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LE BOURGEOIS DE LA NIÈVRE

Il y a, dans le Guy-Mannering de notre vieil el cher YValter-ScoU, un passage assez plaisant où le colonel Mannering et le procureur Pleydell se querellent sur le plus ou moins de culpabilité relative d'un bandit et d'un fripon. Pleydell prend parti pour le fripon, le colonel pour le bandit, et ils finissent par reconnaître que, des deux parts, cette préférence est un effet du métier. Ce passage nous est souvent revenu en mémoire lorsque, signalant les symptômes de nos maladies morales, nous avons mis au premier rang cette vanité, ce personnalisme, ce contentement ou cette préoccupation du moi, qui ont si mal inspiré nos écrivains célèbres, et les ont amenés à gâter après coup, par des confidences maladroites ou oiseuses,

* Derniers volumes des Mémoires de M. Véron. — Premier volume des Uémoiru de M . Dupin.

inconvenantes ou incomplètes, le charme des créations de leur jeunesse, le souvenir de nos émotions et de nos lectures, et ce demi-jour si propice au mystérieux travail de la poésie transformant la réalité. Nous souffrions, par esprit de corps, de nos rigueurs, qui semblaient atteindre la littérature tout entière, et lui attribuer le monopole de tant de puériles et vaniteuses complaisances, comme conséquence logique de cette surexcitation du cerveau, de cet abus de l'imagination, de ces perpétuels sacrifices du sérieux de la vie à ses chimères, de ce je ne sais quoi d'un peu théâtral, d'un peu enclin à se mirer en soi, attributions immémoriales des natures artistes, poétiques, littéraires. Après tout, ces écrivains sur qui nous appelions avec amertume un blâme trop mérité, n'étaientils pas nos maîtres? N'avaient-ils pas été les enchanteurs de nos plus belles années? De quel droit leur jetions-nous la première pierre, nous qui tenions à eux, sinon, hélas! par le talent, au moins par ces parentés irrécusables, dominant, dans les diverses familles d'esprits, les nuances de détail? N'était-ce pas, de notre part, cruauté, contradiction, ingratitude? Savions-nous si cette vivacité d'impressions, cette manie d'expliquer l'imagination parla mémoire, ce penchant à prendre pour confident le public entier, n'étaient pas une partie essentielle de leur génie, et comme l'envers de tous ces riches trésors déployés dans leurs ouvrages? Encore une fois, il y avait là matière, non pas à un scrupule et à un doute, mais à un regret; au regret d'être obligé de frapper si fort, si près de nous, si près de nos goûts, de nos admirations, de nos préférences, de manquer de respect « au vieux René, au vieux Alphonse, au vieux George, » sous prétexte qu'ils ne s'étaient pas assez respectés eux-mêmes.

Abstulit hune tandem... Nous éprouvons aujourd'hui

une satisfaction bien vive en constatant qu'il n'est pas nécessaire d'avoir été homme de génie, écrivain supérieur, éminenl poëte, émouvant conteur, pour céder à la môme envie de se raconter, de revenir, brin à brin, sur tout son passé, de se faire le héros de sa propre histoire, le centre et la raison d'être des événements de son temps. Dieu merci! M. Véron et M. Dupin se trouvent là tout exprès pour dégager du débat l'esprit littéraire, et prouver qu'il n'a pas du moins le privilège exclusif de ces confessions, de ces confidences, espèces de représentations de retraite données à leur bénéfice par des acteurs vieillis dans des rôles qu'on sait par cœur et des pièces qu'on ne joue plus. On peut différer d'opinion sur l'opportunité, l'intérêt, la convenance, la gravité, l'utilité des Mémoires de M. Véron et des Mémoires de M. Dupin ; mais il est un point sur lequel tout le monde tombera d'accord, c'est qu'ils n'ont rien de commun avec la littérature. Nous devons donc avant tout, et au nom de cette littérature tant de fois accusée par d'autres et par nous-même, remercier MM. Dupin et Véron, comme Claudien remerciait les dieux d'avoir permis la chute de Rufin. Habitués, l'un à faire absoudre ses clients, l'autre à guérir ses malades, tous deux ont voulu, nous n'en doutons pas, finir leur carrière comme ils l'avaient commencée, et continuer, dans leurs vieux jours, ce bienfaisant ministère dont le souvenir embellissait leur jeunesse. Ils ont vu la poésie, l'art, le talent et la célébrité d'écrivain, malades d'un excès de vanité, prévenus d'une foule de délits causés par le désir de se rendre intéressant, par l'abus du droit à la gloire, par l'entêtement à occuper de soi, à poser devant l'Europe entière en grande tenue ou en robe de chambre; et ils se sont dit que des Mémoires où brilleraient les mêmes travers, et qui se feraient en outre remarquer par

une absence complète d'esprit, d'art et de style, seraient le plus excellent moyen de démontrer que ces travers, au lieu d'être une maladie particulière, étaient une épidémie générale; au lieu d'appartenir en propre à une classe d'individus et d'intelligences, rentraient dans le vaste domaine de nos faiblesses et de nos misères. Rendons-leur cette justice, jamais mission ne fut mieux comprise et plus consciencieusement accomplie ; jamais avocat et docteur n ont mieux maintenu leur spécialité au profit de leur client. Le livre de M. Dupin est un plaidoyer; celui de M. Véron est une cure ; et, après qu'on les a lus, leur succès est complet, la littérature est acquittée et guérie.

Loin de nous pourtant l'idée d'assimiler ces deux hommes si différents, ces deux existences si dissemblables! La comparaison serait un paradoxe et une irrévérence envers la magistrature. La vie de M. Dupin est une vie de travail, labor improbus; il a peu sacrifié aux Grâces, et ce nest que dans ses lectures classiques qu'il a eu commerce avec Melpomène et Terpsichore : s'il a semé de quelques fleurs l'àpre sentier des Institutes et de la procédure, ce ne sont, tout au plus, que des fleurs de rhétorique, ou peut-être celles qu'en Gincinnatus du courage civil il a cultivées de ses propres mains dans son parc de Raffigny. Il a bien eu çà et là quelques velléités d'ornement oratoire et de jouissance artistique : il a pratiqué la métaphore, lu Boileau, fréquenté Girodet, et autorisé ses clients politiques à suspendre dans son cabinet des gravures peu connues, mais d'autant plus précieuses, telles que la Mort de Socrate, et Uippocrate refusant les présents iïAvtaxerce. Même, dans les grands jours, quand la métaphore avait bien donné, la peinture arrivait, fixant dans une image plus durable les images fugitives : Dumarsais tendait le # pinceau à Horace Vernet, et tous deux, pour mieux con-

t>ÔO CAUSERIES LITTÉRAIRES.

