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ABSENCE

Deux jours plus tard, Martial partait à son tour.

Il se rappelait d'autres départs, en d'autres temps : l'esprit libre, ouvert à la curiosité des spectacles du monde, Tâme prête à recevoir de fraîches empreintes, il s'en allait vers l'inconnu des villes étrangères, vers le charme des paysages agrestes : alors , quand , après de longs mois laborieux dans l'horizon fermé de rues grises, il retrouvait l'espace enchanté, l'air du ciel, les ondoiements des collines, le murmure des ramées ou des sources, son cœur se dilatait de joie ; il chantait comme un enfant parmi les roseaux d'une berge, sifflait à tue-tête en suivant les sentiers des futaies, ou s'attendrissait, couché sur la mousse, le regard et la pensée perdus dans le bleu. Cette joie-là, cette joie naïve d'éco-

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lier en vacances, de citadin aux champs, de travailleur au repos, il savait maintenant qu'il ne la retrouverait plus. Nul spectacle ne tenterait sa curiosité, fixée sur un seul point ; et la joie était morte en lui, ou plutôt ne savait plus s'épanouir qu'à la seule chaleur des regards aimés, des caresses attendues. Il ne voyait plus la beauté des choses. Quand la douceur de Tair ou les parfums des champs lui mouillaient les yeux de tendresse, il s'y mêlait toujours plus de regret que d'espérance, une inquiétude indéfinissable, des vœux stériles de revoir, qu'il formulait parfois en expressions dont le lyrisme, chez d'autres, l'eût fait sourire. L'ennui le suivait partout; loin de fuir sa mélancolie, il s'y plongeait avec délices, comme dans une chère ivresse dangereuse : car le regret et le désir qui en étaient l'essence venaient d'elle encore, et il n'en eût point voulu priver son absence. Souvent, railleur de lui-même, il se disait :

« Ce sont des sentiments de bachelier : c'est un retour d'adolescence. »

Puis, un chant triomphal montait en lui:

« L'amour n'a jamais que vingt ans ! »

Son désir eût été d'errer au hasard, à travers

des villes inconnues, des paysages qui fuiraient très vite, de sorte que la diversité des choses, berçant sa fantaisie, pût distraire au moins ses yeux. Mais ses chers liens ne lui laissaient point cette liberté : pour avoir des nouvelles de Geneviève, pour qu'elle pût le suivre et se sentît moins seule, il fallait, au contraire, que son plan de route fût strictement arrêté. Il avait donc banni tout imprévu de son itinéraire, fixé d'avance ses lieux d'arrêt, choisi ses hôtels, et fait tenir cet horaire à M""' Berthemy dans un billet qu'il lui adressa sous couleur de lui renvoyer un livre prêté. En route, il recevrait des lettres, de ville en ville. Mais on ne lui permettait pas d'en écrire, à moins qu'il n'eût un bon prétexte ou sous réserve d'un cas très grave. Or, le bon prétexte était introuvable. En revanche, les cas graves recommençaient chaque jour : c'étaient de folles idées, des pressentiments poignants de réalité, des questions dont il brûlait d'avoir la réponse, des craintes soudaines qui l'étreignaient sans motif avec une lancinante intensité, et sans que rien pût les dissiper, sauf, pour un instant, les enveloppes bleutées où la fine écriture svelte, penchée, avait inscrit les initiales convenues.

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Les premiers jours furent intolérables. Dans le déchirement de la séparation, incroyable et accompli, Martial ne pouvait se représenter, ni qu'un nombre restreint d'heures Téloignait à peine de la dernière rencontre, ni qu'un temps infini le séparait du revoir. C'était comme un arrêt soudain de sa vie, comme un de ces brusques changements de destinée qui vous jettent sans pitié dans Textrême douleur ; car plus elle se réalisait, plus Tidée de la séparation lui semblait monstrueuse ; et son voyage qu'il regrettait déjà d'avoir imaginé, s'étendait devant lui comme un interminable calvaire. Son programme était, avant d'arriver à Berlin, où l'appelaient quelques vagues affaires, de revoir certains endroits parcourus pendant ses années d'études, semés de souvenirs de jeunesse : Strasbourg, Stuttgard, Ulm. Augsbourg, Nuremberg.

