POETES ET CONTEURS
On peut aujourd'hui considérer comme linic la grande école poétique de la Restauration. Elle a fait son temps, elle a fait son œuvre; elle a parcouru, dans son lumineux essor, cette gamme de joies etde douleurs intimesque l'antiquité n'a pas connue, que la poésie du dix-septième siècle avait à peine effleurée de l'aile, et qui ne pouvait se révéler qu'à un siècle malade, à la suite de catastrophes et de tempêtes combinées avec l'affaiblissement des croyances, la surexcitation des sentiments et le développement de la personnalité humaine. Elle n'a pas rendu peut-être tout ce qu'on avait droit d'en attendre, tous les fruits que promettaient ses fleurs, toute la radieuse journee que promettait son aurore ; mais enfin, fruits mûris trop tôt ou tombés avant l'heure, jour assombri ou troublé par le démon de midi ou l'orage du soir, chanson entrecoupée par les bruits de l'usine ou de la rue, rêve d'or interrompu par
le marteau d'airain de la réalité, ruines préventives d'un monument inachevé, tout cet ensemble a eu sa magnificence, et ce qui en reste garde encore un tel caractère de grandeur, que ce qui lui succède semble rapetissé par le voisinage. Faut-il en conclure que la poésie se meurt? que les poètes s'en vont? que le public s'en détourne? et que, pour éviter de partager leur abandon, la critique n'a rien de mieux à faire que de les abandonner à son tour et de passer à l'ennemi? Conclusion pusillanime qui n'irait à rien moins qu'à trahir la cause sacrée de l'art et de l'idéal, et, sous prétexte que la bataille est perdue, à aggraver encore la déroute. Oui, l'on peut croire, en effet, que la poésie est morte, lorsque, par une matinée pâle et froide, on lit tristement un recueil de vers au coin d'un feu chétif et citadin, lorsqu'on n'aperçoit de sa fenêtre qu'une végétation de tuyaux de poêles et un horizon de toits enrhumés, lorsque, pour al 1er corriger ses épreuves, on traverse un flot d'agioteurs et cent toises de macadam, — deux océans de boue. — Il y a, dans cet assemblage de choses laides et basses, humides et glacées, un je ne sais quoi, qui resserre l'âme, qui la dispose à nier la beauté, la lumière, l'harmonie, et qui fait de ce pauvre volume échoué sur ces malsains parages un étranger dont on ne comprend plus la langue, un malade qu'on plaint sans pouvoir le guérir, un maniaque dont la folie n'intéresse plus, une énigme dont le mot est à jamais effacé. Mais, vienne le printemps ï vienne le soleil ! viennent la campagne et sa sœur bien-aimée, la solitude ! ce livre dépaysé, impatientant, impossible entre cette rangée de maisons grelottantes et cette rangée de chiffres ambulants, emportons-le, mélodieux compagnon de promenade et de rêverie, à travers ces sentiers voilés d'ombre, le long de ces ravines tapissées de liserons et de marguerites, au fond de ces vallons in-
connus, creusés dans le flanc des collines, comme des coupes de granit ouvertes aux larmes du matin! Voyez : là-bas, c'est le Rhône, enlaçant d'un ruban argenté la sombre verdure de ses îles et de ses rives; plus loin, à l'horizon, cette ligne inflexible et fumeuse, parsemée çà et là de gros nuages blancs, c'est ce nouveau conquérant du monde, devant qui fuit le paysage comme fuyaient les forêts et les déserts devant les pionniers d'Amérique; c'est le rail-way prenant Calais sous son long bras de fer et le portant à Marseille. Venez, suivez-moi bien loin de cet arrogant déli de l'industrie à la nature, de l'atome à l'immensité; montons celte rampe escarpée qui s'accroche et s'enroule autour de la montagne entre un double feston de vignes. Plus baut, plus haut encore! enfonçons-nous dans ces gorges profondes où n'a pas pénétré le travail des hommes, où l'aigle plane en des tournoiements infinis au-dessus des rochers bleuâtres, où la voix lointaine des torrents se môle seule au murmure des brises gémissant à travers les pins. Respirons avec délices cet air vivifiant et frais que nous envoie la région des neiges, ces acres et vagues arômes que le vent du soir répand avec la brume et la rosée. Replongeons-nous dans le sentiment immortel de la Nature et de l'Infini, notre tourment et notre gloire ; et, si en face de ces déserts, de ces vallons, de ces bois, de ces cimes neigeuses, de ces retraites enchantées, la corde longtemps muette recommence à vibrer dans nos âmes, rouvrons le livre : nous pouvons converser avec un poëte.
Ah ! les poêles! Le mal que nous ont fait ceux d'hier doit-il donc retomber sur ceux d'aujourd'hui? Il y a eu, nous le savons, touleune génération brillante de ces dangereux rêveurs, qui, au lieu de faire de ses songes un baume pour nos blessures, en fit un philtre pour nos ivresses ; ils exagérèrent en nous ce penchant des civilisations
2i»0 CAUSERIES LITTÉR AIR tS.
épuisées à mettre dans la vie morale les mêmes raffinements que dans la vie matérielle. Flatter et affriander sans cesse ces côtés de l'imagination que la réalité fatigue, que la lutte effraye, que le devoir révolte, que le travail ennuie, qui ne vivent que de superflu et ne se privent que du nécessaire, énerver et amollir ces viriles facultés de l'âme qui sont la séve et la moelle des grandes actions, des grandes pensées et des grands courages, telle a été leur œuvre; et lorsque, après nous avoir exaltés jusqu'aux étoiles et aux nuages, ils nous ont laissés retomber dans la fange ; lorsque ces demi-dieux, nous détrompant sur euxmêmes, nous ont, hélas! prouvé qu'ils n'étaient que des hommes; lorsque nous sont venus, par eux et avec eux, les jours mauvais, les jours de désillusion et de châtiment succédant aux heures d'enthousiasme et d'extase, c'est la poésie elle-même, c'est le personnage du poëte que nous avons rendu responsable de nos douleurs et de nos mécomptes ; nous avons fait comme des gens qui, honteux de s'ôtre enivrés, non contents de jeter la liqueur perûde, briseraient le beau vase qui l'a renfermée. Mais à la place de ces harmonieux corrupteurs, rétablissez le noble et austère type qu'ils ont laissé déchoir en leur personne : à la place du poète promenant une société alanguie et fiévreuse dans le pays des chimères et des visions décevantes, imaginez le poëte rappelant une société égoïste et positive vers l'idéal et le beau. Figurez-vous un homme au front pur, au fier regard, n'écoutant que la voix intérieure, sachant d'avance qu'il ne trouvera sur sa route ni acclamation, ni bruit, ni popularité, ni succès, et y persistant sans faiblesse et sans murmure ; voyant applaudir au théâtre et dans les salons des talents qu'il dépasse de toute la tète ; voyant s'enrichir à la Bourse ou dans les carrefours des médiocrités qui le dédaignent et qui le raillent ; n'ayant
pas un instant l'idée de sacrifier à la mode, à la vogue, aux variations banales de la curiosité et du goût; simple et fort, calme et résigné dans son isolement, et, pour tout dire, contrastant, non plus avec la raison, la conscience, la loi morale, le sens du juste et du vrai dans le monde et dans les âmes, mais avec les passions basses, les étroits calculs, les platitudes chiffrées, les vilenies lucratives; et dites-moi si la critique, qui ne s'inclinerait pas devant cet homme, qui ne vous demanderait pas pour son œuvre une heure de recueillement, d'attention et de sympathie, serait fidèle à sa tâche.
— Mais, me direz-vous, l'homme que vous venez de nous dépeindre existe-t-il ? — Il existe, et je n'en voudrais pour preuve que M. Victor de Laprade.
M. VICTOR DE LA Pli A DE
Lorsque André i'Àn nier., marcliantau supplice, prononça ces paroles célèbres dont on a tant abusé : « Il y avait pourtant quelque chose là ! » le charmant poète ne voulait parler que de lui-même, de son talent tranché dans sa fleur, de ses vers inachevés. On peut croire cependant que. dans cette atmosphère païenne qu'il avait respirée, tout se ffit borné pour lui à agrandir ou à remplir ses cadres, à atteindre une perfection plus soutenue dans le détail et le contour, à substituer à d'admirables ébauches des tableaux plus larges et plus complets. L'interprétation philosophique des symboles païens, la vue pénétrante et profonde de ce que l'Antiquité cachait sous ses voiles, et surtout l'assimilation, par le génie spiritualiste, de ce qui, dans ces mythes lointains, se rattachait aux dogmes fondamentaux des sociétés primitives, tout cela eût probablement échappé à cet esprit plus grec que moderne, amoureux d'élégance, de beauté et de plaisir délicat. Ce qu'il laissait interrompu, d'autres devaient donc le reprendre, après que des études plus attentives, une érudition plus intelligente, une alliance plus féconde des temps antiques et des temps nouveaux, plus de sérieux
' Les Symphonies.
M. VICTOR DE LAPHADE.
amassé dans les cœurs par de tragiques spectacles, nous auraient suffisamment initiés. André Chénier après Gentil- Bernard, Imbert, et autres petits poëtes du paganisme- Pompadour ne voyant rien au delà de la lettre païenne, c'était déjà un pas immense ; car il retrouvait dans l'antiquité si misérablement travestie le sens du poétique et du beau. Seulement cette voie qu'il avait ouverte et où lo bourreau l'arrêtait, d'autres, après un certain intervalle, devaient la pousser plus loin et la féconder. Mais voici que, dans cet intervalle môme, s'éleva une école contraire, éclose du mélancolique génie de René, du moyen âge, des troubles légués à la génération nouvelle par les malheurs de ses pères. Bien que cette école ait salué, un peu au hasard, André Chénier comme un aïeul — car on se résigne difficilement à n'avoir pas d'aïeux, — elle n'eut rien ou presque rien de commun avec lui. Elle rompit violemment avec cette tradition grecque qu'il avait retrouvée et ravivée dans toute son élégance. Elle ferma le livre antique qui avait si longtemps régné dans le monde de la poésie et de l'art, et ne voulut plus lire que dans l'homme, dans la nature, dans ce mélange de mysticisme religieux et de sensualisme oriental, si cher aux imaginations modernes. L'œuvre d'André Chénier restait donc plus que jamais abandonnée : pendent opéra intewupta... Pour la continuer et l'approfondir après cette longue lacune, il fallait un esprit plus gravement incliné que le sien vers les sources sacrées, qui comprît avec une égale ampleur la poésie chrétienne et la poésie païenne, forçât celle-ci à se laisser pénétrer, conquérir et absorber par celle-là, et, les traversant toutes deux, remontât jusqu'aux cimes d'où elles découlent. 11 fallait surtout un esprit d'une trempe assez ferme pour résister aux séductions et aux grâces de cette molle sirène qui chante éternellement sur les rives de
CAUSERIES LITTÉ MAIRES.
l lonie et de PAttique, pour ne jamais perdre de vue son point de départ et son but: la victoire suprême de l'idéal, de l'infini, de la vérité divine ; l'âme se dégageant victorieuse de ces riantes fictions de la matière, et planant sur la création, au lieu de s'y plonger et de s'y perdre ; le sym bolisme dépouillant peu à peu ses enveloppes terrestres, devenant immatériel et s'élevant avec le poète vers les hauteurs où la religion des sens est vaincue et anéantie. On voit ici toute la différence. André Chénier se contentait de rendre à l'art grec, à la tradition païenne, leur élégance et leur délicatesse originales, indignement défigurées par des versificateurs plats et libertins. Il n'allait pas plus loin, il se souciait peu d'en découvrir le sens idéal et caché, et de le ramener à la vérité éternelle. Ce second travail, destiné à féconder et à compléter l'autre, ne pouvait être exécuté que par un talent essentiellement spiritualisle, nourri à la fois du doux miel de l'Hymette et des sucs vivifiants de l'Écriture, et qui pût un jour se dépeindre lui-même en dépeignant le poëte :
Boau me athénien plein des fleurs du Calvaire.
Telle est, selon nous, l'originalité, tel est le caractère de M. Victor de Laprade. C'est par là qu'il se détache du groupe poétique qui Ta précédé et qui ne relevait que de l'inspiration toute personnelle du lyrisme moderne. Il a ressuscité André Chénier, pour le baptiser, et s'enfuir ensuite avec lui dans les montagnes, dans les forêts, sous les grands chênes, où ils écoutent ensemble les voix de l'Infini, de la Nature et de Dieu. Pour traduire notre pensée par des similitudes aujourd'hui vulgarisées et présentes à toutes les mémoires, ne voussemble-t-il pas qu'on ne saurait songer à Lamartine sans évoquer l'image d'une barque
M. VICTOR DE LAPBADE.
glissant sur un beau lac par une nuit d'été et y promenant, sous un ciel semé d'étoiles, les mélodies d'une lyre enchanteresse? Victor Hugo ne vous représente-t-il pas le beffroi d'une ville gothique ou flamande, s'élevanl, majestueux et sombre, au-dessus des toits entassés 1 , sollicitant à la fois et inquiétant les regards, portant sur ses murs noircis la trace des passions populaires et sonnant l'heure des révolutions et des angoisses après avoir sonné l'heure des prières et des joies? Qui pourrait se figurer Alfred de Vigny autrement que dans cette tour d'ivoire où il s'est enfermé pour laisser passer d'abord la grosse-littérature, puis la grosse politique, et où, à force de se recueillir, il a fini par s'oublier? Enfin, M. Alfred de Musset, malgré quelques notes plus graves et quelques plus mâles accents, ne restera-t-il pas toujours, en sa juvénile image, la personnification cavalière de la blonde Muse du vingtième printemps, frédonnant sa chanson amoureuse sous le balcon de Portia ou dans la mansarde de Bernerette? Eh bien, dans ce système de définition pittoresque, Victor de Laprade m'apparaît comme un néophyte chrétien dans la forêt de Dodone, comme un jeune prêtre d'Apollon ou de Diane, converti par l'Évangile, et, sous le péristyle d'un beau temple grec, annonçant à la foule que le vrai Dieu vient de renverser les idoles.
Mais cette physionomie si poétique, si élevée, ne s'est pas dégagée et précisée d'un seul coup. Dans ses premiers poèmes, dans FAeusis, dans P&ydié, le symbolisme gardait quelques-uns de ses voiles, et le lecteur inquiet ne démêlait pas encore complètement l'esprit de vie prêt à sortir de ces légendes mortes. Les lignes de l'édifice étaient pures et belles; les plis de la draperie étaient chastes et no-
' Sainte-Rpuvc.
bles comme ceux de la Polymnie ; mais qu'y avait-il sous ces marbres de Paros, sous ces vêtements de lin? Était-ce le paganisme encore, éclairci et assoupli par l'interprétation philosophique? Était-ce le platonisme, installant un idéal de beauté morale sur les débris de la théogonie païenne? N'était-ce pas enfin ce panthéisme, éternel écueil des intelligences trop entraînées vers la Nature, trop sujettes à s'éprendre du sentiment de l'infini, à le confondre avec celui de ce grand tout où s'absorberaient la créature et le Créateur, Dieu et le monde? Le doute était permis ou du moins possible; on pouvait craindre que le poète, on cherchant tour à tour l'âme des symboles païens et l'âme des choses créées, n'arrivât à en faire le souffle môme de Dieu, la vie universelle se perpétua ut d'âge en âge, le verbe divin se formulant pour les multitudes dans des dogmes et des cultes, mais se réfugiant pour les sages dans les harmonies et les grandeurs de la terre et du ciel. Ce doute auquel Victor de Laprade put donner lieu sans l'admettre ni le justifier jamais, il le rendit impossible en publiant les Poèmes êvangêliques. Là le chrétien reparaissait tout entier, et, en même temps que le chrétien, l'homme avec ses tendresses, ses joies, ses souffrances; ta personnalité du poëte, jusque-là cachée sous les marbres d'Eleusis, se faisait jour; ce marbre devenait chair, et sur cette chair, mortifiée et éprouvée, de vraies larmes coulaient; des larmes filiales, consacrant à la mémoire d'une pieuse mère ce livre tout rempli des douleurs de la plus sainte, delà plus affligée des mères. Ainsi, par son seul contact avec ces scènes sublimes où l'humanité retrouve enfin son cœur et son âme à la voix du Dieu fait homme, Victor de Laprade, lui aussi, devenait plus humain. Il se rapprochait de nous par ces mille affinités qui unissent la grande famille chrétienne.
Pourtant ce n'était là qu'un progrès, progrès dans l'inspiration et dans la forme, qui n'accentuait pas suffisamment la physionomie du poète. Interprète ingénieux ou profond du symbolisme antique, traducteur éloquent et fidèle des plus grandes pages du Nouveau Testament, il lui restait encore, pour donner toute sa mesure, à fondre, dans une œuvre homogène, les divers éléments dont il avait jusqu'ici composé ses poëmes, et à en faire sortir sa propre pensée, sa propre originalité. Sûr désormais de sa route et de son but, certain de ne s'égarer jamais, ni dans ses échappées vers l'antiquité, ni dans ses retours vers le christianisme, ni dans ses excursions et ses haltes au sein de l'Infini et de la Nature, il avait à former avec tout cela quelque chose qui lui appartînt, qui fût lui-môme, qui achevât de le rapprocher de nous etde nous le livrer dans toute la sereine grandeur de ses facultés poétiques. C'est ce qu'il vient de faire, dans son uouveau volume, tes Symphonies.
Si nous avons réussi à donner une juste idée des caractères du talent poétique de M. Victor de Laprade, on doit s'attendre à trouver dans ce nouveau volume, au milieu des tableaux qui s'y déroulent, trois inspirations principales : la personnalité du poëte; le sentiment de la Nature s'élevant, au delà de la forme matérielle , jusqu'à l'âme invisible et infinie qui domine et anime les èlres; l'âme humaine se faisant sa part dans ces grands spectacles, s'y retrempant sans s'y perdre, et y trouvant une source inépuisable d'émotions et d'enseignements. En d'autres termes, Dieu, l'humanité, l'individu, et, pour servir d'interprètes à ces trois portions d'un môme tout , les voix immortelles que le penseur entend dans les profondeurs des forêts ou sur les cimes des montagnes : tel doit être et tel est en effet ce livre. Unissez toutes ces voix ; donnez
un sens à chacune des parties de ce mystérieux concert, et vous avez des Symphonies. De là le titre choisi par M. Victor de Laprade.
Indiquons tout de suite, — et comme autant d'éloges anticipés, — les dangers de cette triple inspiration, si heureuse cette fois et si pure.
On avait reproché aux premiers poëmes de M. de Laprade de ne pas faire assez sentir, sous leurs voiles symboliques, les battements de ce cœur, qui doit être à la fois celui de l'homme et celui d'un homme. Lorsque M. de Musset, dans une de ses jolies boutades, s'est écrié : « J'ai mon cœur humain, moi! » il a, sans y songer et sous forme de badinage, indiqué le défaut de cette poésie trop générale, trop impersonnelle, qui, à force de jeter son lest pour monter plus aisément vers les régions éthérées, finit par ne plus pouvoir redescendre, et n'être plus perceptible pour nos débiles organes. Dans la poésie lyrique ou intime, qui n'est que l'effusion sonore ou discrète d'une âme frappée au dehors ou au dedans, il faut que l'auteur puisse être aperçu. Pour qu'il retienne son lecteur, il faut que son lecteur puisse s'appuyer sur lui. — « Lewwiest haïssable, » a dit Montaigne, et nul pourtant n'a usé du moi avec plus de complaisance et de grâce. Non, \etnoi n'est point haïssable, pourvu qu'il ne s'impose pas, pourvu qu'il s'offre comme un moyen de reconnaître si tel sentiment est vrai, si telle pensée est juste, si telle souffrance est vive, et non pas comme un exemple de la vérité de ce sentiment, de la justesse de cette pensée, de la vivacité de cette souffrance; non pas surtout comme une preuve que nul ne serait capable de sentir, de penser et de souffrir comme lui. Le patrimoine universel monnayé à l'effigie d'un talent d'élite, les émotions, les idées, les douleurs de tous, traduites par un seul et dans une laugue que lui
seul sait parler, voilà la poésie dans une de ses définitions nombreuses et toujours insuffisantes. S ensuit- il que le poëte doive abuser de ce privilège pour se montrer et intervenir sans cesse? Hélas î la plupart de nos illustres ont paru le croire. De là tous ces excès du moi qui ont si souvent changé le lyrisme moderne en une exhibition d'Olympios descendus sur la terre pour se raconter aux humbles mortels. De là cette manie des moindres élégiaques de faire, de leurs recueils de vers, l'album de leurs amours, de leurs amitiés, de leurs fêtes de famille et des plus menus détails de leur vie intime ou mondaine. Or le lecteur est ainsi fait, que pas assez de personnalisme le laisse froid et indifférent, et que trop de personnalisme rimpatiente et le fatigue. Pour lui, le poëte est un maître de maison qui l'invite, et qui, s'il veut que ses hôtes se trouvent bien, ne doit ni s'absenter ni les suivre pas à pas. M. Victor de Laprade nous semble avoir observé ce ne quid nimis, ce juste milieu, si rare en poésie comme en politique. Son volume s'ouvre par une Dédicace à son père : qu'ils sont nobles et touchants, ces accents du cœur ! Quel père ne les enviera à l'homme qui a eu le bonheur de les inspirer? Quelle tendresse filiale ne serait jalouse de cet éloquent et harmonieux langage? Ce n'est plus ici, remarquez-le, ce sentiment efféminé et puéril que notre temps a mis à la mode, et qui donne aux affections de père, de mère et de fils quelque chose des énervantes et égoïstes ardeurs d'un autre amour. Ce n'est plus cette exaltation factice du poëte s'acquittant en vers de ses dettes de famille, et, une fois quitte, trouvant commode d'en négliger la réalité après en avoir chanté et exagéré la chimère : Non : l'amour filial, chez M. Victor de Laprade, se relève et s'ennoblit de toutes les austères grandeurs du devoir et de l'honneur héréditaire; il n'est, dans cette Dédicace, que
l'expression agrandie et poétique de ce que doit ressentir et dire, après les heures de travail, quiconque peut porter les fruits de la journée laborieuse aux pie !s d'un père chéri et vénéré :
Quand j'eus pris pour devoir la sainte poésie,
Effrayé de ma lâche après l'avoir choisie,
J'hésitai, m'accusant d'obéir à l'orgueil :
Un bras plus fort que moi m'a l'ail franchir le seuil :
Alors, pour me donner le couru fre et l'exemple.
