ATTENTE
Martial arriva le mardi soir à Paris. Il eut donc une journée entière à errer dans la chaleur torride de la mi-août, par les boulevards surchauffés, sans aucune de ces distractions incidentes qui favorisent, en temps ordinaire, la fuite des heures : affaires à traiter, rencontres fortuites, visites qu'on croit nécessaires. Le désœuvrement, ou Fhabitude, le conduisit à son laboratoire abandonné ; dans une odeur étouffée de renfermé, dans l'obscurité presque fraîche des fenêtres closes, les appai'eils sommeillaient, prêts cependant à reprendre, au moindre signe, l'activité de leurs mouvements fantastiques; mais il laissa dormir les roues agiles, les fils conducteurs du fluide mystérieux et formidable, toutes les forces au repos. Impuissant à s'intéressera quoi que ce fût, il repartit, poursuivi seulement par l'image obsédante qui ne le quittait
plus. Une idée, dont la hantise augmentait d'heure en heure, tournait dans son cerveau :
— Elle ne viendra pas !
Longtemps, ces quatre mots retentirent comme les notes d'un carillon dans sa tête vide. Des termes catégoriques les accompagnaient : « Sûrement, certainement » ; la phrase, comme grossie d'un son de beffroi, sonnait à toute volée :
— Sûrement, certainement, elle ne viendra pas ! Il la chassa. Raidissant sa volonté, il se força
de répondre, avec un sourire de confiance :
— Si fait, elle viendra... Elle viendra... Elle viendra demain, à dix heures, chez nous!,..
Et il eut des moments de délices à préciser la vision ainsi évoquée :
— Elle viendra... Elle sera là... Je la verrai... D'abord, je soulèverai sa voilette pour avoir ses lèvres... Je la tiendrai dans mes bras... Je remporterai... Je la couvrirai de caresses... Sans rien dire... Des baisers, des baisers^ des baisers!
11 sentait son parfum ; il se grisait de toute l'ivresse qui faisait leur amour; il était ivre, il était fou ; puis, soudain, cette folie tombait dans une morne accalmie, au moment o\x reprenait le glas désolé :
DEKMEil REFUGE 165
— Elle ne viendra pas ! . . . Elle ne viendra pas ! . . . Le soir le trouva flânant par les Champs-Elysées,
où, dans Tair chargé de poussière, luisaient les lumières des cafés. Parmi la foule qui circulait lentement, il reconnut LevoUe, le nez au vent, une grosse fleur à la boutonnière, quêtant sans doute quelque aventure.
— Il me parlera d'elle, songea aussitôt Martial. Et il l'aborda.
Mais le gros homme eut Tair contrario de quelqu'un qu'on dérange.
— Tiens! M. Duguay ! fit-il sans empressement. Vous êtes donc rentré? Depuis quand?
Par précaution, Martial mentit.
— Depuis quatre ou cinq jours déjà.
Croyant remarquer qu'une curiosité ou un soupçon s'allumait sous les paupières lourdes, il expliqua :
— Oui, une affaire imprévue, qui m'a forcé d'interrompre mon voyage. -
— Ah! fit Levolle, une atïaire!...
Il était distrait. Martial, le trouvant narquois, continua :
— Et j'en suis fort contrarié. Car Paris n'est pas drôle, l'été.
Levolle s'épongea le front :
— Vous trouvez, fit-il. Moi, je l'aime en toute saison. Je ne comprends ni la campagne, ni les eaux, ni la plage. Je n'admets que les banlieues : en bonne compagnie, s'entend!... Tenez! j'ai été dimanche dernier à Etretat, chez nos amis Berthemy. Mon Dieu ! que je m'y suis ennuyé ! La journée ne finissait pas... A propos, on vous attend là-bas. Irez-vous?
— Peut-être, je ne sais pas encore.
— Oh ! Berthemy compte absolument sur vous !
Il ne rêve que du scopophore,
Martial sourit :
— Bon! bon! fit-il.
Et d'un ton indifférent :
— Ils vont tous bien?
