‹ Dernier refugeChapitre 7 sur 13 · ANGOISSE · texte numérisé non relu

ANGOISSE

Le billet de Martial demeura sans réponse.

Les raisons ne nous manquent jamais pour entretenir l'attente. Comme si un apaisement succédait à sa crise aiguë, et de toute son énergie comprimant son imagination, Martial réussit, pendant deux jours, à se persuader que quelque cause futile arrêtait Geneviève : indisposition passagère qui Tempôchait de sortir, ou présence de fâcheux dont elle ne réussissait pas à se délivrer pour porter sa lettre à la poste. Cette interprétation le rassurait presque, sans lui déplaire. Il ne manquait point d'ailleurs de profiler de l'incident pour revenir h son idée de prédilection. Il s'écoutait, Geneviève enfin retrouvée, lui répétant :

— Tu vois bien que nous ne pouvons plus vivre ainsi ! Tu vois bien qu'il nous faut être ensemble, toujours !

Et il se flattait qu'au lieu de se heurter au même refus, — un simple mouvement de la tête et des yeux qui le repoussait avec une obstination tranquille, — il trouverait enfin un accueil plus favorable. Est-ce que ses angoisses ne lui créaient pas des droits souverains ? Est-ce qu'après une pareille épreuve, elle pourrait refuser plus longtemps de le suivre ? Sûrement, elle comprendrait qu'il n'y a pas de conciliation possible entre l'amour et tout le reste de la vie, que le moment vient où il faut choisir, et son choix ne serait pas douteux. En sorte que ces heures cruelles dénoueraient, selon ses vœux, leur situation douloureuse.

Deux jours, il se berça de ces rêves ; puis, tout à coup, il en comprit l'invraisemblance et pressentit la vérité, avec une force d'évidence qui ne lui laissa plus la faculté d'entretenir nulle illusion : par cela seul qu'il se prolongeait, le silence de Geneviève ne s'expliquait plus, décidément, que par une cause très importante. Or, cette cause, impossible de la connaître ou de la deviner. Condamné à Tabsolue incertitude, il supposait tout, sans qu'aucune de ses hypothèses, pas plus les pires que les plus favorables, s'imposât à sa raison. Parfois il se disait : « S'il y avait quelque chose de

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grave^ elle eût trouvé moyen de me prévenir. » Puis, il se demandait aussitôt : « C'est précisément parce que ce qu'il y a est très grave, qu'elle n'a pu m'en aviser. » Il en revenait à l'insoluble : « Qu'est-ce que ce/a peut être? » Après avoir sondé les régions infinies qui s'étendent entre la mort et l'oubli, il concluait: « Est-ce qu'on peut savoir? C'est toujours autre chose que ce qu'on a cru... » En une autre saison, il aurait obtenu par des tiers des renseignements. Mais l'été avait dispersé leurs amis communs : il ne connaissait plus personne dans ce Paris vide, brûlé par l'août le plus intolérable. Pourtant, en dénombrant ses relations, il entrevit une lueur d'espoir : peut-être M'^^Lancelot, qui ne prolongeait jamais longtemps son séjour aux bains de mer, était-elle rentrée dans sa propriété de Garches, qu'elle affectionnait, et peut-être savait-elle quelque chose. Il la trouva, en effet, sous ses vieux arbres, heureuse de sa visite inattendue, avec une pointe d'étonnement qu'elle dissimula. 11 raconta son voyage d'Allemagne, expliqua son retour, observvj par un œil discret, dont la bienveillance perspicace lui causait un vague malaise. Puis, sans affectation, il interrogea la vieille dame sur quelques personnes qu'en

temps ordinaire elle voyait souvent. Enfin, le nom de M""* Berthemy tomba de ses lèvres, dont il eut peine à réprimer le tremblement.

— Elle est à Étretat, répondit simplement M""" Lancelot. Son mari y possède une belle propriété. Ils y vont chaque année.

Il balbutia :

— Oui, je sais...

— Je Ty ai vue, il y a trois semaines, continua M™* Lancelot. Elle était charmante. Un peu triste, comme toujours ; un peu trop sérieuse pour sa jeunesse, mais charmante. Nous avons causé fort amicalement. Je crois même qu'il a été question de vous. Depuis, je ne sais rien d'elle.

Il y eut un silence ; Martial avait détourné les yeux. Avec effort, il s'informa encore d'autres gens dont les noms traversèrent son esprit; et. M"' Berthemy se trouvant ainsi écartée, sa vieille amie, qui pressentait une part de son secret, répondit :

— Non, je ne sais rien d'eux non plus. Je ne sais rien de personne. Que voulez-vous ? L'été est une saison où tout s'arrête : le monde, les affaires, l'amitié... et même l'amour. Il faut se résigner à la solitude. C'est pénible, quelquefois. Mais on fait œuvre de patience : cela n'est point mauy?is.