server à la postérité les traits du nouveau Démosthènes, saisissaient, de compagnie, le moment où il prononçait cette phrase : « Accusateur ! vous voulez placer sa tête sous la foudre, et nous, nous voulons montrer comment l'orage s'est formé! » Mais il est clair que l'art, la poésie, l'agrément, voire môme la gravure proprement encadrée, n'ont joué dans la vie de M. Dupin qu'un rôle accessoire, n'ont été que la récréation tolérée, le délassement permis de travaux plus sérieux, la broderie légère et brillante d'une étoffe ferme, solide, tenace, compacte, bonne au soleil et à la pluie, à la fois rude et souple, et surtout remarquable par ses couleurs variées. Pour M. Véron, c'est le contraire. Chez lui, le plaisir a été le principal, et le travail l'épisode, ou plutôt il n'a voulu du travail que comme assaisonnement du plaisir. Pratiquer une saignée, inventer une pâte pectorale, diriger une Revue, gouverner l'Opéra, régénérer le Constitutionnel , pousser à une révolution, coopérera un sauvetage, tout cela n'a été, semblet-il, pour l'heureux mortel, qu'une façon de conjurer le désœuvrement et de se souvenir de l'antique proverbe que l'oisiveté est la mère de tous les vices; tout cela n'a été qu'un exercice d'hygiène, la promenade que l'on s'impose après diner pour s'assurer une digestion facile; un moyen de mettre dans son existence, à des doses savamment égales, l'utile et l'agréable, en ayant soin que l'agréable domine et que l'utile obéisse. Toutes les divinités riantes l'ont accueilli à son berceau, depuis Phébus Apollo, dieu des dictâmes et des simples, jusqu'aux Grâces, aux Muses et aux Nymphes, qui n'ont plus lâché prise et ont fini par le traiter avec une familiarité toute fraternelle. Dans cette vie amusée et occupée, l'étoffe est peu de chose, mais la broderie est beaucoup : si bien qu'à chaque nouvelle tentative pour être pris au sérieux, pour devenir un homme

grave, pour cacher sous un habit officiel les myrtes importuns et les camellias fanés, le pli était pris, la vieille habitude était passée à l'état chronique; le bout de l'oreille épicurienne reparaissait sous le collet droit de l'uniforme; on refusait de souscrire ou de croire à cette transition honorable du plaisant au sévère, et Ton demandait à ce surnuméraire de gravité s'il voulait faire de la politique une drogue ou un ballet : impertinente question qui eût bien mérité qu'on lui répondît par l'affirmative! On le voit, rien de plus différent que ces deux physionomies et ces deux histoires : comment se fait-il donc qu'elles se rejoignent à leur extrémité, et se racontent dans des Mémoires qui offrent à peu près le même caractère? Comment se fait-il que le livre du docte jurisconsulte, de l'éloquent avocat, du magistrat austère, du travailleur infatigable, du légiste profond, du procureur général près d'une Cour suprême, du président de la Cbambre des députés, de l'Assemblée nationale et du Comice agricole, ne soit pas plus sérieux que celui du directeur de la danse, et que le maillot rose n'ait pas grand'chose à envier à l'habit noir? En même temps, comment les deux livres, réunis sous un même regard impartial, sans le moindre esprit de dénigrement et de système, reproduisent-ils, avec un peu moins d'éclat et beaucoup plus de solécismes, tous les défauts reprochés à des œuvres plus brillantes, signées de noms plus lettrés? Est-ce donc une contagion, un vice inhérent au genre, à l'époque, à l'humanité? Suffit-il de se faire son propre biographe pour devenir aussitôt puéril, gonflé de soi et de ses mérites, prompt à s'exagérer son importance, et même, — chose plus singulière chez un vieux médecin et un vieil avocat, — prodigieusement naïf! Ou bien est-ce parce qu'on possède d'avance toutes ces qualités qu'on est amené à colliger ses souvenirs, à écrire en détail sa bio-

graphie? Quelle leçon extraire de ces deux exemples, qui, cette fois, ne nous enseignent plus à nous méfier du trop beau style, du sens trop poétique, du tempérament trop artiste, du talent de prêter aux créations de sa pensée trop de séduction et de charme? Quel profit pourrait en retirer la société, si elle aussi savait se souvenir ou si seulement elle savait lire? Nous voudrions effleurer quelques-unes de ces questions, afin de n'avoir pas à regarder comme absolument perdu le temps employé à faire connaissance avec ces deux hommes, avec ces deux ouvrages qui, n'ayant aucune valeur historique, aucune portée politique, aucune élévation morale, aucune distinction littéraire, ne méritant ni approbation, ni critique, ni récrimination, ni colère, ont droit cependant à compter parmi les documents contemporains.

Si Ton regardait de près dans la vie des personnages plus ou moins célèbres, on découvrirait que presque tous ont eu une spécialité et un moment, et que, plus tard, en dépit de leurs efforts pour varier leurs aptitudes et multiplier leurs rôles, tout en eux se rapporte à cette spécialité restreinte, à ce moment décisif, qui fut leur succès et leur date. Qui ne se souvient de Spontini reparaissant au bout de trente ans, après Rossini, après Meyerbeer, avec les allures et le costume de 1807, du lendemain de la Vestale, et se figurant volontiers que la musique et le monde s'étaient arrêtés à cette heure rayonnante, éternellement parée dans sa mémoire des magnificences du génie, de la jeunesse et de la gloire? Eh bien, avec ou sans Vestale, la plupart de nos illustres, M. Véron comme les autres, et M. Dupin comme M. Véron, ont eu aussi leur année 1807, leur instant rapide où, portés à demi par les circonstances, à demi par l'heureux emploi de leur vraie faculté, ils ont donné toute leur mesure et brillé de tout leur éclat. Cet instant passé, lorsqu'ils ont voulu se développer, s'agran-

dir, se transformer, changer de terrain, de théâtre et de genre, faire de leur succès primitif, de leur attribution distinctive le premier anneau d'autres triomphes et d'autres talents, un je ne sais quoi les trahissait, et ramenait invinciblement le public à ce qui était à leurs yeux leur point de départ, et, en réalité, leur point d'arrivée. Pour M. Véron, cette bienheureuse époque, faite pour donner le ton à tout le reste, a été, j'imagine, celle où, vainqueur de tous ses rivaux, entrant à l'Opéra par la petite porte, du côté des coulisses, régnant en autocrate sur les plus belles et les plus vastes planches de l'univers civilisé, il montait Robwt le Diable et la Sylphide, encourageait Taglioni, inventait Fanny Elssler, décernait à M. Levasseur le rôle de M. Dabadie, examinait avec un soin de connaisseur les portants, les dessous, les trappes anglaises, les vols, les vols tournants, et faisait bénir son autorité paternelle par tout un gracieux Yvetot chantant, dansant, mimant, jouant et sautillant. Tout ce qu'il a fait, tout ce qu'il a essayé depuis, s'est ressenti de ce règne charmant où ses sujets avaient des ailes de gaze et des jupes de mousseline. On eût dit qu'en sortant de l'Opéra avec cette « petite fortune » dont il parle sans trop d'emphase, mais non sans un heureux mélange de complaisance et de modestie, en remettant à son successeur les clefs de cetÉden profane où il avait rencontré tant de filles d'Eve et si peu de fruit défendu, M. Yéron reportait sans cesse, comme notre premier père, son regard derrière lui, vivant encore en souvenir des délices qu'il avait quittées. On eût dit du moins qu'il gardait, des attributs de sa royauté, la lorgnette qui lui avait servi à inspecter tant de frais minois et de pieds mutins, et que discussions parlementaires, conflits de gouvernement, polémique de journaux, personnages politiques, chutes de dynasties, catastrophes