— Oui. Berthemy adore la mer. Il prétend qu'il en a absolument besoin deux mois par an. Et sa femme, donc! 11 faut la voir courir sur la plage, avec son gamin ! Une vraie petite fille, vous ne la reconnaîtriez pas. Je crois, Dieu me pardonne ! qu'elle collectionne des coquillages. Enfin, chacun prend son plaisir où il le trouve, n'est-ce pas? Le mien, c'est l'asphalte et le pavé : c'est encore là que poussent les plus jolies fleurs...
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Comme il parlait ainsi, en faisant ses yeux grivois, une petite marchande de violettes, toute jeune, en cheveux, lui jetait en passant un regard effronté. Son visage se marbra de taches brunes, il secoua brusquement la main de Duguay, en disant :
— Au revoir, cher Monsieur ! ... Le scopophore !. . . N'oubliez pas le scopophore I,..
Et il se mit à suivre la fille qui se retourna.
— Pouah ! murmura Martial avec un geste de dégoût.
Une fois de plus, il s'assombrit en songeant que cet horrible personnage voyait Geneviève avec plus de liberté que lui-même, plus souvent, qu'il lui imposait sa familiarité, qu'il la souillait de ses regards.
— Peut-être a-t-il osé... pensa-t-il sans achever de formuler son insupportable soupçon.
Un geste de colère lui échappa.
— Ah ! si j'en étais sûr !...
Il haussa les épaules avec amertume.
— Si j'en étais sûr?... Eh bien, je ferais tout ce que je puis faire : je me tairais, je rentrerais ma haine, je, continuerais à serrer la main de cet homme !...
168 ÛEKMER REFUGE
Il se retourna: à cinquante pas derrière lui, au bord du trottoir, Levolle parlementait avec la bouquetière, dont il semblait écraser de sa lourde silhouette le petit corps fluet, aux frêles formes enfantines.
II rentra. Il essaya de lire. Il fuma, fiévreux, impatient, incapable de rester, en place, la tête battue d'un flot d'idées tumultueuses qui se brouillaient entre elles ou qu'il reprenait comme des refrains. Puis, il se coucha, fut tourmenté davantage, obsédé surtout par Levolle, dont la ligure surgissait à côté de celle de Geneviève, comme un hideux repoussoir. Il se demandait :
— Pourquoi lui, toujours?
II finit par croire que, dans ce retour persistant de la même image, il y avait un avertissement de son instinct. Ue monstrueux soupçons le dressèrent sur son séant. Il les repoussa, honteux, indigné d'en souiller l'amie. Il s'écria:
— Je ne veux plus penser !
Et, à force de raidir son énergie, il finit par obtenir, au-dedans de lui, le silence. Alors il s'endormit lourdement.
Quand il s'éveilla, le petit jour pointait à peine, un peu de lumière naissante, un peu d'air plus
frais entraient par la fenôtre entr'ouverte. Il regarda sa montre, et murmura :
— Encore cinq heures !
Il se leva aussitôt, prit un bain froid, prolongea sa toilette ; rafraîchi, délivré des hantises de la veille, tout à la joie qui s'approchait, il prit à petits pas, vers sept heures, le chemin du Trocadéro. Déjà lourd et malicieux, l'implacable soleil piquait, brûlait, desséchait les êtres et les choses. Martial fit un détour par le boulevard Saint-Germain, pour acheter des roses. Puis, les mains chargées, il longea les quais, en s'arretant de place en place, en tirant sa montre à tout moment, en marchant plus vite, d'instinct, à mesure qu'il approchait. Les moindres détails du revoir imminent se précisaient dans son esprit : elle arrivait, telle que toujours, suivant leur petite rue de sa belle démarche calme, avec seulement de furtifs regards autour d'elle, tandis qu'il la guettait, caché par un rideau ; elle arrivait, émue, effarée, joyeuse, réprimant son émotion, contenant sa joie qui pourtant éclatait dans ses yeux ; elle arrivait, comme ces déesses antiques qui apportaient aux hommes le mystère de leur beauté. L'escalier criait sous son pas, si léger pourtant. La dernière
minute se prolongeait indéfiniment. Il entr'ouvraitla porte. Elle était là, avec son sourire, avec le regard tendre de ses yeux. La porte se refermait sur eux, sur eux deux, sur eux seuls...
