‹ Dernières causeriers littérairesChapitre 12 sur 20 · M. HENRI BLAZE DE BU R Y · texte numérisé non relu

M. HENRI BLAZE DE BU R Y

encore trouvant des analogies entre ces deux charmants livres. 11 en est une, la plus visible de toutes : c'est le talent dont M. Blaze de Bury a fait preuve dans tous les deux; c'est le plaisir égal que j'ai eu à les lire, et à faire de ces deux lectures une causerie.

Dans l'espace d'une année, M. Poujoulat, à force de talent et de droiture, a résolu deux difficultés que nous aurions, avant de le lire, volontiers regardées comme insolubles. Il a consacré un volume à Bossuet, et il a échappé à Péciieil de ce sujet magnifique : la monotonie dans l'admiration et la redite dans l'éloge. Il a écrit un livre sur le cardinal Maury, et il a triomphé des périls de ce sujet compliqué: écrivain catholique et monarchique, il avait à parler d'un homme qui servit et déserta tour à tour la cause de l'Église et de la Royauté; il avait à faire rassortir les grands services et les grandes qualités de Maury, sans qu'un instinct de panégyriste l'aveuglât un seul moment sur les faiblesses et les torts qui obscurcirent sa gloire et assombrirent sa fin ; il avait à constater ces torts et ces faiblesses, sans que le lecteur, arrivé à la dernière

1 Ue cardinal ilauiy, sa vie et se» œuvres.

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page, en gardât d'autre impression que celle d'une leçon salutaire, mêlée de tristesse et de sympathie. Il avait — tâche plus délicate encorel — à se demander si le châtiment de Maury n'avait pas été hors de proportion avec ses fautes, sans que ses convictions royalistes et chrétiennes eussent à souffrir de cette révision et de ce contrôle. En un mot, il fallait que, tout en restant l'historien et presque l'avocat de l'intrépide orateur de la Constituante, il sût extraire de l'ensemble de cette vie, non pas un texte de réflexions chagrines sur l'ingratitude des princes et l'injustice des partis, mais un enseignement grave et fécond, applicable à quiconque aurait envie de transiger avec sa conscience et de chercher la grandeur hors du devoir. Tels étaient les principaux obstacles que rencontrait M. Poujoulatau seuil de cette histoire. Dire qu'il les a surmontés, ce ne serait donner qu'une idée insuffisante de tout ce qu'il y a de solidité, de vérité, d'éloquence, de nouveauté et d'intérêt dans son livre.

Habent sua fata /... Ce que le poète latin a dit des ouvrages, pourrait se dire aussi des hommes. Ils ont leur destinée, non-seulement de leur vivant, mais après leur mort; et la postérité, comme les contemporains, n'est pas toujours juste dans la distribution de ses récompenses. H y a eu, chez le cardinal Maury, de quoi suffire à trois réputations brillantes. Écrivain, sinon de premier ordre, au moins très-remarquable; courageux jusqu'à l'héroïsme en face des plus grands dangers qu'il ait été donnéà l'homme de cœur de mesurer et de braver; orateur digne de combattre Mirabeau et de ne pas être vaincu, n'était-ce pas assez pour conquérir une triple palme dans le pays qui prise si haut le courage, le talent d'écrire et le talent de parler? Ajoutez-y les dons de l'improvisateur, la vivacité, la réplique, l'esprit de saillie, le bon mot assaisonné et aiguisé

par le péril qui l'inspire, toutes choses qui ont en France une fortune assurée. Ajoutez-y encore ce mérite, si apprécié de notre siècle, d'être parti de bas pour arriver aux premiers rangs, et cela non pas en abaissant les autres, mais en s'élevant soi-même ; ajoutez-y enûn ce contraste piquant comme un paradoxe et imposant comme une vertu, d'un homme nouveau se faisant le champion du vieux monde, et se dévouant à une cause qui n'est pas la sienne, à une partie où il n'a pas d'enjeu : comment, avec tout cela, comprendre qu'une renommée d'apparence et de complexion si vivaces ait été frappée de mort lente et d'atonie, qu'au bout de quarante ans à peine et au milieu d'événements qui devraient rajeunir sa gloire en justifiant sesoracles, le nom de Maury, le souvenir de sa vie et de ses œuvres, ne soit plus qu'une sorte de légende voilée d'ombre, un problème à demi effacé devant lequel on passe indifférent sans eu demander le mot ? Qu'a-t-il donc fait pour mériter une telle déchéance? Quelle est donc cette On coupable contre laquelle de si glorieux commencements n'ont pu prévaloir? Il a désobéi au Saint-Siège, et accepté, dans l'épiscopat français, une situation rendue équivoque par les anathèmes d'un pape désarmé : hélas ! je voudrais croire mon époque assez orthodoxe pour que ce fût là à ses yeux un crime irrémissible! Il s'est laissé fasciner par le génie de l'Empereur : cette fascination a été subie, pendant plus d'un demi-siècle, par la nation presque tout entière, et on peut dire qu'elle dure encore. Je ne vois rien là qui explique un arrêt aussi rigoureux, une* éclipse aussi complète. Suivons donc cet illustre failli sur les pas de son éloquent biographe. Peut-être trouverons-nous, au terme de la route, de quoi changer notre tristesse en joie et notre humiliation en orgueil.

M. Poujoulat nous le montre d'abord sortant de Valréas

et de l'échoppe paternelle pour s'acheminer vers Paris, cet irrésistible pôle où tendent sans cesse les imaginations aimantées. Nous revoyons le jeune abbé Maury dans cette classique patache, avec ses deux compagnons de voyage, et ce dialogue devenu célèbre, qui revenait de droit à M. Poujoulat. — « Moi, dit l'un, je veux être médecin du roi. >> c'était Portai. — t Moi, dit le second, je deviendrai avocat général, » c'était Treilhard. — «Moi, dit Maury, jedeviendrai prédicateur du roi et l'un des quarante de l'Académie française. » — Tous trois, on le sait, réalisèrent ou dépassèrent ce rêve brillant de la vingtième année; mais l'un des trois eut le malheur d'y ajouter un horrible vote; et quand on songe que ce n'est pas celui dont la mort a été la plus triste et la plus abandonnée, quand on se rappelle que Maury, sous le règne du frère de Louis XVI, n'a pu rentrer à l'Académie, et que, plus tard, ni les honneurs ni les éloges académiques n'ont manqué à Treilhard, on revient à l'idée qui domine toute cette histoire, et l'on fait des réflexions mélancoliques sur l'inégalité des justices humaines, plus impitoyables souvent pour les fautes que pour les crimes.

De 1765, époque de son arrivée à Paris, jusqu'à 1789, Maury ne fut qu'homme de lettres et homme du monde; car l'état ecclésiastique se conciliait alors mieux qu'aujourd'hui— heureusement pour aujourd'hui —avec la vie littéraire et mondaine. Sans éprouver le moindre penchant pour les doctrines philosophiques qu'il détesta toujours, il eut pour amis Ghamfort, Marmontel et quelques autres satellites de la brillante pléiade de Voltaire. Il concourut avec la Harpe pour ces prix de l'Académie française, que l'on n'obtenait alors qu'à l'aide d invévitables concessions à l'esprit du moment. Peut-être (pardonnez à mes manies d'analyse) faudrait-il déjà chercher dans ces débuts, ce

milieu et cet entourage, l'explication de ce qui manqua plus tard à Maury pour avoir, non pas des croyances et des opinions sincères, mais des principes inflexibles. ïl en * est de l'atmosphère intellectuelle comme de celle que nous respirons: de môme que, dans les temps d'épidémie, ceux qui n'en sont pas atteints en ressentent pourtant les vagues influences, de môme, à cette époque de malaria universelle pour les intelligences et pour les ames, on devait, tout en lui résistant, en subir involontairement l'action dissolvante et mêler, malgré soi, je ne sais quels germes délétères aux plus salubres aliments de la pensée. On n'est pas impunément le contemporain de la vieillesse de Voltaire. N'était-ce pas aussi en ce même moment d'inquiet et aventureux prélude à des crises prochaines que Jean- Jacques prêchait son code social, qui peut se résumer dans l'amoindrissement des devoirs et l'agrandissement des droits? Figurez-vous Maury, fils d'un artisan, fils de ses œuvres, lancé, pour ses débuts, dans ce monde qui ne croit plus à grand'chose, qui ne croit plus surtout à lui-même: il est jeune, il a du talent, de l'esprit, de l'ardeur; il est doué de cette force physique et morale, double armure qui, dans les temps difficiles, se complète Tune par l'autre. Il assiste à l'agonie d'une société qui se meurt et qui joue avec sa mort comme avec sa dernière fête. Cette noblesse qu'il doit défendre, il la voit déchirer ses titres ; ce clergé pour qui il doit plaider, il le voit pâlir ou sourire devant les doctrines régnantes, et déserter l'autel et la chaire pour la cour et les salons. Ce roi, dont il essayera d'affermir la couronne, il le voit, faible et bon, plus funeste à l'État par sa faiblesse que par le plus dur despotisme, céder au sentimentalisme philosophique tous les avant-postes de son culte et de son trône. Il en résulte que, plus tard, Maury, même en se dévouant à cette no-

M. POUJOULAT. 1fi1

blesse, à ce clergé, à cette royauté, éprouvera contre eux ce sentiment bizarre, inavoué, de dépit, de rancune, de dédain, que l'on éprouve en protégeant quelqu'un qui ne se protège pas lui-môme. Maintenant placez à sa gauche le scepticisme voltairien, altérant par son seul voisinage ces convictions mêmes qui se révoltent contre lui ; à sa droite, l'individualisme exalté par Rousseau, et prêt à s'exagérer la dette de son parti envers soi, à amoindrir la sienne envers son parti, et vous vous expliquerez peut-être que Maury, armé pour la lutte, ne l'ait pas été pour la persévérance.

M. Poujoulat, avant d'arriver aux deux grandes époques de cette orageuse vie, apprécie et analyse en maître les ouvrages littéraires par lesquels Maury préluda à sa carrière publique. VËloge de Charles V, YEloge de Fénrion, le Panégyrique de saint Vincent de Paid, le Panégyrique de saint Louis, les Réflexions sur les sermons de Bossuet, et enfin Y Essai sur ï éloquence de la chaire, l'œuvre capitale de Maury, ont inspiré à son historien des pages excellentes, supérieures aux écrits dont il parle, et suffisantes pour les remettre en lumière sans trop les amplifier. Ces appréciations rapides, dont M. Poujoulat n'a voulu faire que l'accessoire de son livre, prouvent une fois de plus combien les études critiques et historiques sont en progrès depuis Maury, et à quel point, dans ce moment transitoire d'oubli de la veille et d'incertitude du lendemain, on connaissait mal ce passé qui allait subir une dernière lutte avant d'acheter, en succombant, le droit d'être mieux jugé. Je l'avoue, Maury, émule plus ou moins heureux de la Harpe, de Chamfort, de Marmontel et de Thomas, auteur d'un ouvrage auquel manquent, malgré de sérieux mérites, cette perfection, cette distinction, cette délicatesse suprêmes, seules capables de

faire relire les vieux livres, — m'attire peu et ne me retient pas. Là il représente un art vieilli, une littérature en décadence, une langue qui se répète, quelque chose qui n'est plus classique et qui n'est pas encore nouveau. Patience ! encore un pas, et nous allons entrer, avec Maury, dans un monde où tout sera neuf, le tableau, le cadre, les idées, la langue, la tribune, le public, le spectacle, le succès, la défaite, la passion, l'émotion, le prix du combat. Là, il rencontrera sa part d'originalité véritable; là, il aura l'honneur d'associer son nom et son œuvre à la création d'une nouvelle éloquence, l'éloquence politique et parlementaire.

C'est à l'Assemblée constituante que commencent la vraie grandeur et le vrai rôle de Maury. C'est dans ces débats solennels qu'il apparut avec un éclat, une verve, une énergie incomparables. Cette nature méridionale et ardente, à l'étroit dans les vieux moules du panégyrique et du discours, se sentit à l'aise dans cette chaude et libre atmosphère où tout devait lui servir, même ces côtés rudes et vulgaires qui, relevés par le talent et le courage, produisent aussi leurs effets sur les masses. L'académicien, l'orateur sacré, l'écrivain brillant et disert, devenait athlète, et ce qui domine en Maury, c'est l'athlète,. c'est le lutteur : il en a la vigueur, l'agilité, l'haleine, les muscles; il en a les ressources imprévues, les volte-face soudaines, la promptitude à profiter de ses avantages, à se redresser sous les coups, à se roidir sous les étreintes. Il est si bien lutteur, qu'une fois la lutte finie, une fois sorti de l'arène, il ne sait plus que faire de sa force, et, comme les athlètes antiques, dissipe, énerve, change en défaillance et en faiblesse cette force sans emploi. Mais arrêtons-nous à ce moment, le plus beau de sa vie. Aussi bien M*. Poujoulat nous en retrace les grandes scènes d'une

façon digne de son sujet et de son modèle. Nous recommandons à nos lecteurs, comme un remarquable précis de politique à la fois rétrospective et prophétique, les chapitres où l'éloquent écrivain, racontant à grands traits ces séances mémorables et les questions vitales qui s'y discutaient, nous montre l'abbé Maury sur les bancs de la droite, combattant tour à tour l'aliénation des biens du clergé, lo principe de la souveraineté du peuple, le droit de paix et de guerre transféré du souverain à l'Assemblée, l'émission des assignats, la confiscation du comtat Venaissin, la formation d'une haute Cour nationale, la suppression de l'impôt du tabac, toutes mesures révolutionnaires, destructives, fatales, dont pas une ne fut perdue pour ce travail de renversement, de démolition et de ruine commencée par la Constituante et achevée par la Convention. Maury fut alors — et ce sera sa gloire ineffaçable — l'ennemi de la Révôlution; ennemi impuissant — car que peut une pierre contre un torrent, une heure contre un siècle, un homme contre un peuple? — mais ennemi vigilant, alerte, intrépide, clairvoyant, infatigable et, dans celte défense du passé, devinant mieux l'avenir que beaucoup de ceux qui l'appelaient de leurs vœux imprudents et de leurs folles espérances; soldat du dernier jour, se mesurant corps à corps avec le géant sans en être ni effrayé ni écrasé; tombant avec honneur et pouvant ré- . péter, lui aussi, cet immortel si Pergama... consolation mélancolique de tout généreux défenseur des causes perdues. Le géant, ai-je dit? M. Poujoulat a été naturellement amené à placer Maury en présence de Mirabeau, à les comparer l'un à l'autre, et ce parallèle, dangereux par ses séductions mômes, comptera parmi les plus belles pages de son livre. Peut-être s'est-il laissé un peu entraîner par ses sympathies pour l'orateur de la droite: peut-

m CAUSERIES LITTÉRAIRES.

être n'est-il pas juste de dire que chez Mirabeau tout est mort avec cette voix, ce geste, cette action oratoire dont rien n'égala l'effrayante puissance, et que, chez Maury, tout survit à l'effet et au succès du moment. Ce qui est positif, c'est que Maury, plus lettré, plus réfléchi, plus savant, plus maître du fond et de la forme, ayant eu, longtemps après la lutte, des années de méditation et de retraite, a pu, à l'aide de sa prodigieuse mémoire, écrire après coup ses discours et les dégager des scories d'une improvisation rapide. Déjà, en 1852, son neveu, M. le chevalier Maury, puisait dans les papiers de son oncle, et publiait, avec un triste à-propos, ce magnifique discours sur la souveraineté du peuple, qui est à lui seul un livre, et qui a fourni à M. Poujoulat une de ses plus attachantes analyses. Il y a eu donc pour Maury, ce qu'il n'y a pas eu pour Mirabeau, ce second travail fait par l'auteur luimôme, ce travail de mémoire, d'achèvement et de refonte, dont Cicéron a donné de si beaux modèles, et dont ne sauraient se passer les discours de tribune pour acquérir une valeur durable, indépendante des circonstances et des passions du moment. Faut-il en conclure que Maury fut supérieur à Mirabeau? Je ne le crois pas; mais, sans insister sur un parallèle où M. Poujoulat n'a rien laissé à dire et très-peu à contredire, ajoutons une remarque qui se rattache à celte mauvaise fortune de Maury auprès de la postérité et de l'histoire. Il n'y a pas une prédiction de Maury qui n'ait été justifiée, pas une promesse de Mirabeau qui n'ait été démentie; et cependant les générations nouvelles, adoptant l'un et rejetant l'autre, ont su plus de gré à celui-ci de ses mensonges qu'à celui-là de ses vérités. C'est que la Révolution n'est pas finie; c'est qu'en se continuant sous diverses formes, elle empêchait de se refroidir cette lave révolutionnaire

qui fut le génie de Mirabeau ; elle empêchait de s'éclaircir cette vérité monarchique qui fut la foi de Maury. Ainsi Thomme à qui soixante années ont donné raison est moins écouté que celui à qui elles ont donné tort; l'homme dont les prévisions douloureuses vibrent encore dans nos douleurs et nos angoisses semble moins près de nous que celui dont les illusions funestes sont séparées de notre temps par des abîmes de sang, de larmes et de fange.

On sait ce que fut Maury en face des tempêtes de la salle, des huées de la tribune, des insultes et des menaces de la rue; son sang-froid, ses reparties, sa bravoure, ses bons mots, qui le sauvèrent de l'assassinat et de la lanterne. Nous les retrouvons dans l'ouvrage de M. Poujoulat, et ils jettent sur son récit une variété piquante; mais il faut bien arriver, hélas! à la phase de faiblesse et de déchéance : c'est ici surtout que j'admire M. Poujoulat, et que je le propose comme exemple d'impartialité dans la sympathie. Il est sévère comme le devoir, austère comme la conscience; il ne laisse pas un moment fléchir ces grandes lignes qu'il n'est pas plus permis d'assouplir que de briser : et pourtant on sent qu'il plaint Maury, qu'il le trouve trop puni, trop obscurci, en le mesurant à tant d'autres impunités et à tant d'autres renommées. L'art de l'historien ne saurait aller plus loin, ou plutôt ce n'est pas de l'art: c'est la sincérité d'un noble cœur et d'un noble esprit, dominant toutes les habiletés.

Les faiblesses de Maurv furent de deux sortes : religieuses et politiques. Évêque de Montefiascone, il se laissa nommer archevêque de Paris et y persista sans être délié vis-à-vis du Saint-Siège, et cela au moment où le pape, proscrit, dépossédé, opprimé, n'ayant plus entre ses mains que les armes spirituelles, n'en avait que plus de droit à l'obéissance et au respect. Ambassadeur des Bourbons

exilés auprès de la cour de Rome, il déserta leur cause pour rendre à César un peu plus que ce qui était à César. En d'autres termes, le défenseur de la royauté et du clergé à la Constituante cessa, pour un temps, d'être royaliste et même catholique romain. Ces deux fautes, on le voit, n'en font qu'une et dérivent toutes deux de la même cause : le prestige que l'Empereur exerça sur le cardinal Maury. Ce prestige ne fut pas de la crainte : Maury avait fait ses preuves! Ce fut plutôt une joie profonde et peutêtre vengeresse de voir enfin un homme dompter cette Révolution que Maury avait abhorrée. Il avait vu avec douleur, avec colère, Louis XVI perdre, faute d'énergie, sa couronne, son pays, sa vie : et cette âme passionnée dut avoir peine alors à retenir, tout en restant fidèle, bien des anathèmes contre cette faiblesse qui désespérait ses défenseurs. Lorsque parut à ses yeux la force, le pouvoir, Tidée de compression et de puissance, incarnés dans un homme de génie, il dut s'écrier comme le Luther de la tragédie allemande: « Voilà mon idéal! » — Ce n'était plus la royauté, mais c'était la monarchie; ce n'était pas ce qu'il avait aimé, mais c'était le bâillon et les menottes sur ce qu'il avait haï. A. défaut de sa conviction, sa passion était satisfaite, et pour les esprits de la trempe de Maury, la conviction est moins puissante que la passion.