De cette espèce de pèlerinage, il attendait, sinon du plaisir, du moins de la distraction. Bientôt il dut reconnaître qu'il n'en trouverait aucune : à travers ces paysages qui jadis gravaient dans ses yeux les fraîches images du monde qui se révèle, il cherchait vainement quelque chose qui fût encore lui ; ses regards ne se posaient plus qu'avec indifférence sur les panoramas admirés autrefois; son âme s'en

allait, là-bas, dans la petite station banale dont il connaissait les villas environnées d'arbres, le promenoir au bord de la mer, les routes fuyant par les campagnes vertes. Loin de se fixer sur les objets qui l'appelaient au passage, — cathédrales, tableaux, statues, — sa pensée se morfondait à reconstituer les journées inconnues de Geneviève, à la chercher sur la plage aux heures où peut-être elle promenait Jacques, et frémissait en calculant les regards que d'autres recevaient, les sourires que cueillaient des inconnus. Le passé qu'évoquaient les paysages n'existait plus pour lui, que comme le souvenir effacé d'un conte écouté autrefois, d'une historiette à laquelle, enfant, on a pris quelque plaisir, et dont, homme, on sourirait à peine avec indulgence. En de certaines heures, devant des toiles qui avaient fait rêver son imagination de vingt ans, par exemple, devant cette Pie ta de Zeitblom, si belle, si douce, si pure, que recèle le vieux dôme d'Ulm, il se penchait curieusement sur cet autrefois, dont rien absolument ne subsistait. Et il souriait de se trouver, après tant d'années, plus jeune qu'en ce temps-là : car sa vie datait bien du jour où, pour la première fois, il avait rencontré Geneviève. Gui, ce jour-là mar-

quait sa seconde naissance ; à partir de ce jour-là seulement, il vivait, dans le sens large et mystérieux de ce verbe infini, déployant des forces inconnues, traversé par des rayons de joie, crucifié dans des tourments suprêmes. Aussi, quand il regardait derrière lui, ne voyait-il plus que le roman où, pour lui, s'absorbait le monde, n'en retrouvait-il que les points de repère, — la liste des chapitres, — deux mots rappelant des suites de sensations aiguës : tels, les jours enfiévrés qui précédaient l'aveu ; le désespoir emporté qui l'abattait aux pieds de Geneviève; le premier abandon des doigts fuselés, déjà caressants, qui se posaient sur son front ; le premier baiser, chaste encore, cueilli sur les lèvres qui venaient de s'ouvrir pour un mot de pitié. Car c'était bien la pitié qui l'avait conduite à l'amour. N'est-ce pas toujours elle qui perd les nobles femmes? Tendres d'instinct, elles compatissent au mal aigu de notre désir; elles veulent panser la blessure qu'elles ont ouverte; et, peu à peu, voici que le mal les gagne: elles se grisent aux larmes qu'elles versent, elles implorent à leur tour le réconfort qu'elles apportaient ; leurs cœurs saignent àlamême place, leurs âmes halettent aussi; et des couples éperdus poursuivent ensemble

le rêve qui toujours fuit, poussés à travers le monde par le tourbillon dévastateur...

Devant la blanche Pietà de Zeitblom, Martial remuait ces idées : Qui sait ? songeait-il avec un peu d'amertume, qui sait si, même après nos ivresses, elle n'a pas pour moi encore plus de pitié que d'amour? Car, enfin, le cœur que nous possédons ne livre pas tout son secret ; dans les yeux aimés, autour des pensées que nous savons lire, il y a toujours des mystères ; et jamais je ne saurai si, à cette heure, elle pense à moi comme moi à elle, avec les mêmes déchirements, en souffrant autant de Tabsence, en appelant si éperdumentle revoir? Mais à Ulm même, il trouva une tendre lettre qui répondait en partie à ses doutes : on lui permettait d'écrire poste restante à Dieppe, où l'on trouverait moyen, une fois par semaine, de recueillir sa correspondance. 11 comprit ce qu'avait dû coûter à la prudence de Geneviève cette folie qui supposait des combinaisons difficiles. Pourtant, la lettre était d'un ton très calme, presque conjugal, parlant beaucoup de Jacques, évitant les expansions trop vives. N'importe, son bonheur fut grand de pouvoir, le soir, dans sa chambre d'hôtel, écrire à €œur ouvert, à bâtons rompus, dire pèle-

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miêle tout ce qui chantait et pleurait dans son cœur : «... Comment ceux qui s'aiment peuvent-ils se quitter ? C'est Tinsoluble question que je me pose, dans cette solitude du monde qui m'entoure, en errant par ces lieux étrangers. Je me la posais déjà, stupidement, désolément, l'autre jour, pendant que le train vous emportait comme une proie, et je me demandais aussi si j'étais seul, sur ce quai de la gare, à souffrir d'un pareil déchirement. A chaque instant nous assistons ainsi à des départs qui nous semblent naturels ou insignifiants : le nôtre a paru tel à ceux qui nous ont approchés, à votre femme de chambre, aux inconnus qui nous frôlaient sur le trottoir, et vous regardaient, vous trouvant belle. Pourtant, quel deuil il cachait ! Croyez-vous que la mort soit pire que la séparation? Elle a un caractère absolu, fatal, inévitable, qui renferme une espèce de consolation. Mais aussi ! Songez donc : je sais que vous êtes à moi, et vous vivez loin de moi, pour d'autres, auprès d'autres. C'est en vain que je vous appelle : il y a l'espace entre nous, l'espace que je ne puis franchir. Ah ! l'absence, c'est une mort consciente, c'est la mort avec le regret, avec le désir, avec toutes les sensations douloureuses qui tourmentent

