‹ Dernier refugeChapitre 8 sur 13 · EXPLICATIONS · texte numérisé non relu

EXPLICATIONS

Après avoir, avec son flegme habituel, reconduit Martial jusqu'à la porte de la villa, Berthemy revint auprès de sa femme, encore frémissante et s'efforçaiit de voiler derrière un sourire la tourmente des émotions qui passaient dans ses yeux. N'étant point irrité dans son cœur ni dans ses sens, mais dans son seul amour-propre, et n'ayant point d'ailleurs Tâme cruelle, il gardait assez de sang-froid pour reculer à des temps plus propices l'heure de Texplication nécessaire; pourtant, — pareil au juge qui ne laisse point à l'accusé le loisir de préparer sa défense, — il ne renonça pas à ses avantages du moment et voulut procéder à un bref interrogatoire. L'air tranquille, il s'assit à côté de la chaise longue, prit un journal qui traînait sur la couverture, le déplia, le remit en place et, profitant d'un instant où son

regard rencontrait celui de Geneviève, il denaanda :

— Cette visite vous a beaucoup fatiguée ?

Geneviève soutint le regard et répondit faiblement:

— Oui, beaucoup.

Il reprit aussitôt, d'un ton plus incisif:

— Elle vous a fait plaisir, cependant?

— Oh ! certainement !

Elle détourna la tête dans un geste de lassitude, comme si elle croyait l'entretien terminé. 11 reprit :

— Car je crois que vous avez pour M. Duguay une très vive sympathie.

Elle le regarda de nouveau, commençant à craindre :

— En effet, balbutia-t-elle, M. Duguay me plaît beaucoup...

Pour se défendre, elle ajouta, en assurant sa voix :

— Comme à vous-même, je crois.

D'un léger mouvement d'épaules, Berthemy indiqua qu'il n'était point dupe de cette diversion.

— En ce qui vous concerne, dit-il, cette sym-

pathie est certainement partagée. M. Duguay vous recherche beaucoup. L'hiver dernier, vous Tavez rencontré très souvent, il me semble ?

C'était bien un interrogatoire en règle. Geneviève essaya de repousser le soupçon que son mari ne dissimulait plus, en expliquant :

— C'est vrai, nous fréquentons à peu près le même monde.

Aussitôt Berthemy corrigea :

— Permettez, ma chère amie. Vous voulez dire que M. Duguay fréquente le même monde que nous, n'est-ce pas? Et depuis peu, depuis deux ou trois ans, je crois, car autrefois, si je ne me trompe, il ne fréquentait aucun monde : il passait pour un sauvage; son travail l'absorbait tout entier; on ne le voyait nulle part. Cet hiver, on l'a vu partout. Il a changé. Il est devenu sociable et mondain.

Geneviève ne répondit rien, induite au silence par cet instinct des coupables qui les fait se taire pour éviter jusqu'à l'apparence de la contradiction. Autant que son trouble l'en laissait capable, elle s'efforçait de pénétrer le sens vrai des paroles qu'elle écoutait : inquiétantes en elles-mêmes, elles étaient dites d'un ton paisible, à peine un peu

plus bref, un peu plus incisif que celui de Tordinaire causerie, qui les atténuait. Comme elle se taisait, Berthemy la tint un instant sous son regard aigu, et reprit :

— Cela ne vous étonne pas, une telle métamorphose ?

Il attendit.

— Non, murmura- t-elle enfin avec effort, non. Pourquoi cela m'étonnerait-il?

Il eut alors un singulier « hum! » d'impatience, qu'il accompagna d'un sourire mauvais.

— Moi, dit-il, cela m'étonne un peu, bien que cela ne me regarde pas. D'autant plus qu'outre ses sorties du soir il fait beaucoup de visites, votre ami... Si, du moins, j'en juge par le nombre de celles qu'il vous a faites, à votre jour.

Elle perdit tout à fait contenance ; se soulevant à demi, appuyée sur son coude et tâchant, sans y réussir, de soutenir le regard inquisiteur, elle balbutia :

— Mon Dieu! c'est vrai... c'est vrai. M. Duguay est venu me voir plusieurs fois, cet hiver. Mais qu'y a-t-il là d'étrange?

Il l'interrompit :

— Oh ! ne vous troublez pas, ma chère amie,

je VOUS en prie! Vous savez que je ne suis point jaloux. Et veuillez croire que si, par hasard, je Fêtais, je ne choisirais pas le moment de votre convalescence pour vous...