En ce qui touche aux désobéissances de Maury à la cour de Rome et à ses torts théologiques, nous ne pouvons mieux faire que de renvoyer nos lecteurs au livre de M. Poujoulat, où ces questions de libertés ou plutôt d'oppressions gallicanes sont traitées avec une fermeté et une lucidité vraiment magistrales. Quant à ses faiblesses politiques, on peut leur assigner plusieurs causes : d'abord, nous l'avons dit, la fascination exercée sur lui par le génie de 'l'Empereur ; ensuite M. Poujoulat nous parle avec

raison de l'ennui qu'éprouvait Maury dans son diocèse de Monteûascone, de son désir de revenir à Paris, d'y goûter de nouveau les plaisirs de la conversation et de l'esprit. N'oublions pas non plus le root du cardinal, cité par son biographe : « Les coups de barre ne me font rien, mais les coups d'épingle me mettent aux champs. » — Le plus poignant de ces coups d'épingle, je crois l'avoir trouvé dans une lettre de Louis XVIII, que M. Poujoulat a reproduite, mais sans y attacher, selon moi, assez d'importance. « .... Ce qu'il y a de sùr, écrivait-il à Maury qui lui avait fait part des embarras de sa position, c'est que le roi n'en sera pas plus scandalisé qu'il ne le fut jadis de vous voir porter un ruban tricolore. » — Remarquez que cette allusion à un ancien souvenir, au ruban porté par Maury à la fête de la Fédération, supposait chez le prince tout un arriéré de rancunes et d'épigrammes en dedans, qui n'avaient pu être désarmées ou effacées ni par l'orateur de la Constituante ni par l'ambassadeur royaliste à Rome. Rappelez-vous ce penchant dont nous parlions tout à l'heure, et qu'avait surexcité Jean-Jacques, à nous exagérer notre valeur personnelle, les services que nous avons rendus, la reconnaissance qu'on nous doit, et dites-moi si ce mot froid et cruel, arrivant à l'heure critique de tentalion et d'hésitation, n'était pas fait pour déterminer la défection complète. Àh ! les rois proscrits ou régnants ne savent pas assez combien un mot de trop ou de moins peut attrister la fidélité et refroidir le courage!

Maury fut-il le seul? d'autres plus coupables que lui furent-ils punis aussi cruellement? La déchéance, l'exil, la sévérité du pape qu'il avait concouru à faire élire, l'aversion des princes qu'il avait servis, trois mois et demi de prison dans une humide cellule du fort Saint-Ange, la solitude faite autour de sa vieillesse et de sa mort, l'église

dont il portait le titre fermée, contre l'usage, à ses dépouilles mortelles, n'y a-t-il pas là, pour notre siècle de pardons et d'amnisties réciproques, un luxe de châtiment peu proportionné avec la faute? Et pourtant Maury ne murmura pas. Bien différent d'autres superbes qui avaient rendu moins de services et qui ont été plus rebelles, il se résigna, il se soumit, il se réconcilia avec Rome, il accepta sa punition avec une sorte de fatalisme taciturne et chrétien qui ne fut pas sans grandeur. Est-ce à dire que nous songions à l'absoudre? Non, mille fois non : nous avons à tirer de ce sévère spectacle un enseignement plus con- . solant. Que de fougueux patriotes, de fervents républicains, d'incorruptibles Spartiates, de fanatiques amants de la liberté, jacobins, montagnards, régicides, tribuns, héros de clubs, pourvoyeurs d'échafauds, se sont prosternés plus bas que Maury devant le despotisme armé et couronné, sans qu'on en ait été trop surpris ou trop indigné, sans que la logique révolutionnaire ait paru trop outragée en leur personne, sans que ce changement ait semblé leur coûter une transformation trop radicale, un effort trop douloureux, un trop pénible sacrifice! On eût dit qu'en échangeant le rôle de démagogues contre celui de valets, ils ne faisaient que changer de costume dans un môme rôle. Un royaliste, un chrétien, un prêtre, un défenseur éloquent de l'autorité monarchique et religieuse, a eu, après une glorieuse carrière, quelques années de déviation et de faiblesse devant ce môme despotisme; et, cette fois, la contradiction a paru si frappante, le changement si monstrueux, la chute si profonde, qu'il n'en a pas fallu davantage pour gâter toute une belle vie, jusliGer tous les châtiments, abroger toutes les récompenses ! Que ce soit là, pour nous, coreligionnaires des premières phases de Maury et juges attristés de la dernière, notre réflexion

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finale et notre consolation; et, pour en être mieux édifiés et mieux affermis, relisons le livre où M. Poujoulat a raconté, expliqué, condamné et relevé Maury, comme ces honnêtes femmes qui font de leur indulgence pour la faiun hommage de plus pour la vertu.

Avant de commencer, je ferai à M. Camille Paganel deux ou trois petites chicanes. L'histoire est une muse austère; elle s'arrange mal de ces titres à effet qui font merveille sur les affiches de théâtre, et ce Turks et Chrétiens semble être mis là tout exprès pour forcer l'attention de ceux que n'allécherait pas suffisamment le nom du héros albanais. En outre, M. Camille Paganel a, selon moi, un peu trop abusé, vis-à-vis des Turcs, des procédés employés jadis par M. Augustin Thierry à l'égard des rois Francs de la première race. Écrire Baïezid au lieu de Bajazet, Muhanv med au lieu de Mahomet, Suleïman au lieu de Soliman, Murad au lieu d'Amurat, c'est peut-être plus exact, plus conforme à la véritable orthographe turque; mais cela me déroute, et puis il y a là encore un léger grain de charlatanisme érudit dont M. Paganel n'avait assurément pas

1 Histoire de Scatuierbeg, ou Turk$ et chrétien* au quinzième tiède.

besoin pour faire réussir son livre. Enfin, pour épuiser du premier coup ces sottes bagatelles de la porte, je trouve décidément trop de noms propres dans ce volume. Le lecteur est ébloui de cette quantité de lettres majuscules, et au milieu de ces Schkypétars, de ces Sévastocrates, de ces Seldjoukites, de ces Gantacuzènes, de ces Musakis, de ces Malacassites, de ces Matarangos, il nous arrive parfois ce qui advient à Sancho quand il perd le compte de ses chèvres. Les grandes lignes historiques de cette mémorable époque nous échappent et s'embrouillent dans cette masse de syllabes et de consonnances turques, dalmates, epirotes, illyriennes ou albanaises; cette nomenclature exubérante embarrasse la mémoire de ses lacis inextricables.

Ceci posé, redevenons sérieux, ainsi qu'il convient à propos d'un beau sujet et d'un bon ouvrage.

c Si tout à coup, nous dit M. Camille Paganel, après un sommeil de plusieurs siècles, l'héroïque poussière des Hunyade, des Mathias Corvin, des Wladislas, des Capistran, des Constantin Paléologue, des Scanderbeg, des Sobieski, se ranimait; si, rappelés un moment à la vie terrestre, ces intrépides champions de la foi voyaient l'Europe chrétienne marcher en armes au secours de ces mêmes Infidèles perpétuellement combattus par eux, quel ne serait pas d'abord leur étonnement? Une telle croisade ne leur apparaîtrait-elle point comme un rêve inexplicable, comme une mystérieuse illusion de la tombe? »

Ce n'est pas à 4450, mais à 1825, ce n'est pas à quatre siècles, mais à trente ans qu'il nous suffirait de remonter pour trouver le môme étonnement, produit par la môme cause. Que penseraient, pouvons-nous dire à notre tour, les Chateaubriand, les Foy, les Benjamin Constant, les Fauriel, les Casimir Delavigne (sans compter les survivants), si, réveillés tout à coup du premier sommeil de la tombe,

ils assistaient à cette alliance entre la civilisation d'Occident et cet Empire turc qu'ils signalaient, en prose et en vers, comme l'ennemi naturel et permanent des sociétés civilisées et chrétiennes? Que diraient ces défenseurs éloquents de la liberté, de la restauration hellénique, s'ils voyaient aujourd'hui leur glorieuse pupille compter pour si peu dans le grand mouvement européen et être dénoncée comme un embarras, comme une superfétation gênante dans l'ensemble des opérations diplomatiques ou guerrières? Que diraient enfin ces fondateurs, ces ancêtres du libéralisme, du patriotisme moderne, s'ils voyaient leurs héritiers sous bénéfice d'inventaire se faire Turcs pour être meilleurs chrétiens, et manifester leurs sentiments libéraux et patriotiques en tournant le dos aux fils de Mil* tiade, en tendant la main à ceux de Mahomet? Grande serait leur surprise, et peut-être s'y joindrait-il quelque peu de confusion et de remords, pour avoir fait tant de bruit, tant remué de métaphores et d'hémistiches, tant injurié ces pauvres rots, responsables, comme chacun sait, des crimes de Darius et de Xerxès, le tout sans autre proût que d'être démentis par la génération suivante et de préparer un nouvel exemple de l'instabilité des opinions humaines.

N'exagérons rien pourtant, et n'abusons pas trop de ces surprises. Ces grandes variations qui, d'un siècle à l'autre, déplacent sur la surface du monde les cléments de vie, d'accroissement, de prépondérance, et qui, par contre* coup, nous amènent à proléger les peuples que nous redoutions, à attaquer ceux qui deviennent redoutables, on les retrouve à chaque pas dans l'histoire, et elles entrent dans le dessein général de la Providence. Triste période, après tout, pour les nations, que celle où elles deviennent trop intéressantes, où le sentiment qu'elles inspirent se rapproche de la compassion plus que de la crainte! Il y a

quatre cents ans, les Turcs, par la bouche de leur Muhammed et de ses poëtes — il en pensionnait trente, uniquement occupés à chanter ses prouesses — proclamaient leur suprématie sur l'-Orient et sur l'Occident; leurs conquêtes s'étendaient du Danube à l'Euphrate, et des extrémités de la Crimée aux confins de la Syrie; quiconque résistait à leur Sultan était écorché vif ou empalé, et les têtes de leurs ennemis ornaient d'horribles festons et de sanglantes arabesques les murs de leurs palais et de leurs forteresses. Aujourd'hui nous avons, comme dit Sganarelle, changé tout cela : les limites de leur empire se sont singulièrement resserrées, et cet empire môme, au lieu d'être, comme en 1480, implanté en Europe par la victoire et par la force, semble n'y plus tenir qu'à l'aide de ces vieilles racines qu'on tranche d'un coup de sabre. Ils laissent dépérir toutes leurs belles traditions nationales; ils n'écorchent plus; ils n'empalent plus; ils ne décapitent presque plus; ils portent nos redingotes et nos pantajons, et M. Théophile Gautier, chaque fois qu'il revient de ses pérégrinations orientales, a l'air beacoup plus Turc que les vrais Turcs. Toute raillerie à part, notre civilisation, loin de redouter, comme autrefois, leurs atteintes, s'infiltre dans ce vieux corps, prête, sinon à le dissoudre, au moins à le transformer; et ce ne sera pas, au point de vue social et chrétien, un des moindres résultats de la guerre actuelle, que de repétrir la Turquie en la secourant, et d'en obtenir, au profit de l'Occident et du christianisme, justement les concessions d'idées, de tolérance, de mœurs, de garanties, d'indépendance, que les conquêtes musulmanes du quinzième siècle semblaient anéantir pour jamais. S'il en e>t ainsi, s'il y a là pour nous, en dehors même des enivrements du triomphe et de la gloire, une noble et consolante perspective, quelle reconnaissance ne devons-nous

pas à ces hommes qui, en d'autres temps et à l'apogée de cette puissance maintenant affaiblie, luttèrent vaillamment contre elle, défendirent leur nationalité et leur foi contre ses empiétements formidables, et, en retardant ses progrès, préparèrent son déclin? Et si cette reconnaissance est due aux entreprises collectives, telles que les croisades, si calomniées et si nécessaires, que sera-t-elle, et de quelle admiration ne sera-t-on pas saisi au souvenir de ces héros isolés, qui, sans autre ressource que leur bravoure, avec une poignée d'hommes pour armée et une petite province pour patrie, ont tenu en échec ces géants de l'islamisme, ont brisé contre leurs rochers ou leurs murailles des milliers de ces vagues humaines, et ont été, en certains moments, moins encore les défenseurs de leur pays que de la chrétienté et de l'humanité tout entière? Tel fut, et au premier rang de ceux-là, cet intrépide Scanderbeg, dont M. Camille Paganel nous raconte aujourd'hui Thistoire. Convenons-en, jamais sujet, jamais livre ne répondit mieux aux préoccupations, aux émotions de ce temps-ci : il y répond par ce double à-propos qui réside à la fois dans les similitudes et dans les contrastes. 11 fait songer à l'immense distance qui nous sépare de celte époque où les nids d'aigle de l'Albanie devenaient presque le seul rempart de l'Occident menacé, où Constantin Paléologue, succombant sous l'étreinte du colosse ottoman, appelait en vain à sa défense les puissances européennes, où cet insatiable Muhammed, vainqueur de Constantinople, rêvait la conquête de Home; et, tout ensemble, il explique, par cette distance même et ces différences, comment nous accomplissons aujourd'hui, non pas le contraire, mais l'envers de l'œuvre des Hunyade et des Scanderbeg-, car il y a deux manières d'amoindrir un peuple : le vaincre ou le secourir.

Pour bien apprécier ce que fut Scanderbeg, il faut étudier, dans les larges tableaux de M. Camille Paganel, les détails de cet isolement qui rendit la tâche du héros albanais à la fois plus glorieuse et plus difficile. Le quinzième siècle, on Ta dit, fut mauvais pour la chrétienté, pour l'esprit du christianisme en Europe. L'admirable phase des Croisades était close, et le souffle qui les avait produites semblait mort ou assoupi. Je ne sais quel dissolvant funeste, précurseur des hérésies et du paganisme de la Renaissance, s'emparait des monarchies catholiques, les repliait sur elles-mêmes au nom d'intérêts restreints ou de passions coupables, et substituait aux grandes inspirations chrétiennes la politique d'intérieur ou les dissidences partielles. Le trône de saint Louis était occupé par Louis XI; celui de saint Édouard allait être sali par Henri VIII. Dans cette période de malaise et de transition, l'humanité n'était plus naïve et croyante, enthousiaste et généreuse; elle n'avait pas encore ces plans, ces idées de prévoyance et d'ensemble qui, dans les sociétés civilisées, remplacent parfois les élans chevaleresques des sociétés primitives, et traduisent le vers célèbre :

Et quod nunc ratio est, impetus anle luit.

Les papes avaient seuls alors l'intelligence de la situation générale et de l'affreux péril que rapprochait du cœur de l'Europe chaque nouvelle conquête des Turcs. Mais que pouvaient-ils, ces saints et courageux vieillards, gardiens désarmés d'une idée invincible, sinon lever les mains au ciel, et mêler à des anathèmes que leurs ennemis ne redoutaient pas, des bénédictions qui ne suffisaient plus à leurs défenseurs? Il y a, dans ie livre de M. Camille Paganel, peu de chapitres plus émouvants et plus pathétiques que celui où il nous montre le vieux pape Pie II, at-

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teint déjà d'une maladie mortelle, s'acheminant vers les bords de l'Adriatique avec l'espérance d'amener à Scanderbeg des renforts considérables, et rencontrant sur son chemin des bandes de Croisés qui revenaient sur leurs pas; pourquoi? parce qu'ils demandaient bien du service, mais du service avec une solde. « Or, ajoute l'historien, la cour pontificale ne pouvait leur donner que des indulgences. Irrites, se moquant même, tous s'en retournèrent. »

On le voit, ce n'était déjà plus une époque de foi et d'ab négation chevaleresque que celle où Scanderbeg accomplit, avec des moyens si bornés, de si grandes choses, et ajouta un anneau de fer et d'acier à cette chaîne de défenseurs de la Croix qui va de saint Bernard et de Pierre l'Ermite à don Juan d'Autriche et à Sobieski. Son rôle n'en fut que plus noble et sa gloire plus éclatante. Honneur donc à M. Camille Paganel pour avoir si bien ressuscité celle virile et martiale figure, pour l'avoir reprise au passé et nous l'avoir rendue dans toute l'énergie de sa mâle attitude, dans toute la sauvage beauté de son cadre; histori* que par la place quelle tient dans cette longue lutte entre la chrétienté et l'islamisme; épique par le caractère môme de ces guerres, par l'àpreté de ces gorges, de ces pics inaccessibles d'où Scanderbeg foudroyait ses ennemis, par ces défis, ces combats corps à corps , qui rappellent les héros d'Homère, par le souvenir de Pyrrhus et d'Alexandre planant sur ces pittoresques contrées, par la valeur énorme que gardaient encore l'individu, la force physique, au moment d'ôtre détrônés et de céder la place aux combinaisons et aux découvertes de l'intelligence et de l'industrie. Remarquez, en effet, que Scanderbeg tient plutôt de Diomède et d'Ajax que de l'homme de guerre tel qu'on se le représente aujourd'hui. Malgré l'invention récente de la poudre, malgré ces gros canons de l'arlilleric turque, qui

M. CAMILLE PAGANEi. 177

eussent été formidables s'il n'avait fallu vingt-quatre heures pour les charger et autant pour les pointer, l'essentiel était encore, à celte époque, de savoir fendre un homme en deux d'un coup de cimeterre, d ? le soulever tout cuirassé sur son cheval et de le jeter à vingt pas, d être insensible au froid, au chaud, à la faim, à la fatigue, do sortir d'un évanouissement pour tuera soi tout seul une cinquantaine de Turcs, et de se trouver, après trois jours déjeune et trois blessures, aussi frais, aussi dispos qu'après un bon repas et un bon somme. Or, c'était là ce dont Scanderbeg s'acquittait à merveille, et c'est un autre trait original, une autre source d'intérêt de son histoire. Sa vaillance et sa force, le caractère individuel de ses exploits et de ses victoires, non moins que sa foi robuste et la façon dont il fait la guerre, le rattachent à un autre âge, à un temps qui va finir, et dont il résume la séve vigoureuse et chrétienne. Plus tard, il y aura encore des héros, de grands capitaines; il y aura même des généraux intrépides, payant de leur personne au milieu de la mêlée; il n'y aura plus de ces athlètes gigantesques, chrétiens homériques, pour ainsi dire, dépassant de dix coudées les soldats qui les entourent, apparaissant aux ennemis comme l'Archange des batailles, faisant rouler des quartiers de roc, semant, par leur seul aspect, la consternation et l'épouvante, fauchant les têtes d'un revers de leur cimeterre, et s agenouillant, après la victoire, devant le Dieu des armées. Par la foi qui le soutient, le sentiment qui l'anime, la force surnaturelle qui le sert, Scanderbeg est déjà une exception dans son siècle; il est le dernier de sa race, de cette race héroïque qui n'emportera pas, hélas! avec elle l'art de tuer les hommes, mais qui les tuait toute seule, par elle-même, sans employer ces moyens compliqués et terribles où disparaît l'individualité humaine.

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héros chrétien , le récit pathétique d'une époque si différente de la nôtre, et qui cependant y ramène par ses analogies comme par ses disparates. H a voulu nous rappeler de quels moyens la Providence s'était tour à tour servie pour arrêter, retarder, amortir les progrès d'une puissance inquiétante alors pour la chrétienté, redoutée alors comme une ennemie, acceptée aujourd'hui comme un rempart. Dans ce tableau des vicissitudes humaines, des déplacements séculaires de la force et de la prépondérance des empires, dans ce dramatique épisode où interviennent les souvenirs des papes, des croisades, des combats et des épreuves de l'esprit chrétien, menacé par l'islamisme en attendant qu'il le fût par l'hérésie et la Révolution, — mais toujours glorieux, toujours vainqueur, — il a déployé toute la maturité, toute l'élévation d'un esprit sage, désormais dégagé, par l'expérience et l'étude, de ces préventions funestes qui oui si longtemps obscurci les points historiques les plus essentiels du moyen âge et des temps modernes. Dans son Histoire de Joseph i/, M. Camille Paganel avait encore payé, çà et là, quelque tribut à ces idées, à ces illusions séduisantes. Ici, rien que la vérité et la justice. Avec quelle profonde et intelligente sympathie il nous a parlé des croisades! Quelle respectueuse tendresse pour ces vieux papes, délaissés par les peuples et par les rois, mais ne désespérant jamais de leur cause immortelle! Quel amour, quelle admiration pour ce Scanderbeg, pour ce rude chrétien qui , le vendredi , donnait du poisson à ses soldais, et se confessait avant la bataille! Quelle grandeur dans cette histoire! quelle émotion chez cet historien! Non, il n'y a pas lieu de médire d'une société et d'une littérature où se publient de pareils ouvrages, où de tels hommes se reposent, en écrivant de tels livres, des mécomptes de la vie publique.

trente ans. Acceptons-les donc comme légende, si nous nous en méfions comme histoire.