soudaines, révolutions sociales, tout cela n'était pour lui qu'une continuation en grand de ses exercices favoris, une série de pantomimes animées, de tutti retentissants, où cette lorgnette magistrale reconnaissait ses principaux effets de scène, où les événements se déployaient comme les cortèges de Robert et de la hâve, où le traditionnel marcfwns, combattons, courons, était chanté plus ou moins en mesure, et où nos écus payaient les frais du décor. Un homme d'esprit a appelé M. de Chateaubriand c un ermite sur un théâtre. » M. Véron, bien qu'il se fasse vieux, ne s'est pas encore fait ermite : à pan cette légère différence, le théâtre est toujours là, et il y reste, imitant ces marquis du dix-septième siècle qui s'asseyaient pêle-mêle au milieu des comédiens; applaudissant ceux qui réussissent, sifflotant ceux qui tombent, ne se plaignant pas trop du prix des places quand il s'amuse, confondant très-souvent, dans cette position mixte, la salle avec la scène, optimiste à la surface, rancuneux au fond, bonhomme après tout, et rentrant chez lui, la pièce jouée, sans trop savoir s'il a été spectateur ou acteur, s'il s'est agi d'une fiction ou d'une réalité, s'il a assisté à un opéra ou à une révolution. Dans un moment de franchise, où il a été très-près de comprendre ce qu'auraient dû être ses Mémoires, M. Véron nous dit (tome III, page 406) : « J'ai dû montrer comment et pourquoi j'étais entré à l'Opéra, comment et pourquoi j'en étais sorti. Les sévérités administratives qui s'exercèrent contre moi, je dois le confesser ici, s'expliquent peut-être un peu par l'ivresse que me causaient une situation, des succès, une fortune, un pouvoir si inattendus. J'avais, moi aussi, le tort de triompher un peu trop au milieu de cette vie de plaisirs continus et d'affaires qu'une fée protectrice menait toujours à bien. Il n'est pas si facile qu'on le pense à un directeur d'Opéra de cacher

sa vie. Ses amis et ses ennemis, par des sentiments contraires, s'empressent de donner une publicité exagérée et ridicule à ses faits et gestes, aussi bien qu'à ses paroles. Un directeur d'Opéra est nécessairement condamné à une vie excentrique, puisqu'il n'est pas classé dans la société. » — Pas classé dans la société! voilà le vrai : un ténor, un comique de vaudeville, n'y sont pas classés non plus, ce qui n'empêche pas M. Arnal d'être beaucoup plus amusant qu'un préfet, et M. Roger beaucoup plus mélodieux qu'un conseiller à la cour de cassation; mais enfin, si M. Roger ou M. Arnal demandaient, pour leur retraite, un siège à la cour suprême ou une préfecture de première classe, ils s'exposeraient, pourvu que le ministre fût orgueilleux ou goguenard, à rencontrer quelques-uns de ces dédains aiguisés d'épigrammes dont M. Thiers et M. de Rémusat paraissent avoir été trop prodigues à l'égard de M. Yéron, dont il leur a gardé assez de rancune pour devenir, à leur endroit, presque méchant, presque spirituel, et qui, en leur aliénant son cœur, en le dégoûtant de leur politique, ont peut-être influé sur leur défaite, et indirectement décidé des destinées du pays.

Maintenant, si nous passons de l'Opéra au Palais de Justice, de la pantomime à la chicane, et du protecteur des rats au défenseur des veuves et des orphelins, rencontrerons-nous chez M. Dupin ce même trait distinctif qui a été toute la figure, cette même date éclatante qui a été toute la vie? Nous le croyons, et ses Mémoires nous le prouveraient si nous étions tenté d'en douter. Ce point culminant où tout ramène, cet épanouissement complet d'une faculté spéciale se développant dans son milieu le plus favorable, et y recevant, dès l'abord, un premier à-compte de succès, de gloire, de fortune, destiné à dépasser plus tard le total définitif, nous le trouvons, pour M. Dupin, «lnns ces années où sa brillante clientèle, généraux, ban-

quiers, portes, chansonniers, journalistes, magistrats, littérateurs, évôques, l'associait à tous les bénéfices d'une situation unique, cumulant les honneurs île la persécution avec les profits de la liberté. M. Dupin était alors, dans toute l'acception productive, glorieuse et commode, Yavocat politique, l'avocat attitré, obligé, applaudi, fêté, de tous ceux qui, sous prétexte de sceller le pacte entre la Charte et la monarchie, commençaient par attaquer la monarchie pour être plus sûrs d'observer la Charte. Il glorifiait les morts, il innocentait les vivants, il changeait, au gré de son éloquence magique, la sellette en piédestal, la cour d'assises en Capitole et la geôle en Panthéon. Chacune de ces causes célèbres qui passionnaient la plupart des Athéniens et tous les Spartiates de ce temps-là était pour l'heureux avocat l'occasion d'un triomphe en prose, en vers, en peinture, d'une ovation toujours nouvelle, toujours la môme, que partageaient le prévenu, l'auditoire, le sténographe, le gendarme, le greffier, l'huissier et le juge. — « Ah! c'était le bon temps! souvenez-vous-en 1 » s'écrie M. Dupin à l'instar de M. Denis, car on est toujours le M. Denis de quelque chose ou de quelqu'un. Quel temps, en effet, de bénédiction, que celui où il suffisait d'une prosopopée ou d'une apostrophe, d'un mouvement pathétique ou d'un geste véhément, pour que les Barreaux de Paris et de province se missent en frais de poésie à l'honneur de leur illustre confrère, et lui dédiassent des dithyrambes dans le goût de celui-ci : .

A côté des cyprès funèbres

Il cueillit d'immortels lauriers,

En vengeant ceux non moins célèbres

Des grands et malheureux guerriers!

Quel temps que celui où une invocation à des mânes,

LES DEUX BOURGEOIS. m

à des pénates, à des cendres, images neuves qui faisaient le fonds de la littérature de M. Dupin, lui était payée comptant, en transports d'enthousiasme et d'allégresse; où l'habile emploi de ces hardiesses métaphoriques, injustement dédaignées aujourd'hui par les bons élèves de seconde, suscitaient plus de trépignements et de bravos que n'en ont jamais obtenu les merveilles de l'éloquence et du génie! où les écoliers de Saint-Acheul, admis cette fois à faire valoir les circonstances atténuantes en faveur de renseignement jésuitique, s'écriaient avec accompagnement d'orgue, de serpent et d'encensoirs :

Que nos fleurs ombragent sa tcle, Que nés parfums suivent ses pas !

où, à propos d'une mauvaise querelle que cette réception de Saint-Acheul attira à M. Dupin de la part de ses meilleurs amis, un excellent abbé le Besgue lui adressait Tépître suivante, transcrite tout au long dans ses Mémoires: « Si le suffrage d'un prêtre déporté, qui a, pendant vingt-huit ans, honoré le caractère français chez nos fiers et généreux voisins, peut vous offrir quelque dédommagement de l'horrible injustice qui vous poursuit, jouissez, monsieur, du mien: il est vif, sincère et sans réserve. Cet acte de dignité (une lettre d'explications qui ressemblaient fort à des palinodies) vous place trop au-dessus de vos ennemis pour qu'ils puissent, quoi qu'ils fassent, vous en faire descendre.