la vie et que, du moins, Tautre mort, la vraie, apaise... Il est vrai que Tabsence n'est point inexorable : vous reviendrez, nous nous reverrons... Est-ce bien sûr ? Il peut arriver tant de choses pendant que nous ne sommes pas ensemble! Notre frêle bonheur est à la merci du plus léger hasard. Tenez ! quand je suis seul, livré à moi-même, sans la ressource du travail, avec, devant moi, l'enfilade de ces longues journées qu'il faudra remplir, je suppute tous les accidents qui peuvent mettre entre nous quelque chose de plus infranchissable encore que l'espace! Oh! qu'ils sont nombreux, — nombreux et redoutables ! Je ne vais pas les dénombrer, n'ayez pas peur! D'ailleurs, nous les braverions, n'est-ce pas ?...

« Si seulement je savais ce que vous faites, si je pouvais vous suivre le long de vos journées ! Mais vous no m'en dites pas l'emploi, vous ne me dites rien de votre vie quotidienne, vous me laissez ignorer comment passent vos heures, qui vous voyez, qui s'occupe de vous. Dites-moi tout, je vous en supplie: il n'y a rien d'insignifiant, rien d'indifférent dans ce qui vous concerne. Le plus léger détail de vous est pour moi la plus grosse nouvelle. Je voudrais vous suivre de minute en minute,

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dans votre lumière, dans votre air, dans votre entourage. Écrivez-moi longuement. Ne me parlez que de vous!...

En réponse à ce vœu, une lettre reçue à Munich donnait les détails demandés, d'un ton enjoué et gracieux. Jacques y tenait toujours une grande place, et son éloge :

« Si vous saviez comme il est drôle, ce tout petit Jacques dans la grande mer, et comme il est joli, quand il sort de Teau, tout ruisselant, tout brun dans les bras de son baigneur. Car ce n'est pas moi qui le baigne, soyez tranquille ! Vous ne permettez pas : j'obéis ; et il y a là quelque mérite, je vous assure ; Teau doit être si fraîche, si bonne par cette affreuse chaleur! Mon Dieu, que vous êtes enfant quelquefois ! Enfin, n'importe, on fait ce que vous voulez, on ne fait pas ce que vous ne voulez pas, on est sage et docile comme un agneau.

« Après le bain, ce que Jacques aime le mieux, ce sont les grandes promenades sur la plage, que nous faisons ensemble. Vous ne dites rien, vous ne grondez pas? Bon ! Eh bien, nous en profitons. Nous allons très loin. Il y a des coquillages, il y a des mouettes, il y a surtout des crabes, couleur

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de sable, auxquels Jacques s'intéresse particulièrement. »

Geneviève continuait ainsi, longuement, d'un ton qu'un indifférent aurait jugé aussi tranquille que si elle écrivait à une amie, sans un mot de passion.

« Qui nous voyons ? disait-elle plus loin. Des gens de peu d'intérêt, que je ne regarde guère. jyime wr^igpg^ pg^p exemple. Pourquoi donc ne Taimez-vous pas? Elle vous aime, elle. Un peu trop, même. Nous parlons souvent de vous. Elle flirte avec un certain M. Belmontet qu'on dit poète et qui s'habille en Anglais. On les voit partir ensemble, achevai, pour d'interminables promenades. Elle est très jolie, en amazone. Comment faitesvous pour lui laisser tant de liberté, puisque vous avez de Tintluence sur elle ? Nous avons eu déjà deux fois la visite de notre ami Levolle, insupportable comme toujours. Les autres personnes que je rencontre, je crois que vous ne les connaissez pas. Dans le nombre, il n'y en a pas une d'ailleurs qui soit digne de votre attention, ni de la mienne.

<( J'espère qu'après tant de détails vous allez être rassuré. Du reste, de quoi donc vous inquié-

tez-vous? Vous savez bien que je suis avec vous, toujours. »

En continuant, la lettre s'attendrissait : un souffle d'atnour passait sur la réserve évidemment voulue. Mais pourquoi ne se livre-t-elle pas davantage? se demanda Martial. Quelle crainte Tempêche donc de m'écrireavec tout son cœur ? En relisant, il découvrit un autre sujet d'inquiétude : dans ces longues pages, il n'y avait rien sur Berthemy. Délicatesse bien naturelle! se dit-il d'abord. Puis, cette explication ne lui suffit plus : il en chercha d'autres, qui le tourmentèrent, et dont il ne pouvait, dont il n'aurait point osé dire un mot à son amie.