On s'éprouve les uus les autres. Et puis, la séparation, qui semblait ne devoir jamais finir, finit pourtant. On se retrouve. Le cours des choses reprend comme toujours. L'hiver revient. Ah ! la succession des saisons est bien assez rapide !

Son regard affectueux s'était nuancé d'une bienveillante ironie, d'un peu de malice sympathique : sans doute, elle compatissait à la secrète souffrance qui se voilait devant elle ; mais, de la hauteur d'où elle la regardait, ce n'était qu'un de ces orages dont elle parlait quelquefois, qui semblent dévaster l'âme, puis qui s'apaisent et dont on sourit soi-même, plus tard, comme en ont souri les étrangers qui en ont écouté de loin les sourds grondements. Un instant, Martial eut la tentation violente de verser sa douleur dans ce cœur sympathique : elle aurait pu l'aider, devenir sa complice, s'informer pour lui, savoir, le rassurer. Peut-être que la vieille dame, dont le regard clairvoyant ne le quittait pas, devina ce soudain besoin de confidence, car elle reprit, comme pour faciliter les voies:

— On dirait que vous vous ennuyez un ])eu ?

Il sourit amèrement.

— Oui, un peu, répondit-il.

— Il faut prendre courage, dit-elle.

En hésitant, elle ajouta:

— Puis-je quelque chose pour vous?

Réprimant les paroles qui montaient à ses lèvres,

il ne répondit qu'en secouant négativement la tête. Plus insinuante, elle continua:

— Vous savez que j'ai vu tant de choses ! Il y en a peu que je ne saurais comprendre. Je suis une confidente excellente.

Il répéta son geste de refus. Elle attendit encore et conclut :

— Vous avez peut-être raison. Il y a des choses qu'on est forcé de garder pour soi seul.

Cette discrète intelligence, cette compassion qui s'offrait et le frôlait avec une douceur si tendre, caria voix, le regard, l'attitude avaient donné tout leur sens aux paroles, furent pour Duguay un léger soulagement. Mais, dans le train qui le ramena, il cherchait déjà un moyen plus efficace de se renseigner. Le lendemain matin, étonné de n'avoir pas eu plus tôt cette idée simple, il se rendait aux bureaux de la Banque Mobilière Francoétrangère^ pour demander Berthemy. Un valet distingué, en livrée bleu barbeau à galons d'or, à boutons jaunes, se contenta de lui répondre:

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— M. Berthemy n'est pas là.

Il insista.

— Absent?

— Oui, Monsieur.

— Est-ce qu'il ne doit pas rentrer bientôt?

— M. Berthemy ne reviendra pas avant le mois de septembre.

Inutile d'interroger davantage ce solennel automate. Martial faillit demander LevoUe. L'insurmontable antipathie que lui inspirait le gros homme l'en empêcha, plus encore sa crainte constante d'être deviné par lui, la quasi-certitude qu'en son état d'esprit il se trahirait. Mais, comme il allait partir, LevoUe ouvrait la porte en verre dépoli qui séparait la « caisse » du vestibule et, lui tendait la main.

— Tiens ! M. Duguay ! Qu'est-ce donc qui vous amène? Montez dans mon bureau, voulez-vous?

Force fut de le suivre, par l'escalier qu'il gravissait en soufflant à chaque marche, et de s'installer en face de lui, dans un fauteuil, en pleine lumière.

— Eh bien ! monsieur Duguay ?...

Ainsi pris au dépourvu, Martial répondit :

— Mon Dieu ! cher Monsieur, j'ai besoin de parler à M. Berthemy, et...

— Vous savez bien qu'il est à Etretat, interrompit Levolle. Ne vous Tai-je pas dit l'autre jour?

— Oui, c'est vrai. Seulement, je pensais que peut-être, en passage...

— Non, non, le mois d'août, c'est son mois de vacances. Il les prend complètes. Il ne donne pas signe de vie. On ne peut rien obtenir de lui. M. Berthemy est un homme méthodique: quand il se repose, il se repose bien ; quand il s'amuse, il s'amuse beaucoup.

Machinalement, Martial interrogea:

— Croyez-vous qu'il s'amuse vraiment, là-bas? Levolle leva ses deux bras, et les laissa retomber

sur son bureau.

— Si je le crois ! Puisqu'il est à Etretat pour cela! Vous représentez-vous mon cher associé partant pour s'amuser et ne s'amusant pas ? Ce serait contraire à tous ses principes! Quand je l'ai vu, il y a quelques jours, il m'a raconté ses projets. Effrayants ! Des visites, de la pêche, de la chasse dès l'ouverture, et, en attendant, une course en yacht de plusieurs jours, jusque sur les côtes de la Hollande.

