues années pleines de tromperies, de faiblesses, de lâchetés ! Nous en avons déjà quelques-unes à notre passif, nous en aurons de pires; elles iront se multipliant, s'appelant les unes les autres, nous enveloppant d'un halo de misère, plus nombreuses, plus noires à mesure que le temps marchera, que nous aurons plus de difficultés à vaincre, plus de soupçons à écarter. Et en échange? Des heures courtes, des rencontres furtives qui n'apaisent jamais notre soif d'amour, qu'abrège le sentiment de leur brièveté, qui ne nous suffisent pas, qui me laissent affamé de vous, qui ne me donnent jamais le temps de vous avoir jusqu'à l'âme!... Eh bien! Je vous le demande encore: avant de tomber plus bas dans le mensonge, ne vaudrait-il pas mieux mille fois briser nos entraves, écarter ces préjugés et ces lois qui font notre malheur ?... Si vous laissiez derrière vous trop de regrets pour pouvoir oublier, — encore une fois, la mort est là ! Pour les autres
elle étendra son linceul sur notre faute, puisque, à leurs yeux, nous serons des coupables. Pour nous, elle nous donnera ce que la vie nous refuse, ce que nous désirons, ce qu'il nous faut, ce que je veux sans en calculer le prix.
Il se tut. Geneviève avait lâché sa main; elle rêvait, accoudée, comme absente, sans mouvement.
— C'est donc vrai, fit-elle enfin, que vous ne craignez pas la mort?
U sourit.
— Je crains la vie !
Elle hésita un peu, et finit par avouer, en cherchant de nouveau ses lèvres :
— Moi, j'ai si peur !...
11 la prit contre lui, la tête sur sa poitrine, et se mit à la bercer doucement.
— Nous serions ensemble... comme cela... longtemps... des jours... des semaines... des mois... Nous serions heureux... Nous serions libres... Plus d'obstacles entre nous... Plus d'attache qui nous enchaîne au monde, aux autres, à la vie... Nous serions unis, fondus l'un en l'autre !... Oh ! comme, à cette hauteur-là, on doit être près de l'infini... 11 n'y a qu'un pas de l'amour à la mort...
y»TiKrv-'r
Nous le ferions, un soir, sans faiblesse, sans y songer peut-être...
Elle s'arracha de ses bras, d'un geste de révolte : — Non! non ! s'écria-t-elle.w Non !... Pourquoi donc êtes-vous si noir, aujourd'hui ?
Puis, elle revint, les yeux pleins de larmes, les lèvres de caresses craintives, suppliante et tendre. Quelque chose d'indéfinissable venait d'entrer en elle : elle n'aurait pas su dire si c'était un pressentiment effrayé, une crainte encore vague, ou. peut-être, une espérance, un appel sourd de l'éternel, au-delà du siècle...