‹ Dernieres chansons 1834 a 1854 de P.J. de BerangerChapitre 12 sur 133 · LE CHEVAL ARABE · texte numérisé non relu

LE CHEVAL ARABE

Air (l'Agclinc ; ou : Air nouveau de M. L. Abaoie.

Mon l)eau cheval, oui, je viens de te vendre.

Moi, pauvre et jeune, officier sans crédit,

A ce vieux juif qui va venir te prendre !

Ob ! du destin c’est moi qui suis maudit !

Contre un peu d’or, hélas! c’est pour ma mère.

C’est pour mes sœurs que je vais t’échanger.

De mon chagrin si tu pouvais juger.

Tu pleurerais comme un coursier d’Homére.

Mon liel arabe, adieu! Sans toi, demain, 1

Ma noble mère irait tendre la main. )

Mère adorée! ah! relisons sa lettre :

Il Napoléon, nous qui faisions le bien,

« De notre toit le ciel vient de permettre « Qu’on nous proscrive, et nous n’avons plus rien.

« Songe aux tourments (juVn secret je dévore ;

« Pense à tes sœurs, à tes frères, à moi.

« Matin et soir nous prions Dieu pour toi.

« S’il te bénit, il nous protège encore »

Mon bel arabe, adieu ! Sans toi, demain,

.Ala noble mère irait tendre la main.

Je t'achetai sur le port de Marseille,

D’un Levantin qui se promenait là.

Ton dos cambré, ton inquiète oreille.

Ton œil de feu, tout jx)ur toi me parla.

Aux Mamelouks, cavaliers intrépides.

Des ciieiks du Nil t’auiont sans doute offert;

Ou, compagnon di's chameaux du désert.

Tu reposas aux pieds des Pyramides.

Mon bel arabe, adieu! Sans toi, demain.

Ma noble mère irait tendre la main.

En te montant, que j’ai l’âme saisie Du grand projet qui m’occupe toujours !

Cherchons, me dis-je, o\ii, cherchons en Asie La gloire, un rang, des combats, des amours.

Où Bagdad rampe, où régna Bahylonc,

Même aujourd’hui le plus simple ofticier

* En 1793, madame I.mtitia fui obligée, avec toute sa famille, de fuir la Corse, où le parti français avait le dessous ; elle se réfugia à Mar.seille dans un grand état de gêne, quoi qu’en aient dit quelques-uns de ses enfants, qui, sur ce point comme sur beaucoup d'autres, ne peusaient pas comme celui qui fonda leur fortune. Napoléon ne fit jamais mystère de ses temps de pauvreté. (No/e de BérmigirA

DEns'lftnES CHANSONS

Peut dire encor, n’eùt-il que son coursier :

Tyian, à moi ta sultane et ton trône!

Mon bel arabe, adieu! Sans loi, demain.

Ma noble mère irait tendre la main.

Que Dieu me donne un monde par la guerre.

J’en ferai part à mes frères cbéi is :

Sous mon soleil ton pied fera de terre Surgir des rois à mes sœurs pour maris.

Je veux un règne à faire oublier Rome, l)i‘il-il finir par d’èclatants malheurs.

Ab ! je suis sûr qu'en me donnant des pleurs, Le peuple alors s’écrierait : Le jiauvre homme ! Mon bel arabe, adieu! Sans loi, demain.

Ma noble mère irait tendre la main.

Tu hâterais ma course triomphale;

Et je te vends quand l’Europe prend feu.

Notre Alexandre a vendu Bucèphale,

Diront ces chefs que je flatte si peu.

Mais vont s’ouvrir bien des routes nouvelles ; L’antique France* a tremblé sous mes pas.

Pour me porter où d’autres n’iront j>as,

A ton défaut, je sens que j’ai des ailes.

Mon bel ai'abe, adieu! Sans toi, demain,

Ma noble mère irait tendre la main.

Moment fatal î le juif est à la porte.

Ah! qu’il te trouve un maître plus heureux.

Ma mère attend to\it l’argent qu’il m’apporte, Pi ur abriler ses enfants si nombreux.

Séparons-nous; niais, va, tu peux m’en croire, Si quelque jour, devenu général.

Je te rencontre, ô vaillant animal !

Je te rachète au prix d'une victoire.

Mon belarabe, adieu! Sans toi, demain, 1 Ma noble mère irait tendre la main. )

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