Martial pressait le pas, le long du fleuve au cours égal, comme si de se hâter pouvait avancer l'heure.
Après un court arrêt dans le jardin du Trocadéro, il se trouva devant la maison, monta chez lui, traversa Fatelier, aéré sur son ordre, disposa dans des vases sa moisson de roses, et attendit.
Ses yeux remarquèrent, sur le piano, la partition de Tristan, Il l'ouvrit. Ses doigts, tremblant d'émotion, coururent sur les touches, évoquant ses souvenirs. C'était bien la même musique, tumultueuse et folle, qui chantait dans son cœur. Il attendait, comme Tristan blessé, retenant son âme prête à fuir pour l'exhaler sur les lèvres aimées, ou comme Yseult, plutôt, oui, comme Yseult, à l'heure du rendez-vous qui tarde, dans la fièvre de Fair plein d'amour. Il était là, comme elle, à crier au temps : « Plus vite ! plus vite ! plus vite! » La môme force invincible que celle du breuvage magique brûlait dans ses veines. Oh ! l'éperdu besoin de caresses qui ne finissent pas, leur soif
désespérée d'être ensemble pour toujours, leur passion d'éternité ! Car cette heure, si lente à s'approcher, hélas ! elle n'aurait pas la durée d'un éclair ; elle s'envolerait sans qu'ils la saisissent ; après sa brève ivresse, elle les laisserait seuls, de nouveau, séparés et irrassasiés dans le monde désert, avec des regrets plus ardents, des désirs plus fous. Comme les accords se précipitaient pour annoncer Tristan, comme le cri d'Yseult éclatait vainqueur, Martial, d'un geste brusque, ferma le piano, dont les cordes vibrèrent. Il marcha. Il s'assit. Il essaya de réfléchir.
— On dit que le temps apaise l'amour : pourquoi donc, moi, l'aimé-je toujours davantage, de semaine en semaine, de mois en mois, d'année en année? Oui, pourquoi ?...
Il se répondit à lui-même:
— Parce que nous sommes séparés, parce qu'il y a des obstacles entre nous, parce que je ne la vois jamais assez, parce que des dangers nous entourent, parce que...
Il haussa les épaules, coupa brusquement la série de ses « parce que », et, les résumant tous, s'écria à haute voix:
— Parce que je l'aime, parbleu !
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De nouvelles minutes s'égrenèrent.
En ce moment, sans doute, Geneviève sortait de chez elle, appelait un fiacre, indiquait leur rue ; le mauvais cheval partait au Irot boiteux. Mais pourquoi donc avait-elle fixé cette heure tardive de dix heures ? Que faisait-elle depuis le matin? Et la veille? Quand était-elle arrivée à Paris ? Quel prétexte avait justifié son voyage? Sa dépêche, naturellement, n'expliquait rien de tout cela. Mais pourquoi n'avait-elle pas écrit une lettre qu'il eût trouvée en arrivant, une longue lettre qui l'aurait renseigné sur Temploi de ses instants ? C'était bien là sa cruauté coutumière : elle n'écrivait jamais assez ; elle ne s'inquiétait pas de l'espace ouvert où l'ami laissait son imagination s'atfoler, — peut-ôti'e pour se réserver la joie de l'apaiser d'un regard, d'un mot, d'une caresse.
Il sortit. Il alla jeter un coup d'œil sur l'avenue prochaine. Il vit approcher des fiacres, en se disant : « Celui-ci l'amène », et en se trompant toujours. Il acheta d'autres fleurs. Il rentra : pour attendre, en somme, il était mieux là, dans son sanctuaire, où les moindres objets parlaient d'elle, où il l'avait possédée tant de fois, où elle serait encore à
lui, bientôt, dans un instant, tout à Theure... Il ferma les yeux, la gorge sèche.
— Mon Dieu ! songea-t-il, à quel point je suis esclave !
Et il sentit qu'il aurait voulu l'être plus encore, être renfermé dans un moindre espace, attaché par une vraie chaîne, à elle, serré contre elle sans rien penser ni vouloir qui ne fût elle... Cependant Theure avançait.