J'ai gravé votre nom sur la base du temple,
0 mon père! et je veux qu à son couronnement
L œuvre, aujourd'hui, le porte inscrit plus dignement;
Je veux que votre front, dans sa verle vieillesse,
Soit entouré d'honneur comme il l'est de tendresse.
Si j'aspirai d'abord, loin du chemin banal,
A porler haut mon cœur tendu vers l'idéal,
(Test par votre sang pur de tout levain sordide,
far vous, par votre nom dont la vertu me guide...
En ce temps chimérique et de foi périssable, Heureux le iils qui, las de fonder sur le sable, Trouve encor chez les siens un immobile autel, El marche à la clarté de l'honneur paternel ! Je reviens, ô mon père ! à nos dieux domestiques. J'ai su le dernier mot de ces tribuns mystiques, Qui, proclamant les dis meilleurs que les aïeux, Prêchent un âge d'or où les hommes sont dieux. C'est l'erreur de ce siècle; elle est déjà punie; Je n'ai vu de progrès que dans l'ignominie, Et n'attends rien, pour fruit des âges qui naîtront, Que des hontes de plus à porter sur le front...
Quel homme de nos jours, hésitant sur sa route, S'il évita l'erreur, n'a pas connu le doute?
Or, s'il est dans ce doute un parti toujours sûr, Aussi doux que facile à qui porte un nom pur, C'est d'être, en tous les temps, malheureux ou prop re, l.e fidèle soldat du drapeau de son pèrcl...
Vous le voyez, un sentiment personnel , se traduisant
M. VICTOR DE LAPBADE. 501
en de pareils enseignements, se généralise sans abdiquer. Ii cesse d'être particulier à celui qui l'exprime, pour entrer dans le domaine commun des grandes pensées et des vérités immortelles, et il ne reste personnel que par la forme dont Ta revêtu le poëte. Dans une autre pièce, intitulée Y Idéal, où reparait une des inspirations favorites du volume, l'auteur se débat contre l'atmosphère humide et brumeuse de la vieille cité qu'il habite ; il traverse avec angoisse ces flots de vapeur et de fumée, cette foule avide d'argent, et qui, à force de se passionner pour les intérêts matériels, a fini par prendre le physique de l'emploi :
Ici des yeux brillmts, un teint net et vermeil, Sont plus rares encor qu'un rayon de soleil ; Un froid sombre, où jamais l'éclair ne peut se faire, Y règne darls les cœurs plus que dans l'atmosphère ; A voir tous ces fronts bas et couleur de gros sous, Vous devinez l'esprit qui s'agite en dessous...
Mais le poëte ne saurait rester longtemps dans cette attitude morose et railleuse; sa promenade le conduit au bord du fleuve, et de là il aperçoit le mont Blanc élevant à l'horizon sa cime radieuse, dont les neiges immaculées se détachent sur L'azur du ciel. A cette vue, ses anxiétés, ses tristesses, ses découragements, ses haines, tout se dissipe, tout s'éclaire, et il s'écrie :
L'ombre alors se déchire au dedans de moi-même ; L'éclair du mont sacré m'arrache à mon sommeil ; El je vois, aux rayons de sa blancheur suprême, Se dresser dans mon âme un sommet tout pareil.
Ces blanches régions dont la neige flamboie, Ce prisme élincelant du glacier virginal, Ce sommet d'où me vient ma lumière et ma joie, C'est loi que je contemple, éternel Idéal !
A les pieds le réel s'assombrit ou s'écroule ; Toi, ferme en l.i hauteur, tu brilles dans les airs ; Jamais le soude impur et les pieds de la foule N'auront sali ta neige et tes chastes déserts.
Parfois ton front se voile où mon regard s'abaisse ; Tu disparais pour moi, dans la nuit de mes sens; Toujours quelque rayon, perçant la brume épaisse, Revient chercher mon cœur dans l'ombre où je descends.
Et il continue ainsi, multipliant en de magnifiques images ce parallèle entre la montagne inaccessible que rien ne souille et n'altère, et les hauteurs de l'âme où n arrivent jamais les bruits et les passions du monde. L'âme, avons-nous dit? cette âme humaine, constamment maintenue au-dessus des miasmes terrestres et des suggestions de la matière, nous conduit au second écueil que M. Victor de Laprade pouvait rencontrer en se plaçant en présence de ces grands spectacles de la nature qui l'inspirent et qu'il aime.
On le sait, ce n'est pas d'aujourd'hui que nos poëtes se sont ainsi rapprochés de la nature, qu'ils ont bu à ses sources fécondes; que, fuyant la société, les villes et les divers centres de l'activité humaine, ils ont interrogé les bois, les collines, les solitudes, les prairies, les mille scènes de la vie rustique, et tout ce qui replace l'homme civilisé en communication directe et familière avec l'œuvre du Créateur. Étrangère au mâle génie du grand siècle que la société n'effrayait pas, parce qu'il voulait agir sur elle et se sentait capable de la régler, c'est à Jean-Jacques que commença cette littérature que j'appellerais descriptive si je ne craignais de la laisser confondreavec les fades amplifications de l'abbé Delille et de ses émules. Chez Rousseau, chez Bernardin de Saint-Pierre, chez Château • briand et chez nos poêles modernes, la poésie paysagiste,
plus significative et plus profonde mille fois que chez ces versificateurs à périphrases, entre plus avant et fouille avec plus d'amour dans cette nouvelle et riche veine. Mais elle n'y cherche trop souvent qu'un moyen de révolte et de protestation secrète contre les lois sociales, un moyen de leur échapper avec moins de bruit que par une résistance ouverte, et d'échapper en môme temps à ces luttes, à ces sacrifices que la conscience et le devoir imposent à l'homme engagé dans la vie réelle. Trop souvent il arrive que l'àme, en s'abandonnant à cette ivresse des champs, y perd ses forces, et en rapporte une prostration morale qui la désarme d'avance contre les combats et les épreuves; parfois môme elle s'y absorbe et y disparaît, ne laissant plus à sa place qu'une sorte de rêverie flottante, moitié nuage, moitié matière. Qu'on y prenne garde, c'est là ce qui se révèle ou se cache dans ces œuvres trop vantées, où l'air des champs, au lieu d'être fortifiant et salubre, amollit et énerve, où l'homme, face à face avec la nature, ne reconnaît plus qu'elle pour maîtresse et pour guide, et oublie, dans ses vagues étreintes, les austères vérités de son origine, de sa tâche et de son but. Telle n'est pas la poésie naturaliste de M. de Laprade; tels ne sont pas, dans les Symphonies, les rapports de l'âme humaine avec le monde extérieur. Même en goûtant son charme, elle le domine; même en s'y mêlant, elle reste souveraine, et n'y compromet rien de son essence divine. Ce qu'elle demande aux forêts et aux montagnes, ce n'est pas l'anéantissement ou l'oubli de soi, mais le sentiment de sa propre grandeur reflétée et ravivée dans ce miroir immortel, l'apaisement de ses troubles et de ses misères, le suprême abri où elle puisse se recueillir, rentrer en possession d'elle-même et redescendre ensuite dans l'arène avec plus de vigueur et de sérénité :
Garde ton âme toujours pure El profonde comme ces eaux,
dit-il au poëte. Ailleurs, après s être arrêté un moment à envier le sort des colombes et des aigles qui s'élancent librement dans l'espace el élèvent leur vol jusqu'à des hauteurs où la terre s'efface comme un rocher noir dans l'azur, il se ravise et comprend que son âme peut monter plus haut encore, plus près des sphères célestes, et les aigles vaincus lui répondent :
Kh bien, nous le cédons l'empire ; Nous n'avons pu suivre ton cœur, Ni respirer l'air qu'il respire, Itans son vol sublime et vainqueur.
Hier, nous les porteurs de la foudre.
T'avons vu là-bas dans la poudre, Sous les barreaux d'une prison.
Homme 1 et voilà que ta pensée, Malgré les fers, s'est élancée lit nous dépasse à l'horizon.
Va donc, plus libre et plus rapide Que l'oiseau roi sur les sommets : Jusqu'au monde où l'esprit le «mide Nos ailes n'atteindront jamais!
Nos yeux que nul soleil ne lasse, Ne sauraient regarder en face Col astre inconnu qui te luit ; Nous avons lutté contre l'àme !
Elle monte encor dans la flamme ; L'aigle est repoussé dans la nuit.
Une inspiration du même genre apparaît dans une pièce charmante, que M. de Laprade a intitulée Conseil des Champs, et qu'il adresse à un enfant :
Après vos sœurs et votre mère, Enfant au cœur tendre el soumis,
Que la Nature vous soit chère :
Les ebaraps sont vos meilleurs amis.
Et il développe avec une exquise douceur cette idée d'enseignement rustique, de leçon toujours présente pour les ames naïves dans le murmure des bois, dans l'ombre et la fraîcheur qui descendent des grands chênes, dans la vie laborieuse et rude du bûcheron et du moissonneur, dans tout cet ensemble où Dieu se fait sentir et voir d'une façon bien plus immédiate que dans les villes. Dieu est toujours là, ou du moins bien près, quand M. de Laprade chante la Nature, et c'est assez dire qu'il a évité le dernier écueil, le plus redoutable de tous, celui où sont fréquemment tombés les poètes trop enivrés des beautés de la campagne et du paysage. Ici je dois insister d'autant plus que des tendances panthéistes avaient été parfois reprochées à M. de Laprade; que peut-être, dans ses premiers poëmes, entraîné par les vagues séductions du symbolisme, il n'avait pas toujours assez clairement maintenu f idée de Dieu sous les voiles mystérieux des fables antiques, et que la même prévention pourrait s'étendre à ses poésies nouvelles. Ce volume des Symphonies est une hymne au vrai Dieu, non pas à ce Dieu qui, à force de vivre dans les plantes, dans les sources , dans les rochers , dans les bois, arrive à ne plus avoir d'existence propre et à se perdre dans sa création comme un ouvrier inconnu dans l'œuvre qui l'a consumé, mais au Dieu du Catéchisme et de l'Évangile, à celui qui, tout en communiquant aux êtres une part de son âme et de sa vie, laisse entre eux et lui l'immensité qui sépare l'incréé du créé et l'infini du fini. C'est par cette constante intervention divine que M. de Laprade se détache surtout de la génération poétique qui l'a précédé. Celle-là avait traité Dieu comme l'Ame humaine, sa ter-
restre image : elle ne songeait pas à le nier ou à le détruire, mais elle le confondait avec ce monde extérieur qui, le renfermant dans chacune de ses magnificences, éparpillant sur mille objets sa puissance et sa présence, finissait par l'engloutir au lieu de le proclamer. Qu'on lise, dans ce volume, YAlpe vierge, la Source éternelle, la Symphonie alpestre, et Ton reconnaîtra que, chez M. de Laprade, la place de Dieu est toujours distincte, qu'il sent et anime la nature sans avoir besoin de la diviniser, qu'elle est pour lui un échelon, un degré vers le trône céleste, et non le trône et le roi mêmes, se matérialisant pour se révéler. Il s'écrie, en contemplant l'Alpe que nul pied n'a foulée :
Oui, j'offre à cet autel, splcndMe et vierge encore, Mon culte et le tribut de mes jours les meilleurs; Sa beauté luit en moi, mais elle vient d'ailleurs; En l'adorant, c'est vous, A mon Dieul que j'adore I
En vous est la hauteur de ce front radieux ; En vous e-t sa blancheur où l arc-en-cieî se joue : Dans l'homme seul est l'ombre, en lui sont les bas lieux. A vous la neige, à moi la poussière et la boue.
Si ce mont reste pur, c'est que vous l'habitez : Toute virginité n'est que votre présence.
I/homme, s'il eût trouvé ces cimes sans défense. Eût traîné là sa fange et ses obscurités.
Dans la Symphonie alpestre, une des pièces les plus remarquables du recueil, Frantz, une sorte de outlaw irrité, un vaincu de nos dernières révolutions, vient demander aux montagnes l'isolement sans bornes et l'oubli des hommes, auxquels il jette, en les fuyant, le cri de haine et d'anathème. Il gravit ces rudes sentiers, ces pics inaccessibles, variant, à chaque halte, l'expression de ses colères,
et répondant, le fiel sur les lèvres, aux agrestes harmonies qui l'entourent. Il dépasse les zones cultivées, puis celles où végètent encore des herbes et des plantes. Il monte, il monte encore, et à chaque pas qu'il fait, à chaque hauteur qu'il franchit, il sent une balsamique influence le pénétrer malgré lui: son cœur envenimé se rassérène; il passe de la fureur nu dédain, du dédain au calme, et lorsqu'il arrive à l'hospice tapi sur la neige et peuplé d'âmes ferventes qui entretiennent dans ces régions glacées le feu de l'amour divin et de la charité, lorsqu'il entend leurs voix pleines de mansuétude, de tendresse et de pardon, il éprouve une émotion plus pure que le dédain, meilleure que l'oubli ; il comprend une force, une vertu supérieure à son orgueil et à su haine, et l'on devine qu'il va tomber aux genoux des religieux, au moment où finira l'hymne sacré. Il y a, dans ce petit poëme qui termine le recueil et le résume, une gradation admirable, qui nous livre, pour ainsi dire, la gamme de ces Symphonies. Oui, un texte quelconque, emprunté au triste fond de la vie humaine, ennui, découragement, amour contrarié, promenade à travers une population affairée et vulgaire, cri de colère ou de mépris contre la société et les hommes, intime souffrance d'une âme d'élite froissée par le contact des adorateurs du veau d'or, tout cela ou quelque chose de cela s'apaisant et s adoucissant d'abord en présence des grandes solitudes, s'y reposant, et, après avoir respiré quelques gorgées d'air pur, trouvant dans cette contemplation solitaire où d'autres s'arrêteraient une force pour aller plus haut, pour parvenir jusqu'à Dieu, et embrasser sous son regard les sublimes pensées de vertu et d'immolation chrétienne : tel est le procédé poétique de M. Victor de Laprade ; il suffit de cette incomplète esquisse pour faire comprendre à quelle hauteur il a placé son idéal et combien il
diffère de ses brillants devanciers, chantres insouciants du bien et du mal, de l'ordre et du désordre, de l'esprit et de la matière, du christianisme enjolivé ou du panthéisme sous-entendu. Le même souffle spiritualiste, avec une nuance plus vigoureuse et plus à portée de fusil, anime les belles strophes de son Hymne à Vépée, qui mériterait de devenir la Marseillaise d'un peuple purifié et d'une guerre chrétienne. Ceux qui accusaient M. Victor de Laprade d'être trop inaccessible, trop impalpable, de trop s'attarder sous ses grands chênes et de contracter auprès d'eux quelque chose de leur majestueuse immobilité, reconnaîtront, en lisant YHymne à Vépée et la Muse armée, qu'il sait, lui aussi, faire vibrer la corde d'airain, et que les accents qu'il en tire, pour n'être pas révolutionnaires, n'en sont ni moins sympathiques, ni moins virils. Dans un autre ordre d'idées, le Bûcheron, Utopie, prouvent à quel point le poëte est attentif aux conquêtes de l'esprit nouveau, dans quelle juste mesure il les applaudit sans éblouissement el sans vertige, et quelle part il fait, au milieu de leurs progrès les plus implacables, à l'Idéal, son culte, à l'Idéal qu'elles menacent, et qui, chassé du monde extérieur, doit se réfugier dans les cœurs. Pour nous, ces beaux vers, Y Hymne à Vépée surtout, nous amènent à une conclusion consolante. La poésie moderne, dans sa phase précédente et au milieu de mille dons admirables, est restée presque toujours en dehors de l'ordre moral, de l'harmonie universelle, des devoirs publics et privés, dont elle est pourtant, à moins de manquer à sa tâche, l'expression la plus brillante et la plus ornée. Sa rêverie est séduisante, mais inutile et dangereuse, remplie d'amollissements et de langueurs ; ses tableaux de la nature sont splendides, mais ils ne vont pas au delà de ces formes magnifiques, de ces riches couleurs qui ne sont qu'une manifestation divine
et non pas la Divinité. Enfin ses accents patriotiques ou guerriers sont parfois entraînants et magiques, mais il s y mêle constamment ou l'excitation à la révolte, ou l'adulation démocratique, ou l'apothéose du génie et de la gloire militaires, exaltés dans leurs égoïsmes et dans leurs excès, sans nul souci de responsabilité et de devoir. Eh bien, voici des poètes, Victor de Laprade dans les Symphonies, Joseph Autran dans Laboureurs et Soldats, et dans de nouvelles poésies non moins belles qui, nous l'espérons bien, ne tarderont pas à paraître, Brizeux, en des sphères choisies où nous allons le retrouver, voici de vrais poètes, parlant le plus noble et le plus harmonieux langage, possédant tous les secrets du clavier, portant au front le sceau de la vocation sacrée; ils savent, tout comme leurs maîtres ou leurs émules, rêver, regarder, peindre, tressaillir, chanter la guerre et leur pays. Seulement leur rêverie, au lieu d'enivrer ou d'amortir Pâme, l'assainit et la fortifie; leurs peintures, au lieu d'anéantir Dieu dans les splendeurs de ses ouvrages, ramènent à lui, le proclament et l'adorenl. Leurs hymnes à lepée ou à la patrie, au lieu d'attiser les passions mauvaises, de brillanter les lieux communs révolutionnaires ou de déifier les triomphes de la force, ne sont que l'exaltation éloquente et loyale de ce que le patriotisme a de plus pur, de ce que la guerre a de plus saint dans ses nécessités terribles. Le sens moral agrandi et précisé par la religion, le sentiment de l'infini aboutissant à Dieu, l'amour du beau n'oubliant jamais que le beau n'est qu'une traduction et un voile, le culte de l'idéal élevant l'àmo sans l'égarer, tout cela, absent ailleurs, est présent dans l'œuvre de ces poètes, et en rend la lecture aussi saine que celle des autres était énervante. A la liqueur délicieuse, mais fermentée, qui surexcite et qui grise, ils font succéder le cru généreux et pur qui rend meilleur et plus fort.
llsepourraitdoDc que, sous ses mortifications apparentes, la poésie d'aujourd'hui réparât le mal qu'a fait la poésie d'hier, comme ces générations sages qui, venant après des dissipateurs et des prodigues, se résignent à paraître moins riches pour relever et restaurer la fortune de leur maison. Ajoutons bien vite qu'en lisant M. de Laprade et ses Symphonks nul ne s'apercevra des sacrifices imposés par cette pensée réparatrice, ou ne sera tenté de s'en plaindre.
M. BRIZEUX
M. BRIZEUX 1
M. Brizeux a un bonheur qui commence à devenir rare, et qu'ont dû lui envier plusieurs de ses rivaux : il a un pays. Qu'est-ce à dire ? Ne sommes-nous pas tous d'un pays quelconque, Gascons ou Provençaux, Champenois ou Picards? Oui, mais M. Brizeux a une patrie poétique, et c'est là l'essentiel pour un poëte. Dans un temps où disparaissent, d'une province à l'autre, toutes les particularités de langage, de mœurs et de costumes, où les chemins de fer, comme une gigantesque rature, effacent tous les détails, toutes les aspérités de couleur locale, et où des milliers de provinciaux qui ne ressemblaient qu'à eux-mêmes se changent en Parisiens qui ressemblent à tout, M. Brizeux est resté Breton ; sa chère Bretagne, en dépit du nivellement général, lui a offert encore assez de ses caractères primitifs et de ses traits originaux pour défrayer sa poésie pendant vingt-cinq ans, sans qu'elle parût, dans son uniformité volontaire, ni s'obstiner trop, ni trop se répéter. Comme si ce n'était pas assez de cette heureuse fortune, il s'est trouvé que ce peuple dont il se faisait ainsi le légendaire et l'interprète, ayant depuis longtemps admis la langue française côte à côte avec son antique idiome, M. Brizeux a
• Hittoires poétiques.
pu, sans contradiction apparente, prêter à ses images, à ses idées, à ses mœurs bretonnes, le seul langage qui soit aujourd'hui possible dans notre littérature, et échapper à l'inconvénient où sont tombées d'autres poésies trop locales, celui de n'être intelligibles que dans le pays même où elles sont écrites. Enfin. — et c'est là un point important qu'il indique dans sa courte préface, — cette fière et noble Bretagne ayant gardé la religion de ses pères, le culte de la famille, l'amour des vieux usages, l'instinct de l'idéal, Us saintes traditions d'héroïsme, de simplicité et de grandeur morale, c'est-à-dire les plus pures, les plus fécondes inspi • rations que puisse rencontrer un poëte en dehors de toute préoccupation de race, de caste ou de province, il en résulte que fauteur des Histoires poétiques a pu être à la fois local par la forme et général par le fond, s'adresser à toutes lésâmes capables de le sentir, sans quitter le berceau où s'abrite sa muse, el faire arriver jusqu'à nous ce souffle tout imprégné de l'agreste parfum de ses landes, maisdou\ à tous les fronts et vivifiant pour tous les cœurs.
