DÉPART
Ainsi que Geneviève Favait annoncé, les Berthemy s'installèrent aux Charmilles dès le commencement de juillet.
C'était une vaste propriété, située un peu audessus de Poissy, qui, descendant jusqu'à la Seine, se prolongeait assez loin sur les basses collines du paysage. La maison, régulière, solide, massive, construite en deux étages sur un large espace, relevée par une sorte de tourelle carrée, avait un aspect riche et confortable de château bourgeois. Devant, des deux côtés d'une avenue de tilleuls dont les fleurs secouaient leur odeur fade, se déroulaient des jardins, soignés avec une rare entente de la beauté des fleurs ; derrière, fuyaient les ombrages touffus d'un vieux parc. A quelque distance s'élevait une ferme modèle, construite en style normand, complétée par une importante va-
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chérie. Actif avant tout, incapable de rester inoccupé, Berthemy n'aimait pas la campagne pour en savourer les loisirs, mais pour l'exploiter. Il était de ceux que les arbres intéressent plus par leurs fruits que par la grâce ou la fraîcheur de leurs branches, les champs, par le pain qu'ils fournissent plus que par la beauté de leurs aspects. Levé avec le soleil, tout le jour agissant, il cherchait les moyens d'améliorer le revenu de sa terre, comme, à la ville, des combinaisons pour augmenter le rendement de ses capitaux. Non qu'il fût, plus que beaucoup d'autres, ambitieux d'argent, mais parce que tel était le besoin fondamental de sa nature. Du reste, le repos aux Channilles^ qu'il jugeait indispensable à sa santé, n'interrompait point ses affaires, pour lesquelles il se rendait à Paris trois ou quatre fois par semaine.
Nulle part, la dissemblance qui séparait les deux époux n'éclatait plus vivement que dans ce séjour à la campagne, où ils se trouvaient en contact presque continuel, sans les diversions de la vie sociale. Pendant que son mari, devenu subitement gentilhomme campagnard, courait ses terres, conférait avec son fermier, étudiait des machines agricoles, Geneviève s'abandonnait à ses goûts
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tranquilles, gênée à peine par la venue trop fréquente d'hôtes d'un jour qu'elle recevait avec bonne grâce, bien que sans plaisir. Sa joie eût été d'éviter entièrement une mondanité hors de saison ; mais Berthemy, qui s'ennuyait avec elle, recherchait des passants : quand il n'avait pas mieux, il ramenait Levolle, qui, d'ailleurs, venait de mauvaise grâce, ayant peu de goût pour les champs. Celui-là, Geneviève le subissait, en rançon des bonnes journées calmes, comme elle en avait quelques-unes, qu'elle pouvait consacrer tout entières à son petit Jacques, dont le grand air, le soleil, l'exercice coloraient les joues pâles, et qui, d'une semaine à l'autre, se bronzait sôus ses belles boucles brunes. Avec lui, elle faisait de longues promenades dans l'épaisseur du parc, où tout la ravissait : le gracieux babil du petit être découvrant le monde des papillons» des mousses, des libellules, berçait la pensée inquiète de la mère, qui songeait aux tristesses de l'anxi absent, — moins triste elle-même qu'elle ne l'aurait cru, gagnée, peu à peu, par une mollesse apaisante et douce, au demi-oubli de Tamour orageux où le hasard l'avait jetée. Mais ces accalmies ne duraient guère ; sans cesse, quelque incident
réveillait son cœur assoupi : c'était, jaillissant d'elle-même, une pensée soudaine, née elle ne savait comment, qui la traversait comme un éclair, en laissant derrière soi un sillon d'angoisses ou de pressentiments ; c'était, dans une des rares lettres de Martial, une phrase ambiguë qui lançait son imagination dans un champ vide, où elle s'affolait comme un cheval grisé d'espace ; c'était son mari qui arrivait avec des nouvelles ou des suppositions dont elle se troublait ; c'était surtout Levolle à qui Duguay, qui Tétonnait, fournissait un thème à commentaires inépuisables. Le vilain homme devait avoir des soupçons, ou, en tout cas, de vagues intuitions, car il revenait constamment sur Martial avec une inexplicable insistance.
— A propos... commençait-il en la regardant.
Il s'interrompait une seconde, clignait de Tœil, reprenait ;
— A propos, j'ai rencontré hier votre ami Duguay. Où donc était-ce? Dans les Champs-Elysées, je crois. 11 s'en allait en rêvassant, une fleur à la boutonnière. Pas du tout l'air d'un monsieur qui manipule de l'électricité et des corps chimiques, pas du tout! On aurait dit plutôt un amoureux, oui, un amoureux en avance au rendez-vous !