Oh ! lentement, avec des lenteurs infinies !
Comme il recommençait à se torturer l'esprit, Martial voulut s'interdire de penser pendant les dernières minutes. Il ouvrit des livres que ses yeux évitèrent. Il essaya de parcourir un vieux journal, et le froissa. Il se remit au piano : ses doigts refusaient leur service, manquant les touches. Il se mit à compter, comme font les petits enfants qui ne peuvent pas dormir ; mais les chiffres valsaient furieusement dans sa tête, se pourchassaient en des vitesses vertigineuses, puis changeaient, devenant aussi des idées, des sensations, des images. Nul moyen d'abréger la durée. D'ailleurs, le moment était presque là : pourquoi donc Geneviève ne devancerait-elle pas l'heure, ivre de la même impatience ? Il s'approcha de la baie et se cacha
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derrière le rideau oii il attendait d'habitude, à Tabri des regards voisins. Sûrement, elle allait apparaître, en avance de cinq minutes, avec un regard pour lui qu'il devinerait sous le voile épais... Mais non ! Elle était sage et prudente, malgré son grand amour : ayant fixé dix heures, elle arriverait à dix heures, pas avant, — avec un peu de retard plutôt, de peur d'être la première... Ah ! ne brûlait-elle donc pas de la même fièvre ? Pouvait-elle croire qu'il fût ailleurs que là, à compter les secondes?... Est-ce que les femmes n aimeraient pas comme nous ?... Ou peut-être sont-elles seulement plus fortes, dans leur faiblesse, pour dissimuler, pour supporter, pour patienter, pour attendre...
Les dix coups à'une horloge voisine tombèrent l'un après l'autre, lentement, avec un son grave, solennel, fatal, — ce son des heures qui ne reviendront jamais.
Alors les secondes, déjà si lentes, se perpétuèrent en des durées infinies ; et. tout à coup, l'idée de la veille, cette idée que le sommeil avait chassée, mais qui, depuis le matin, rampait impal-
pable au fond de Tâme de Martial, et contre laquelle il luttait par mille petits moyens, revint, terrible, affolante, comme en une intolérable douleur : « Elle ne viendra pas ! » i
Mille motifs pouvaient retenir Geneviève.
D'abord, avec les femmes, un retard est toujours possible : elles sont ainsi faites, les chères, qu'elles manquent le train qui doit les conduire au bonheur, parce qu'elles ont oublié leurs gants ou leur mouchoir, ou pour moins que cela, parce que leur montre s'est arrêtée, mon Dieu ! ou pour rien ! Oui, les meilleures, les plus éprises, les plus tendres, peuvent être sans y songer à ce point-là cruelles pour qui les aime et pour elles-mêmes. Mais, si Geneviève avait manqué le train, la veille, elle aurait du moins télégraphié. Son retard avait donc une autre cause...
Peut-être que Berthemy l'accompagnait, simplement : le problème était alors de l'écarter sans qu'il s'en doutât. Or, Geneviève, habile à cacher ses sentiments, impénétrable comme un livre formé, manquait de diplomatie ; le moindre obstacle l'arrêtait. Si son mari lui proposait, à brûle-pourpoint, quelque course à faire ensemble, il se pouvait très bien qu'elle ne trouvât aucun prétexte pour
Téviter. Dans un tel cas, le retard serait long, peut-être...
Pourvu, seulement, qu'il ne s'agît pas d'une cause plus grave ! Car, enfin, la moindre indisposition d'elle-même ou de l'im des siens suffirait à l'immobiliser chez elle, prisonnière, sans qu'elle eût la facilité de courir au télégraphe. Qui sait si ce n'était point là ce qui la retenait ? Peut-être qu'à celte heure elle souiïrait loin de lui, pensant à lui sans pouvoir l'avertir ; ou peut-être que son cœur se tordait d'angoisse au chevet de Jacques, et que son amour de mère tuait son amour d'amante, et qu'il n'était plus rien pour elle, l'enfant en péril ayant soudain pris toute la place... Ou bien, leurs plans étaient traversés par un de ces obstacles futiles, presque ridicules, impossibles à prévoir, comme il en surgissait sans cesse entre eux : visite de famille ou d'ami, devoir mondain, bref, une de ces mille corvées auxquelles le hasard nous force à sacrifier, en souriant, le meilleur de nous-mêmes...
