‹ Dernier trait de la censureChapitre 12 sur 37 · IM · texte numérisé non relu

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tant qu'elle s'exhale et s'évapore au dehors , ne tourne soudainement en un virus corrosif qui porterait le feu dans les entrailles.

Pauvres gens, ils n'ont pas appris en classe que le germe du mal est souvent identique avec le principe du bien, et que l'opinion est un moteur également apte à agir dans tous les sens ; semblable à la vapeur, si l'on veut, dont la force expansive doit être contenue et réprimée pour éviter les plus terribles accidens, et néanmoins ne peut être remplacée par aucune machine, pour faire mouvoir des rouages de plus en plus compliqués.

Pauvres gens, ils n'ont appris ni par le jugement, ni par l'expérience, que sous la forme qui lui a été donnée par l'acte de la volonté royale et par l'action des temps qui est armée aussi de légitimité, la société française vit uniquement de l'opinion; ils n'ont pas appris que l'autorité , ayant abdiqué des titres désormais impossibles à faire valoir, s'étant , par la double vertu de la délicatesse et de la nécessité, dessaisie du maniement de la force matérielle , aussitôt qu'elle répudierait l'alliance, l'assistance de la force morale, resterait dépourvue de toute puissance.

Or, voilà la vérité : et si , au sein des plus nobles cœurs, une routine invétérée, surannée, s'obstine à ne pas la reconnaître ; si , dans la tête

( i5 ) des agens du pouvoir , une manie indomptable , incorrigible , ne cesse de la mépriser ; comme cette routine , cette manie , ne sont point douées d'un talisman pour dominer les volontés , pour surmonter les résistances, (juiconque s'abandonne à leurs conseils, attend sa fin.

Qu'on écoute plutôt les paroles d'un homme que ne consulta jamais l'intrigue , que ne comprit jamais la sottise , et qui, dans le désert, non loin du seuil de l'autre vie, n'a de larmes que pour sa patrie.

(( Qu'est-ce que je vois? un ministère qui est tout et une nation qui n'est rien ! un trône en l'air sur deux chambres en l'air! au-dessous, une multitude inquiète ! ! ! » [Essai sur la Propriété^ 1821, page i5-i.j

Qu'on nie le mouvement de la terre! Au moins cetle idée ne tombe pas dans l'absurde, puisque tous les phénomènes de l'orbe céleste s'expliquent de même par les deux suppositions. Il fallait des calculs d'un ordre transcendant pour atteindre à la vérité des choses.

Qu'on nie l'influence de Topinion? Ce serait faire un bien autre pas dans la carrière de l'erreur- ce serait partir d'un principe absurde pour

en tirer des conséquences perfides ; et au lieu d'expédier à Poissy, les mains liées derrière le dos et la bouche close par le bâillon, les Galilées de l'opinion, il conviendrait plutôt de faire déposer à Cliarenton les Zoïles de la civilisation.

Mais qui est-ce donc qui nie l'opinion, sauf qu'au préalable il n'ait été renié par elle? Qui est-ce donc qui tente d'étouffer toute lumière, à moins que chacun de ses rayons ne lui semble chargé de la foudre vengeresse? Qui est-ce qui implore le retour des ténèbres , si ce n'est à l'imitation du hibou , que la nuit installe au trône des airs.

Sortons de l'absurde : il n'émane que du bord des lèvres et ne repose au fors intérieur de qui que ce soit. Or, si l'opinion est reconnue à titre de puissance essentielle, de puissance indépendante et peut-être récalcitrante, il reste seulement à découvrir comment l'Etat doit obtenir son aide et conquérir sa force, comment il peut s'approprier un outil qu'il n'y a pas moyen de briser, et qui travaille à son détriment, si ce n'est à son profit.

Telle est la question nettement tranchée.

Il faut plaindre l'Etat qui n'aspire qu'à se sauver de l'opinion, qu'à esquiver l'opinion; autant vaudrait que l'oiseau prétendît se sauver du milieu qui le soutient, où il se meut. Hormis sous

le sceptre de l'autocratie religieuse et sous la chaîne des habitudes sociales, l'Etat ne s'établit, ne se consolide que par l'opinion.

Expression un peu vague dont le sens est mal interprété, dénomination souillée par les forfaits qui lui ont été attribués, qu'est-ce en réalité que l'opinion? D'oui vient-elle, comment agit-elle, où aboutit-elle ?

Eh mais! il faut le demander à ceux-là qui s'insurgent, s'irritent, s'acharnent contre l'opinion publique. L'esprit qui leur souffle la pensée est identique avec l'esprit qui l'inspire elle-même ; ce sont deux espèces dans le genre. Ils font de l'opinion sans le savoir; seulement leur opinion étroite et bornée ne veut pas de l'opinion franche et large. Si le sort lui amenait des prosélytes en nombre , l'opinion privée deviendrait l'opinion publique; et maintenant opposante par accident, elle deviendrait dominante par essence. Daigne le ciel éviter à certains individus un triomphe qui tournerait en revers ; car, pour être conséquens, ils seraient tenus de la répudier sur-le-champ.

Toute dénégation de l'opinion, toute diffamation de l'opinion signifient, quant aux personnes dont la conduite est réfléchie, le dessein aussi vain en intention qu'en exécution, de faire prévaloir l'opinion privée sur l'opinion générale. Et certes, il n'existe ni rationnellement ni expérl-

( ifi )

mentalement aucune présomption légitime que la première vaille mieux que l'autre.

