‹ Dernières lettres d'un passantChapitre 5 sur 7 · VIRGILE · texte numérisé non relu

VIRGILE

Le jour et lui s'étaient levés eu même temps; Il pencha son front vieux de septante printemps

Sur sa cuvette d'onde pure, Et promena soudain de son doigt exercé L'éponge aux doux parfums sur son affreux passé,

C'est-à-dire sur sa figure.

Puis il alla quérir au fond du corridor

Sa gramEP robe de chambre aux arabesques d'or

Et ses deux pantoufles fidèles Où Félicie, un jour, broda (travail parfait) De* papillons emmy des fleurs, sachant qu'il est

Léger comme eux. rouge comme sakkas.

Quand il eut terminé, prenant un livre il lut. Il paraissait charmé, dessinait un salut

Et disait : <c Jeune homme, vous êtes Dans le vrai ; c'est très-bien ; on vous mettrait en vers. » Et ses petits yeux gris lançaient de doux éclairs

Sous le cristal de ses lunettes.

J'avais résolu aujourd'hui de ne sacrifier qu'aux muses ; mais, contraint de donner à M. Barthélémy Saint-Hilaire une place dans mon épopée, j'ai compris que je ne pouvais placer la langue des dieux dans la bouche de ce subalterne. Il m'a paru conforme à la hiérarchie, comme aux convenances, de réserver les vers à Adolphe et la prose à Saint-Hilaire : à tout seigneur, toute poésie.

Et Saint-Hilaire se tint un instant debout sur le seuil de la chambre, contemplant son vénéré maître. Enfin, triomphant de l'émotion que lui inspirait la majesté du lieu et le spectacle de l'immortel, il lança ces paroles rapides :

— Seigneur, que lisez-vous?

Et Monsieur Thiers reprit : Je lis celte Revue Sous le nom glorieux des Deux-Mondes connue.

La Revue des Deux-Mondes, murmura Saint-Hilaire ravi. Quel homme ! Il n'a jamais besoin de distractions.

Ami, c'est un article excellent clans lequel Le petit Duvergier me traite d'immortel.

Son père est de l'Académie ;

C'est un malin qui, s'il vous plaît,

Sous la fourchette du banquet

Détruisit une monarchie.

Le fils s'éprit l'hiver dernier

De la République où Ton glane.

Le plus gentil des Duvergier

Est le Duverjrier de Hauranne.

Ce mouton à la toison blonde Bêle, bêle en changeant de ton Que je ressemble à Washington, Et qu'il connaît le nouveau monde.

Quand il chante Adolphe premier, Il aiFecte un petit air crâne...

Le plus gentil des Duvergier Est le Duvergier de Hauranne.

Brisons là maintenant et changeons d'entretien. Je voudrais tout savoir et ne sais jamais rien, Moi qui fais à mon âge, et dans un triste rôle, Porter le poids d'un monde à ma robuste épaule.

Que font les députés et mes sujets chéris Dans le petit Versaille et dans le grand Paris ? Mon nom voltige-t-il dans les villes de France Tout parfumé d'amour et de reconnaissance ? Exalte-t-on encore mon Message profond, Rempli des deux beautés de la forme et du fond. Où tout se trouve, où tout éclate, où tout s'ench Œuvre immense, où j'ai dit à la sagesse humaine. Ami Barthélémy, je t'en prends à témoin, Ce que Dieu dit aux flots : Vous n'irez pas plus loin !

Et Barthélémy Saint-Hilaire, lequel descend de Madame de Sévigné, — par les lettres, — entr'ouvrit pour répondre ses lèvres, d'où coule le miel. — Monseigneur, dit-il, ceux-là n'auraient jamais écrit une lettre que la lecture de votre Message pourrait laisser indifférents. On admire, comme toujours, votre finesse de politique, vos subtilités de financier et vos périodes d'académicien. En fait de phrases et de diplomatie, on ne se dissimule pas que vous savez plus d'un tour. Notre ministre de l'instruction publique, Jules Simon, a haussé son enthousiasme à des hauteurs inconnues. Il veut que les écoliers apprennent à lire dans vos livres, et prétend remplacer pour l'usage des collèges

les Oraisons de Bénigne Bossuet par le Message d'Adolphe Thiers. 11 faut des joies aux lycéens et des fleurs à la rhétorique.

