LETTRE VIII
. octobre 1858.
Mademoiselle,
Ma lettre va vous paraître bien étrange, car vous ne méconnaissez pas, et j'ose vous écrire! Mais qui ne s'émeut pas en apprenant vos souffrances, vous, notre gloire, qu'un affreux malheur nous a si tôt ravie. Ma sympathie a encore d'autres liens... Je suis malade depuis six ans ; mes bons parents ont tout fait pour me guérir : médecins les plus célèbres, climats chauds, eaux thermales de toutes sortes, rien n'a fait ; seulement je vis... Mais est-ce vivre que de vivre pour toujours souffrir ! Cependant, depuis un an on me sollicitait pour me faire suivre un nouveau traitement qui, me disait-on, devait me guérir radicalement. Je ne pouvais me décider à cause de la façon dont le remède principal est administré.
C'est un long tube de cuir fondu (sic), gros environ comme le petit doigt, au bout duquel est solidement attaché un pinceau ; ce pinceau se trempe dans une liqueur composée par le docteur, et cette sonde (car tel est le nom de l'instrument) est introduite matin et soir par le gosier, allant de cette façon directement toucher au mal. L'introduction, je l'avoue à ma honte, mademoiselle, m'effrayait affreusement ; cependant, au printemps de cette année, je fus si mal, que je me décidai à
me soumettre. Le docteur avait passé tout l'hiver à Paris, traitant les malades ; mais, à l'époque dont je parle, il était parti pour Celles-les-Bains(Ardèche), où sont les eaux qu'il exploite et dont il tire ses médicaments. Je partis donc. Le traitement est très compliqué; je le suivis deux mois et demi, du 15 juin à la fin d'août ; comme je suis très faible, il me fatigua beaucoup, mais il n'est nullement douloureux.
De retour chez moi depuis un mois et demi environ, je vois mes forces revenir chaque jour. J'ai bon appétit, bon sommeil, et j'attends impatiemment l'arrivée du docteur à Paris pour recommencer ce traitement, car maintenant j'ai foi et espoir ; il me semble que Dieu, en mettant le mal sur terre a dû mettre à côté le remède ; seulement, il fallait l'homme intelligent pour le trouver ; ne serait-ce pas celui-là ? Je ne suis pas encore guérie, mais il me semble que la vie revient ; essayez donc, mademoiselle. Lorsqu'on a épuisé tous les moyens connus, on se risque, comme je l'ai fait moi-même, dans l'inconnu. Le docteur Barrier reste à Celles jusqu'au mois de novembre, je crois ; écrivez-lui de suite ; il me semble pouvoir vous prédire que là est lo salut, mademoiselle.
Recevez, etc. . Emma Bach.