Tant que la secte des matérialistes politiques n'aura pas refait à neuf \ homme machine de la Mettrie, opération qui, pour le dire en passant, n'est désormais réalisable qu'à l'égard de la génération naissante, n'est réalisable qu'avec l'aide des générations existantes, qui tout autrement organisées, agiraient à contre-coeur et à contresens 5 tant que l'homme machine ne sera pas formé, tant- que la société machine ne sera pas fondée , il y aura dans cet être fait à l'image du Très- Haut, sentiment, pensée, jugement; il y aura entre tels et tels de ces êtres, entre tant et tant de ces êtres, concordance de sentiment, de pensée, de jugement. Voilà ce que c'est que l'opinion publique.

L'expression seule manquait encore , si le ciel n'avait accordé à l'homme la parole et le regard, si l'homme n'avait acquis avec le temps la plume et la presse. Et quels sont les ingrats, les rebelles qui prétendraient lui ravir les grâces du ciel, les faveurs du temps? Malheur à eux : dans l'opinion reléguée, repoussée, refoulée, l'expression des organes moraux ne tarderait pas à être remplacée par l'expression des forces phj'^siques.

îl y a pétition de principe : non pas de la part du ministre , auquel l'expérience a démontré ce que lui dictait la prévision en 1822. ce En réduisant le nombre des journaux, vous concentrerez les abonnemens, vous ne diminuerez pas le nombre des lecteurs. » Car s'il travaille à réduire les journaux existans, à rejeter les journaux naissans, c'est qu'il n'y a pas d'autre voie pour parvenir à les détruire , à les anéantir en totalité : sa conduite est éminemment rationnelle.

C'est autre chose, quant aux Chambres. On leur dit : les journaux font l'opinion de leurs lecteurs; s'il y a peu de journaux, les lecteurs seront peu attirés, l'opinion sera peu excitée. Or, c'est faux : moins il y aura de journaux, pour peu qu'il en reste un ou deux cependant, les lecteurs seront plus assidus, l'opinion sera plus ardente; d'autant qu'en raison même du petit nombre , ils prendront un ton d'arrogance, de malignité, qui pique la curiosité et charme la passion; d'autant que par la même cause, les cours de justice contraintes à s'inquiéter de la chose publique, à protéger le trône contre ses agens, et la Charte contre ses organes, ne puniraient plus, ne suspendraient ni ne supprimeraient.

On leur dit : l'opinion est enfantée, est sustantée, est animée par la lecture seule; il n'y a plus de brochures; qu'il n'y ait plus de journaux : et toute lecture cesse, et toute opinion languit, s'éteint, faute d'alimens qui la nourrissent, faute d'irritans qui la provoquent.

Ainsi la presse périodique doit être mise sous le scellé : c'est un grand pas; mais ce n'est que le premier pas. En parlant des hommes ,nous disons nos semblables , justement parce que tous les êtres de cette nature sont nés en sympathie, sont tenus en harmonie, et s'entendent entre eux, non par un seul organe , d'après un tel mode; mais par tous les organes, d'après tout mode quelconque : la lecture, la parole, les signes, les gestes leur servent tour à tour et leur suflisent à cet effet. Un des organes manque-t-il, les autres y suppléent : tous les organes manqueraient-ils, sauf un seul, le dernier survivant s'animerait d'une énergie supplémentaire, alin de les remplacer.

Et quelle misère dans le projet qui fait tant de îorult ! Enchaine-t-il la langue, engorge-t-il l'ouïe, enlrave-t-il les mouvemens? Jusqu'à cette heure les prétentions ne s'élèvent pas aussi haut. Crèvet-illes yeux seulement? Hélas non ! la vue reste intacte : il ne lui est soustrait qu'un seul mode de transmission , pour le sentiment, pour la pensée; l'organe est apte encore aux immédiates commu-

(^9) nications, à l'aide des rayons visuels, est capable encore d'une communication intermédiaire , à l'aide des traits divers défigures tracées y à la main, c'est-à-dire.

Quelle misère ! Parmi tous les moyens de relation entre les hommes, le projet ne menace que la presse , que la presse périodique , qu'une partie de la presse périodique. H y a loin de ces mesquines tentatives, à la fin tant convoitée de tarir à sa source , d'obstruer en son cours, d'engloutir à son dernier terme, l'opinion publique.

On n'attaque qu'une des voies de communication, on ne tente pas même de la couper, au moins pour l'instant ; on se borne à la rétrécir. Toutes les autres voies restent libres , l'esprit humain s'y précipitera; et leur pente est encore la plus rapide ; l'abîme les couronne.

Il n'est pour la société que deux dangers capitaux, les émeutes populaires, les révoltes militaires : elle périt sous leur coup. Elle survit bien qu'abattue, affaiblie, aux atteintes de sorte différente , et se relève, se rétablit au retour des temps propices; il arrive même que les crises de l'ordre intellectuel amenant des paroxismes en sens inverse , d'une part raniment le principe inégal de la vie, de l'autre épurent et purifient des humeurs peut-être funestes.

Oi' , ce sont ces crises salutaires qu'on prétend

ëtoufFer j c'est sous le coup fatal qu'on s'efïbrce à pousser la victime.