Une légende, ai-je dit? Ce sera là le texte d'une légère critique que j'adresserai, au milieu de bien légitimes éloges, à l'ouvrage de M. Camille Paganel. Il a su varier avec beaucoup d'art une situation un peu monotone : la longue résistance de son héros et ses continuelles victoires. En le lisant, on se passionne pour Scanderbeg, comme, dans un drame bien fait, on s'émeut des périls d'un personnage réduit à ses propres ressources, luttant contre la puissance et le nombre, et se tirant des positions les plus dangereuses à force d'habileté et de courage. Seulement, dans ce sujet où la légende côtoie l'histoire, où tout prête à la couleur locale; paysage, mœurs, costumes, têtes coupées, il me semble que M. Paganel a été un peu trop de son siècle, qu'il a mêlé trop de réflexions sages, raisonnables, modernes, sentimentales, à des faits et gestes qu'il fallait surtout saisir du côté pittoresque. J'aime peu l'école coloriste, et cette méthode impassible qui se complaît à rester froide au milieu de détails horribles, à compter les gouttes de sang, à disséquer les cadavres, plutôt que de consoler l'humanité par quelques pensées généreuses. Pourtant, à travers ces grands coups de sabre,-ces hommes fendus en deux, ces magnifiques abatis d'armées turques, ces gens si proprement étranglés, écorchés et empalés, j'ai regretté parfois le beau sang-froid de M. Mérimée en pareille circonstance, de même que ces poétiques Albanais, guerroyant du fond de leurs ravins et du haut de leurs montagnes, m'ont fait songer aux touches hardies, heurtées, éclatantes, qui, chez quelques-uns de nos auteurs, ressemblent à de la peinture écrite. Mais je suis injuste, et l'on ne peut pas tout avoir : M. Camille Paganel a fait ce qu'il a voulu faire : l'intéressante biographie d'un

m CAUSERIES LITTÉRAIRES.

tions, les ramène sans cesse aux grandes vérités fondamentales; qui, sans attaquer les personnes, soit inflexible envers les doctrines; qui, enfin, sans repousser ni maudire toutes les conquêtes du monde moderne, en fixe sévèrement les bornes et n'en accepte que les conséquences légitimes : voilà le fond de résistance, et, pourainsi dire, la caisse d'amortissement intellectuel que la génération nouvelle doit se bâter de fonder, si elle veut échapper au double malheur d'être abaissée par le positivisme ou ruinée par l'utopie. Nous qui sommes vieux, suspects sans doute d'exagération et de violence auprès des jeunes esprits, nous que d'amères injustices, des accusations irritantes, le spectacle de catastrophes imméritées, d'odieux mensonges triomphalement propagés, des vérités historiques impudemment foulées aux pieds, des leçons douloureuses toujours renouvelées et toujours perdues, ont jetés au delà de ce milieu salutaire dont nous apprécions les mérites, nous pouvons du moins y applaudir et l'indiquer du geste à ceux qui viennent après nous: heureux et facile enseignement, quand on., peut joindre l'exemple au précepte, et choisir comme types de ce nouveau groupe, destiné à modérer nos colères, à relever nos lassitudes, à profiter de nos fautes, à rallier à soi les intelligences droites, des écrivains tels que M. Caro, des livres tels que ses Études mwales stir le temps présent!

En regard de M. Caro et de son ouvrage, je place M. Louis Ratisbonne et ses Impressions littérair es, non pas précisément comme contraste, mais comme nuance, comme centre gauche, et pour montrer comment, avec un vrai talent, un style aimable, un goût délicat, on peut écrire un volume de critique et le remplir de jolies pages, sans unité, sans fixité de principes et de doctrines, sans un seul de ces fils conducteurs qui guident le lecleur à travers tant de sujets différents et suppléent à l'harmonie de l'en-

semble. MM. Caro et Louis Ratisbonne se sont rencontres parfois sur le même terrain : tous deux ont parlé de Henri Heine ; tous deux se sont occupés de cet immonde livre de Y Amour, de cette espèce de Voltaire revomi qu'on appelle Beyleou Stendhal. Leurs jugements ne sont pas contraires: M. Ratisbonne n'approuve pas ce queblâmeM.Caro et ne blâme pas ce qu'il approuve. Et pourtant quelle différence! Chez fauteur des Études morales, tout remonte et se rattache au spiritualisme chrétien, à cette grande et lumineuse doctrine si admirablement française, si intimement liée à la littérature du dix-septième siècle ou plutôt à toutes les bonnes littératures, et qui seule aujourd'hui peut rasséréner les âmes, raffermir les consciences, créer à l'homme actif et pensant un idéal digne de lui, également éloigné des systèmes chimériques et des ivresses industrielles. Soit que M. Caro expose le roman philosophique de M. Jean Reynaud, les rêveries humanitaires de la religion positiviste, l'irréligieuse échauffourée de M.Lanfrey, . les essais de mobilisation populaire de Williams Channing; soit qu'abordant corps à corps la littérature corruptrice, il attaque le sensualisme littéraire, démolisse l'usurpation posthume de Stendhal, ou, par le plus heureux des rapprochements, place sur la même ligne de fantaisie et de drôlerie l'ornithologie passionnelle dcM. Toussenel et l'impiété railleuse de M. Heine, c'est à la clarté du spiritualisme qu'il interroge, fouille, illumine tous ces recoins, toutes ces cachettes des esprits faux et des talents malsains, où il suffit d'introduire un peu de jour pour en montrer le vide et le néant: c'est par d'énergiques bouffées de cet air vivifiant et pur qu'il dissipe les obscurités et assainit les miasmes. Anlée retrouvait ses forces en touchant à la terre; noire jeune et éloquent auteur maintient les siennes en regardant le ciel. Chez M. Ratisbonne, le

sentiment spiritualiste et moral n'est pas absent; mais qu'il est timide ! comme il a peur de se faire trop voir et de tenir trop de place! C'est à peine s'il se laisse deviner, et encore se déguise-t-il presque constamment sous une uestion de bienséance, de distinction et de goût. Ne craignez pas qu'il flétrisse d'une façon trop rude ou trop absolue une muse libertine, une bouffonnerie sacrilège, une impure fanfaronnade de libertinage ou d'athéisme. Non: si le goût est sauf, si le talent est hors de cause, si la muse est populaire et acceptée par les complaisances mondaines, il s'unira au chœur triomphal et glissera sur tout le reste. Si, au contraire, la décence est violée, si le blasphème est trop manifeste, si un matérialisme brutal gâte les délicatesses et les joies de l'amour, et si, après tout, la poésie et l'art gagnent peu à ces licences, alors les réserves seront plus formelles, la critique plus vive; mais elle ne sera jamais que la critique, le blâme poli d'un scandale inutile ou nuisible au succès littéraire, jamais le cri du cœur, la vibration d'une âme indignée, la grande voix de la con- . science humaine outragée dans ses plus intimes, ses plus vivaces profondeurs. C'est que M. Louis Ratisbonne appartient à cette fraction, si ingénieuse d'ailleurs et si distinguée, de la littérature moderne, qui, aussi sévère que nous contre les résultats suprêmes des mauvaises doctrines, s'obstine à rester indulgente envers leurs prémisses, et se croirait humiliée si ses expériences et ses douleurs lui apparaissaient avec le caractère d'une leçon. Chose singulière ! on accuse parfois les honnêtes gens d'être très-braves dans les moments de calme, et de se cacher aux heures de crise. Les honnêtes écrivains dont je parle font tout le contraire. Très-courageux, très-accentués dans les jours de péril et d'angoisse, très-empressés alors à courir sur la brèche, à ferrailler contre les monstruosités qu'ils dé-

testent, et que renfermaient en germe les hardiesses qu'ils ont caressées, ils reviennent, dès que l'orage est apaisé, à leurs accommodements et à leurs optimismes; et comme ils sont très- spirituels, comme il est trèsdifficile d'avoir beaucoup d'esprit sans un peu de contentement de soi-même, ils se persuadent volontiers que leur supériorité intellectuelle est la meilleure des défenses ; qu'en dehors de leur brillante pléiade il n'y a, pour le bien, comme pour le mal, qu'exagération, intolérance et fanatisme, et que leur bon sens habile, relevé de toutes les grâces du style et de l'atticisme, peut traiter de puissance à puissance avec les vérités religieuses et morales, acceptant ceci, rejetant cela, marchandant avec ce qui n'admet ni transaction ni réticence, évitant de trop s'avancer à droite, et surtout ne permetiant pas qu'on les trouble dans leurs quiétudes et leurs satisfactions littéraires. J'admire ces hommes d'élite, mais je les comprends peu ; moins que je ne comprends M. Lanfrey et ses fureurs juvéniles, M. Michelet et- ses haines maniaques, M. Proudhon et ses démolitions radicales: je les comprends peu, et je m'attriste en songeant à tout le bien qu'ils pourraient faire pendant ces intervalles qui séparent nos catastrophes — et qui les expliquent.

Et voyez comme, au point de vue môme le plus profane, celui de la valeur littéraire et du succès, eette absence ou cette sourdine de principes bien nets et bien arrêtés a plus d'inconvénients que d'avantages ! On a reproché à nos petits livres, — non sans quelque raison, — de n'être que des recueils d'articles découpés dans des revues ou des journaux, recousus tant bien que mal, et manquant de ce qui est la première condition d'un livre: l'unité, l'ensemble, V homogénéité de plan et d'exécution. Kh bien ! jamais ce défaut ne nous a plus frappé

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que dans le volume de M. Ratisbonne. On y lit un article sur M. Beranger à côté d'un article sur Homère; dix pages sur le Tableau de Paris, tout prés de huit pages sur Donoso Cortès. Pour que cette extrême variété ne ressemblât pas trop à du bariolage, il eût fallu ou que chaque étude fût plus développée et arrêtât suffisamment le lecteur, ou que ces divers ordres d idées fussent unis entre eux par une pensée commune et offrissent à l'esprit une sorte de point de repère, remplaçant l'unité de sujets par l'unité de doctrines. Loin de là, M. Ratisbonne n'a rien fait pour éviter qu'on l'accusât d'incohérence ; et comme un malheur n'arrive jamais seul, il a aussi encouru le reproche de légèreté. On peut ne pas partager les opinions du marquis de Valdegamas, ne pas s'associer aux anathèmes soulevés par les erreurs et les fautes de la philosophie: mais, de bonne foi, est-ce assez d'une demi-feuille pour réduire en poudre l'argumentation puissante de ce grand orateur, de ce grand publiciste. dont l'Europe catholique a salué le génie, et d'une autre demi-feuille pour établir victorieusement l'avenir de la philosophie française au dix-neuvième siècle? M. Ratisbonne a décidément trop pris au sérieux le précepte de Voltaire: «Glissez, mortels, n'appuyez pas! » Si ce conseil a du bon, il n'est pas moins sage de proportionner le déploiement de ses forces à la gravité de ses sujets et à l'importance de ses adversaires. Mais, à notre tour, n'appuyons pas trop ; relisons quelques fines esquisses où le crayon a couru avec grâce, et rappelons tout bas à l'habile traducteur de Dante, que, quand on a aimé Françoise et Béatrice, il n'est pas permis de trop s'attarder avec Frétillon et Lisette.

En revenant à M. Caro, il me semble que mon horizon se relève et s'agrandit. Ce n'est pas à lui qu'on reprochera d'avoir fait un livre avec des articles; grâce à cette pensée

puissante, à ce culte du spiritualisme qui le soutient et le guide dans sa marche à travers les aventures de l'esprit contemporain, chacun de ces articles primitifs devient ou plutôt redevient sdns effort le chapitre d'un même livre ; s' expliquant par ce qui le précède, se complétant par ce qui le suit. Non pas que l'ensemble soit monotone : à Dieu ne plaise! Parler, dans une série d'études, de M. Auguste Comte et de M. Jean Reynaud, de M. Lanfrey et de Stendhal, de Channing et de M. Henri Heine, du grand Être et de M. Toussenel, s'appliquer tour à tour à surprendre sous leurs voiles ou dans leur fange le matérialisme, l'athéisme, le scepticisme, tantôt cyniques et fanfarons, tantôt lyriques et fantasques, tantôt spécieux et romanesques, tantôt passionnés et furibonds, tantôt ridicules et grotesques, c'était s'obliger à varier, en cent façons, à chaque nouvel antagoniste , ses moyens d'attaque et de défense. Rien ne ressemble moins à son exposition du système de M. Comte que sa discussion sur Terre et Ciel; à sa vigoureuse sortie contre le sensualisme en littérature que son ironie charmante touchant la Formule du Gerfaut; à sa victorieuse polémique contre M. Lanfrey que ses dissections impitoyables des squelettes glacés de Rouge et Noir et de la Chartreuse de Parme : et sur tout cela, comme pour fondre en masses lumineuses ces aspects différents, un rayon de philosophie, j'allais dire de poésie platonicienne et chrétienne, montant de Sunium et de l'Acropole vers les cimes du Calvaire et baignant de ses splendeurs limpides ces pâles fantômes créés par l'orgueil de l'esprit au profit de la matière : un style souple, élégant, coloré, sympathique, trouvant dans la force et dans la droiture des idées de quoi se renouveler sans cesse, rendre attrayantes les questions les plus arides, et battre ses adversaires avec leurs propres armes; la gravité quand

ils sont graves; la moquerie quand ils sont drôles; l'éclat, quand ils sont brillants. Riche et heureuse nature où la sagesse n'exclut pas le charme, où l'imagination achève ce que la raison commence, où la séve, dans ses ardeurs fécondes, se fait moitié chêne et moitié fleur!

Le livre se divise naturellement en deux parts : l'étude philosophique, l'étude littéraire. C'est par la philosophie, on le sait, que M. Caro est arrivé à la littérature; excellent point de départ qui, depuis Descartes jusqu'à M. Cousin, n'a pas trop porté malheur à nos écrivains! Il y a, dans l'observation attentive, dans l'analyse patiente des grands problèmes de l'âme et de la conscience humaines, quand on y apporte un cœur droit et une intelligence ennemie des obscurités, un je ne sais quoi qui élève, épure et assouplit le style, l'habitue à être difficile envers luimôme, à ne pas se contenter des à peu près, à ne pas se payer de métaphores et d'images, et qui, Rappliquant plus tard à des sujets plus accessibles, n'a besoin que de s'y teindre de nuances un peu plus vives pour trouver la vraie langue, celle où le sentiment et l'idée ne sont jamais asservis par le mot et la phrase. Trempé à ces sources fortifiantes, — hélas! quand elles ne sont pas mortelles, — l'esprit s'accoutume à prendre en horreur Y art pour l'art, la ciselure inutile, tout le clinquant de l'ornementation moderne; il comprend, il accepte cette belle doctrine de M. Cousin, mettant au premier rang, en littérature, les choses écrites sans préoccupation d'écrivain. Puis, retournant aux sujets qui lui sont familiers, il s arme, contre les pensées mêmes, contre les conceptions bizarres, les systèmes mensongers, les rêveries formulées en dogmes, de cette lumière qu'il a portée au milieu des fouillis et des arabesques du style, de cette haine intelligente que lui inspire le faux dans ses manifestations diverses, dans le

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fond comme dans la forme. Malheur alors, devant ce nouvel athlète, à ces raisonnements boiteux qui se hissent sur des échasses pour cacher leur infirmité, à ces dialectiques poussives qui appellent le lyrisme au secours de leurs poumons essoufflés, à ces méthodes hypocrites qui ne glorifient l'idée qu'au bénéfice des sens! Il sait le fort et le faible, il pénètre, il perce à jour tous ces subterfuges des philosophies mauvaises; il inscrit le Je te connais t beau masque! sur le front de tous ces dieux qui sacrifient à l'âme sous le péristyle, et à la chair dans le sanctuaire. Là où nous ne discutons que les surfaces, où nous ne jugeons et ne condamnons le sophisme et Terreur que d'après notre instinct, nos croyances et ce grain de bon sens accordé aux simples mortels pour les consoler de n'être pas philosophes, il approfondit tout, précise tout, démolit par le détail et par la base ces fragiles échafaudages, dissipe, jusqu'au dernier atome, ces orgueilleuses chimères, et prouve, dans leur langue, aux rêveurs ou aux menteurs qu'ils ont rêvé ou qu'ils ont menti.

Telle est la situation prise par M. Caro, et j'en connais peu de meilleures. J'y insiste un moment, afin de bien marquer les différents postes choisis par les gens assez arriérés pour ne pas croire que la Formule du Gerfaut, la métempsycose druidique, la morale des Bijoux indiscrets et de la Pucelle, et l'ensemble continu des êtres convergents, soient le dernier mot de l'humaine sagesse. La foi du charbonnier, et, par là-dessus, un grand talent, voilà quel est à mes yeux, dans un temps comme le nôtre, l'idéal du défenseur de la vérité. Mais celui-là n'aura forcément qu'un auditoire restreint, et rencontrera sous ses pas des méfiances, des haines, des invectives, des colères, glorieuses pour lui, fâcheuses peut-être au point de vue d'une persuasion plus générale. Aux indifférents, aux

lièdes, aux hommes de mauvaise foi ou de faible volonté, il restera toujours la ressource de dire que, pour penser comme lui, il faut se placer au point de vue unique et absolu où il se place, que la querelle n'est pas d'hier, que c'est l'éternelle lutte entre la foi et la raison, l'immobilité du vieux dogme et l'avènement de l'esprit nouveau, la traduction servile des textes et la libre interprétation des symboles. M. Garo, engageant le combat, en modifie les termes, en déplace le terrain. Universitaire, il ne renie pas l'Université; philosophe, il ne maudit pas la philosophie. Seulement, il dit à ses adversaires : Vous prétendez revendiquer les droits de la philosophie contre la religion, de la raison contrôla foi, de l'humanité contre l'Église. La, question ainsi posée n'est, entre vos mains, que déception et mensonge. Ce n'est pas au nom de l'Église, de la religion et de la foi, mais au nom de la philosophie, de la raison et de l'humanité, que je vous demande compte de vos dissolvantes doctrines. L'humanité, dites-vous! la raison, la philosophie, vous les glorifiez , vous les replacez sur leur trône l — Je vous dis, moi, que vous les dégradez, que vous les outragez, que vous les mettez à néanl, vous, jeune révolutionnaire, qui, avec vos grands airs de nouveauté et de jeunesse, ranimez dans son froid sépulcre le scepticisme d'IIelvétius et l'athéisme de Lamettrie; vous, vieux rêveur, dont l'Évangile en partie double amalgame un matérialisme sournois avec un mysticisme grotesque; vous, esprit chimérique qui, sous prétexte de régénérer le christianisme, l'immolez sur l'autel de Teutatès, coupez avec la faucille de Velléda la grande tradition chrétienne, et lancez mon âme à travers les étoiles et les siècles, sauf à la perdre au milieu de cette poussière d'astres et d'années ; vous tous enfin qui , sous des drapeaux et avec des mots d'ordre différents, accomplissez au fond la mAme tâche:

la déchéance de l'homme par l'orgueil et par la chair, par le double enivrement de sa nature intelligente et de sa nature sensuelle; l'abaissement, la négation de l'âme humaine, de la conscience, de toutes les facultés morales qui, ne pouvant se soutenir dans vos sphères impossibles, n'ayant plus ni le lest de la foi, ni le lest de la raison, retomberont fatalement dans les bas-fonds du sensualisme

et de la matière, où les attendent, pour achever de les avilir, le cynisme railleur, le caprice effronté, le sarcasme libertin, la réhabilitation du vice, la peinture complaisante de toutes les corruptions sociales, le répertoire, en un mot, des mauvaises littératures, symptôme et châtiment des dégradations volontaires de l'intelligence; puis, tout au bout, comme le vaudeville après le drame, comme la petite pièce après la grande, les excentriques, les farceurs, les humoristes de l'école humanitaire, dansant sur la corde , roide du paradoxe, et invitant le public désabusé à se divertir de leurs formules comme les vieilles filles s'amusent avec leurs caniches et leurs canaris* Tel est le plan du beau livre de M. Caro. Ce qu'il y a mis de verve, d'éloquence, de logique, d'ardeur persuasive, de haute et saine raison, de vue supérieure et pénétrante, de talent d'exposition et d'analyse, de grand et beau style s'enroulant autour de l'idée comme une souple draperie autour d'une statue grecque, j'essayerai vainement de vous le dire. Quiconque n'a pas perdu le goût des nobles pensées exprimées dans un noble langage, lira ce livre, et trouvera que mes éloges sont au-dessous de la réalité.