Dans ses lettres, Martial ne parlait guère de ce qu'il voyait ; car les images parmi lesquelles il se mouvait, si même elles distrayaient un instant ses yeux, ne s'imprimaient point dans son âme, absorbée ailleurs. A Nuremberg, pourtant, la tragique figure d'un Christ gravé sur bois par Durer s'imposa fortement à son imagination orientée vers la souffrance : il essaya de le décrire à Geneviève ; il disait :

« Jamais mieux que devant cette tête tourmentée, je n'ai compris combien est profonde la pensée chrétienne qui fait la douleur sacrée. En la contemplant, je me rappelais une étrange inscrip-

tion, lue un jour sur le frontispice d'une médiocre église, à Milan : Amori et dolori sacrum, — Consacré à V amour et à la douleur. Grande parole, au sens infini! Quel prêtre inconnu Ta prononcée? Je ne sais : son nom s'est perdu à travers les âges. Mais c'est le secret de son cœur qu'il a gravé sur la pierre : hélas ! et celui de tous les cœurs que l'amour a frappés et que séparent le monde, l'espace, la loi. L'Amour et la Douleur sont unis dans une fraternité cruelle. Oh ! chère, je les sens tous deux en moi, ^wnous^ insatiables et délicieux. Qui sait si la Douleur n'est pas la source vive où l'Amour s'éternise ? Tenez, en des heures comme celle-ci, où je me sens près de vous malgré la distance, où ma plume court sur mon papier comme mes baisers courraient sur vos lèvres, il me semble que nous avons plus d'amour,^ ainsi, que tant d'autres qui sont plus heureux. Amori et dolori sacrum! Oui, nos cœurs sont comme cette église : ce n'est pas à Dieu que monte leur ferveur; ils sont, pourtant, pieux à leur manière; ils se consument dans un sentimentqui dépasse le siècle, ils ont leurs hymnes et leurs prières ! ils sont voués à celui, s'il existe, qui a pitié de l'Amour qu'ennoblit la Douleur* »

La lettre que Martial attendait à Nuremberg manqua, remplacée par ce court billet :

« Il m'a été impossible d'écrire à temps pour le courrier. Mais vous trouverez, à Bayreuth, une lettre que je vous écrirai demain. Adieu. Baisers. »

Il se morfondit sur ce nouveau mystère :

comment Geneviève pouvait-elle manquer du peu de temps qu'il faut pour écrire trois pages? Qu'estce donc qui l'en empêchait? Y avait-il, dans son cœur, un morceau d'indifférence qui, soudain, la rendait paresseuse? ou, femme comme toutes les femmes, se laissait-elle accaparer, hors de lui, par mille riens, où sombraient ses heures? A moins, peut-être, qu'il s'agît d'un motif grave : combien alors devait-il l'être pour qu'elle ne l'indiquât pas ; car, enfin, on n'est jamais si pressé qu'on ne puisse, au lieu de trois lignes, en griffonner six, et elle savait à quel point le silence Tinquiétait. S'exaltant peu à peu sur ces suppositions, il finit par s'irriter contre Geneviève, évoquant le souvenir de leurs légers froissements, qui grossissaient dans sa mémoire, doutant d'elle, se martyrisant à l'accuser, presque à la maudire. Il se soulagea en écrivant une lettre de reproches. Mais il ne l'envoya pas : et, le lendemain, il se félicita de l'avoir mise

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en pièces, car il trouvait a Bayreuth des pages pleines de tendresse, qui le faisaient s'accuser à son tour de ses injustes pensées :

« ... Pardon ! disait-elle. J'ai laissé fuir la journée que je comptais vous consacrer, sans motif, simplement parce que j'étais lasse et paresseuse. Comme j'allais prendre la plume, au dernier moment, M""" Waters est arrivée; on l'a reçue, elle ne m'a plus quittée, j'ai eu mille peines à écrire deux ligues, qu'il m'a fallu porter au train.

« Pardon ! Ne crois pas que je t*aime moins, ne crois pas que je te néglige ! — Tu sais, nous avons nos faiblesses, nous autres femmes, nous sommes de pauvres êtres qu'entraînent des bagatelles, qui sacrifions souvent aux toutes petites choses. Et toute la soirée, et toute la nuit, j'ai pensé à toi : je me suis représenté ta déception, ta tristesse, ton inquiétude en recevant cet affreux billet où je n'ai pas même su mettre, dans un mot, ce que j'avais dans le cœur. Gronde-moi ! Punis-moi ! Invente quelque chose qui me fasse de la peine ! J'espère que tu m'as écrit une lettre méchante qui me fera pleurer ! En attendant, je vais me punir moi-même : demain, je me dirai malade, je passerai la journée entière enfermée dans ma chambre, seule, sans

livre. Mais sera-ce une punition? Je penserai si bien à toi, je te verrai près de moi, tes mains dans les miennes. Et je poserai ma tête sur ton épaule, et tu me garderas dans tes bras, longtemps, jusqu'à ce que j'oublie, et tu me pardonneras, parce que tu es bon et sais tout comprendre. »