Ce fut un trait de lumière : Berthemy avait em-

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mené sa femme, d'autorité, sans qu'elle eût le temps d'écrire ; maintenant elle naviguait avec lui, en gaie compagnie, le cœur tourmenté des angoisses de l'ami absent. Martial se laissa si bien entraîner à saisir, puis à développer cette conjecture, qu'il ne s'aperçut point que Levôlle, ayant cessé de parler, l'observait, et que même il ne l'entendit pas demander, après un silence :

— C'est sans doute pour notre affaire, que vous désiriez voir Berthemy?

Nulle réponse ne venant, le gros homme étonné répéta :

— N'est-ce pas, monsieur Duguay? C'est de notre affaire que vous vouliez entretenir mon associé ?

Martial tressaillit et revint à lui.

— Oui, oui, fit-il avec effort, c'est do noire affaire.

LevoUe prit son air le plus familier.

— Eh bien, je suis là, moi ! Vous savez que je suis au courant de tout.

. Martial était à mille lieues de son scopophore^ hors d'état de dire n'importe quoi sur la matière. Il battit en retraite.

— Oh ! cher Monsieur, il n'y a rien d'urgent !

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Nous en parlerons mieux encore dans quelques jours, au retour de M. Berthemy, tous les trois. Un peu piqué, Levolle répliqua :

— Comme il vous plaira, cher Monsieur. Mais vous savez, Berthemy et moi, c'est tout un.

— Je le sais. Aussi, nous discuterons ensemble. Et, poussant à Taveugle devant lui, pour bien

persuader à l'autre qu'il ne pensait qu'à l'affaire, il ajouta étourdiment :

— Car mon projet a fait un nouveau pas. Je crois que nous allons enfin aboutir!

Rasséréné par la perspective qu'ouvraient de telles paroles, Levolle se frotta les mains.

— Bon, bon, dit-il, c'est parfait! Nos capitaux vous attendent, cher Monsieur ! Nous avons en vous une confiance absolue. Nous sommes prêts à tout ce que vous voudrez.

Comme Martial se levait, il ajouta, debout aussi sur ses courtes jambes, en roulant béatement ses yeux dans sa grosse face rougeaude :

— La belle chose que le génie !

... Cette idée de la course en yacht, dont il s'était un instant réconforté, Martial ne tarda pas à l'abandonner. A la réflexion, en effet, elle ne tenait point :

quelque surprise qu'elle eût pu être par la décision de son mari, Geneviève, avant le départ, aurait trouvé le moyen d'écrire un mot, le prétexte d'une sortie pour jeter sa lettre à la poste. Plus réellement rassurant, peut-être, semblait le fait que Levolle n'avait entendu parler ni d'accident, ni de maladie. A tout hasard, le mieux était de tenter une nouvelle démarche, d'écrire encore une fois. Et Martial, en s'ingéniant à trouver un motif de correspondance, rédigea ce billet :

« Madame,

« Ayant besoin de voir M. Berthemy, j'ai passé aujourd'hui à ses bureaux où l'on n'a pu me renseigner sur lui. Comme je sais qu'il re jte rarement si longtemps sans s'occuper de ses affaires, j'ai pensé qu'une indisposition pouvait être la cause de son silence. Désireux d'avoir des nouvelles, je prends la liberté de m'adresser à vous. Si M. Berthemy est en état de causer d'affaires, vous voudrez bien lui communiquer ces lignes. Il y répondra lui-même et me dira quel jour je pourrai le rencontrer à Etretat. Si, comme je le crains, il est souffrant, vous aurez peut-être l'extrême obligeance de me répondre deux mots... »

Mille questions à demi voilées se pressaient sous sa plume. Il les repoussa, se contenta de terminer par les compliments d'usage. Du reste, la lettre à peine partie, il vit bien que sa ruse était enfafntine : si Geneviève la recevait, elle la comprendrait sans peine ; mais si, pour une raison quelconque, le pli tombait entre les mains de Berthemy, il ne manquerait pas non plus de comprendre. Alors, ce sérail Téclat...

(( La délivrance ! se dit-il, Ah! tant mieux!... »

Puis, deux interminables journées passèrent encore, à guetter les courriers, à déchirer avec désespoir des enveloppes insignifiantes et des bandes de journaux, à se laisser ballotter par des pressentiments contradictoires ou distraire par des joies superstitieuses : « Si personne ne sonne à ma porte avant midi, j'aurai une lettre ce soir; » ou bien : « Si je lencontre un enterrement sur le boulevard, c'est qu'elle est malade et ne peut écrire. » Personne ne sonnait à sa porte, il ne rencontrait aucun enterrement, et la lettre n'arrivait pas. Brusquement, en passant devant un bureau de poste, il prit un parti, celui d'adresser un télégramme à Berthemy lui-même :

« J'ai besoin de causer avec vous sans retard de

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notre projet. Êtes-vôus à Elretat? Pouvez-vous m'y recevoir, et quel jour?