II chercha une seconde le mot convenable, et trouva :

— ... Taquiner.

Qu'il lança en le soulignant d'une pointe d'ironie, et sur lequel il se leva pour terminer Tentretien.

Il s'en fut errer, non sur la plage, où Taurait gêné le fourmillement des figures connues, mais par les chemins déserts qui filent vers la campagne, à travers le triste paysage semé de vieux arbres. La marche fouettait ses idées, qu'il tirait au clair avec cette précision qui constituait une de ses plus précieuses qualités d'esprit. L'attitude de Geneviève, habituellement si maîtresse d'elle-même et tout à l'heure si profondément émue, ne lui laissait plus aucun doute : entre elle et Duguay, il y avait autre chose qu'un de ces vagues liens de sympathie, comme il s'en noue parfois entre hommes et femmes du même monde, accoutumés à mettre en commun, dans un coin de salon, quelques-unes de leurs pensées : il y avait un commencement de tendresse, une affec-

tion naissante, déjà puissante, avouée peut-être, mais sûrement innocente encore. Sur ce dernier point, Berthemy demeurait rassuré, par tout ce qu'il croyait savoir et des intéressés et de la marche des passions. Il tenait Geneviève pour froide et sérieuse. Partant de cette première donnée, il raisonnait à peu près ainsi : le désœuvrement du cœur et l'abandon où il la laissait avaient pu, sans doute, rincliner vers ce qu'il appelait « le roman » ; mais, outre son honnêteté naturelle, la complication de sa vie de femme du monde, ses devoirs de mère excellente, ses charges de scrupuleuse maîtresse de maison la préservaient des dangers du sentiment, si difficile à introduire dans une existence bien remplie. Où donc aurait-elle pris le loisir de nouer les fils d'une intrigue compliquée? A supposer qu'elle y fût parvenue, comment lui, clairvoyant, attentif, méfiant, n'en eût-il rien pu surprendre ? Quant à Duguay, il le tenait pour un homme occupé, absorbé par des travaux multiples, ambitieux, porté à l'action plus qu'au rêve : pour un tel homme, — que Berthemy jugeait d'après soi, — l'amour ne saurait être qu'une distraction passagère; qu'il se lance dans une aventure dont les suites peuvent être graves, ou que, s'y étant

hasardé, il la poursuive une fois le danger reconnu, — voilà qui semblerait invraisemblable. Pourtant, quelque léger que pût être encore le sentiment surgi entre eux, — et Berthemy repoussait coaime importunes les preuves qu'il ne Tétait guère, — il constituait un péril pour lui, c'est-à-dire pour la solidité de sa vie, pour sa situation, pour l'estime (ju'il tenait à imposer aux autres. Car, selon ses calculs, la correction du ménage constituait un des étais de cet échafaudage savant qui est une carrière d'homme : il fallait donc la maintenir intacte, d'abord par respect pour Tordre établi, dont la délicate architecture veut des pièces en bon état, et aussi par crainte des incalculables désastres qui peuvent résulter des atteintes qu'on lui porte. L'homme est libre : ses plaisirs ne tirent point à conséquence ; la femme ne Test pas : elle a donc des devoirs. Qu'il y ait un peu d'injustice dans cette cote mal taillée, établie à son profit, Berthemy ne s'en souciait point, étant de ceux qui tablent sur ce qui est, non sur ce qui pourrait être. Le problème actuel se ramenait donc à séparer par quelque moyen préventif les deux êtres dont la rencontre constituait un péril possible. Ainsi posé, il était — comme le sont tous les problèmes bien posés —

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résolu d'avance. C'était une liquidation, toute pareille à celle de quelque affaire compliquée, d'une faillite, par exemple, dont le bilan n'est point désespéré : il y procéderait avec la brutalité forte qu'il employait volontiers dans les occasions importantes, en homme qui sait toujours ce qu'il veut, et qui le fait. Un regret l'effleura : la liquidation risquait fort d'emporter les projets industriels qui reposaient sur le génie de Duguay. 11 ne s'y attarda point : les bénéfices d'aucune entreprise, en effet, quelque fructueuse qu'on la suppose, ne balancent une atteinte à la dignité, à la régularité de la vie. D'ailleurs, plus tard, une fois l'épisode oublié, qui l'empêcherait de renouer avec l'inventeur de simples relations d'affaires? Mais, pour le moment, il fallait une explication décisive, une rupture qui couperait court à l'intrigue, et pour laquelle il comptait utiliser, dès son rétablissement, Geneviève elle-même. Sitôt qu'elle aurait repris ses forces, lorsqu'elle serait de nouveau l'être calme et sain qu'il croyait connaître, il s'adresserait à sa raison; et il ne doutait point d'obtenir d'elle tout ce qu'il demanderait. L'affaire ainsi définie, il la classa, en se promettant de n'y plus penser.