Il lançait sa phrase en triomphe, comme s'il eût été sûr de frapper juste et de faire mal.
— Bah ! répondait Berthemy. Vous voyez de l'amour partout, LevoUe; Duguay a bien autre chose en tête.
Le gros homme prenait un air malin.
— Hé! hé! qui sait? sait-on jamais? Remarquez qu'il ne travaille plus guère. Le résultat do ses recherches, nous l'attendons encore. Je crains bien que nous ne l'attendions longtemps!
Ses joues se congestionnaient, dans une poussée de sensualité ; ses yeux se fixaient sur Geneviève, qui se sentait défaillir, car il lui causait une crainte mêlée de dégoût, et dont l'âme, avec une force nouvelle, s'enfuyait alors vers l'absent.
Le malheur voulut que Levolle fût justement amené par Berthemy le jour où, pour la première fois de la saison, Martial osa venir aux Charmilles, Sa présence leur empoisonna la journée ; d'autant plus qu'il ne cessa pas un instant de les observer, avec cet air narquois et renseigné qui inquiétait Geneviève. Martial, auquel il s'attacha dès la gare Saint-Lazare, s'énervait à souffrir de son contact, à le secouer dans des discussions qui finissaient toujours par s'envenimer, mais, surtout, à guetter
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l'instant d'un bref aparté possible, que le hasard reculait d'heure en heure. Dix fois il aurait éclaté, si Geneviève ne Tavait contenu du regard, de la voix, — du calme surtout, de ce calme qu'elle savait imposer à son visage, alors même qu'il était bien loin de son cœur. Levolle cependant, expansif, joyeux, d'une insupportable vulgarité, plaisanta lourdement sur toutes choses pendant le déjeuner; au café, mis en belle humeur par le grand air, l'appétit solide, les vins, il s'en prit à Martial :
— Vous ne dites rien, monsieur Duguay?
Cette remarque lui valut une réponse impertinente.
— C'est probablement parce que j'aime mieux vous écouter.
L'autre, sans se fâcher, continua :
— Mais je crois que vous n'écoutez guère non plus... N'esl'Ce pas, Berthemy?
Geneviève s'interposa.
— M. Duguay est quelquefois distrait.
— Oh! c'est son droit, s'écria Levolle, c'est son droit de savant !... Seulement il a l'air triste aujourd'hui... Qu'avez-vous donc, cher Monsieur?... Si vous nous faisiez vos confidences ?... Nous sommes à la campagne, entre amis; nous avons
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bien déjeuné: c'est le moment de tout se dire, hé! hé!...
. Impatienté, Martial se leva sans répondre, pour aller fumer dans la véranda. Il comptait que Geneviève l'y rejoindrait. Elle n'osa pas : elle lisait ou croyait lire dans les yeux de Levolle qu'il guettait sa sortie.
— Vous savez, expliqua Berthemy, Duguay est un fantaisiste: il faut lui laisser toute sa liberté.
— Oui, oui, répondit Levolle, je le connais ; rien de lui ne m'étonne.
Cependant, comme Martial ne rentrait pas, Berthemy dit à sa femme:
— Allez donc le chercher, ma chère amie.
Elle se leva, avec un regard sur Levolle qui lui
parut plein d'ironie. Duguay faisait sauter Jacques sur ses genoux, à deux pas de là gouvernante.
— Ces Messieurs vous réclament, dit Geneviève:
— Ces Messieurs sont bien bons ! fit-il avec amertume.
La présence de l'enfant et de la bonne l'empochant de rien dire, il rentra, et se mit à causer de toutes sortes de choses, avec une abondance ner-
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veuse qui ne tarissait pas. Plus tard, en allant à la gare, accompagné par Berthemy et par Tinévitable Levolle, qui voulait prendre le même train que lui, il se trouva pendant un instant seul avec Geneviève, à quelques pas devant leurs deux conapagnons.
— Je ne veux plus que vous receviez cet homme ! lui dit-il à voix basse.
Elle ne répondit que par un regard dont il comprit tout le sens. Hélas ! que pouvait-il vouloir ou ne pas vouloir? Ce n'était pas lui qui disposait d'elle.
— 11 me semble pourtant que vous pourriez...
commença-t-il, en répondant à l'objection qu'il lisait dans ses yeux.
Elle ne le laissa pas continuer.
— Enfant ! fit-elle.
