M. LE COMTE DE MONTALEMBERT
n'étaient maintenues parles lois? M. de Montalembert, en énumérant les avantages de la législation du peuple anglais, en relevant avec éclat les grands traits de sa physionomie nationale, en ayant Pair de chercher dans chacune de ces séduisantes peintures un reproche ou un appel à un autre peuple qui n'a su ni rester aussi sage ni mériter d'être aussi libre, tient-il assez de compte de cette différence des tempéraments et des caractères qui rend possible et bon, de l'autre côté du détroit, ce qui serait ici impraticable, impopulaire, sujet à bien des déchirements et des colères? Rien, je le sais, n'est plus odieux à un esprit supérieur que le lieu commun, et rien n'est plus commun que cette thèse qui explique le contraste des destinées politiques de l'Angleterre et de la France par la diversité des races, du tour d'esprit, de l'organisation intellectuèlle et morale des deux nations. Et pourtant, lorsqu'un fait est avéré, constaté, consacré par les événements, il faut bien l'accorder aux esprits vulgaires, ne fût-ce que pour leur ôter le plaisir d'en reparler. Or on ne saurait contester que, dans cette législation, dans ces coutumes que M. de Montalembert nous peint excellemment comme des garanties de la stabilité probable des institutions anglaises, tout ou presque tout serait inapplicable à la France. Ainsi l'illustre écrivain nous parle de ces magistratures locales qu'exercent dans les comtés les grands propriétaires, des rapports affectueux qu'elles établissent entre l'arisWcratie foncière et les populations rurales, de ce sentiment pieux et éminemment conservateur qui représente au paysan anglaisle grand seigneur comme son allié naturel, qui lui fait aimer les vieux usages, les antiques familles, et le protège contre les dissolvants révolutionnaires. Eh bien ! en France, dans des situations analogues, il y aurait infailliblement, dans chaque canton, un avocat de justice de paix, un institu-
teur révoqué ou un paysan enrichi qui ne laisserait aux gens ni repos ni trêve, jusqu'à ce qu'il eût brouillé les cartes, semé les méfiances, envenimé les jalousies et les haines, et rendu la place intolérable pour le principal in* téressé. M. de Montalembert nous parle aussi de cette part de défense à la fois personnelle et collective que prend chaque citoyen anglais dans les moments de crise, de la solidarité qui en résulte, et de tout ce qu'elle produit d'utile et de décisif pour le maintien de l'ordre et la sécurité du pays. En France, cette part de défense mutuelle a un nom et même un uniforme; elle s'appelle la garde nationale, c'est-à-dire, à quelques exceptions près, la complice volontaire ou aveugle de tous les désordres qui, en commençant, ont été des quolibets, en continuant, des émeutes, et, en finissant, des révolutions. EnGn le plus significatif, le plus souverain de ces articles de loi, celui sur lequel M. de Montalembert insiste avec le plus de force et de raison, la liberté de tester, de parer au démembrement des propriétés et des fortunes, cette cause de toute destruction, de toute dissolution sociale, nous place en face, non-seulement du Code civil, qui est l'expression régularisée de la France révolutionnaire et qui, dans tous les cas, nous fermerait la bouche, mais des plus intimes, des plus violentes répugnances de notre société moderne. A part les aînés et les fils uniques, vous ne trouveriez pas en Fiance, même dans Jes rangs les plus conservateurs, cinquante individus qui fussent d'avis que notre législation a tort, et que le père de famille a autant de droit à laisser tous ses biens à un seul de ses enfants qu'en avait le roi de France à ne point partager entre ses fils les diverses provinces de son royaume. M. de Montalembert nous rappelle que. ce droit d'aînesse, qui ne peut être odieux et suspect qu'au despotisme, eut le malheur, sous la Hestauration, d'être proposé et défendu