Réjouissons-nous de ce succès, non-seulement parce qu'il honore des doctrines qui nous sont chères et un homme digne de toutes les sympathies, mais encore parce qu'en nous y associant de tout cœur, nous repousserons une accusation injuste. Si les témérités ou les complai-

sances de nos libres penseurs ont eu une large part dans nos malheurs et nos périls; si, remontant des effets aux causes, nous avons signalé cette première phase du mal. préludant, dans les idées et les livres, à ses conséquences accablantes, il ne s'ensuit pas que nous déclarions la guerre à l'art de penser et d'écrire, aux joies de l'imagination, aux élégances de l'esprit. Ce serait du vandalisme, et le vandalisme n'est pas chez nous; il est chez ceux que déchaînent, à certaines heures, ces passions, ces sophismes, ces révoltes de l'intelligence et du cœur, ces friandises de sensualité, de libertinage ou d orgueil, tolérées, protégées, encouragées par la frivolité mondaine ou l'infatuation littéraire. Qu'au milieu de nos déceptions, de nos lassitudes, apparaisse, môme sous une bannière un peu différente de la nôtre, un beau talent, un bel ouvrage, nous le saluons avec bonheur, et nous sommes fier du triomphe de cet allié. M. Caro n'a pas été, n'a pas voulu être théologien ; il ne s'est pas fait, dans cette polémique, l'interprète de l'Église et de l'orthodoxie. Il sait qu'elles ont d'autres défenseurs, dévoués, fervents, éloquents, illustres; il leur abandonne leur part, et il se borne à la sienne. Philosophe spiritualiste, il relève le gant jeté par les déificateurs de la matière, de quelque nom qu'ils se décorent, et le spiritualisme lui suffit pour les écraser. Il ne va pas plus loin, mais il n'engage rien, et laisse dans son intégrité sacrée ce domaine immortel où il ne croit pas devoir entrer. La philosophie spiritualiste le conduit jusqu'à ces vérités saintes dont elle est, pour ainsi dire, la généreuse avant-garde. Là il s'arrête, et leur livre ce flambeau qui lui a servi à dissiper les erreurs humaines, qui leur sert à illuminer les hauteurs célestes.

Kt quasi eursores vit aï lampada tradunt.

Dans ces limites, la philosophie n'a rien qui puisse ef- . frayer les consciences les plus ombrageuses; et si les grands docteurs catholiques du dix-septième siècle pouvaient nous donner aujourd'hui du fond de leur tombe un dernier conseil, ce ne serait pas l'école de Platon, de Descartes ou de Malebranche qu'ils redouteraient pour nous.

M. GUILLAUME GUIZOT 1

Le début littéraire du fils d'un homme illustre a toujours quelque chose d'un peu inquiétant; on éprouve à son sujet deux sortes de crainte: d'abord, que la gloire paternelle ait donné le change au jeune débutant et lui ait fait prendre pour une aptitude ou une vocation personnelle ce qui pourrait n'être qu'une émulation filiale, inspirée par un admirable exemple ; ensuite, qu'une éducation trop forte, trop brillante, trop chauffée à toute vapeur, ait amené une de ces floraisons hâtives qui compromettent les moissons prochaines. Eh bien ! ce qui m'étonne, me charme et me rassure* dans le Ménandre de M. Guillaume Guizot, dans ce-livre écrit par un homme si jeune, héritier d'un si grand nom, ce n'est pas la variété des connaissances, l'éclat d'un style déjà formé, la justesse et la profondeur des traits d'observation morale,

' Ménandre.

M. GUILLAUME GUIZOT

1 or»

la richesse et la multiplicité des citations, la surabondance des matérieux amassés pour bâtir son premier édifice -.tout cela, dans le milieu où a grandi M. Guillaume Guizot, pouvait s'acquérir à l'aide d'un esprit studieux, d'un travail patient, d'un regard attentif et d'une oreille fine. Non ; ce que j'aime à signaler tout d'abord comme un des traits distinctifs de cet ouvrage, c'est qu'il est très-individuel malgré le nom qui le signe, et très- jeu ne malgré la science dont il est plein; c'est qu'après avoir lu cette restauration érudite d'une œuvre et d'une époque, cette interprétation ingénieuse de ce que nous savons de la société grecque par ce qui nous reste de la comédie de Ménandre, et de ce qui nous reste de cette comédie par ce que nous savons de cette société, on se figure très-bien que l'auteur ait pu garder toute la fraîcheur, toute la vivacité, toute la jeunesse de ses vingt ans, qu'il n'y ait chez lui rien de hâté ni d'imité, mais seulement l'expansion charmante d'une intelligence heureuse de savoir pour pouvoir dire, comme les bons riches sont heureux de posséder pour pouvoir donner. « Écrivain précoce et aussitôt connu, nous dit M. Guillaume Guizot en parlant de Ménandre, il avait déjà besoin de se défendre quand ceux de son âge en étaient encore aux préparations silencieuses et cachées, ou ne rencontraient du moins qu'indulgence et encouragement. Avant même qu'il eût franchi cette période de la vie où les jeunes gens ne font qu'apprendre, il passait déjà pour un homme d'un grand savoir, ce qui avait soulevé contre lui beaucoup de jalousie parmi ses concitoyens. » — A part la jalousie des concitoyens et la nécessité de se défendre, que M. Guillaume Guizot ne connaît pas encore, et qui d'ailleurs — une voix chérie peut le lui dire— ne font qu'affermir et illustrer les beaux génies et les nobles âmes, ne pourrait-on pas lui appliquer

m CAUSERIES LITTÉRAIRES.

à lui-même ce qu'il dit là de son héros? Oui, un écrivain précoce et aussitôt connu, passant déjà, et à juste titre, pour un homme d'un grand savoir à l'âge où nous commencions à étudier le Droit romain, et, avec cela, une nature aimable, avenante, aisément amusée, un disciple de Platon jouant sous les platanes après la leçon finie, le contraire d'un savant en us avec tous les us d'un savant, voilà l'auteur de Ménandre tel que je me l'imagine en présence de son livre et de son acte de naissance.

L'Académie française, on le sait, avait mis au concours cette étude historique et littéraire sur la comédie de Ménandre, et le prix avait été parlagéentre un écolier et uu doyen, entre M. Guillaume Guizot, à peine sorti des bancs du collège, et M. Benoît, de la Faculté des lettres de Nancy. Le sujet était bien choisi : nous comprenons qu'il ait tenté l'Académie et souri à M. Guillaume Guizot. Il sollicite à la fois l'érudition et la conjecture, l'imagination et la mémoire ; alliance moins rare qu'on ne le suppose, car il n'y a pas d'érudition possible sans beaucoup d'imagination ! Un poète grec, de mille ans moins ancien qu'Homère, dominant la dernière phase de la comédie grecque, voisin déjà ou du moins précurseur de cette comédie moderne qui, dans sa plus complète expression, s'appellera Molière, cité, avec un concert d'éloges, par les maîtres de la critique et même par les Pères de l'Église, par Plutarque, Quintilien et saint Jérôme, disparaît, non pas dans le grande cataclysme de l'invasion-barbare, non pas sous la torche incendiaire de ce calife illettré qui aurait tant à faire aujourd'hui, mais à la fin de la triste dynastie des empereurs byzantins, dans l'obscur auto-da-fê de quelque patriarche inconnu; — et cela à Pavant-veille de Guttenberg, peu de temps avant cette invention merveilleuse qui a propagé tant de sottises, et qui eût pour jamais sauvé du

M. GUILLAUME GtUZOT.

naufrage la muse charmante du Flatteur et du Fils supposé. Ce poète, c'est Ménandre : des cent cinq comédies qu'il a écrites, que reste-t-il ? des^fragments épars, pas même des fragments, la poussière d'un marbre brisé, comme a si bien dit M. Villemain; les passages cités par ses panégyristes et ses détracteurs à Pappui de leurs louanges ou de leurs censures ; ici une moitié de scène; là un morceau de dialogue; ailleurs une pensée, un distique, un vers, un hémistiche. Un nom et quelques lignes perdues dans des milliers de volumes qu'il faut lire pour retrouver ces miettes d'or!. Jamais la gloire humaine ne se révéla sous un aspect plus mélancolique à la fois et plus consolant ; jamais son néant et sa grandeur ne s'unirent dans un plus remarquable symbole. Ce n'est rien, ce nom, cette poussière qui survit à la destruction de tout le reste: et cependant, c'est encore assez pour traverser les âges, pour que, deux mille ans plus tard, dans une civilisation nouvelle, au milieu d'autres monuments, dans la patrie du plus incomparable des successeurs de Ménandre, ce nom ravive le souvenir d'une société et d'un art, et pour que le contemporain d'Alexandre porte bonheur au fils de l'historien de Cromwell !

On comprend maintenant ce que pouvait et ce que devait être cette étude. Il s'agissait moins d'expliquer Ménandre que de le reconstruire, moins de l'admirer que de le deviner ; il s'agissait surtout de refaire, à Taide d'une induction attentive et pénétrante, le monde où il avait vécu, les mœurs qu'il avait décrites, la société qui l'avait inspiré et applaudi, le siècle ou plutôt le moment dont ses pièces portaient l'empreinte; si bien que chacun pût dire à la suite de ces conjectures positives comme des trouvailles, et de ces recherches ingénieuses comme des hypothèses: L'époque de Ménandre étant donnée, voilà ce qu'a

dû être sa comédie ; étant donnée la comédie de Ménnndre, voilà ce qu'a dû être son temps. M. Guillaume Guizot s'est bien acquitté de cette tâche. Il a démêlé tout le parti qu'un esprit nourri des meilleurs sucs de la littérature antique pouvait tirer d'un point de critique et d'histoire qui avait à la fois à s'éclairer de son voisinage et à y répandre la clarté. Il s'est souvenu que le vrai savant, comme le véritable avocat, n'était pas celui qui embrouillait ses causes, mais celui qui les simplifiait, et que, bien différent du génie allemand qui excelle à laisser inintelligible ce qu'il est le seul à comprendre, le génie français aime à rendre accessible à tous ce qu'il est le premier à pénétrer. Notre aimable auteur nous montre, au début de son ouvrage, la statue de Ménandre, telle qu'il l'a vue au Musée du Vatican ; statue au repos, qu'il détaille en artiste avant de l'interpréter en penseur, et qui, nous dit-il, nous représente, non plus, comme celles qui sont debout, le moment, la fin ou l'attente de l'action, mais, comme les statues assises, le calme attentif, la solitude studieuse, les graves entretiens, l'observation patiente, les sérieux travaux où l'esprit seul est en mouvement. Cette figure, si heureusement placée au péristyle d'un livre qu'elle semble ouvrir au lecteur, nous la retrouvons à chaque page ; seulement, elle n'est plus assise: M. Guillaume Guizot l'anime; il la fait marcher et vivre, en lui rendant le sol qu'elle a foulé, la langue qu'elle a parlée, les personnages qu'elle a coudoyés, les rivaux qu'elle a combattus, le public qu'elle a charmé, l'air qu'elle a respiré. Le mouvement et la vie, en un sujet deux fois immobile et deux fois mort, puisque la seconde vie des poètes c'est leur œuvre, et que l'œuvre n'existait plus! Voilà ce qui recommande aux gens du monde, tout comme aux savants, le Ménandre de M. Guillaume Guizot.

M. GUILLAUME GU1Z0T. 19î>

Écrivant pour les gens du monde, et ayant peu d'espoir d'être embrassé pour I amour du grec, je dois me borner à signaler, non pas ce que j'aurais l'air d'enseigner à propos de ce livre, mais ce que j'ai appris en le lisant. Pour les lecteurs superficiels, Ménandre était tout simplement l'émule d'Aristophane ; émule moins heureux, puisqu'il reste d'Aristophane à peu près deux volumes, et qu'on formerait h peu près trente pages de ce qui reste de Ménandre. C'est tout au plus si nous savions en outre, quand nous étions très-forts, que Ménandre avait été moins rude, moins personnel, moins agressif, moins fantasque qu'Aristophane; qu'il s'était attaché à ramener la comédie à une observation plus philosophique que politique, plus générale qu'individuelle ; en un mot, qu'Aristophane avait été surtout un poëte satirique, et Ménandre un poëte comique. Rien de plus exact, à coup sûr, mais aussi rien de plus insuffisant. Entre Aristophane et Ménandre, il y a eu des mondes, il y a eu la transformation tout entière d'une civilisation, d'un gouvernement, d'une littérature et d'un théâtre : il y a eu Athènes passant de l'activité orageuse et féconde, de la prépondérance politique et guerrière, de la liberté énergique et absolue, qui marquèrent sa grande époque, à ce calme mêlé de désabusement et de lassitude, à cette situation adoucie, mais amoindrie, à cette liberté restreinte par l'influence et la suprématie macédoniennes, qui suivirent pour elle la guerre du Péloponèse, la bataille de Chéronée, les victoires de Philippe et les conquêtes d'Alexandre. De là trois phases distinctes dans la société et dans la comédie. La première, victorieuse, remuante, démocratique, avec tous les enthousiasmes et tous les emportements d'un peuple libre, d'un peuple souverain, gardien jaloux de sa liberté et de sa puissance comme un avare de ses trésors, contrôlant ses grands hommes, suspectant ses

penseurs, impitoyable envers tout ce qui menaçait l'intégrité de ses traditions et de ses croyances, et livrant en pâture à la comédie tous les incidents, tous les héros et toutes les scènes de cette vie publique, théâtre permanent de ses agitations, de ses caprices et de ses grandeurs. C'est à cette phase que répond la comédie ancienne, la comédie de la vie publique, celle d'Aristophane; comédie à laquelle on ne trouve d'équivalent ou d'analogue dans les temps modernes, qu'en la comparant à la presse, aux moments de ses plus triomphantes licences, à une presse gigantesque, fonctionnant devant une foule ardente, et en un grec qui bravait, lui aussi, l'honnêteté dans les mots. Puis vient la période mixte, transitoire, celle où les Athéniens, affaiblis par la guerre du Péloponèse, désabusés de leur liberté, inquiets de leur repos, gardant, comme les peuples déchus ou approchant de leur déchéance, l'orgueil de leur grandeur sans en maintenir la foi, ne ressentent plus ces passions, ces ardeurs, ces colères, ces méfiances, nécessaires pour comprendre la comédie politique et pour l'applaudir, et demandent qu'on leur présente d'antres images, d'autres sujets d'amusement et de malice. C/est l'époque de la comédie moyenne, celle d'Antiphane, d'Rpicrate et d'Eubulus, la comédie, « non plus de la vie publique, mais de la vie en public, » placée à égale distance de Yagora et du foyer domestique, trop étrangère déjà aux grandes émotions nationales pour en chercher au théâtre le commentaire ou le reflet, trop extérieure encore pour que la vie privée s'y recueille et y offre au poète comique ses personnages, ses sentiments cl ses caractères. Cette distinction, développée par M. Guillaume Guizot dans des pages qu'on peut citer comme des modèles d'érudition attrayante, nous conduit à la troisième phase, celle de la comédie nouvelle, de la comédie de Ménandre.

M. GUILLAUME GUIZOT

La comédie moyenne, forcée de se borner à un monde qui n'était, pour ainsi dire, que la surface des deux grands milieux de la société humaine, n'avait eu à peindre que ce qui se passait au dehors, sous les yeux de tous, mais sans caractère patriotique ou populaire, les distractions sans conséquence d'un peuple habitué à sortir de chez soi et conservant, à défaut de vie publique, la flânerie politique. C'est avec l'avènement de la vie privée dans les mœurs athéniennes que se rencontre la comédie nouvelle, celle de Ménandre. La liberté était morte ou à peu près : la force et la gloire des armes avaient passé ailleurs, en Macédoine où, malgré Démosthènes, avaient fini par s'absorber le génie et la fortune de la Grèce. « Un gouvernement aristocratique, appuyé par une garnison macédonienne, nous ditM.. Guillaume Guizot, avait remplacé dans Athènes le gouvernement de la démocratie. » Pourtant l'activité naturelle à l'esprit athénien accepta plutôt une transformation qu'une déchéance; le citoyen se désistant, l'homme s'approfondit davantage. La civilisation, la prospérité, le progrès, se portèrent sur d'autres points; la société se consola de ses mécomptes extérieurs en devenant plus intime, en se développant au dedans, dans la maison, dans la famille, et mieux encore dans ces phénomènes de l'âme qui forment la vie morale et le vrai domaine de la comédie. Telle fut l'époque, telle fut la comédie de Ménandre: je laisse encore parler M. Guillaume Guizot; on ne se lasserait pas de cet enseignement si clair et si fécond : « Être des moralistes et peindre la vie privée, nous dit-il, étudier l'âme humaine en elle-même et dans l'intimité où elle se montre le plus librement et le plus à nu, telle fut l'originalité des poètes de la comédie nouvelle. Qu'il nous suffise de le dire ici sans nous étendre davantage ; c'est d'ailleurs un genre de comédie qui n'a pas

m DAUSEBIKS LITTERAIRES.

besoin d'être expliqué pour être compris: il vit encore et se perpétue sur le théâtre moderne. Aristophane et Antiphane nous dépaysent; leur art dramatique n'est plus le nôtre; leur verve, et cette curiosité qui fait les voyageurs, nous entraînent dans le monde étranger où ils vivent , mais on n'y peut pénétrer qu'en se faisant leur concitoyen. Ménandre, au contraire, semble venir à nous de lui-même; il nous appartient en quelque sorte; nous Ta bordons et pouvons causer avec lui plus familièrement, parce que son art est plus voisin de l'art français; et, pour tout dire, si nous pouvions, comme Fénelon, ressusciter les morts illustres et les engager dans de longs entretiens où ils se jugent les uns les autres, si nous mettions en face Aristophane, Antiphane, Ménandre et Molière, nous chercherions à représenter, dans ce dialogue que nous supposons, les trois poètes grecs reconnaissant avec un égal respect le génie de noire poëte; mais Aristophane et Antiphane auraient besoin de se faire expliquer la société que peint Molière, et, de leurs propres comédies, de leur genre à eux, ils ne pourraient s'empêcher de regretter bien des choses: Ménandre entrerait tout de suite dans l'intelligence delà vie de Chrysale, d'Argan et d'Harpagon, et il ne trouverait qu'à admirer et à envier. »

J'ai choisi cette page entre cent autres non moins remarquables, d'abord parce qu'elle nous ouvre un aperçu sur l'ensemble du travail de M. Guillaume Guizot qui part de là pour retrouver tous les types de la comédie de Ménandre: — l'esclave, le pauvre, le parasite, le père de famille, le mari, la femme, la courtisane; — ensuite parce qu'elle nous donne une idée de sa manière, de l'inspiration générale de son œuvre, de sa tendance à rapprocher son sujet de nous pour nous y intéresser davantage. La mauvaise érudition , celle qu'on pourrait appeler Térudi-

M. GUILLAUME GUIZOT

tion vieille, ne néglige rien pour éloigner autant que possible les choses dont elle parle. Il lui semble toujours que, plus elle met de distance entre notre regard et l'objet de son étude, plus elle nous prouve qu'entre cet objet et nous- il y a des abîmes de temps et d'espace, et pas un lien, pas un point de contact et d'analogie, plus aussi elle a eu de mérite à découvrir, à pénétrer et à faire sien ce qui ne peut être connu de personne ni comparé à rien. La jeune science, celle que H. 'Guillaume Guizot personnifie avec tant de grâce, n'a pas de ces pruderies ni de ces raffinements d'archaïsme. Ce qu'elle découvre et ce qu'elle sait ne lui paraît jamais mieux et plus utilement mis en lumière que lorsqu'elle nous l'a fait toucher de la main, quand elle nous Ta représenté, non pas comme un dépôt sacré et secret que quelques initiés se transmettent, mais comme un héritage que chaque génération peut monnayer à sa guise et faire valoir à son profit. Pour elle, l'homme est toujours rhomme, avec les mêmes passions et les mêmes mobiles; la société, sous des surfaces changeantes, cache la même somme de vertus et de vices, des caractères analogues déployés sous des influences semblables. Les différences même qui passent pour les plus radicales, pourraient bien , en y regardant de près, perdre un peu de leur importance : les civilisations passées et présentes amenant des résultats pareils, la comédie qu'elles font naître et qu'elles nourrissent, peut se ressembler aussi d'âge en âge, et entre celle d'il y a vingt- deux siècles et celle d'il y a deux cents ans, entre Ménandre et Molière il n'existe qu'une nuance de perfection et de génie. Ai-je besoin de faire ressortir tout ce que cette méthode a d'attrayant, de sympathique ei d'humain, dans le sens du vers immortel de Térencet Mais elle a aussi son danger, et c'est lù-déssus que j'adresserai à M. Guillaume Guizot la seule

objection générale qui puisse être soulevée à propos de son livre. Nous exagérons, je veux bien le croire, en supposant que le mariage et l'épouse n'étaient pas du tout chez les Grecs ce qu'ils sont devenus dans la société chrétienne; que la femme mariée, dans r Athènes de Ménandre comme dans celle d'Aristophane, était réduite à une sorte d'ilotisme honoré, de réclusion intérieure, de partage inintelligent des travaux et des devoirs de la vie matérielle, et que le citoyen, l'artiste, l'homme d'esprit, le philosophe, allaient officiellement chercher ailleurs, chez les hétaïres ou courtisanes, les plaisirs de l'intelligence, de l'art, de la conversation élégante, spirituelle et raffinée. Je conviens que M. Guillaume Guizot, tout en ennoblissant un peu trop, selon moi, l'amour chez les anciens, tout en attribuant au mariage païen un charme, une dignité, une égalité morale qu'il n'avait pas, tout en amoindrissant le rôle de la courtisane au profit de la femme légitime, rappelle pourtant qu'il y a loin de là à l'amour chrétien, au mariage chrétien, à l'héroïne chrétienne, à cette régénération de toutes les sources du cœur que le christianisme a apportée aux hommes, et qui, passant de la religion dans la société et de la société dans l'art, a eu sa plus noble expression dans les tragédies de Corneille. Je le reconnais, et cependant je trouve qu'il n'en a pas dit assez, qu'il n'a pas assez marqué celle différence, que dis-je? cette révolution totale, la plus immense, la plus complète qui ait transformé, bouleversé et repétri le monde. Pour le lecteur inattentif, il semblerait presque que, la comédie de Ménandre étant purement et simplement la sœur aînée de celle de Molière, les mœurs que cette comédie a peintes, les institutions auxquelles ces mœurs se rattachaient, les personnages et les caractères qui en étaient l'explication vivante, n'ont eu qu'à mar-