Martial, attendri, monologua longtemps sur la petite feuille :

« ... Te pardonner... Pauvre chérie, que puisje avoir à te pardonner?... Je trouble ta vie, je la tourmente, je te donne si peu de bonheur !... Non, non, je ne te gronderai pas ; je te dirai que je t'aime, je te le répéterai, je te demanderai pardon, moi aussi, du chagrin que je te cause, des injustes reproches que je te fais, des mauvaises pensées qui parfois m'effleurent alors que je ne devrais être que tendresse et reconnaissance... »

Il comptait dérouler, dans sa lettre du soir, ce thème infini. Mais la représentation de Tristan le bouleversa. Il ne put parler d'autre chose : un instant, ses propres sentiments allèrent se confondre dans le flot de passion que soulève le génie de Wagner.

« Plus encore que la musique, écrivait-il après, le poème s'est emparé de moi. Il dit tout; — oui.

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tout ce qu'on peut dire sur ce redoutable et délicieux amour qui gouverne les hommes. Il en montre les flammes et la fatalité, et qu'il n'est point coupable, et que seules nos lois le font criminel. Quand je suis sorti de cette fournaise, votre image se levait partout sur mes pas. Je me suis enfui dans les bois, j'ai marché longtemps sous des sapins, sur de la mousse, par des sentiers remplis de silence, dans la nuit claire. Où prendrais-je des mots pour vous dire tout ce que j'ai senti s'agiter en moi? Mais c'était vous, toujours ! Tristan, Yseult, Wagner, ombres vaines ! Tout ce qui passe, tout ce qui vit, tout ce qui souffre, tout ce qui aime, c'est toi, ce ne peut être que toi ! Cette poésie et cette musique ne m'ont ravagé le cœur et les sens que parce qu'elles sont toi. Tu étais au fond du drame comme tu es au fond de toutes choses. La terre avec son travail et celui des hommes, avec l'immensité de ses horizons où vibre notre désir, notre petit monde que fleurissent le génie et la beauté, — tout cela n'est qu'un vaste néant autour de nous deux, toi et moi, confondus, qui nous cherchons, qui nous trouvons à travers Tcspace, qui mêlons nos âmes que séparent de futiles distances, des lois injustes. Seuls nous

sommes; le reste n'est rien. Oh! ce cvi d'Yseult. sur le corps de Tristan, quand la mort l'appelle et déjà la console : « Disparaître, s'anéantir dans les souffles du Tout. » Mais non, c'est le Tout qui ^'anéantit en nous, aux heures dont le souvenir me fait frissonner de délices. Et c'est nous qui sommes vivants, dans le néant des choses. Oh ! chère, je voudrais te prendre, et que cela durai toujours ! Je voudrais fuir avec toi, dans un tourbillon qui ne s'arrêterait jamais ! Comprends-tu bien ? L'éternité pour nous aimer ! Elle n'aurait pas une heure de trop. Elle déroulerait pour nous sa durée infinie, sans que nos cœurs se lassent. Point de séparation, point d'oubli. Notre amour vivrait en dehors du temps, car, enfin, qu'est-ce qu'un amour qui finit? 11 faut, il faut qu'il soit éternel...

«... J'ai divagué longtemps comme cela, roulant de confuses pensées que je ne saurais exprimer, que je n'oserais peut-être. Je te caressais, je t'adorais, je t'implorais. N'as-tu rien entendu de mes paroles? N'as-tu pas senti, cette nuit-là, que je t'appelais éperdument ? Le soleil levant m'a trouvé dans ces bois. Il a incendié l'horizon, — ce vaste horizon coupé de collines boisées, semé de villages, strié de houblonnières sombres. Alors j'ai

traversé les champs qui longent la forêt, en m'orientant au hasard vers la petite ville que j'apercevais estompée dans le crépuscule du matin; et je suis rentré pour t'écrire. Dans quelques heures, je continuerai mon voyage. Il ne faut point s'attarder aux lieux oii Ton vit trop vite. Je ne veux pas, loin de vous, de ces sensations exaspérées : c'est ensemble seulement, c'est à deux qu'il faut se noyer dans ces flots d'amour, dans ces ondes de poésie... »

Geneviève répondit par des paroles exaltées et brûlantes : elle avait pleuré de ne pouvoir entendre avec lui le poème d'amour, elle en avait, de loin, vécu la phrase éternelle. Puis, elle se reprenait peu à peu, elle retrouvait son équilibre, et, d'un ton plus léger, elle grondait amicalement. Elle était charmante dans ses gronderies, elle les semait de câlineries presque maternelles, infiniment douces, douces comme un souffle des lèvres aimées sur le front, comme la caresse de la main chérie dans les cheveux. Pourquoi passait-on des nuits blanches au clair de lune, au risque de se fatiguer, de se rendre malade ? ou dans les bois, encore, comme si l'on n'y courait aucun danger ! Il fallait prendre garde à soi, résister aux caprices