Urit fulgorc suo, qui prœgravat artes Infra se positas

« La postérité finira le vers, et je fais des vœux pour que ce soit le plus tard possible. Oui, monsieur, une trempe si mire

et si noble, à notre déplorable époque, doublera Vamour et l'admiration de nos neveux. — Signé C. J. le Brsgue. »

On lecomprend, une spécialité où M. Dupin a montré de si grands talents et reçu de telles récompenses, une époque où il a cueilli par gerbes, et sans même se baisser, tant de fleurs oratoires, tant de couronnes poétiques, tant de délicates friandises de vanité et d'orgueil, ont dû imprimer à son intelligence et à sa vie ce pli dont nous parlions tout à l'heure, et qui a été ineffaçable. Partout et toujours il est resté avocat, ce qui est déjà une physionomie particulière, et avocat politique, ce qui achève de compléter la sienne. Dix ans, vingt ans après, lorsqu'à force de plaider l'alliance de la monarchie et de la Charte ses amis et lui sont arrivés à renverser Tune cl à raturer l'autre, lorsqu'à la suite de cette première révolution on a cru qu'il devenait homme d'État, homme de gouvernement, chef de la magistrature, président d'une grande assemblée, conseiller d'une dynastie, on s'est trompé: l'avocat persistait encore, l'avocat de 1845 à 1850, du Constitutionnel et du Miroir, de MM. .lay et Jouy, Béranger et Arnault, de Pradt et Isambert, de la Souscription nationale et de YErmite en province, des Victoires et Conquîtes et de la Liberté individuelle, du Vroit d'association et de Y Église gallicane. La politique n'a jamais été pour lui qu'une cause, un procès, un plaidoyer, où il s'agissait, non pas d'approfondir et de comprendre les périls de la société, les difficultés du pouvoir, les éléments de stabilité qu'il perdait, ceux qui pouvaient y suppléer, mais de contenter juges et plaideurs, accusés et partie civile sans trop se brouiller avec le réquisitoire, de combiner adroitement de beaux restes de popularité avec de beaux chiffres d'honoraires, et des privautés de paysan du Danube avec des privilèges de courtisan. Les gens qui ont accusé M. I)u-

pin de versatilité, d'inconséquence, de défection, d'ingratitude ou d'astuce, ont été très-injustes; pour être infidèle à un parti, il faut commencer par en avoir un; or M. Dupin n'a jamais eu de parti, il a eu des clients : il n'a ni pensé, ni agi, ni déserté, ni trahi : il a plaidé. Tout, chez lui, a ce caractère de plaidoirie continuée, jouée en des variations innombrables, au milieu des fonctions les plus hautes, et sous les formes les plus diverses : discours, silences, bons mots, actes publics, opposition, retours, boutades, amitiés, conseils, regrets, tout, jusqu'à ses larmes. Oui, s'il lui est arrivé, dans ces derniers temps et dans les dernières pages de ses Mémoires, de s'attendrir honorablement sur d'augustes infortunes, le dirons-nous? cet attendrissement et ces pleurs font un peu l'effet de ces larmes dans la voix qui décident le succès d'une péroraison bien faite, et humectent des yeux fatigués par la lecture des Pandectes : toujours et partout, l'avocat sachant s'émouvoir au bon moment, finissant par s'identifier si bien avec la cause de ses clients, qu'elle semble devenir la sienne, mais n'ayant pas perdu, tout le long du procès, une seule occasion de leur faire comprendre que, s'il plaide leponr, ce n'est pas faute d'arguments et de moyens pour plaider le contre.

En résumé donc, et c'est ce qui ressort surabondamment de leurs Mémoires, M. Véron n'a jamais été quo le directeur de l'Opéra, M. Dupin, que l'avocat politique : voilà le trait de leur figure. L'époque où M. Véron faisait jaillir, du bout de son sceptre enguirlandé de roses, les merveilles de Robert et de la Sylphide, l'époque où M. Dupin échangeait, au profit de tout amoureux de la Charte persécutée par la tyrannie, des métaphores contre des apothéoses, voilà la date de leur vie.

Voyons à présent, et ce point bien fixé, ce qu'il aurait

fallu pour que leurs Mémoires y répondissent, et comment, une fois décidés à les écrire, ils auraient dû s'y prendre pour que ces Mémoires eussent un peu de piquant, de nouveauté et d'intérêt.

La poétique de ce genre d'autobiographie dont on a tant abusé, et avec une telle uniformité de désappointement et de mécompte, pourrait se formuler en peu de mots. A part les qualités de style, qui ne sont jamais hors de saison, mais qui, avec MM. Véron et Dupin, sont malheureusement hors de cause, il suffirait tout simplement que le narrateur de sa propre histoire se fît une idée bien nette des rapports exacts de cette histoire avec l'attente et la curiosité du public, et surtout de l'espèce particulière de renseignements, de révélations, qui doit former le revers, Yen-dessous, le complément inédit de sa célébrité officielle, de sa vie extérieure. Il suffirait qu'il racontât de son mieux, sur les autres et sur lui-même, ce que, vu sa spécialité, ses antécédents, sa position présente ou passée, personne ne peut savoir aussi bien que lui. Pourquoi les Mémoires de Sullv, du cardinal de Retz, de madame de Motteville, de Saint-Simon, offrent-ils un intérêt irrésistible, inépuisable? C'est d'abord parce qu'ils se sont effacés derrière les événements et les personnages dont ils avaient étudié ou surpris les secrets ressorts; c'est ensuite parce qu'ils ont connu, deviné, vu et révélé ce que personne, à talent égal ou même supérieur, n'aurait pu mieux connaître, mieux deviner, mieux voir et mieux révéler. Pourquoi, au contraire, les Mémoires de nos contemporains célèbres ont-ils excité, après une curiosité passionnée, un mécontentement général? C'est premièrement parce qu'au lieu de se fondre, pour ainsi dire, dans les événements qu'ils retracent et de n'en être que les cicérone d'intérieur, ils absorbent ces événements dans leur

propre personnalité et leur propre existence : c'est surtout parce qu'ils ne nous apprennent rien que d'autres n'eussent pu également nous apprendre sans y mettre tant de préparatifs et de fanfares: c'est qu'ils ne sortent du récit trèsintime, trop intime, des faits et gestes de leurs ancêtres, de leurs parents, de leur enfance, de tous les préludes et accessoires de leur entrée dans la vie, que pour s'égarer dans la grande histoire, celle que Ton connaît par le dehors et qu'on trouve dans le Moniteur et les livres. En d'autres termes, ils n'ont pas su rester dans cette région intermédiaire qui est le vrai domaine des Mémoires et où le souvenir personnel, l'impression individuelle sert de commentaire au fait historique, s'y entremôle dans une juste mesure sans l'exagérer ni l'amoindrir, et en donne de visu l'interprétation familière et comme le déshabillé. Ils se sont constamment tenus, tantôt en deçà, tantôt au delà; tantôt se renfermant dans le monologue de leur passé, tantôt s'abandonnant aux généralités de leur temps: là, biographes pour eux seuls; ici, historiens comme nous tous.

Qu'avaient donc à faire MM. Véron et Dupin pour rentrer, faute de mieux, dans les conditions du genre, et nous donner des Mémoires qui, sans grandes qualités littéraires, critiques ou morales, eussent cependant la chance de nous intéresser? Ils devaient commencer par s'appliquer, dans toute sa sage rigueur, la maxime inscrite sur le temple de Delphes : Connais-toi toi-même, et rechercher soigneusement, dans leur conscience ou, à défaut, dans leur mémoire, quelle avait été leur aptitude particulière, leur attribution distinctive, comment s'était appelé leur succès par excellence, leur trait d'union avec le public; à quel titre, sous quel aspect, avec quel bagage ils étaient devenus, à tel jour et à tel moment, des personnages célèbres, et quels étaient par conséquent, parmi