Un incident vint lui montrer que l'oublier était difficile.

Parmi les personnes amies qui lui avaient témoigné une active sympathie pendant ses inquiétudes, se trouvait M*^* Waters. Depuis la convalescence, elle venait aux nouvelles aussi souvent que le lui permettait le mouvement perpétuel de sa vie. Un jour, au moment d'entrer à Marine Villa, elle croisa Duguay, qui en sortait. Il y eut entre eux un rapide échange des phrases habituelles : « Vous êtes ici?... Depuis quand? Comment se fait-il qu'on ne vous rencontre nulle part?... » Geneviève étant fatiguée, ce fut Berthemy qui reçut M™* Waters ; le nom de Martial vint aussitôt dans l'entretien.

— Il y a quelques jours qu'il est ici? demanda M"^ Waters.

Berthemy répondit avec indifférence :

— Je crois que oui.

. — Vous le voyez?

— De temps en temps. Il vient chercher des nouvelles.

— Et vous ne m'avez pas parlé de lui !

Berthemy fit un geste qui voulait dire : « Je

pensais que sa présence vous était aussi indif-

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férente qu'à moi-même. >> Mais elle reprit :

— Que fait-il donc?

— Je présume qu'il se repose.

En réalité, cette espèce d'interrogatoire commençait à lui causer un vague malaise.

— On dirait qu'il se cache, continua M""* Waters, qu'est-ce que cela signifie? Pourquoi ne se montret-il pas?

Cette fois, Berthemy ne put dissimuler un peu d'impatience, en répondant :

— Comment voulez-vous que je le sache ?

M. Duguay ne me fait pas de confidences.

M™* Waters dit encore :

— Je vous croyais très liés.

A ce moment, il la trouva trop curieuse, et crut remarquer que sa curiosité devenait légèrement ironique.

— Très liés! répondit-il. Non pas. Nous avons quelques relations d'affaires, et il vient chez nous de temps en temps. Voilà tout.

— C'est un homme un peu singulier, reprit M™* Waters après un court silence.

Berthemy vit, dans ce jugement, une intention; car il le releva, et se mit à interpréter Duguay à sa manière.

— C'est surtout un homme qui travaille énormément, dit-il. Vous autres femmes, vous ne savez pas ce que c'est que le travail : il remplit lu vie, il l'absorbe, il est une passion comme une autre, plus exclusive, plus violente. Vous nous trouvez « singuliers », comme vous dites; votre imagination s'excite sur nos « singularités », d'autant plus que vous aimez à croire qu'à l'origine de tous nos actes il y a... l'une de vous. Gela vous flatte. Et puis, vous avez le goût du mystère. Eh bien! chère Madame, dans le cas particulier, je suis presque sûr que vous vous trompez.

M. Duguay me parait, à moi, moins mystérieux que le plus simple de ses appareils. Il est très occupé. Tout est là. Mais c'est une clef qui ne vous suffira jamais.

jyjrae Waters ne répliqua d'abord que par un léger rire ; elle parut réfléchir, et finit par conclure, avec un regard indéfinissable de malice et de perversité :

— Oui, c'est vrai, vous avez raison, les femmes aiment à voir partout des mystères. Mais les hommes, eux, n'en voient nulle part. Et pourtant, il y en a...

En sorte qu'il demeura perplexe et distrait.

byGoOgl

épiloguant sur le sens de ces mots. A peine seul, il se reprocha la chaleur de son inutile plaidoyer, qui, peut-être, avait éveillé Tattention de sa dangereuse interlocutrice, ou corroboré le soupçon qu'elle pouvait avoir. Une intolérable pensée, celle que d'autres en savaient plus que lui, le tourmenta, ébranla même un instant Topinion qu'il s'était faite des relations de sa femme et de Duguay. Mais cette opinion était nécessaire à son plan d'attaque : il s'y rattacha donc, résolu à la conserver, — plus nerveux seulement, plus irritable, obligé à dépenser plus d'énergie pour suivre la ligne qu'il s'était fixée.