Faudrait-Il croire que les ministres sont prédestinés à conduire jusqu'à sa fm naturelle l'oeuvre entamée sous les plus tristes auspices? L'opinion n'éclôt, n'est couvée qu'au sein de l'opposition et lors de leur avènement , l'opposition dominante étant royaliste, il n'y avait point de risque à courir de la part de l'opinion, il n'y avait point de craintes comme à cette heure, de la porter aux dernières extrémités en l'aigrissant, en la comprimant.

Les ministres apparaissent; et élevant, agitant la bannière ravie aux rangs royalistes, c'est à sa défense, c'est à sa gloire, que par un art détestable, ils prétendent rattacher les projets de la plus niaise vanité. Ainsi, l'opposition naturellement rejetée dans les rangs libéraux , à laquelle on pouvait avec l'appui de la justice et de la raison, faire adopter toutes les conceptions vraiment monarchiques, est irritée sans cesse , est recrutée au delà de toute mesure; et l'opinion qui se forme, se concentre dans ce foyer ardent, menace d'une explosion terrible, d'une révolution, puisqu'il faut dire le mot.

Quand même il y aurait moyen de lui opposer une force sufïisante , encore serait-il peu sage d'augmenter le nombre, d'accroître la rage des

ennemis. Mais si la force , au contraire , doit être entraînée , être soulevée par l'opinion , de sorte à se retourner au moment critique , en aggravant les périls, en précipitant l'époque, c'est faire soi-même, la révolution.

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Qu'est-ce que l'ëtat actuel des choses, auquel se rallie le projet officiel et sur lequel s'appuient les complots secrets? sinon un traité à forfait passé par la fraude, entre la nécessité et l'impuissance d'abolir la presse périodique, entre le pressentiment du coup mortel qu'elle doit porter au ministère et la vaine tentation de faire quelque résistance ou d'ajourner la catastrophe.

11 n'existe qu'un petit nombre de journaux : la morne et sordide opinion a patiemment souffert, et l'ignoble intrigue a vivement pressé leur subite réduction; mais d'autant que s'approche le terme final de l'extinction , l'opinion se réveille et se révolte, l'intrigue est repoussée, est déroutée. Le dernier pas est toujours le plus pénible à faire; on ne songe pour l'instant qu'à se pourvoir d'armes nouvelles, qu'à se tenir prêt à profiter de l'occasion.

Et la loi est invitée à consacrer, à consolider le privilège tombé au pouvoir des journaux existans, est engagée à protéger, à couvrir sa possession au moyen des barrières de plus en plus renforcées.

du cautionnement , du timbre , du tarif, dont la clef est en outre laissée aux mains du ministère.

Or, il faut le re'péter encore,le répéter seulement, car l'évidence saisit d'abord tout esprit qui ne se refuse pas à l'accueillir : qu'on accorde la liberté et qu'on impose la censure !

(( La police, s'écriait le vicomte de Bonald, meta l'individu les fers aux pieds et aux mains; la justice trace autour de lui un cercle qu'elle lui défend de franchir... L'homme est libre sous l'action de la loi. » Justes et nobles maximes, dans lesquelles il n'y a qu'à substituer , au mot de la police, la prohibition, au mot de la justice, la répression ; expressions presque synonymes.

L'homme est libre sous l'action de la loi ! oui sans doute , si la loi passe le niveau sur toutes les têtes ; non sans doute , quand la loi concède aux uns le monopole , ravit aux autres la faculté : ou plutôt une telle loi n'est pas la loi.

Une telle loi agit à l'instar de la police, mettant les fers aux pieds et aux mains, tandis que la loi vraie trace un cercle sous lequel tous les êtres sont compris, tous les actes sont permis.

Qu'on impose donc, ou pour mieux dire qu'on accorde la censure ; car en comparaison de l'état actuel des choses , c'est la censure qui représente, qui remplace la justice, qui prépare les temps où celle-ci devra être érigée dans toute sa vérité.

Sous ce régime, au moins les airs sont ouverts: et le ciseau qui rogne les ailes, tandis qu'il doit réprimer un élan trop impétueux, affecte à peine les raouvemens d'un vol plus modéré.

Mais à Dieu ne plaise que l'intention soit ici de soutenir une thèse, d'établir un théorème de justice, comme sur les bancs de l'école!. Lorsque l'état marche à sa ruine, nulle considération abstraite , fût-elle d'équité transcendante, ne prévaut, ne pèse dans la balance; il faut courir aux remèdes efficaces quelle que soit leur nature. Et certes le péril est imminent, est peut-être insurmontable !

Telle est la France , ainsi que les ministres l'ont faite au prix de leurs sueurs, en dépit de nos cris. D'un bord, le parti libéral s'accroît en nombre, s'exalte en haines, est poussé par tant de mesures acerbes, à franchir la limite de ses voeux naturels, à s'élancer par delà le terme de ses véritables intérêts; de l'autre bord , une faction du parti royaliste enlevée au sommeil de paix et flattée par des rêves insidieux, omet de recenser ses forces , de se rappeler ses mécomptes, de jeter un regard autour d'elle sur l'univers, un regard en avant d'elle dans l'avenir.

Ici, c'est l'oriflamme de la monarchie absolue; Jà, c'est l'étendard de la liberté piénière sous lesquels se rangent toutes les passions, toutes leslialiitudcs, toutes les idées, qui s'éloignent, s'écar-

(35 ) tent (le jour en jour, comme pour prendre du champ et revenir à la charge , tant que l'un ou l'autre soit enfin renversé, foulé aux pieds.