Il se disait :

« Je saurai bien justifier ma démarche. Je lui exposerai mes derniers résultats. Je lui dirai que la question d'affaires me préoccupe, je lui demanderai le traité dont il m'a souvent parlé, je signerai tout ce qu'il voudra. »

Après quelques heures, il reçut ceci :

« Ma femme est gravement malade. Je vous prie d'attendre quelques jours. »

C'était donc cela!...

Aussi bien, ne le savait-il pas ? Est-ce que, depuis des jours, une voix intérieure ne le lui criait pas sans cesse? et, s'il l'avait étouffée, cette voix, n'était-ce pas pour cette seule raison que la certitude lui semblait trop affreuse ? Pourtant, elle était là, maintenant, dans toute son horreur redoutée, positive,. accablante; elle remplissait le petit papier bleu qu'il tordait dans sa main, qu'il mit en pièces, qu'il anéantit, et dont la ligne unique l'hypnotisait toujours comme un arrêt sans appel tracé en lettres de feu. C'était donc cela ! Elle souffrait, et il ne savait rien d'elle ; de toutes les dernières forces de son cœur^ elle l'appelait, elle Tin-

voquait sans qu'il pût répondre ; et c'était l'autre, — l'étranger, le maître, l'ennemi, — qui restait à son chevet. Elle agonisait peut-être. Elle allait donc mourir sans qu'il fût auprès d'elle. Ah! n'était-ce pas là justement la crainte constante qui, parfois, dans leurs plus belles heures, passait sur eux en glaçant leurs étreintes, celle de cette séparation d'une cruauté monstrueuse, de ce grand départ de l'un d'eux qui s'en irait là-bas, dans le mystère, tout seul, sans emporter au fond des yeux, pour dernière image, celle de l'être aimé penché sur le lit d'agonie, prenant la main froide, mettant dans un regard de tendresse et de désespoir le serment de l'amour éternel plus fort que la mort? Cependant, que pouvait-il faire? Partir? Hélas ! se buter contre une porte fermée ! Car, maintenant plus que jamais, l'infranchissable muraille dressée entre eux les repoussait, impuissants, meurtris, vaincus. A cette heure tragique, la loi violée reprenait ses droits : la femme dans sa force, dans sa beauté, souriante et libre, l'amant avait pu l'avoir ; mais la pauvre créature épuisée, qu'il plaignait de toute son âme et qu'il adorait davantage, ne lui appartenait plus ! L'autre prenait sa revanche : à celui-là, il avait pu voler

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l'amour et le bonheur. Hélas ! il ne pouvait plus rien lui prendre ! Ce serait cet homme qui recevrait le dernier regard de la mourante et son dernier adieu. Il aurait son agonie, il aurait son cadavre, il aurait sa tombe: tandis que le rival, écarté d'un geste souverain, dévorerait de loin son inutile désespoir.

Oh ! des nouvelles, du moins, des nouvelles ! Connaître le nom de sa maladie, savoir qu'on espérait encore, que la fièvre tombait, qu'un léger mieux se dessinait, ou qu'au contraire il ne s'agissait plus que d'une question d'heures, ou que c'était fini ! Des nouvelles ! qui donc en avait ? Levolle, peut-être. Il fallait donc le revoir sous le plus insignifiant prétexte ou, mieux, le rencontrer par hasard, devant sa demeure, autour de ses bureaux. Martial s'en alla rôder aux abords de l'hôtel de la Banque Mobilière . Mais, fatigué bientôt de faire, en guettant, les cent pas, il entra et demanda Levolle, sans s'être préparé à justifier sa visite. Les deux hommes échangèrent la poignée de main qu'on se donne et les paroles qu'on se dit ; puis, Levolle, heureusement fort occupé ce jour-là, posa la question :

— Eh bien, cher Monsieur, qu'est-ce qui vous amène?

Martial, embarrassé, répondit :

— Mon Dieu! rien... rien de particulier... Je passais... je suis entré pour vous serrer la main...

— Tout à fait aimable... A propos, vous ne savez pas?

Il devina qu'on allait parler d'elle :

— Quoi donc?

— M""^ Berthemy est très malade.

Quoique Martial attendît ces paroles qui ne lui apprenaient rien, elles le frappèrent en plein cœur. Il se sentit pâlir et balbutia :

— Qu'est-ce que vous me dites là?

— Très, très malade, accentua LevoUe avec importance... Une pérityphlite.... Vous savez ce que c'est?.,. Une inflammation d'un maudit petit appendice que nous avons dans Tintestin... ici, — il appuya son doigt sur son ventre énorme, — et qui ne sert absolument à rien qu'à nous attirer des désagréments... On a dû l'opérer, ouvrir, couper, tailler,., brrr!... Deux chirurgiens en permanence. L'opération a bien réussi, à ce qu'il paraît... Ça réussit toujours bien, les opérations Seulement, il y a les suites. Aux dernières nouvelles, on avait peu d'espoir.

A mesure que le gros homme parlait, de sa voix

molle et grasse, Martial se représentait aussitôt ces horribles détails.