A deux reprises encore, pourtant, il toléra, en sa présence, des visites de Martial : quelques minutes d'un entretien où grondaient des orages intérieurs sous la tranquillité des paroles convenues, où les cœurs s'élançaient l'un vers l'autre, tandis que les regards mêmes n'étaient pas libres et que, seule, une pression de main à l'entrée et à la sortie pouvait parler son muet langage. A la seconde de ces rencontres pires que la séparation, où montait en lui le désespoir d'être à deux pas de son amie et pourtant plus loin d'elle que s'ils eussent eu entre eux l'épaisseur de la terre,

Duguay annonça son départ pour le lendemain.

Geneviève détourna les yeux. Hélas ! elle ne pouvait lui dire qu'elle était heureuse de l'avoir plus près d'elle, même si peu et si mal, et de ces instants si brefs où du moins elle entendait sa voix. Martial, pourtant, la devina, regretta de s'être ainsi déclaré, voulut se reprendre :

— Du reste, il est possible que je revienne : ces couchers de soleil de septembre sont admirables sur cette plage ; si j'ai encore quelque loisir, j'en profiterai.

— Je pense, dit Berthemy, que nous rentrerons bientôt aux Charmilles,

— Bientôt ? demanda Geneviève en le regardant.

11 ne répondit rien. Martial, que cette phrase insidieuse plongeait dans l'incertitude, dut prendre congé en concluant :

— En tout cas. Madame, j'espère bien que je ne tarderai pas à vous revoir.

— Je l'espère, répéta Geneviève, avec un triste sourire d'adieu, tandis qu'un éclair d'ironie passait sur la figure volontaire de Berthemy.

— Quand partez-vous ? demanda-t-il à Duguay.

11 fallut répondre.

— Demain matin.

— Par le premier train ?

— Oui.

— Bon.

Martial sorti, il revint à Geneviève.

— Il se pourrait, dit-il, que je fisse route avec M. Duguay, demain.

Elle s'étonna :

— Comment, vous allez à Paris ?

— Oui. Ma présence y est nécessaire. Vous êtes maintenant beaucoup mieux. Auriez-vous une objection ?

— Aucune. Vous serez absent plusieurs jours ?

— Trois ou quatre jours, je pense. Avez-vous quelque commission ?

— Non, rien, je vous remercie.

En hésitant, elle ajouta :

— Du reste, je compte bien aller moi-même à Paris, un jour ou deux avant de nous installer aux Charmilles,

Il la regarda bien en face.

— Pourquoi ?

Elle se troubla aussitôt.

— Mon Dieu ! expliqua-t-elle, pour des emplettes... pour mes toilettes d'automne...

— Je ne veux pas que vous vous fatiguiez, déclara-t-il sèchement.

Elle essaya de plaider.

— Mais, dans une dizaine de jours, je serai tout à fait remise.

11 conclut :

— Non. Je désire que vous preniez toutes les précautions possibles. Point d'imprudences, n'estce pas ?

Jamais il n'avait été si glacial, si tranchant, si impénétrable. Et ces paroles brèves, qui tombaient comme autant d'ordres décisifs, il semblait à Geneviève que leur sens cachait toutes sortes de menaces. D'autant plus que le ton despotique tranchait avec la voix plus douce que Berthemy avait adoptée avec elle depuis sa maladie. Aussi, presque suppliante à force d'êtie inquiète, dit-elle :

— Vous ne partirez pas sans que je vous aie revu, n'est-ce pas, mon ami?

Berthemy ne parut pas la comprendre.

— Le train est matinal, objecta-t-il; vous avez besoin de repos.

Elle insista :

— Je vous en prie !

Si grand était son besoin d'être rassurée qu'elle

lui prit la main, presque tendrement. Il s'étonna : depuis longtemps sa femme ne lui témoignait jamais qu'une froide réserve; mais il céda :

— Je ferai ce que vous désirez.

Toute la nuit, les yeux ouverts dans Tobscurité où tremblotait la lueur de la veilleuse, Geneviève 'fouilla de ses pensées le vide qui Tentourait, désespérément seule, à présent que Martial allait remettre respace entre leurs deux êtres déjà si séparés, tourmentée d'une inquiétude dont nul ne devait lire le reflet dans ses yeux, — et qui durerait combien? — Car, enfin, quelles paroles ou quels faits éclaireraient son incertitude ? Quand sauraitelle si leur secret leur appartenait encore? Quels terribles obstacles allaient surgir demain, de la chère impinidence de Duguay ou du trouble qui les avait trahis ?