Or, demandez au nombre, demandez à la force où sera le triomphe : ils n'ont jamais trompé. Puis demandez au temps, régulateur occulte des destinées de ce vain monde où sera le succès, le succès réel et solide j il ne vous trompera pas non plus : nulle part, s'écriera-t-il.

Car après une mêlée aussi acharnée , aussi prolongée , lors du partage des dépouilles , les guerriers se débanderont, se diviseront, dévoués à subir une nouvelle ère de discordes, jusqu'à ce que la main de fer d'un fils de la fortune les rende enfin au repos de l'esclavage.

Les jours ne sont pas aussi loin qu'on pense , où le théâtre de nos dissentions civiles envahi par des factions encore inconnues, offrira aux regards du spectateur interdit, à droite, les longues douleurs, à gauche, les courtes joies.

Eh bien! si les ministres ont donné l'impulsion au cours désastreux de ces perturbations, ce sont les journaux même qui d'abord emportés par le mouvement Imprimé, muinlenant l'entretiennent, l'accélèrent, le précipitent vers le terme fatal.

C'est une fiitalité dont les causes ont été développées ailleurs, dont les effets ont été retracés par un noble duc, dans ce tableau si cliaud , et pourtant vrai de couleur (i), dont le joug commence à peser, s'il faut en juger par la péroraison d'un journaliste traduit en justice : c( Je confesse que le ton des journaux a maintenant quelque chose d'exalté et d'impétueux qui doit affliger les amis de l'ordre.... Je déclare qu'il est rare que je ne sois pas contristé en lisant une feuille quotidienne, ou en jetant sur le papier les pensées qu'on y lira le lendemain. Cet état ne me va pas. » (^Journal du Commerce , 8 avril.)

C'est une fatalité impitoyable , comme ce dernier mot le montre assez. Les lois de l'ordre ma* thématique ne se laissent point enfreindre : ici le chiffre dispose.

Tout journal est chef de file d'un parti plus ou moins considérable ; et d'une part harcelé et pressé par les vœux impatiens de la troupe qui le suit; d'autre part, jaloux d'enlever par un mouvement rapide, des rangs qui , rendus au calme , s'éparpilleraient peut-être , il faut que son ton exalté entlamrae, que son allure impétueuse étourdisse.

De plus , l'ambition, la vanité ne tardent pas à poindre. Quel rôle glorieux que de mener au

( i) Des Journaux à V occasion , etc. /l^ge i 7.

{^7 ) combat une masse d'opinions, de rompre en visière aux ministres, de leur lancer les traits de l'animadversion publique ! quel espoir enchanteur que de parvenir à ébranler leur crédit auprès du trône et des Chambres , à installer sa cotlerie sur des sièges enfin devenus vacans ! Et quand la société est retombée dans le cahos, quand une crise paraît imminente , chacun est poité à croire que le triomphe doit couronner un des partis les plus prononcés.

Ainsi tous les journaux poussent à l'extrême, et semblent appeler avec ardeur cette époque décisive que leur conduite tend à rendre aussi prochaine que fatale : où la société divisée entre des doctrines si opposées, de^ra nécessairement se jeter sous l'empire de l'une ou de l'autre. (Mémorial catholique, septembre 1826. )

Ceux-là mêmes que guident les plus nobles intentions manquent aussi de mesure, manquent encore plus à l'à-propos. L'idée interne travaille , bouleverse les cerveaux à plaisir, leur entrée étant fermée au rapport des sens : l'idée se parle et se répond à elle-même , expose et conclut à la fois ; innocente qui ne se doute pas qu'au dedans ce n'est qu'une bouffée de rêves; qu'au dehors il y a la vérité des choses. Il faudra que l'événement vienne le lui apprendre.

Les augures les plus frappaus sont méprisés; on

ne veut pas voir qu'une opinion immense en nombre doit devenir de plus en plus hostile, lorsqu'il ne lui est offert aucun point mitoyen, aucun centre commun, auquel la crainte ou la fatigue auraient pu la ramener, autour duquel il y aurait eu moyen de la raccorder avec des opinions différentes. On ne veut pas voir que tout système absolu tranche net et sépare les partis en bons et en mauvais, comme au jugement dernier, que la thèse débattue sur le papier doit être résolue les armes à la main , que les gouttes d'encre doivent se métamorphoser en flots de sang.

Où se rallier? comment se rapprocher? Les journaux seuls portent la parole, soufflent la pensée; et les journaux en dispute sur tout autre point, ne s'accordent que contre des ennemis communs : la vérité , la raison, la justice.

Faudrait-il rapporter en preuve quelques faits récens oii leur conduite si peu sensée, si passionnée , a trouvé le secret de donner raison aux ministres.