— Ah! s'écria-t-il, c'est affreux!

LevoUe approuva :

— Oui, c'est fort triste. Une femme charmante, et si jeune ! Je vous ai toujours dit que le monde est mal arrangé. Ainsi, cet appendice qui est la cause du mal...

Martial, sans l'écouter, se leva. L'idée de cacher ses vrais sentiments flottait encore dans son désespoir. Raidissant sa volonté pour paraître froid, il prit le ton hypocrite de l'égoïste qui, dans un grand malheur, ne ressent que la contrariété qui en résulte pour lui.

— Et moi qui comptais voir les Berthemy, dit-il.

LevoUe qui, préoccupé par des soucis d'un autre ordre et pressé de le voir partir, ne s'attardait pas à l'observer, fit seulement:

— Ah ! vous vous êtes donc décidé.

— Oui, je pars demain... Je me croyais rentré tout à fait. Mais cette chaleur est intolérable, décidément... Et j'ai choisi Etretat, parce que... parce qu'il y a plusieurs personnes de ma connaissance, outre les Berthemy... M°* Waters, entre autres...

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Vous la connaissez, n'est-ce pas ?... Mais après ce que vous me dites...

— Vous aimeriez autant aller ailleurs?

— Non, non, je ne dis pas cela... Seulement... tout le monde sera triste...

— Bah ! fit LevoUe, les uns sont malades, les autres meurent : la grosse affaire, c'est d'ôtre parmi ceux qui se portent bien, et qui s'amusent. Dites à Berthemy de me tenir au courant, cher Monsieur, et bon voyage !

Martial venait ainsi de prendre une décision,. sans en calculer les effets. Aussi bien, cette décision s^imposait. La force lui manquait d'attendre davantage; Tangoisse triomphait des précautions habituelles. Là-bas, il serait moins éloigné d'elle; il pourrait s'informer à l'hôtel, à la pharmacie, auprès des indifférents qu'il rencontrerait sur la plage; il irait sonner à sa porte, il interrogerait les domestiques, ou Berthemy lui-même. Pourquoi non? Les plus indifférents feignent de s'intéresser à ceux qui vont mourir : c'est un droit, moins que cela, une politesse : qui donc s'étonnerait qu'il l'exerçât aussi ?

« D'ailleurs, qu'importe, à présent? conclut-il. Je ne crains rien, que de la perdre. »

Dans le train qui l'emportait, sa pensée, à force

de tourner dans le cercle unique que barraient des visions de vertige, entrevit des lueurs d'espoir. Alors, il raisonna:

« Il faut pourtant que je garde quelque tenue. Elle le voudrait. Guérie, elle me mépriserait d'avoir, par lâcheté, livré notre secret, qui est à elle avant d'être à moi !... »

Et il chercha par quels prétextes il expliquerait sa présence à Etretat sans contredire le télégramme envoyé à Berthemy, par quelles ruses il s'informerait de Geneviève sans attirer Tattention de personne, ni rien trahir de son angoisse. Il en trouva d'habiles, qu'il oublia tout à coup quand il vit apparaître la mer: elle rutilait au soleil, elle frétillait sous les caresses d'un vent léger, follement gaie ce jour-là, semée au loin de voiles blanches, qui semblaient ses jouets gracieux : et c'était sur la beauté sereine de ce paysage que peut-être la Mort planait...

Il ne s'arrêta pas à son hôtel. Au dernier moment, il venait d'adopter le plus simple des plans qu'il avait si longtemps discutés avec lui-même : il se rendrait à Marine Villa^ demanderait à un domestique des nouvelles de Madame, et laisserait sa carte pour Monsieur, comme si sa démarche

était ce qu'elle semblait être: un simple acte de politesse ou d'affectueux intérêt. Mais, comme il sortait et suivait la plage, à cette heure peu fréquentée, il aperçut, à vingt pas devant lui, Berthemy. Le banquier, en completde flanelle blanche, s'en allait à petits pas, en homme qui flâne ou prend le frais.

(( Elle n'est pas morte ! » s'écria Martial dans son cœur.

En même temps, il remarqua Tair las et préoccupé de Berthemy qui marchait la tête basse, les mains derrière le. dos, et faillit le croiser sans le voir; en sorte que ce fut avec un frisson de crainte qu'il Taborda, et avec un bonjour qui s'arrêta dans sa gorge.

— Tiens, c'est vous ! dit Berthemy, vous êtes donc ici?

Pris au dépourvu à cette invite d'expliquer sa présence, Martial répondit dans les mêmes termes qu'à LevoUe :

— Oui... pour quelques jours... Paris est intolérable par cette chaleur... Je m'y croyais rentré définitivement. Mais impossible. On y meurt!...

Il ajouta aussitôt :

— Et M"^ Berthemy ?

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— Je VOUS remercie, elle est mieux... Hors de danger, depuis hier...