Qui ne se souvient du charmant poème de Marie et de tout ce qu'il y avait de grâce et de fraîcheur dans cette idylle printanière qui marqua les heureux débuts de M. Brizeux? Publiée dans un moment de révolution littéraire et au milieu d'autres œuvres plus orageuses et plus éclatantes, Marie a eu cela de remarquable, qu'elle ne portail aucune trace de ces orages d'alentour, et contrastait, par sa douce sérénité, avec leurs éclairs et leurs bruits. Elle fut ac cueillie pourtant, elle fut lue avec délices, et elle a survécu à bon nombre de ses contemporains superbes, qui eussent volontiers dédaigné cette sœur cadette, humble et timide comme les fleurs de ses bruyères. Vous est-il arrivé parfois, en voyageant à pied dans les pays de montagnes, de découvrir une source d'eau vive à demi cachée sous la
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mousse ou dans le creux d'un rocher, et si limpide, si transparente, qu'elle semble peu profonde, tant il est facile décompter les cailloux et les herbes de son lit? Elle tient peu de place, et son murmure est imperceptible auprès du torrent ou de la cascade voisine qui éveille les échos et déroule ses nappes argentées. Vienne le mois d'août et ses chaleurs arides; la cascade est silencieuse, le torrent est tari ; vous retournez a la source, croyant la trouver desséchée : elle est toujours là, aussi pure, aussi fraîche, souriant au ciel bleu et s offrant à vos lèvres altérées. C'est une impression analogue que l'on éprouve en relisant ce gracieux poërne de Marie, et il y a dans la destinée, dans la physionomie du poëte lui-même quelque chose de pareil. Sans fracas, sans charlatanisme, à l'écart sur les rives de son Aven ou de son Arvôr, il a laissé passer le gros de l'armée romantique, et, après que s'est dissipée la poussière du combat, il s'est retrouvé aussi calme que le premier jour et sûr de voir revenir à lui les âmes fidèles à l'idéal et aux beaux vers.
La rustique épopée des Bretons a été, pour ainsi dire, la virilité de ce talent, dont Marie avait inauguré la jeunesse aimable. Primel et Nota et le recueil lyrique de la Fleur d'or, venant après les Bretons, formaient comme une guirlande plus légère, enroulée autour de ce sévère poërne. Aujourd'hui M. Brizeux complète et couronne l'ensemble de son œuvre nationale à l'aide de ces Histoires poétiques, qui participent à la fois de l'idylle, de la poésie épique et de la poésie familière, et dont quelques-unes compteront parmi les joyaux les plus exquis de son sobre et précieux écrin.
Ce nouveau volume se divise en deux parties principales, car l'auteur nous permettra d'attacher peu d'importance aux petites pièces détachées qu'il a recueillies sous
le -titre de Cycle. La plupart sont des traductions, et quelles que soient, chez M. Brizeux, l'élégance et la précision de la forme, si consommé qu'il soit dans tous les secrets du style et du tour poétique, il y a une remarque à faire au sujet de ces petits chefs-d'œuvre que l'Antiquité nous a légués comme les bracelets et les colliers d'or de ses Muses. Délicieux dans l'original, ils deviennent, dans la traduction la plus excellente, inférieurs au morceau le plus ordinaire de la poésie moderne. Qui ne connaît, par exemple, le ravissant Sic vos non vobis de Virgile? Voici la traduction de M. Brizeux :
J'ai fait des vers, un autre en eut tous les honneurs ; Vous pour un autre aussi portez, sous les chaleurs,
Brebis, vos toisons blanches; Vous pour un autre aussi posez, oiseaux chanteurs,
Votre nid sur les branches ; Vous pour un autre aussi, grands bœufs, de vos sueurs
Fertilisez les terres ; Vous pour un autre aussi pompez le suc des fleurs,
Vous, abeilles légères.
A coup sûr, cela est bien ; on sent que c'est un poëte qui seul a pu traduire ou paraphraser ainsi le plus adorable, le plus divin des poètes. Et cependant qu'il y a loin de là à la brièveté merveilleuse des pentamètres de Virgile! Je ne veux pas abuser de mon latin : Je glisse donc, et j'arrive aux vrais titres de ce volume à nos sympathies et à nos suffrages : les Histoires poétiques et la Poétique nouvelle.
Nous sommes presque fâché que M. Brizeux, st peu euclin d'habitude à grossir le ton et à se surfaire, ait donné, ce titre de Poétique nouvelle au poëme didactique qui termine son livre. Le lecteur pourrait s'y tromper, et croire qu'il a prétendu faire acte de législateur, imposer à l'art
M. BIWZEUX.
des règles inconnues d'Horace et de Boileau, et lancer de nouveau la poésie dans des voies révolutionnaires. Il y aurait là dès lors l'inconvénient attaché à toute œuvre qui tient moins ou donne autre chose que ce qu'elle promet. Après avoir rendu, en commençant, un respectueux hommage à Boileau et à Horace, M. Brizeux ajoute :
Ils ont donné l.i Corme, et j'indique le fond.
Soit! Mais on est tenté de lui répondre qu'ils se sont fait la meilleure part, la seule du moins qui puisse s'apprendre, et par conséquent, s'enseigner. Un jeune homme né avec la vocation et l'aptitude poétiques peut fort bien ignorer ces lois matérielles de l'art des vers, que Boileau énumère avec une justesse un peu sèche, qu'Horace effleure avec une grâce inimitable. Il est donc utile qu'on lui révèle la forme, c'est-à-dire ce qui lui manque et ce qu'il peut acquérir ; mais le fond, c'est-à-dire ce qui ne s'acquiert pas? L'éducation poétique, toujours un peu illusoire, le devient surtout lorsqu'il s'agit de montrer aux néophytes les thèmes qu'ils doivent choisir, les mélodies qui doivent naître dans leur âme, et non plus le doigté de l'instrument dont ils doivent jouer. Je comprends très-bien que Mozart ou Schubert aient eu besoin, à leur début, d'un maître d'harmonie ou de contre-point; je comprendrais moins qu'on eût eu l'idée de leur indiquer l'inspiration primitive du La ci darem la mano ou du Uoi des Aulnes. Qu'a donc fait M. Brizeux ? Tout simplement des exemples de poésie comme on fait des exemples d'écriture ou de dessin ; une série de tableaux parmi lesquels il en est de charmants, et qui donnent envie d'être poëte pour lui ressembler, pour sentir, penser, voir et décrire comme lui. Peut-être est-ce là, à tout prendre, le dernier mot du poème didactique. Virgile,
par ses Géorgiques, n'a pas formé, nous le croyons bien, un seul bon agriculteur ; mais il a tracé des peintures enchanteresses qui inspirent aux esprits les plus froids le sentiment de la nature, l'amour de la campagne et des travaux rustiques. De même, M. Brizeux, dont le culte est l'idéal, ou, en d'autres termes, la poésie dans son acception la plus haute et la plus pure, l'a cherché tour à tour dans la nature, au milieu de toutes les harmonies champêtres ; dans la cité, au milieu des enseignements, des souvenirs, des passions et des travers de Paris, la ville par excellence ; dans les temples, au milieu des monuments, des ruines et des églises de Rome, la capitale des religions tombées et de la religion immortelle. Il a successivement placé son apprenti poète en face de ces trois grandes inspirations que nous avons également trouvées chez M. Victor de Laprade : les champs, l'homme, et Dieu, texte suprême de toute poésie, auquel aboutissent les deux autres. Une fois cette réserve faite, une fois que nous aurons constaté qu'il n'est pas question ici de lois ou de doctrines nouvelles, mais d'un nouveau pèlerinage aux vraies sources poétiques proposé par un homme qui s'y connaît à une génération qui les oublie, nous n'aurons presque plus qu'à louer dans le poëme de M. Brizeux. Quel charme et quelle vie dans ce tableau de la campagne, rendue, après une absence, au poète qu'elle a vu naître, et qui l'aime!
Gravissons la montagne. A l'ombre des vieux chênes, Des Celtes, nos aïeux, les traces sont prochaines. Plus d'un barde a chanté, là, devant ce men-hir; Évoquons en passant la voix du souvenir.
De l'heureuse nature harmonieux rovaume l Oh! comme tout fleurît, tout brille, tout embaume! De verdure entouré, de verdure couvert, On avance sans bruit sur un beau tapis vert, ï/extasc par moment vous arrête, et l'on cueille
M. BRIZEUX
Autour d'un tronc énorme un léger chèvrefeuille ; On s'étend sur la mousse au pied d'un frais bouleau. Et tout près, sous des fleurs, on entend couler l'eau. Alors, à deux genoux, et les mains sur la terre, Le voyageur, pareil au faon, se désaltère; Et merles à l'entour, grives, chardonnerets, Emplissent de leurs voix le dôme des forêts, Voletant, sautillant, du bec lissant leurs ailes, Et de leurs yeux si clairs jetant des étincelles. Ainsi dans ces concerts, ces parfums, ces couleur-, Celui qui les a faits, oiseaux, arbres et fleurs, Se révèle. Partout Dieu présent, Dieu sensible ! Dans la création l'invisible et visible :
Le symbole s'enlr'ouvre, et sous le voile d'or, L'Être pur apparaît, plus radieux encor.
Dans le second chant, la Cité, nous avons remarqué une évocation de Molière, vraiment digne du sublime poète du Misanthrope. Nous voudrions pouvoir la transcrire ; mais on nous pardonnera de choisir de préférence les vers suivants, où M. Brizeux a mis toute son âme bretonne :
. . . Nous voici parvenus sur la place publique :
Dans un marais de sang, ici la France antique
Disparut ( Un roi saint, son épouse, sa sœur,
Un poète au cœur d'or, généreux défenseur,
Et de saints magistrats et des prêtres sublimes,
Des femmes, des vieillards et cent mille victimes !
Une pierre a couvert le hideux échafaud,
Mais le sang fume encor, il bout, il parle haut.
0 sombre tragédie I ô drame lamentable!
Que nous font désormais les héros de la Fabie,
César même et Brutus, le stoïque assassin?
Là mourait un tyran, ici mourut un saint.
Toute une nation, justement affranchie,
Soudain ivre de sang et folle d'anarchie,
A son brillant passé sans regret dit adieu,
Répudiant ses mœurs, ses grands hommes, s m Dieu.
Ceux qui la conduisaient dans sa nouvelle voie
De ses déchaînements les premiers sont la proie ;
Puis sous le couperet elle traîne en janvier
Celui que tout martyr aurait droit d'envier :
Aux mains de trois bourreaux, sur cette horrible place,
On dépouille le Christ devant la populace;
Le doux Capétien, le fils de saint Louis,
Au Iront loyal et pur, orné de fleurs de lis,
L'esprit haut, le cœur tendre, appelé Louis seize,
Client par qui vivront Malesherbe et Desèze !
Mais l'hostie a changé l'échafaud en autel,
Et l'âme en pardonnant s'éleva vers le ciel.
Quelle équité ! quelle noblesse ! quelle simplicité mâle et triste, admirablement appropriée au sujet! Je me suis pourtant permis de souligner, à la façon des critiques d'il y a cinquante ans, le mot justement : non pas qu'il n'y eût quelque chose de juste dans plusieurs des réformes de 1789, mais parce que le mot fait dissonance et surprend le lecteur. Il nous semble que l'adverbe follement rentrerait mieux dans le ton général du morceau; ceci n'est pas de la politique, c'est de la littérature.
Il y aurait à signaler encore bien des beautés poétiques dans le troisième chant; entre autres, l'apparition des trois Muses : la Poésie, la Philosophie et la Théologie. Seulement, on pourrait toujours se demander quel est le lien et l'unité didactique de ces différents morceaux, ou comment ils forment, dans la pensée de l'auteur, une Poétique nouvelle, et quand on aurait répondu que tous sont réunis et liés entre eux par le sentiment de l'Idéal, et par la leçon exprimée dans ces deux vers :
Au prêtre d'enseigner les choses immortelles; Poète, ton devoir est de les rendre belles,
il resterait à conclure que, si cela ne suffit pas tout à fait pour constituer un nouvel Art poétique, c'est assez du moins pour offrir un bel exemple et un bon modèle.
M. BRIZEUX
J'ai hâte, d'ailleurs, d'arriver aux Histoires poétiques qui occupent et qui méritent la première place dans le volume. Mettons d'abord, hors ligne, parmi ces histoires, les Pêcheurs, la Paix armée, les Moissonneurs, les Bains de mer, et surtout les Écoliers de Vannes, que j'ai relus dix fois avec une émotion toujours nouvelle. C'est dans ces cinq petits poëmes qu'il faut chercher M. Brizeux tout entier : élégant sous un air de simplicité plus charmante encore que sincère; mâle comme cette race celte qu'il chante, et dont il est sorti; sain comme l'air de ses grèves; pur comme le regard de ses vierges d'Arvôr: mais, au fond, et en y regardant de près, poëte très-habile, Irès-raffinô, et, au milieu de tous ses Breiz, de tous ses Coat-Forn, de tous ses Enn-Telt, très-soigneux de conserver à la poésie ses conditions les plus exquises et les plus françaises. C'est ce mélange d'inspiration originale et de couleur locale avec cette aptitude à rentrer dans l'harmonie générale de notre littérature, qui fait le piquant et la grâce de l'aimable muse de M. Brizeux. Il n'est pas rare de rencontrer, en plein faubourg Saint-Germain, quelque belle et riche héritière de Rennes ou de Ploërmel mariée à un Parisien pur sang. On vous l'annonce ou elle s'annonce comme Bretonne bretonnante, et peut-être bien aperçoit-on, dans un coin de son salon, une coiffe blanche, une jupe rayée et une quenouille; mais, dans le fait, elle est habillée par Viclorine, son salon est meublé par Monbro, une élégance innée respire dans toute sa personne, et son léger accent, ses petites originalités de détail, le soin qu elle prend d'être plus Bretonne encore qu'elle ne le paraît, ne sont qu'un agrément de plus. C'est qu'en définitive elle est femme, elle est belle, un noble sang coule dans ses veines, et ses distinctions particulières de province, d'éducation et de race ne font que donner plus de relief à ces distinc-
tions générales. Il en est de même de la poésie de M. Brizeux, et nous l'en félicitons. Remarquons aussi une autre nuance. Dans les sujets qu'il traite, dans les détails de mœurs qu'il retrace, dans l'épopée rustique et familière qu'il combine avec l'idylle, il se trouvait placé entre deux écueils : ou de tomber dans le faux sous prétexte d'idéal, ou d'exagérer le réalisme sous prétexte de vérité : ou de nous donner une Bretagne d'opéra et de romance, une Armorique dans le goût des romans de 1820 et de la Gaule poétique, ou bien d'abuser du mot propre dans les détails techniques et domestiques de l'Idylle. Cette difficulté, qui est du reste commune à toute œuvre d'art, mais qui, en ces cadres étroits, se précisait davantage, M. Brizeux l'a fort heureusement résolue. Les larges bi*aies, la soupe fumante, le lard sur le pain noir, les porcs, font très-bonne mine dans ses vers, parce que la vérité du tableau ne saurait s'en passer, et qu'au lieu de se cacher honteusement sous des périphrases, ils s'ennoblissent d'eux-mêmes en concourant à l'effet de l'ensemble. C'est là que se reconnaît l'habileté de l'artiste et du poëte. C'est ainsi que s'opère la fusion entre l'idéal et le vrai, trait distinctif du talent de M. Brizeux. Mais combien ces remarques semblent froides et pédantesques auprès de l'impression même et du charme que l'on éprouve en lisant ces poèmes î Voyez, dans les Pêctieurs, le départ pour la pleine mer, et cette naïve chanson des deux enfants, dont voici le refrain :
Le bon Jésus marchait sur l'eau, Va sans peur, mon petit bateau !
et la prière de la vieille mère, balayant la poussière sainte, la poussière d'une chapelle dont chaque dalle est un tom-
M. BRIZEUX
beau, afin que Dieu ramène les pêcheurs battus par Forage. Ils reviennent, en effet, mais ils n'ont sauvé que leur vie. Alors commence le pathétique chant des Quêteurs, qui nous montre ces pauvres Bretons de la plage accueillis et consolés par les Bretons laboureurs, le nouveau bateau taillé dans un chêne séculaire et lancé à la mer avec la même foi et le même courage :
Jésus nous conduira sur l'eau, Va sans peur, mon petit bateau !
C'est là un tableau achevé dans ses proportions modestes; les plus beaux sentiments de l'âme s'y révéleut dans toute leur simplicité primitive. Ah 1 quand la poésie déroule de telles images, ne dites pas qu'elle est oiseuse ou corruptrice ; dites plutôt qu'elle est, après la religion, la nourriture la plus salubre et la plus pure que puisse savourer le cœur!
Nous retrouvons le même genre de beautés dans les Moissonneurs et dans les Bains de mer, où la civilisation et la corruption des villes, représentées par les baigneurs citadins, sont mises en présence de l'innocence et de la simplicité armoricaines. 11 y a là un contraste parfaitement saisi, et qui nous a tous frappés dans ces rendezvous de l'oisiveté élégante ou malade, forçant la population indigène de lui faire place pour un peu d'or, de subir ses caprices, de se laisser envahir par ses mœurs et quelquefois par ses vices. Le jeune paysan breton, fuyant la maison paternelle pour ne pas être témoin des plaisirs de ces étrangers et du trouble qu'ils apportent à son foyer, puis revenant guidé par un pressentiment sinistre et arrivé à temps pour arracher sa jolie sœur aux insolentes entreprises d'un dandy parisien, est une figure esquissée
«le main de maître; l'inspiration des Ecoliers de Vannes nous paraît d'un ordre supérieur encore. On sait qu'en 4 815 les écoliers du collège de Vannes se firent soldats pour défendre leur drapeau blanc, et que ces adolescents héroïques, fils des géants de la Vendée, livrèrent aux Bleus un combat meurtrier :
Ces enfants, accablés du poids de leurs fusils, Ils partirent trois cents; combien reviendront-ils?
s'écrie le poëte. Mais ne craignez pas qu en évoquant ce sanglant et glorieux souvenir il réveille les haines et ravive les blessures : non, c'est là qu'éclate l'influence balsamique et consolatrice de la poésie, ce rôle de sœur de charité idéale, recueillant les blessés de l'Histoire, pour s'incliner, sourire et prier à leur chevet. Au second chant, en 1835, un ancien combattant de ces journées, devenu curé de campagne et vieilli avant l'âge par la fatigue et le chagrin, sort de grand matin de son presbytère pour aller dire une messe,de mort; messe d'anniversaire qu'il célèbre les larmes aux yeux et le repentir dans le cœur, pour Pâme d'un jeune homme qu'il croit avoir tué dans la mêlée. Sur le sentier qui conduit à son église, il rencontre un paysagiste qui vient, lui aussi, retrouver des souvenirs dans cette vallée aujourd'hui si calme. Ils échangent d'amicales paroles, et bientôt, de confidence en confidence, ils reconnaissent qu'ils se sont, vingt ans auparavant, battus l'un contre l'autre, et le curé découvre que c'est là ce jeune bleu qu'il a vu tomber sous ses coups et dont le souvenir l'a tant de fois poursuivi. Sa joie, sa messe de deuil se changeant en messe d'actions de grâces, les tendres épanchements des deux nouveaux amis, l'hospitalité sous la treille et l'agreste repas, tout cela est exquis, délicieux, plein de ces émotions douces qui charment sans amollir.
M. BRIZEUX. 525
Nous n'insisterons pas davantage : on a là M. Brizeuxdans sa plus attrayante manière, dans toute la grâce virile de sa physionomie poétique. Quant aux chicanes qu'on peut adresser à son livre, elles se réduisent à deux. Raconter en vers est chose très-difficile, surtout quand on est forcé, par la petitesse du cadre, de se borner à indiquer. L'indication, chez M. Brizeux, est toujours juste : mais elle est parfois si sommaire, qu'il en résulte un peu d'obscurité. Ceci n'est presquerien; ce qui me semble plus grave, c'est cette inexplicable pièce intitulée Un Celte, où M. Brizeux a cru devoir rendre hommage à la mémoire de M. de Lamennais.
Lorsqu'un Ici homme meurt, il faut parler de lui,
nous dit-il ; c'est tout le contraire qu'il fallait dire : Lorsqu'un tel homme meurt, on doit se taire. Le silence est à la fois le châtiment le plus digne de ceux qui l'infligent et le plus cruel pour celui qui le mérite. Catholique et monarchique dans tout le reste de son volume, comment M. Brizeux ne s'est-il pas aperçu que, par cette seule fausse note, il donnait aux juges rigides le droit de demander si cette religion et ce royalisme étaient chez lui une prédilection d'artiste ou une conviction de penseur, une poésie ou une foi?
Mais je suis à mon tour trop sévère. C'est tout simplement un Breton qui n'a pas voulu abandonner la cause d uu compatriote et qui s'entête à honorer en lui l'entêtement mal dirigé. Je reviens bien vite aux Pfclieurs, aux Moissonneurs, aux Bains de mer, aux Ecoliers de Vannes, à la Poétique nouvelle, à cet art délicat, à ce souffle virgilien, parfumé de l'air des montagnes chrétiennes, et je me dis que, s'il arrive à un tel poète de se tromper une fois, s'y arrêter trop et appuyer trop fort serait de l'injustice et de l'ingratitude.