M. GUILLAUME GUIZOT

cher avec les siècles, à suivre les variations extérieures de mode et de costume pour débarquer un beau matin en plein régne de Louis XIV, échanger le manteau de laine contre l'habit brodé et s'appeler Arnolphe ou Scapin au lieu de Struthias ou de Dave. Cette erreur d'optique, que M. Guillaume Guizot n'a pas partagée, mais que quelquesuns de ses chapitres favorisent, date de loin, et il faudrait, pour en bien déterminer les causes, toute une digression qui ne serait pas comique, et qui, par conséquent, nous mènerait loin de Ménandre. Si j'osais, voici comment j'essayerais de la résumer en quelques lignes : La civilisation des Grecs, qui a produit des merveilles d'élégance, nous donne le change sur leurs institutions et leurs mœurs, qui n'étaient que la traduction terrestre de leur mythologie, c'est-à-dire le libertinage et la licence organisés et consacrés. D'autre part, la rudesse et l'obscurité du moyen âge, qui n'était que la barbarie domptée peu à peu et assouplie par le christianisme, nous donne le change sur la pureté, l'élévation, la délicatesse des lois morales inaugurées par le christianisme. En Grèce, pour tout dire, la beauté de la forme nous trompe sur la grossièreté du fond; au moyen âge, la beauté du fond disparaît sous la grossièreté de la forme. Plus tard, quand le moyen âge se civilise, quaud il s'apprête à tirer de lui-môme sa poésie, son art, sa littérature, sa politesse, son élégance, le paganisme est là, qui lui revient par l'émigration byzantine, par les prodiges de l'imprimerie, par les travaux des couvents, par les recherches et les préférences des lettrés. Il nous apporte ses trésors, ses modèles, ses chefs-d'œuvre : si bien que le malentendu et la méprise se continuent sous un aspect nouveau, que le moyen âge chrétien, qui a abouti à cette renaissance néo-païenne, reste chargé à nos yeux de sa barbarie, de ses ténèbres primitives, comme

m CAUSERIES LITTÉRAIRES.

d'un mal inhérent à sa nature, et que ce paganisme rajeuni dont la restauration se rencontre avec notre retour aux plaisirs délicats, en a les honneurs, et demeure, pour bien des gens, le dépositaire attitré de toute culture intellectuelle et littéraire. Il usurpe, en un mot, sur la civilisation chrétienne ce que celle-ci allait conquérir et posséder par la seule force des choses, par la seule marche du temps. Voilà qui explique comment, à toutes les époques et sans y entendre malice, il y a eu des hommes, chrétiens par l'âme et par le cœur, païens par l'intelligence et par le goût; comment, en rapprochant de notre temps un épisode de la société et de la comédie grecques, on peut être à son insu dupe de cette illusion d'optique et de ce mirage, et comment il peut arriver, non pas qu'on méconnaisse, mais qu'on néglige de mesurer avec assez d'insistance et d'ampleur ces distances profondes, ces océans sans bornes, ces immensités qui séparent le monde du polythéisme du monde de l'Évangile. Je ne dirai pas que M. Guillaume Guizot a été un peu trop païen en nous parlant de Ménandre, mais plutôt qu'il l'a fait un peu trop chrétien pour nous le faire mieux comprendre et aimer davantage.

Ce sera là ma seule critique, et le défaut que je signale tient bien plus à notre éducation et à l'air classique que nous respirons tous, qu'au penchant ou à l'erreur volontaire de ce jeune et charmant esprit. En revanche et pour être juste, combien ne faudrait-il pas rappeler de traits piquants, de pensées fines, de vives images, d'heureux rapprochements auxquels des juges plus compétents que nous ont déjà rendu hommage? Au risque de déplaire à M. Guillaume Guizot et de manquer de respect à l'antiquité, à Ménandre et à son biographe, j'ai bien envie de dire que ce livre est aussi amusant qu'instructif, qu'il était im-

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possible de rendre la science plus aimable, plus facile et plus familière.- Tel qu'il est, avec sa richesse acquise et ses agréments naturels, ce Ménandre, fût-il signé d'un nom obscur, et sans aucune présomption de progrès, d'étude et de travail ultérieurs, serait plus qu'une promesse et plus qu'une espérance. Que ne doit-on pas attendre d'un auteur de vingt ans, qui commence avec un tel succès sous de tels auspices, et qui, sans vouloir sortir encore du rang des disciples, sait, pense et écrit comme les maîtres?

' M. CORNEUS DE WITT'

Je ne veux pas séparer, dans la série de mes rapides esquisses, ces deux œuvres fraternelles, Ménandre et Washington, si différentes par le sujet, mais unies par de si précieuses affinités. Je pourrais même remarquer, si j'avais le goût du paradoxe, que, malgré toutes leurs différences de héros et d'époque, de mœurs et de costume, ces deux livres se ressemblent au moins en un point : que, pour nous, Français de 1856, les vertus du patriote américain, comme les comédies du poëte grec, ne sont plus guère connues que par leur titre, et que, pour retrouver le sentiment qui inspira Washington comme pour reconstruire la société que peignit Ménandre, il faudra bientôt avoir recours à F induction conjecturale et à l'étude archéologique. Mais, sans me perdre dans ces subtilités ou dans ces malices, j'aime mieux dire que la vraie ressem-

* Washington.

blancc du Ménandre de M. Guillaume Guizot et du Washington de M. Cornélisde Witt, c'est leur parenté; c'est d'être nés le même jour, sous le même toit, encouragés par le même exemple et protégés par le même nom. Pour le Washington , la filiation est plus évidente encore : la notice historique de M. Guizot, placée en tête du volume, est là pour nous rappeler, si nous étions tentés de l'oublier, quel a été le point de départ de M. de Witt, à quelle source il a puisé, quelle magistrale esquisse il a voulu continuer et compléter. De l'aveu même des plus indifférents, YËtude sur Washington de M. Guizot est une des plus grandes choses qu'il ait écrites, et on sè souvient de l'immense sensation qu'elle produisitquand elleparutpour la première fois. Elle précédait alors la traduction de la Vie de Washington et de sa Correspondance [Washington^ Writings), publiés par M. Sparks. Aujourd'hui, elle sert naturellement de préface et d'introductrice à l'ouvrage original de M. de Witt Seize ans se sont écoulés entre les deux publications. Que de sujets de réllexions et de tristesse dans le seul rapprochement de ces deux dates ! En \ 839, lorsque M. Guizot esquissait à grands traits cette noble figure de Washington, lorsqu'il nous parlait de ce beau et salutaire spectacle, « un homme vertueux à la tête d'une bonne cause et assurant son triomphe, » lorsqu'il racontait avec une sorte de généreuse envie, mêlée d'espoir et de confiance, les travaux, les luttes, les angoisses, les découragements passagers et le succès final de son héros, on sentait dans son récit comme une vibration lointaine des enthousiasmes qui avaient aidé Washington dans son œuvre patriotique. Sans doute , l'homme d'État aux prises avec les difficultés et les orages de la vie politique dans les pays libres, ne dissimulait ni les douloureuses épreuves par où avait passé le fondateur de la li-

berté américaine, ni celles auxquelles doit s'attendre tout pouvoir placé en présence de la démocratie et se donnant pour tâche de la dompter sans l'anéantir ou de la fléchir sans la flatter. En nous faisant remarquer l'éloignement des hommes les plus éminents pour le maniement des affaires dans les sociétés démocratiques, en nous rappelant que Washington, Jefferson, Madison, avaient ardemment aspiré à la retraite, M. Guizot ajoutait, non sans un retour instinctif et peut-être un pressentiment mélancolique : <r Comme si t daus cet état social, la tâche du gouvernement était trop dure pour les hommes capables d'en mesurer Tétendue et qui veulent s'en acquitter dignement. » — Et pourtant, dans ces magnifiques pages où les beaux horizons virginiens s'assombrissaient parfois des nuages de notre ciel, il y avait, avec le sentiment de l'obstacle et du péril, du mécompte possible et de la lassitude probable, un sentiment contenu de satisfaction intérieure et de virile espérance. L'auteur ne s'abusait pas sur le mal, mais il croyait au "bien, à l'autorité, au triomphe des grandes idées, des hautes intelligences et des nobles cœurs. Pour lui, l'exemple de Washington s'élevait dans l'histoire, non pas comme un reproche ou un contraste, mais plutôt comme une leçon féconde, comme une preuve permanente de ce qu'un homme doit endurer et de ce qu'il peut faire pour le bonheur et la liberté de son pays. C'était là justement Y à-propos de l'Étude historique de M. Guizot : un mélange d'encouragement- et d'enseignement, offert, sous un régime libéral, dans un moment transitoire, à une société qui a de la peine à se fonder, mais qui peut y parvenir, à un peuple dont on n'est pas sûr, mais dont on ne désespère pas. Quel est aujourd'hui Và propos du livre de M. Cornélisde Witt? S'il est facile de le deviner, il n'est pas inutile de le dire.

Des juges éminents l'ont remercié et loué d'avoir écrit et publié cette histoire de Washington à une époque où bien des esprits se décpuragent et sont portés à traiter de chimères les généreux élans du patriotisme. Nous aussi, nous aimons à constater l'opportunité de son ouvrage, mais à un point de vue un peu différent. Ce qui fait à nos yeux son originalité et son mérite, c'est qu'il dégage Washington de toute solidarité comme de toute ressemblance avec d'autres héros révolutionnaires ou républicains qui semblaient ennoblis par son voisinage : en retraçant avec justesse et grandeur ce caractère simple, grave et ferme, il fait servir chacune de ses vertus à nous expliquer à la fois son succès et nos revers ; en nous redisant toutes les qualités qu'il a possédées, il nous rappelle toutes celles qui nous ont manqué; il nous démontre enfin que, si la démocratie hérite, sauf à la gâter, de l'œuvre de Washington, elle a failli, en y participant, la rendre impossible. En un mot, le travail de M. Guizot s'adressait à un avenir ; le livre de M. de Witt s'adresse à un passé. Voilà pourquoi, — chose singulière et pourtant logique! — l'œuvre de l'homme mur paraît plus jeune quecelle du jeune écrivain.

Je ne connais rien, pour ma part, de plus beau, de plus pur, de plus légitime, de plus poétique, que la révolution américaine. Cette résistance sérieuse et calme à des mesures vexa toires ou oppressives, ces nationalités d'origine et de physionomie si contraires puisant tout à coup une sorte d'unité dans le sentiment de leurs droits méconnus, de leur dignité froissée, de leur force naissante, et apprenant, dans la lutte, à ne former qu'un seul peuple de dix peuples différents; ces planteurs de Virginie devenant, à la rude école de la nécessité et de la guerre, des généraux, des négociateurs, des financiers et des politiques; ces paysages, ces solitudes, ces forets immenses, ces grands

fleuves, toutes ces riches avances de la nature à l'homme, tour à tour appelées à son aide ou vaincues par son industrie et associant leurs splendeurs à cet énergique développement de la volonté humaine, tout cela compose un tableau admirable, la légende d'un siècle positif, digne d'être opposée aux légendes des siècles religieux ou chevaleresques. Comment se fait-il donc qu'un grain de rancune se môle pour nous à l'admiration que ce souvenir réveille, qu'une ombre jalouse ou chagrine s'étende, en dépit de nous-mêmes, sur cette page éclatante des plus limpides clartés du génie moderne? C'est que cette révolution nous fait songer à une autre qui fut sa collatérale et son héritière; c'est que ses triomphes encouragèrent, de ce côté de l'Atlantique, des vœux moins légitimes et des espérances plus coupables; c'est que la Convention (te Philadelphie servit, sinon de modèle, au moins de précédent à une autre Convention dont le nom est resté synonyme de tout ce que la perversité des passions peut substituer à la fermeté des principes; c'est que ces gentilshommes français, ces grands seigneurs de Versailles et de Trianon, si brillants, si généreux, si héroïques quand ils apportaient à l'Amérique le secours de leur épée et l'alliance de la première des monarchies européennes, en rapportèrent ces idées chimériques et décevantes dont le rêve s'appela 89 et la réalité 93; c'est que cette même année 1789, où s'inaugura la première présidence de Washington, fut aussi celle où commença, en France, la déchéance de la royauté; c'est que, pareils à ces nobles dégénérés ou insolents qui se croient tout permis parce qu'ils ont pour ancêtres un homme illustre, nos républicains purent un moment se couvrir du nom de Washington, et que, dans le médailler de l'histoire, ce beau nom eut pour envers Mirabeau, Sieyès, Danton et Saint-Just.

M. COHNKLIS DE WITT. 213

Eh bien ! non, — et le livre de M. Cornélis de Witt est là pour l'attester, — notre république ne fut pas l'envers de la république américaine; elle en fut le contraste, et si je ne craignais de compromettre une vérité dans un jeu de mots, je dirais que Washington èt ses dignes lieutenants, Franklin, Hamilton, Adams, Jefferson, Madison, ne furent pas lés précurseurs de nos révolutionnaires, mais leurs antipodes.

Pour mieux le prouver, essayons de caractériser en quelques lignes le révolutionnaire américain dont Washington nous offre l'idéal un peu froid , mais irréprochable, et le révolutionnaire du vieux monde, dont les plagiaires ou les parodistes ont tour à tour assombri et égayé nos diverses scènes politiques.

Washington est un gentleman, et M. de Witt nous explique à merveille ce qu'étaient ces grands propriétaires virginiens, vivant sur leurs terres, loin de l'agglomération des villes, et y menant une existence patriarcale et forte, partagée entre la chasse qui les préparait à la guerre, la lutte contre la nature sauvage qui leur enseignait la persévérance et le travail, et la gestion territoriale qui les maintenait dans ces sphères positives où tout est donné à Putile, rien au chimérique. Washington commence donc par être un aristocrate, dans le vrai sens de ce mot si souvent défiguré ; et s'il a de l'autorité, de l'influence, s'il est capable de supporter des épreuves et des revers sans en être ni aigri ni abattu , s'il est digne de s'élever, d'échelon en échelon, jusqu'à la dignité la plus haute sans en être ni effrayé ni enivré, s'il p3ut beaucoup pour la fortune et la liberté de son pays, c'est par cette qualité d'aristocrate, de propriétaire, de gentleman, que partagent avec lui tous ceux qui doivent concourir, à ses côtés et sous ses ordres, à l'indépendance des États-Unis. Plus

tard, la démocratie arrivera avec ses dissolvants habituels, ses soupçons, ses méfiances, ses haines, ses petitesses, ses colères, tout, jusqu'à ces mystiques anathèmes et ces bibliques fureurs qu'elle empruntera aux sanguinaires folies des sectaires et des puritains d'Ecosse. Washington, s'il fût sorti de ses rangs, s'il eût été démocrate lui-même d'intention ou de fait, n'aurait pu que l'opprimer ou lui céder, devenir despote avec elle ou contre elle, s'y absorber finalement et y perdre l'autorité morale, nécessaire pour la féconder en la réglant, pour la défendre contre le dehors et contre elle-même, pour faire ses affaires en dominant ses passions. Sa gloire est d'avoir personnifié, avec une perfection presque surhumaine, ce difficile équilibre, cette force modératrice qui reste intacte entre les violences du dedans et les dangers extérieurs. La gloire de la révolution américaine est d'avoir, au moins dans sa phase première et décisive, mêlé à sa démocratie, c'est-à-dire à ses conditions d'avortement et de désordre, assez d'élément aristocratique pour mériter de se résumer dans Washington : car c'est là la grande distinction entre les bonnes révolutions et les mauvaises : les unes s'incarnent dans un homme qui en est l'expression et le symbole; les autres dans un homme qui en est le démenti et le châtiment.

Tel est donc Washington, conservateur au début, conservateur toujours; pour lui, la révolution ne représente pas le renversement de quelque chose qu'il déteste et dont il veut s'affranchir, mais le maintien de quelque chose qu'il aime et dont on veut priver son pays. Si l'Angleterre n'eût pas imposé des taxes illégales à ces colonies qui tenaient d'elle-même l'idée de leur dignité et de leurs droits, si George III et son gouvernement avaient mis moins d'obstination dans l'arbitraire et de taquinerie dans Pop-

M. CORNELIS DE W1TÎ. 215

pression, Washington eût continué de servir la métropole comme il Pavait fait dans ses premières campagnes, et le roi George n'eût pas eu de sujet plus dévoué et plus paisible. Même lorsqu'il se décide à la résistance, lorsqu'il en donne le conseil et l'exemple, quelle sagesse! quelle mesure! quel respect pour le droit d'autrUi en revendiquant le sien ! Quelle notion exacte et profonde de cette responsabilité terrible qu'assument, malgré tout ce qui les justifie et les autorise, ceux qui mettent la première main à un changement quelconque dans l'état social de leur pays! Quel désistement de son propre orgueil, de son discernement personnel, quel humble et sincère appel aux lumières d'en haut et à la protection céleste, dans ces moments redoutables qui feront dire, un peu plus tard, au plus sage de nos penseurs : « Le difficile, en temps de révolution, n'est pas de faire son devoir, mais de le connaître! )) — Mais aussi, une fois que l'épée est tirée et qu'il n'est plus possible de reculer, quelle énergie ! quelle vigueur! quelle persévérance! Comme ce sentiment de la responsabilité, qui tout à l'heure lui semblait si lourd, s'agrandit et se transforme! il l'éprouve encore dans toute sa plénitude, mais ce n'est plus pour s'en effrayer ou s'en plaindre; c'est au contraire pour s'en fortifier et s'en couvrir comme d'une armure. C'est là, entre mille, un des traits de physionomie morale par lesquels Washington diffère du héros révolutionnaire, tel que nous le connaissons. Celui-là, avant l'entreprise, s'inquiète fort peu de se savoir responsable des événements qu'il prépare. Que son ambition ou sa gloriole compromette le repos et la prospérité de son pays, apprête à l'avenir des années ou des siècles de déchirements et de désastres, peu lui importe! ce fardeau est si léger qu'il le sent à peine ; cette solidarité, au lieu de le retenir, l'amuse et l'excite. Mais vienne

210 CAUSEiUES LITTÉKA1HES.

le moment de crise, celui où toute hésitation est fatale, la responsabilité retombe alors de tout son poids sur ce présomptueux agitateur qui n'est plus de force à la porter. Inférieur à sa tâche, épouvante de son ouvrage, chancelant, comme un homme ivre, sous ces milliers d'existences qui ont le droit de lui demander ce qu'il a fait d'elles, il se débat quelque temps dans cette lutte inégale; puis il s'affaisse ou s'égare, n'ayant plus d'autre alternative que des violences qui déguisent sa faiblesse ou des faiblesses qui autorisent la violence. A ce trait, ajoutons-en un second, qui s'y rattache et le complète : Washington, modèle de probité, de droiture et de vertu, Washington capable d'héroïsme, de dévouement et de sacrifice, ne croyait pas cependant à la perfection humaine assez pour en être dupe, assez pour se figurer jamais que la vertu des autres dût suppléer à la sienne ou le dispenser d'être vertueux. Ce qui caractérise au contraire le révolutionnaire du vieux monde, c'est que, très-peu vertueux lui-môme, il aurait besoin, pour que ses doctrines pussent s'appliquer et ses plans réussir, que la société tout entière fût aussi pure qu'il l'est peu. Washington commençait par être honnête, et agissait comme si, ne trompant personne, il devait être trompé par autrui : nos révolutionnaires, livrés à tous les désordres, rêvent des systèmes qui ne seraient possibles qu'avec un genre humain fait exprès pour le prix Montyon. On le conçoit, la méthode est plus commode, mais elle est plus dangereuse, et il n'en faudrait pas davantage pour expliquer pourquoi ceux-ci ont échoué, et pourquoi celui-là a réussi.