Il baissa la tôte. Pourquoi donc était-elle si sage, si raisonnable, si résignée, et pourquoi l'était-il si peu? Enfant, oui, un enfant capricieux et folâtre qui demande la lune, parce qu'il en a vu le reflet miroiter dans l'eau, un pauvre enfant trop sensible, dont mille chagrins minimes gonflent le ca3ur aie faire éclater. C'est bien là ce que l'amour fait des hommes: toute la différence, c'est qu'ils
ne pleurent pas comme les petits, dont la tendresse des mères sait tarir les larmes.
— Vous viendrez chez nous ? lui demanda-t-il encore.
D'un coup d'œil derrière elle, Geneviève s'assura qu'on ne les entendait pas. Elle murmura:
— Oui.
— Quand ?
— Bientôt.
— Dites-moi le jour ?
— Je ne peux pas.
Comme il se taisait, elle ajouta :
— Je vous écrirai.
L'imprécision de cette promesse le fit partir désespéré, flanqué de LevoUe, qu'il eut quelque peine à empêcher, chemin faisant, d'exprimer sa brutale admiration pour M"® Berthemy.
Peu de jours plus tard, Geneviève tint sa parole. Martial s'était promis de lui reprocher son excès de prudence, son peu d'efforts pour lui donner un signe d'affection, sa complaisance trop passive à supporter LevoUe, son inaltérable sérénité pendant que se dissipait la journée à jamais perdue où ils avaient compté s'aimer un peu ; mais ses griefs et ses doutes fondaient lorsqu'il la voyait, et l'heure
unique qu'ils pouvaient passer ensemble s'envola trop vite. En se quittant, ils convinrent qu'elle fixerait un jour de la semaine suivante où il pourrait venir aux Charmilles avec des chances de la trouver seule.
— Toutefois, n'y comptez pas trop, dit-elle en le quittant; et soyez sage, si nous sommes victimes d'un nouveau contre-temps.
Recommandation superflue ! Martial savait bien qu'il ne pouvait compter sur rien ; que leur bonheur tremblait à tous les vents ; que le plus futile incident dérangeait sans cesse leurs combinaisons et contrariait leurs rencontres, qui pourtant seules, de la vie entière, leur importaient. Cette fois encore, le hasard fut contre eux. Avec Berthemy, il y avait toujours des surprises : il amena les Venado.
Mais ceux-là furent moins gênants que LevoUe. Venus pour causer d'affaires, aussitôt après le déjeuner bruyant, ils s'enfermèrent avec Berthemy, dans la pièce qui servait de cabinet de travail, et laissèrent le champ libre aux amants. Il faisait un jour orageux. De larges gouttes de pluie tombaient par moments du ciel fuligineux, puis cessaient, tandis qu'un coup de vent balayait soudain
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un morceau de Tespace, et que des bandes de lumière rayaient les nuages. De la véranda, où ils causaient, ils entendaient les éclats de la forte voix de M""" de Venado, qui criait des chilTres el des noms de compagnies de chemin de fer, avec son accent cruel.
— Sortons-nous ? demanda Martial.
— Par ce temps ?...
— Qu'importe !
— Gomme vous voudrez, mon ami.
Le gravier cria sous leurs pas, ils furent bientôt dans les allées silencieuses du parc. Les gouttelettes de pluie suspendues aux branches des hêtres et des bouleaux miroitaient dans des rayons perdus. L'ombre amicale des vieux arbres humides les enveloppait. Ils étaient seuls, à des distances infinies de tout ce qui pesait sur eux. A se trouver enfin auprès d'elle, loin des fâcheux, Martial eut un mouvement de joie.
— Il fait délicieux ! s'écria- t-il.
Il la pressa contre lui. Elle se laissa prendre un long baiser, le rendit, puis, brusquement, avec un geste d'effroi, se dégagea.
-— Ah ! vous avez peur ! murmura-t-il avec un accent de reproche. Toujours !
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— Songez OÙ nous sommes ! répondit-elle.
Mais, revenant après s'être ainsi dérobée, elle
prit son bras d'un mouvement à la fois afifectueux et contenu, dont la tendresse intime lui fit honte de ses violences.
Ils marchèrent quelque temps en silence, écoutant bruire leurs pas et leur souffle, ivres d*être ensemble dans cette ombre fraîche, parmi ces senteurs d'arbres mouillés, de terre humide. Puis, Martial murmura une de ces phrases qui revenaient sans cesse dans leurs duos :
— Je ne puis plus vivre sans vous !...