Et Berthemy donna des détails, avec l'abondance d'un homme hanté par un long souci, qui s'en soulage en parlant. Il s'agissait bien d'une pérityphlite, combattue d'abord par les petits moyens, qui, soudain, s'était aggravée, en sorte que les médecins avaient jugé l'opération indispensable. Il donna tous les détails: le chloroforme, la durée, les antiseptiques, les explications des chirurgiens; il conclut, avec un geste violent, qui détonnait avec sa froideur si correcte et compassée :

— Oh! nous avons passé par des jours cruels, je vous en réponds! Car, voyez- vous, la maladie et la mort, ce sont des choses abominables !

Y avait-il dans ces paroles l'émotion vraie d'une affection menacée, ou l'égoïsme inconscient de l'homme dérangé dans ses habitudes? Martial ne se le demanda pas. Il songeait au cher visage convulsé par la souffrance, aux beaux yeux éteints par l'anestbésie, au pauvre corps adoré que labouraient les instruments d'acier; il sentait, malgré lui, son visage se crisper, monter à sa gorge des sanglots qu'un appel impérieux à son énergie parvint à peine ^ réprimer. A l'horreur de cette scène évoquée

avec une intensité qui la lui rendait vivante et présente, s'ajoutait encore ce désespoir que, pendant qu'on la torturait ainsi, il n'était pas auprès d'elle, lui, dont elle était Tâme et la chair; et il laissa échapper, en râlant presque, cette interrogation :

— Assistiez-vous?...

— Moi? Non. J'attendais.

Berthemy, le regardant, remarqua enfin ses traits décomposés, son égarement :

— Comme vous êtes impressionnable! fit-il.

Et, l'esprit traversé soudain par un soupçon

encore vague, il revint à la question qu'au début il lançait sans y attacher d'importance.

— ... Mais ne vous avais-je pas télégraphié d'attendre quelques jours?

Parant d'instinct au danger, Duguay répondit aussitôt, en se répétant :

— Oh ! j(» ne suis pas venu pour causer d'affaires!... Il y a trois jours, je no songeais pas à quitter Paris... Mais il y fait vraiment trop chaud... Et puis, je suis fatigué, presque souffrant... Je suis ici comme je serais ailleurs, sans motifs précis, parce qu'on m'avait dit la plage agréable et tranquille.

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— Du reste, reprit le banquier, à présent que je suis rassuré, je suis à vos ordres.

— Non, non, je vous en prie, nous avons le temps.

— Cependant, je vous croyais pressé, et votre télégramme...

— C'est vrai, je comptais sans cette fatigue qui m'a pris. Mais vraiment, j'ai besoin de repos. Je me suis trop fatigué dans mes dernières recherches... qui exigeaient toute mon attention... Et vous-même, après cette terrible secousse...

Berthemy l'interrompit :

— Moi, vous savez, je suis toujours prêt à tout ! Ainsi, quand vous voudrez.

Les deux hommes se quittèrent avec une poignée de mains: Martial, un peu rassuré, torturé pourtant par ce qu'il venait d'apprendre, hanté par des visions de souffrances et de sang, apercevant à peine le nouveau péril ; Berthemy, soupçonneux, sa clairvoyance éveillée.

Il n'était ni un passionné ni un jaloux : aussi son sentiment ressemblait-il plus à de Tétonnement qu'à de la colère. D'ailleurs, en réfléchissant, il le repoussait. Il tenait sa femme pour une personne parfaitement sage, trop raisonnable, correcte

et très froide, incapable de manquer à la règle des affections prévues. Une heure auparavant, il n'eût jamais admis qu'aucun danger pût menacer son nionage, qui marchait selon ses souhaits : car, s'il usait à l'occasion de la liberté que lui laissait rindilTérence de Geneviève, il n'aurait point supposé qu'elle songeât à chercher ailleurs Tamour qu'il ne lui avait jamais donné. L'amour, du reste, n'existait guère, dans son vocabulaire. Selon la conception de la vie qui flottait à demi inconsciente dans son esprit, les hommes, êtres actifs, ont le plaisir pour compenser leurs fatigues, leurs luttes, la tension de leur volonté ; les femipes, êtres passifs, peuvent remplir toute leur existence avec les préoccupations domestiques et les joies maternelles. Sans doute, dans son monde, il avait vu bien des orages et des naufrages ; mais il s'en croyait garanti par le caractère de Geneviève, qu'il savait honnête de tempérament, peu romanesque, et dont la loyauté lui inspirait une confiance absolue.

Poursuivi par cette préoccupation nouvelle et pénible, il entra dans la chambre de sa femme. Etendue dans l'immobilité de rigueur, elle avait auprès d'elle, assis sur son lit, le petit Jacques,

qu'une bonne venait d'apporter, et qui regardait avec des yeux vaguement effrayés sa mère amaigrie, si pâle, dont la main faible osait à peine se soulever pour caresser ses cheveux. Geneviève sourit à son mari, avec cet infini besoin de sympathie qu'ont les convalescents. Ce bon sourire amical, confiant, le rassura. Il lui prit la main, en s'informant d'elle.

