A DES BAIGNEUSES
femmes, la pudeur, c'est la honte sacrée.
Le lieu sombre et divin qui rayonne et qui crée,
Cette chair sous laquelle on aperçoit Tesprit,
Le Tentre qui féconde et le sein qui nourrit.
Sont des mystères pleins d'épouvante et de charme.
C'est pourquoi votre œil roule une céleste larme ;
C'est pourquoi vous cherchez, loin des pas et des voix,
baigneuses, l'abri silencieux des bois.
La nature sauvage et profonde vous couvre.
Votre robe inquiète en tressaillant s'entr'ouvre,
Puis tombe, et vous avez, le dernier voile ôté.
Peur de votre lumière et de votre beauté.
188 DERNltRE GERBE
Si quelqu'un me voyait ! dit la nymphe ingénue.
Comme c'est effrayant d'être une aurore nue I
Et vous avez raison, belles, de vous cacher.
Vos corps exquis, plus frais que la fleur du pêcher,
Frémiraient du regard d'un passant, faune infâme
Qui cherche la matière au lieu de chercher l'âme.
A toute belle chose il faut un vêtement.
L'œil de l'homme toujours guette en quoi se dément
La beauté, la vertu, le génie, et s'attache,
Sinistre, à la splendeur pour y trouver la tache.
Toute clarté, fuyant l'offense de nos yeux.
S'enveloppe d'un pli chaste et mystérieux,
Et l'on se sent farouche alors qu'on est suprême ;
Et voilà pourquoi Dieu, sachant que l'astre même
A sa pudeur, et veut un voile auguste et pur,
Met sur la nudité des étoiles l'azur.
15 juillet 1876.
Ne vous figurez pas, ténèbres, que je tremble Parce que vous venez le soir murer les deux ; J'entends des voix parler tout bas dans Tombre ensemble Et je sens des regards sur moi sans voir des yeux ;
Vous êtes malgré vous de rayons traversées; L'espérance est mêlée à vos blêmes eflrois ; Vous ne nous troublez point sous vos ailes dressées Pas plus que les corbeaux n'ébranlent les beffrois.
ténèbres, le ciel est une sombre enceinte Dont vous fermez la porte, oui, mais Tàme a la clé! Et la nuit se partage, étant sinistre et sainte, Entre Iblis, l'ange noir, et Christ, l'homme étoile.
23 novembre 1876.
A ce point de la vie où je suis arrivé,
L'insulte offense peu ; cette chose qu*on nomme
Le laurier d'un poëte ou la gloire d'un homme
Dépend de l'avenir, non des contemporains.
Les louanges, ayant les affronts pour refrains,
Sont trop près d'un tombeau pour y faire grand'chose.
Et désormais ce bruit, injure, apothéose,
Doit par le penseur calme et grave, être écouté
Dans les lointaines voix de la postérité ;
Car l'avenir seul dit le mot superbe ou sombre
Qui détrône une idole ou fait un dieu d'une ombre.
Lyrnessi domus alta, solo laurente sepulcrum
Siège de Paris. Décembre 1870.
Livrée à tous les vents qui descendent du pôle, Mon ile est au milieu de la mer, et la Gaule
S'y fait chêne et granit ; Elle est la grande roche altière et combattante. Et le tonnerre y vient comme un roi dans sa tente.
Gomme un aigle à son nid.
Jeté là par Texil, mon vieil ami sévère, Regardant Téclair luire aux cieux que je révère
Gomme un âpre ataghan.
J'ai souvent fait ce rêve : avoir ma sépulture Dans cette formidable et farouche nature ;
Dormir dans l'ouragan.
idU DEHNIÈRË GERBE
Mais aujourd'hui qu'un souffle inconnu me rapporte Dans ce Paris qui voit la bataille h sa porte
Et qui se tient debout, Dans ce Paris où tout frémit, où rien ne tremble, Qui s'emplit d'une pourpre immense et qui ressemble
A l'urne où l'airain bout.
Je voudrais bien mourir sur ces remparts célèbres, Afin qu'un jour je puisse, à travers les ténèbres.
Murmurer : « guerriers!
— J'ai ma haute maison où s'abat la colombe.
Où vient l'aigle, au pays des chênes, et ma tombe
Au pays des lauriers. »
ÉCRIT SUR l'omoplate d'uN SQUELETTE
Squelette! réponds-moi, qu'as-tu fait de ton âme? Flambeau, qu'as-tu fait de ta flamme?
Cage déserte, qu'as-tu fait De ton bel oiseau qui chantait?
Volcan, qu as-tu fait de ta lave?
Qu as-tu fait de ton mdtre, esclave?
Un cœur peut, comme un monde, avoir eu son désastre ; Alors, dans le passé, sans trouble et sans frayeur, Le pâle souvenir creuse, âpre fossoyeur ; De la fosse qu'il rouvre il fait sortir un astre.
198 DKHNlfeRE GERBK
Voici que le matin, dont l'haleine est remplie De brises qu'il répand sur la forêt qui plie, Enfant vêtu de pourpre au sourire immortel.
Sur les étoiles d'or, flambeaux du grand autel, Se hâte de soufller, comme un jeune lévite Qui les éteint, de peur de les user trop vite.
Forêt Noir©.
Le jeune chevrier rit dans les monts antiques; Et, traînant deux à deux des chariots rustiques, Des bœufs inégaux vont sous les grands sapins verts, Tristes d'être accouplés la tête de travers.
Une pelouse drue avec des arbres bas, Un gros clocher de pierre au milieu du feuillage. Des toits à fleur de champ laissant voir des grabats, Des mares, du fumier, des coqs : c'est le village.
Une fleur en prison chez soi, quelle folie !
Le pot est bien plus laid que la fleur n*est jolie.