Elle se serra davantage contre lui. Il continua:
— Cela est vrai depuis longtemps ; cela devient chaque jour plus vrai, depuis qu'il y a plus d'espace entre nous. Oh! si vous saviez comme je me sens loin de vous ! Quand vous étiez en ville, je pouvais passer devant votre hôtel, vous apercevoir dans la rue, vous rencontrer au théâtre ou chez des amis communs. Maintenant, plus rien ! Quand je sors, je sais que je ne vous verrai pas. Je suis une àme en peine à travers les rues, une pauvre âme qui ne cherche même plufe le chemin du Paradis.
Les hommes parlent beaucoup d'eux, tandis que les femmes ne parlent presque jamais d'elles. Geneviève répondit en le plaignant, sans dire combien elle souffrait aussi des longues journées oii elle ne l'attendait pas.
— Pauvre, pauvre ami !
Après avoir joui un instant de cette pitié caressante, il reprit :
— Vous savez, il y a deux parts dans ma vie : les moments que nous passons ensemble, et tout le reste du temps. De petites oasis dans un désert. Et le désert est si vaste, par cet affreux été ! Ce sont des solitudes infinies, où il n'y a rien, rien, qui m'engloutissent.
Elle sourit:
— Les oasis sont fraîches, dit-elle en frissonnant un peu sous la caresse humide d'un souffle d'air : tâchez d'en jouir.
Il lui prit un baiser.
— Oui, c'est vrai, c'est vrai... Mais cela compte pour si peu, ces visites que je fais chez vous. J'y suis un indifférent, un étranger, comme les passants qui se succèdent, comme les hôtes de hasard que vous reconnaissez à peine ! Tout ce que j'y vois, tout ce que j'y entends me rappelle le petit
rôle effacé que j'ai dans votre vie. Voyez, pour être seuls un instant, il nous faut rôder dans ce parc, où vous avez froid, où vous n'osez pas même me donner yos lèvres à baiser. Encore, notre promenade doit-elle être brève, car on pourrait la remarquer. Il faudra donc rentrer. Je vous appellerai « madame » ; vous m'appellerez « monsieur ». Nous ne serons plus rien Tun pour l'autre, que deux personnes cérémonieuses qui s'observent. Et puis, vers la fin de l'après-midi, je m'en irai sous la pluie, vous laissant chez vous, dans votre home, que j'aurai traversé comme une mauvaise pensée...
Il baissa la voix.
— ... vous laissant à l'autre, qui vous garde, qui s'enferme avec vous, qui ne se cache pas, lui!
— Vous savez bien, pourtant, .. . commença-t-elle. Il l'interrompit avec une violence croissante.
— Oui, je sais ! Vous n'êtes plus à lui, vous me le dites, je vous crois. Je soulîrirais trop si je ne vous croyais pas. Mais, quand même, il vous a plus que moi. Vous vivez sous ses yeux, il respire votre air. C'est à moi que vous appartenez ; pourtant, ce que j'ai de vous, je le lui vole. Et puis, vous dépendez de lui : il n'aurait qu'un mot à dire pour
me fermer la maison. Quand il veut partir, vous partez. Il prononce : « Nous irons ici, nous irons là. » Que pouvez-vous faire ? Le suivre ! Il faut alors que je vous cède, parce qu'il a pour lui le droit, la loi, la société, tandis que je n'ai que l'amour...
Geneviève souffrait. Elle demanda:
— N'est-ce pas la meilleure part ?
Mais en même temps elle détourna les yeux, car elle sentait cruellement la vérité de ses paroles : oui, c'était bien là leur plaie de s'aimer plus que des amants, par tous les liens du cœur et de la chair, par le désir, par la tendresse, et de voir toujours se dresser entre eux, sans que leur amour ni leur volonté pussent rien pour l'abattre, l'obstacle qui les séparait à jamais: rempart infranchissable, construit par l'expérience des siècles pour braver et dominer Tamour, mur solide auquel toutes les sociétés ont ajouté quelques pierres, que la sagesse des temps a cimenté d'un dur mortier, tour imprenable derrière laquelle se lamenteht des âmes prisonnières, et dont les créneaux ont vu tant de tristes héros tomber au siège. Hélas ! quand le désespoir de leur esclavage les envahissait comme à cette heure, ils n'avaient d'autre remède que
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les baisers défendus, les caresses coupables : oubli furtif dans la fièvre des sens, passagère victoire de réternelle illusion. Voyant que Martial s'affligeait, et que cette journée menaçait de tourner en tristesse, Geneviève ne lui refusa plus ses lèvres, oublieuse de sa prudence : et, sans plus rien dire, sans plus penser, ils allaient à petits pas, par les avenues. Un bruit soudain, tout proche, les sépara.