Nul mieux que M. Cornélis de Witt ne peut aider à recomposer ainsi et à faire revivre Washington dans sa vérité historique. Il faut le suivre pas à pas dans son livre, dont l'intérêt va croissant comme la grandeur de son

héros, et qui s'échauffe peu à peu d'une flamme lumineuse et calme comme cette ame et cette vie. Il nous le montre tour à tour planteur virginien, bornant son ambition à de pacifiques conquêtes sur les forêts et les savanes; puis officier vaillant et bouillant, au service de cette métropole qu'il doit vaincre un jour, contre cette France qui doit être un jour son alliée ; puis général élu par les nécessités de la guerre et l'estime de ses concitoyens; également assuré des difficultés de son œuvre et de la justice de sa cause ; luttant pendant neuf années, sans illusion mais sans défaillance, contre l'impéritie des siens, la supériorité des ennemis, les misères d'un pays forcé de subir la plus lourde charge des États réguliers avant d'en être un, et de faire la guerre sans finances et sans armée; temporisant comme Fabius au risque d'être calomnié comme lui; ne donnant au hasard que ce qu'il ne peut lui refuser; espérant tout du temps qui fut en effet son plus puissant auxiliaire; vainqueur enfin, mais n'échappant aux anxiétés et aux périls de la phase guerrière que pour se trouver en présence des embarras politiques; tenté souvent de désespérer de cette république à qui son courage a donné la victoire, à qui son habileté et sa vertu donneront la durée; réussissant, par la seule autorité de son nom et de ses services, à faire cesser l'antagonisme entre le parlement et l'armée, à faire prévaloir le système fédéral contre la démocratie pure, à donner à la Convention de Philadelphie l'impulsion qui sauva et fonda les États- Unis; au milieu de désordres intérieurs qui changeaient parfois la guerre étrangère en guerre civile, à travers le cortège des calamités qui suivent ou accompagnent les grandes crises, — ruine, banqueroute, trdubles, communisme, détresse publique et privée, insurrection des pauvres contre les riches, — - résistant avec indignation

m CAUSERIES LITTÉB AIRES.

aux amitiés passionnées qui lui montraient dans cet ensemble de malheurs une raison de se laisser faire roi pour les adoucir ou les effacer; n'acceptant que la présidence, maïs consentant au bout de quatre ans à être réélu, parce qu'il savait que lui seul pouvait consolider son ouvrage; et cela malgré son amour sincère pour le repos, pour la retraite, pour la vie de campagne et de famille; — entrant, avec sa présidence, dans une troisième phase, celle de la politique étrangère, et s'y trouvant aussi habile, aussi ferme, aussi clairvoyant que dans sa période militaire et dans sa politique intérieure; ayant à traverser l'épreuve, sinon la plus périlleuse, au moins la plus délicate qui eût été réservée à sa glorieuse carrière; se rencontrant face à face avec notre république de 95, en la personne du citoyen Genêt, envoyé de France, et chargé de révolutionner à sa façon les États-Unis; conservant devant cet homme la neutralité la plus stricte et l'attitude la plus digne; mesurant là, par cet échantillon misérable, l'abîme qui séparait la démocratie américaine de la démagogie française, et comprenant, par un noble instinct, que le pays qui avait eu l'honneur d'être l'allié de la France de Louis XVI n'était tenu à rien vis-à-vis de la France de Marat; se retirant enfin après que son œuvre est assez solide pour ne pouvoir être ébranlée par ses successeurs ; espérant trouvera Mount-Vernon quelques aimées de paix après tant de fatigues, un beau soir après cette belle et chaude journée; mais ne survivant que deux ans à sa carrière active; succombant avec calme, sans faste héroïque ou stoïque, au milieu de la douleur simple et grave uesa femme et de ses serviteurs; finissant avec le siècle tuii finit, au moment où grandit et monte, à l'autre hémisphère, un astro plus éclatant, plus orageux et moins iccond que le sien.

M. C0RNEL1S DE W1TT. 210

« En France, nous dit M. de Witt, malgré l'état d'hostililé qui existait encore entre les deux républiques, le premier consul décréta que l'armée française prendrait le deuil en l'honneur de Washington. Son buste fut placé aux Tuileries; son éloge prononcé solennellement par M. de Fontanes dans le temple de Mars; son exemple proposé par l'illustre académicien au général Bonaparte. »

C'est par ces mots que M. de Witt termine son ouvrage. Le général Bonaparte fit-il bien de ne pas prendre à la lettre le conseil enveloppé par l'ingénieux orateur dausdes phrases élégantes et de délicates flatteries? Franchement, oui : la république de Robespierre, de Tallien et de Barras ne méritait pas de Washington.

J'ai à peine donné le squelette, que dis-je? l'aperçu sommaire et bien incomplet de l'intéressante histoire do M. de Witt. Si le ton général de cette histoire a la gravite et la sobriété du sujet, on y sent pourtant une vie, une séve communicative dont l'effet est d'autant plus sûr qu'il est moins cherché. Çà et là s'y rencontrent des passages d'une couleur plus chaude, d'un mouvement plus dramatique, des échappées soudaines qui nous reportent d'un élan irrésistible vers une douleur du passé, vers une émotion du présent. Lorsque M. de Witt retrace, en écrivain et en artiste, le siège rapide de York-Town, qui décida du succès de la guerre, lorsqu'il nous montre les deux armées, française et américaine, s'animant l'une par l'autre, travaillant aux tranchées, dressant les canons, élevant les batteries, montant ensemble à l'assaut; les deux colonnes, l'une conduite par le baron de Viomesnil, l'autre commandée par le marquis de Lafayette, s'élançant avec une ardeur égale vers les deux redoutes qui gênent encore l'artillerio; lorsqu'il nous dit : « Le feu de l'ennemi est terrible, la mitraille les écrase; mais l'armée

m - CAUSERIES LITTÉRAIRES.

tout entière les regarde; elles représentent la France et l'Amérique; et en se précipitant sur les batteries ennemies, une seule crainte domine les soldats, celle d'être devancés par leurs émules, » — qui ne penserait à d'autres assauts, à une autre émulation, à une autre lutte aussi héroïque et plus terrible? — Lorsque le jeune historien nous raconte l'émouvant épisode du capitaine Asgill, désigné par le sort pour subir la cruelle loi des représailles, lorsqu'il décrit les perplexités de Washington, lorsqu'il les, compare à son inflexible conduite dans le procès du major André, et qu'après avoir fait ressortir de ce contraste un des traits les plus caractéristiques du personnage, il ajoute ces simples lignes : « L'intervention de la reine de France en faveur du capitaine Asgill vint délivrer Washington deses angoisses : sur les prières de la mère du jeune homme, Marie-Antoinette, toujours bonne et compatissante, demanda sa grâce; et c'est de France qu'après la victoire vinrent aux Américains les conseils de modération et de clémence, comme les secours et l'appui pendant la lutte (1785), »— ah ! quel cœur ne se briserait en songeant que, dix ans plus tard, cette reine, qui essuyait les pleursd'une mère, n'était plus, elle aussi, qu'une mère en pleurs, qu'elle criait grâce à des bourreaux, non plus pour le (ils de mistriss Asgill, mais pour le sien, et que, cette fois, ce n'était pas Washington, c'était Simon qui lui répondait !

Je finis donc par où j'ai commencé, par ce douloureux et inévitable rapprochement entre les deux révolutions et les deux pays. Ce livre, écrit en l'honneur d'un grand homme par le descendant d'un autre grand citoyen, est au niveau du sujet, de la tâche entreprise, du nom qui le signe, de la maison d'où il sort, des souvenirs qu'il consacre, du héros dont il propagera la pure et inaltérable

gloire : il sera lu avec profit et plaisir par les honnêtes gens de tous les partis. Pour moi, je lui dois une jouissance sérieuse et profonde. Par chacun des détails qu'il donne, chacune des lumières qu'il jette sur la vie, les idées, l'œuvre, la politique, le caractère et le génie de ce fondateur d'une république, il me permet d'admirer Washington de toute l'aversion que m'inspirent d'autres républicains; il me permet d'honorer la révolution américaine de toute la haine que je porte à d'autres révolutions.

LUS IIISTORlEPiS DES VIEl'X MVI1ES

MM. DE SACY ET Al). DESTAILLEUR 1

Lorsqu'on est forcé, par état, de lire beaucoup de livres nouveaux, il est bon de revenir, de temps à autre, aux œuvres anciennes, pourvu qu'elles soient excellentes. J'insiste sur cette condition, d'abord parce que le médiocre d'autrefois est, selon moi, très inférieur au médiocre d'aujourd'hui, ensuite parce que ces excursions rétrospectives doivent être très-rares ; car le premier besoin de la critique, c'est la vie; et comment vivre ailleurs qu'avec les vivants? comment agir sur le goût de ses contemporains, si on ne leur parle de ce qu'ils voient, de ce qu'ils lisent, de ce qu'ils sentent, de ce qui leur apporte, chaque matin, une somme quelconque d'idées, de plaisir, d'ennui, de profit, de mauvais conseil ou de salutaire leçon? Si nous avons vu, pendant ces dernières années, un travail

1 Éditions de Saint François de Sales el de La Bruyère.

hebdomadaire d'une ponctualité merveilleuse, d'une ingénieuse richesse, d'une érudition choisie, d'une forme de plus en plus nette et dégagée, conserver pourtant, dans sa grâce, je ne sais quel air d'urne cinéraire ou d'élégante nécropole et laisser un certain froid à l'esprit et au cœur, malgré le charme d'une instructive et agréable lecture, c'est que l'auteur, ennuyé sans doute ou embarrassé peutêtre de régler ses comptes avec le présent, avait fini par se rejeter tout à fait dans le passé et par réenloiler de vieux tableaux au lieu de créer des portraits d'après nature; c'est que ses bouquets de chaque semaine, si habilement assortis et si finement présentés, étaient faits avec des fleurs d'herbier et non plus avec celles de nos champs et de nos jardins. Persistons donc à introduire, à soutenir ce qui a besoin d'appui, ce qui demande à naître, à vivre, à avoir sa part de lumière, de mouvement et de bruit. Seulement, à de rares intervalles, imposons-nous des retraites en littérature comme les personnes pieuses font des retraites en religion : revenons, pour un jour, pour quelques heures, aux livres consacrés par l'étude et l'admiration de deux siècles, comme on se dérobe au tumulte des affaires et des fêtes pour s'enfermer avec de vieux amis : revenons-y surtout lorsqu'ils se rattachent à nos sujets habituels par l'espèce de nouveauté que leur donne la perfection d'une édition nouvelle, le soin attentif et délicat d'un éditeur d'élite; lorsque, pour en rehausser le mérite et en mieux faire sentir le prix, un écrivain tel que M. de Sacy place en tête d'un livre tel que Y Introduction à la vie dévote des pages exquises, dignes du saint dont il s'est fait le commentateur et l'interprète.

Il y aurait une affectation puérile ou même une subtilité périlleuse à vouloir trop rapprocher et mettre en présence, — sous prétexte de généraliser et d'élargir nos

aperçus, — deux hommes aussi différents que saint François de Sales et La Bruyère, deux ouvrages de nature aussi diverse, j'allais dire aussi contraire que [Introduction à la vie dévote et les Caractères. Ce serait même, si l'on voulait absolument effleurer le parallèle, par les différences qu'il faudrait procéder; et ces différences seraient assez nombreuses pour devenir presque symétriques. Saint François de Sales commence le dix-septième siècle, et La Bruyère le finit. Le livre du saint, publié en 4608, sous Henri IV, est, dans Tordre chronologique, la première œuvre durable, immortelle, de toutes celles qui doivent remplir ce grand siècle; le livre du moraliste, publié en 1688, au déclin de Louis XIV, est la dernièrede celles qui l'ont rempli; ou du moins La Bruyère écrivant tard, trouvant, à son début, tousses contemporains illustres installés dans leur gloire, est le dernier du groupe incomparable. Saint François de Sales, quoique bien spirituel, n'arrive à l'esprit qu'à travers le cœur; La . Bruyère, bien que doué d'une sensibilité réelle, n'arrive au cœur que rarement, et par l'esprit. On dirait que le premier, ayant charge d'âmes dans un pays infesté d'hérésies, et venu après les mauvais jours des guerres religieuses et de la Ligue, s'est donné pour mission de faire ressortir le côté tendre, sympathique et souriant de cette pieté si longtemps assombrie par les passions humaines, de rappeler à ses lecteurs charmés ces plantes, ces gazons, ces fleurs si souvent évoquées en ses faciles images et nous apparaissant plus suaves et plus fraîches après l'orage et la tourmente. On dirait que l'autre, au penchant d'un siècle fatigué de grandeur et de vérité, aux approches des années de licence, témoin de tout ce que l'imposante dévotion du grand roi peut suggérer à ses courtisans de raffinements hypocrites et peut-être sacrilèges, perce à

travers ce voile d'apparat, affligeant et inquiétant pour un esprit libre, et prélude à la phase d'émancipation et de contrôle, non pas par un assentiment tacite, mais plutôt par une sorte de tristesse et d'anxiété prophétiques. Après avoir lu saint François de Sales, on s'étonne que la religion, même auprès des gens du monde, puisse éveiller d'autres sentiments que l'attrait le plus doux, l'amour le plus vif, l'épanouissement de toutes les plus heureuses facultés de l'âme. Quand on a lu La Bruyère, on s'explique comment, à certaines époques, le moraliste, l'observateur, le sage, sans entrer dans la voie mauvaise, sans incliner à la négation ou au doute, éprouve pourtant le besoin de faire ses réserves, de protester avec mesure et prudence, sinon contre le fond, au moins contre des détails de forme, de convention extérieure, qui lui semblent altérer ou compromettre l'immortelle vérité. Ainsi, pour ne choisir qu'un exemple, le saint évôque d'Annecy inaugure en sa personne et dans ses écrits, sous son aspect le plus délicieux et le plus sûr, le directeur au dix-septième siècle, ce personnage qui n'est précisément ni le confesseur ni l'ami, dont Port-Royal devait fournir plus tard de si admirables modèles et qui occupe une si large place dans les existences célèbres, dans la société à demi mondaine, à demi sacrée de ce temps-là : M. de Sacy, en nous présentant l'auteur de Yintroduction à la vie dévote comme un excellent écrivain, a pu ajouter que, « sans le talent d'écrire, saint François de Sales aurait été, de son temps, un incomparable directeur, mais que tout ce qu'il avait de lumières pour la conduite des âmes aurait péri avec lui. » — La conduite des âmes! c'était la grande affaire alors, à cette époque qui allait être celle des Singlin, des Arnauld, des Nicole, des Duguet, des Saint-Cyran, à cette époque où la cour et le monde offraient tant d'écueils et de périls,'

où l'âme, même en s' égarant, ne disparaissait jamais tout entière, gardait ses précieux privilèges d'avertissement, de combat et de remords, et souvent, par un vaillant et soudain emploi de toutes ses forces vives, reprenait possession d'elle-même et achevait dans l'austérité et dans le cloître une vie commencée dans le désordre. Avec La Bruyère, on sent que ce rôle du directeur est déjà singulièrement amoindri et discrédité par l'abus qu'on en a fait, par tout ce qui s'y est mêlé d'engouement, de. mode, de frivolité féminine, et lorsqu'on relit la page célèbre : « Qu'est-ce qu'une femme que l'on dirige? etc., • et les passages suivants : « Si le confesseur et le directeur ne conviennent point sur une règle de conduite, etc. » — « Je voudrais qu'il me fût permis de crier de toute ma force à ces hommes saints, etc. (t. I, pag. 206 et 207 de l'édition Destailleur), — on mesure avec effroi l'espace parcouru depuis saint François de Sales et Port-Royal ; on devine que le règne de l'austère et du grand est fini, que la société vieillissant sous un roi dévot et idolâtré a peu à peu laissé dominer cette nuance officielle, ces exagérations de surface cachant le mensonge et le vide, ce mélange d'afféterie, de cérémonial et d'étiquette, particulièrement choquant pour les esprits sérieux et pénétrants. Et, si nous nous en tenons à un mot, toujours délicat et controversé entre le sanctuaire et le monde, à ce mot inséparable du souvenir et du livre de saint François de Sales, qui rayonne sur le titre et respire dans toutes les pages avec une ineffable douceur, ce mot dévot, dévotion, vie dévote, qui, à cette date de 1608, n'avait, pour l'auteur et pour ses lecteurs, que sa signification la plus simple et sa noble ctymologie latine — dévoué, dévoué, à Dieu, au ciel, à la vérité, à la foi, — n'avait-il pas, en 1688, pris un sens tout différent? Les notes prudentes de la Bruyère,

nous rappelant, à chacun de ses traits contre les dévots et les dévotes, qu'il ne s'agit que des fausses dévotes et des faux dévots, ne sont-elles pas là pour sauver les apparences, pour servir de passe-port à des épi grammes et maintenir à l'auteur son droit de satire sans compromettre son repos? Lorsqu'il écrit cette ligne si souvent citée : « Un dévot est celui qui, sous un roi athée, serait athée, » — et qu'il exprime ainsi, vingt années avant la Régence, un pressentiment douloureux, ne pourrait-on pas lui dire, sous forme de variante, qu'en raillant la dévotion sous un roi dévot, et en ajoutant dans une note qu'il s'agit de la dévotion fausse, on prépare ceux qui, sous un roi athée, conserveront le sarcasme et supprimeront la note? Enfin, à un point de vue plus étroitement littéraire, combien ne signalerait-on pas d'analogies dans les différences! Saint François de Sales, ouvrant le dix-septième siècle, nous offre, dans son style fleuri, imagé, naïf encore avec bien des commencements de correction et d'élégance, le dernier modèle de cette littérature des Amyot, des Montaigne, riche et ornée en sa fraîche couronne et sa robe printanière, et qui va faire place, non sans un peu de regret peut-être, à la noble et austère langue de Descartes et de Pascal : de même, La Bruyère, tout à fait de son siècle par la sobriété, la justesse, la proportion, la mesure, et parce culte de l'expression nécessaire, qu'il a consacré en quelques lignes impérissables; La Bruyère, qui, à l'exemple de ses plus illustres contemporains ou devanciers, regarde comme impossible de surpasser les anciens, est aussi celui qui écrit : « L'on a mis, enfin, dans le discours, tout Tordre et toute la netteté dont il est capable; cela conduit insensiblement à y mettre de l'esprit. » Et, en effet, pour la première fois depuis que le dix-septième siècle a fixé la littérature et la langue, il met de l'esprit dans son "style :

tourmenté de. l'idée qui perce dès les premiers mots de son livre, — que tout a été dit, qu'après tant de modèles admirables, il faut, pour attirer l'attention et prendre rang à son tour, quelque chose à la fois d'exquis et de nouveau, il est demeuré exquis par vocation et par réflexion, mais il s'est efforcé d'être nouveau par le tour, par la variété, par le mouvement et surtout par le trait. Ses ennemis et ses critiques, longtemps même après la phase de haine et de représailles, ne s'y sont pas trompés. Ils ont signalé chez lui l'imagination, le génie, l'esprit et le talent, plutôt que la perfection et le goût. Suard et Victorin Fabre sont de cet avis, même au seuil de notre siècle, qui allait en voir bien d'autres! D'Olivet lui trouve trop d'art, trop de recherche, et affirme qu'il ne doit pas être lu sans défiance. Ces jugements, bien qu'abrogés, laissent pourtant leur sens et leur trace. En somme, sans rompre encore l'harmonie du groupe, il fait prévoir déjà une autre façon de penser et d'écrire, où le brillant dominera, où le mot fera valoir l'idée et la cisèlera, pour ainsi dire, au lieu de s'y absorber et de s'y fondre. Il accompagne Fontenelle, qui le hait et lui survivra assez longtemps pour lui nuire auprès de la postérité du lendemain; il précède et prépare les Lettres Persanes et Zadig. Sous tous les rapports enfin, philosophie, jugement, goût, pensée, style, l'auteur des Caractères est un écrivain du dixseptième siècle qui tend la main au dix-huitième, comme saint François de Sales est un écrivain du seizième siècle qui préludeau dix-septième. Mais n'insistons-nous pas beaucoup trop sur un parallèle qui pourrait se prolonger à l'infini? Mieux vaut prendre séparément nos deux écrivains et bien apprécier, dans son scrupuleux détail, le travail de leurs éditeurs.