Nous entrons, avec M. Maxime Da Camp, dans des sphères plus discutables et plus troublées : faut-il s'en féliter? faut-il s'en plaindre? Assurément il est triste de voir un esprit aussi distingué se placer dans un milieu diamétralement opposé au nôtre, adorer ce que nous brûlons, brûler ce que nous adorons, et lancer un manifeste révolutionnaire à une époque bien dégoûtée, nous le croyons, de révolutions et de manifestes. Mais, Dieu merci! la discussion, le débat, les contrastes, ne sauraient nuire à la littérature : elle y trouve ses plus précieux éléments de vie, de mouvement et de progrès. L'école spiritualiste et chrétienne, par exemple, ferait moins ressortir ses mérites et laisserait ses défenseurs plus froids, s'il n'y avait, tout à côté, des écrivains, des artistes, des poètes, demandant leurs succès à d'autres doctrines et leurs inspirations à d'autres sources. Ces sujets de contradiction et de dissidence ne peuvent avoir pour nous qu'un seul inconvénient : ce serait de rencontrer des adversaires — on assure qu'il en existe — qui, jouissant et même abusant de la liberté de discussion pour eux-mêmes, ne la supportent pas chez les autres, et qui, grands parleurs de libéralisme et de dé-
1 Les Chants modernes.
M. MAXIMË Dt : CAM1V
ni oc ru lie, seraient ravis de trouver quelque part une petite muselière bien despotique et bien répressive à l'usage du critique assez mal appris pour n'admirer que médiocrement ou leurs personnes ou leurs idoles. M. Maxime Du Camp n'est pas de ceux-là ; il appartient à un jeune groupe poétique et littéraire qui, d'une part, reconnaît aux convictions sincères le droit d'attaquer ce qui les froisse, et, de l'autre, n'est pas persuadé que les vieilles reliques et les vieux fétiches des vieux partis soient un bagage bien commode pour qui veut marcher à la découverte dans les voies de l'avenir. Ne redouter pour ses opinions ou pour ses œuvres ni le grand air, ni le soleil, appeler la contradiction, savoir la supporter, et, tout en la provoquant, offrir à ses juges assez de qualités réelles et de vraies beau* tés pour mériter que la louange se mêle au blâme et le tempère, n'est-ce pas s'assurer d'avance le meilleur témoignage qu'on puisse se rendre d un parti à l'autre : des éloges toujours justes et une critique toujours libre?
Un mot d'abord du programme ou manifeste poétique placé par M. Maxime Du Camp en tête de ses Chants modernes, et qui, par les questions nombreuses qu'il soulève, par les divers points qu'il attaque, est de nature à rencontrer souvent, à quelques lignes de distance, l'assentiment le plus complet, les réserves les plus formelles, les contestations les plus absolues. Mais commençons par écarter du débat ce qui touche à la religion catholique et ce qui touche à l'Académie française : de ces deux sujets de querelle, l'un nous attriste trop et nous est trop sacré pour figurer comme accessoire dans un article littéraire; l'autre, sous la plume de M. Du Camp, a un tel air de boutade juvénile et se rattache si peu au fond même de ses idées, , que n'en point parler, c'est s'épargner des personnalités et un horsd'œuvre.
520 CAISKIUES L1TTÉK AIRES.
Voici, en résumé, la Poétique nouvelle prèchée par M. Maxime Du Camp. Tandis que l'industrie et la science étonnent le monde par leurs progrès, tandis que la nature achève de livrer à l'homme, son maître, ses derniers ou ses avant-derniers secrets, la poésie reste stationnaire ou rétrograde. Elle languit, elle se meurt, et c'est à peine si ses amis osent protester contre sa disgrâce, tant elle fait peu pour la conjurer. D'où vient cela? De ce que la poésie s'obstine aux formes, aux traditions, aux symboles du passé, pendant que l'humanité s'élance vers les conquêtes de l'avenir. Elle en est encore aux périphrases, à la routine académique, aux allégories ou aux personnifications mythologiques des objets extérieurs, au moment où une génération hardie, qui n'a plus rien à enviera Prométhée et aux Titans, escalade le ciel, perce les montagnes, comble les abîmes, descend dans les entrailles de la terre, lui dérobe le feu et l'or, anime les cent bras de l'usine et de la forge, féconde la mine, le charbon et la houille, et décuple, par des forces nouvelles, sa puissance et sa vie. De là, entre l;i poésie qui reste immobile et le siècle qui marche à pas de géant, une distance, une mésintelligence toujours croissantes. Que faut-il faire pour les effacer ou les amoindrir? Il faut que la poésie se débarrasse de ses vieilleries classiques, allégoriques, symboliques, mythologiques, jouets des peuples enfants, langes des sociétés trop jeunes et trop faibles pour supporter ou saisir la vérité sans voile, draperie inutile au poëte dès l'instant que l'homme la soulève el la déchire. Il faut qu'elle en finisse avec la périphrase, cette glaciale sœur de l'allégorie el de la mytholo* gie; qu'au lieu de figurer parmi les traînards, parmi" les bagages de Tarrière-garde, elle s'avance au premier rang de l'armée, avec les pionniers et les éclaireurs. Enfin — et c'est ici le côté vraiment neuf du programme — il
faut que la poésie, loin de s'effrayer îles triomphes de l'industrie et de la science, se fasse leuraliiée, qu'elle s'empare de leurs découvertes, se les assimile et en dégage l'élément poétique, si grandiose et si magnifique dans toutes ces manifestations du génie de l'homme domptant et vivifiant la matière. L'Hippocrène est tarie : puisons dans ces sources souterraines où s'élaborent les gaz, les métaux et les machines ; Pégase est poussif : montons ces merveilleux hippogriffes qui sillonnent l'espace sur l'aile de la vapeur. Grâce à cette généreuse initiative, à cette intervention de l'idéal dans le matériel, à ce bail nouveau passé entre l'art et l'humanité, nous aurons enfin ce que n'ont pu nous donner ni les poêles illustres delà Restauration, découragés et vaincus avant l'heure, ni l'impuissante école du bon sens, ni l'école plus déplorable encore de l'art pour l'art, do la ciselure et de l'arabesque : la poésie nouvelle, la poésie de notre siècle, les Chants modernes. On le voit, M. Maxime Du Camp a eu du moins le mérite, dans sa préface, de préparer et d'expliquer son livre.
Nous admettons presque sans réserve, dans cette série d'assertions justes, paradoxales ou erronées, tout ce qui touche aux vieux moules de la tradition, de la routine et de la fable. Le seul reproche qu'on puisse adresser à celte partie du réquisitoire, est de s'acharner sur des choses tombées. La périphrase, déjà bien malade, est morte le jour où M. Hugo a écrit Hernani et les Orientales. Quant à la mythologie et à son cortège de Dieux et de Déesses, nous espérons bien que nul ne songe à la ressusciter autrement que comme étude de l'antique ou exercice d'écolier; mais, grâce au ciel ! ce n'est ni l'industrie ni la science qui l'ont tuée, c'est le christianisme. Une fâcheuse méprise lui a valu une sorte de renaissance dans un siècle littéraire qui a été grand malgré elle et nonpasàcause d'elle.
328 C.USUtIKS LITTÉRAIRES.
Lus vrais poêles modernes, Dante, Milton, fchakspeare, Corneille, Molière, s'en sont très-peu souciés. Racine est bien plus parfait et plus homogène dans Esther et dans Athaiie que dans Iphigénie et dans Andromaque ; et Chateaubriand, en remarquant à quel point Phèdre était chrétienne, a fait le procès de cette poésie qui n'a pu retrouver un instant de vie factice qu'à la condition d'accepter l'influence de ce qui l'avait vaincue. Voilà donc qui est Uni, clos, enterré, et M. Maxime Du Camp, en cette affaire, bien différent de Galilée, n'a que le tort de n'avoir pai> trop tôt raison. Serons-nous de composition aussi facile à l'égard de l'alliance qu'il propose entre l'Industrie et la Poésie? Nous ne le croyons pas.
Et d'abord, comment l'entend-il ? Dans cet accord intime et cordial, tiendra-t-il la balance égale? La poésie, j'en ai bien peur, y renouvellerait à ses dépens la fable du pot de terre et du pot de fer. A qui s'adresseraient les poèmes conçus d'après ce système ? Aux esprits positifs ? Ce serait, en effet, le moyen de multiplier à l'infini votre auditoire; mais ceux-là ne se feront pas poétiques parce que la poésie se sera faite positive : ils préféreront toujours le chiffre exact, la démonstration mathématique, le produit brut, la somme ronde, à tous les ornements dont on essayera de parer leurs idoles. Vos poèmes se rabattront-ils sur les esprits poétiques? Hélasl c'est ce qu'ils ont de mieux à faire; mais prenez garde! ceux-là vous sauront peu de gré de vos avances à ces forces matérielles qui les inquiètent et les exilent. Pour eux, nos victoires industrielles et scientifiques sont des sujets de tristesse et d'alarme, si l'homme, enivré de sa puissance, y trouve une raison de n'adorer que soi, d'oublier à la fois le néant de son être et la grandeur de son origine, double condition de sa nature, double élément de sa poésie. C'est parce que l'industrie et
la science le détournent tout ensemble de ce qu'il y a en lut de divin et de misérable, c'est parce qu'elles lui font perdre de vue ce contraste célébré par Pascal en des paroles immortelles, que nous nous en méfierons constamment au point de vue de leurs rapports avec les facultés de l'àme. Or, ces facultés, c'est la poésie même dans son véritable et inaliénable empire. Pour nous, un sentiment, une idée, un repli du cœur, un phénomène de la conscience, un des mille incidents de ce monde inférieur et invisible qui a Dieu pour souverain et pour sujet le roseau pensant, ont cent fois plus de valeur morale et poétique que ces inventions savantes et ces magiques travaux qui ne sauraient ni prolonger d'un jour la vie de l'homme, ni lui révéler un mot des secrets de sa destinée. Pour nous, la plus notable conséquence de cette suzeraineté matérielle des sciences exactes, des arts mécaniques et du génie industriel, doit être, au contraire, de faire rentrer au fond des âmes et des cœurs cet idéal, cette poésie, cette douce et noble chimère, qui, n'ayant plus prise au dehors, dans la société et le monde, ne nous en devient que plus chère ; comme ces proscrits que l'on préfère aux heureux, comme ces pauvres maisons en ruine auxquelles on s'attache plus qu'à des palais. Après tout, on ne pourra point faire que le genre humain ne se partage pas en deux grandes catégories, les contemplateurs et les positifs, et que ceux-ci ne soient pas, dans leurs goûts, leurs prédilections et leurs habitudes, le contraire de ceux-là. Après tout, les chemins de fer, les bateaux à hélice et les télégraphes électriques ne sont pas des découvertes plus merveilleuses que l'imprimerie, la poudre à canon et la boussole. De grands poètes sont venus après ces premières inventions du génie moderne, et ils ne se sont occupés ni à les chanter, ni à faire sentir leur influence dans leurs vers. Milton a bien
CAUSEMES LITTÉKAlttES.
mis du canon dans son combat des bons et des mauvais anges; niais ce nesl pas là ce qu'on trouve de plus admirable dans son sublime poème.
Que resle-t-il donc de l'innovation proposée par M. Maxime Du Camp? Ce qui reste des paradoxes des hommes de talent : une petite dose de vérité à extraire d'une dose plus forte d'illusions ou d'erreurs. Il est trèsvrai que la poésie moderne peut et doit cherche? des tableaux, des images et môme des inspirations nouvelles dans ces nouveaux développements de la puissance humaine appliquée aux forces de la nature et de la matière. Sans s'y compromettre par unealliance trop étroite et trop onéreuse, elle ne saurait rester insensible à ces grands et émouvants spectacles, et la faculté de vibration qu'elle possède doit être mise en jeu par les prodiges de l'électricité et de la vapeur tout comme par les pathétiques récits de l'histoire, les catastrophes contemporaines, les beautés du paysage ou les luttes de la conscience et du cœur. L'essentiel est qu'elle y arrive en souveraine, et que, môme en célébrant ces merveilles, elle fasse toujours comprendre que l'imagination qui en saisit le côté poétique est -supérieure à la science qui en développe le côté positif. L'essentiel surtout est qu'elle y mette son âme et n'en subisse pas les séductions descriptives au point de revenir aux Delille, aux Chénedollé, aux Ecouchard-Lebrun et aux Esménard. Là encore, nous conseillons à M. Maxime Du Camp de faire bonne garde. Je crains qu'il ne lui soit plus facile de trouver des versificateurs qui se rangent à lasuite de l'armée scientifique ou industrielle que des poètes qui se placent à sa tête.
Ces objections ne nous empêchent pas de reconnaître tout ce qu'il y a de généreux et de sympathique dans plusieurs passages de la préface de M. Du Camp. Il aime sincère-
ment et ardemment la littérature; il ne veut pas qu'elle se désiste, s'étiole ou s avilisse : il fait un noble appel à la famille littéraire à qui Ton peut trop souvent appliquer le rara est concordia fratntm. Grands et petits, jeunes et vieux, il nous invite tous à nous unir, à faire cause commune, à marcher ensemble et sous le même drapeau à la conquête de ces mystérieux trésors de l'avenir, idéale toison d'or qui attend ses Argonautes. Lui-même appelle cela un beau rêve, et il a raison; mais cette illusion-là est de celles qui honorent : la ressentir et la peindre aussi bien, c'est prouver qu'on serait, pour sa part, capable de la réaliser. Plus lard, quand M. Du Camp aura vécu et observé davantage, il avouera aux autres et à lui-même ce qu'il entrevoitdéjà : que la république des lettres, comme presque toutes les républiques, se compose de petites vanités, de petites haines, de petits intérêts et de petits égoïsmes qui rendent le dévouement rare, le gouvernement difficile et l'union impossible; que les programmes qui reposent sur la vertu et sur la perfectibilité humaine sont, hélas! d'une application moins sûre que ceux qui se fondent sur nos vices et nos faiblesses, et qu'il obtiendrait plus aisément de ses confrères dix vaudevilles et vingt bons mots qu'une heure d'adhésion à un môme drapeau et d'obéissance à une même consigne.
La discussion des doctrines poétiques de M. Maxime Du Camp nous a pris presque tout l'espace que nous destinions à ses vers. C'est ce qui arrivera toujours avec les recueils de poésies précédés d'une préface un peu significative : la critique, elle aussi, est une égoïste; elle prend son bien où elle le trouve, et se sent bien mieux sur son terrain en réfutant des opinions qu'en appréciant des élégies et des odes. Pour celles-là, le sentiment est tout, et le sentiment ne s'analyse pas. On admire, on désapprouve, on est sé-
m CAUSERIES LITTÉRAIRES.
duil, on est rebuté, on cite, on ferme le livre, et tout est dit. Je veux pourtant essayer de rattacher au fond même de la question soulevée par la préface de M. Du Camp, l'impression générale que ses vers m'ont laissée. J'en ferai d'abord un éloge collectif qui paraîtra peut-être bien mince, mais qui ne sera pas sans quelque valeur auprès des gens appelés, par état, à l'honneur de lire beaucoup de poésies. Les Chants modernes se lisent d'un bout à l'autre, avec sympathie fréquemment, avec émotion quelquefois, avec impatience souvent, jamais avec ennui. Dans les moments mêmes où l'on se sent le plus froissé et attristé, on songe, malgré soi, combien il faudrait peu pour que telle hérésie, telle fausse note disparût de la pièce qu'elle gâte, sans que le morceau perdît rien de sa portée. J'en choisirai deux exemples, l'un pris parmi ceux de ces Chants que j'appellerai systématiques, et où l'auteur a le plus visiblement appliqué les idées de sa préface; l'autre, parmi ceux qu'il a écrits sans système, et qui rentrent dans le vieux patrimoine des sentiments poétiques. Le premier est ce fameux Sac d'argent qui a effarouché les défenseurs de la propriété. M. Maxime Du Camp, qui, dans cette partie de son livre, a donné tour à tour la parole, sous le titre de Chants de la matière, à la vapeur, à la faux, à la bobine, à la locomotive, fait parler un sac d'écus qui se plaint des injuresqu'on lui prodigue, des violences dont on l'accuse, et qui, renvoyant ces accusations aux vrais coupables, c'est-à-dire aux hommes et à la société, prouve son innocence en énumérant tout ce qu'il ferait s'il était libre. L'idée a de la grandeur et l'exécution est remplie de verve. Comme le lyrisme, en pareil cas, touche à la satire et que ni l'un ni l'autre ne sont forcés à une exactitude rigoureuse, j'avoue que le plaidoyer de ce pauvre sac d'argent avait commencé par me séduire. Je
trouvais très-simple et très-raisonnable qu'il aimât mieux visiter les mansardes, aider un artiste de génie à terminer son chef-d'œuvre, sauver de la misère et du déshonneur les orphelins et les affamés, épargner l'hôpital aux poètes et défrayer les grandes pensées, les grandes découvertes et les grands voyages, que grossir le trésor d'un avare, se cacher dans une cave à la première émeute qui passe, servir à l'oppression des faibles et des petits, corrompre une douzaine de consciences ou se prêter à d'ignobles agiotages. Jusque-là tout allait bien, mais M. Maxime Du Camp gâte tout par ces deux derniers vers :
« Anéantissez l'héritage,
Et vous verrez si j'ai du cœur ! j>
A l'instant, le lecteur se révolte ; il sent qu'on le fait passer du domaine des idées générales où les poètes ne sont pas tenus de raisonner comme les législateurs et les magistrats, dans un. ordre d'idées particulières où il n'est pas sain de trop séjourner. Le poète disparait pour faire place à l'utopiste, et ce qui n'était que du sentiment devient du système. Notre second exemple tient à des nuances si délicates que nous aurons quelque peine à l'indiquer. Il y a, dans le volume, une pièce adressée par l'auteur à Aimée, sa vieille bonne; cette pièce est touchante et charmante. M. Du Camp y interprète, dans un pathétique et poétique langage, des impressions que nous avons tous ressenties, lorsqu'au milieu des épreuves et des souffrances de la vie, nous ramenions nos regards vers quelqu'une de ces bonnes vieilles figures, familières à notre berceau, à notre enfance, à la maison paternelle. On est ému, tout un monde do souvenirs se réveille dans l'âme, quand le poète s'écrie :
0 ma vieille servante aux épaules penchées !
Toi qui savais si bien, quand j'étais tout petit.
Calmer en souriant mes douleurs épanchées ; Toi qui vis partir ceux que la mort engloutit !
Toi qui partageas tout, ma douleur et tua joie ; Toi que rien n'a lassée et dont le dévouement, Depuis trente- deux ans, a marché dans ma voie, Sans hésiter jamais, sans faiblir un moment !
Ce retour aux années évanouies, cet hommage à une affection humble et obscure, restée fidèle pendant que l'amitié, l'amour et le monde échelonnaient leurs trahisons, est d'une mélancolie pénétrante et attendrie qui va croissant de strophe en strophe; mais, hélas! voici que l'auteur, passant en revue ses souvenirs d'enfance, ajoute :
Et le froid Luxembourg, où le long des parterres J'arrachais, malgré toi, les fleurs à pleine main, Pendant que tu causais avec des militaires Vers qui tu te penchais en disant : A demain !
Nous prétendons faire de la critique morale et non de la critique bégueule: dans un vaudeville du Palais-Royal ou une caricature de Gharlet, les amours des bonnes d'enfants avec les conscrits ou les voltigeurs nous amusent sans nous scandaliser le moins du monde ; mais, toute pruderie à part, non erat hic locus; rien ne devait troubler la chaste et sérieuse harmonie de ce remercîment des années assombries à Fange gardien des années heureuses; rien ne devait nous faire ressouvenir ou savoir que cette existence dévouée, que cet attachement quasimaternel avait pu un moment se partager entre sa pieuse tâche et des entraînements vulgaires. Il fallait que cette figure pâlie, discrète, sillonnée de rides, encadrée de cheveux blancs, marbrée de larmes répandues sur le cercueil de l'aïeule et de la mère, nous apparût dans son demi-jour familier et domestique, avec toute sa pureté primitive, avec le bandeau vir-
ginal des sœurs de charité restées dans le monde. Ici la chasteté était encore la poésie. Celle tache en cet endroit me choque plus que des traits de fougue sensuelle dans une élégie amoureuse, ou de cavalières licences dans une galante chanson. M. Maxime Du Camp est artiste, et il juge les choses d'art avec goût et autorité. Que dirait-il d'un coup de pinceau de Boucher dans un tableau de Lesueur ou un intérieur de Chardin?
Si j'insiste sur ce détail, bien léger en apparence, c'est que j'y trouve la filiation secrète de tout ce que le talent et le livre de M. Maxime Du Camp offrent de compliqué et parfois de contradictoire. Il médit de l'art pour l'art, du culte exclusif de la forme, et, en effet, je le crois entraîné, par sa vocation de poète et de novateur, vers des horizons .plus larges et plus élevés. Bien qu'il donne une voix et presque une âme à la matière, il n'est point matérialiste; il invoquerait plutôt, sur les ruines des dogmes auxquels il ne croit plus, une sorte de christianisme vague prêt à se laisser infuser dans les veines les doctrines du Koran, de Fourier ou de Saint-Simon. Enfin il comprend confusément que le réalisme serait à la longue mortel à la poésie. Mais, avec tout cela, il est réaliste; Balzac l'a touché de sa robuste main, et il en garde encore la marque; d'autres fois, il arrive à imiter à son insu le mouvement lyrique et la magnificence extérieure de M. Victor Hugo. Ailleurs, malgré son dédain sincère pour les excès de couleur et de ciselure, il se montre, sinon le disciple, au moins le voisin de chevalet de M, Théophile Gautier. 11 en résulte une sorte d'antagonisme et de disparate entre ses affinités d'école, de goût ou d'habitude et ses aspirations de rêveur, d'utopiste et de poète, trop peu précisées encore pour donner sa manière la consistance et l'unité. Ajoutez-y cette lutte, cette dissonance qui se révèle dans toute <euvre où un
talent vrai s'impose un système artificiel, et vous comprendrez que les Chants modernes, avec de nombreuses et remarquables beautés, manquent de cette solidité de ton, de cette harmonie d'accent, de cette fermeté d'allure, dont l'ensemble est à l'écrivain ce que le caractère est à l'homme.