— Ce n'est rien, dit Martial en rassurant Geneviève.
C'était le glissement furtif de quelque bête sous la feuillée. Il répéta, en regardant autour de lui:
— Tu vois, ce n'est rien !
Mais il n'en fallait pas davantage pour la rendre nerveuse et craintive : un craquement de branchillons morts sous la fuite d'une belette avait détruit Tenchantement. Pourtant, avec effort, toute secouée de légers tremblements, Geneviève appuya de nouveau* sa tête sur l'épaule de Martial ; ils reprirent leur marche abandonnée.
— Tu n'as pas peur ?
— Non, non, je n'ai pas peur.
— Viens !
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Il lui montrait un petit pavillon qu'une fantaisie de Berthemy avait placé là, où l'on n'entrait presque jamais. Elle résista.
— Non, non.
Mais l'amant la guidait, la portait presque : elle se laissa entraîner.
Quand ils rouvrirent la porte, la pluie tombait à torrents:
— Mon Dieu ! que faire ? s'écria Geneviève, en sondant du regard le coin du ciel ouvert qui semblait tomber sur eux.
— Attendre !
Il fallait bien. Ils se trouvaient à dix minutes au moins de la maison. Ils attendirent. Dans les yeux angoissés de Geneviève, Martial put lire qu'elle songeait aux autres : à son mari, à M""' de Venado, à leur retour honteux et trempé.
— Rentrons un moment, voulez-vous? proposat-il.
Elle refusa d'un signe de tête ; ils restèrent debout sur le seuil, tandis que derrière eux s'esquissait à peine, dans l'obscurité qu'éclairait seule la porte entr'ouverte, l'intérieur du pavillon meublé à la turque, avec de hautes draperies, des panoplies dont les cuivres luisaient dans un rais de lumière.
le baldaquin du divan. Elle repoussa Martial qui voulait se rapprocher : les inquiétudes qui sourdaient en elle, et toute cette eau qui lavait l'espace, les attristaient ; ils traversèrent un de ces moments où, Texaltation tombée, il ne reste de Tamour que le décevant fantôme : heures passagères, heureusement, comme les plus belles, et qui, de même que celles-ci, vous laissent un arrière-goût amer, vous préparent à de nouvelles joies.
— Nous ne pouvons nous attarder davantage : il faut rentrer, mon ami...
Moins furieuse, l'averse tombait encore ; ils enfonçaient jusqu'aux chevilles dans la terre meuble des sentiers ; des coups de vent secouaient sur eux la pluie amassée aux feuillages denses. En approchant de la maison, ils virent qu'on les attendait derrière les vitres de la véranda. Ils avancèrent, sous le regard ironique de Berthemy, qui les plaisanta de leur expédition.
— Vous n'avez vraiment pas de chance, monsieur Duguay, de venir à la campagne par le seul jour d'orage que nous ayons eu depuis trois semaines ! Mais consolez-vous, la terre est contente, elle avait besoin de cela.
Cependant Geneviève, obligée de s'excuser pour
aller changer de toilette, lisait clairement dans les yeux de M""* de Venado une surprise, un soupçon, une indulgence narquoise ; et elle se sentait rougir jusqu'au sang, comme si son secret se fût trahi sans qu'elle pût le retenir, dans une brusque découverte de son âme et de son corps, — honteuse de ce qui faisait son orgueil intime, désespérée de ce qui faisait sa joie. Comme, ensuite, M""* de Venado ne cessa pas de faire Téloge de Duguay, ce sentiment ne la quitta plus, empoisonnant pour elle la fin de la journée. Troublée et perplexe, elle évita tout aparté, tout échange de regards avec Martial, qui dut partir par le même train que les Venado, tourmenté des mille suggestions douloureuses que pouvait justifier Fattitude de Geneviève, et forcé de subir un entretien où les soupçons provoqués par rincident de la journée amenèrent plu- . sieurs questions perfides.
