‹ Dernières causeriers littérairesChapitre 10 sur 20 · M. HENRI BLAZE DE BURY · texte numérisé non relu

M. HENRI BLAZE DE BURY

celui des nationalités qui n'ont pas su se défendre, des libertés qui se sont laissé prescrire; le droit d'une société, d'une civilisation qui ne peuvent permettre à des souvenirs ou à des rêves de les bouleverser et de les détruire, et qui ne veulent pas que, sous le pseudonyme d'indépendance, on les mène à la barbarie. C'est là, en effet, qu'eussent fatalement abouti ces entreprises, commencées au milieu des enivrements de l'éloquence, au cliquetis des mots les plus sonores qui puissent exalter les âmes, sous l'harmonieux patronage de tous les héros, de toutes les gloires de la Grèce, de l'Italie antique et de l'Italie du moyen âge. En réalité, le caporal autrichien, cette figure classiquement odieuse au patriotisme et au lyrisme, était plus patriote et plus poétique que tous ces plagiaires de Tyrtée, de Gracchus ou de Démosthènes : car l'un, sous son sévère uniforme et dans sa rigide consigne, était le gardien de cette paix, de cette stabilité sociale, qui est, pour la fortune intellectuelle des peuples comme pour leur richesse matérielle, la première condition de durée et de progrès: les autres, imprudents ou perfides, décrochaient le monde sans avoir la force de le porter, et le lançaient sur une voie fatale où le premier pas se fait sur des fleurs, le second sur des ronces, le dernier sur des décombres : ainsi se vérifiait la belle parole de Donoso Cortès, ce contraste de la barbarie amenée par les idées et repoussée par les armes; contraste qui éclate dans le livre de M. Blaze deBury, et que j'achèverai d'indiquer en disant que l'ingénieux écrivain . a réussi à rester poëte en prenant parti pour Badetzky contre Venise.

L'intérêt de ce livre est-il aujourd'hui amoindri par la nouvelle phase où est entrée l'Europe, et qui, portant sur d'autres points l'émotion publique, semble avoir déplacé et modifié les conditions comme le terrain de la lutte»

Franchement, nous ne le croyons pas. Sans doute le premier, le plus complet, le plus impérieux de tous les patriotismes est celui que mettent en jeu les guerres de peuple à peuple, la gloire de nos armes, l'honneur de notre drapeau, l'héroïsme de nos soldats; sentiment immortel

qui fait battre le cœur de ta patrie dans la poitrine de tous ses enfants. Mais il en est un autre qu'éveillent les temps de révolution et de crise : c'est celui qui unit les défenseurs d'une même idée, d'une même cause, et qui, sans distinction de frontières, de pays et de langage, fait autant de concitoyens qu'il y a d'hommes dévoués à cette cause et à cette idée. Celui-là, nous l'avons tous ressenti pendant ces années sombres et troublées où l'Europe n'était plus divisée en vingt nations différentes, mais en deux camps opposés: l'ordre et l'anarchie, l'autorité et l'insurrection. À cette époque, je l'avoue hautement, nous étions bien plus les compatriotes d'étrangers tels que Radetzky et Windisch-Graetz, que de Français tels que MM. Louis Blanc et Ledru-Rollin ; de même que ceux-ci fraternisaient beaucoup plus avec Mazzini et Kossuth qu'avec M. de Falloux ou le général Changarnier. Maintenant, si les situations ne sont plus les mêmes, il ne faudrait pourtant pas trop s'y fier. Peut-être, en cherchant bien , trouverait-on, au fond des effusions patriotiques et guerrières de certains organes de la démocratie , moins de souci pour l'éclat de nos victoires que de rancune contre les hommes qui retinrent, il y a sept ans, l'Europe sur le penchant de l'abîme; moins d'enthousiasme pour nos gloires militaires que de secrète espérance de se créer un nouvel enjeu dans une guerre universelle. C'est pourquoi nous ne devons jamais oublier les services rendus par l'Autriche à une cause qui fut celle de la civilisation même, et nous remercions M. Blaze de Bury de nous les rappeler

Page 1