En venant lui dire adieu pour tenir sa parole, Berthemy fut frappé de la trouver accoudée sur ses oreillers, toute frissonnante de son insomnie.

— Gomme vous semble/ fatiguée, dit-il. Auriezvous mal dormi ?

— Oui, très mal...

Elle attendit une parole de sympathie, nu qu'il

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proposât peuL-otro de différer son voyage ; puis, comme il se taisait, et que son regard lui faisait mal, elle ajouta :

— Je me sens bien lasse aujourd'hui, bien souffrante.

11 ne se départit point de sa tranquille et froide politesse.

— Vous vous êtes un peu fatiguée ces jours-ci, dit-il, un peu excitée. Il vous faudrait prendre garde. Si quelque visite venait, je donnerai Tordre de ne pas la recevoir...

Sans doute cette phrase, dite d'un ton particulièrement péremptoire^ prévenait une tentative possible de Martial, dont les intentions pouvaient avoir changé...

— Et je ferai avertir le médecin qui viendra prendre de vos nouvelles... Au revoir.

— Vous partez donc... décidément ?

— Sans doute.

— Vous reviendrez ?

— Le plus tôt possible.

— Au revoir...

A peine seule, elle se désespéra de nouveau.

D'abord, elle songea aux regrets qu'aurait Martial, en rencontrant Berthemy à la gare, de manquer

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Toccasion tant attendue de la voir seul à seule, et s'apitoya sur lui avec cette mélancolie caressante où pointe la secrète satisfaction qu'ont volonliers les femmes pour les chagrins dont elles sont la cause. Ses yeux se mouillèrent de larmes plutôt douces, en même temps qu'elle répétait à plusieurs reprises, à voix basse, les paroles compatissantes dont elle le berçait souvent :

— Pauvre ami !... Pauvre cher ami !... - Puis, subitement, la couleur de sa rêverie s'assombrit. Elle se représenta le voyage de ces deux hommes, que devait gonfler après les récents incidents une haine formidable, l'un jaloux de ses droits, l'autre de son amour, qui cependant, un masque de courtoisie sur leurs visages prêts à se convulser, causeraient d'aff*aires ou de bagatelles. A moins pourtant que Texplication qu'elle sentait suspendue sur eux comme une nuée chargée d'éclairs et de foudre, ne jaillît de leur rencontre, du simple fait qu'ils se trouveraient h côté Tun de l'autre et que, sous le mensonge des paroles, leurs passions se heurteraient. Un frisson d'eifroi passa dans ses cheveux.

— Je ne saurai rien ! s'écria-t-elle. Rien, rien, rien !

Pourtant, il fallait rester calme, vivre sa vie de malade à qui les soins de la convalescence interdisent jusqu'au soulagement de se mouvoir. Déjà, sa femme de chambre veriait lui servir son thé, que, depuis quelques jours, son caprice faisait accompagner de muffîns. Geneviève repoussa les deux tranches rondes et dorées de la friandise et vida sa tasse d'un trait, sans parler. Puis, remarquant que la servante attendait, elle se rappela que, chaque matin, elle demandait Jacques, et le réclama. On l'installa sur le lit, en compagnie d'un grand polichinelle jaune, qui depuis une semaine ne le quittait pas. Il avait un costume de velours marron, et un col de guipure sur lequel retombaient les boucles de ses beaux cheveux châtains, à reflets d'or ; et il était charmant, avec son teint mat, hâlé par le grand air, qui tranchait sur la blancheur du col, et ses yeiix trop expressifs. Il embrassa sa mère, il se fit câliner, avec des coquetteries caressantes de petite fille; il gazouilla, dans son langage incertain, de gracieuses choses, mêlant les souvenirs confus des images que ses promenades de la veille avaient gravées dans ses yeux, frappe surtout par un écureuil, aperçu dans une cage chez un marchand d'oiseaux*

— Qu'est-ce qu'il fait, cet animal ? demanda distraitement Geneviève.

Le petit chercha un instant, revit tourner la roue sous le mouvement perpétuel de la bote agitée, et répondit :

— 11 s'amuse avec ses pattes.