Le soin de nous offrir une nouvelle édition de VItUro-

duction à la vie dévote, dans toute la pureté primitive de son texte, dans toute l'innocente coquetterie d'une charmante exécution typographique, revenait de droit à M. S. de Sacy, contemporain de Descartes et de saint François de Sales, de Corneille et du P. Malebranche, bien plutôt que de Victor Hugo et de notre Balzac. Il y trouvait tout ensemble cet irrésistible attrait qu'il a si délicieusement peint dans sa préface et ce grain de contradiction légère qui, dans un esprit comme le sien, donne à l'admiration môme et à son expression plus de vivacité et de piquant. Le livre de Y Introduction à la vie dévote, est un ami pour M. de Sacy, mais non un parent ni un ancêtre. On sent, — quand même on ne le saurait pas, — qu'il l'a choisi et qu'il s'y complaît, non point précisément faute de mieux, — y a-t-il quelque chose de mieux que l'œuvre de saint François de Sales? — mais faute de quelque chose qui, répondant plus intimement encore à ses prédilections et à ses souvenirs, ait en même temps conservé une prise suffisante sur le goût public. — « Que sont devenus, nous dit-il, tant d'ouvrages, partis de mains savantes et habiles, et dont se nourrissait la piété de nos pères, les œuvres d'un Nicole, d'un Letourneux, d'un DuguetV A peine la connaissance s'en est-elle conservée parmi les gens de lettres. Ces livres, si souvent imprimés et réimprimés, ne trouvent plus de lecteurs. La dévotion austère est passée d'usage. Les saints tristes, si je puis m'exprimer ainsi, choquent la délicatesse des âmes actuelles... » On devine qu'il regrette un peu ces saints tristes, cette tristesse évangélique, comme ou l'appelait au grand siècle, et l'on s'en étonne d'autant moins que ce qui, chez d'autres, serait obstination chagrine ou retardataire, n'est chez lui qu'esprit et vertu de famille. Cette position exceptionnelle ne l'a pas mis à l'abri des attaques, nous le comprenons: notre

temps est si riche en chrétiens sérieux et sincères, appuyant sur de fortes études leurs pratiques et leurs croyances, gardant leur indépendance au milieu des changements politiques, et, ce qui est bien plus méritoire, au milieu des courants et des violences de la mode, s'enfermant dans la retraite avec les meilleurs livres des meilleurs siècles, et n'en sortant que pour nous offrir, tantôt V Imitation de Jésus-Ckrist traduite par le chancelier de Marillac, tantôt Y Introduction à la Vie dévote; le nombre est si grand aujourd'hui d'hommes capables de ces travaux, dignes de les mener à bien avec perfection et compétence, et personnifiant en eux, à travers l'effacement général, ces traditions et ces doctrines, qu'en démolir quelques-uns de temps à autre pour s'entretenir la main, est une récréation innocente et un excellent exercice! Mais nous qui n'y entendons pas tant de malice, nous avouons éprouver un singulier charme auprès de M. de Sacy, éditant et annotant saint François de Sales. Une fois décidé à s'en contenter, et, faute d'un peu plus de sévérité et de tristesse, à se laisser aller à ces flots, à ces rayons de joie expansive et pieuse, comme il l'a compris! comme il Ta aimé! et comme il le peint! Il en est des styles sobres et contenus comme des cœurs qui ne prodiguent pas leurs effusions et leurs tendresses. Grâce à une loi d'harmonie que notre temps méconnaît trop, il suffit que ces styles laissent entrevoir une image et ces cœurs un sentiment, pour qu'on leur en sache plus de gré qu'on n'en saurait à d'autres de tous les éclats de la passion, de tous les trésors de la palette. C'est ce qui est arrive à M. de Sacy, se colorant au contact de saint François de Sales : — « A quelque page, nous dit-il, que l'on ouvre ce livre, il s'en exhale comme un parfum des champs qui répand la sérénité dans l'âme. On croit cheminer avec le saint évêque le long des torrents

ou sur le penchant des montagnes de son pays, et respirer, en l'écoulant, l'odeur des buissons. C'est le vieillard de Virgile, devenu chrétien, qui ne connaît des choses de ce monde que le bourdonnement de ses abeilles, la fraîcheur de ses roses, le chant de ses oiseaux, et qui n'emprunte qu'à son ménage rustique les comparaisons dont il égayé ses sentences. » Je m'arrête; il faudrait tout citer : ces lignes ravissantes ont réveillé en moi une impression toute personnelle qui m'a plus profondément pénétré de leur charme et de leur fraîcheur. Je me trouvais, l'été dernier, dans le pays de saint François de Sales, dans ce Cbablais où il trouva tant d'hérésies et laissa tant de catholiques. Je descendais la montagne des Alinges, où l'on rencontre, à chaque pas, un vestige ou un souvenir du saint, et, par une heureuse coïncidence, j'avais pour compagnon de promenade un des membres les plus distingués du clergé de Paris, alors grand vicaire, aujourd'hui évêque, tout imprégné de l'esprit et de la grâce de saint François de Sales, et que je nommerais si je ne craignais de commettre une indiscrétion, même dans l'hommage. Nous étions au mois d'août; la journée avait été très-chaude, et, un peu avant le coucher du soleil, quelques gouttes de pluie avaient couru dans l'air avec de gros nuages noirs qui s'enfuyaient à l'horizon. Nous sortions d'un sentier creux, encaissé, tapi dans de grands arbres qui masquaient le paysage. Tout à coup, au tournant du sentier, le rideau d'arbres en se déchirant nous découvrit, dans toute leur magnificence, les masses de rochers, veloutés d'une mousse humide et amoncelés sous nos pieds; le chemin alpestre qui descendait en pentes rapides et sinueuses, perdu et reparaissant tour à tour sous des noyers gigantesques; des prairies naturelles, accrochant leur manteau de verdure aux mamelons grisâtres de la

montagne; des groupes de maisons s'échelonnant çà et là sous les futaies de châtaigniers et de chênes; puis, tout au bas, le lac Léman déroulant sa nappe d'argent glacé d'azur, jusqu'aux lointains amphithéâtres de la Suisse et du Jura. Au même instant, un rayon de soleil, perçant sa couche de nuages, glissa sur tout ce site enchanteur comme un sourire sur tout un visage; il mit une perle à la pointe de chaque herbe, à la tige de chaque plante, à l'épine de chaque buisson; il ranima, sous la feuillëe, des milliers d'oiseaux et d'insectes, et lança comme une flèche d'or à travers la calme surface du lac. La nature entière sembla palpiter et s'élancer vers Dieu dans un immense sentiment de bien-être. — « Que le lieu et le moment seraient bons, me dit en souriant mon compagnon, pour lire saint François de Sales! » En effet, Pâme de saint François de Sales était là, et son style aussi, avec toute sa richesse et sa spontanéité d'images : nous le comprenions pleinement, nous nous disions qu'il n'avait eu qu'à regarder autour de lui, puis à lever les yeux au ciel, c'est-àdire à peindre et à prier.

Eh bien ! une partie de ces impressions fugitives, dépendantes, semblait-il, des objets extérieurs, la préface de M. de Sacy me les a rendues; guidé par lui, je les ai retrouvées à travers ces pages auxquelles il a restitué tout le détail de leur physionomie originale. Qu'il veuille bien accueillir ici, non pas mes louanges — mieux que cela — mes remerciements. Par les Michelet et les Lanfrey qui courent, une pareille publication rassure et fait du bien ; elle prouve qu'une scission n'est pas possible entre la bonne piété et la bonne littérature, entre les bons esprits et les bons livres. Le Saint François de Sales de M. deSacy (pour parler le langage des bibliophiles), cette édition si élégante, si portative, si agréable à l'œil et à la main, re-

vue avec tant de soin et d'amour, a sa place marquée, non seulement dans les bibliothèques — c'est trop vaste et trop vague — mais plus près du cœur, sur cette étagère préférée et bénie, qu'on garde à sa portée, dans l'alcôve, entre le rameau de buis, l'image du saint, le médaillon de famille, tout ce qui attendrit et raffermit l'âme, tout ce qui apaise et console.

Nous rentrons, avec La Bruyère et M. Deslailleur, dans un ordre d'idées plus sèchement et plus humainement littéraires. Pour mieux faire apprécier le mérite de cette édition, indiquons rapidement le fort et le faible de celles qui l'ont précédée. On sait qu'une bonne et irréprochable édition de La Bruyère est d'autant plus difficile que son manuscrit n'existe pas, ou du moins n'a pas été retrouvé : on sait aussi qu'il y en eut, de son vivant, neuf éditions consécutives qu'il publia lui-môme, retouchant, corrigeant, ajoutant toujours, à mesure que le succès lui donnait plus d'essor en lui imposant plus de perfection. Après sa mort, le succès se ralentit, soit que ses contemporains survivants eussent intérêt à réagir contre un livre qui avait blessé bien des vanités, soit que le goût public, se dépravant avec les mœurs, devînt insensible à ces beautés si correctes et si sages, où la nouveauté môme ne se trahissait qu'à demi et se déguisait sous le voile. Mais plusieurs éditions parurent en Hollande; la meilleure, celle de Coste, publiée en 1731, devint classique et eut force de loi auprès de celles qui suivirent: si bien que, lorsqu'on reprit goût aux Caractères, et cette fois sans avoir besoin de l'appât, toujours un peu vulgaire, des personnalités et des portraits, lorsqu'il fallut réimprimer La Bruyère, on eut le tort de s'en tenir à l'édition Coste, au lieu de remonter aux sources primitives: c'était copier une copie au lieu de s'inspirer du modèle. Cet état de choses dura jusqu'en

1845 et à M. Walckenaër. Celui-ci ne crut plus devoir passer par la Hollande pour éditer un auteur français, et remonta droit aux éditions publiées du vivant de La Bruyère. Mais, sous prétexte que l'illustre et scrupuleux écrivain avait constamment amélioré son œuvre jusqu'à sa mort, M. Walckenaër ne crut pouvoir mieux faire que de se fier uniquement aux deux dernières éditions originales, persuadé qu'elles renfermaient tout ce qu'il y avait de bon dans les autres. Or La Bruyère, ainsi que l'a excellemment remarqué M. de Sacy, apportait beaucoup de soin à son style, et très-peu à ses épreuves. Il en résulte que ses deux dernières éditions sont, comme toutes les autres, pleines de fautes, et que le seul moyen d'arriver à la correction désirable, est de les comparer toutes entre elles, depuis celle de 1688 jusqu'à celle de 1696, posthume, mais revue par lui-même, de les confronter avec une minutieuse exactitude, et de les rectifier les unes par les autres. C'est ce que vient de faire M. Adrien Destailleur, et ce qui donne à son travail une valeur toute particulière. Là ne s'arrêtent pas ses perfectionnements et ses mérites. M. Walckenaër avait adopté les clefs systématiques, ce qui l'avait engagé dans une foule de recherches, compliquées, diffuses, illusoires, sur les originaux présumés des Caractères; personnages probablement célèbres ou du moins connus de leur temps, mais aujourd'hui enveloppés dans un tel oubli qu'y trop insister c'est perdre de vue ce qui a réellement fait vivre et immortalisé l'ouvrage de La Bruyère, au profit de ce qui n'en a été que le succès et la vogue du premier moment. Il y a deux choses, en effet, dans les livres où l'actualité piquante et la satire personnelle entrent pour leur part. 11 y a ce côté, le plus brillant et le plus bruyant d'abord, que la curiosité et la malice se chargent d'accréditer et d'ex-

ploiter : et il y a les qualités fortes et durables de pensée et de style, le don de créer un caractère en ayant l'air de faire un portrait, le talent de pénétrer et de peindre l'homme à travers l'individu, la variété collective à travers le pseudonyme ou le nom propre; en un mot, il y a la beauté de la peinture après sa ressemblance. De ces deux mérites, le moindre est le plus remarqué tant que vivent les modèles, l'autre persiste et s'accroît encore après que les modèles ont disparu : toujours l'histoire du portrait de famille, qui, au bout d'un temps donné, monte au grenier s'il n'est que ressemblant, et, s'il est beau, entre dans la galerie. La Bruyère est dans la galerie, et dans la meilleure; il y restera toujours, grâce à des beautés bien indépendantes des personnages à qui il a songé en écrivant. Il était donc superflu de se donner tant de peine pour rétablir et préciser ce qui ne l'eût pas empêché de monter au grenier avec tant d'autres, pour retrouver et revernir, à leur date de 1680, toutes ces clefs hiéroglyphiques rouilléesdans leur inutile serrure et ouvrant sur des chambres vides. Déjà, trois ans après l'édition Walckenaër, un aimable et spirituel érudit, non moins cher aux lettres sérieuses qu'à la critique musicale et possédant son dix-septième siècle tout aussi bien que son Mozart ou son Beethoven, M. Joseph d'Ortigue avait relevé les imperfections du travail de M. Walckenaër, dans un article que publia (bizarre synchronisme !) la Revue indépendante du 25 février 1848. Cet article, on le comprend, eut à subir alors une terrible concurrence ; mais les vérités qu'il renfermait ont survécu, germé et fructifié, et Ton n'en pourrait dire autant des hommes et des choses qui faisaient le plus de bruit dans ce moment-là. Les fautes que M. d'Ortigue indiquait, M. Destailleur les a évitées ; les améliorations qu'il proposait, M. Destailleur lésa faites:

sa nouvelle édition de La Bruyère n'est pas seulement excellente, elle est décisive. Après elle, il n'y a de possible que celle qui serait faite d'après le manuscrit autographe, si jamais on le retrouvait: bonheur peu prévu et peu probable! C'est donc un vrai service que M. Destailleur vient de nous rendre, et, là encore, ce service ressemble à une œuvre de piété filiale; car M. Destailleur, par son aimable livre d'Observations critiques, morales et politiques, avait prouvé qu'il était de la famille, et qu'avant d'éditer La , Bruyère, il avait su le lire, le comprendre, s'en inspirer et en approcher. Je ne saurais constater tous les mérites de cette édition, matériels, si l'on veut, mais littéraires encore, et auxquelles bibliophiles ne sont point insensibles. Cette collection elzévirienne de nos classiques, dont elle fait partie et que publie M. Jannet, est digne des vrais El" zévirs par ses caractères, ses fleurons, son exécution typographique, par mille délicatesses qui élèvent l'imprimerie jusqu'aux plus exquises conditions de l'art. M'y arrêtera i-je davantage? Rappellerai-je le charme qu'éprouve un amateur passionné de ces beaux et bons livres à voir son culte partagé et embelli par d'intelligents éditeurs ! Non ; j'aime mieux, en finissant, rouvrir les pages de M. de Sacy sur saint François de Sales, celles de M. Destailleur sur La Bruyère, et y chercher deux leçons pour la littérature de mon temps. — On a inventé de nos jours, dit M. de Sacy, la poésie descriptive ; mais cette poésie est restée une poésie morte, car la nature semble n'y avoir qu'elle-même pour fin. Le poëte cherche à s'y inspirer des choses, comme si ce n'était pas aux choses à recevoir du poète leur âme et leur inspiration!... Saint François de Sales a connu et aimé la nature, parce qu'il a connu et aimé Dieu. Il l'a peinte admirablement sans le vouloir, parce qu'il a vu en elle son auteur. Ilfaitparler lemoindre insecte, la plus hum-

b)e plante comme ces astres dont le magnifique langage nous révèle le souverain Être. Toute la nature est pour lui comme un miroir de la bonté et de la justice divine, comme une vivante parabole de la loi morale... » — Quelle leçon donnée, et dans quel langage ! à notre manie de panthéisme pittoresque, se servant à lui-même de but et de centre, et matérialisant la divinité à force de diviniser la nature ! Celle que nous donne La Bruyère n'est pas moins significative. Esprit de premier ordre, auteur d'un ouvrage destiné à vivre autant que la langue française, il n'a laissé de son passage en ce monde d'autre trace que cet ouvrage même, et c'est à peine si les admirateurs de son livre ont pu recueillir, çà et là ? quelques renseignements sur sa vie et sur sa personne. Qu'on y réfléchisse! Ce double exemple offert par saint François de Sales et par La Bruyère contraste avec deux de nos plaies morales et littéraires. La matière préférée à son Créateur, le mot préféré à tout le reste, c'est le fait des littératures qui se dépravent et des sociétés qui s'égarent ; c'est l'explication, en partie double, de nos décadences, de nos malheurs et de nos périls.

Henri IV écrivain ! Puisqu'un roi de France et de Navarre nous en donne aujourd'hui l'exemple, tâchons d'être aussi littéraire que possible et de n'effleurer la politique et l'histoire que tout juste ce qu'il faudra pour éclairer notre sujet.

Disons-le d'abord à l'honneur de notre siècle : s'il est épris, en bien des points, de faussetés et de chimères, il a cherché, il cherche encore le vrai historique ; il ne se contente plus de ces à peu près comparables à des verres de couleur sous lesquels les personnages célèbres n'apparaissaient qu'avec des teintes uniformes et des figures toutes faites. Il va droit aux sources originales, aux renseignements positifs, aux informations personnelles; et, s'il s'y expose à trouver les grands hommes en robe de chambre, il s'en effraye moins que de ces costumes d'apparat soU

i Henri IV écrivain.

gneusement conservés par les anciennes méthodes, et qui ne nous apprennent pas mieux la vérité des physionomies et des caractères que les discours ofliciels, les enthousiasmes de circonstance ou les réjouissances publiques ne nous apprennent la vraie situation ou les vrais sentiments d'un pays.

Henri IV avait eu un malheur : il avait été le Fénelon de la royauté. Les libres penseurs du dernier siècle, heureux de rencontrer en lui un type à opposer à la majesté souveraine et au catholicisme absolu de Louis XIV, comme ils trouvaient en Fénelon un contraste avec la fermeté dogmatique et l'inébranlable autorité de Bossuet, s'étaient créé à leur usage un Henri IV de convention, le Henri IV des alexandrins de Voltaire, de la poule au pot et du convoi de vivres introduit dans Paris assiégé; — bon, sentimental, tolérant, un peu philosophe, devinant, à cent soixante ans de distance, l'Encyclopédie et l'abbé Raynal, déclamant sur les droits de l'humanité comme un habitué du salon de madame Geoffrin ou de madame Necker ; tel, en un mot, que, si le véritable Henri IV avait un moment ressemblé à celui-là, il n'eût ni reconquis sa couronne, ni pacifié la France, ni résolu les difficultés les plus compliquées où se soit jamais heurté un homme de génie, ni même laissé une mémoire populaire : — car c'a élé là une des grandes erreurs d'un temps encore peu éloigné de nous, de s'imaginer que les souverains s'attirent l'affection de leur peuple par la bonté et la douceur. Mieux renseignés aujourd'hui, nous savons qu'ils l'obtiennent par les moyens contraires. Qu'est-il arrivé? que, comme ce Henri IV d'opéra-comique et de pastorale philosophique ne résistait pas à l'analyse, une réaction a pu s'opérer contre lui sous de très-spécieux prétextes, et que ses detracteurs systématiques ont eu tout aussi beau jeu que ses

admirateurs à priori, au sujet de ces vertus académiques, beaucoup plus funestes que des vices au bonheur du genre humain. Il importait également à la justice de l'histoire et à la dignité de l'auguste maison de Bourbon que Henri IV sortît enfin de cette draperie non moins complaisante à la satire qu'au panégyrique, descendît de ce piédestal de la statue de Lemot et des hémistiches de la Henriade, si gênant pour ses habitudes simples et familières, et vînt à nous de plain-pied, se montrant tel qu'il a été, avec ses qualités et ses défauts, avec les trous de son pourpoint, les saillies de son humeur gasconne, les vivacités charmantes de sa bonhomie goguenarde, et ce prodigieux esprit, comparable même à sa bravoure, et fait pour avoir raison, en définitive, dans un pays où tout le monde veut être spirituel et brave, même les poltrons et les sots.

