M. VIENNET
la Fontaine, l'apologue naïf, ou du moins déguisant en naïvetés ses merveilleuses finesses, et faisant passer sous ses airs de bonhomie cette foule de vérités immémoriales qui sont, pour ainsi dire, le fonds commun de l'humanité, de la morale et de la raison. Nous avons, avec M. Viennet, l'apologue incisif, mordant, peu voilé, arrivant droit au but, et donnant sa leçon immédiate sous le passe-port d'animaux civilisés qui ont beaucoup de peine à ne pas ressemblera des hommes. Aussi les qualités ne sont-elles pas les mêmes : chez la Fontaine, un naturel adorable, une facilité inouïe à croire à ses bêtes, à s'identifier avec elles, à se faire leur égal, leur confident et leur ami, raille grâces, mille délicatesses de récit et de peinture; chez M. Viennet, la justesse, la fermeté, Tart, le trait surtout, le trait, que la Fontaine émousse tant qu'il peut. On sent que le premiera porté ses fables comme un pommier porte ses pommes, et que le second a raisonné les siennes comme un écrivain raisonne ses œuvres. Les enfants, on le sait, sans même y entendre malice, sont ravis des fables de la Fontaine : ils prennent au sérieux cette ménageriesi vivante que le poëte leur montre avec tant de bonne foi; ils s'en amusent comme d'une ménagerie véritable, et le dispenseraient volontiers de cette moralité finale qui rentre pour eux dans la catégorie des leçons ou des devoirs : les enfants ne comprendraient presque rien aux Fables deM. Viennet; il faut, pour les apprécier, non-seulement des hommes faits, mais des hommes mûris et renseignés par huit ou dix révolutions. Souvent même M. Viennet se passe des bêtes, et ses récits n'en sont que meilleurs : le Fouet du postillon, le Vaisseau en péril, les Deux Voyageurs, le Cerveau, le Cœuretla Langue, h Machine à vapeur, n'ont déjà qu'une parenté bien lointaine avec \esAlibwons, \esliominagrobis, les trotte-menu, les Jeannot-lapins de Y inimitable- . Ce
sont de vives et courtes satires, des moralités tantôt sérieuses, tantôt familières, enfermées dans un petit cadre, et se racontant pour se mieux faire accepter. (Test le cas de répéter ce qu'un maître admirable, M. Villemain, appliquait à feu M. Arnault, qui avait écrit, lui aussi, des tragédies et des fables : « On ne dit pas en le lisant : Le bon- • homme! mais on dit toujours : L'honnête homme! » — et c'est quelque chose quand l'honnête homme nous rappelle en bons vers des vérités profitables. Or c'est là le triomphe de ce recueil. Tout ce qui a été l'erreur, le malheur ou le ridicule de notre époque, le désaccord des partis, l'abus de la parole, les excès de la presse, la crédulité du peuple, la faiblesse des gouvernants, les succès du charlatanisme et de l'intrigue, les hâbleries de certains journalistes, la duperie de leurs lecteurs, la licence tuant la liberté, le désordre perdant tout sous prétexte de tout conquérir, les pouvoirs abandonnant le. pays à d'horribles hasards faute d'avoir su frapper en temps utile, l'histoire entière, en un mot, de nos illusions, de nos sophismes, de nos fautes, de nos sottises, de nos châtiments et de nos mécomptes, a sa page dans ce volume qui n'espère pas nous corriger, mais qui veut nous avertir. Quoi de plus vrai que le Vaisseau en péril? de plus prophétique que le Loup et les trois Chiens? de plus ingénieux que le Fouet du postillon, la Uiviére et le Torrent, le Sansonnet dans Vembarras, le Carnaval des animaux y te Renard égalitaire, le Philosophe et le Journal, la Taupe et le Fleuriste, tes Loups au butin, le Torrent et la Digue, le Mouton révolté, le Chat réformateur, le Flambeau et lu Torche, Y Ivrogne et la Borne? Et la Bataille de Chiens? Et le Coq et le Faucon ? Celle-là me plaît tellement, que je ne puis résister à l'envie de la citer :
M. VïENSET
« Amis, disait un coq, par la terreur pressé, A la gent porte-crête autour de lui groupée, Un faucon, qui par moi se prétend offensé, S'est logé près d'ici dans une aire escarpée, Et de sa liaine hier les cris m'ont menacé.