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de son humeur fantasque, « être sage » !... « Être sage, » c'était son mot habituel, le mot de sa nature harmonieuse et pondérée, Tordre qu'elle donnait d'instinct, tandis que Martial ne parvenait guère à le comprendre, ni à Tobéir. Cette recommandation, d'ailleurs, qui revenait sans cesse, dans les lettres comme dans les rencontres, lui causait volontiers une légère irritation ;

« Être sage »! mon Dieu ! écrivit-il en relevant le mot, je ne pourrais l'être que sous votre amicale direction, conduit par votre main, apaisé par vos yeux, bercé par vos caresses. Voulez- vous vraiment que je sois sage ? Eh bien, hâtez-vous de m'envoyer à Berlin le télégramme que j'attends tous les jours, celui où vous me direz : « Je serai à Paris, tel jour, chez nous, » Car, enfin, vous n'allez pas me laisser encore six semaines sans vous voir. C'est impossible ! Je ne serais plus sage du tout; il me faudrait bien inventer des folies pour tuer le temps. Vous savez, chaque fois que je vais à la poste, je me demande : « Sera-ce aujourd'hui? » Et vous me recommandez d'être sage ! Allons ! trouvez un prétexte : bon ou mauvais, qu'importe ? J'attends votre appel à Berlin... »

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Mais, à Berlin, Martial ne trouva qu'une lettre inquiète, presque froide.

« J'ai peur de vous écrire aujourd'hui. Pourquoi? Je ne sais ; je ne vois rien qui nous menace ; pourtant, j'ai peur. Je voudrais vous dire mille choses, et je n'ose pas, ou ne sais pas. Il y a une main invisible qui retient ma main. Vous savez que je suis quelquefois comme cela : ce n'est pas ma faute, n'est-ce pas ? Je ne peux rien contre cette faiblesse qui me prend, ce découragement qui me poursuit. Aussi, je ne vous enverrai que quelques lignes aujourd'hui. Pauvre ami ! peutôtre qu'elles ne vous feront pas même plaisir... »

Et, posément, elle parlait dé ses journées, de Jacques, du temps qu'il faisait, en personne qui n'a pas beaucoup à dire et s'efforce pourtant de remplir les quatre pages de son papier.

Déçu, maussade, Martial répondit sur un ton d'ironie, affectant de s'étendre aussi sur d'insignifiants détails. Mais l'ironie était un masque qu'il ne gardait jamais longtemps; bientôt, sa lettre changeait de style.

« Non, il n'est pas possible que vous n'ayez pas autre chose à me dire ! Gomment mille pensées ne jailliraient-elles pas, dans l'absence, de votre

cœur? Pourquoi ne me les confiez-vous pas librement ? Vous avez peur, dites-vous. Poi]r([iM»i ? pourquoi toujours craindre ? II faut avoir le courage de son amour. Pourquoi le souiller par la peur ? Trop de prudence l'avilirait. VeiiiJieonsnous par le mépris des périls qui nous enloiinMil, et de tout ce qui nous sépare. L'absence esl \r seul malheur : qu'avons-nous de pire à redouter ? »

Tout en cachetant sa lettre, il songeait à I inulilité de telles exhortations. 11 se figura Geneviève rêvant sur ces lignes pour elle presque incompréhensibles, frissonnant seulement à ridci» des dangers qu'elles évoquaient, qui sait? reprise i)ar ses goûts corrects, regrettant la régularité p* r<lu(^ de sa vie, mesurant le peu de bonheur acipiis au prix de tant de soucis. Ce respect qu'elle avail toujours des lois transgressées, ces sacrifices à des devoirs violés qu'elle accomplissait même dans la faute, surtout son besoin de cacher leui- secret sous d'irréprochables apparences, semblaieni souvent à Martial inconséquence et faiblesse : lolles sont les femmes, se disait-il, ballottées, incerlaiucs, et, une fois qu'elles aiment, tiraillées entre la vertu qu'elles regrettent et la passion qui les eutraîne. Il n'aurait point voulu, malgré ses Inures

de r<^voUe, que Geneviève fût autre : car il pouvait du moins mesurer la force de son amour à la peine qu'il lui coûtait d'être entrée dans le chemin de mensonges, semé de périls et de hontes, où ils marchaient ensemble. Et il rouvrit sa lettre pour ajouter :

t( Crains si tu veux, chérie, crains tout ce qui nous menace, tout ce qui nous approche, tout ce qui pourrait survenir ! Crains les autres et nousmêmes, puisque tu es ainsi. Mais ne m'aime jamais moins pour cela, et sache bien que je suis près de toi, prêt à tout pour toi, — moi, qui n'ai peur que de ne pas t'avoir assez ! »