— Je vais mieux, répondit-elle, beaucoup mieux. Il regarda Tenfant, qui restait immobile, retenant son souffle, et demanda :

— On vous a donc permis de voir Jacques?

Elle supplia :

— Oh ! rien qu'un tout petit moment...

C'était un tableau touchant et tendre, le retour

de la vie, la reprise de l'affection. Comment croire qu'il cachait un mensonge ? « A nous trois, songeait Berthemy, nous formons un tout solide, indivisible, nous sommes une unité que la mort seule a failli dissoudre. » Jamais, avant le péril d'où ils sortaient à peine, il n'avait senti avec une telle intensité la force du lien conjugal. Et voici qu'un autre danger le menaçait ; car la question qu'il se posait depuis un moment traversa de nouveau sa pensée : « Pourquoi donc est-ce que Duguay est ici? »

Il s'assit à côté du lit, et dit lentement :

— J'ai rencontré un de nos amis, qui m'a demandé de vos nouvelles.

De sa voix un peu lasse, en laissant toujours errer sa main dans les cheveux bouclés de Jacques, elle demanda :

— Ah !... qui donc?

— Duguay.

Il la regardait. Il vit une rougeur soudaine colorer le visage pâle, il vit que les doigts effilés s'arrêtaient dans la chevelure de l'enfant, il vit que le souffle encore faible haletait dans la gorge. Puis, les yeux détournés, Geneviève murmura :

— M. Duguay est donc ici?

— Oui, il est ici... Il est ici...

Et Berthemy quitta la chambre, où il étouffait.

Ces vagues indices : des regards surpris, des émotions devinées, qui depuis une heure provoquaient et appuyaient ses. soupçons, ne pouvaient suffire à un esprit comme le sien, rigoureux, méthodique et sec ; d'autre part, l'état de doute où il demeurait lui semblait plus intolérable qu'aucune certitude : il voulait des preuves positives. Gomme il en cherchait, il se rappela que le courrier de sa femme, depuis qu'elle souffrait, s'accumulait sur

un plateau de sa table de travail : c'étaient, pensait-il, des factures, ou quelques-unes de ces lettres qu'on s'écrit entre amies pendant les vacances, et jamais il n'avait songé que leurs enveloppes pussent cacher aucun mystère. Pourtant, à peine convalescente, Geneviève avait réclamé, à plusieurs reprises, « ses lettres », avec une singulière insistance, et ses yeux s'éteignaient, tandis que sa tête retombait lasse et déçue sur l'oreiller, quand on les lui refusait en alléguant sa faiblesse. Berthemy pensa que ses lettres parleraient. Il se mit à examiner une à une les enveloppes sur deux desquelles il reconnut la haute écriture de Duguay, irrégulière, tourmentée, qui s'imprimait dans la mémoire comme une inoubliable figure. N'étant point de ceux qu'arrêtent, en un cas grave, des scrupules de délicatesse, il les ouvrit sans hésiter et les parcourut. Certes, ce n'étaient point des lettres de passion : elles n'établissaient pas les preuves cherchées; mais la gêne du ton, surtout l'invraisemblance du prétexte qui les justifiait, aggravèrent sa perplexité : pourquoi, s'il voulait le voir, Duguay s'adressait-il à sa femme? Rapprochés du télégramme qu'il avait lui-même reçu, ces deux insignifiants billets prenaient leur vrai sens : il entre-

vit que c'étaient des cris d'angoisse, il devina presque — un autre, moins ignorant des choses du cœur, eût deviné tout à fait — Tanxiété, la douleur, Feffroi, qui s'y cachaient sous la banalité des mots : « En tout cas, se dit-il, pour résumer posément son impression, ces lettres révèlententre eux l'existence d'un lien trop intime, qui ne devrait pas être. » Et il les mit dans son portefeuille. Puis, ramassant les autres enveloppes, il alla, pour suivre son enquête, les jeter sur le lit de Geneviève.

— Tout cela ! s'écria-t-elle en devenant rose de plaisir ou d'émotion.

Sans ouvrir aucune enveloppe, elle lisait les adresses l'une après l'autre. Et Berthemy voyait, à mesure que le triage avançait, un nuage d'inquiétude s'étendre sur son front, une tristesse inquiète voiler ses yeux. A la fin, elle repoussa tout, d'un geste las, en tournant la tête contre le mur.

— Vous ne les lisez pas?

— Non, pas maintenant. Je me sens fatiguée.

Sa voix tremblait.

— Geneviève ! appela-t-il en se rapprochant.

Elle ne le regarda pas.

— Laissez-moi, je vous en prie ! fit-elle.

