LA TERRE DE L'EAU
Juillet-Août 1S61.
Ce que j'ai sous les yeux et quel est ce pays, Jugez-en ;
Des terrains par la vase envahis, Des saules, des carrés de chanvre, des passages De voiles couleur d*ocre au fond des paysages, Des chariots à foin peints, sculptés et dorés. Des bois, et la senteur immense des grands prés ; Des essaims que la nuit même ne fait pas taire ; Des canaux à pleins bords coulant à fleur de terre ; De frais enfants à qui Ton jette de gros sous ; Des massifs d'arbres verts ; l'eau s'enfonce dessous. L'amarre pend, le jonc fléchit, le roseau plie. Et la nature est molle à ce point qu'on oublie Utrecht et ses tocsins, Ruyter et ses combats, Et Delft ensanglantée, et qu'Amsterdam là-bas
Montre au pâle Océan ce que c est que Venise. La charrue est si près du mât qu'on fraternise ; L aviron parle au soc et lui dit : Travaillons. L'heure en prenant son vol rit dans les carillons ; Chaque beffroi secoue une grappe de cloches ; D'instant en instant passe, avec ses larges poches, Un vieux coche d'osier sous sa coiffe de cuir ; De grands oiseaux de lacs et d'étangs qu'on voit fuir, Ont les plumes du bout des ailes espacées, Et l'on dirait des mains ouvertes et dressées. Le houleux Zuyderzée est jaune à Thorizon.
Les villes sur leur porte ont un grand écusson ;
Jadis leur liberté blasonna leur richesse ;
Rotterdam est marquise, Amsterdam est duchesse ;
Ce qui n'empêche pas ces cités et ces champs,
Et tous ces blasons, d'être en somme des marchands,
Et d'avoir à Geylan, au Brésil, en Syrie,
Des comptoirs où se tient debout leur seigneurie.
Pays riche, pays joyeux ; les gras troupeaux.
L'herbe, l'homme, l'oiseau, le travail, le repos,
Tout rit ; les paradis succèdent aux cocagnes ;
Le Rhin, ce noh* seigneur descendu des montagnes,
N'est plus qu'un bon bourgeois qui se retire aux champs ;
L'humble fumée éparse autour des toits penchants
Rampe et monte à travers les frênes et les ormes ;
Et d'effrayants moulins aux vastes plates-formes,
Qui tournent éperdus et sombres dans le vent
Avec on ne sait quoi d'énorme et de vivant,