leurs souvenirs, ceux qui porteraient le plus essentiellement leur marque et qu'eux seuls avaient pu rencontrer sur le chemin de leur coulisse à leur théâtre. M. Véron, par exemple, avait à se dire : J'ai été médecin, et j'ai employé, pour paraître avoir des malades, de petits moyens, tels que cabriolet parcourant au grand trot les beaux quartiers de Paris, voitures armoriées stationnant à ma porte, grooms tout essoufflés me surprenant au milieu d'un dîner d'amis et m'adjurant de voler chez madame la duchesse ou chez madame la marquise, qui ne voulaient vivre ou mourir que de ma main : moyens qui ne manquaient pas de comique, et qui peuvent, à distance, me fournir un piquant chapitre sur la façon de se pousser en ce monde. Puis, j'ai fondé la Revue de Paris, ce qui m'a mis en contact avec cette bizarre tribu des gens de lettres, que Ton connaît fort mal quand on ne la connaît que par ses ouvrages. J'ai ensuite dirigé l'Opéra, et aucun de ses mystères n'est resté mystérieux pour moi. Enfin, j'ai rendu la vie au vieux Constitutionnel exténué de consomption voltairienne, prêt à s'enterrer dans ses refus de sépulture : et là, en ma qualité de chimiste, j'ai pu analyser sciemment les ingrédients employés dans ces laboratoires d'où sortait, chaque matin, l'opinion publique, bouchée et étiquetée selon la formule et l'ordonnance. Eh bien, voilà mes Mémoires, leurs sujets tout trouvés et leur distribution naturelle : les débuts d'un homme d'esprit à Paris et son stage industrieux aux abords de la notoriété et de la fortune : les dessous de cartes de la littérature en 4829 et 1830, et les rapports de la vie privée d'un directeur de Revue avec celle de ses rédacteurs; une vue de l'Opéra de 1834 à 4835, prise dans les entr'actes et derrière le rideau ; une étude d'après nature du chez soi d'un journal et de ce que peut contenir de petits commérages, de basses

passions ou de grotesques despotismes, un assemblage de vieux actionnaires libéraux, de vieux articliers patriotes; en tout quatre chapitres, si je suis laconique; quatre volumes, si je suis prolixe : mes Mémoires ainsi faits seront bien les Mémoires de M. Véron, et le public n'aura pas le droit de m'en demander davantage.

Au lieu de se restreindre ainsi dans sa spécialité et dans son sujet, M. Véron nous a raconté eù grand détail l'Empire, les Cent-Jours, la Restauration, la Révolution de 1830, le gouvernement de Juillet, la Révolution de février, la République et le coup d'État du 2 décembre. A coup sûr, ces événements ne sont pas dénués d'intérêt, et nous comprenons qu'il en ait été frappé; mais tout homme de cinquante à soixante ans, ayant traversé, comme lui, les mêmes phases, pourrait les raconter comme lui, et, pour peu qu'il écrivît bien, il écrirait mieux. Sans compter la collection de journaux et de brochures qui se rattachent à cette première moitié de notre siècle, des auteurs et des livres d'un certain renom, dont renumération serait trop longue, se sont chargés de nous apprendre sur cette période accidentée autant et même un peu plus que nous ne voudrions en savoir. M. Véron a-t-il été mieux informé, mieux renseigné que ce premier venu qui aurait pu écrire ses Mémoires à sa place, et s'en serait peut-être mieux tiré? Oui, en deux ou trois rencontres, mais pas davantage. A-t-il été au moins, comme il a l'air parfois d'y songer ou d'y prétendre, ce familier, ce confident approchant, à tout heure, les hommes d'État, et qui, s'il a le regard juste et l'oreille fine, peut d'autant mieux voir et entendre, qu'on le traite sans conséquence et qu'on s'habille devant lui? A-t-il été le sigisbée ou le patito de nos grandes existences politiques? A-t-il été Gil Rlas? A-t-il été Reaumarchais? A-t-il été Figaro? Hélas! non. Il y a dans son livre

un passage bien imprudent, où il parle de Beaumarchais, et où l'on sent qu'il ne demanderait pas mieux que de donner ridée d'un parallèle ; il s'est fait tort ; sa vie, égale et douce, ne ressemble en rien à cette vie troublée, moitié drame, moitié comédie, faite d'orages, de luttes, de victoires et de désastres, se prenant corps à corps avec son temps, avec ses amis, avec ses ennemis, avec elle-même, et, à chacun de ses chocs contre la destinée ou la fortune, jetant assez d'étincelles pour éblouir, assez d'éclairs pour effrayer. Beaumarchais, ou, si vous voulez, Figaro, a été, qui l'ignore? le type de la bourgeoisie à une époque où elle doublait ce cap des tempêtes qui devait la conduire de rien à tout à travers tant de naufrages. M. Véron est l'homme du tiers état arrivé ou parvenu, et n'ayant eu, pour cela, qu'à suivre une pente toute tracée; l'actionnaire heureux, successivement enrichi dans des affaires dont il n'a pas su les secrets, mais dont il a touché les dividendes; le bourgeois de Paris, faisant peu, laissant beaucoup faire, composant ses paradoxes avec des lieux communs, n'empêchant un malheur que quand il a l'esprit de le prévoir et ne le prévoyant que quand il n'est plus temps de l'empêcher ; aimant à se trouver aux premières représentations des événements; lisant l'affiche d'une révolution comme celle d'un théâtre, et en payant la carte comme celle d'un dîner; à la fois roué et innocent, madré et ingénu, blasé et badaud, et, par une erreur géographique que je signale sans l'expliquer, plaçant presque continuellement Athènes en Béotie. On le voit, le bourgeois de Paris d'aujourd'hui n'a rien de commun avec celui de 1784 : M. Véron n'est pas de la même famille que Beaumarchais; il n'a pas fait \e Barbier de Sév Me ; il n'a pas rencontré de madame Goëzmann, et, si l'on me rappelle que Beaumarchais a aussi écrit des Mémoires, je

répondrai que cette ressemblance-là est justement la plus grande différence.

Si M. Véron, dans l'histoire générale de nos révolutions et de nos gouvernements, a maladroitement marché sur les brisées de nos historiens en titre; si, dans le récit particulier de nos diverses phases politiques, il a eu le tort de ne pas être mieux renseigné que tout le monde sur les choses que tout le monde sait; s'il n'a été ni César, ni Tacite, ni Retz, ni Saint-Simon, ni Olivier le Daim, ni Gourville, ni Gil Blas, ni surtout Beaumarchais, a-t-il été le Tallemant des Réaux de la littérature, de la musique, du journal et de la danse? le Brantôme du premier-Paris, de l'Opéra et du ballet? A-t-il été, en un mot, ce que pouvait être spécialement, et à l'exclusion de tout autre, M. Véron rédigeant ses Mémoires? Pas davantage, et nous sommes loin de l'en blâmer; car, si son t livre en est plus ennuyeux, il en est au moins plus honnête. C'est là, on ne saurait assez le redire, l'inévitable inconvénient attaché à l'annonce, et, plus tard, à la publication de ces Mémoires, signés de noms trop marqués, trop parlants, trop entourés d'une auréole sentimentale ou anacréontique, chorégraphique ou romanesque. Ils provoquent une curiosité qu'ils ne peuvent pas satisfaire; il semble qu'ils soient synonymes de mille indiscrétions inquiétantes pour la bienséance et la morale, mais pleines, par cela même, de ces secrètes amorces que le public ne repousse pas toujours, et auxquelles il aime à céder, tout en les condamnant. C'est ce qui est advenu récemment pour un nom plus illustre et autrement compromis, ce qui arrive, dans une sphère moins poétique, pour M. Véron, et ce qui se reproduira toujours^ nous l'espérons bien, pour la confusion des curieux, constamment déçus et rarement corrigés. Lorsque le livre paraît et qu'on y cherche en vain ce

que l'on croyait y trouver, on se plaint d'être mystiGé, et l'on a tort; car, par la force des choses, il n'y avait pas de milieu: il fallait qu'il y eût mécompte ou inconvenance, attrape ou immoralité, mystification ou scandale.