Cependant, ayant constaté qu'il était à peine dix heures un quart, Martial tenta de sourire de ces folles suggestions. Son esprit inquiet — si vite inquiet dès qu'il s'agissait d'elle — l'entraînait
volontiers ainsi en des hypothèses qui se trouvaient toujours pires que la réalité. Pourquoi chercher si loin la cause d'un léger retard, tout à fait légitime ? Le plus probable, c'est que Geneviève était à Paris, à deux pas de lui, et qu'elle allait arriver d'une minute à l'autre. Un quart d'heure, cela n'est rien : un fiacre dont le cheval est mauvais ou s'abat, un embarras de voitures, une rencontre imprévue, — voilà le quart d'heure expliqué ; il n'y songerait plus en la voyant apparaître. Fermant les yeux, il entendit la voix chère lui dire :
— Pardon... pardon de t' avoir fait attendre...
Puis un baiser dissiperait toutes les angoisses dont il ne resterait rien, rien, absolument rien, pas un nuage pour ombrager leur bonheur, leur pauvre bonheur si intense et si court, une heure de vie entre des régions de mort...
Martial put ainsi tromper un instant son impatience. Mais, à mesure qu'il raisonnait pour se rassurer, le temps passait. Très lentes tout à l'heure, voici que les minutes se mettaient à fuir avec une inconcevable rapidité. Or, cette fuite avait son éloquence: un quart d'heure de retard, cela n'est rien ; une demi-heure, — cela commence à compter. L'explication naturelle et simple se fait plus
rare, on est mieux fondé à se dire : « Sûrement, il y a quelque chose ! » Le champ des hypothèses s'élargit.
Pas un indice pour les guider.
Certainement Geneviève n'avait pas télégraphié d'Etretat : la dépêche serait arrivée. Peut-être avait-elle écrit, la veille, une lettre qui s'était égarée. Gela se voit, ces choses-là, plus souvent qu'on ne pense : on se met Tâme à la torture, on laisse délirer son imagination, on fait le tour des suppositions les plus affreuses ; tout ce qu'il y a, c'est une irrégularité de la poste, un facteur qui s'est trompé de boîte, ou l'enveloppe qui s'est glissée dans un imprimé.
Mais comment savoir ?
Écrire ! Les lettres envoyées à la poste restante de Dieppe n'arrivaient qu'une fois par semaine à leur destinataire. En adresser une à Geneviève, chez elle ? Berthemy, en despote occupé qui pense à ses affaires sans se préoccuper de la liberté d'autrui, prenait souvent tout le courrier, déchirait toutes les enveloppes, et, si sa femme se plaignait, répondait en haussant les épaules :
— Mais vous n'avez pas de secrets !
Télégraphier? Sous quel prétexte, et quoi ? Pour-
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tant, il fallait trouver quelque chose, car maintenant, elle ne viendrait plus ; à moins... à moins, mon Dieu ! qu'elle n'apparût là, tout à coup, un peu confuse de son retard, souriante et les yeux pleins d'amour...
Martial observa la rue, déserte sous le soleil. Parfois, quand il attendait ainsi, derrière son rideau, des modèles passaient, dont la taille ou les allures, rappelant celles de l'aimée, lui donnaient une seconde d'émotion. Mais, en cette saison, les peintres, ses voisins, couraient la campagne ; personne ne se montrait, il ne pouvait pas même espérer l'éclair de joie, aussitôt déçu, d'un: « La voici !... non ce n'est pas elle !... » Il se résigna donc à quitter son poste, réfléchit, la tète dans ses mains, et revint à son idée : écrire. Oui, il fallait écrire, n'importe quoi, des mots indifférents, que tous les yeux pourraient lire, dont elle seule comprendrait le vrai sens. Ainsi, du moins, elle saurait qu'il l'avait attendue, et, s'il y avait un malentendu, le dissiperait. Laborieusement, il griffonna des brouillons, pour s'arrêter enfin à ce lexte :
« Chère Madame,
« Rentré à Paris depuis peu, je me proposais de profiter de l'aimable invitation de M. Berthemy pour aller passer une journée avec vous ; mais un ami commun, rencontré tout à l'heure, et mieux renseigné que moi sur vos projets, me dit que vous avez quitté ou allez quitter Etretat. Cela est-il vrai ? Je serais désolé de renoncer au plaisir de vous voir, et tout prêt, si vous vouliez bien le permettre, à vous joindre où que ce fût, si toutefois vous ne partiez pas pour des voyages trop lointains.