Les jésuites. Le fait était accompli, était inaperçu; on ne sait qui vient à y songer, et soudain c'est la colonne de lumière, c'est la torche de l'incendie. Ils tuent les rois; les rois seraient tués sans eux. Ils forment des hommes pieux; les hommes se pervertissent à leur école. Ils défendent la religion, la religion leur devra sa ruine. La ques-

(29) tion est posée trop haut. Au fait, les jésuites peuvent à peine le bien, ne veulent point le mal : le nom existe, le nom ressuscite; mais l'être est éteint; les espoirs, les craintes s'agitent en l'air. Un parti a ravi leur bannière : combattez le parti, épargnez la bannière. De faux amis leur font des ennemis réels; invitez-les à renier les faux amis. D'une part, en les couvrant de l'autel, vous l'exposez aux attaques; de l'autre part, en les écrasant sur l'autel, vous le souillez, vous le perdez. Le Poitugal. Au dire des uns, quelle charte merveilleuse î Elle a reçu le baptême du tropique; elle va donner aux peuples le sacrement de la liberté , accompagné du calme et du bonheur : au gré des autres, quelle monstrueuse transaction, qui émane du souverain légitime, qui est modelée sur la charte française, qui doit peut-être exciter le roi d'Espagne à fonder un ordre quelconque dans son royaume de misère. Là, il faut faire avancer notre armée pour lui prêter main-forte ; ici, il est expédient de répudier l'oeuvre, de révoquer le roi, d'insurger la troupe , de livrer le pays aux guerres civiles. // re netto^ la Charte iii pleno, telles sont les devises opposées. Périsse le Portugal plutôt que les principes ! L'accord est parfait sur ce point : c'est si douce chose que de se battre à outrance, quand on se bat par procureur. Et d'aucun bord on ne songe à transiger

en Portugal 5 à orj^raiiser l'Espagne, à reconcillei* les deux royaumes ; d'aucun bord on ne s'aperçoit que le sud s'embrouille et se charge ; l'éclair brille en Tain, le tonnerre gronde de trop loin : admirez les grands coeurs; ils attendent d'être frappés de la foudre pour prendre peur.

M. Canning! élève de Pitt, ami de Liverpool, patron des Irlandais , restaurateur des Grecs ! Qu'importe à des royalistes, à des catholiques, à des humains ! De quel droit, par quel motif, dans quel dessein parle-t-il ainsi à la Chambre des Communes? Au moins l'audience devait se tenir à huis-clos. Les rois, les peuples ont-ils imploré ses conseils? sont-ils réduits à supporter ses menaces? Prenez garde; des germes de discorde, de révolte, couvent de toutes parts; prenez garde, Id premier coup de canon mettrait le feu à cette longue traînée de poudre. Mais qui serait assez simple pour lui porter foi ? 11 cache mal son jeu ; s'il évente la mèche, c'est évidemment pour faire sauter la raine au premier jour. Eh bien ! un tel non-sense, aiguisé d'une pointe d'honneur national , est accueilli , est applaudi. 11 n'y a qu'un cri , un cri si aigre , si revêche , que les accens de la vérité n'osent l'affronter. Tout se tait; on laisse la triste France se consumer de haines, se fatiguer d'imprécations , hurler vengeance pendant près d'un grand mois.

( 5i ) Le comte d'Appony. Ici , la colère , la fureur, passent de l'autre côté : quoiqu'il se dessèche de jour en jour, le ruisseau de vaine gloire, maintenant limitrophe aux deux camps, les abreuve de même, les enivre tour à tour. Yoilà notre honneur encore compromis, et voilà le feu de file, en propos, qui leprend : seulement le point de mire diffère : l'Angleterre s'efface devant l'Autriche. Y eut-il jamais un plus sanglant outrage? Les mânes de Sainte-Hélène vont tressaillir sous la pierre glacée; enA^aln le héros aura fait son tour d'Europe, semant la mort, portant l'incendie : ses faits et gestes ne seront éternels qu'en la mémoire du deuil. Plus heureux, les lieutenans de l'autre Alexandre n'ont pas vu un empereur gothique méconnaître des titres envahis , n'ont pas vu un ambassadeur faire respecter son maître sous les limites de quelques feuilles de parquet. Encore un non-sense , encore un seul cri, encore un ridicule (i).

(i) Ces divers sujets, sauf le dernier, ont été traités dans plusieurs brochures. Quanta M. Canning, les circonstances actuelles engagent à ajouter qu'il est déploraWe que par une cause quelconque, la charge de former le ministère lui' soit échue, attendu que de grandes résistances doivent se présenter et peuvent l'engager à rechercher l'appui de la faveur populaire, qu'il avait jusqu'à cette heure bravé plutôt

Passons au déluge , s'écrieront les gens ; que dites-vous là ? de quoi parlez-vous? Tant de bruit, tant d'éclat, n'ont point laissé de trace ; le temps a passé le rouleau sur la mémoire, nivelant les derniers sillons , livrant le sol à tout autre labeur. Les Jésuites et le Portugal , M. Camiing et le comte d'Appony, ombres vaines, ont disparu sans retour. Ainsi sont faits nos cerveaux : une seule idée comble la mesure, absorbant leur quantum de capacité , exaltant jusqu'au maximum leur énergie. La monomanie est permanente, l'objet seul varie; maintenant c'est la presse.

Mais quel est le moteur qui , se tenant derrière la coulisse , tient les fils, et à son caprice fait jouer les marionnettes du grand tîiéùtre de l'opinion? Le journalisme! D'un coup de baguette, il jette les esprits en crise, les agite à tort et à travers, puis les plonge dans le sommeil.