Je pourrais noter ce défaut de conséquence dans presque toutes les parties de ce beau volume. Ainsi, dans celles de ses pièces auxquelles l'auteur attache probablement le plus d'importance et qui sont comme l'étiquette de son livre, dans les Chants de la matière, ce n'est pas le sujet ou la pensée primitive, c'est le détail poétique, indépendant de tout parti pris, qui plaît au lecteur et le désarme sans tout à fait le persuader; quand je lis, par exemple, cette jolie strophe :
.l'aime surtout dans les prairies, A voir les vaillants taureaux roux.
Marcher sur les plantes fleurios, De leur pas sérieux et doux ; Pendant que les bergeronnettes Sautillent auprès des ruisseaux, Et que l'on entend les rainettes Qui coassent dans les roseaux,
je n'ai pas besoin que ce frais et aimable coin de paysage me soit retracé par une faux pour m'y arrêter et m'y plaire, et je me prête difficilement à entendre ce morceau de bois et de fer me parler de ce qu'il voit et de ce qu'il aime. Ainsi, encore dans les Chants d'ampur où vibre parfois une émotion franche et bien sentie, tel morceau commencé avec le cri du cœur et la bonne volonté d'étouffer sous les voix de l'âme celles des sens et de la chair, tourne tout à coup au matériel et passe à l* ennemi par un trait, un souvenir, une ima^e qui choque ou trouble les esprits
délicats. En un mot, spiritualisme par intention, matérialisme par distraction, voilà, si une poésie quelconque pouvait se définir, comment je définirais cette poésie!
N'importe ! En ce temps de gros vaudevilles et de petits contes, un poète, un artiste, jeune, enthousiaste, vaillant, dédaignant les succès faciles et se présentant à nous avec un grand et poétique volume où des doctrines paradoxales, dangereuses, incohérentes, ne réussissent pas à gâter des centaines de beaux vers, c'est là un spectacle assez rare, un assez bon exemple littéraire pour mériter, en dépit de nos restrictions et de nos blâmes, l'estime et la sympathie. Que dis-je? Cette sympathie sérieuse, c'est par mes rigueurs mêmes, mes insistances et mes chicanes, que je veux la témoignera M. Maxime Du Camp : Croire qu'il les préférera à un bienveillant et indifférent laconisme, n'est-ce pas encore lui rendre hommage
CAUSERIES LUT Ë II A Ht ES.
M. DE BELLOY '
Pour qui essaye de mêler un peu d'analyse psychologique à la critique littéraire, il y a quelque chose d'instructif et de piquant à rechercher comment les divers tempéraments poétiques peuvent se transformer, se morceler ou s'assouplir, suivant le milieu où ils se développent et les circonstances accessoires qui se joignent à leur vocation primitive. Ainsi M. de Belloy, si l'on s'en tient aux surfaces et aux classifications générales, est tout simplement un poète spiritualiste et chrétien, et il suffirait de le ranger à côté des Brizeux et des Laprade. Pourtant, que de nuances intermédiaires, en y regardant de plus près, dans ce talent délicat et charmant qui allie ramertame à la grâce, la malice à la tristesse, la fantaisie à la foi! Chevaleresque par instinct de race et tradition de famille, artiste par aptitude et par goût, chrétien de conviction et de sentiment, poëte surtout, poète par nature, épris de beauté, d'harmonie et d élégance, amant des grandeurs tombées, des illusions évanouies, des gloires et des parures du passé, M. de Belloy, dans sa poésie mélancolique, résignée ou railleuse, nous fait songer à ces fleurs dont on aime d'autant plus les couleurs et le parfum qu'elles croissent sur des ruines.
1 I.éi/evdet fleurie*.
M. DE BELLOY. 559
C'est là, c'est parmi ces décombres où s'entremêlent l'armure du croisé, la gourde du pèlerin, la viole du trouvère, l'échelle de soie de l'amour romanesque, l'habit brodé du marquis, le pot de rouge de Cidalise et le blanc tablier de Lisette, c'est au milieu de ces reliques sérieuses ou légères, sacrées ou frivoles, que nous devons aller le trouver, afin qu'il nous conduise par la main à travers ses Légendes fleuries.
Légendes fleuries l Le joli titre, et comme il dit bien ce qu'il veut dire ! Et comme il répond bien à la pensée du poëte, peu jaloux d'affecter un rigorisme qu'il n'a pas, et confiant à sa muse le soin d'épanouir le trèfle mystique ou le feston d'acanthe autour des colonnes du temple! 11 s'explique encore mieux, d'ailleurs, dans les vers qu'il a placés en tête de son volume, et qu'on peut considérer comme une préface ou une épigraphe :
Teste David cum sibyllû.
Héritiers des débris de l'édifice antique, Élevons, s'il se peut, mais ne détruisons rien ; Et relions d'un cœur filial et chrétien, La grâce ionienne à la grandeur biblique
Contre les vains assauts d'une école hérétique, De la tradition que fart soit le gardien ; Par d'aimables détours le beau conduit au bien, Platon déjà pressent le do» me catholique.
En dépit de Calvin, l'austère factieux, Cardons le l'eu sacré que Léon X rallume, Ne jetons pas au vent la cendre des aïeux,
Et sous les voûtes d'or que notre encens parfume, Fils de la Renaissance, offrons à tous les yeux, En regard de David, la sibylle de Cume.
J'ai cité ce sonnet à qui Boileau sans nul doute aurait
540 CAUSEIUKS LITTÉRAIRES.
reconnu la valeur d'un long po< : me, d'abord parce qu'il est tourné de main de maître, ensuite parce qu'il donne lieu à quelques réserves que je vais très-franchement indiquer.
L'hymne de l'Église, auquel M. de Belloy a emprunté son épigraphe, n'a pas prétendu, dans son laconisme un peu obscur, résumer et formuler d'avance l'alliance du christianisme et du paganisme dans l'art. L'auteur de cet hymne sublime a voulu seulement rappeler aux fidèles que le dogme terrible du jugement dernier palpitait déjà dans le cœur de l'humanité tout entière, avant d'être confusément prédit par l'oracle de la sibylle et clairement annoncé par la prophétie de David. Il a voulu prouver que, pour cette vérité comme pour beaucoup d'autres, la lumière de l'Évangile, avant de se répandre sur les hommes, se fit déjà pressentir en divers points du monde et au milieu même d'intelligences aveuglées; à peu près comme l'aube matinale qui, avant d'être le jour, s'étend à la fois, dans sa lutte avec les ténèbres, sur la cime des montagnes et sur le rebord des précipices. S'ensuit-il que, trois mille ans après, dans un siècle sceptique et troublé, trop enclin à confondre les traditions profanes et sacrées et à les infirmer toutes ensemble en les traitant de poésies, il soit utile et sage de placer David et la sibylle si près l'un de l'autre et de tracer en marge du missel, de l'Évangile et du catéchisme, ces poétiques guirlandes indifféremment cueillies sur l'Hymèlhe ou sur le Carmelî S'ensuit-il que la Renaissance païenne, telle que la comprirent et la propagèrent les Léon X et les Bembo, se relevant de sa tombe séculaire pour faire cortège au christianisme et l'orner sans l'affaiblir, soit possible aujourd'hui, dans un temps où les hiérarchies entre la vérité et l'erreur ?ont amoindries ou supprimées pour la plus grande partie de voire
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auditoire? C'est le malheur et le châtiment des époques où In foi se réfugie dans un petit nombre d'âmes, que cellesci, désormais dépositaires d'un trésor plus rare et plus menacé, soient forcées d'être plus ombrageuses et de paraître plus intolérantes, de se montrer surtout moins faciles à ces alliances entre le faux et le vrai, où le vrai aurait tout a perdre et le faux tout à gagner, puisque, se rapprochant tous deux, ils finiraient par se rencontrer dans leur égalité poétique. Nous comprenons très-bien que les Pères de l'Église, qu'on nous cite parfois pour nous écraser de leur autorité souveraine, n'aient pas eu ces appréhensions et ces pruderies, qu'ils aient bu aux coupes élégantes de la poésie antique sans trop s'inquiéter de ses corruptions et de ses mensonges. Inondés des clartés évangéliques, témoins de l'irrésistible défaite des fables et des idoles, contemporains et promoteurs de cet élan immense qui emportait les esprits vers la religion révélée, placés au point même où s'opérait la rupture entre le paganisme et le christianisme, ils n'avaient qu'à regarder en eux et autour d'eux pour mesurer la différence qui séparait les croyances tombées de la foi nouvelle, et ne plus voir dans les riantes fictions des poëtes que les hochets de l'enfance du genre humain, brisés par sa virilité. Nous comprenons encore que les lettrés et les artistes de la Renaissance, proches voisins des rudesses du moyen Age, voulant rompre avec ce qu'ils appelaient sa barbarie, n'ayant pas expérimenté encore les dissolvants de l'esprit moderne, croyant peut-être ne pas dépasser dans leurs réformes la littérature et l'art, soient revenus avec une sorte de profane ivresse aux fictions du polythéisme, aux chefs-d'œuvre de la Grèce et de Rome, comme à des modèles perdus et retrouvés, à des anneaux d'une chaîne longtemps enfouie, à des sources limpides où le robuste
génie du moyen âge devait se purifier et se polir, et aussi — pourquoi ne pas le dire? — comme* j des revanches de la chair et des sens, mortifiés par le spiritualisme chrétien. Mais aujourd'hui les situations sont changées: il ne s'agit plus, comme au temps des Pères de l'Église, d'amnistier les beautés de l'art païen au nom d'une victoire récente et complète; il ne s'agit plus, comme au temps de Léon X et de la Renaissance, de les ressusciter et de les remettre en lumière pour y chercher, après une prescription de quinze siècles, des leçons d'élégance, de politesse et de grâce. Tout est retrouvé, su, discuté, comparé, analyé, contrôlé; Ton n'a plus rien à apprendre, ni à oublier. Grâce à l'éloignement, à la fuite des années, aux démolitions du dernier siècle, aux tendances matérialistes et positives de celui-ci, les deux religions, les deux arts, ou, comme on aurait dit autrefois, les deux merveilleux, semblent à bien des gens remonter et se perdre dans un égal lointain où on ne demanderait pas mieux que de les confondre. Les deux poésies, si on les remettait en présence, ne représenteraient plus, comme il y a trois cents ans, l'une la civilisation, la correction et la beauté renaissantes, l'autre, l'ignorance, le tâtonnement, l'ébauche grossière, la langue informe. Non : celle-là représenterait la matière, et celle-ci l'âme. Si l'on a pu croire un moment, au quinzième siècle, qu'un retour à l'art païen serait un moyen de relever l'esprit, le sentiment et le goût, aujourd'hui ce serait exactement le contraire; ce retour ne marquerait, pour notre littérature civilisée, mûrie et môme vieillie, qu'un pas de plus vers l'abaissement moral et le triomphe des appétits matériels. Il s'associerait à une tendance analogue dans la société et dans les mœurs, et cela est si vrai que, depuis cent ans, les époques où l'art et le goût s<' sont 1* plus rapprochés du paganisme, ont
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été aussi celles où les intelligences, les lettres, la vie publique et privée, se sont le plus abaissées et dépravées. Et comment en serait-il autrement? Non; ce qui courbe l'homme vers la terre et la fange, ne peut pas être l'idéal des littératures chrétiennes; non, ces fictions qui peuplent le ciel ou l'Olympe de toutes les turpitudes et de tous les vices ne peuvent plus élever les âmes vers cette poésie qui n'est que le rayonnement du beau, vers ce beau qui n'est que le rayonnement du vrai. Tôt ou tard, on reconnaîtra que ces facéties de dieux et de déesses, ces prouesses de Jupiter amoureux d'une vache ou se déguisant en oiseau pour faire pondre un œuf à son intéressante victime, sont d'abominables et immondes niaiseries, et que si d'anciens poètes se sont fait pardonner d'en avoir usé faute de mieux et à force de talent, les poètes nouveaux seraient inexcusables d'y puiser encore. Si Ton admet, avec un auteur contemporain, peu suspect d'intolérance *, que l'art ne soit pas l'orthodoxie, et que l'artiste ne soit pas le prêtre, si cette remarque a pu être appliquée aux civilisations nouvelles qui sortent à peine de la phase théogonique ou hiératique, combien nous semblera-t-elle plus judicieuse à propos d'un vieux monde à qui les religions n'apparaissent qu'à travers la brume des âges! Là, nous le répétons, tout voisinage mensonger ou apocryphe est un péril pour la vérité; là, les végétations parasites et légendaires ris* quent d'étouffer le texte : là, la harpe de David finirait par se perdre dans l'antre de la Sibylle.
Telles sont les objections sincères que nous soumettons à M. de Belloy : mais nous n'en concevons pas moins le point de vue où il s'est placé : il n'a songé à soulever ou à résoudre aucune de ces questions inquiétantes. Homme du
4 M. Kdpnrri Qui net.
passé, justement dégoûté de notre prose bourgeoise, tout ce qui brille et fleurit sur les routes parcourues l'attire et le charme; il aime, il plaint, il ramasse la poésie partout où il la trouve, comme une naufragée que l'on recueille sans s'informer si elle est innocente ou coupable. Elle souffre, elle est belle, elle est abandonnée, elle raconte son histoire : histoire ou roman, qu'importe? L'essentiel est de la sauver. Voilà comment l'auteur des Légendes fleuries entend le culte des deux Muses; il les a vues toutes deux vêtues de deuil; leurs voiles et leurs larmes les lui ont rendues également chères et sacrées : Laissons-le parler d'ailleurs, laissons-le s'écrier dans une de ses pièces les plus ingénieuses, les plus poétiques :
Suivez-moi, belle Muse antique,
Mais soulevez votre tunique,
Nous frayons des chemins nouveaux !
Celte pièce qu'il faudrait citer tout entière et où un double refrain ramène avec un art infini l'invocation dantesque et l'invocation homérique, nous révèle le secret de cette poésie éclectique qui baigne tour à tour ses pieds dans l'Eurotas et dans le Jourdain. Mais c'est surtout le poème de Lilith qui a donné le ton au livre, ou plutôt qui serait à nos yeux le livre tout entier, si l'auteur, avec une prodigalité permise aux riches, n'avait enroulé à l'entour de bien charmantes arabesques, telles que la Foi sauve, le Vx victis, Y Esprit des eaux, la Mer rivale, le Chant du Cordier. — Lilith, l'œuvre la plus considérable qu'ait écrite jusqu'à présent M. de Belloy, est bien réellement cette Légende fleurie qu'un poëte pouvait seul intercaler entre deux feuillets de la Bible, sous la dictée d'un rabbin mal converti, devant le sourcil froncé d'un inquisiteur. Il y a de tout dans Lilith, rie l'impression personnelle, del'allu-
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siou, de la satire, de l'esprit, du drame, du paysage, un peu d'hérésie, peut-être; mais il y a, à coup sûr, de la poésie : une poésie étincelante, exubérante, débordante, qui a la bride sur le cou, comme la plume de madame de Sévigné, et qui, si elle emporte quelquefois son cavalier, ne le désarçonne jamais.
Qu'est-ce donc que Lilith? me demanderez - vous : c'est la première femme d'Adam, et son acte de naissance nous est fourni par le Faust de Goethe. Son histoire nous est racontée dans un divan vénitien qui pourrait bien être aussi voisin de la rue Lepelletier que des lagunes, par un vieux juif nommé Mosôs, commentateur un peu fantasque de la Genèse. Le poëte, non content de le souffler, prend souvent la parole à sa place, et nous sommes loin de nous en plaindre. Lilith, première femme d'Adam, est une créature trop supérieure, en qui l'élément divin domine trop pour maintenir entre elle et son époux l'équilibre que s'est proposé le Créateur. Satan, pour la tenter, se déguise successivement en serpent et en singe, et nous avouons que ce second choix nous paraît faire peu d'honneur à son habileté. Lilith lui résiste, elle défie son astuce et sa rage, mais Satan ne renonce pas à son défi sacrilège; il demande à Dieu de créer une femme qui soit plus femme et moins ange, dont l'essence, plus terrestre et plus humaine, la rapproche davantage d'Adam, qui joue en tout cela un rôle très-passif. Dieu reconnaît que sa première œuvre est trop belle, trop parfaite pour ce monde, que les hommes, si leurs femmes ressemblaient toutes à Lilith, seraient exposés à trop les aimer et à ne plus songer à lui. Il veut leur épargner ce malheur, et comme rien ne lui est impossible, il y réussit du premier coup en créant Èvë, dont les dignes filles se sont de plus en plus éloignées de la Lilith primitive. Quant à celle-ci, elle remonte au ciel, sa patrie natu-
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relie, au milieu duu chœur séraphique. La légende revient alors au texte biblique; Eve, le serpent, le fruit défendu,
La foule raehclable et le bonheur perdu ;
seulement elle glisse rapidement sur ces détails où il lui eût été trop difficile de lutter avec Milton. Le poëme tinit par une très-belle et très-saisissante peinture de la déchéance de l'homme, de ses douleurs, de sa réhabilitation par le travail et la prière. Une idée de pardon, de réconciliation et d'amour plane sur ce tableau final et en adoucit les teintes trop sombres.
J'ignore si M. de Belloy a eu d'autres autorités que celle d'un vers de Gœthe pour adosser cette légende au flanc monumental de la Genèse. Je ne veux pas savoir si de telles super l'étations poétiques sont le lierre qui s'appuie sur l'arbre inébranlable, ou le gui qui croît entre les branches malades. Ce que je sais, c'est que je ne vous ai donné là que le squelette de cette belle et étrange Lilith. Vous dire de quelles vives et splendides couleurs l a revêtue M. de Belloy, ce serait impossible; j'aime mieux citer. Voici une bien charmante boutade de gentilhomme poète :
11 disait vrai, Satan : source de tout mensonge,
Ya\ lui de l'ait mauvais la racine se plonge,
(lampante, chevelue, élou liant le bon grain,
Sous les pas du sarclcur reprenant le terrain.
Chiendent, ivraie, ortie ou nielle vivme,
Prompte à se laircjour par la moindre crevasse.
Ainsi, quand des jardins créés par ses aïeux,
Quand de ses bois plaintifs, moins que l'homme oublieux,
L'ancien maître a du fuir sur cette noble terre,
Toute vertu décroît, toute beauté s'altère;
Que l'ont au nouveau maître et jasmins et lihs?
11 n'aime que la lleur qui pend aux échalas;
Le salon de verdure, il en fait un bastringue;
Les fruits mêmes, les fruits qu'à grand'peine il dislin^u-
M. DE BKLLOY.
Leur préférant la viande el les vins frelatés, Des espaliers rompus tombent verts ou gâtés.
Adieu nos fleurs à nous, glaïeuls aristocrates, Romantiques daphnés, verveines délicates!
Adieu, rose-duchesse et muguet villageois!
Place au navet classique, au pissenlit bourgeois! Où chantait l'oiseau bleu coasse la grenouille, Kl le souci partout s'étend comme une rouille. L'une applaudit alors, et, dans cet abandon, Triomphe plume au vent l'école du chardon.
Cédons, puisqu'il le faut, soumettons-nous en prose. Mais protestons en vers pour le lis cl la rose 1
Ce dernier vers, c'est la poésie de M. de Belloy dans toute la grâce mélancolique et piquante de ses amours et de ses regrets. Dans un genre plus élevé, la réponse de Lilith à Satan et l'extatique vision qui révèle à l'angefemme la Rédemption à venir nous paraissent d'une grande beauté. Citons un fragment de cette vision :
.... Un homme... qu'il est beau! jeune, calme cl sévère,
Il enseigne, on l'écoulé, on l'aime, on le révère;
Il dit: llrpentez-vous} faites mes chemins droite.
Le lépreux est guéri, le muet dit : Je crois.
Oui, c'est bien le Sauveur! en vain il se dérobe;
L'aveugle, le boiteux, rien qu'à toucher sa robe.
S'en retournent sans guide et leur mal disparu,
L'un pour avoir aimé, l'autre pour avoir cru.
Un homme a donc vaincu la douleur et la haine,
La mort même, la mort!... Mais que vois-je? On l'entraîne.
On le frappe, il bénit, le front ensanglanté. •
Lui mon lils? Qui l a dit? Lui, mes flancs l'ont porté?
Femme, je l'ai conçu? Mais qui donc est son père?
0 prodige d'amour 1 ô grandeur! ô misère I
dédoublez d'épaisseur, voiles de l'avenir I
Laissez-moi seulement vous aimer, vous bénir.
Seigneur! Épargnez-moi ces visions sublimes,
Ne me contraignez pas à sonder vos abîmes !
Pourquoi m éprouvez-vous? Le but où vous tende*.
Vos desseins, vos motifs, les ni-jc demandés?
348 CAlfSKUiES LITTEK AlltËS.
Marchant dans vos sentiers, l'ignorance m'est douce;
La preuve qu'ils sont droits, mou amour la repoits-e.
Ils conduisent à vous, c'est assez; je ne veux
Que vous seul pour raison, pour objet à mes vœu*.
Libre sous l'action de votre Providence,
Mieux que ma liberté j'aime ma dépendance,
Et si vous m'imposiez des liens plus étroits,
Oh ! qu'heureuse en vos mains j'abdiquerais mes droite»'
Car je les tiens de vous, ô bonté maternelle!
Par qui l'homme formé sur le divin modèle,
De son propre destin est l'actif instrument.
Libre, et pourtant vers vous attiré doucement.
La poésie, la foi, la raison môme, ne sauraient parler un * plus éloquent langage. Ce fragment suffit pour donner une idée du style de tout le poème, et aussi pour indiquer ce qu'a été, dans la pensée de l'auteur, cette création de Lilith; une sorte de prototype céleste de celle qui devait être un jour la Vierge Marie. On conçoit également l'attrait et l'inconvénient de ces mystiques et délicates matières. Je glisse donc, et je me borne à signaler et à saluer le poète.