Elle sourit amèrement : n'était-ce pas là tout ce que les enfants peuvent comprendre de la prison, de l'esclavage, de la douleur ? Si quelqu'un lui demandait : « Que fait ta mère ? » sans doute qu'il répondrait : « Elle s'amuse dans son lit ! » Mais, plus tard, il grandirait, il soutFrirait, il aimerait peut-être. Et, prise de pitié pour sa future destinée, elle se mit à l'embrasser avec une telle violence que Jacques, étonné, se dégagea, en fixant sur elle ses grands yeux candides, où passait un obscur sentiment de mystère. A ce regard d'ignorance, de crainte vague, d'inconsciente compassion, — les chiens fidèles ont parfois de tels regards pour leur maître qui souffre, — Geneviève fut comme traversée par une question qui depuis longtemps rôdait autour d'elle, et qui se formula tout à coup : est-ce qu'elle aimait assez son enfant ? Une voix intime, cruelle, vengeresse lui cria ; « Non, non ! » EUe l'adorait, elle serait

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morte pour lui : cela ne suffisait point. Non, elle ne Taimait pas assez. Elle n'aimait que Martial : c'est lui qu'elle trouvait toujours au fond de ses pensées. Pareil à ces conquérants qui s'entourent de ruines, l'amour dépeuple les cœurs où il veut régner et fait le vide autour de soi. Seul il demeure, parmi des désastres. Maintenant, ils étaient, elle et Martial, comme perdus dans une immense solitude, où les autres ipsissaieni comme des ombres plus ou moins nettes. L'ombre de Jacques se profilait avec plus de précision, — encore si petite, tenant si peu de place dans leur lumière ! Son tils auprès d'elle, dans ses bras, sur son cœur, — elle invoquait encore l'absent, l'absent seul. Et voici que, tout en laissant errer ses doigts dans les boucles légères, elle ouvrit et développa une longue série de torturants « pourquoi ». Pourquoi raflfection do cet adorable enfant ne lui suffisaitelle pas ? Pourquoi son cœur s'était-il élancé hors des chemins battus, vers un infini défendu ?

qu'est-ce donc que la passion qui la possédait toute, opprimait ses autres tendresses, chassait ses devoirs ? qu'est-ce que le bonheur qui lui coûtait tant d'angoisses ? Et quel bonheur ! de furtives rencontres, des haltes dans un désert ! Ah !

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d'où nous vient cette joie et cette douleur de ne pouvoir vivre hors de l'amour ? pourquoi le inonde est-il ainsi fait, qu'il n'y a d'amour que dans les conflits perpétuels et sanglants des sentiments qui s'entre-déchirent contre la loi qu'ils bravent ?

On emporta l'enfant.

Levée, installée sur la chaise longue, M™' Berthemy, d'une main encore faible, écrivit plusieurs lettres, pour pouvoir glisser dans le nombre la seule qu'elle brûlât d'envoyer. Ce ne fut qu'un court billet, presque froid, tant il lui aurait fallu de pages pour tout dire, tant aussi dans son immobilité forcée, dans sa maison qu'elle ne dirigeait plus, elle se sentait gênée et dépendante :

« Merci d'être venu, mon ami. Merci de votre attente, de votre angoisse, de votre visite. Mais prenez garde! Je vous sens en danger. Ne m'écrivez pas. Encore un peu de courage, de patience ! La fin du mois me ramène aux Channilles, puis, bientôt, en ville. Je ne vous dis rien de tout ce que je voudrais vous dire : je ne peux pas, je ne suis pas libre, j'ai peur... Et ne me reprochez pas d'avoir peur, cette fois !... A bientôt. Je t'aime. G. »

A peine Geneviève eut-elle remis le paquet de

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lettres à la femme de chambre qu'elle fut prise d'une crainte nouvelle. Son mari, l'esprit en éveil, pouvait fort bien avoir donné à cette fille Tordre de surveiller la correspondance, en sorte que le billet tomberait entre ses mains. Jusqu'à présent, il n'avait que des doutes : il aurait maintenant une certitude, une preuve, un document. Et alors... alors, ce serait la fin, la crise prévue où s'écroulerait l'échafaudage savant et fragile de leur amour traqué par tant d'ennemis ; alors, ce serait le drame, — aux péripéties inconnues, telles que les ménagent la passion lâchée, la jalousie furieuse ; alors, ce serait la honte ou la mort, quelque forme encore inconnue de la douleur, quelque dénouement imprévu, violent, brutal. Mais, quand Berthemy revint, le surlendemain soir, il la salua avec un flegme si parfait, avec une si tranquille indifférence, qu'elle se rassura. S'il avait possédé sa lettre, il l'en aurait accablée: quel homme, méditant des projets de haine ou de vengeance, conserverait un masque si souriant et si froid?... Cependant, sa convalescence suivant un cours favorable, le moment arriva du retour aux CharlïiiUes. L'automne commençait, plus tardif que de coutume, — comme si les saisons mêmes conspi-

