LA LEÇON D’HISTOIRE
Ain :
I,c grand captif, à Sainte-Hélène, Souffrant, promenait son ennui.
Un enfant, de fleurs la main pleine,
Pour le fêler court après lui.
Napoléon s’assied, l’embrasse :
Viens, lui dit-il en soupirant;
Le mien sans doute a même grâce.
Viens sur mon cœur, fils de Bertrand.
— Mon fils, que le fait-on apprendre?
— Sire, l’histoire ; et, ce matin,
Mon père en français m’a fait rendre Sur Borne un passage latin.
— Et notre histoire, on l’abandonne !
Si grands qu'aient été nos aînés,
La France, enfant, vaut bien qu’on donne Son lait de mère aux nouveaux-nés.
— Oh! sire, je sais notre histoire.
J'ai lu les Gaulois nos aïeux;
Les Francs; Clovis et la victoire Qui lui fit abjurer ses dieux.
Avant qu’il eût fondé le trône,
Combien j’admire, en ces temps-là, Geneviève, qui fait l’aumône Et sauve Paris d’Attila.
J’ai lu les Sarrasins d’Espagne,
Que Martel remplit de terreur ;
Les conquêtes de Charlemagne,
Salué dans Rome empereur; Philippe-Auguste et les croisades,
Et de fers saint Louis chargé ;
Héros qui soigne les malades,
Roi qui pleure avec l’affligé.
— Mon fils, c’est le plus honnête homme Qui d’un peuple ait dicté les lois.
Nomme à présent nos guerriers; nonnm Les plus fameux par leurs exploits.
— Bayard, Condé, Guesclin, Turennc, Sire 5 mais ce qui doit toucher,
C'est Jeanne d’Arc, lorsqu’on la traîne Pour mourir au feu d’un bûcher.
— Ah! mon enfant, ce nom réveille Le plus beau souvenir français.
De son sexe elle est la merveille Dans les combats, dans son procès.
D’un ange éblouissant mirage, Jeanne, échauflanl tout de sa foi, Fille du peuple, a fait l’ouvrage Où succombaient nobles et roi.
Née aux champs, d’art et de science Un rayon d’en haut lui tint lieu; Oui, puisqu'elle a sauvé la France, Sa mission venait de Dieu.
Faut-il une pure victime Au salut des peuples souffrants,
Diiui, pour ce dévouement sublime, Choisit une âme aux derniers rangs.
Honte et malheur à qui t'outrage, Vierge, sœur des plus grands héros.
One le ciel châtie en notre âge I<es Anglais, tes lâches bourreaux.
De leur orgueil ils vont descendre, Et le Dieu dont la voix t'arma Pour leurs fronts a gardé la cendre Du bûcher qui te consuma.
Alors, oubliant qui l’écoute,
Il s'écrie: Anglais inhumains, Comme elle, ici, bientôt sans doute, Je sortirai mort de vos mains.
Mais, pour braver vos sentinelles, Pour fuir vos brutales clameurs, Jeanne au bûcher trouva des ailes,
El moi, depuis cinq ans je meurs!
L’enfant, à ces mots, fond en larmes; Le vieux soldat s’en attendrit.
— Près de nos geôliers sous les armes, Vois ton père qui te sourit.
Cours le chercher; ma force expire; Cours : c'est son bras qu'ici j'attends.
Hélas! sans me voir lui sourire,
Mon fils pleurera bien longtemps.
l)E BÉRANGER.