‹ Dernières causeriers littérairesChapitre 5 sur 20 · M. LE COMTE DE MONTALEMBEKT · texte numérisé non relu

M. LE COMTE DE MONTALEMBEKT

par des hommes regardés comme les antagonistes des idées et des institutions libérales. Le souvenir est exact, mais nous ne croyons pas que l'application soit juste. Ce ne fut pas parce que la loi destinée à consacrer le principe du droit d'aînesse eut pour promoteurs des hommes de l'extrême droite, que cette loi fut impopulaire et finalement rejetée : ce fut parce que cette loi était impopulaire, antipathique au nouvel esprit de la nation, à cette passion d'égalité qui pour nous domine tout, qu'elle fut signalée comme rentrant dans l'ensemble des doctrines et des projets du parti contre-révolutionnaire. Quand même elle eût été promulguée par un libéral, on ne l'aurait pas mieux reçue, d'abord parce que ce libéral eût été ministre, ensuite parce que, sous la Restauration comme toujours, l'Opposition n'a jamais songé à la liberté qui n'assure que des principes, mais à l'égalité qui flatte des passions et caresse des égoïsmes. Et puis, nous le demandons à M. de Montalembert, qui se plaint si éloquemmentde nos excès de bureaucratie, de la dissolvante influence du morcellement des fortunes et de l'égalité absolue sur nos mœurs politiques, de cette nuée toujours grossissante de gens quêtant des places et formant en permanence une nation vénale au sein d'un peuple libre : s'il n'y avait plus, en France, de propriétaires que les aînés, y aurait-il moins de solliciteurs?

La France une fois mise hors de cause pour une foule de bonnes raisons, s'ensuit-il que l'Angleterre n'ait rien à craindre pour l'avenir de ses institutions politiques? M. de Montalembert indique les périls, mais la plupart ne lui paraissent ni imminents ni sans remède. Le penchant des Anglais à médire de leur gouvernement ne prouve rien et ne doit pas être pris au pied de la lettre par les étrangers, pas plus que, dans un genre moins sérieux, la mauvaise humeur des Parisiennes contre Paris, humeur

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que l'on guérirait vite en exilant pour quelques mois les jolies boudeuses à deux cents lieues de Saint-Thomas d'Àquin. La plaie du paupérisme, que d'autres publicistes ont signalée avec tant de véhémence et de prédictions sinistres, est, sinon fermée, au moins adoucie par les admirables efforts des classes riches et intelligentes, se déployant, suivant l'heureuse coutume anglaise, en des œuvres spontanées, qui n'ont rien d'officiel ni de bureaucratique. Un symptôme plus grave semblerait se révéler dans les violences de la presse et surtout dans la tendance de la nouvelle école littéraire à glorifier la force établissant son empire sur un nivellement généra], à insulter aux supériorités sociales, aux garanties aristocratiques pour y substituer le culte de l'idole humaine, heroworshipping, l'individualité victorieuse et puissante en qui se personnifie l'alliance entre le despotisme et 1 égalité. Par là comme par d'autres indices éclate le progrès de l'esprit démocratique, et M. de Montalembert se demande si la démocratie, en supposant qu elle triomphe, doit être nécessairement fatale au gouvernement libéral de l'Angleterre, si là ou partout ailleurs elle est incompatible avec l'ordre, avec la durée, avec la monarchie ténrpérée, avec les libertés politiques. Il se rassure en songeant à la démocratie américaine, fondée sur un niveau si absolu, sur un terrain si neuf, si dégagée de tout lien avec le passé, de tout élément aristocratique, et pourtant si vivace, si féconde pour la prospérité du nouveau monde ; et il se rappelle avec bonheur que c'est encore cette forte race saxonne dont le génie conservateur a colonisé l'Amérique et qui a infusé dans ces jeunes veines son sang énergique et patient. Cet exemple est spécieux, mais peut-être ne serait-il pas bien concluant pour nos sociétés européennes. C'est la nouveauté de la démocratie américaine qui a fait

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