Ce bon Simon, fit Tliiers : trop de zèle peut-être Ecris-lui, toi qui sais rédiger une lettre, Qu'il peut se contenter, en toute humilité. De m'appeler « sublime » en petit comité; Que les aigles de Meaux et de la Présidence Ne doivent pas encore entrer en concurrence. Après quoi, tu prieras de ma part le bon Dieu Qu"il le tienne en sa garde et lui diras adieu.

Entendre c'est obéir, reprit Saint-Hilaire en s'inclinant. J'écrirai dès ce soir. Ah ! j'oubliais, un écrivain de grand goût, M. J. Weiss, parlant de votre Message, n'a pas hésité à le qualifier « d'admirable. » M. Weiss est un sage ennemi. 11 fut, monseigneur s'en doit souvenir, le condisciple de ce pauvre Prévost- Paradol, auquel il emprunta beaucoup de sa manière et un peu de son talent. Leur professeur commun disait, m'a-t-on conté : « Je croyais faire un Prévost et je n'ai pu faire qu'un Weiss ! »

Ah ! pauvre Paradol, châtié .sans retour Par l'étemelle mort de la faute d'un jour. De ce .soleil éteint Weiss est la lune pâle. C'est un des nourrissons de l'Ecole normale, Lesquels, après avoir quelque temps es D'inculquer aux moutards un latin mal payé. Changent leur robe en frac et vont avec ivj De l'Université dans la petite pr< Mais tout Paris pour moi, Saint-Hilaire, mon bon, N'a pas les yeux de "Weiss et les pleurs de Simon. Que dit l'Envie, hélas! qui jamais ne digère L'accord d'un beau talent et d'un beau caractère?

Rien n'échappe, reprit Saint-Hilaire, à la pénétration de Votre Excellence. Monseigneur a ses Zoïles, comme Homère. Quelques-uns, je ne les ai pas entendus, mais on me l'a rapporté, quelques-uns prétendent que Votre Altesse a violé le pacte de Bordeaux : Burdigala, disaient les Romains. On affirme que, trompant la confiance des partis et brûlant pour la République d'un amour de la dernière heure, vous avez préparé un pouvoir selon vos désirs et une solution selon vos formules. Vous êtes, à les en croire, plus inconstant que le Zéphyr et plus perfide que la femme ; on oppose vos

opinions présentes à vos opinions d'antan et vos discours d'hier à vos paroles d'aujourd'hui, et les plus irrités osent murmurer, Dieu leur pardonne, qu'il existe deux hommes en vous, dont l'un ne sait pas ce qu'il fait et l'autre ignore ce qu'il dit !

Merci, fidèle ami, loin d'appuyer, tu glisses!...

Toujours l'ingratitude a paye les servir.--.

Hélas! mais toi qui lis dans mon cœur, aussi bien

Que feu "Charnpollion lisait l'égyptien.

Tu sais que je suis sage et que je suis fidèle :

Non, je ne change pas, mai-; je me renouvelle,

Je n'ai pu violer — à mon âge, oh ! jamais!...

Le pacte de Bordeaux: seulement j'imitais

Ces coiffeurs renommés dont l'art puissant, sans peiné,

Change un cheveu d'argent eu un cheveu d'ébène.

Qu'importe la couleur si, d'après notre aveu,

C'est bien le même pacte et le même cheveu?

La Révolution, tu le sais, Saint-Hilaire,

C'est mon parti, mon but. mon livre et ma carrière;

Je lui dois tout : elle a transformé, je le crois,

En président bouffi le myrmidon bourgeois.

Elle a vu, triomphants, entrer aux Tuileries

Le vieux Philippe et moi sous nos deux parapluies.

D'abord, pour sa cassette et puis pour ses beaux yeux,

J'ai fait la guerre aux rois, je l'aurais faite aux dieux.

Pouf elle aussi, j'ai mis. hâtant leurs destin

A prix, puis en prison, les têtes couronnées.

Maintenant, nous avons, c-ràce à défunt Rivet, La République en bas, mais Adolphe au sommet. Qui pourrait s'irriter? J'ai donné, chose énorme, Aux fauves déchaînes la République en forme Et satisfait, gardant la puissance pour moi, Tous ces batraciens qui demandent un roi. Je suis grand, je suis fort, je suis seul : continue Et ne me cache rien de la vérité nue.

Monseigneur, fit Saint-Hilaire, j'aurai terminé, si j'ajoute que vos ennemis vont jusqu'à méconnaître en tous ce désintéressement sublime qui est, selon les connaisseurs, la plus belle de vos vertus. Ils assurent, horresco referens, je rougis en le répétant, que vous brûlez pour la présidence d'une ambition sénile ou d'un amour d'enfant ; que, sacrifiant l'avenir au présent, vous vous prêtez à des transactions sans aveu comme à des alliances sans honneur, et qu'enfin, bien qu'impatient, vous voulez être éternel.