11 eut, à ce moment, quelques jours de répit. Berlin était le but de son voyage; il comptait y visiter certaias ateliers, s'y mettre au courant de certains travaux, qui Fintéressèrent; l'œuvre le reprit : ce fut une saine diversion. Ses lettres s'apaisèrent: il y parla davantage de ce qu'il voyait, de ce qu'il faisait, du monde nouveau qui se révélait à lui, de l'angoisse qui lui serrait le cœur dans cette capitale de fer, parmi ces arsenaux et ces casernes. A son tour alors, Geneviève s'inquiéta : car elle aussi, le voulait tout pour elle. Quand elle lui recommandait d'<( ôtre sage », c'était bien dans l'espoir

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qu'il ne le serait guère, aucune de se?^ peurs n'équivalant à celle d'ôtre aimée moins ; et ce qu'elle craignait surtout, c'était la rivalité du travail, qui, avant elle, avait absorbé l'âme de Martial, et pouvait le reconquérir. D'autres, rusées ou moins sincères, auraient tenté de l'inquiéter par quelque manège de coquetterie, — en excitant, par exemple, sa jalousie aux aguets, par une phrase adroite, par un nom tombé de la plume. Mais elle était, pour cela, trop simple, trop droite, trop fière : elle se fit seulement plus tendre, elle laissa mieux parler son cœur. Et elle atteignit son but : car, dans une lettre attardée, qui lui coûta deux jours d'angoisse, elle trouva quelques mots qui répondaient à son souci.

« ... Je pense à ma vie active : c'est si peu de chose ! Ce que j'ai fait, ce que je fais, ce n'est rien, cela ne compte pour rien. L'insignifiance de tout ce qui n'est pas nous me hante toujours davantage ; quand, par hasard, je me suis laissé absorber un moment par d'autres pensées, je me les reproche comme du temps perdu, ou comme d'avoir gaspillé un peu de ce qui est votre bien. »

Un jour qu'il revenait de la poste restante, où il

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n'avait rien trouvé, Duguay, dans un paquet de lettres que lui remit le portier du Kaiserhof, reconnut récriture de Berthemy. En un clin d'œil son imagination rapprocha l'arrivée de cette missive inattendue du retard qu'avait subi son autre correspondance . Pas un instant, il ne songea à l'attribuer à une autre cause qu'à celle qui le préoccupait, tandis que cette idée, rapidement, lui traversait l'esprit : « Berthemy sait tout. » Aussitôt il fit le tour des hypothèses ; et, d'ailleurs très calme, il décacheta l'enveloppe dans le va-et-vient du grand hall. En réalité, il s'agissait de bien autre chose : on lui demandait un simple renseignement d'affaires, qui ne coûterait pas grand effort à sa complaisance. Il fut presque déçu. Mais, l'affaire expliquée, le banquier ajoutait :

« Ne nous ferez-vous donc pas le plaisir, à votre retour, — qui doit être proche, — de venir passer quelques jours avec nous? Nous serions enchantés de vous voir, et vous trouveriez à Etretat, sans nous compter, d'aimables compagnons. »

D'attrayantes combinaisons de revoir le firent sourire ; cette lettre ne lui fournissait-elle pas le prétexte cherchépourune rencontre, dont personne,

après une telle invitation, ne pourrait s'étonner? Puis, soudain, son imagination dévia vers iin autre objet : qui donc pouvaient être ces « aimables compagnons », dont Geneviève ne parlait jamais?

Pourquoi ne donnait-elle pas même leurs noms? pourquoi ne disait-elle rien d'eux? 11 était parvenu à vaincre presque sa lancinante jalousie, h se figurer que M""® Berthemy vivait, là-bas, à peu près seule, absorbée par Jacques, dérangée à peine, de temps en temps, par quelques visites de Levolle, évitant les relations bigarrées de la plage. Voici qu'une phrase que lui jetait le hasard dissipait cette illusion ! Aussi bien, comment avait-il pu s'imaginer qu'avec un homme comme Berthemy on pût, le voulût-on, demeurer isolé? Ne le connaissait-il pas assez pour savoir qu'il lui fallait, autour de lui, des gens, quels qu'ils fussent, des gens à sa table, des gens pour ses promenades, des gens pour pêcher, pour se baigner, pour canoter? Mais alors, pourquoi rien, jamais rien sur ces gens, qui pourtant jouaient un rôle dans la vie de Geneviève, arrêtaient le vol de ses pensées, recevaient ou prenaient un peu d'elle, enfin? Peut-être comptaitelle, par son silence, lui éviter tout effleurement d'inquiétude: alors, elle réussissait bien ! Ou pcut-

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être... Et mille hypothèses effrayantes le haBtèrent, possibles, probables, qu'il appuyait en relisant les lettres reprises, en creusant le sens des moindres phrases, en cherchant entre les mots des sous-entendus ou des réticences. Il fit le projet de partir, pour tomber à Etretat à Timproviste. Mais il ne l'exécuta pas. C'était en de tels moments que le conseil coutumier d'être sage agissait sur lui : inconsciemment, il en subissait l'ascendant ; les deux mots le guidaient comme une volonté plus forte, entrée dans la sienne. Or, être sage, à cette heure de sa vie, c'était surtout éviter un revoir dangereux, sous trop d'yeux étrangers, dans la gêne d'une de ces stations où le désœuvrement de tous, le défaut d'espace, les rencontres du hasard suppriment toute liberté ; c'était attendre, sur place, avec les dehors de la patience, dans l'ennui croissant. Et il attendait, sans prendre aucune décision, traînant ses doutes à travers la longueur des jours.