Pourtant, ce premier mois des vacances maudites se passa moins mal qu'il ne le craignait : il put retourner encore aux Charmilles ; Geneviève vint deux fois à Paris sous prétexte d'emplettes. La veille de son échappée, elle envoyait à Martial la liste des objets qu'elle devait rapporter : il les achetait, si craintif de se tromper, avec tant d'hé-
sitations, de soins, de scrupules, qu'il se tirait à peu près d'affaire. En arrivant dans l'atelier, où l'attendaient les paquets, elle commençait par les examiner l'un après Tautre avec une exaspérante lenteur. C'étaient alors des exclamations, des remerciements, un soudain : « — Mon Dieu ! vous vous êtes trompé! » qui le remplissait de la terreur de la voir partir pour le Louvre ou le Bon- Marché; et puis, aussitôt, un éclat de rire, un baiser, ces rassurantes paroles :
— Non, non, ne crains rien : c'est pour t'effrayer !
La revision achevée, ils constataient que la journée presque entière leur appartenait, délicieuse éclaircie dans la morne splendeur de l'été, pour eux si chargé d'ennui. Et la fuite de ces heures brèves, la course en fiacre jusqu'aux abords de la gare, où il descendait avant elle, le départ du train qu'il guettait, perdu dans la foule, les laissaient éperdus du désir d'être ensemble, encore, toujours, sans que les minutes comptent, sans que l'espace se jette entre eux : elle, enfoncée dans un coin de son coupé, les yeux clos, ne voyant que lui, évoquant les souvenirs de la dernière caresse, le son du dernier « au revoir ! » trop heureuse
quand la présence et la conversation de quelques voisins de campagne ne venaient pas abréger ses souvenirs ; lui, errant par les rues, l'âme en désarroi, désœuvré comme si tout Tavenir eût été vide, plus seul que si le monde eût été désert, s'en allant tout droit sans savoir où, pour échouer à la fin dans quelque café, autour d'une musique dont les accords l'appelaient. Le lendemain, des jours incertains recommençaient, dévorés par les mirages d'une nouvelle rencontre ou par l'attente de lettres rares, car ils ne correspondaient guère, l'expédition et la réception des lettres étant pour Geneviève d'une extrême difficulté; et si quelquefois elle s'abandonnait à s'exprimer librement, lui, en revanche, avait l'ordre formel de n'écrire que s'il avait un prétexte et, dans tous les cas, avec une réserve extrême.
Martial savait que cette période transitoire de demi-séparation, où du moins il conservait quelque chose d'elle, ne durait guère, et conduisait à des jours pires. Elle finit encore plus tôt qu'il ne le redoutait, grâce à une brusque décision de Berthemy : un matin, un billet de Geneviève, dont il n'attendait rien ce jour-là, lui apprit leur départ pour le lendemain. Pas de détails : « M. Berthemy
a décidé.., » Mais la cause de cette décision inattendue, elle ne la disait pas! C'était toujours ainsi, c'était son enrageante habitude de ne jamais expliquer les choses, de laisser entr'ouverte la porte du mystère où il ne manquait pas de précipiter son imagination vite affolée : coquetterie unique de cette femme qui n'en avait point d'autre, mais qui avait celle-là, inconsciente sans doute, cruelle sans le vouloir :
<c Nous passerons la journée à Paris, disait-elle encore. Peut-être (le mot dubitatif était souligné deux fois pour bien marquer la restriction qu'il apportait à l'espérance éveillée) pourrai-je aller chez nous vers la fin de la matinée. Nous prendrons le train de quatre heures. »
Deux ou trois phrases affectueuses terminaient la communication, mais peu expansives, compassées, comme si l'amie eût senti son impuissance à panser, par des mots, la blessure que la nécessité l'obligeait à faire.
Il l'attendit sans trop croire à sa venue, dont les chances diminuaient, de minute en minute, avec une effrayante lenteur.
Tantôt il l'accablait de reproches, préparait le discours qu'il lui adresserait à leur prochain rendez-
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VOUS, dans deux mois, plus lard peut-être : « Comment ! vous n'avez pas trouvé une heure, une demiheure pour venir à moi, avant cette longue, longue séparation ? Vous êtes partie sans un adieu, sans un rc;^rct peut-être, sans me sacrifier une de vos emplettes, une dernière course au Bon-Marché, une dernière visite à votre couturière !... » débitant à demi-vcix ces plirases-là et d'autres pareilles, qu'il savait bien qu'il ne dirait point ; tantôt, au contraire, il lui cherchait des excuses : son mari la harcelait ou ne la quittait pas, ou peut-être avait-elle Jacques, qu'elle ne pouvait renvoyer... Tout à coup, en s'approchant de la fenêtre, il la vit arriver d'un pas inquiet, en se retournant vers la rue. Alors, en un clin d'œil, ses doutes s'évadèrent, sa tristesse se dissipa, son cœur déborda de joie et de reconnaissance ; il courut, ouvrit la porte en s'écriant :
— Oh ! merci... merci d'être venue !