Si je disais. Barthélémy.

Que je comptais passer ma vie

Dans la discrète compagnie

D'un vieux livre ou d'un vieil ami :

Si je disais que je regrette

Le bon temps oh je n'étais rien, Pas même académicien...

Je te verrais hocher la tête.

Va : l'hôtel de la présidence A plus de charmes que l'ancien ; Tu peux m'en croire. J'y suis bien ; Chacun s'incline en ma présence, On m'applaudit au moindre mot, On parle bas quand je sommeille, Quand je sors, le soldat qui veille, Me présente son chassepot.

Viens! oe soir, chez moi l'on s'amuse.,.

Grand dîner et petit concert,

Jacquemart, la dixième muse,

Te fera ta charge au dessert.

Viens donc, c'est aujourd'hui dimanche,

Tu te mettras à mon côté ;

Et vers minuit, de sa main blanche,

Félicie offrira le thé.

Ma politique étant adroite,

J'invitai dès hier matin

Plusieurs députés de la droite

A venir manger mon festin...

Ainsi donc tu seras des nôtres...

S'il le faut, pour chasser l'ennui,

Le gros Picard rira des autres,

Et les autres riront de lui.

Oui. j'aime le pouvoir. Saint-Hilaire. je l'aime,

Peut-être un peu pour moi. mais beaucoup pour lui-même,

Et je fais, souriant à qui veut Lien m'aider,

De ma colère feinte un jeu pour le garder.

C'est un poste agréable et qui vous met à l'aise

Que d'être le premier dans la Rome française,

Et j'aime à voir, planant aux sommets non fray

La vile multitude onduler à mes pieds.

Faut-il te rappeler la mémoire bénie

Des prodiges fameux qu'enfanta mon génie,

Les impôts sur les fers, les laines et le buis,

Et le dernier emprunt couvert nouante fois;

Mes efforts pour rentrer à Paris la grand'ville,

Et les petits canons essayés à Trouville,

Et la loi sur l'armée et mes discours géants.

Et la bourse rendue aux princes d'Orléans ?

J'en passe et des meilleurs. Pour régner je divise,

De Louis onze, ami. j'adopte la devise :

J'ai pour moi le pays; si j'ai la droite à dos,

J'ai la majorité formidable des sots :

Le génois Gambetta me fait des politesses,

Les conseils généraux me votent des adresses,

Et je ris à part moi, me sentant immortel,

Du mécontentement de Monsieur de Kerdrel!...

Président pour quatre ans, puis président à vie.

J'enterrerai tous ceux qui me portent envie.

Et je vivrai plus vieux, je m'y sens appelé,

Que ce Mathusalein dont on a trop parlé.

Saint-Hilaire écoutait, lorsque le long des grilles Passa soudainement une foule en guenilles,

Têtes, pieds et liras nus.

Ils passaient, ils passaient, et cette plèbe sale Hurlait à pleins poumons : Vive la Radicale!

D'Adolphe, il n'en faut plus.

S'il reste plus longtemps, il nous fera malades; , C'est à nous qu'est la pose. Adolphe, camarades,

Se fiche du public.

A bas le prêtre ! à bas le riche ! à bas le noble ! Vive Léon, qui fit au banquet de Grenoble

Uu discours plein de chic.

Monsieur Thiers, contemplant ces étranges spectacles, Disait : C'est le passé, c'est la cour des Miracles!...

Mais le grand maître des correspondances reprit avec un fin sourire : Non, président, c'est l'avenir qui se dévoile et la cour du Dauphin qui passe.

4 janvier 1873.

Je "n'ai jamais traversé les dernières heures d'une année sans ressentir la mélancolie des choses et comme le regret de moi-même. C'est alors qu'on jette un regard en arrière pour opposer le charme des aurores à la tristesse des déclins. Pour les nations et pour les hommes qui finissent, il est doux de se revoir dans le spectacle de la jeunesse morte et de la puissance envolée, dans la plénitude des forces de la vie et dans l'entière possession du temps rapide et du long avenir. Le souvenir est, aux mauvais jours, la consolation du présent : il est aussi l'espérance du passé.