« Je vous prie d'agréer, chère Madame, l'expression de mes sentiments de respectueux dévouement.
« Martial Duguay. »
Il calcula qu'il porterait lui-même ce billet au train du soir ; que Geneviève y pourrait répondre en tout cas, si même quelque indisposition la retenait à la chambre, et que, dès le lendemain soir, le surlendemain au plus tard, il serait renseigne sur elle... si décidément elle ne venait pas. Car elle pouvait venir encore : une fois déjà, pour un
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rendez-vous du matin, il Tavait vainement attendue, et elle était arrivée plus tard, vers deux heures, alors qu'il ne l'attendait plus. Il se coucha sur un divan, la tête enfoncée dans les coussins, malgré la chaleur, en tâchant de promener sa pensée à travers des sujets étrangers. Mais bientôt il était de nouveau debout contre la fenêtre, ouverte au soleil de midi, fouillant des yeux le court espace de la rue, où ne glissait aucune ombre qui pût lui donner un instant d'illusion brève : et il se répétait à demi-voix, avec des gestes de ses mains énervées :
— Mon Dieu ! mon Dieu ! elle ne viendra donc pas!
Cependant il réussit à se distraire un moment : il fit du café noir, dans l'appareil que, d'habitude, après leurs déjeuners froids, Geneviève préparait. Cette besogne absorba son attention. Mais, en vidant sa tasse, il fut repris par le tourbillon des questions insolubles qui tournaient dans sa tête vide : pourquoi cette fausse espérance ? pourquoi cette cruauté de l'avoir arraché à sa solitude par une promesse vaine? pourquoi, pourquoi cette journée aflreuse, longue comme une vie, où tenait plus de douleur que dans une année entière ?... Ah! faibles que
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nous sommes, quand Tamour est en nous! Stupide amour qui, d'un homme puissant, taillé pour la lutte, arme pour la victoire, fait un être débile, voué aux défaites honteuses, torturé dans son âme, emporté aux moindres souffles ! Stupide amour, qui nous exalte en des ivresses pour mieux nous anéantir ensuite ! Ou plutôt non, stupides les lois que nous n'osons braver, stupide la faiblesse qui nous fait plier sous leur oppression notre amour invincible, stupides nos égards pour les conventions oublieuses de sa toute-puissance, — pour tout ce qui n'est pas lui! Oh! comme il le crierait à raiméo, plus tard, avec quelle éloquence, avec quelle conviction ! Il s'agenouillerait à ses pieds, là, devant ce fauteuil vide où parfois elle s'abandonnait; il lui prendrait les deux mains, et, les yeux dans ses yeux, il lui parlerait :
« Oui, c'est vrai, vous avez des devoirs, une famille, un mari, un enfant : jetez tout cela loin de vous, comme un lest fastidieux qui nous alourdit Tàme, — et venez, venez avec moi, n'importe oii, loin des autres, loin de leurs jugements, loin de vos souvenirs! Ne me répondez plus, comme toujours, qu'api^ès cela vous ne pourriez plus vivre ! Si vraiment vous ne pouviez porter la vie, une fois
ces chaînes brisées, si le monde n'était pas assez grand pour cacher vos regrets, si votre cœur ne pouvait oublier ce passé qui le retient, eh bien, soit ! nous aurions la mort. Quand on ne peut plus vivre, on meurt, n'est-ce pas ? C'est si simple ! Moi, je ne peux plus, je suis las, je suis épuisé. Je suis excédé de douleur, de séparation, d'attente, de désespoir. Alors, toi, pourquoi?... pourquoi?... »
Il parlait à haute voix, avec des gestes, en arpentant l'atelier, comme un acteur qui apprend son rôle. De temps en temps, il s'arrôtait : que répondrait-elle? Il ne savait pas, il ne pouvait savoir, car on ne sait pas, on ne sait jamais ce qui se passe derrière le voile des yeux mêmes qui nous ont livré leurs secrets, au fond de l'âme qui s'est donnée et qui nous échappe, dans ces ténèbres de l'être étranger où nos regards se butent, où s'éteint le flambeau pâlissant de l'amour...