Elle souriait, toute rose de chaleur. Elle se serra contre lui, tendrement.
— Comment aurais-je pu partir sans te revoir?
Mais, comme il l'embrassait, elle ajouta aussitôt, la voix tremblante :
— Seulement, je ne peux pas m'arrêter,... je ne peux pas !...
Martial s'écarta, refroidi.
— 11 ne faut pas m'en vouloir, n'est-ce pas?
— Vous n'avez donc point de temps pour moi ?
demanda-t-il.
Elle répondit, en lui prenant la main:
— Un tout petit moment !...
Alors, repris par l'angoisse de la lettre imprécise, il sentit tomber toute la joie qu'il avait eue de la voir entrer.
— Dites-moi ce qu'il y a, fit-il en la regardant au fond des yeux.
Elle assura :
— Il n'y a rien.
Il doutait toujours. Il reprit :
— Pourquoi donc partez-vous si tôt?
— Je vous l'ai dit : une idée de M. Berthemy. 11 trouve qu'il fait trop chaud aux Charmilles ; il prétend qu'il est fatigué cette année, qu'il a besoin d'un repos plus complet.
— Vous resterez donc plus longtemps à la mer ? ■ — J'espère que non.
— Si, je le sens!... Vous ne pourriez pas trouver un prétexte, gagner quelques jours ?
— Oh ! fit-elle, avec lui!...
Il voulut chasser Tidée intempestive de cette domination qui Técartait toujours, et revint à la question :
— Ne pourrais-je pas aller vous voir à Étretat? Elle hésita un peu, peinée de Taffliger.
— Vous savez que nous y sommes entourés de connaissances, répondit-elle. Il y aura M"' Waters, qui a loué une villa près de la nôtre, LevoUe, qui vient continuellement...
— ... Tous les ennemis ?
— Oui, tous les ennemis.
— Et ils vous verront chaque jour, eux, pendant que je n'aurai pas même une lettre... Oui, vous serez un peu à tous ces gens-là. .. Et à d'autres, à des inconnus, aux baigneurs qui vous rencontreront sur la plage...
Elle lui mit la main sur les lèvres.
— Tu sais bien que je ne suis qu'à toi : ne me reproche pas ce que je ne puis changer ! ne gâte pas notre adieu !... Et puis, il faut nous entendre... Toi, dis-moi, que vas-tu faire?...
— Voyager, changer de place. Pour rien au monde je ne resterais ici, toi partie: je ne pourrais pas.
— Où iras-tu?
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— Je ne sais pas. En Suisse, en Allemagne.
Elle se récria, les sourcils froncés d'inquiétude :
— Mais je veux savoir où vous êtes, moi !
Il s'était promis de la faire souffrir; pourtant il capitula tout de suite :
— Je vous enverrai mon plan de voyage : ainsi, vous saurez toujours oii m'écrire... si, toutefois, vous avez envie de m'écrire...
Elle ne releva pas Tintention de ces derniers mots :
— Mon Dieu! s'écria-t-elle, que nous serons séparés ! . . . que nous serons loin l'un de l'autre !
Une larme brilla derrière sa voilette ; et Martial, dont la rancune se fondait, ne songea plus qu'à la consoler.
— Chère, chère, ne pleure pas ! disait-il en lui baisant les yeux.
Mais elle avait déjà dominé son émotion et semblait retrouver son habituelle maîtrise d'elle-même.
— Je ne pleure pas, dit-elle bravement. Tu vois, je ne pleure plus ! Adieu.
Puis, tout à coup, perdant sa dernière force, elle éclata en larmes en se jetant dans ses bras. Et ils pleurèrent ensoiiible, sans plus songer aux vains reproches, aux petites récriminations que provoquent parfois les douleurs communes, sans plus
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douter Tun de l'autre, tout entiers au désespoir de cette séparation que la minute prochaine allait ouvrir, ne sentant plus que la désolation mortelle de leur amour infini...
Ce fut Geneviève qui se reconquit la première.
— Mon Dieu ! s'écria-t-elle, il faut que je m'en aille!... Il faut, il faut...
— Va, dit Martial.
Ils auraient voulu se dire mille choses encore ; et les mots leur manquaient. Pour s'exprimer Tun à l'autre, ils n'avaient plus que le langage muet des yeux qui se cherchent, des mains qui se retiennent, des lèvres qui ne veulent pas se quitter.