Deux années se sont écoulées depuis que,

sur les timbres-poste renchéris, nous avons remplacé l'image de Bonaparte par le portrait de la République. Qu'avons-nous fait durant ce long espace pour nous relever dans l'estime de nous-mêmes et des autres? Par quels sacrifices ou par quelles vertus avons-nous mérité d'être plaints par les hommes et pardonnes par Dieu ? Nous n'avons écouté, il faut bien le dire, ni les conseils de l'expérience ni les leçons de l'infortune. Comme le Romain dans un tableau célèbre, d'une main nous levons la coupe et de l'autre nous «aressons l'épaule des courtisans ou la barbe des philosophes.

Depuis tantôt un siècle, nous sommes devenus une exception parmi les peuples. Les autres nations vivent paisiblement sous les lois qu'elles se sont données. A travers des jours tranquilles ou glorieux, elles se hâtent lentement vers un avenir meilleur. Toutes, à deux ou trois exceptions près, ont incarné le principe de l'autorité dans la personne d'un chef suprême. Toutes ont choisi un des leurs qui, sous les noms variés et harmonieux de prince

ou de roi, a mission de personnifier la puissance dans la majesté,, le droit dans la tradition, la justice dans la clémence. Toutes ont donné à cet être privilégié des gardes quand il se promène, une couronne quand il se coiffe et un trône quand il s'asseoit.

Quant à nous, race frivole et usée, nous montrons, en toute occasion, l'instabilité des enfants ou le dégoût des vieillards. Nous ne savons pas nous servir longtemps des mêmes coutumes ni des mêmes jouets. Nous avons usé plus de gouvernements que l'imagination n'en peut créer. Nous avons traversé des monarchies de tous les modèles et des républiques de tous les calibres ! Chacun de ces essais a duré six mois au moins, quinze ans au plus ; las d'un si long repos, nous avons, pour en sortir, renversé en un jour d'émeute la fantaisie d'un jour de révolte. La Révolution nous est devenue une seconde nature. Nous avons, seuls en Europe, l'appétit inné et malsain du désordre. Tandis que les autres nations se développent sous des chefs immuables et respectés dont elles tien-

nent leur grandeur, leurs libertés et leurs lois, nous, tantôt la terreur et tantôt la risée du monde, balfottés entre les deux extrêmes du despotisme et de la licence, nous cherchons des maîtres dans la tribu des porte-robe ou des traîneurs de sabre. Dix fois déjà, depuis ce siècle commencé, nous avons élevé du néant au sommet, des Césars de pacotille ou des bavards de profession, encore mal nettoyés du sang des conjurations ou de la poudre des dossiers.

Nous sommes aussi fiers de notre unité qu'indifférents à nos divisions. De Dunkerque à Perpignan, la langue est uniforme, mais les idées diffèrent : les chapeaux se ressemblent., mais les têtes varient. Autant d'hommes, autant d'opinions ; autant de femmes, autant de caquets. En politique, chaque gouvernement a ses fidèles, car le dévouement n'est autre chose que l'ambition qui espère ; en religion, chaque hérésie a ses adeptes, car l'incrédulité n'est autre chose que l'orgueil qui s'affranchit. Chacune de nos divisions a enfanté des subdivisions, de sorte qu'il se rencontre des libres-

penseurs qui rêvent une monarchie sans roi, une République sans républicains, une morale sans disciples, une religion sans Dieu, ou un Dieu sans commandements. Et nous sommes à ce point déchus que nous assurons le présent à un chétif vieillard qui contrefait Talleyrand et que nous craignons pour l'avenir un basochien imbécile qui parodie Goclès.

Eh! oui, nous n'avons rien trouvé de mieux que de mettre à notre tête ce petit être folâtre, ce petit sphinx à lunettes, ce petit vieux de la Montagne. Et on viendra dire que nous sommes républicains, nous qui ne pouvons vivre sans un joug et sans un maître ! En donnant le sceptre à M. Thiers, nous avons tous oublié de quoi il est incapable. Et ici je n'entends pas faire reparaître une seule des taches de sa vie, je ne veux que rappeler sa maladresse à gouverner. Il est de ces incomplets qui brillent dans l'opposition et qui s'éclipsent au pouvoir. Sous la monarchie de juillet, il parvint à se faufiler dans deux ou trois cabinets, mais sitôt bombardé ministre, il brouillait tellement les

cartes que personne ne pouvait plus jouer, Aussi à peine avait-il fonctionné durant un trimestre que Louis-Philippe lui retirait prudemment son portefeuille et sa confiance, C'est pourquoi on n'est que sage en se méfiant d'un homme qui n'a pas même su mériter la confiance de Louis-Philippe.