Alors, il continuait :
— La mort ne m'effraye pas : pourquoi la craindrais-tu davantage? Elle n'est point l'ennemie. En elle seule, va! nous pourrons réaliser le rêve qui s'agite en nous. N'est-elle pas la sœur de l'amour? Elle l'appelle, elle le complète, elle lui ouvre l'éternité, elle lui explique tout ce qu'il voudrait con-
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naître, tous les mystères, tout Tinfini. Pourquoi la crains-tu? Tu ne sais donc pas comme elle est apaisante et douce? Oh! la mort, au lieu de ces tortures que renouvelle chaque jour la vie ! Et la mort dans Tamour! Viens, partons, je te veux toute, pour un mois, pour huit jours, pour une heure ! Après, ce sera le repos, l'oubli, la paix... Il s'arrêta, et soudain, presque halluciné, crut entendre, entendit Geneviève lui répondre, de sa voix sage :
— Non, non, c'est impossible, tu sais bien que c'est impossible ! Je ne peux pas partir, je ne veux pas mourir, je veux t'aimer seulement. Que demandes-tu de plus? Pourquoi n'es-tu pas heureux ainsi ? Tu sais bien que je t'aime... si fort!...
En même temps, elle l'apaisait d'un baiser sur le front, d'un de ces baisers de sœur ou de mère comme elle en avait quelquefois, quand elle voulait lui faire sentir toute sa tendresse. Elle lui murmurait alors dans les cheveux :
— Voyons, dis que tu es heureux, dis!...
Et, dans le divin oubli de tout ce qui n'était pas l'heure présente, il soupira :
— Oui, oui, je suis heureux!...
Seulement, pour qu'il pût dire ainsi ces choses qui lui gonflaient le cœur, pour qu'elle y répondit de sa voix sage, en lui mettant au front ce baiser de sœur, il fallait qu'elle fût là, près de lui, dans ce fauteuil vide : et elle n'y était pas; il fallait la revoir : et la reverrait-il jamais ? Rien n'était moins sûr : cette absence, sans un mot d'explication, sans un billet, sans une dépêche pour la justifier, — cette absence signifiait peut-être qu'un incident qu'il ignorait, un hasard, un caprice de la destinée avait irrévocablement fermé la barrière élevée entre eux, à jamais, sans qu'il pût désormais la franchir une seule fois. Oui, peut-être qu'il ne re verrait pi us Geneviève, et ne saurait pas pourquoi ; peut-être que les affres de cette journée se prolongeraient pendant des mois, des ans. Quelques-uns prétendent que le temps guérit ces blessures-là : ils mentent, ils n'ont jamais aimé.
Cette soudaine vision d'une séparation sans adieu, plus brutale encore que la mort, qui cependant n'était pas la mort, qui laissait subsister dans un coin du monde, dans la même ville, respirant le même air, l'aimée qu'il ne verrait jamais plus, — cette intolérable vision l'affola : et tout autour, comme une germination d'une plante vénéneuse.