M. Yéron a donc fort bien fait, en somme, de ne pas répondre au genre particulier d'attente qui s'attachait à ses Mémoires, de laisser fermé à double tour le mystérieux tiroir dont ses attributions passées lui avaient livré la clef, de ne pas nous dire sur certains beaux esprits littéraires ou mondains, sur certaines célébrités contemporaines, sur le foyer du chant et de la danse, sur les étoiles du firmament lyrique ou tragique, sur Melpomène ou Terpsichore, tout ce qu'il en savait, et autre chose que ce que nous en savions. Mais, en conscience, n'y avait-il pas moyen . sans inquiéter ni scandaliser personne, d'être un peu plus piquant et un peu«plus neuf? Croit-il que ses chapitres sur la jeune littérature de 1828 recrutée par la Revue de Paris soient des modèles de croquis à vol d'oiseau, de critique légère et anecdotique, telle que la pratiquait, dans ses causeries écrites ou parlées, son ami M. Sainte-Reuve? Croit-il que ses études savantes sur les restaurateurs et les cafés fassent pâlir Brillât-Savarin, et unissent, d'une façon bien appétissante, l'esprit de la gourmandise à la gourmandise de l'esprit? Est-il très-sûr que son galant épilogue sur l'influence des femmes au dix-neuvième siècle continue agréablement Hamilton , la Rochefoucauld et la Bruyère, et soit de nature à faire tressaillir d'aise, dans leur tombe, ses devanciers Lauzun et Richelieu? S'est-il demandé si ses pages sur mademoiselle Rachel dépassent de beaucoup, comme finesse, justesse de vues, élégance, nouveauté d'aperçus sur l'art dramatique, ces biographies d'actrices que l'on vend dans les couloirs des théâtres? S'imagine-t-il que Gavarni , le Figaro, le Charivari, les

conversations de boulevard et de Divan entre onze heures et minuit, ou seulement les plus vulgaires échos de la chronique parisienne, n'aient pas appris, sur l'Opéra et ce qui s'y passe, dix fois, vingt fois plus que ce que son livre nous en apprend? 11 a eu raison d'être discret; il ne pouvait être Irès-amusant sans cesser d'être convenable ; il nous a trichés pour rester honnête : soit ; mais alors pourquoi , ayant été M. Véron, a-t-il écrit ses Mémoires? On tourne là dans un cercle vicieux, et, si Ton avait espéré d'autres vices, à qui la faute? à l'auteur qui a annoncé ce qu'il ne pouvait pas donner, ou au public qui a demandé ce qu'il ne pouvait pas obtenir?

Il y a pourtant, dans les derniers volumes, deux passages où M. Véron a été à peu près neuf, à peu prés piquant, et sur lesquels, pour toutes sortes de bonnes raisons, nous nous garderons d'insister. C'est celui où il publie des papiers volés aux Tuileries le 24 février, rachetés de ses deniers et très-honorables pour ceux dont ils nous livrent les pensées; et celui où il rapporte les dialogues parlementaires qui précédèrent le 2 décembre et les dialogues télégraphiques qui raccompagnèrent. Hélas! voyez le malheur! Pour ces deux pauvres petites indiscrétions qui, à part le télégraphe, n'ont rien de bien leste, M. Yéron a encouru un blâme presque général. A la première, on a dit que M. Véron avait sans doute fait un bon usage des papiers mis entre ses mains par l'émeute, le pillage et le hasard, mais qu'il y en avait encore un meilleur, c'eût été de ne pas s'en servir. A la seconde, on a répliqué que le vx victis de notre aïeul Brennus était par trop gaulois, même pour un bourgeois de Taris; que, quand on se disait, comme Sosie, l'ami de tout le monde, on avait tort de faire une exception aux dépens des vaincus, et que compromettre des gens qui ne pouvaient pas

se défendre était une moins belle action que d'avoir monté la Sylphide. Et puis, encore une fois, à quoi bon avoir dirigé des danseuses pour ne nous raconter que des ministres?

Soyons juste envers M. Dupin : avocat quand même, il a été bien plus avocat dans ses Mémoires que M. Véron n'avait été imprésario dans les siens. Ce n'est pas à lui que nous pouvons reprocher d'avoir oublié le genre d'aptitude et de succès qu'impliquait son nom et que devait rappeler son livre ; nous lui reprocherions presque l'excès contraire, — de s'en être trop souvenu. Les petites bagatelles de l'éducation et de l'enfance, les préliminaires de la naissance et de la vie, tous ces menus détails si chers d'ordinaire aux autobiographes, M. Dupin les néglige, et c'est tout au plus s'il nous avertit, pour l'acquit de sa conscience, que nous les trouverons dans la notice que M. Ortolan, « longtemps son collaborateur et toujours resté son ami, a tracée sur lui en 1840. v — C'est là, dans cette précieuse notice tracée par M. Ortolan sur M. Dupin, que les admirateurs de ce dernier obtiendront, sur la manière dont il a sucé son pouce, joué à la balle et récité la Cigale et la Fourmi, les renseignements dont ils sont avides et dont ils ne sauraient se passer. Quant à lui, il laisse à l'amitié le soin de recueillir ces curiosités frivoles, et il va droit au fait, ce qui est, comme on sait, le trait dislinctif des avocats. S'il pouvait nous persuader qu'il est venu au monde avec sa robe et sa loque, et prêt à cantonner ses raisonnements, ses preuves, ses mouvements, c'est par là, nous le parierions, qu'il commencerait son récit. À peine a-t-on feuilleté dix pages de son gros volume, qu'il s en exhale je ne sais quelle odeur de greffe, je ne sais quel parfum d'audience : on dirait un dossier qui s'éveille, qui s'ouvre, qui marche, qui parle, et qui, saisi de

la manie commune, se met à raconter son histoire. «En 1814, nous dit M. Dupin, mon cabinet avait pris tout son développement; j'étais avantageusement connu des juges et du public. » — Voilà de quelle façon il entre en scène, et tout le reste répond à ce poétique début. On jouait, sous la Restauration, au beau temps des enthousiasmes helléniques, des tragédies Spartiates que Fauteur, disait- on, avaient composées en conjuguant le verbe mourir. Les Mémoires de M. Dupin semblent faits avec le verbe plaider : j'ai plaidé , nous avons plaidé , nous plaidâmes. On comprend toute la variété piquante qui doit résulter de ces sujets palpitants, mais uniformes. « Tel général, tel professeur, tel journaliste, tel magistrat, fut traduit devant la cour d'assises comme accusé d'avoir provoqué à la désobéissance aux lois, ou au manque de respect envers le gouvernement. Il me confia sa cause; je plaidai ; je fis deux citations latines, trois bons mots, une apostrophe aux mânes des braves morts pour la patrie, une tirade en l'honneur des libertés constitutionnelles et des vertus civiques. Les juges s'attendrirent, nous gagnâmes, nous fûmes portés en triomphe ; les journaux du lendemain assurèrent que j'avais surpassé Cicéron et égalé Démosthènes, et mon client, de qui je ne voulus rien accepter (suivant mon usage invariable dans les procès politiques), mit dans mon cabinet une épreuve, avant la lettre, desSabines, de Léonidas, ou d' Hippocrate refusant les présents d'Artaxerce. » — Voilà, en les réduisant à leur expression la plus simple et la plus exacte, tous les Mémoires de M. Dupin. Ceci expliquerait, au besoin, pourquoi son cabinet, dès 1814, avait pris un tel développement : comment aurait-il pu, autrement, y mettre tant de gravures?