Les temps changent, les hommes aussi, Grâce aux événements que chacun connaît, M. Thiers est devenu le chef d'un pays qui ne veut pas mourir, et le président d'une République qui ne saurait -vivre. Ce Louis XI au petit pied — qu'on me pardonne cette flatterie — s'est occupé de diviser pour régner. Il a semé les engagements et les défiances, il a promis et s'est compromis, il s'est donné et s'est repris et a permis à chaque parti d'espérer en son adresse et de douter de sa parole. Et maintenant, réduit à discuter avec une commission législative les conditions de son pouvoir, il réclame comme un droit son siège à l'Assemûlée et l'accès de la tribune. Il a pour le silence '.'horreur des femmes et des vieillards. L'hom-

me d'État a disparu, mais l'orateur s'éternise. Il entend garder jusqu'à la fin la puissance d'une voix qui tombe, et ce merveilleux déguisement dont il couvre soit l'ambiguïté de ses actes, soit le vide de sa pensée.

Vous le voyez, nous ne saluons pas l'année qui commence par des cris d'espérance et des réflexions couleur de rose. Il se peut que je sois pessimiste, mais je n'aperçois nulle part le moindre sujet d'être gai. Nous allons, cela est trop vrai, à la République des républicains. Quand l'Assemblée actuelle aura résigné son mandat, nous verrons s'épanouir tout ce que M. Thiers a semé ou laissé croître de rouge.

Pour prédire un beau désordre, effet de la République, il n'est nullement nécessaire du don de prophétie. En ce moment le peuple souverain, réuni dans ses salons, demande pour étrennes le renvoi de ses députés. Les pétitions pour la dissolution de la Chambre se signent dans tous les journaux et dans certains mauvais lieux. Or il n'est ni ville ni hameau exempt à cette heure de la gangrène démagogique et

des contagions radicales. Partout ces pétitions sont colportées et ratifiées par les pires. Dans mon humble village, elles ont été propagées, — je Fai vu — par des malfaiteurs rayés pour vol de la liste électorale. Je les ai aperçues entre les mains d'un républicain d'autant plus pur qu'aux jours néfastes de l'empire il avait dérobé du foin dans l'intention de nourrir ses frères.

J'en étais là, quand mon facteur diligent m'apporta les journaux de Paris et des lettres de l'autre monde. J'ai lu dans les journaux que deux des princes de notre jeunesse avaient tenté de se tuer : l'un dans le boudoir d'une courtisane, l'autre dans la gare d'un chemin de fer. Tous deux se sont logé des balles dans des parties délicates : celui-ci pour empêcher Mme K... de s'en aller à Marseille; celui-là pour conserver les faveurs tarifées de miss Cruch. 0 amour ! voilà de tes coups ! Le fils d'un boucher célèbre a vengé tous les bœufs gras que le père triomphant enguirlandait pour le sacrifice. Jadis un jeune fou disait à Sophie

Arnould, dont il voulait conquérir les bonnes grâces : « Mademoiselle, encore un refus, et je me brûle la cervelle ! » Et "la courtisane répondait : « Taisez-vous donc, cerveau brûlé ! » Sur ce joli mot, l'amoureux résolut de vivre : c'était le bon temps où les filles avaient de l'esprit et où le rire désarmait.

Parmi les lettres, il s'en trouva une qui fixa mon attention, car elle avait traversé pour venir à moi beaucoup de terre et un peu d'eau. Aucun timbre d'aucune nation n'embellissait son enveloppe. Plus une lettre met de temps à voyager, plus elle coûte cher à recevoir. La mienne n'était pas affranchie ; de plus, elle venait d'un bagne. J'eus l'intuition que mon correspondant devait être un républicain.

Les pressentiments ne trompent guère. Cette missive émanait d'un franc républicain. Mais il était étranger, ce qui redoublait son prestige. C'était un compatriote du Cid, un sujet du roi Amédée, un produit de l'Andalousie.

Il avait écrit son épître dans le plus pur castillan. 11 me supposait versé dans la connais-

snnce des langues étrangères,, ce qui chatouillait mon orgueil. Il semblait dire, comme don Carlos dans le drame de Victor Hugo :

Il se contentera d'un Espagnol hautain.

Gomme l'Espagnol familier ou hautain m'est absolument étranger, j'appelai à mon aide mon dictionnaire de poche et mon latin de collège. Je fis venir un mien voisin qui s'est promené dans l'Andalousie, et après de longues études je vins à bout, penché sur la lettre, moitié de la traduire et moitié de la deviner, grâce à' mon latin, mon dictionnaire et mon voisin.