Nous croyons savoir que des écrivains consciencieux s'occupent en ce moment, sous des formes diverses, de ce travail de révision historique qui, sans rien ôter à Henri IV de son charme ni de sa gloire, en fixera mieux les conditions réelles. En attendant, quoi de plus sûr, pour le bien connaître, que de l'entendre et de le lire? Quoi de meilleur que de le surprendre dans ce déshabillé épistolaire où Balzac et Voiture n'avaient pas encore appris à mettre de la préméditation et de l'artifice, et où d'ailleurs le Béarnais, pressé d'affaires et d'idées, n'avait tout au plus que le temps d'être naturellement habile? Les lettres de Henri IV sont 'donc les plus excellentes jrièces justificatives à placer en regard de son histoire; et M. Villemain, le maître des maîtres, en profitant de son passage au ministère de l'instruction publique pour donner l'ordre et faciliter les moyens de recueillir et de publier ces lettres restées jusque-là dans une sorte de vague derni-jour ou

disséminées dans des collections particulières, a rendu à la littérature française un service que Ton trouverait le plus éclatant de tous ceux dont s honore sa glorieuse carrière, — si on ne songeait à ses ouvrages.

Six volumes de cette précieuse publication ont paru ; le sixième se termine avec Tannée 1606. M. Jung a donc pris quelque peu les devants, et il s'en excuse avec une modestie qui désarme la critique. Cette précipitation, si louable d'ailleurs, explique aussi quelques incorrections de langage qu'il eût pourtant mieux valu éviter dans un livre où il s'agit de nous montrer en quoi Henri IV s'éloigne encore ou se rapproche déjà de la bonne langue. Un reproche plus grave que j'adresserai à M. Jung, c'est d'avoir manqué de parti-pris : parti-pris historique ou parti-pris littéraire. Est-il au nombre des admirateurs de Henri IV? Je le crois, car s'il ne Tétait pas, d'où lui serait venue l'envie d'ajouter un mérite de plus, — celui d'écrivain, — à tous ceux que Ton reconnaissait chez le vainqueur d'Àrques et d'Ivry? Et cependant, il y a , dans ce livre, maint passage qu'on dirait écrit par un détracteur de Henri IV. M. Jung perd peu d'occasions de nous rappeler ses faiblesses et ses fautes, même celles qui n'ont pas de rapport avec sa prose écrite ou parlée. J'en dirai autant, au simple point de vue de la littérature. Telle page de ce volume a les allures de l'histoire; telle autre appartient à la philologie; celle-ci est de l'érudition, celle-là est de la critique. M. Jung eût mieux fait, selon nous, de se renfermer résolument dans son sujet, d'en préciser avec plus de soin ce qui en était l'originalité et la nouveauté, d'aborder Henri IV comme s'il n'y avait plus de contestation possible sur ses qualités d'esprit et de cœur, et de s'attacher uniquement à retrouver dans son style Timage fidèle de ce qu'il a pensé et senti. A quoi bon s'arrêter en chemin

pour nous faire remarquer que Henri IV ne tenait pas toutes ses promesses, ne récompensait pas exactement tous les' services rendus, parlait de ses projets, de ses succès et de lui-même avec une verve d'éloges voisine de la gasconnade, conservait, jusque dans la franchise, une habileté merveilleuse, comprenait trop bien la puissance de l'intérêt sur les consciences humaines , et se servait parfois de tous les moyens, même de la corruption des autres, pour arriver à son but? Qu'importe? C'est justement en déployant ces ressources inépuisables, en les opposant aux complications inouïes de sa situation et de son rôle, que Henri IV, sans le vouloir et à son insu , fit preuve de ces dons naturels dont l'ensemble s'appelle le talent d'écrire. Un livre intitulé Henri IV écrivain, ne devait pas s'occuper d'autre chose: car, sur ce terrain, les défauts, — en supposant que ce fussent des défauts, — devenaient des avantages. Pour M. Jung, la question n'était pas de savoir si Henri IV était bon ou égoïste, vertueux ou coupable, admirable ou répréhensible , mais comment il avait exprimé, dans ses discours et dans ses lettres, ce mélange dé bien et de mal, et comment cette expression vive, cavalière, pénétrante, cordiale, persuasive, était devenue entre ses mains un instrument de séduction.

Mais laissons ces critiques de détail et d'avant-scène : M. Jung, en revanche, a très-bien fait ressortir par quelles circonstances particulières de naissance, d'éducation, de rapprochements, mis tour à tour en contact par les vicissitudes de sa destinée avec tous les partis et toutes les classes de la société, tour à tour huguenot, catholique, proscrit, pauvre, puissant, batailleur, pacificateur, prétendant, prince, roi, Henri IV avait pu être et avait été I témoin de ce moment critique et décisif où la langue populaire et celle des lettrés allaient se fondre en un tout

homogène et devenir la langue française. — Ainsi, comme le remarque M. Jung, le même roi qui a tant fait pour l'unité de la monarchie, condition des grandes choses en politique, a fait beaucoup aussi pour l'unité de la langue» condition des grandes choses en littérature. Il a préparé • à Louis XIV l'imposante majesté de son règne et la splendeur littéraire de son siècle.

11 y a, dans cette partie du travail de M. Jung, de trèsbonnes pages que je citerais si je n'aimais mieux citer Henri IV lui-même. Ces variations de sa destinée, si favorables à l'expansion de son génie dans ses écrits comme dans ses actes, M. Jung les reconnaît aussi dans son caractère; vif, primesautier, ardent, épanoui en bien des sens, entier surtout, et s'imprégnant à toute heure, se colorant avec une rapidité magique de tout ce que sa vie accidentée lui apportait d'impressions extérieures et de sentiments intimes. — « Jamais roi, nous dit-il, ne fut plus homme; je veux dire qu'il laissa croître tous les instincts et tous les sentiments que la nature met en chacun de nous, mais que d'ordinaire les circonstances, l'éducation, les intérêts, la raison, font pousser diversement, étouffant les uns, développant les autres. — Actif et ami du plaisir; prudent et hardi ; vif et persévérant ; franc et dissimulé ; expansif et rusé ; impérieux et familier ; prompt à la colère et facile au pardon; affectueux et ingrat; généreux et intéressé : humani nihil alienum. » Je n'accepte pas tout de ce portrait, pas plus dans la pensée que dans le style; mais il a du moins le mérite de nous montrer tout ce que cette libre croissance de qualités diverses et parfois contraires, cette richesse de nature secondée et assouplie par une lutte et une activité continuelles, celte humanité vivace et toujours persistante dans la royauté, devaient répandre d'éclat, de vérité, de séve, de verve et de saillie dans une

correspondance où Yhomo sum est la meilleure des inspirations et le plus irrésistible attrait. Plus tard , quand la royauté reconstruite et raffermie se sera formé un caractère à part, plein de majesté, de cérémonial et d'étiquette; quand Y homme, enveloppé, dès le berceau, dans le manteau royal , disparaîtra sous ses plis, une pareille correspondance, môme à génie égal, ne serait plus possible. Pour la produire dans toute la variété de ses agréments, dans toute la franchise de son naturel , dans toute la justesse de ses renseignements historiques, il a fallu ce moment unique, transitoire, où un homme, le plus spirituel de son royaume, nourri de Montaigne, d'Amyot et de Plutarque, né pour être roi, digne d'être roi, ne 1 était pas encore, et le devenait peu à peu, pied à pied , jour par jour, en se servant, pour y arriver, de toutes ses armes, depuis son épée jusqu'à sa plume. Voilà pourquoi ce recueil de lettres est inappréciable, et pourquoi nous devons savoir gré à M. Jung de nous en avoir donné un avant-goût. Nous y voyons Henri IV tout entier sous ces deux aspects qui se complètent et s'expliquent l'un par l'autre : l'homme dans le roi, le roi dans l'homme.

Oui — et c'est là qu'il faut bien revenir, non seulement pour lire avec fruit ses lettres, mais encore pour se faire une exacte idée des obstacles que Henri IV eut à vaincre, et pour justifier par là ses prétendus défauts, qui ne furent que l'envers de ses qualités. Sans doute il vaudrait mieux que tous les hommes fussent vertueux, que le meilleur moyen de les dominer fût de les surpasser en vertu, de leur en proposer sans cesse l'idéal comme sujet d'émulation et règle de conduite, et, les élevant à leurs propres yeux, de les rendre parfaits, dévoués, héroïques, gouvernables sans autres lois que la morale, le discernement et l'exemple. Il eût mieux valu aussi que, dans les guerres de religion, les

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différences de la vérité et de l'hérésie fussent marquées et accentuées, moins encore par des preuves et des évidences dogmatiques que par les perfections des défenseurs de la vraie foi et les crimes de ses adversaires. Par malheur il n'en est rien, et, sans aborder la question religieuse qui nous mènerait trop loin, nous sommes forcés de convenir, d'après l'histoire et d'après nos expériences, qu'on ne gouverne pas les hommes en prenant leur vertu pour point de départ; que tout gouvernement, s'appuyant trop sur cette idée, arrive, en fin de compte, à être pire que les autres, et que l'intérêt, la cupidité, l'ambition, la ' vanité, la passion ou le calcul sous leurs formes innombrables, sont, après tout, les plus solides anses par où un roi de fait ou de droit puisse s'emparer de ceux qui doivent l'aider à conquérir sa couronne ou à la garder. Mettez-vous à la place de Henri ÎV, ne nous lasserons-nou s pas de dire à ses détracteurs. Elevé par une mère d'un esprit supérieur, mais d'un protestantisme fanatique; marié, six jours avant la Saint-Barthélemy, à une sœur des Valois, peu faite pour lui rendre très-recommandables son parti, son culte et sa famille; forcé, sous le poignard des assassins, de se convertir une première fois à la religion catholique et devant y puiser pour toujours l'horreur des conversions de commande ; ayant assez vécu à la cour de Catherine de Médicis pour être témoin et victime de ce machiavélisme féminin dont l'histoire nous a conservé les scandaleux et avilissants détails; jeté ensuite dans toutes les aventures d'une vie errante, guemvante, pleine de fatigues, de privations et de périls ; roi sans royaume, général sans armée; obligé de disputer chaque lambeau de ses États à l'intrigue, à la haine, au fanatisme, à des ambitions rivales; ayant sans cesse à se méfier de ses amis, à compter avec ses ennemis, à réchauffer les indif-

ne,

férents, à ramener les déserteurs, à séduire les cœurs hostiles, à raffermir les Gdélités chancelantes ; c'est beaucoup — disons-le après M. Jung — que Heu ri IV ne soit pas tombé dans la politique cauteleuse et flétrissante, hypocrite et perfide, professée par Machiavel et pratiquée par Catherine ; — et il a fallu, pour cela, toute l'excellence de son naturel. Ce qui est vrai, ce qui ressort de ses lettres, et ce qui, humainement parlant, ne saurait être blâmé, c'est qu'il comprit admirablement son temps, sa tâche, son but, les hommes, les besoins de sa cause, les conditions de sa lutte, le fort et le faible de chacun, et qu'agissant en conséquence, il sut écrire comme il savait agir. Sous ce rapport, sa correspondance, à part ses mérites si précieux comme date et comme perspective familière dans l'histoire littéraire de son époque, est un modèle de cette séduction permise, qui n'est ni le mensonge, ni l'artifice, qui était une partie essentielle du rôle et presque du devoifde Henri IV, et sans laquelle il n'eût rien eu de mieux à faire qu'à retourner dans le Béa m, et à y prêcher aux Gascons la sincérité, la naïveté et le détatachement des choses humaines. Ce rôle, ce devoir, quels élaient-ils? Attirer à soi, débrouiller du chaos des guerres civiles ce parti royal qui existait en germe, que les Valois avaient pressenti sans le démêler, et qui, recruté dans ce qu'avaient de meilleur le parti catholique et le parti protestant, devait former un jour le parti français et personnifier à la fois la pacification du royaume et l'établissement définitif de la monarchie. Attirer à soi, c'est le génie de Henri IV, et chacune de ses lettres est un chapitre de cette œuvre de persuasion universelle. Qu'il écrive à une femme ou à un souverain étranger, à un ami dont il est sûr ou à un partisan dont il doute, à un ennemi qu'il espère convertir ou qu'il croit nécessaire de tromper, au plus

illustre de ses lieutenants ou au plus humble de ses gentilshommes, c'est toujours le même esprit, la même grâce, la même allure délibérée., affectueuse, ronde, familière variant en cent façons quelques idées dominantes : « Je vous aime — Vous devez m'aimer — Je serai roi — Vous êtes trop brave pour manquer à mon rendez-vous. — Je veux être obéi. » — Mais que de broderies charmantes! S'agit-il de demander à M. de Launay d'Entragues de lui arriver avec de l'argent ? — « Sans doute vous n'aurez manqué, lui écrit-il, ainsi que vous l'avez annoncé à Mornay, de vendre vos bois de Milerac et de Cuze, et ils auront produit quelques mille pistoles. Si ce est, ne faites faute de m'en apporter tout ce que vous pourrez : car de ma vie je ne fus en pareille disconvenue. Et je ne sais quand, ni d'où, si jamais je pourrai vous les rendre; maisjc vous promets force honneur et gloire; et argent n'est pas pâture pour des gentilshommes comme vous et moi. » Veut-il guérir une blessure reçue à son service, il écrit à M. de Lubersac: « J'ai entendu par Boisse des nouvelles de votre blessure, .qui m'est un extrême deuil dans ces nécessités. Un bras comme le vôtre n'est de trop dans la balance du bon droit; hâtez donc de l y venir mettre et de m'envoyer le plus de vos bons parents que vous pourrez. D'Ambrugeac m'est venu joindre avec tous les siens, châteaux en croupe s'il eût pu. Je m'assure que vous ne serez des derniers à vous mettre de la partie; il n'y manquera pas d'honneur à acquérir, et je sais votre façon de besogner en telle affaire. Adieu donc, et ne tardez: voici l'heure de faire merveille. » Quel est le baume comparable à une lettre comme celle-là? Le lendemain, la blessure de M. de Lubersac était guérie. Et ces quelques mots à un ami mécontent : — « On m'a dit que vous ne m'aimiez point, et le sieur d'Emery, présent porteur, m'a confirmé

cela. S'il en est ainsi, je vous désavoue, et la première fois que je vous verrai, je vous couperai la gorge. Adieu, la Gode, ma raie. * — Et cette autre lettre au brave Crillon : « Brave Crillon, vous savez comment, étant roi de Navarre, je vous aimais et faisais cas de vous. Depuis que je suis roi de France, je n'en fais pas moins, et vous honore autant que gentilhomme de mon royaume; ce que je vous prie de croire et en faire état, et qu'il ne se présentera jamais occasion où je vous le puisse témoigner, que vous ne m'y trouviez très-disposé. Je suis bien marri de ce que votre santé ne vous permet pas d'être près de moi, pour le besoin que j'ai de telles gens que vous. Lorsqu'elle vous le permettra, vous me ferez un singulier plaisir de me venir trouver. Je ne vous dirai pas que vous serez le très-bien venu; je m'assure que vous n'en doutez nullement. » — Et quel tact, quel sentiment délicat des nuances dans la manière dont s'y prend Henri IV pour empêcher les duels entre ses partisans, leur parlant à la fois en roi et en gentilhomme, et leur laissant entendre que, si le roi leur défend ces inutiles effusions de sang, le gentilhomme les assisterait volontiers et se mettrait bravement de la partie! Notons, en passant, comme trait de caractère et d'époque, que la fraternité chevaleresque entre le roi et les gentilshommes ne fut mise en relief par personne mieux que par Henri IV. Avant lui, les grands seigneurs, révoltés ou soumis, avaient une attitude trop menaçante ou trop rancuneuse. Après lui, le gentilhomme se fondit dans le courtisan. Lui seul créa et maintint, dans la noblesse française, cette communauté dont leoroi fut le chef et dont l'honneur fut le nœud.

Mais il y a d'autres leçons, d'autres exemples à chercher dans ses lettres. Détachées du but qu'il voulait atteindre et qu'il atteignit, elles offrent encore un bien intéressant

sujet d'étude. Henri ÏV raconte comme racontera plus tard, dans une langue plus formée, madame de Sévigné, et il a de plus le feu de faction môme mêlé au récit.— <i Hier le maréchal et le grand prieur vinrent nous présenter la bataille, sachant bien que j'avais congédié toutes mes troupes: ce fut au haut des vignes, du côté d'Agen. Us étaient cinq cents chevaux et près de trois mille hommes de pied. Après avoir été cinq heures à mettre leur ordre, qui futassez confus, ils partirent, résolus de nousjeterdans les fossésde la ville; ce qu'ils devaient véritablement faire: car toute leur infanterie vint au combat. Nous les reçûmes à la muraille de ma vigne, qui est là plus loin, et nous retirâmes au pas, toujeurs escarmouchant, jusqu'à cinq cents pas de la ville, où était notre gros, qui pouvait être de trois cents arquebusiers. L'ôn les ramena de là jusques où ils nous avaient assaillis. C'est la plus furieuse escarmouche que j'aie vue (1588). » Et ce récit de la mort du prince de Condé : — • Ce pauvre prince, jeudi, ayant couru la bague, soupa, se portant bien. A minuit lui prit un vomissement très-violent, qui lui dura jusqu'au matin. Tout le vendredi il demeura au lit. Le soir il soupa, et ayant bien dormi, il se leva le samedi matin, dîna debout et puis joua aux échecs. 11 se leva de sa chaise, se mit à promener par sa chambre, devisant avec l'un et l'autre. Tout à coup il dit: « Baillez-moi ma chaise, je sens une « grande faiblesse. » Il n'y fut assis qu'il perdit la parole, et soudain après il rendit l'âme, assis. Les marques du poison sortirent soudain (1588). » N'est-ce pas que M. Jung a raison, et que le dix-septième siècle n'est pas loin?

Que dis-je? voici une veine que le dix-septième siècle a peu pratiquée, et où le nôtre peut saluer son précurseur en la personne de Henri IV : c'est le sentiment du pittoresque. — « J'arrivai hier soir de Maran, où j'étais allé

pour pourvoira la garde d'icelui. Ah! queje vousy souhaitai ! C'est le lieu le plus selon votre humeur que j'aie jamais vu. Pour ce seul respect, je suis prêt à l'échanger. C'est une île renfermée de marais bocageux, où de cent pas en cent pas il y a des canaux pour aller chercher le bois par bateau. L'eau claire, peu courante ; les canaux de toute largeur, les bateaux de toute grandeur. Parmi ces déserts mille jardins où on ne va que par bateaux. L'île a deux lieues de tour, ainsi environnée : passe une rivière par le pied du château, au milieu du bourg, qui est aussi logeable que Pau. Peu de maison qui n'entre de sa porté dans son petit bateau. Cette rivière s'étend en deux bras qui portent non-seulement grands bateaux, mais les navires de cinquante tonneaux y viennent ; infinis moulins et météries insulées; tant de sortes d'oiseaux qui chantent; de toutes sortes de ceux de mer. Je vous envoie des plumes. De poissons, c'est une monstruosité que la quantité, la grandeur et le prix: une grande carpe, trois sols, et cinq, un brochet, La terre très-pleine de blés et très-beaux. L'on y peut être plaisamment en paix, et sûrement en guerre. L'on s'y peut réjouir avec ce que l'on aime, et plaindre une absence. Ah ! qu'il y fait bon chanter! > (1586.)

On le voit, et cette fois il n'y a pas de néo-ligueur qui tienne : un nouvel écrivain est acquis à la France, et cet écrivain s'appelle Henri IV. Remercions M. Villemain, et lisons M. Jung, en attendant que nous possédions le recueil complet de ces précieuses lettres. Elles nous rendent le véritable Henri IV, et si celui-là ne réalise pas l'idéal mis à la mode par l'école sentimentale, c'est-à-dire le prince tel qu'il doit être pour ne jamais arriver au trône quand il y prétend et pour en tomber quand il l'occupe, nous ne perdrons rien au change: nous aurons le plus national,

le plus Français, le plus .brave, le plus spirituel de tous les rois; persuadant son royaume avant de le conquérir et pipant les cœurs pendant qu* il assiège les villes ; aussi sincère qu'on peut l'être en restant habile; aussi habile qu'on peut l'être en restant honnête ; assez ferme pour être obéi, assez affable pour être aimé; écrivant d'instinct et au hasard des choses charmantes : sachant tout faire pour le bien des hommes, mêmejes mépriser un peu; excellente condition pour être sûr de les bien connaître et capable de les bien gouverner.

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