Que ne puis-je citer quelques autres pièces du recueil, surtout le Vx victis! poignante image de la destinée de ces enfants de la Muse, trop débiles pour supporter ses étreintes, et succombant avant d'avoir accompli leur tâche; cri de résignation et d'angoisse stoïque, qu'on dirait l'écho des dortoirs funèbres de Gilbert et d'Hégésippe Moreau ! N'importe; nous en savons assez maintenant pour esquisser, les Légendes fleuries à la main, cette physionomie gracieuse et fine, où le sourire amer se cache et s'adoucit dans l'émotion poétique ; cette exquise organisation, dépaysée dans notre triste temps, y souffrant d'une nostalgie qui se traduit en beaux vers et parcourt, dans ses aspirations rétrospectives, tous les sentiers où les fleurs de poésie s'effeuillent, mortes ou immortelles, profanes ou bénies. Moins absolu, moins austère dans son spiritualisme que
M. Mi uelloy. :>\u
MM. de Laprade et Brizeux, plus amoureux de fantaisie el d école buissonnière, ne s'enrôlant sous les drapeaux qu'il aime qu'avec ses franchises de gentilhomme et de volon- . taire, continuant ça et là la verve capricieuse et vagabonde de M. de Musset, mais avec une nuance plus chevaleresque et plus chrétienne, demeurant surtout lui-même par mille traits charmants ou profonds, sémillants ou pathétiques qui vont de Damon et Pithias à la MaVaria et du Chevalier d'Aï aux Légendes fleuries, tel est M. de Belloy, et je m'en remets à mes lecteurs du soin d'achever ou de refaire l'esquisse, si elle est incomplète ou manquée.
Peut-être trouvera-t-on que je me suis trop attardé avec mes poètes, que c'est donner trop de temps et de place à un genre de littérature qui, suspect aux gens très-graves, peu attrayant pour les esprits frivoles, odieux aux esprits vulgaires, ne préoccupe et n'attire qu'un public restreint. Pourtant, si l'on veut bien réfléchir à l'injuste inégalité des conditions et des fortunes littéraires, à cet immoral contre-sens qui donne à un insipide vaudeville ou à un drame scandaleux dix fois plus de notoriété, de retentissement et de droits d'auteur qu'à un volume noblement et chastement poétique, qui fait M. Dumanoir plus célèbre que M. de Laprade, et M. Clairville mieux renté que M. Brizeux, on arrivera, je l'espère, à conclure qu'il est bon et honnête qu'il y ait quelque part un asile assuré à ces rois sans royaume, qui aiment mieux conserver hauts et purs leurs blasons et leurs titres, que les laisser tomber dans les cloaques à l'eau de Cologne. Hélas ! je ne prétends point rétablir l'équilibre et indemniser ces chers déshérités par cet insuffisant hommage; j'ai seulement voulu • payer mon tribut de sympathie et de reconnaissance à ces rares écrivains qui me font respirer l'air sain des montagnes au lieu des miasmes du bouge et du trottoir, et à qui
r>50 causeries littéraires.
je dois le plus élevé, le plus délicat plaisir: celui de lire de beaux vers exprimant de belles pensées. Il est une autre jouissance que j'ai ressentie en les lisant : ils m'ont prouvé que nos doutes sur l'avenir de la poésie, nos doléances sur son déclin, sa lassitude et ses défaillances, étaient prématurées et cbimériques; ils m'ont prouvé qu'il y avait encore des poètes, et je répète une fois de plus, en fermant leurs livres, le mot de l'auteur d'André, qui, cette fois, a dit vrai : «r La poésie ne peut pas mourir. »
MADAME D'AlUiOUVJLLE
Non, la société polie n'a pas ces ingratitudes dont on l'accuse; elle sait reconnaître ceux qui sont à elle et les saluer de ses empressements et de ses hommages. Si Ton a dit le contraire, s'il nous est arrivé à nous-même d emettre à ce sujet un doute ou une plainte, c'est qu'il est doux et commode de se ranger implicitement du côte des méconnus, des victimes d'une injustice collective; c'est que l'amour-propre, ce conseiller toujours présent, môme quand il est caché, refuse d'attribuer ses disgrâces à leurs causes véritables, à l'infériorité du talent, à l'absence de ces qualités dont la vertu a besoin pour réussir, dans la littérature comme dans le monde, dans le roman comme dans la vie. En cherchant bien, — si Ton n'avait pas quelque intérêt à mal chercher, — on trouverait que, dans ses froideurs comme dans ses indulgences, le publie
' Potsxtt et Xouvelles.
."J52 CAISHRIES MTTÊRA1 RES.
des honnêtes gens est en définitive plus logique qu'on ne croit, et que, s'il se passionne un peu trop pour les réquisitoires qui l'offensent, il n'a pas tort de négliger parfois les plaidoyers qui l'ennuient. 11 y a d'ailleurs une nuance à laquelle on doit songer avant de trancher en un sens trop pessimiste cette question délicate. Quand la société d'élite se décide à s'intéresser aux peintures d'un monde qu'elle ne connaît pas, à des mœurs qui ne sont pas les siennes, à des personnages qu'on lui présente sous forme de curiosités ou d'exceptions alarmantes, elle y arrive en touriste plutôt qu'en juge ; elle s'y plaît comme en un pays étranger où il est plus facile d'effleurer que d'approfondir, de découvrir que de critiquer; elle n'a pas plus de souci d'en vérifier la justesse, qu'on en aurait de contrôler exactement les défauts de syntaxe dans une langue qu'on n'a jamais parlée, ou les défauts de ressemblance dans le portrait d'un homme qu'on n'a jamais vu. Lorsqu'on la ramène, au contraire, à ses cadres habituels, lorsque l'auteur et le livre qui lui demandent son suffrage se sont efforcés de peindrexe qu'elle voit et de raconter ce qu'elle sait; lorsque les héros, les mœurs, les tableaux, le langage, rentrent naturellement sous son contrôle, oh! alors elle est plus difficile, parce qu'elle est plus compétente; la moindre dissonance lui semble choquante, et il en est d'elle comme de ces dilettantes de l'ancien Théâtre-Italien, pour qui une seule note hasardée gâtait un opéra qu'ils savaient par cœur. Elle exige d'autant plus, elle a d'autant plus de peine à se déclarer satisfaite, qu'en la décrivant ainsi à elle-même, on a l'air de la traiter d'égal à égal, de devenir un des siens, de se naturaliser dans ce milieu dont elle a le monopole, d'ôtre moins un écrivain s'adressant à des hommes du monde, qu'un homme du monde se donnant un passe temps d'é-
MADAME D'AKBOUVILLE. 553
crivain. On a comparé un peu crûment celte sociétés une femme qui pardonne tout à son amant et rien à son mari ; je la comparerais plus volontiers, dans ses affections et ses rigueurs littéraires, à ces grands seigneurs d'autrefois, familiers avec les gens du peuple, polis avec les bourgeois, intraitables avec les faux nobles.
Mais aussi, dans les rares occasions où se révèle la vraie noblesse de l'esprit, de l'imagination et du cœur, où le roman et le momie, ces deux frères souvent ennemis, se réconcilient et fraternisent dans une œuvre dont la simplicité défie l'art le plus raffiné, dont le naturel dépasse le métier le plus habile, dont la distinction brave l'élégance la plus hautaine, dont l'harmonie enchante l'oreille la plus scrupuleuse, quelje joie! quel accueil! quelle frte! que de blanches mains pour feuilleter ces pages! que de beaux yeux pour les lire! que de douces larmes pour les mouiller! Et comme on sent bien que ce triomphe ne ressemble pas aux autres, que ce n'est pas un public saluant un auteur, un salon applaudissant à un livre, mais une communauté charmante, une solidarité visible entre ceux qui écoutent et celui qui parle, entre celui qui écrit et ceux qui lisent ; celui-ci ne visant pas au succès, le redoutant peut-être, ignorant s'il a du talent et prêt à s'étonner de l'attendrissement qu'il excite; ceux-là lieureux et fiers de trouver chez eux, dans leur zone la plus exquise, de quoi suffire à leurs émotions les plus délicieuses et doter à leur tour la littérature!
Qui ne les connaît, qui ne les a lues, qui surtout ne voudra les relire ces Nouvelles de madame d'Arbouviile, ces merveilles de sensibilité, de mélancolie, de délicatesse, ces adorables récits qui, un peu volés jadis par les journaux et les revues, y firent l'effet d'enfants de princes dérobés par des bohémiens et portant sur leur front le sceau dt>
leur origine? Qui ne se souvient de ce succès préventif, prodigué de si bonne grâce, que dis-je? imposé de si vive force à ces Nouvelles avant même qu'il fût permis d'en parler et de paraître les avoir lues? Tel a été, en effet, leur premier trait distinctif au milieu de nos réclames et de nos fanfares littéraires. Les rôles y étaient intervertis : d'ordinaire, c'est l'auteur qui court après le succès; c'est lui qui fait antichambre, qui se résigne au maigre régime de surnuméraire, et souvent, hélas! l'antichambre est toute la maison, le surnumérariat est toute la vie. Cette fois, c'était le contraire; le succès se faisait solliciteur, et l'auteur avait pris pour l'éviter autant de soin que nous en prenons pour l'atteindre. Ce fut tout à fait malgré elle et faute d'un moyen légal pour l'empêcher, que ses récits dépassèrent le seuil de la famille, les suffrages discrets de l'amitié ou la chaste publicité d'une œuvre de bienfaisance, charmant le riche pour secourir le pauvre. Aujourd'hui c'est encore la charité qui nous les rend ou plutôt qui nous les donne : c'est pour obéir à un vœu suprême et sacré que les Poésies et Nouvelles de madame d'Àrbouville, éparses jusqu'ici et enfouies dans des recueils périodiques qui n'avaient pas eu le droit de les publier, perdent enfin ce caractère de fruit défendu , si peu d'accord avec leur pure beauté, et nous sont offertes dans une magnifique édition complète, avec approbation et privilège des pauvres. Pieuse et sainte pensée d'une mourante, qui n'a pas voulu les priver d'une part de leur héritage, et leur a légué, dans la mort, ce qu'elle leur donnait pendant sa vie ! « Lorsque, pour secourir le malheur, nous dit madame d'Arbouville en terminant Hésignation, quelques pages ignorées, écrites à l'écart, durent se changer en humble offrande, cette triste histoire revint à ma mémoire; je me suis dit : Pauvre femme dont la vie fut inutile, dont
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le dévouement fut sans résultat, que le récit de tes larmes devienne l'obole offerte au malheur! Morte ou vivante, Ursule! que ton âme ait un mouvement de joie... Ce que tu as souffert apportera une aumône à ceux qui pleurent aujourd'hui comme tu pleurais autrefois, et toute aumône, quelque humble qu'elle soit, fait un peu de bien sur la terre et ne s'oublie pas dans le ciel. » — Ne vous semble-t-il pas que ces lignes bénies soient l'épigraphe du livre tout entier, qu'elles aient été présentes à l'esprit de l'auteur, lorsque, surmontant ces scrupules, ces pudeurs des âmes exquises, effrayées par le grand jour, elle a fait ce dernier sacrifice à « ceux qui souffrent, à ceux qui pleurent, » et leur a laissé son plus cher trésor, son ouvrage, sa pensée, ses larmes, son âme, cette portion de • son être destinée à lui survivre? Remercions donc les pauvres, ses héritiers; ce sont eux aujourd'hui qui nous font l'aumône, qui viennent au secours de ce millionnaire ruiné qu'on appelle le roman moderne. La critique a attendu longtemps le droit de dire ce qu'elle pense de ces petits chefs-d'œuvre qu'elle n'était pas autorisée à admirer publiquement. Réparons le temps perdu : fôtous de notre mieux ces aimables tard-venus dont l'existence officielle vient de commencer. Prenons, pour mieux les accueillir, non pas notre esprit des dimanches, — il n'y a ici, hélas ! ni dimanche, ni esprit, — mais cette nuance de respect qui, mêlée à l'applaudissement et à l'hommage, les relève sans les refroidir, et les rend moins familiers sans les rendre moins sincères.
Cette belle édition peut naturellement se diviser en trois parties; les Poésies, les Nouvelles déjà connues, quoique non publiées, et les Œuvres totalement inédites.
Les Poésies mériteraient à elles seules un chapitre à part. Dans un temps où l'art a essayé de cacher la pau-
vreté de sentiment et d'idées sous la perfection raffinée de la forme matérielle, il sera curieux d'étudier dans ce Manuscrit de ma grand'tante, pseudonyme de la muse discrète de madame d'Arbouville, à quel point la poésie vraie, celle de l'âme et du cœur, peut se passer de ces recherches et de ces ciselures, et combien il importe peu, en définitive, que l'instrument ait plus ou moins de science, si l'air est beau et la note divine. Comparez les pièces de ce Manuscrit, Je crois, Tristesse, Séparation, le Passé, Une voix du Ciel, aux tours de force de nos modernes prestidigitateurs de l'hémistiche et de la rime : assurément Pinfériorité des procédés techniques est incontestable; mais si l'exécution trahit l'inexpérience et la faiblesse, le • sentiment est supérieur; il nous fait songer parfois à cette première manière de M. de Lamartine, où, sous des images surannées, des tours empruntés à toutes les écoles, on sentit palpiter une âme; l'âme de la poésie nouvelle. Les vers de madame d'Arbouville se rattachent à ce premier moment, à cette aurore glorieuse qui eut la fraîcheur et l'éclat de toutes les aurores, et vers laquelle, après les orages de la journée, nous reportons nos regards et nos regrets. Mais il y a là pour nous plus qu'un sujet de comparaison et d'étude poétique : il y a dans ces chants mélancoliques, placés sous le patronage de cette Tante que l'auteur a choisie pour éditeur responsable, il y a dans le récit qui lui sert de préface et où elle s'est involontairement révélée sous les traits de ce personnage imaginaire, l'explication et, pour ainsi dire, la clef de tout l'ensemble de ce talent et de cette œuvre : c'est à nous de savoir l'y chercher, au risque de raisonner un peu ce qui ne se raisonne pas : l'émotion, la poésie, les larmes.
L'âme dominant partout et toujours la matière, finissant mAme par la dompter, au point que la matière lui obéisse
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en esclave, puis s'absorbe et disparaisse, qu'il arrive un moment où l'âme, dès ici-bas, règne seule et sans partage, où on ne voit et on ne sent plus qu'elle, et où les personnages, au lieu d'être des corps, des passions et des caractères, ne sont plus que des esprits et des cœurs ; une existence paisible, heureuse, noblement abritée contre les tempêtes et les naufrages, devinant ce qu'elle n'a pas éprouvé, rêvant ce qu'elle n'a pas souffert, s'y reposant dans une sorte de recueillement intérieur, de réflexion persistante, et y trouvant les sujets de ses Poésies et de ses Nouvelles à l'aide de cette instinctive tristesse de qui René a dit : « Nous la tenions de Dieu ou de notre mère, » telle a été la double inspiration de madame d'Arbouville; tel est le double caractère que nous reconnaissons dans ses ouvrages.
Reprenons les cinq récits que nous avions déjà savourés en contrebande, et qui épuiseraient, avant de vieillir d'un jour, toutes les vieilles métaphores de larmes changées en perles ou de perles changées en larmes : Résignation, Marie-Madeleine, une Vie heureuse, une Histoire hollandaise et le Médecin du Village.
Ursule touche au déclin de la jeunesse ; sa vie s'écoule lentement dans une petite ville de frontière, sombre et triste; elle soigne sa vieille mère qui est aveugle, son vieux père tombé en enfance, et c'est tout au plus si leur chétif revenu, joint au produit de son travail, suffit à les faire vivre tous les trois. Ursule n'attend rien de l'avenir, ni bonheur, ni amour, ni mariage, lorsqu'un rayon inespéré vient luire tout à coup dans cette existence déshéritée. Un officier de la garnison passe sous ses fenêtres; il revient, il la revoit chaque jour, à la môme place, laborieuse, attentive, penchée sur sa broderie ou son aiguille. Peuà peu il éprouve pour elle le seul sentiment qu'elle puisse et
qu'elle veuille inspirer : une sympathie fraternelle, une tendre et fervente pitié pour cette destinée d'immolation • et de sacrifice. Puis, à leur insu, ce premier sentiment se colore de teintes plus vives et plus douces; une chaleur d'automne pénètre ces deux âmes sœurs qui se reconnaissent et se comprennent. Une fleur tardive, mais embaumée et charmante dans sa pâleur comme la rose-thé, s'épanouit au corsage d'Ursule et dans son cœur. La vie et la jeunesse se raniment sur son front et sur ses joues; elle est presque belle; Maurice, l'officier, la demande en mariage : il y a là pour tous deux une heure bénie, faite de ces joies mystérieuses, de ces tendresses contenues, qui, au lieu d'éclater au dehors, se répandent goutte à goutte dans le plus intime de notre être comme des sources cachées. Mais Maurice est aussi pauvre qu'elle; son régiment va changer de garnison; que deviendront le vieux père en enfance, la vieille mère aveugle? C'est un obstacle auquel on n'avaitpas d'abord songé. Mauriceet Ursule aurontà peinelenécessaire; avec ce fardeau de plus, le nécessaire même leur manquerait et tous '-les quatre seraient exposés au dénûment, à l'angoisse, à la misère. Une passion ardente braverait cette difficulté redoutable; elle se prendrait corps à corps avec l'impossible et trouverait dans la folie même de cette lutte, un aliment à ses ardeurs et à ses joies. Mais Maurice n'est pas passionné; son affection calme et réfléchie n'admet que le possible et ne comprend que le raisonnable. Ursule le devine; elle se soumet sans murmure; le mariage est rompu sous un prétexte banal. Un soir, la pauvre fille, redevenue vieille en un jour, entend, de sa fenêtre, la musique d'un régiment qui quitte la ville ; c'est le régiment de Maurice. Cette symphonie militaire qui s'affaiblit et se perd dans l'éloignement et le silence, c'est le bonheur d'Ursule qui s'en va, c'est le rêve qui s'évanouit.
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c'est le rayon qui s'éteint. Une semaine après, la vieille aveugle et le vieil idiot meurent; ceux à qui Ursule s'est immolée, n'auront pas môme profité de son sacrifice. Elle se résigne, elle se tait, et l'on ne sait pas môme si elle est morte.
Ursule n'est ni une héroïne, ni une femme, n i une jeune fille : c'est une âme.
Que dirai-je du Médecin du village? Otez le cadre qui est ravissant et touche parfois à la comédie (mais quoi de plus triste que la vraie comédie?), ôtez ce vieux docteur de campagne arrivant dans sa carriole d'osier, tombant au milieu d'une réunion de dandys et d'élégantes et réussissant à les attendrir à l'aide de cette histoire admirablement racontée, que trouverez-vous? L'âme d'Eva Meredith, la jeune épouse, la jeune mère, transmise par elle à son fils, et lui rendant l'intelligence et la raison. Le bonheurd'Éva et de William est si court, si vite brisé, qu'on dirait que l'auteur, fidèle à sa poétique instinctive, ne veut pas des félicités terrestres, qu'elle n'y croit pas, qu'elle ne leur donne qu'une heure, et que, portée par sa nostalgie céleste, elle monte, monte sans cesse vers la région des âmes, la seule où elle soit à l'aise, où les drames qu'elle imagine, se nouent et se dénouent dans toute la liberté de leurs mystérieux ressorts. A dater de la mort de William, la scène n'est plus sur la terre. Si le docteur, jeune alors, aime secrètement Éva dont il est le consolateur et l'appui, il l'ignore, et il faudra que, trente ans après, une femme du monde, spirituelle et blasée, le lui apprenne à luimême. L'âme d'Éva plane sur le récit tout entier, et le jour où son fils, collant ses lèvres sur son front mourant, aspire cette âme qui s'en va et devient intelligent et sensé, la superstition des bonnes gens du village, persuadés «que l'âme de la mère avait passé dans le corps de l'enfant, »
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n'est que l'interprétation populaire et naïve de celte légende, qui fera pleurer tant qu'il y aura des fils et des mères.
Marie-Madeleine peut donner lieu à des réflexions analogues. Un jeune savant, Paul d'Ercourt, a besoin d'une servante qui lui ôte tous les soucis de la vie matérielle : une jeune fille se présente à lui, et il la reçoit, un peu imprudemment peut-être: il ne tarde pas à s'apercevoir que cette jeune fille, quand elle croit n'être pas vue, le regarde avec une expression douloureuse et passionnée. Absorbé jusque-là par ses travaux scientifiques, il remarque alors que Marie-Madeleine est belle, que rien n'égale la douceur de son triste et pur regard, et qu'elle conserve, dans cette condition infime, une dignité pleine de grâce. De là à l'aimer il n'y a qu'un pas. Paul d'Ercourt l'aime et le lui dit. Marie-Madeleine l'écoute avec un ineffable mélange de ravissement et de désespoir; et quand il lui demande sa main, au lieu de le bénir, elle s'enfuit. Ne comprenant rien à ce mystère qui le désole, il s'éloigne à son tour, afin que la jeune fille, qui n'a plus d'asile, puisse revenir habiter sa maison : au bout de trois mois, elle meurt. Paul apprend alors qu'elle a été la fiancée de son frère, Charles d'Ercourt, officier de marine; qu'après la mort de Charles, disparu dans un naufrage, elle a entendu parler de l'extrême ressemblance des deux frères, et que, voulant retrouver une image, une ombre, un souvenir de son fiancé, elle était venue s'offrir à Paul, afin de le servir, de le voir à toute heure, de contempler ce visage qui lui en rappelait un autre, et de tromper, par cette vue douce et navrante, son amour, sa douleur et sa folie. Malheureusement, Paul l'a aimée; alors elle a pris la fuite, hors de sa maison d'abord, puis vers le ciel où elle va rejoindre Charles : Paul restera seul et sombre dans sa maison vide,
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jusqu'à ce qu'il aille, lui aussi, retrouver le couple fraternel dans la patrie naturelle de madame d'Arbouville et de ses héros.