De tout temps, soit que le sang ou le sort ait

que court!, é, à l'égard de l'émaucipatiou, de la réforme du parlement et de la libéralité des principes commerciaux , trop souvent confondue en France avec la libéralité des principes politiques.

décidé de leurs destinées, les Français se sont montrés rebelles , au moins en opinion , à ta loi formelle, à la puissance ostensible, et serviles jusque de conscience, à l'influence occulte, à la prépondérance intellectuelle. La récalcitrance et l'engouement sont les deux traits du caractère national. On a tu paraître tour à tour la sèche philosophie de Voltaire et la morale naturelle de Rousseau, la vogue des Etats-Unis et la mode de l'anglomanie, l'ascendant et la chute soudaine des Jésuites, puis des parlemens, la manie insurrectionnelle de 1788 et l'esprit contre-révolutionnaire de 1789, le vertige de la liberté et le prestige du despotisme , enfin la ferveur de la restauration et l'abattement actuel des esprits.

Sous la monarchie, ces soubresauts de l'opinion partaient de l'impulsion du parlement , des états et du clergé ; de l'impulsion des livres et des théâtres, des salons de la ville, des antichambres même de la cour. Rien de tout cela n^existe plus ; il faut pourtant que le Français soit mené. Et c'est comme un besoin honteux à satisfaire ; il a soif de se laisser mener, il a horreur qu'on veuille le mener.

Les journaux ont hérité de toutes ces puissances déchues ; ils tiennent l'opinion en tutelle, ayant le pouvoir de lui imprimer une direction quelconque, tant qu'elle reste incapable, ayant le

( 54 ) devoir de lui donner une éducation sorlahle, qui la mette en état de se diriger elle-même.

Or, ne demandez pas s'ils abusent d'un pouvoir dont l'action s'opère sans obstacle, sans contrôle; s'ils manquent à un devoir dont l'accomplissement ébranlerait ou limiterait leur empire ; demandez plutôt si les journalistes sont des hommes. Ce ne fut qu'au dernier terme des excès, et encore il n'y eut qu'un seul mem]>re de la convention, qu'on entendit s'écrier enfln : J'en ai assez de ma part de tyrannie.

Dans les régions incultes de l'opinion, au milieu de ces déserts de sables mouvans, chaque journal a choisi, a défriché quelque coin de terre circonscrit, s'est créé, non sans peine et sans risque, une espèce d'oasis ; et certes il en est dans le nombre qui ont droit aux éloges , aux faveurs même.

Mais la loi n'aspire nullement à discerner, à distinguer le mérite : elle accepte le fait tel qu'il se rencontre; elle légitime toute possession, et interdit toute invasion ; elle élève un mur d'airain autour de la propriété, à quelque titre qu'on l'ait acquise. De par la loi, tout journal est confirmé dans son apanage, dans ses droits de souveraineté sur telle et telle catégorie d'esprits.

A l'un, sera inféodée, ime nation de regrets intéressés , de craintes réveillées, de haines inocu-

(55 ) lées; à l'autre, une race d'intelligences actives et d'influences conside'rables; au dernier, on ne sait trop quelle secte d'idéologie matérialiste , de libéralisme systématique.

Celui-ci aura reçu l'investiture bénévole sur tous les débris d'existences anciennes, épars à grandes distances et chaque jour éclaircis par la mort; celui-là aura conçu un vaste plan de domination sur les temps qui sont à naître , se croyant assez fort, pour dire au torrent des évènemens : Tu iras jusque-là ; et là , tu t'arrêteras.

Salut à nos maîtres! Leur autorité tient de la nature du régime patriarcal, du genre de la clientelle usitée chez les Romains, étant appelée, étant accueillie plutôt que subie : et si la volonté qui est asservie, porte impatiamment la chaîne et n'attend que le moment de la briser, l'opinion qui s'offre et se livre, tient le joug pour une couronne dont le poids ne charge jamais le front. J /ascendant est tel, qu'en parlant de la feuille habituelle , on se sert du terme générique , le journal.

Le journal dispose de la pensée , du sentiment, des actions; et comme chaque classe de ces serfs volontaires, occupe une zone limitée, le journal pris dans un sens abstrait, domine toute la sphère sociale.

Aussi sous le rapport littéraire, voyez comment

( 5G) une œuvre est prônée et l'autre déprimée , comment l'opinion est tantôt fouettée, tantôt étouffée, car nul n'aura d'esprit que nous et nos amis.

Sous le point de vue politique , voyez à qui le renom est jeté , snr qui l'attention est provoquée, pour qui sont reclamés et souvent obtenus, les grâces, les honneurs, les fonctions : des réputations on ne sait pas pourquoi?

A l'égard des transactions financières, voyez combien il résulte de mécomptes , de pertes. Tel emprunt est délicieux, est détestable, s'écrie-t-on à la fois; et ceux-ci perdent en vendant au plus vite, ceux-là perdent en achetant trop tôt. Allez défricher le commerce d'Amérique, dira une feuille; ne mettez pas dehors, à la veille de la «uerrc, dira une autre : et dans ce commerce, il est plus facile de semer que de récolter; et avant cette guerre , les navires auront pourri dans le port.

Faut-il parler des bâtisses et des canaux, des fabriques et des mines , tant vantées un temps fut , tant chauffées par la presse périodique , dont le cautionnement tout exorbitant qu'il est, ne suffirait pas pour couvrir les intéressés et l'Etat qui pâtit après eux, d'un pour mille , sur l'intensité des sinistres.

Mais à peine ces malheurs doivent être considérés auprès du dommage qui est porté à la chose publique par Teffet de la suprématie affectée à

( "■>! ) chaque journal, sur l'opinion d'une masse isolée et compacte.