11 s'en est donc fallu de bien peu que M. Dupin, mieux

inspiré que tous ses émules les chroniqueurs de leur propre vie, ne remplît toutes les conditions du genre et ne répondit complètement à ce que nous attendions de ses antécédents, de ses talents, de ses souvenirs. Avocat delà tête aux pieds pendant toute sa carrière, il a été avocat des pieds à la tête pendant tout son livre. Couvert de lauriers oratoires dans ces procès politiques de la Restauration qui ne semblaient intentés que pour la gloire des accusés et l'humiliation des accusateurs, c'est à cette phase triomphale, fortunée, victoires obtenues sur des adversaires désarmés, courage civil déployé contre des dangers absents, popularité nourrie de dévouements faciles, éloquence hébergée aux frais de la langue française, — c'est à cette aurore radieuse que M. flupin est complaisamment revenu et nous ramène avec lui. Par malheur, il ne s'est pas aperçu que ce n'étaient pas des Mémoires qu'il nous donnait, mais une table des matières, par ordre chronologique, pour servir à des Mémoires qui n'existent pas, une collection de pièces justificatives à placer en tête ou à la suite d'un livre à faire et qu'il n'a pas fait. Le laconisme est un grand mérite, surtout chez un avocat; mais, en vérité, traverser ces crises terribles, la fin de l'Empire et les Cent-Jours, assister à ces luttes de la Restauration, d'où la Révolution sortit tout armée, comme Minerve, — moins la sagesse et le génie, — être témoin , acteur, partie civile, dans ces malentendus, aussi féconds aujourd'hui en enseignements qu'ils le furent alors en malheurs, voir les gouvernements tomber, les espérances se ranimer ou s'c • teindre, les dynasties se succéder sans s'affermir, les expériences du lendemain servir de leçon et de châtiment aux illusions ou aux injustices de la veille, vieillir au milieu de ces grands spectacles, de ces catastrophes instructives, revêtu soi-même des plus hautes, des plus graves fonctions

qui puissent placer un homme au cœur de la société, de la politique, du mouvement intellectuel de son temps; avoir pu compter, jour par jour, les pulsations lentes ou rapides de celle société malade, de cette politique fébrile, de ce vieux monde qui ne voulait pas mourir, de ce monde nouveau qui n'a pas su se fonder; et, au bout de tout cela, au bout de quarante ans, dans tout le recueillement d'une vieillesse condamnée, malgré elle, au silence et au repos, ne se souvenir que do sa gloriole personnelle, amassée en plaidant pour le professeur Bavoux ou maître Isambert, pour le Miroir ou la Pandore, pour M. Jouy ou M. Gosse ; donner au récit de ces procès intéressants, à l'exhumation de ces personnages célèbres, au détail de ces succès pleins d'actualité, toute l'élégance d' un procès-verbal , toute l'élévation d'un abrégé de collège, toute la grâce d'un résumé de justice de paix; montrer que l'on a conservé avec soin, fréquemment relu et que l'on croit devoir citer des vers de pensionnat exaltant une prose de basoche, c'est aussi par trop prendre au pied de la lettre l'accord parfait des Mémoires de sa spécialité avec la spécialité de ses Mémoires, par trop s'enfermer dans cette 'personnalité qui est la Muse du genre, par trop verrouiller et calfeutrer la porte de ce fameux cabinet, si riche de cartons et de gravures. Si Ton convient avec nous que le plus grand éloge à faire d'un livre est de sentir, à mesure qu'on avance dans sa lecture, l'air et l'horizon s'élever peu à peu audessus de ces pages comme en une promenade alpestre, jusqu'à ce qu'une perspective soudaine s'ouvre à nous dans l'infini et qu'une bouffée nous y porte, nous serons forcé d'avouer que le livre de M. Dupin produit un effet diamétralement contraire. A chaque pas que l'on y hasarde, il semble que le plafond s'abaisse, se rapproche et finisse par peser sur les épaules : et quel plafond ! un pla-

fond de tribunal de première instance, possédant, en fait d'objets d'art, un poêle de faïence, un buste en plâtre verni, des buis fanés ayant servi au dernier arc-de-triomphe, douze lampions devant servir aux prochaines illuminations, et un cartouche encadré, renfermant, au milieu de drapeaux tricolores, une Charte de 1815 et une Charte de 1830, — en attendant les Constitutions! Les impressions que l'on éprouverait, dans Tordre pittoresque, devant cet agréable ensemble, on les éprouve, dans Tordre intellectuel, en lisant les Mémoires de M. Dupin. Et remarquez que nous lui faisons grâce des fautes de français; il y en a beaucoup dans son volume, à commencer par son épigraphe, qu'il s est empruntée à lui-môme : « Dans le libre exercice de cette profession, qui ne fait point de victimes et qui les défend. » Et M. Dupin est de TAcadémie française!... Rassurons-nous vite en parlant sa langue : s'il écrit mal, c'est parce que avocat, et quoique académicien.

N'y a-t-il donc aucun profit, — pas plus de profit que de plaisir, — à retirer de la lecture de ces deux ouvrages avortés, où nous avons reconnu, sous des aspects nouveaux et en des physionomies différentes, les tristes effets de cette vanité, si souvent et si justement reprochée à l'individualisme littéraire? Il y en a, et de deux sortes, intéressant à un degré égal cette morale publique et pratique, qui se compose d'exemples à éviter, de leçons à comprendre, d'expériences à recueillir. Môme au milieu de ce contcn* tement naïf qui les empêche de se distraire d'eux-mêmes et de voir au delà de ce qui leur rappelle leurs prouesses et leurs succès, M. Véron et M. Dupin ont laissé échapper des aveux ou des remarques qui semblent s'être rencontrés à leur insu sous leur plume et qu'il est bon d'enregistrer. M. Véron n'a pas déclaré catégoriquement qu'en

commandant à M. Eugène Sue les dix volnmes du Juif Errant pour le Constitutionnel renouvelé et rajeuni, il avait spéculé sur la haine de la petite bourgeoisie contre le parti prêtre, et. dans le fait, ouvert la porte au socialisme sous le patronage de la propriété ; mais il a écrit du moins avec une résignation philosophique dont on doit lui savoir gré : « Le grand désir de redonner de la popularité au Constitutionnel par l'éclat d'un grand nom ne me rendit exigeant (en français : ne me permit d'être exigeant) ni sur le sujet, ni sur le but moral de l'ouvrage. J'apportai certainement dans cette affaire autant d'imprévoyance que de légèreté. Que ceux qui n'ont jamais commis de faute dans lavie me jettent la première pierre! » (T. IV, p. 273). — Il n'a pas cherché à faire ressortir cet odieux contraste de gens bornés, incapables, grossiers, méchants, avares, exerçant une dictature anonyme sur l'opinion d'un grand pays, et, du fond d'un bureau de journal qui était à la fois pour eux une tribune et une rente, attisant les passions populaires, envenimant les haines de parti, déversant l'injure sur tout ce qui méritait le respect, livrant à la risée publique les dernières garanties de l'ordre et du pouvoir, et préparant à la France des malheurs interminables; mais il a soulevé un coin du voile, il a montré un coin du tableau, et c'est assez pour que le lecteur intelligent en recompose l'édifiant ensemble, comme Guvier ou Geoffroy Saint-Hilaire recomposaient, à l'aide d'une dent ou d'une côte, tout un animal fossile et antédiluvien. « Les séances du conseil d'administration du Constitutionnel, nous dit M. Véron, se passaient en querelles ; aux discussions succédaient les gros mots, aux gros mots les menaces, et, plus d'une fois, aux menaces les voies de fait. Roussel, l'ancien marchand de papier (un des plus gros actionnaires), lorsqu'une mesure proposée lui déplaisait,

mettait fin à toute discussion en adressant les plus grossières invectives et les plus injurieuses personnalités à tous ses contradicteurs. Il reprochait à M. Étienne d'avoir été le plagiaire d'un jésuite ; à M. Jay d'avoir été le précepteur des enfants de Fouché... Il ne respectait même pas, dans sa fureur agressive, l'honneur des familles... Pendant quelques séances, MM. Panckoucke et Roussel ne causèrent administration qu'ayant chacun une arme à côté de soi : le premier un pistolet, le second un poignard... « — Voyezvous quelquefois votre frère? disais-je à M. Roussel. — Jamais; nous sommes mal ensemble, et cela s'explique : j'ai plus de cent mille livres de rente, et il n'a pas de quoi manger. »