raient contre elle. Des rafales de vent froid balayaient la plage, où les promeneurs se faisaient rares. 11 devenait imprudent de rester davantage sur cette côte ouverte au Nord. Il fallait partir, — et comme le jour du départ, une fois fixé, arriva lentement! Oh! cette plage, où maintenant elle errait à petits pas, ces falaises, cette mer elle-même, cette mer changeante qui maintenant s'agitait et hurlait sous le fouet de la bise, ces hôtels, ces villas, ces sentiers filant à travers les vergers aux arbres jaunissants, oh! tout ce paysage, toute cette contrée, à quel point Geneviève la haïssait! Ce large horizon renfermait plus étroitement que les murs rapprochés d'un cachot; elle y avait souffert comme un criminel au secret, comme un accusé dans la chambre de torture. Ce ciel, où couraient des nuages, avait pesé sur elle de tout le poids de ses bleus infinis. Voici que la prison s'ouvrait : elle allait être libre, respirer un autre air, marcher sous un autre ciel, — marcher à Tami, qui, là-bas, l'attendait, l'appelait, l'invoquait. Et son impatience devint telle, que, la veille même du départ, un mercredi, dans la longue lettre qu'elle écrivit à Duguay, elle lui proposait tout un plan pour hâter

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le revoir, — un plan méthodique, conçu avec une adresse dont elle n'était pas coutumière. Aux Charmilles^ elle recevait d'habitude le mardi : elle n'informerait personne de leur retour avant le jour d'après, où elle lancerait quelques billets, en sorte que, s'il venait tout de suite, il aurait la chance de la trouver seule, sans qu'on pût d'ailleurs s'étonner de sa visite.

Geneviève ne pouvait savoir que le moment de rexplication nécessaire approchait, et qu'elle-même allait en fournir le prétexte.

Le lundi soir, en effet, après dîner, comme ils étaient dans la véranda oii Berthemy, tout en fumant, jouait avec Jacques, elle dit :

— Je viens d'écrire à quelques-uns de nos amis que nous sommes rentrés... à ceux que je suppose à Paris... Je serais heureuse d'avoir quelques visites...

Après une brève hésitation, pour prévenir la surprise que causerait peut-être la venue de Martial, elle ajouta, du ton le plus dégagé qu'elle put prendre :

— Du reste, je ne serais point étonnée qu'on vînt aux informations dès demain.

Berthemy tressaillit :

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— Qui? demanda-t-il. Qui, on?

Aussitôt troublée, elle expliqua :

— Mon Dieu! je ne sais pas... Ceux de nos amis qui connaissent nos habitudes... Nous sommes rentrés plus tard que de coutume, cette année... Il se pourrait que quelqu'un, nous croyant de retour, arrivât demain...

Berthemy pressa le bouton d'une sonnerie électrique et, tenant Jacques sur ses genoux, demanda, en fixant sur elle ses yeux clairvoyants :

— M. Duguay, par exemple?

Elle pâlit.

— Peut-être lui, peut-être un autre.

Un domestique apparut sur le seuil du salon.

— Emmenez monsieur Jacques, ordonna Berthemy. C'est rheure de le coucher.

Comme l'enfant protestait, il ajouta d'un ton péremptoire :

— Embrasse ta mère, et tais-toi... Allons, bon-

soir

Et, rapprochant son fauteuil de Geneviève, il reprit :

— Je voulais justement vous parler de lui.

Elle fit un geste d'étonnement.

— De M. Duguay?

— Oui. Je désire que vous cessiez de le recevoir. Eperdue, elle trouva la force de demander :

— Pourquoi?

— Vous le savez bien !

Elle essaya de braver son regard, de se défendre.

— Comment voulez-vous que je le sache ? Est-ce que je suis au courant de vos affaires, moi?

Irrité par cet essai de résistance, il fronça les sourcils en continuant :

— Vous désirez queje m'explique? Soit! Je trouve que les assiduités de M. Duguay sont excessives. 11 est venu à Étretat pendant votre maladie, sans aucun motif plausible, tout exprès pour prendre de vos nouvelles. Il a cherché à vous voir en un moment oii vous ne receviez encore personne.