Quant aux relations avec l'étranger, est-il rien de plus triste, de plus funeste, qu'au nom d'un parti imposant, dont il passe pour être l'organe, attendu qu'il a seul la parole , tel journal mal informé sur les faits et les hommes, aille proclamer des sentimens de haine, de mépris, de défiance contre une nation voisine 5 en sorte que si la direction des affaires tombait en ses mains, une rupture subite, une guerre acharnée ne tarderait pas à éclater, chaque pays étant jaloux d'aller au-devant des coups de l'ennemi, et se croyant certain de rencontrer peu de résistance.

Quant aux transactions du gouvernement, n'estce pas chose également triste, également funeste, lorsqu'à l'appel des opinions ainsi représentées par leur journal, ces ministres qu'un sort condamne à jouer tour à tour le rôle du révêche Misantrope et du mielleux Philinte , cette fois n'aspirant qu'à complaire, se décident à suivre en même temps, des voeux inconciliables autant qu'lnconvenables; comme à l'égard de l'Espagne , au secours de laquelle est dévouéeenpure perte, notre armée fatiguée de la tâche, au détriment de laquelle est accomplie , la reconnaissance effective de l'Amérique, mesures contrastantes, dont l'une dépasse et l'autre viole les devoirs de l'alii^ance.

(38) Et pourquoi n'arriverait-il pas, en laissant aller le cours actuel des choses, que dans une crise instante où la foudre aurait frappé enfin un ministère fortement enraciné, où l'aurore du ministère nouveau se lèverait sous de sombres nuages; quelque journal fort de son influence , puissant en talens , enhardi par des succès, s'érigea en associé du trône , s'arrogea une part dans l'initiative et offrant l'option de la paix ou de la guerre, parvint à obtenir pour un de ses patrons ou de ses cliens , carie titre n'y fait rien, un si^ge autour de la table du conseil ; tellement qu'au sujet du ministre ainsi instalé, chaque abonné serait en droit de répondre aux badauds impatiens d'apprendre comment a été fait ce choix; c'est le journal.

Qu'un tyran, n'importe lequel, combine une force majeure d'impulsion et déblaie les voies, de tout obstacle, soit au moyen de la terreur, ou à l'aide du prestige; qu'un ministre, tel qu'il soit, marche au même but , en corrompant tant qu'il se peut, ou comprimant à défaut, de sorte à esquiver les résistances : dans l'un et l'autre cas , il y a emploi de la puissance matérielle ou intellectuelle; la volonté est enlevée, est emportée, sans que l'opinion ait été consultée, sans que le jugement

( 59) s'y soit prêté : c'est une sorle Je servilité macliinale, automatique. L'isolement des iiidiviclus qu'entretient la ruse ou la violence, produit seul l'asservissement de l'individu. H y a déshonneur, il y a honte; voilà tout.

Mais si un peuple auquel par malheur aurait été donné la faculté de lire par les yeux, bien qu'il soit dépourvu de la capacité de lire par l'esprit, allait aliéner son opinion, laissait confisquer son jugement, à la merci de quelques feuilles volantes; s'il ne voyait plus, n'entendait plus, ne pensait plus, qu'à travers cet organe factice, ce semble superposé à l'intelligence , intercalé entre les sens et les sensations; ce serait un signe certain que les pouvoirs du cœur et de la tête manquent à son organisation, ou du moins qu'étant mal constitués et n'étant plus exercés, ils sont à la veille de faillir tout-à-fait. Un cas pareil ne s'était vu encore que dans les gorges du Valais. Il v a 'abrutissement; il y a opprobre, ignominie.

De même que dans l'Orient, c'est le sultan; dans l'Afrique, le fétiche; en France, c'est le journal , dont les oracles sont invoqués, sont implorés pour enseigner aux gens comment il leur faut vouloir, agir.

Un tel état n'est pas moins déplorable lorsque les journaux sont dirigés par des personnes distinguées dans leurs partis, et quand même ils

exerceraient leur ascendant dans le sens religieux et royaliste. 11 n'est têle si forte qui ne soit tournée , il n'est conscience si pure qui ne soit troublée par l'usage du pouvoir absolu; ni doute ni scrupule n'essaient de percer parmi la coliue des applaudissemens : sur le passage du char de triomphe , sont semés à pleines mains les écarts , les excès.

Au reste , que les esprits soient bien ou mal conduits, à peine y a-t-il quelque différence. S'ils sont bien conduits, c'est pour l'instant, c'est par accident : ce résultat heureux provient d'un principe vicieux. S'ils sont bien conduits, c'est qu'ils sont conduits; et là gît l'opprobre; de là, sort le désastre.

Accourez, philosophes dénués d'ame, publicistes privés de sens, littérateurs perdus de goût, jetez, répandez vos oeuvres à longs flots ^ noyez l'attention , la réflexion sous un déluge de phrases décevantes. Qu'importe donc ? En aspirant le poison , du moins le coeur et l'esprit sont en action; en savourant ses traîtresses douceurs, ils font un acte : et cet acte s'opère sous des limites, s'arrête à un terme, tandis que l'action, ainsi mise en exercice, persiste , subsiste , prête au premier jour à se mouvoir dans un tout autre sens.

