‹ Dernières causeriers littérairesChapitre 17 sur 20 · M. VIENNE · texte numérisé non relu

M. VIENNE

spirituellement encadrés, qui n'ait été acquis à nos dépens; pas une de ces fables qui ne soit le commentaire d'un chapitre de notre histoire : voilà ce qui en fait l'àpropos, la vie, la vérité, le piquant, et aussi la tristesse. Mais ceci touche à la politique, et je ne veux parler que j littérature. La langue poétique de M. Viennet est-elle au niveau de ses intentions qui sont excellentes, de ses inventions qui sont heureuses, de ses cadres qui sont charmants, de son esprit qui est incontestable? Très-souvent, mais ! pas toujours : ici ma critique ne peut le blesser, car c'est colle d'un adversaire, d'un contradicteur littéraire; c'est son système que j'attaque, et non son talent. Selon moi, l'erreur de M. Viennet et de son école est de croire que la langue poétique ne doive pa^ se transformer avec les siècles, avec les changements de mœurs, de costumes, avec les progrès et les découvertes de l'intelligence et de la science, et que le moyen de la conserver naturelle, simple et transparente, soit de la maintenir stationnaire. Je crois, au contraire, que Racine, Molière et la Fontaine j n'ont été, chacun dans son genre, si admirablement naturels que parce que la langue poétique de leur moment leur suffisait pour la somme d'idées et de sentiments qu'ils avaient à exprimer, mais que, deux cents ans plus tard, ! ils l'auraient modifiée, assouplie et enrichie. A la fin du dernier siècle, lorsque de nouvelles cordes ont été ajoutées à la poésie, lorsque l'école pittoresque a commencé à poindre, lorsque le sentiment de la nature, du paysage, de la campagne, des idées, des inventions modernes, s'est infiltré dans la littérature, les poètes ou plutôt les versificateurs d'alors se sont figuré qu'ils pouvaient aborder ces nouveaux sujets en continuant à parler un langage j soumis à certaines règles de convention et de noblesse, j acceptées par un autre temps. Qu'en est-il résulté? Le

triste règne de la périphrase, tout aussi éloigné delà langue de Racine que de celle de Victor Hugo, — de la périphrase, qui n'était pas, comme on Ta dit, la vieillesse d'un art classique qui se maniérait, mais l'enfance d'un art nouveau encore à la recherchedeson véritable instrument. Lorsque l'abbé Delille, ayant à me peindre un très-vulgaire épisode de chasse aux vanneaux ou aux alouettes, me dit :

Le chasseur prend son tube, image du tonnerre,

il n'y a pas d'Aristote au monde, qui m'empôche d'affirmer qu'il eût mieux fait de dire : « Le chasseur prend son fusil. » Je cite cet exempleau hasard, au milieu d'une foule d autres. Eh bien, il me semble que M. Viennet a été, en quelques endroits, un peu trop de llécole de l'abbé Delille. Lui aussi, il écrit, au lieu de fusil, le tube meurtrier; au lieu des Pyrénées, les monts de Pyrène; il paraphrase le chemin de fer, le rail et la locomotive dans les vers suivants :

Sur un chemin de fer dont la double nervure, Aux miracles de l'art soumettant la nature, Courait en noirs filets sur les monts nivelés, Les fleuves asservis et les vallons comblés, La machine de Watt, en sifflant élancée, Du bruit de ses pistons frappant l'air agité, Volait, rasant le sol, par la vapeur poussée.

Voilà, si je ne me trompe, le Procuste de l'ancienne versification écartelant l'idée nouvelle. Serval odorem testa diu..- C'est le dernier reste du vieil homme qu'ait conservé M. Viennet, et il l'a si bravement dépouillé en des sujets plus essentiels, qu'on peut bien lui passer celuilà. En somme, son recueil de fables est charmant; il restera, non pas seulement comme un souvenir vivant et par-

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