Vous vous êtes troublée à son entrée. J'ajouterai qu'il vous écrit trop souvent.

Du regard, du ton ralenti, il souligna cette phrase, qui fit courir un frisson d'épouvante dans le corps de Geneviève, et qu'il corrigea presque aussitôt :

— Oh! ce ne sont pas des lettres compromettantes, je le sais; j'en ai ouvert deux ou trois pendant votre maladie. J'ai même oublié de vous les

remettre ensuite. Ce ne sont pas des lettres d'amour ; mais ce sont des lettres de trop.

Atterrée par ce coup droit, elle cherchait en vain à nouer ses idées pour repousser Tattaque, à trouver une défense, un mensonge, quelque chose à répondre, n'importe quoi, pour faire croire à sa liberté d'esprit. Il ne lui en laissa pas le loisir.

— Vous comprenez, ma chère amie, que je ne me permettrais pas de soupçonner la loyauté de vos sentiments...

Il accentua ces mots avec une légère ironie, qui pouvait signifier : « Il ne me convient pas d'approfondir... »

— ... Je vous connais. Je sais que vous avez une haute idée de vos devoirs et de votre dignité, et que d'ailleurs vous êtes un peu romanesque.

On eût pu croire que, dans cet éloge, il mettait une nuance de mépris.

— ... Je ne vous soupçonne point, je ne suis pas jaloux... Mais nous vivons dans un monde où il ne suffit pas d'être irréprochable : il faut plus que cela. Je ne vous raconterai pas l'histoire de la femme de César : vous la connaissez, car vous êtes fort instruite. Elle est toujours vraie, même quand, au lieu de César, il n'y a en scène que de petites

personnalités relativement insignifiantes, comme la mienne. Le monde est inflexible sur les apparences, n'est-ce pas? Or, le seul moyen parfaitement sûr de sauvegarder les apparences, c'est, si j'ose dire, de sauvegarder le fond ; et l'on ne sait jamais où peut s'arrêter une personne comme vous, que je tiens incapable d'une légèreté, mais qui le serait peut-être moins d'une folie. Vous m'entendez? Geneviève essaya de répondre :

— Oui, oui, je vous entends... Mais je vous comprends mal... Vous dites des choses que je ne puis comprendre... Vous établissez des distinctions.,, qui me révoltent...

Il l'interrompit :

— Oh ! je vous en prie, ne nous lançons pas dans une discussion morale. Ce n'est point de cela qu'il s'agit. Notre situation respective est très simple. Permettez-moi de la définir...

Il toussa légèrement pour préparer la suite.

— Nous sommes deux associés, n'est-ce pas ?

Deux associés qu'unit un contrat solide, irréductible, d'autant plus sérieux que dans leurs intérêts viennent se fondre ceux d'un fiers, ceux de Jacques. De cette association, je suis le chef. Vous êtes d'accord ? J'ai donc plus de responsabilité que

VOUS, par conséquent des pouvoirs plus étendus. Je veux que notre association prospère. Or, en ce moment, elle est menacée, et vous avez pour celui qui la menace une sympathie intime qui risque de faire de vous son alliée contre moi. Je ne saurais supporter cela. Mon devoir est de couper court, avant que le danger soit plus grave, pendant que le sacrifice vous est encore facile. Vous êtes trop raisonnable pour en juger autrement.

Ces images de comptes courants, cette dialectique d'homme d'afifaires dont le diapason marquait un tel désaccord avec celui de son cœur, paralysaient en Geneviève tout esprit de résistance. Hors d'état d'esquiver l'attaque par des protestations qui l'eussent étouffée, elle sentit aussitôt Tabsolue inutilité d'une discussion qu'elle eût été d'ailleurs hors d'état de conduire ; et puis, une sorte de honte la prostrait, une honte orgueilleuse et révoltée, car jamais elle ne s'était jugée moins coupable qu'en écoulant cet homme, dont la vertu lui semblait si basse et plus impure que sa propre faute. A la voir immobile et silencieuse, Berthcniy se crut vainqueur. Revenant au fait, il conclut :

— Je présume que ce que vous m'avez dit tout

à rheure tendait à m'avertir de la visite de votre ami. Eh bien! c'est moi qui le recevrai. Vous verrez que tout s'arrangera pour le mieux. Entre hommes d'une certaine intelligence, il n'y a rien de si difficile qui ne puisse s'arranger.

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