Il est évident qu'un récit pareil n'a pas pied sur la terre, et c'est justement ce qui en fait le charme : j'en dirai autant d'une Vie heureuse, qui pourrait servir de pendant à Marie-Madeleine. Hélène a aimé; son fiancé, parti pour deux ans, n'est pas revenu; il ne reviendra jamais, et elle l'attend; ne lui dites pas qu'il l'a trahie, que l'amour et le malheur sont frères, que la vie est pleine de perfidies et de mécomptes; elle ne vous comprendrait pas. Elle aime, elle croit, elle espère, c'est -là toute sa vie, et elle est heureuse. Pourtant cette vie s'use et se consume dans cet état intermédiaire qui n'est ni la réalité, ni le rêve, ni la raison, ni la folie. Les drames du monde réel s'agitent autour d'elle sans l'effleurer, mais la flamme intérieure dévore cette frôle enveloppe, transparente et lumineuse comme l'albâtre. Dans une chambre d'auberge, en Italie, Hélèneentend la voix de Raymond, son fiancé, marié à une autre. Elle croit qu'il vient la retrouver; son attente est finie; elle n'a plus rien à faire en ce monde. Son dernier bonheur l'a brisée, et elle expire, sans qu'une ombre de doute ait passé sur son âme. Heureuse, n'est-ce pas? plus heureuse que sa cousine qui a aimé Gérard, le frère d'Hélène : Gérard a été tué à Fontenoy : celle qu'il aimait a scellé son cœur; elle est restée dans le monde réel; elle a épousé un homme de vingt ans plus âgé qu'elle, et elle nous raconte l'histoire, l'heureuse histoire d'Hélène.
Ce sont là les quatre diamants, d'une eau aussi pure les uns que les autres, montés et enchâssés tous les quatre avec un art qui s'ignore et qui n'en est que plus merveilleux. Il est permis d'avoir des préférences ; pour ma part, je préfère Résignation et le Médecin du village à Marie-
m causeries littéraires.
Madeleine et à une Vie heureuse, mais sans pouvoir expliquer pourquoi ; car, tout dans ce talent étant exceptionnel, l'analyse y perd ses facultés ou ses prétentions habituelles. Il est clair du moins que le même souffle u animé ces figures, que la même main les a pétries dans une argile supérieure à la nôtre, que le môme pinceau, digne d'Angelico ou d'Hemmelinck, a tracé autour de ces têtes d'une pâleur transhumaine le nimbe radieux et mystique, ou baigné ces corps intangibles dans la brume et l'azur des horizons célestes. Une Histoire hollandaise, malgré des qualités de premier ordre, me parait un peu inférieure aux récits dont je viens de parler, et Luiggitia. la Nouvelle inédite, quoique d'un intérêt plus dramatique, ne vaut pas, à beaucoup près, une Histoire Iwllandaise. Essayons de donner la raison de celte infériorité. Dieu merci! ce ne sera pas une critique ; ce sera encore un hommage.
Bien que madame d'Arbouville ait ça et là des traits d'observation d'une justesse et d'une finesse rares, bien que son joli proverbe Méfiance n'est pas sagesse, autre ouvrage inédit ajouté à cette édition complète, prouve ce qu'elle aurait pu faire en ce genre, ce n'est pas là, nous l'avons dit, la physionomie distinctive de son talent. Les passions qu'elle peint, les douleurs qu'elle décrit, les personnages qu'elle crée, les événements qu'elle raconte, elle ne les t onnait pas par expérience, ni même par observation, mais par une sorte de réflexion intérieure, qui, dans cette âme privilégiée, était presque de la divination. Par cela même qu'elle regardait au dedans plutôt qu'au dehors, qu elle vivait avec ses rêves plutôt qu'avec les incidents de la vie réelle et de la société des hommes, elle ne regardait, elle ne devinait, elle ne comprenait que le bien. Tandis que nos modernes conteurs, nos réalistes, les Soulié, les Balzac, prenaient l'humanité par en bas, du côté de la terre
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et de la fange, au-dessous de la moyenne ordinaire de nos penchants et de nos vices, elle la prenait par en haut, du côté du ciel, dans ces sphères supérieures, idéales, où le mal n'apparaît que comme ces nuages noirs qu'on voit passer sous ses pieds en gravissant les cimes alpestres. C'est dans ces sphères que vivent, gémissent, se résignent et se transfigurent Ursule, Hélène, Éva Meredith, Marie- Madeleine, créations charmantes, compagnes bien-aimées de fauteur, chastes sœurs de sa rêverie, confidentes discrètes de ses mystérieuses tristesses; et l'on peut môme ajouter qu'elles ne pourraient exister que là . On le voit, toute cette partie grossière, humaine, toute la guenille de notre pauvre humanité, aussi difficile à éviter dans le roman que dans le monde, disparaît dans ces œuvres immatérielles, glorieuses exceptions qui resteront comme le dernier mot du spiritualisme dans l'art. Or YHistoire lwllandaise commence presque comme un de nos récits romanesques, et dans les conditions du genre. Christine a du sang espagnol dans les veines ; elle donne un rendez-vous à Herbert; il est tout de suite question d'enlèvement, de mariage clandestin, de révolte contre l'autorité paternelle. Ce père de famille, ce Hollandais si froid et si sombre, qui a fait la folie de prendre une femme en Espagne, le mal dont il souffre a un nom dans la poétique et la société terrestre : il est jaloux, et ce n'est pas sans motif; le lecteur devine que la naissance de Christine a dû être pour lui le sujet d'un doute terrible, qui, cette fois, n'a rien de surhumain. Tout cela est admirablement sauvé, tout cela est indiqué avec une délicatesse de sensitive, avec une légèreté de main (jui ferait passer par le trou d'une aiguille tous les cables et tous les chameaux du roman moderne : le paysage hollandais, qui enveloppe de sa gaze humide les détails de cette douloureuse histoire, lui prête quelque chose de chaste et
de froid comme son ciel. Mais enfin, cet enlèvement, ce rendez- vous, cette révolte, cet époux assombri, ce père irrité, ces cheveux noirs dans cette maison blonde, c est l'humanité, c est la vie, c'est la passion, tel qu'on l'entend en langage vulgaire. Il en résulte que, lorsque arrive le moment de la transfiguration et du sacrifice, lorsque Christine, domptée par le cloître ou plutôt rappelée vers le ciel par ses sœurs Hélène et Ursule, Éva et Marie-Madeleine, refuse de rentrer dans le monde et d'épouser Herbert, on dirait qu'il y a solution de continuité, et que le roman, commencé dans la langue des hommes, se termine dans celle des anges, avant qu'on ait eu le temps de changer de dictionnaire. Ce défaut est plus sensible dans Luiggina : Luiggina est le premier ouvrage écrit par madame d'Arbouville, bien qu'il paraisse le dernier. Elle y cherchait sa voie et elle ne l'avait pas encore trouvée. Un spirituel amateur de paradoxes a dit que nous avions tous en nous un mélodrame, et qu'autant valait le faire sortir tout de suite, afin de ne plus en entendre parler. L'auteur de Luiggina a suivi ce conseil, et elle a bien fait ; elle a bien fait de se débarrasser tout d'abord de cet excédant de bagage qui l'eût gênée dans cette course aérienne où elle devait trouver ces suaves figures, ces pures images, ces délicates légendes, cette voie lactée, sa patrie, sa poésie et sa gloire. Selon nous, il est aussi honorable, aussi méritoire d'avoir manqué Luiggina que d'avoir réussi Résignation, Une Vie heureuse, Marie-Madeleine et le Médecin du village; ou plutôt c'est le môme honneur et le môme mérite. L'auteur de Résignation ne pouvait pas écrire Luiggina, de môme que l'auteur d'Un Caprice n'aurait pas pu écrire la Tour de Nesle.
En somme, il convenait que cette édition fût complète, et Ton doit se réjouir quelle ait été publiée. Il fallait que
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les lecteurs charmés de récits épars dont la publicité apocryphe n'était pas digne de ce beau talent, retrouvassent réunis sous leurs yeux tous les écrits de cette plume qui n'a ressemblé à nulle autre et à laquelle nulle autre ne ressemblera. Il fallait surtout que la littérature française s'emparât, au grand jour et sans aucune apparence furtive et clandestine, de ces petits chefs-d'œuvre qui sont à elle, qui la relèveront de ses faillites et de ses misères, et qui devaient lui appartenir comme un bien acquis et non pas comme un bien volé. Plus tard, beaucoup plus tard, lorsque la pieuse et charitable pensée qui a présidé à cette édition aura porté tous ses fruits, lorsqu'elle aura rendu tout ce qu'elle doit rendre en gloire à l'auteur, en bienfaits aux pauvres, en jouissances aux lecteurs, arrivera peut-être cette postérité qui est la vraie, et que le lendemain ne connaît pasmieux que la veille. Celle-là demandera qu'on publie pour elle un tout petit volume renfermant Résignation, le Médecin du Village, Marie- Madeleine et Une Vie Iwureuse; ce petit volume exquis, décisif, sans tache, qu'il est donné à si peu d'écrivains de léguer à l'avenir, et qui, cette fois, placé dans le rayon préféré, sur l'étagère favorite, entre Paul et Virginie et Adèle de Sénanges, ajoutera un nom aux noms sauvés de l'oubli par la reconnaissance et le respect, l'attendrissement et le charme.
Nier le talent, l'esprit et le succès chez les hommes et tlans les livres qui froissent nos sentiments et nos croyances, c'est une maladroite et dangereuse tactique ; maladroite, parce qu'elle ne les empêche pas de réussir; dangereuse, parce qu'elle implique, semble-t-il, un aveu tacite d'embarras, de colère ou d'impuissance. Je commencerai donc par une déclaration naïve que M. de la Palice m'eût enviée : M. Henri Heine est doué d'un esprit merveilleux, inouï, éblouissant, effrayant pour autrui, désolant pour lui-même ; car il ne paraît pas lui avoir donné jusqu'ici ni un moment de bonheur ni un atome
1 De l'Allemagne. — Lutèce. — La mort d'Henri Heine nous eût fait supprimer ce chapitre, s'il n'avait été signalé comme une contradiction dans l'ensemble de nos appréciations littéraires. Nous le publions donc, sans y changer une ligne, tel qu'il .1 paru en avril 1855. Nos lecteurs ugeront si, à propos du plus ironique des hommes, il n'était pas permis de cacher beaucoup d'ironie sous un peu d'indulgence.
de certitude. Ses ouvrages forment la plus attrayante lecture qu'il soit possible d'imaginer, lorsque, également las de la vérité et de Terreur, on a envie de se lancer, pour un soir, dans ces régions humoristiques qui ne sont ni Terreur ni la vérité. Un peu plus voltairien que Voltaire, mais poète avec cela, ce que Voltaire n'a jamais été; tour à tour railleur sentimental et rêveur goguenard, Français assez Allemand pour comprendre TAIIemagne, Allemand assez Français pour la rendre claire, Prussien par hasard, Parisien par goût, Athénien par droit de conquête et de naissance, digne de se moquer de Kant et capable de l'expliquer, M. Henri Heine est, dans la littérature internationale, sinon un modèle sans défaut ou un oracle sans réplique, au moins un type sans précédent et sans rival. 11 peut indifféremment signer, entre la patrie de Chateaubriand et celle de Gœlhe, des traités de paix ou des déclarations de guerre, faire de son œuvre optimiste ou morose un casus belli ou un trait d'union.
Que d'éléments de supériorité! que de motifs pour l'admirer en cachette, de peur d'avoir Tair, en 1 admirant en public, de me renier et de me trahir! Que de raisons pour m'attrister de voir tant de verve, de fantaisie, de science, de gaieté, d'ironie, de malice et souvent même de bon sens, servir à affirmer et à embellir tant d'idées contraires aux miennes! Qui sait pourtant? Il n'est pas, dit-on, de position si désespérée dont il ne soit possible de tirer parti. Voyons si. en cherchant bien, on ne pourrait pas, à travers ces pages charmantes qui nous désolent, ces jolis sarcasmes qui nous écrasent, ces fines épigrammes qui nous criblent, rencontrer ça et là quelque dédommagement ou quelque refuge, et échapper au double péril de refuser de Tesprit à M. Heine pour demeurer bon chrétien, ou de cesser de croire en Dieu à force de goûter M. Heine.
Et d'abord, commençons par une question bien humble à propos de Fauteur de Y Allemagne et de Ltttèce: qu'estil? ou du moins qu'est-il aujourd'hui? Car, on le conçoit, sa personnalité présente, si elle infirme sa personnalité passée, reste la seule qu'il soit essentiel de constater et de définir. Est-il Français? Non; il est né. nous dit-il, à Dusseldorf, capitale du duché de Berg. Est-il donc Prussien? Non; il établit d'une façon très-ingénieuse que son véritable souverain a été le prince Napoléon-Louis, fils aîné du roi de Hollande et de la reine Hortense, et que, celui-ci n'ayant jamais abdiqué, sa principauté est échue de droit à son frère, qui est à présent aussi, ajou te-t - i I, empereur des Français. Est-il catholique? Hélas! non, pas encore, bien qu'il ait fait, à vrai dire, quelques concessions de ce côté-là. Premièrement, il a épousé une catholique, ce qui l'a forcé de se marier à l'église, et de promettre que ses enfants seraient élevés dans la religion de sa femme, et non pas dans la sienne : deux conditions auxquelles il s'est soumis de très-bonne grâce, surtout la dernière, parce qu'il était à peu près sûr de n'avoir ni religion ni enfants ; secondement, il a soin de nous rappeler ^ qu'il n'a jamais permis à sa verve satirique d'attaquer ni le pape, ni les prêtres, ni les cérémonies de notre culte, ni « aucune des parties de ce colosse qu'on appelle l'Église romaine, » et on doit lui savoir gré de l'importance qu'il attache à une déclaration aussi rassurante pour la religion catholique: car qui sait ce qui lui serait arrivé si elle avait compté parmi ses ennemis M. Henri Heine? Elle qui a résisté, pendant dix-huit siècles, à tant de périls, aurait bien pu succomber à celui-là, et l'on frémit quand on songe à quoi elle était exposée, si seulement l'auteur de Reisebilder avait dépensé contre elle la moitié des plaisanteries qu'il réservait à M. Gouin, le factotum musical de Meyer-
M. HENRI HEINE. * m
beer. Est-il protestant? Non : il ne perd aucune occasion de s'égayer aux dépens du rigorisme luthérien ou anglican ; il avoue que son protestantisme ne consiste plus que dans le fait d'être inscrit comme chrétien évangélique sur les registres de la communion luthérienne ; il déclare qu'il n'a jamais trouvé, dans les annales du papisme, de misères pareilles à celles de la Gazette ecclésiastique de Berlin ; il répète qu'aucune des religions positives n'a eu pour lui plus de prix que les autres; que c'est seulement par courtoisie qu'il a pu porter l'uniforme de telle ou telle religion, comme l'empereur de Russie se travestit en officier de la garde prussienne, quand il fait au roi de Prusse l'honneur d'assister à une revue de grande parade à Postdam. Est-il déiste? Non. Les hommes qui isolent la Divinité de tout culte positif se croient obligés de n'en montrer pour elle que plus de respect extérieur, témoin Locke qui se découvrait chaque fois qu'on prononçait devant lui le nom de Dieu. Or M. Heine est encore un peu familier vis-à-vis de ce Dieu dont il commence à admettre la nécessité; il le traite volontiers d'égal à égal, l'accusant humour divin, l'appelant un Aristophane céleste, se plaignant des flots de moquerie, des plaisanteries cruelles, des coups de foudre satiriques que le grand auteur de l'univers lance contre lui en lui infligeant la goutte ou la sciatique. Est-il donc athée? Non, car il suffit de lire les cinquante dernières pages de son second volume, — les plus significatives et les plus récemment écrites, — pour reconnaître, à travers des aveux à demi sérieux, à demi plaisants, tout ce qu'il a fini par trouver de désespérant et d'amer dans l'idée d'un ciel vide et d'un. Dieu absent : — t Qu'ils sont donc sots et cruels, s'écrie-t-il, ces philosophes athées* ces dialecticiens froids et bien portants, qui s'évertuent à enlever aux hommes souffrants leur consolation divine, le
seul calmant qui leur reste! On a dit que l'humanité est malade, que le monde est un grand hôpital. Ce sera encore plus effroyable quand on devra dire que le monde est un »rand Hôtel-Dieu sans Dieu. » M. Heine est-il royaliste? non ; son livre est trop plein de malice contre les rois, les roitelets, les rois qui restent tandis que les dieux s'en vont : il se déchaîne contre la sainte alliance, contre le grand complot monarchique ; il accuse les souverains allemands d'avoir favorisé, daus un intérêt tout égoïste et tout oppressif, la renaissance du romantisme, et il n'y a pas jusqu'à nos pauvres carlistes de France, comme il les appelle dans une langue cette fois un peu arriérée, qui ne lui paraissent mériter toutes sortes de facéties et d'anathèmes. Est-il républicain? Bien moins encore : il annonce, dès 1840, en cas de triomphe démocratique, des choses grotesques et épouvantables, dont nous n'avons vu, fort heureusement, se réaliser que la première partie. Est-il classique? Non; il nous le redirait, que nous refuserions de le croire, en dépit de son panégyrique de Racine, et d'ailleurs bien des pages de ses œuvres attestent surabondamment son dédain pour les restaurations classiques, antiques ou académiques, fussent-elles logées dans le cerveau olympien de Gœthe. Est-il romantique ? Assurément non : un de ses chapitres les plus piquants, les plus irrésistibles, est dirigé contre le romantisme allemand et français : il juge, dans Lutèce, M. Victor Hugo avec une sévérité qui va jusqu'à l'injustice et la caricature; et il n'y a rien, dans Chain ou dansllogarth, de plus drôle que la façon dont il habille Frédéric et Guillaume-Auguste Schlegel, ces rédacteurs officiels du traité d'alliance entre la littérature allemande et la nôtre, signé par madame de Staël. Encore une fois, qu'est-ce donc que M. Heine? Je vais vous le dire, ou plutôt vous Je savez déjà : c'est un humoriste,
un fantaisiste, un poëte, et, par-dessus tout, un malade.
Ceci posé, nous voilà bien à notre aise : fantaisiste, M. Heine a le privilège — et il en use — de se contredire le plus spirituellement du monde, à huit ou dix pages de distance : humoriste, il aurait raison de se moquer de nous encore plus que de M. Gouin et des Schlegel, si nous avions l'air de prendre trop au tragique — ou même au sérieux — ses paradoxes et ses boutades. Poëte, il est le bienvenu, et les bouffées de ce souffle frais et pur qu'on sent s'élever à chaque instant dans ses livres, au milieu des buissons les plus épineux de la philosophie tudesque ou sur la plus aride table rase de la négation vol* tairienne, suf Braient à obtenir grâce pour bien des peccadilles. Malade enfin, il a droit à tous les égards, et il est trop excellent latiniste pour ignorer ce que signifient xgri somnia.
Essayons donc de parler de ce charmant esprit comme si rien, dans Y Allemagne et dans Lutèce, ne choquait nos opinions et nos sentiments, et répétons, à titre de consolation relative, que si M. Heine est parfois irrévérencieux envers ce que nous révérons, il respecte, en revanche, encore moins que nous ce que nous ne respectons pas.
Le livre sur Y Allemagne est destiné, l'auteur nous le dit, à réagir contre une foule d'opinions erronées que le livre de madame de Staël a accréditées en France. Hélas î il y a en effet, entre ces deux livres, séparés par un demisiècle, la même différence qu'entre le budget d'un jeune et prodigue millionnaire et celui d'un vieillard ruiné. Madame de Staël, génie essentiellement expansif et initiateur, encore toute frémissante des grandes et terribles vibrations de la Révolution française, frappée du contraste de ces événements gigantesques, de ces jeunes gloires, de cette vie ioute nouvelle, tout exubérante, avec ces vieux regains
de philosophie matérialiste et de versification didactique momifiées dans notre littérature, s'attacha surtout à infuser dans ces veines appauvries un sang chaleureux et vivace, à féconder, à régénérer par le spiritualisme ce qu'elle voyait dépérir et se morfondre dans le stérile hivernage de Y école sensualiste. Ce spiritualisme, elle le chercha où elle crut pouvoir le trouver, sans y regarder de trop près, avec cette confiance féminine qui se hâte de tenir pour certain ce qu'elle désire, avec cette complaisance un peu crédule des femmes supérieures qui refont à leur guise et à leur image ce qu'il leur convient d'admettre dans l'intimité de leur génie, et prennent ensuite pour la réalité çe qui n'est en grande partie que leur ouvrage. Ce fut à l'Allemagne qu'elle demanda ce principe régénérateur, aidée dans ses recherches par ces pauvres Schlegel, si illustres alors, si agréahlement bafoués aujourd'hui par M. Henri Heine. Elle opposa la rêverie, la poésie et la métaphysique allemandes au matérialisme et au scepticisme français, comme une femme pressée de réveiller ou d'avertir un amant assoupi ou refroidi, lui oppose précipitamment un rival, à qui elle prête à l'instant mille qualités problématiques. Gœthe, Schiller, Jean Paul, Wieland, Zacharias Werner, tout un groupe magnifique de rêveurs et d'artistes, d'inventeurs et de poètes, se trouvaient là tout exprès, au seuil de leur littérature et de leur siècle, pour en faire les honneurs à la noble ambassadrice, et la philosophie passa avec le reste, à la façon de ces appoints qu'on ne discute pas trop pour ne pas entraver la conclusion d'un marché. Plus tard, dans le grand mouvement national et belliqueux de 1812 à 1845, les princes allemands, qui eurent alors, par hasard, le même intérêt et le même avis que les peuples, ne négligèrent rien pour activer, pour surexciter dans leur pays, en face de l'invasion et de la guerre, l'esprit patriotique
retrempé dans l'amour du passé, dans la restauration sincère ou factice du moyen âge germanique, de ses poésies, de ses monuments, de ses croyances : ils créèrent ainsi le romantisme allemand, fort différent du nôtre, dérivant d'une initiative monarchique comme le nôtre résultait d'une idée d'indépendance, et très-suspect par conséquent aux patriotes, aux révolutionnaires d'outre- Rhin qui voyaient en lui un instrument, non pas d'émancipation intellectuelle, mais d'asservissement politique. En France, au contraire, ce mouvement inauguré par madame de Staël, et bientôt naturalisé par des écrivains et des ouvrages ori- * ginaux, admit l'Allemagne expliquée par l'auteur de Corinne parmi les éléments de la révolution qui s'accomplissait dans la philosophie, dans la littérature et dans l'art ; et, comme cette révolution fut d'abord spiritualiste, comme les noms de Thomas Reid, de Dugald Steward, de Royer- Collard, de Cousin, y protestaient contre les désolantes et desséchantes doctrines des d'Holbach, des Lamettrie, des Condillac et des Cabanis, il resta avéré que le mysticisme, l'idéalisme de l'école allemande avait eu sa large part dans cette nouvelle croisade de l'esprit contre la matière et en offrait le plus savant, le plus profond et le plus consolant symbole.