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d'autres idées croissant soudain rassaillirent et l'étouffèrent. Celle-ci surtout, nette et noire : que Geneviève ne l'aimait plus, pour un autre. Oui, oui, quelque invraisemblable que cela lui parût d'abord, unnouvel amour expliquait seul la cruauté de son silence : un de ces amours subits, en coup do foudre, qui bouleversent les vies. A cette heure, où il Tattendait dans un tel paroxysme de désir et de désespoir, — peut-être n'existait-il déjà plus pour elle, aboli comme un grain de poussière devant l'ouragan, effacé comme un souffle sur une lame. Qui sait si Vautre^ — l'inconnu jeté sur son chemin par les hasards de cette villégiature maudite, n'avait pas obtenu peut-être ce qu'il implorait en vain : l'abandon complet, l'oubli du mal, la fuite? Ou peut-être, ce vainqueur n'en réclamait-t-il pas tant : peut-être cueillait-il en passant, d'un geste négligent, la fleur offerte. Car les femmes ne sont que caprices : elles dépendent de leurs nerfs vite excités, souvent malades, qui les ballottent de passion en passion, malfaisantes sans y songer; elles se reprennent comme elles se sont données, selon la suggestion du moment, pour se donner à d'autres qu'elles abandonneront aussi ; elles sont faibles, subites, folles. De vagues sou-
venirs de lectures anciennes, des vers célèbres traversèrent sa mémoire, appuyant ses soupçons de l'autorité de leur rhétorique ; en sorte que ce fut une minute d'égarement où sa raison chancela ; de basses injures lui souillèrent les lèvres ; il eut des cris d'horreur et de malédiction. Puis, brusquement, sans autre cause qu'une réaction intérieure qui s'accomplit en dehors de sa volonté, il s'adoucit, il s'attendrit, il joignit les mains dans un geste de prière ou d'adoration : les autres peuvent être telles, perverses, féroces, capricieuses ; Geneviève, non! Les larmes aux yeux, il se remémora, pour reprendre confiance, ce qu'il savait de son âme, de sa douceur, de sa bonté, son dévouement tranquille et complet, sa tendresse ; et, comme pour chasser le souvenir des lectures mauvaises, voici qu'un autre souvenir s'estompa dans sa mémoire, oii il se précisa peu à peu, diversion apaisante à son angoisse exaspérée :
Il était jeune, il avait vingt-cinq ans; dans un cercle d'hommes plus âgés dont il revoyait distinctement les traits blasés, on médisait des femmes, — quand un grand vieillard, qui jusqu'alors écoutait sans rien dire, interrompit un des plus cyniques :
— VousavezbeaucoupsouflFeii par elles. Monsieur?
188 DERNIER REFDGE
Comme Tautre riait et déclarait les mépriser trop pour se tourmenter de leurs grimaces ou leur demander plus que le plaisir qu'elles détiennent, il continua d'une voix grave, que rendait vibrante un léger tremblement d'indignation contenue :
— Moi, Monsieur, qui suis votre aîné de plusieurs années, je n'ai jamais connu que des femmes qui valaient infiniment mieux que moi. J'en ai aimé trois. C'est deux de trop : car on ne devrait aimer qu'une fois ; mais la vie n'accorde ce bonheur qu'à quelques privilégiés, d'âme très forte. Eh bien! celles que j'ai aimées, je ne les ai vues que bonnes, douces, loyales, généreuses et tendres. Au contraire,j'ai été méchant, brutal, cruel, égoïste. Cependant je ne crois pas valoir moins que la moyenne des hommes, et en admettant qu'elles fussent, elles, bien au-dessus des autres femmes, la distance entre ce qu'elles furent pour moi et ce que je fus pour elles me paraît si grande encore, que je m'en trouve à jamais humilié. Aussi, je m'acquitte comme je peux de ma dette de reconnaissance, en défendant leur sexe contre ceux qui le méconnaissent...
... Oui, le vieillard avait ainsi parlé, dans un milieu de sceptiques qui, après boire, lâchaient
Ik..
la bride à leurs mauvais instincts de mâles despotes et pervers; aucun d'eux ne releva ses paroles, car il avait raison, ce sage au sourire un peu triste : il connaissait, sans doute, toutes les souffrances de l'amour, celles de Tabsence, celles de Tattente, le déchirement de Tadieu, le désespoir de la séparation, mais il les avait traversées sans souiller son âme qui planait au-dessus de Finjustice et du naépris.
... Ayant réussi à fixer un moment, sur ce souvenir, sa pensée éperdue, Martial se sentit plus calme. L'après-midi finissait. Il promena sur l'atelier son regard qui n'espérait plus, et sortit lentement. Il ne réfléchissait plus, il se désespérait sans violences. Presque résigné, il se disait seulement :
— C'est bien ! Il faut attendre !
Attendre!...
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