11 y aura relâche dans l'acte , il y aura, reprise dans l'action. Dès lors l'espoir est légitime , le

(41 ) remède est apporté par le mal. Les annales de ce monde , assez vieux pour fournir l'expérience , trop vieux peut- être pour la mettre à profit , proclament hautement qu'il est dans la vie intellectuelle , ainsi que dans la vie organique , une force innée et spontanée de réaction; dont les faveurs signalées ont seules préservé l'humanité de tomber enfin, et de croupir à jamais dans l'abîme de la corruption , en fait de mœurs , en fait de goût.

Mais s'il n'y a plus d'action , il n'y aura pas de réaction, car ces crises antagonistes émanent du même foyer, ressortent l'une de l'autre. Un état de langueur , de torpeur, succède. L'être animé, dont les bonds effrayaient , est métamorphosé en une momie. Le principe d'intelligence s'éteint, et l'homme , jadis l'orgueil de la création, à cette heure encore l'orgueil de l'imagination , n'est plus qu'une brute , sauf que l'instinct lui manque.

Or prenez de cette espèce tel nombre que ce soit, et couvrez en» un sol circonscrit, affectez-y un nom imposant, vous n'obtiendrez jamais une société, une nation. Ce sera comme la chaîne des forçats ou comme une horde de sauvages, une tourbe d'écoliers.

Les temps sont-ils restés sous le régime patriarcal ou féodal ? Félicitez - vous : la chaîne forgée par la nature sera plus maniable sous le

doigt régulateur, d'autant que les anneaux auront moins d'élasticité.

Les temps sont-ils échus où le vertige ministériel prétend régenter l'empire ? Congratulez-vous : La férule sera toute puissante en menaçant tour à tour chacun de ces grands enfans, jusqu'à ce que l'esprit de révolte ne s'insinue dans leur sein , ne les soulève en masse.

La scène change de face , si déjà la vanité éblouissante en fausses lueurs, si la liberté instituée par les lois ou par les moeurs, sollicitent pour tout individu quelque participation aux afïiiires publiques; et plus encore, si les dissentions civiles, si la dissolution sociale, si l'anarchie , installent au timon de l'Etat, la souveraineté des volontés, des forces. Pour lors il faut trembler.

On n'a pas oublié peut-être comment, sous la monarchie, comment, dans la révolution, l'opinion d'abord hébétée et puis abrutie, étant inliabile à porter un jugement , inepte à diriger la volonté, s'adonnait au hasard ,^'abandonnailsans retour, à la merci de telle ou telle influence parasite; offrant à l'Europe jusqu'alors envieuse , tant de scènesye?ridicule et de risée, tant de scènes d'horreur et de haine.

Et, sauf les minisires, quel homme pe^it douter que' sous les formes mitoyennes de son gouvernement, suivant que durera l'état de calme ou que

surviendra l'état de trouble , la France est destinée a jouer tour à tour les mêmes rôles, tant que les esprits, restant en enfance, ne sauront discerner entre le bien et le mal.

Avez-vous à gouverner de tels êtres, mettezleur des fers, tenez les rênes hautes, comprimez les mouvemens déréglés : il y va de votre salut, de leur salut même. Mais si les fers sont usés , si les rênes tombent de vos mains , n'aspirez plus qu'à leur inculquer le jugement, à leur imposer le sens commun, à faire leur éducation.

S'il n'y a moyen de vous sauver de l'opinion , tentez de vous sauver par l'opinion j s'il n'est pas possible de l'étouffer sous les ténèbres, hâtez-vous de l'inonder d'un torrent de lumières.

L'opinion, qui ne voit pas à se conduire, ne manque jamais de se laisser mener; et, passant au pouvoir de quelque faction, devenant un instrument servile, est entraînée par des suggestions étrangères au-delà du terme où se serait arrêtée la passion même.

Il a y un aveu bien remarquable à cet égard : (c Si je n'avais jamais fait que ce que je voulais faire, j'aurais été plus vertueux, plus heureux. »

H faut donner à la nation française, en imitation du grand exemple de l'Angleterre , l'éducation du bon sens; il faut l'amener peu à peu à saisir lu vérité des choses et à se défier de l'éclat des

phrases ; il faut obtenir qu'elle se fasse une opinion, que son opinion tourne en volonté, que sa volonté entre en action.

Enseignez à lire, excitez à lire, fournissez à lire. Dans les sciences physiques, un mot comprend tout : voir. En morale, en politique, ce mot est ainsi traduit : lire.

Lire, invite à comparer, à réfléchir, empêche de s'aveugler soi-même et d'être trompé par les autres.

Lire ou entendre par les yeux, ne porte pas le danger ou plutôt préserve du danger d'entendre par l'oreille; car la parole imprimée est à la fois plus épurée et moins enivrante que la parole prononcée.

Lire mal, est synonyme de lire peu ; lire bien, est identique avec lire beaucoup. Un peu de science , a dit un grand homme, éloigne de la religion ; beaucoup de science y ramène.

Or, dans les temps où nous vivons, entre les bords stériles de l'ignorance et les rians coteaux de l'intelligence, un seul pont est jeté, si étroit, si glissant, que les garde-fous n'empêchent pas d'être troublé par les bruits de l'abîme. Les journaux font la planche : qu'on se garde bien de la briser ou de la retirer ; il convient plutôt de l'affermir, de l'élargir. Le passage sera plus souvent franchi , d'autant qu'il y aura moins de risque à tourner de tête, à faire quelque faux pas.

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