Ah ! pourquoi était-elle malade, à cette heure,

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— si faible même que le seul effort de remuer ces légers papiers pouvait réellement Tépuiser, et que, pour Tinterroger, pour savoir, il fallait attendre encore!...

Pendant les jours qui suivirent, Berlhemy ne put sortir sans rencontrer Duguay, que son âme en peine poussait à errer sur la plage, traînant le désœuvrement de ses journées vides, et, quoique à peu près rassuré, ne se résignant pas à repartir sans avoir aperçu Geneviève. Les deux hommes se serraient la main et causaient un moment, en indifférents, chacun s'efforçant de cacher à Tautre le drame latent de son cœur, celui-ci affectant l'insouciance, celui-là Taménité, pesant tous deux leurs paroles, surveillant leurs regards et leurs gestes. Avec une pointe d'ironie, Berthemy demandait :

— Eh bien! vous vous reposez, monsieur Duguay?

— Mais oui, répondait Martial, Tair de la mer me fait beaucoup de bien.

— Notre plage vous plaît?

— Extrêmement!

Puis, à son tour, il interrogeait, avec un grand effort pour prendre le ton juste :

— EtM"^'Berlhemy?

— Elle va de mieux en mieux, je vous remercie. Bertheray mourait d'envie de le tourmenter en

lui donnant de fausses nouvelles. Mais. Tayant rencontré avec un des médecins de Geneviève, il n'osait pas.

Une fois, Martial hasarda :

— Est-ce que M™' Berthemy commence à recevoir? Pourrai-je lui rendre visite?

Ce qui lui valut un sec :

— ' Pas encore.

Cependant la marche du temps exerçait son apaisement : moins sûr de sa certitude, Berthemy se mettait à douter. Les signes interprétés d'iabord dans le sens le plus catégorique lui semblaient peu à peu moins probants. Ayant relu plusieurs fois les lettres qu'il détenait, il en avait perdu la claire intelligence, à force de les commenter. « S'il y a entre eux quelque secret, se dit-il un jour, ils ont sans doute un moyen de communiquer, quand ce ne serait que de l'encre sympathique. » il soumit les feuilles à l'épreuve du feu, qui le rassura. Mais, en même temps, il remarqua que la date de la première lettre coïncidait avec le jour choisi par Geneviève pour une course à Paris,

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empêchée par la maladie. De cette rencontre, il tira des conclusions précises, qui bientôt lui parurent aventureuses. En sorte que le bilan qu'il dressait ainsi changeait selon ses réflexions du moment, pour offrir à la fin Taspect d'un compte courant qui se balance, mais dans lequel un expert pressent quelque irrégularité. lien était à ce point de ses calculs, quand arriva la demande de Martial, de voir Geneviève. En la repoussant, il céda à un mouvement d'instinct, qu'il regretta aussitôt après, car il comprit qu'en ménageant la mise en scène, Geneviève affaiblie et Martial ému seraient probablement hors d'état de cacher leur émotion. Aussi, quand Duguay, dans une de leurs fréquentes rencontres sur le promenoir, renouvela son imprudente demande, reçut-il cotte réponse qu'il osait à peine espérer :

— Oui, vous pouvez venir, les médecins autorisent de courtes visites.

— Demain?

— Pourquoi demain ? Tout de suite ! Venez avec moi.

Il l'emmena sans plus rien dire, l'annonça luimême, le fit entrer dans le petit salon où Geneviève, étendue sur une chaise longue, laissait

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errer sa pensée inquiète et silencieuse. On ne craignait plus pour sa vie, il pouvait être brutal et cruel.

Depuis huit jours, elle n'entendait plus parler de Martial et n'osail sïnformer de lui. En le voyant ainsi, tout à coup, devant elle, éperdue, elle trouva pourtant la force de réprimer le cri qui jaillit de son cœur.

— Vous!... commença-t-elle.

Changeant de ton avec un immense effort, elle ajouta:

— Monsieur !...

Elle réussit encore à balbutier :

— Vraiment, c'est aimable à vous...

Il s'inclina, bouleversé par l'aspect de ce visage amaigri, sillonné de rides, aux traits tirés et pinces par les tenailles de la maladie; il retint la main toute blanche, un peu bleuie par le réseau des^ veines sous la transparence de la peau, qui se blottit dans la sienne et lui rendit péniblement sa pression; il chercha des phrases qu'il pût dire et n'en trouva que d'incohérentes, de sympathie banale, qui lui déchiraient la gorge, tandis qu'un vertige de pitié le faisait chanceler, prêt à tomber à genoux pour adorer ces pauvres mains, ce pauvre

corps, tout ce pauvre être de douleur dont il sentait le suppliant besoin d'appui, de réconfort, de tendresse. A trois pas derrière eux, Tair très calme, le sourire aux lèvres, Berthemy lisait ce qu'il pouvait concevoir de leurs pensées, sous les répliques du pénible dialogue.

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