Et M. Véron nous donne le bulletin des ambitions de chacun de ceux qui composaient ce charmant groupe : celui-ci voulait faire du Constitutionnel l'organe de ses colères classiques ; celui-là, un marchepied pour arriver à l'Académie ; un autre sacrifiait tout à cette légitime ambition de devenir pair de France, et de faire élire son fils à sa place comme député ; un quatrième voulait surtout profiter de sa position d'actionnaire pour jurer, tempêter et blasphémer. — « Et moi aussi, j'en conviens, ajoute modestement et les yeux baissés M. Véron, j'obéissais alors à une idée fixe ; je désirais devenir député de Brest, extra muros, aux plus prochaines élections. »

En face de ces scènes d'intérieur qui précédèrent la résurrection du Constitutionnel régénéré par \eJuif Errant, plaçons, en guise de pendant et en reculant d'une quinzaine d'années, le seul épisode un peu piquant des Mémoires de M. Dupin, celui où l'avocat attitré de ce même Constitutionnel, alors à l'apogée de son influence et de sa gloire, fut rudement tancé par ses clients et amis pour «Hre allé à Saint-Acheul, avoir suivi une procession, tenu

un cordon du dais et accepté un dîner du père Loriquel. Ce qu'il y a de plus plaisant, c'est qu'après trente ans, — deux fois le grande mortalis sévi spatium de Tacite, — M. Dupin semble à la fois ne pas avoir pris son parti de l'injustice dont il fut victime en cette circonstance, et attacher une grande importance à prouver qu'il ne méritait pas les reproches, les soupçons et les sarcasmes qui compromirent sa popularité. M. Dupin tient, en avril 1855, à ce que nul ne puisse prendre le change sur un fait aussi grave, à ce qu'on sache bien que sa conduite, en août i 825, n'eut rien de louche, qu'il sut revenir d'Amien3 beaucoup inoins Suisse que son maître Petit-Jean, et surtout qu'il resta courageusement gallican, en dépit du dîner, du cordon du dais, de la procession, de la cantate, et des encensoirs, lesquels suggérèrent au pèreLoriquetce mot assez spirituel pour un jésuite : « Vous voyez qu'on apprend chez nous l'exercice à feu, » — mot que M. Dupin s'est cru obligé d'expliquer, en ajoutant en note : (au feu de l'encensoir).

Quoi qu'il en soit, il y eut là, pour M. Dupin, un sujet de réflexions amères sur l'intolérance, l'ingratitude et l'iniquité de son parti, réflexions qu'il nous communique aujourd'hui avec un sérieux qui l'honore, et qui, si elles ont un peu perdu de leur nouveauté, n'ont rien perdu de leur sagesse. Il eut bien, pour se consoler, la lettre de l'abbé leBesgue, qui lui annonça prophétiquement qu'une trempe si pure et si noble, dans notre déplorable époque,, doublerait V amour et V admiration de nos neveux; pourtant, d'autre part, M. Béranger lui fit sentir, dans une lettre aigre-douce, et, par parenthèse, fort mal tournée, qu'on lui pardonnait pour cette fois à cause de ses bons et loyaux services, mais qu'en cas de récidive il ne répondait plus de rien. En tout, ce fut un nuage dans ce ciel rayonnant

d'ovations et de plaidoiries, vers lequel M. Dupin reporte obstinément ses regards et les nôtres au milieu des ombres de son crépuscule. Rapprochée des expressives silhouettes crayonnées par M. Véron dans les bureaux du journal à son déclin, cette scène de la vie privée du Libéralisme de 1825 et de la guerre au parti prêtre est piquante et triste comme une leçon qne le temps a rendue plus significative — et plus inutile. Elle doit prendre rang parmi les matériaux innombrables qui serviront à refaire l'histoire intellectuelle et morale de notre pays et de notre siècle, le jour où un homme d'esprit et de sens entreprendra d'écrire, à l'aide des Mémoires de chacun , les Mémoires de tous.

Voilà pour le passé, pour les idées pratiques, pour les éléments de la vie publique assainis par l'expérience. Il est un autre enseignement d'un genre plus restreint, mais non moins profitable, à retirer de ces fastidieuses lectures. Les confidences, les confessions, les autobiographies des poètes, n'ont pas tenu ce qu'elles promettaient, mais enfin ce sont des œuvres de poètes. Elles en ont, à de rares intervalles, le ressouvenir et le charme : on y rencontre ça et là, au milieu des ronces et des broussailles, une fleur, un brin de verdure, un nid d'oiseau sous la feuillée, quelque chose qui fait comprendre qu'un grand talent vient de passer parla, comme ces brumes lumineuses et embauméesqui révélaient le passage desdéesses, après qu'elles avaient disparu. Le mécompte est grand , mais on sent toujours que ce poëte qu'on a aimé, qu'on aime encore, s'égare sans abdiquer, et conserve, au bout de cent pages ennuyeuses, le privilège d'en écrire une qui rompt la prescription et fait pardonner l'ennui : l'illusion est encore possible, môme après avoir cessé d'être raisonnable. Dans les Mémoires de MM. Véron et Dupin, les broussailles et les ronces abondent, et les fleurs qu'on y trouve ne suffiraient

pas à tresser la couronne mythologique d'une danseuse de ballet, ou la couronne civique d'un Isocrate de mur mitoyen. Le directeur de spectacle n'a pas même su ôtre amusant; l'avocat politique n'a pas même su être grave. Que ces deux livres, qui offrent tous les défauts du genre sans aucune de ses qualités, nous décident donc à en finir avec le genre lui-même, avec ce déplorable produit de la spéculation exploitant la vanité, de la curiosité sollicitant le scandale; végétation parasite et bâtarde greffée sur l'histoire qu'elle falsifie, sur la poésie qu'elle rabaisse, sur le roman qu'elle gâte; publications malsaines, qui s'adressent aux plus mauvaises passions du cœur humain ou à ses fantaisies les plus puériles, qui corrompent le sens moral, pervertissent le sens littéraire, sont condamnées à l'alternative entre la nullité et l'inconvenance, ne peuvent être inoffensives qu'en restant insignifiantes, et, parties de Chateaubriand, arrivent jusqu'à Barnum. Arrêtons-nous sur cette pente, au-dessous de laquelle il n'y aurait plus, d'une part, que le ridicule ou le néant, de l'autre, que la fange et l'ordure. Restons-en à M. Dupin et à M. Véron : leurs Mémoires ne ressemblent pas, à Dieu ne plaise ! à cet esclave ivre tant de fois cité, que les Lacédémoniens faisaient servir à corriger de l'ivrognerie, mais plutôt à ces médecines fades qui, venant après des excès, engagent à n'y plus retomber. Tels qu'ils sont, — disons-le pour rentrer dans notre texte primitif, — si les livres de MM. Véron et Dupin nous délivrent de la manie des Mémoires, jamais l'avocat n'aura gagné une plus belle cause; jamais le docteur n'aura signé une plus salutaire ordonnance.

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