Ce Castillan daignait m'écrire, qu'officier dans les armées du roi d'Espagne il était passionné, par goût comme par état, pour le noble métier des armes. Quand la guerre éclata entre l'Allemagne et nous, il tressaillit d'ardeur martiale et d'inquiétude belliqueuse. Il lisait les journaux, dressait l'oreille au bruit des armes et s'enivrait de la fumée des batailles. Dès qu'il apprit nos revers, il ne put tenir en place, c'est pourquoi il quitta la sienne.

En d'autres termes, il déserta. Il accomplit à lui tout seul son petit pronunciamiento. Il s'enflamma pour la cause de la liberté, franchit d'un bond les Pyrénées, et vint mettre sa bonne lame de Tolède au service de Garibaldi. Il avait entendu dire, et il répète, que Garibaldi était immortel, invincible, et cela le flattait, quoique hidalgo, d'obéir à un homme , impossible à battre et incapable de mourir. Garibaldi le jugea tout de suite et lui confia le double emploi d'aide-cuisinier et d'officier payeur ; il tenait la queue de la poêle et les cordons de la bourse.

« Seigneur, m'écrit-il, je ne vous raconterai ni nos longues souffrances ni nos luttes héroïques. Pour les décrire, il me faudrait la plume d'Homère. » Mon Espagnol ignorait, — mais on ne peut pas tout savoir, — que la plume d'Homère était une lyre. Je pardonnai volontiers à cette distraction andalouse et je continuai le récit touchant des misères du galant homme. — Enfin, seigneur, la fortune trahit notre espérance et le nombre l'emporta

sur le courage. Un matin, au moment où je préparais un repas frugal, je vis paraître un nuage brillant de cavaliers prussiens. Je pris aussitôt, non mon repas, mais la fuite.

Les Prussiens allaient comme le vent ; mais le vent est moins rapide que mes jarrets. Toutefois, mes jambes pliaient sous un fardeau lourd à porter dans ce sentier. Seigneur, je suis le coeur le plus confiant des deux Gastilles, et je vous parle comme si vous étiez mon propre père. Eh bien, je portais sur moi deux cent cinquante mille francs que le gouvernement français avait remis à l'invincible Garibaldi pour l'organisation de la victoire, et qu'à son tour l'invincible Garibaldi m'avait remis pour la solde des troupes. De ces deux cent cinquante mille francs, cent mille étaient en or, et à chacun de mes pas toutes ces pistoles secouées tintaient autour de mes reins comme des milliers de sonnettes au cou d'un mulet d'Aragon .

Enfin, à bout de forces et d'haleine, j'arrivai dans une vallée aussi pittoresque que solitaire.

Pas d'autre bruit que le murmure des sources et le frisson du feuillage. J'étais seul avec mon trésor. Alors, tirant de ma ceinture l'or de votre pays et les billets de votre banque, je les enfouis sous une roche couverte de mousse, au pied d'un arbre, au bord d'un ruisseau. J'ai : dressé la carte des lieux, et jetant un dernier : regard sur ce vallon hospitalier et discret, je quittai votre pays que j'avais défendu pour le mien que je voulais revoir. A peine avais-je mis le pied sur la douce terre natale, que je fus arrêté comme déserteur et conduit à Madrid, où une cour martiale s'assembla. Je fus condamné à cinq années de travaux forcés. Il y a des juges en Espagne.

Depuis plusieurs mois je gémis dans les bagnes de Geuta, n'ayant pour distraction que le spectacle de l' Océan et le souvenir de mon trésor. Je songe aussi, non sans charme, que je souffre et que j'ai combattu pour la cause sainte de la République. Maintenant, seigneur, j'ose attendre un léger service de votre générosité sans bornes. L'Écriture dit avec raison :

— lu? —

Là où est votre trésor, là aussi est votre cœur. J'ai tout laissé en France dans la vallée que j'ai décrite. Le plan que j'en ai tracé est entre les mains de mon épouse chérie. Il est d'une telle exactitude qu'un enfant y lirait sa route. Si vous y consentez, mon épouse bien-aimée se rendra dans votre demeure, ayant le plan dans son corsage. Elle et vous — cela suffira, — marcherez droit au trésor. Vous verrez la roche moussue, l'arbre noueux et la fontaine murmurante. Une fois le trésor déterré, mon épouse reconnaîtra vos soins obligeants par l'offrande de cinquante mille francs. Mon épouse est dans la fleur de la beauté et dans la grâce du printemps.

