LE JEUNE HOMME
Quoi ! pour fuir ce globe de fange.
Tes ailes ne t'ont point servi!
Et contre toi, vieillard étrange, L'ire du riel n'a pas sévi!
Lègue-moi ces ailes sublimes, Et jusqu'à Dieu mon vol atteint, Dussé-je, aux célestes abîmes.
Mourir sur un soleil éteint.
LE VIEILLARD
J'ai jeté d'une main prudente Ces ailes au feu d'un brasier, Et mis leur cendre fécondante Au pied d'un jeune cerisier.
De mes jours je vais rendre compte; Le Très-Haut me sourit enfin.
Adieu! Dans son sein je remonte Sur les ailes d'un séraphin.
LE CHASSEUR Air :
« Petits oiseaux, que j'aime entendre Vos concerts dans ces boux épaix!
Votre chanson, joyeuse ou tendre, Est pour mon cœur l'hymme de paix.
Mais craignez les lacs qu'on peut tendre, Le bonheur fait tant de jaloux!
Taisez-vous, oiseaux, taisez-vous.
(( Vient un chasseur ; son pas redouble, Malgré ses chiens, point de gibier.
S'il allait, de son fusil double.
Faute de mieux, vous foudroyer?
Ah! maudit soit l'homme qui trouble L'écho que vous rendez si doux !
Taisez-vous, oiseaux, taisez-vous.
« Rien n'arrête des mains cruelles.
Las! J'ai vu des chasseurs, un jour, Abattre au vol deux hirondelles Dont je saluais le retour.
Vos chansons attendriront-elles L'enfant qui s'arme de cailloux?
Taisez-vous, oiseaux, taisez-vous. »
Il Charmants oiseaux, connaissez l'homme :
Qu'il soit boucher, soldat, chasseur,
Il fusille, il sabre, il assomme,
Et trouve au sang de la douceur.
Les moins cruels sont ceux qu'on nomme
Bourreaux ; soit dit bien enire nous,
Taisez-vous, oiseaux, taisez-vous. »
Bon Dieu ! c'est le chasseur qui tire !
II blesse à l'aile une perdrix.
Son chien la prend; pauvre martyre!
Le chasseur, que gênent ses cris,
Lui brise la tète ; elle expire.
Ce soir, il médira des loups.
«I Taisez-vous, oiseaux, taisez-vous. »
Il s'éloigne. Son œil avide
Voit un chevreuil au bord du bois.
A l'abri de l'arme perfide.
Laissez éclater votre voix.
Mais si demain, le carnier vide,
Il passe encor près de ces houx.
Taisez-vous, oiseaux, taisez- vous. »