— J'irai à la gare, dit-il. Je veux vous voir partir.
Elle répondit :
— Oui, venez! Adieu!... Adieu!...
Elle referma, pour un dernier baiser, la porte qu'elle venait [d'ouvrir; puis, elle la rouvrit, avec un geste de décision et un sourire ; et elle disparut, si vite qu'il se demanda si, réellement, elle était venue, s^i c'était bien son parfum qui déjà s'évaporait de l'atelier, si c'était bien elle qui sortit par sa porte cochère, fila sans se retourner le long de la petite rue où deux ou trois passants la dévisa-
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gèrent, et s'évanouit avec une fluidité de fantôme. Il la revit encore, à la gare, sur le quai de dt'ipart, avec son mari, Jacques, la femme de chambre, installés, tous, déjà, dans leur coupé. Il s'approcha d'eux. Berthemy souriait, Tair joyeux et détendu de l'homme de travail qui voit commencer les vacances.
— Tiens, Duguay? partez-vous aussi?
— Non, je ne pars pas.
Croyant utile de justifier sa présence, Martial ajouta :
— Je reviens de Marly, tout à Theure. Je vous ai aperçus sur le quai. Un peu étonné, car je vous croyais aux Charmilles,
Il remarqua que Geneviève, qui haïssait les mensonges et les évitait mieux que lui, rougissait de l'entendre. Du reste, Berthemy, plus communicatif que d'habitude, l'empêcha de continuer,
— Oh ! les Charmilles^ il y fait trop chaud ! Et puis, tant que j'y reste, je ne peux pas rompre avec mes affaires. Paris est trop près. Ma foi, j'étais éreinté, je n'y tenais plus. Est-ce que nous aurons le plaisir de vous voir^ à Etretat ?
Martial chercha le regard de Geneviève qu'elle continua de détourner, ne voulant, sans doute, ni
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l'affliger en lui commandant de refuser, ni revenir sur la décision prise.
— Je ne pense pas, répondit-il en hésitant. Je vais partir, un de ces jours.
— Ah ! vous êtes fatigué, vous aussi? Vous allez aux eaux, je pense ?
— Non, je me porte à merveille, je n'ai pas besoin d'eaux. Je vais voyager en Allemagne, simplement. Je pousserai probablement jusqu'à Berlin, où j'ai des laboratoires à visiter.
— Bon, bon. Et vous savez, pour la rentrée, je compte sur le scopophore,
Martial essaya de sourire.
— Le scopophore? Oui, oui, c'est convenu, soyez tranquille !
— Je le suis, je le suis !
Comme Berthemy endossait un cache-poussière, Duguay en profita pour se retourner vers Geneviève, immobile dans le coin du coupé.
— Et Jacques? demanda-t-il. Est-ce qu'il est content de partir ?
Elle leva les yeux sur lui pour répondre :
— Sans doute. Les enfants, eux, ne demandent qu'à changer de place.
•^- Se souvient-il encore d'Étretat?
i30 DERNIER REFUGE
— Il en parle souvent.
L'enfant, qui écoutait, intervint gaîment, en secouant sa jolie tète bouclée :
— Oh ! oui, je me rappelle!... Il y a des bateaux... Il y a des pêcheurs... Et la mer!...
Des employés crièrent :
— En voiture !
— Nous partons ! fit Berthemy.
— J'espère que votre saison vous réussira à tous ! dit Martial en leur serrant les mains.
— Merci ! répondit Berthemy. Je vous souhaite aussi bon voyage.
On ferma les portières.
— Au revoir, dit encore Berthemy.
Geneviève répéta :
— Au revoir !
Et Martial, la voix étranglée :
— Au revoir !...
Le train siffla, et s'ébranla lourdement. La tête de Berthemy apparut à la fenêtre : sans perdre de temps, il venait de coiffer sa casquette de voyage. Martial souleva son chapeau, et sentit un affreux déchirement, comme si son cœur s'en allait de sa poitrine, pour jamais. Un instant encore, il resta sur le quai, tandis que le train, accélérant sa vi-
lesse, disparaissait sous la lourde architecture des ponts. Puis il s'éloigna, la tête basse, sans rien entendre du bruit qui l'entourait. Il murmura:
— Je suis seul !
C'était vrai ! parmi la foule des êtres différents, il se sentait aussi seul qu'un voyageur perdu dans un pays étranger, seul désespérément, pour un temps dont il n'osait calculer la durée, et qui lui semblait infini comme sa solitude, sa tristesse et son amour...