Je n'ai rien répondu à la missive de ce galant homme.4 Je me suis promis de vous en faire part un jour que je n'aurais rien à dire, 3t vous voyez que ce jour est venu. D'autres jue moi, je l'ai su depuis, ont reçu des lettres )areilles. Quelques-uns s'y sont laissé prendre it ont payé les frais qu'exigeait la découverte l'une cassette imaginaire. Les plus fins n'ont

voulu croire ni aux châteaux en Espagne ni aux trésors en France.

Au moment où j'écris ces lignes, l'année nouvelle a commencé. Déjà mon papier s'éclaire du premier rajon de son premier jour. Je vois, je reçois et j'entends les sourires, les baisers et les souhaits de ceux que j'aime. J'oublie, je revis, j'espère, tandis que ma maison s'égave de la chanson des oiseaux et des enfants réveillés.

11 janvier 1873.

L'année mil huit cent soixante-treize a déjà vécu dix jours. Elle n'a encore pu, dans un âge si tendre, accuser ses passions et dessiner son caractère. Est-ce d'un heureux présage que son hiver ait la douceur d'un printemps ? Le soleil brille comme en avril, et déjà quelques bourgeons timides apparaissent aux pointes des branches. Le président s'est promené dans les jardins de l'Elysée et Saint-Hilaire, toujours flatteur, cueillit une violette éclose sous les souliers de M. Thiers.

Chaque année commence de même : au matin

de son premier jour, un doux émoi s'empare du

cœur tendre des fonctionnaires. On se congra-

tule, on se félicite, on se salue, on se visite, on échange des cornets de marrons glacés et des souhaits de longue vie. Puis la pluie tombe, line et serrée. Voici les nominations, les grades, les croix, tous les grelots de la folie, tous les hochets de la vanité. Le vent chasse de tous côtés des flocons de papier-monnaie et des nuées de rubans rouges viennent s'abattre avec grâce sur l'uniforme des guerriers, le frac des diplomates et la poche des financiers.

Je n'ai pas l'intention de décrire cette fête banale à qui la joie des enfants sert au moins de grâce et d'excuse. On a repris les affaires sérieuses, la Chambre a vu revenir sa gauche turbulente, et la commission des Trente couve avec un soin religieux l'œuf tardif des constitutions. L'homme auquel le jour de l'an a causé le plus de soucis fut sans contredit le duc d'Aumale. Ce maître Jacques de la comédie contemporaine ne savait auquel entendre et, selon les visiteurs et les besoins, il endossait tour à tour les trois costumes d'académicien, d'héritier et de général.

Il y a quelques jours, pour tromper l'ennui de deux ou trois heures de voyage, j'ai parcouru un livre nouveau : U Alsace. Aucun titre ne résonne à des oreilles françaises d'une façon plus douloureuse et plus tendre. L'Alsace, c'était jadis la patrie; même aujourd'hui, c'est toujours elle. Ce coin de terre arraché à notre antique héritage est toujours nôtre par le souvenir, par le deuil et par l'espérance. Que de braves gens il a produits pour son honneur et pour le nôtre ! Là tout était français, le sol et les cœurs, les Vosges et le Rhin, la petite montagne et le grand fleuve. Dans ce mince espace, la nature de Dieu et le génie de l'homme avaient accumulé leurs richesses et leurs merveilles. Et de partout, dans la plaine, la montagne ou la vallée, par delà et au-dessus des forêts, des houblonnières et des collines, l'œil apercevait la haute flèche de Strasbourg, le plus élevé des clochers qui portent la croix, et le plus étonnant témoignage du travail, de l'art et de la piété de nos pères.

Ainsi donc, le titre du livre est Alsace, et le

nom de l'auteur Edmond Àbout. M. About avait toutes sortes de bonnes raisons pour composer ce joli volume. D'abord, il est né en Lorraine, ce qui d'ores et déjà lui donne le droit de parler de l'Alsace. Ensuite, il avait acheté ou bâti, non loin de Saverne, une agréable maison, entourée de bois, bordée de fleurs. On y arrivait par le petit chemin des noyers. M. About, en galant homme, l'avait dédiée à ses amis, amicis. C'était une vraie maison de Socrate; les amis n'y manquaient pas, mais Socrate y venait peu. M. About a voulu revoir après la guerre son pauvre nid respecté, mais annexé par les vainqueurs. Hélas ! hélas ! Plus de fleurs dans les parterres, plus de canards dans les basses-cours, plus de cygnes dans les bassins. Il pouvait répéter aux Allemands le vers touchant de Lafontaine :

L'oiseau n'est plus, vous en avez dîné.