Entre temps, il prit le renseignement demandé par Berthemy: ce qui, avec une longue réponse, tua quelques heures. Ses lettres à Geneviève ne le soulageaient plus : résolu à ne rien lui montrer de ses véritables pensées, il les cachait de son mieux

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SOUS le récit de ses journées ou révocation de leurs souvenirs. Ce dernier thème, inépuisable, lui convenait mieux : du moins remplissait-il les pages, ces pages où il brûlait d'écrire autre chose, de crier ses inavouables angoisses, de vider son cœur qui se gonflait de mauvaises amertumes.

« ... Je ne sais pourquoi, mais, ce soir, je retrouve dans ma mémoire les moindres détails d'une scène inoubliable que jamais je ne vous ai contée: la première visite que je fis chez vous. Votre mère vivait encore. Elle était avec vous dans votre beau salon, d'un luxe si sérieux, si solide. Plus tard votre mari est arrivé : il a beaucoup parlé, gaiement ; il a traité une foule de questions, en homme sûr de lui. Il s'étalait. Naturellement. Il était chez lui, cet homme; qu'étais-je, moi? Un larron qui dresse des plans, un filou qui se demande comment il pourra crocheter la serrure, un mendiant qu'on tolère à son humble place. Quand je suis parti, il est resté. 11 m'a reconduit jusqu'à la porte. Il m'a serré la main. Il m'a dit : « Vous reviendrez! » — Et il est rentré auprès de vous, pendant que je disparaissais. Un détail ridicule : il pleuvait, je n'avais pas de parapluie, aucun fiacre ne passait dans votre avenue; je m'en allai donc

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SOUS Taverse comme un très pauvre homme, comme un chien battu, pas fier, je vous en réponds, car vous ne m'aimiez pas encore en ce temps-là. Et moi, qui vous adorais, qui vous voulais de toutes les forces de mon être, je sentais la robustesse des liens qui vous retenaient loin de moi. Comment vous arrachera ces chaînes? Comment vous conquérir? Votre enfant, votre mère, votre mari, votre maison, vos meubles, vos fleurs, comme tout cela vous gardait bien! Que pouvais-je espérer d'être pour vous? un caprice, un incident, à peine; votre destinée serait toujours plus forte que mon amour; et je vous aimais pour vous avoir toute, à jamais!... »

Pourtant, quelle que fût sa volonté de cacher son mal, Martial se trahissait par son souci même de n'en rien laisser paraître, comme aussi par les plaintes qui lui échappaient contre la chaleur, contre Berlin, contre son voyage. Harcelé du désir de partir, il restait néanmoins, bien résolu d'achever son épreuve si le télégramme espéré ne le délivrait pas. Étouffé par Tennui de la ville que Tété avait vidée, il courait les environs moroses, cette plaine sablonneuse de la Marche, oii rampe la Sprée grise et triste, dont des forêts noires

bornent les horizons assombris. Dans cette morne campagne, il ne trouvait nul soulagement, nulle joie : il faut à nos yeux affligés les paysages familiers du pays natal ; il songeait aux aspects de cette France centrale que les vieux poètes appelaient si gentiment « la douce France », à ces belles prairies étendues sous des ciels tendres, à ces larges fleuves qui roulent glorieusement leurs eaux claires sous les couchants splendides, aux lignes harmonieuses et chuchotantes des peupliers lointains. Quelle fâcheuse idée avait-il donc eue de se condamner à Texil, sans que rien l'y forçât, pour ces cruelles semaines ? Ne savait-il donc pas que seule la terre maternelle a pour nos intimes souffrances des compassions et de consolantes tendresses ? Comme il y aurait mieux supporté Tatlente, la séparation, Tangoisse ! Ici, rien ne parlait à son cœur : il était seul, bien réellement seul dans sa solitude, alors qu'il aurait pu, du moins, s'entourer de la sympathie des choses muettes, des arbres aimés, des eaux chantantes, des cieux bienveillants. Chaque jour ajoutait au poids qui l'accablait . Enfin, un lundi, au lever d'une semaine qu'il prévoyait interminable, il reçut le télégramme qu'il

s'interdisait d'espérer :

« Je serai chez nous jeudi prochain, à dix heures. »

Il faillit pleurer de joie. Geneviève avait enfin compris qu'il était à bout de force...

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