Erreur et illusion d'optique, nous dit-on aujourd'hui : soit; mais il y a, dans l'ordre de la pensée, des illusions qui fécondent, comme il y a des vérités qui tuent. Quand madame de Staël, pour obéir au penchant de son génie et peut-être aussi pour contenter sa haine contre l'homme en qui s'incarnait alors le génie de la France, créait une Allemagne de convention et attribuait surtout à sa philosophie un caractère tout différent du véritable, elle avait le tortde défigurer la vraie physionomie, le vrai sens des Kant, des Fichte, des Schelling et autres aigles germaniques quel-
que peu perdus dans les nuages; mais ce léger tort était largement compensé par les germes de renouvellement et de vie qu'elle répandait à flots sur le soi français, par les courants spiritualistes qu'elle établissait à travers cette génération contemporaine de Barras, de Lalandeetde Parny. Qu'importe la source? Qu'importe que les philosophes, les penseurs, les poêles choisis par elle comme représentants des tendances qu'elle voulait faire prévaloir, eussent parfois sacrifié à des tendances contraires? On a vu des batailles gagnées par l'heureuse erreur d'une armée prenant dans k le lointain un corps ennemi pour un renfort. Que nos réalistes, nos fantaisistes modernes, si justement fiers de saluer M. Heine comme leur modèle, prennent garde à ces démolitions faciles dont ils se passent trop souvent le stérile plaisir! Rien de plus aisé sans nul doute que de prouver que madame de Staël a été rarement dans le vrai, que, dans ses jugements littéraires comme dans la création de ses personnages, elle ne s'est pas assez désistée du turban et de la harpe de Corinne ; que Chateaubriand, son glorieux émule, a vu sur les bords de Meschacebé et sur les rives du Jourdain bien des choses qui n'y étaient pas, et a fréquemment incliné vers le faux comme le nez du père Aubry vers la tombe : rien de plus vite fait que de nous donner, en deux coups de crayon, la charge de H. Ballanche, «r que tout le monde loue et que personne ne lit, et qui, venu au monde avec un visage où manquait la joue droite, perdit plus tard la joue gauche par une amputation. » — Avec tout cela, madame de Staël, Chateaubriand, Ballanche, Corinne, Y Allemagne, le Génie du christianisme, René, Alain, Y Itinéraire, Orphée, Antigone, voire même la Palingénésie } que j'avoue avoir très-peu lue et encore moins comprise, ont imprimé à ce siècle qui commençait, à cette littérature qui périssait, je ne sais quelle force vitale, quelle puis-
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sance créatrice qui nous a donné Lamartine, Victor Hugo, toute la brillante pléiade de 1827, et dont nons retrouverions peut être encore les traces, malgré tant d'évolutions et de défaillances. Des livres tels que ceux de M. Heine, que donnent-ils? deux heures délicieuses au lecteur gourmet et blasé. Mais après? Quand cette ironie impitoyable a fait tomber, les uns sur les autres, tous nos dieux et toutes ses idoles; quand elle s'est tour à tour moquée de tout ce quelle a cru et de tout ce qu'elle ne croit pas encore; quand elle n'a pas laissé un seul recoin de ces cervelles allemandes sans nous en montrer le vide, la sécheresse et le chaos, que peut-il sortir de ce décompte, de cette statistique finale, sinon une colonne de zéros dont tous les chiffres ont disparu, sinon un rassemblement de négations qui, en dépit de la grammaire, ne valent pas la plus chétive, la moins solide des affirmations? Quand on a lu le livre de madame de Staël, on ne sait rien, mais on peut tout. Quand on ferme le livre de M. Heine, on sait tout, mais on ne peut rien.
Je me trompe pourtant, et, au lieu de me plaindre de M. Heine, je devrais le remercier. La philosophie allemande, nous dit-il, n'est pas telle que madame de Sta<"l vous l'a dépeinte. Qu est-elle donc? Elle est la fille de l'esprit de contrôle et d'examen intronisé par Luther; elle est surtout la réaction, d'abord timide et contenue, puis de plus en plus agressive et violente, contre la doctrine qui est l'essence môme du christianisme, et qui sacrifie l'homme à Dieu, l'individu à la société, la matière à l'âme. De Luther à Kant, de Kant à Hegel, de Hegel aux disciples qui l'exagèrent et qui renchérissent les uns sur les autres, les Strauss, les Arnold Ruge, les Bruno Bauer, les Fauerbach, les Max Stirner, on peut suivre cette idée de préférence de l'homme sur Dieu, de la matière sur
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l'âme, de l'individu sur la société, dans des progressions effrayantes qui aboutissent au matérialisme le plus effréné, au communisme le plus absolu. Quand il commença à esquisser ce tableau peu rassurant, à dérouler les longs anneaux de cette chaîne philosophique qui va tout doucettement de la diète de Worms à la porte de Charenton, en passant sur des ruines d'églises, de châteaux, de palais, d'usines, de maisons et de chaumières, M. Henri Heine se portait bien. La Révolution de février n'avait pas eu lieu, et la haine de notre humoriste contre les teutomanes, les ultra-tudesques, c'est-à-dire contre le parti du passé qui, sous prétexte de patriotisme, voudrait rejeter l'Allemagne vers le moyen âge, bien loin de la. Révolution et de la France, cette haine le prédisposait à beaucoup d'indulgence pour des doctrines qui lui paraissaient être celles de l'avenir et qui s'annonçaient comme devant absorber toutes les nationalités diverses dans le bien commun de l'humanité. M. Heine, à l'école des Hélégiens les plus intrépides, n'était pas fâché, — il nous l'avoue avec une gaieté de convalescent , — de se sentir Dieu, et il nous donne, sur sa divinité d'alors et sur ses frais de représentation divine, de fort amusants détails. Môme à cette époque pourtant, il avait, j'en suis sûr, à se faire violence pour ne pas lâcher bride à son humeur goguenarde en présence de ces fabricants de dieux, et peut-être est-ce cet effort méritoire qui amena sa conversion. Il a pensé que le plaisir d'être Dieu ne valait pas celui de se moquer, en déchirant son diplôme, de ceux qui le lui avaient délivré. D'ailleurs, les triomphes démocratiques de 1848, arrivant sur ces entrefaites, avaient écrit en marge de ces nouveaux codes athées bien des choses dont se révoltait l'atticisme de M. Heine, et, la maladie étant venue y joindre ses enseignements pratiques, il se trouva un beau jour admira-
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blement préparé à écrire l'histoire anecdotique, véridique et satirique de ses maîtres de philosophie, auprès desquels celui de M. Jourdain n'était qu'un écolier en fait de brouillamini et de tintamarre. Aussi, comme il s'est dédommagé de son long jeûne! quel arriéré de sarcasmes et de satires il a payé à tous ces héros du moi et du non moi! quelles vives silhouettes il a tracées d'Emmanuel Kant, et de Hegel assis avec sa triste mine de poule couveuse sur ces œufs funestes d'où allait sortir le communisme, et de Ruge, le portier de son école, et de ce tailleur Weitling qui lui tendit sa grosse main comme à un confrère, et de Feuerbach (fleuve de feu), le plus conséquent des enfants terribles de cette philosophie! avec quelle malicieuse candeur il peint ce brusque mouvement qui s'opère, dans les moments de crise démagogique, chez l'homme d'esprit qui a jadis partagé la théorie et qui en voit l'application descendre dans la rue, sous sa forme la plus brutale et la plus laide! Il y a dans cette gaieté un peu stridente, datée d'un lit de souffrance, quelque chose de funèbre qui en redouble l'effet. On sent que chacune de ces confidences s'échappe comme un jet de sang sous le bistouri. Seulement, ici, le patient et le chirurgien, c'est le môme homme, confondant la douleur de l'opération avec celle de la plaie, et couvrant le tout d'un éclat de rire.
En somme, ces deux livres, écrits, l'un par madame de Staël, l'autre par M. Heine, l'un par une muse superbe, l'autre par un poëte malade, l'un si encourageant, si excitant, si rempli d'illusions, d'espérances, de pensées fécondes, d'empressements généreux et confiants envers le génie de l'Allemagne, l'autre si désabusé, si triste, si instructif dans ses allures satiriques, si plein de méfiances et de rancunes contre des doctrines doiit le dernier mot est le vide dans le ciel, le néant dans l'Ame, la folie dans
l'homme et le carnage dans la rue, ces deux livres ont été tous deux ce qu'ils devaient être, chacun à son moment et à sa date; le premier, provoquant un élan vers cet idéal germanique, un peu vague, un peu chimérique peut-être, mais qui avait au moins le mérite de ne pas ressembler aux platitudes philosophiques et littéraires du voltairianisme enrégimenté par l'Empire; le second, montrant où conduisent ces utopies séduisantes quand on les pousse à l'extrême, quand les imaginations qu'elles enivrent, se dégageant de toute règle et de tout frein, n'acceptent plus qu'elles-mêmes pour arbitre, pour culte et pour divinité. Ici le programme d'un voyageur; là le récit d'un naufragé. Toute notre histoire philosophique et littéraire est entre ces deux livres, comme tout notre siècle est entre ces deux dates.
Il ne faudrait pas croire qu'il n'y a dans l'ouvrage de M. Heine sur V Allemagne qu'une série de rétractations et d'aveux plus ou moins déguisés dans une série d'épigrammes; il y a aussi une étude très-fine et très-piquante de la littérature allemande, comprise dans la phase dite romantique. M. Heine ne procède pas, comme la critique française, par l'analyse, mais plutôt par des détails, des anecdotes, des traits, des saillies qui se jouent autour du personnage et de l'œuvre, et finissent par en donner le dessin exact, peu flatté, et d'autant plus vrai. Goethe, Schiller,Tieck, Hoffmann, Uhland, Raupach, Werner, Jean Paul, d'Arnim, Brentano, Novalis, revivent dans ces pages, et, au lieu d'être classés comme des fleurs mortes dans un herbier de botaniste ou couchés comme des statues sur des tombeaux, ils sont réveillés par cette baguette magique du poëte, qui, même en les jugeant, reste poëte encore et a l'air d'inventer ce qu'il juge. Dire que cette baguette ne
change pas souvent en férule, en fouet ou même en
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stylet, ce serait mentir. Ce qu'il y a de plus meurtrier et de plus terrible chez M. Heine, ce n'est pas sa raillerie, c'est sa louange; elle s'enroule peu à peu autour de sa victime, qu'elle flatte, qu'elle caresse, qu'elle enveloppe, qu'elle étreint, qu'elle étouffe en serrant de plus en plus ses ondulations et ses nœuds : puis, quand on arrive au bout de l'inquiétante spirale, on trouve une jolie petite tête vipérine, siflotant et clignant de l'œil avant de lancer son dard ou d'imprimer sa morsure. Là, comme ailleurs, M. Henri Heine a résolu un problème assez curieux : il a été poëte sans être jamais dupe ni des autres ni de luimême.
Le livre de Y Allemagne a été écrit à l'adresse des Français; Lutèce est adressé aux Allemands. Dans le premier de ces ouvrages, l'auteur a voulu donner à ses compatriotes d'adoption une idée exacte de sa patrie originelle; dans le second, il a voulu donner à ses concitoyens primitifs une idée juste de sa patrie adoptive. Seulement il l'a prise à une époque déterminée qui commence à 1840 et finit à 1844; embrassant ainsi une période qui ne fut pas sans orages et que marquèrent de présages sinistres ou de préludes singuliers la mort tragique du duc d'Orléans, la translation des cendres de Napoléon, le court et belliqueux ministère de M. Thiers, les agitations démocratiques provoquées par les bruits de guerre, les premières secousses de la question d'Orient, les premiers bégaiements de la réforme électorale, et les premiers trésors d'une incomparable éloquence dépensés par M. Guizot dans sa lutte glorieuse contre les difficultés de la situation et la violence des partis. On voit que, pour un esprit juste, vif, railleur, revenu de bien des enthousiasmes républicains, et doué de cette faculté de conjecture qui, après coup, ressemble au don de prophétie, cet espace de quatre années
a dû suffire, sinon pour nous donner une histoire complète de Paris au dix-neuvième siècle, au moins pour écrire un très- intéressant chapitre de cette histoire. La Révolution de février a eu cela de particulier, que personne ne Ta voulue, pas même ses auteurs, que tout le monde la croyait impossible, surtout ceux qui l'ont faite, et que toute le monde, plus ou moins, s est amusé à la prédire par une sorte de vague instinct qui a dominé toutes les chances raisonnables et a eu finalement raison contre elles : si bien que nous nous sommes tous trouvés prophètes, et cette fois, hélas! c'était dans notre pays. M. Heine, qui n'était pas dans son pays et ne craignait pas de faire mentir le proverbe, a encore été plus prophète que nous tous, et le moyen âge qu'il déleste n'eût pas manqué de le brûler comme sorcier. Il y a vraiment une inspiration fatidique ou plutôt une sagacité merveilleuse dans les pages de Lutèce, où Fauteur annonce, dix ans d'avance, les ravages du communisme et l'explosion de la question d'Orient. Qu'on lise le récit de sa visite aux ateliers de la rue Saint-Marceau, le titre des ouvrages qu'il voit entre les mains des ouvriers, les propos qu'il entend, les réflexions qu'il y ajoute : ce ne sont plus là les rêveries d'un malade, les fantaisies d'un poëte, les boutades d'un humoriste, les aveux d'un philosophe, mais les vues pénétrantes et profondes d'un homme d'un grand sens mesurant les périls d'une situation déjà menaçante et destinée à s'aggraver encore. Ses jugements sur le roi Louis- Philippe, sur M. Guizot, sur M. Thiers, sont aussi convenables que Ton pouvait l'attendre d'un homme chez qui la moquerie, dégénérée en habitude et en tic, cherche toujours une indemnité quelconque au moment même où il exprime une approbation ou une sympathie. Cet Athénien de Dusseldorf, blasé, en Allemagne, sur la métaphy-
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sique du socialisme, effraye, en France, de ses premiers essais de vie réelle et publique, accepte avec amour et gémit de ne pouvoir prolonger cette halte de l'esprit et de la politique dans les zones tempérées d'une liberté sage comme il voudrait le devenir, et spirituelle comme il Ta toujours été. Chose singulière! M. Heine, artiste et poète éminent, esprit d'allure peu grave et peu pratique, juge pourtant bien mieux, dans Lutèce, la politique que la littérature. Les noms de George Sand, d'Alfred de Musset, de Béranger, de Victor Hugo, de Michelet, de Quinet, de Balzac, se rencontrent sous sa plume; mais, au lieu de motiver son sentiment sur leurs talents et leurs ouvrages, il se borne presque toujours à quelques détails physiques qui ne s'adressent qu'à la curiosité la plus triviale et la plus futile. Il nous apprendra que madame Sand a un menton charnu et de belles épaules, que M. Hugo est affligé d'un vice de conformation dans la hanche droite, que M. Quinet porte une houpelande, et autres remarques qui ne concluent pas grand'chose pour ou contre Lélia, Notre-Dame de Paris et Ahasvérus. On dirait que ses compatriotes, au moment où il est monté en voiture, lui ont recommandé de leur donner, sur nos célébrités littéraires, quelques-uns de ces renseignements personnels dont les étrangers et les provinciaux sont si friands, et que Henri Heine, toujours goguenard, a pris la commission au pied de la lettre, enchanté de descendre, à force d'esprit, au point où montait, par un excès contraire, cet honnête Béotien qui écrivait sur ses tablettes : « 14 avril, bonne journée : vu Scribe en redingote noire. » Lutèce est un journal rédigé par un homme supérieur, mais où le premier-Paris vaut mieux que le feuilleton. II faut pourtant excepter un feuilleton ravissant qui laisse bien loin derrière lui tous nos caricaturistes de crayon et
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de plurae : celui où M. Heine raconte sa conversation avec Spontini, la colère de l'auteur de la Vestale contre Meyerbeer, et la façon triomphante dont l'irascible maestro lui prouve que le quatrième acte des Huguenots n'est pas de Meyerbeer, mais de M. Gouin, chef de bureau à la grande poste aux lettres.
Le tout, Allemagne et Lutèce. est très-instructif et trèsamusant; instructif, parce qu'il n'est pas de spectacle meilleur que de voir un esprit de premier ordre reculer devant l'absurde, dût-il s'arrêtera mi-chemin vers le vrai; amusant, parce que M. Heine donne à ses reculades, à ses aveux, à ses conversions, une forme qui n'est qu'à lui et dont la bouffonnerie apparente cache un sens profond et trahit un irrécusable mélange de mauvaise honte et de franchise. Sans doute, il y a encore dans ces deux livres — le premier surtout — bien des pages que nous voudrions déchirer, bien des intempérances de langage dont le goût s'afflige, et que toute la verve de M. Heine ne réussira jamais à rendre aimables; mais il y a aussi, tout à côté, des confessions si précieuses, des vérités si excellentes, des duretés si utiles, des railleries si justes, qu'on se demande si cet ensemble de bien et de mal n'est pas, après tout, d'un meilleur exemple, et si un malade à moitié guéri, mêlant des restes de fièvre à des commencements de convalescence, ne démontre pas mieux qu'un homme sain et robuste la nécessité d'une.hygiène sage et d'un bon régime.
M. VIENINET 1
La seule crainte que j'éprouve en parlant des Fables de M. Viennet, c'est d'en dire trop de bien; non paô qu elles ne méritent toutes sortes d'éloges: car la pLpartsont jolies et plusieurs sont charmantes; mais je crains, en y insistant, d'avoir l'air de trop restreindre l'auteur à ce genre injustement regardé comme secondaire, et de concentrer mes louanges sur ce point pour m'en dispenser sur d'autres. M. Viennet, s'il me supposait cette arrièrepensée, aurait le droit de s'en plaindre, et d'y voir peutêtre une secrète rancune de romantique mal converti. Ha écrit des poèmes, des tragédies, des comédies, des romans; il a été joué par Talma et par Frédérick-Lemaître. Récemment encore, une plume plus autorisée que la mienne rendait un juste hommage à ses Promenades au I J èrc~*Lachaise, pleines d'aperçus ingénieux, de piquantes esquisses, de
1 Fabiës.
pages éloquentes; et moi-même, je ne puis oublier l'émotion sympathique que j'ai ressentie, cet hiver, en entendant M. Viennet lire les belles scènes de sa tragédie de la Ligue, ou la noble et royale figure de notre pauvre Henri IV nous est rendue dans toute sa fermeté et toute sa verdeur. Ainsi, il est bien entendu que mon penchant pour les Fables de M. Viennet n'est pas une exclusion, mais une préférence. Si elle lui semblait excessive, ce ne serait là, après tout, qu'une des bizarreries de celte destinée poétique dont il nous parle, dans sa préface, avec un si aimable enjouement. Qu'elle est spirituelle, cette préface! et comme la personnalité du poète sait s'y faire jour, sans se livrer à ces confessions superbes, à ces confidences vaniteuses, à ces rodomontades sentimentales, qui, au lieu de retracer les rêves, les espérances, les pensées, les légitimes ambitions de l'artiste, trahissent ce qui doit rester caché dans la vie, dans le cœur, dans les souvenirs de l'homme! M. Viennet, — c'est lui qui nous le dit, — a passionnément aimé la gloire, et la gloire des lettres plus que toute autre : cette gloire littéraire si douce, mais si décevante, il a cru la tenir une fois : puis elle a paru lui échapper ; puis elle lui est revenue sous la forme de fables qui sont d'excellentes vérités. « Me voilà cependant, me voilà encore! » nous dît M. Viennet, et il a raison; car des renommées bruyantes ont disparu, et la sienne a son été de la Saint-Martin, plus vert que beaucoup de printemps! L'éclipsé qu'il a subie, et qu'il exagère, entre ces deux périodes de popularité, l'une passagère, l'autre durable, il ne l'a pas trop mal remplie. Il y a logé, en guise d'indemnité et de pierre d'attente, un fauteuil d'académicien qu'il occupe avec honneur, et un manteau de pair dont il a eu l'esprit de ne jamais faire la dépense. Bien des gens se sont contentés à moins! J'en connais qui se sont consolés