Seul contre sa fureur je ne puis me défendre ; Mais si vous me prêtez un fraternel appui,
Si nous savons bien nous entendre, Je l'attends de pied ferme et ne crains rien de lui.
— Compte sur nous, répond la cohorte empluméc Des dindons, des canards, des poules, des chapons
Qu'il vienne deux et trois faucons,
Que pourront-ils contre une armée?
Sommes-nous pas tes compagnons, Tes parents, les amis, tes frères, les maîtresses?
En vînt-il dix, nous les battrons :
Ne doute pas de nos promesses. »
11 n'en vint qu'un, et ce fut bien assez.
Le coq, dont ces transports redoublaient le courage. Défendit en héros sa crête et son plumage.
Mais il combattit seul : Ses amis dispersés, Moins touchés de son sort que du soin de leur vie, A l'aspect du faucon faussèrent compagnie.
Il fut battu, mis à mort, emporté,
Obtint à peine une louange, Un regret des amis qui l'avaient excité;
Et les plus vils de la phalange
Blâmèrent sa témérité.
Un ennemi c'est trop, mille amis ce n'est guère, Dit un proverbe turc dont j'ignore le père.
C'est une triste vérité.
Qu'en un danger commun un homme se dévoue, On payera sa vertu par un lâche abandon ;
Et malheur à lui s'il échoue!
Dans un siècle d'or et de boue.
Les Curtius ne sont plus de saison.
Ah! comme c'est vrai! comme c'est vrai! Et quel bon sujet de méditation pour qui serait tenté d'attacher un grelot quelconque au profit des honnêtes gens!
m CAUSERIES LITTÉRAIRES.
Presque toutes les fables de M. Viennet frappent aussi juste, et le trait qui les termine ramène d'ordinaire avec beaucoup d'art le motif principal du récit, à peu près comme l'idée favorite d'un opéra reparaît au moment où la toile tombe. Pourtant on ne peut se défendre d'un sentiment mélancolique quand on songe queues fables nesont si vraies que parce qu'elles sont pessimistes. Sans doute tout moraliste en vers ou en prose est forcé de voir les hommes en noir, ne fût ce que pour être plus sûr de les bien connaître et de les bien peindre. Mais ici on sent que c'est une expérience personnelle, une douloureuse expérience de quarante années, qui a servi de guide à M. Viennet, au milieu de tous ces animaux si proches parents de nos contemporains et de nous-mêmes. On sent que chacune de ses fables les plussaillanteslui a été inspirée par un personnageouun événement dont il serait facile de retrouver dans le Moniteur le nom ou la date. C'est évidemment à propos de nos tristes dissidences de 1850 et 1851 qu'il a écrit le Vaisseau en péril, le Loup et les trois Chiens ; c'est le spectacle des défaillances d'un pouvoir trop débonnaire envers les factieux qui lui a dicté le Fouet du postillon, la Taupe et le Fleuriste; c'est au sortir d'une discussion brillante, mais stérile, de la Chambre des députés, qu'il s'est dégonflé dans le Cerveau, le Cœur et la Langue. Ce sont les folles utopies de nos apôtres socialistes qu'il a mises en scène dans le Renard égalitaire et le Chat réformateur. Ce sont nos fatales sécurités qu'il avertissait dans le Sansonnet dans l'embarras ; nos gâchis d'ambitions et de vanités qu'il gourmandait dans le Carnaval des animaux; les crédulités d'un peuple dupé par des charlatans, qu'il signalait dans la Bataille de chiens, \* Rivière et le Torrent, le Mouton révolté, YIvrogne et la Borne. Ainsi de suite : il n'est pas un de ces traits de sagesse, si