M. LE COMTE DE MONT A LEM BERT
unis entre eux par une sorte de solidarité féconde et de cordiale communauté. De là une force de résistance et de vie qui permettait à ces institutions de se développer librement dans des limites fixées d'avance et de sortir triomphantes de leurs désordres passagers. Elles n étaient, ;\ vrai dire, que la continuation et l'application, sous une forme appropriée aux temps nouveaux, d'un ancien état de choses à qui elles empruntaient ses principales conditions d'autorité, de grandeur et de durée. En France, au contraire, la Révolution, celte Révolution qui dure encore et de qui dérivèrent nos constitutions et nos chartes, fut, avant tout, la rupture avec le passé : elle détruisit tout ce qui n'était pas elle, et, comme elle datait de la veille, tout disparut sous son niveau. Venue un grand siècle après la Révolution anglaise, elle trouva le pays dans un état tout différent; les souvenirs nationaux et monarchiques, frappés de discrédit, rejetés dans l'oubli et dans l'ombre; les diverses classes séparées les unes des autres moins encore par la distance des rangs que par la méfiance, l'ignorance et la haine; l'aristocratie énervée et abaissée par la vie des cours sous une royauté absolue, n'ayant plus racine ni dans le sol ni dans les cœurs, et prête à se disperser à tous les vents comme une plante arrachée. Notre Révolution ne fut donc pas et ne pouvait pas être l'avènement de la liberté, préparée, acceptée et tempérée par le concours de toutes les forces sociales ; elle fut le déplacement de l'absolutisme, passant brusquement d'une puissance qui s'appelait le Roi à une puissance qui s'appelait le Peuple; la démocratie unitaire et égalitaire, s installant sur une table rase. De là ce caractère de violence inouïe, cette fougue dévorante exercée sur elle-même, cette ardeur d'expansion, tendant toujours à sortir de ses bornes et à briser son cadre, sauf à se détruire en s'exagérant* Delà aussi, après la phase
CAUSERIIS LITTÉKAIHKS
d'enivrement et de fièvre, ce penchant à se donnera un maître <|ui la personnifia à samanière, et répondit à ses instincts cachés en lui confisquant la liberté dont elle se souciait peu, en lui conservant ses plus chères conquêtes, 1 égalité et l'unité. Puis, lorsqu'à la suite de malheurs et de calastrophes incroyables, on voulut essayer decette monarchie tempérée par des institutions libérales dont nos voisins jouissaient depuis si longtemps, il était trop tôt et trop tard : trop tût, parce qu'il n'y avait pas encore assez de maturité et d'expérience pour réconcilier et cimenter tous les éléments divers ou contraires dont se formait ce régime: trop lard, parce qu'un abîme de sang et de larmes étant creusé entre le passé et le présent, ils ne pouvaient plus ni se rapprocher ni se comprendre, et que les rancunes se traduisaient en malentendus. Aussi, malgré l'assentiment des esprits d'élite, malgré de grands talents, de grandes vertus et trente-trois années dont l'histoire n'oubliera pas les bienfaits, notre gouvernement parlementaire, suspendu dans le vide plutôt qu'implanté au cœur du pays, a-t-ilété . renversé ou entamé à chacune de nos tempêtes, et a-t-il fini par disparaître tout entier.
Telles sont les vérités trop vraies ou, pour continuer à parler anglais, les truisms, présents à notre pensée, en face de ces brillants tableaux où M. de Montalemberl a groupe tout ce qui peut, au milieu des dangers actuels ou prochains, rassurer l'Angleterre et lui promettre de longs jours de libertés constitutionnelles. Ces motifs de sécurité ou d'espérance sont de deux sortes; les uns tiennent aux lois, les autres aux mœurs; mais là recommence l'embarras que l'on éprouve toujours en pareille matière : où commencent les mœurs? où commencent les lois? Les lois seraient-elles aussi efficaces, si elles n'étaient l'expression des mœurs? Les mœurs seraient-elles aussi vivaces, si elles