Il rentra d'un pas tremblant dans les chambres désertes, il revit le canapé où Dumas fils avait daigné s'asseoir, il contempla d'un œil

humide « la table massive et le tapis de drap vert où Sarcey, un jour, renversa le gros encrier qu'il avait pris pour une mouche. » Il promena ses tristes regards sur ses tableaux, ses bronzes, ses faïences, ses étoffes, témoins muets de ses heures heureuses et de ses amours perdus. Il erra, mélancolique, dans sa chambre de cinquante mètres carrés, près de son lit de huit pieds de large, et son patriotisme surexcité s'inspira, dans ses dimensions nouvelles, de la longueur de la chambre et de la largeur du lit.

Et alors M. About s'éloigna : comme le philosophe Bias, il emportait tout avec lui : tout, c'est-à-dire sa fine plume et son encrier mouche. Il parcourut l'Alsace, tantôt à pied, parfois à cheval, souvent en voiture, observant, interrogeant, jugeant, causant et butinant de ci, de là, la matière d'un gros volume. Le volume vient de paraître : il renferme des pensées justes, des détails touchants, des satires aiguisées. La raillerie prête à l'indignation je ne sais quoi de léger, de pénétrant et d'amer. Le livre

gagnerait, je le sais bien, à un peu plus de sérieux et un peu moins de longueurs, mais on y reconnaît à chaque page un bon ouvrier dans l'art d'écrire. La plume est une arme aussi, et plus d'une fois le poète a dû tressaillir d'aise en songeant à ce qu'un seul mot mis à sa place pouvait effacer d'injures et traduire de colères. A en croire M. About, et je l'en crois de bon coeur, l'Alsace est ce qu'elle doit être, fidèle à la mère patrie, résignée dans le sacrifice, confiante dans nos destinées. Fière d'avoir payée notre rançon et certaine que nous la reprendrons, elle nous fera, s'il est nécessaire, crédit de vingt années de souffrances pour elle et de travail pour nous. Sur une population d'un million d'âmes, on ne compte qu'une douzaine de transfuges, tous méprisés quelle que soit l'excuse qu'ils invoquent, la misère ou l'ambition. Elle s'occupe de nos besoins, de nos ressources, de nos efforts, et. dans sa confiance naïve, prend tous les mensonges officiels pour des progrès réalisés. La haine de l'étranger a gagné jusqu'aux enfants, et si beaucoup émi-

grent, c'est qu'ils n'ont d'autre alternative que l'apostasie ou l'exode. Ceux qui partent ne sont pas remplacés, car l'Allemand est trop prudent pour cultiver et pour bâtir sur un sol mal affermi. Enfin les fonctionnaires de l'empereur Guillaume errent comme des parias dans leur conquête et ne comptent que des heures d'ennui sur les pendules qu'ils ont volées.

Tandis que M. About couvait son livre près d'éclore, il lui advint d'être appréhendé par des gendarmes allemands. Il fut conduit à la prison cellulaire de Saverne. On lui reprochait quelques articles publiés dans le journal le Soir et qui, paraît-il, avaient été plus remarqués par les Allemands que par nous. Il supporta son infortune sans forfanterie comme sans faiblesse. Il lut pour se consoler le Génie du Christianisme et ne voulut pas se consoler. Il rencontra par bonheur des amis dévoués et un juge d'instruction honnête homme. Un beau matin, à son réveil, on lui apprit qu'il était libre. Sa captivité avait duré six jours.

Le volume achevé, je me disais : Certes,

l'Alsace doit être flattée, car elle ne fut jamais aimée avec autant de littérature. A l'exemple du vertueux Énée, M. About chante l'histoire d'une catastrophe où il a joué son petit rôle : Quorum pars parva fuit. On l'écoute, et les auditeurs charmés rient, pleurent ou s'indignent avec lui. Quand ses lamentations atteignent les dimensions d'un volume, il les met en pages et ]es recouvre de papier jaune. Le livre est fait, il s'écoule, il se vend, et l'auteur, content de lui, revient à ses dernières amours, je veux dire au XIXe Siècle, et fait dans un journal sans succès de la politique sans consistance.

Ce n'est pas sans dessein que j'ai reproché à M. Edmond About d'avoir eu dans nos malheurs une petite, oh ! très petite part. Ou je me trompe fort, ou il m'apparaît comme un type réussi d'incrédulité moqueuse et d'inconstance irréfléchie. 11 a reçu des dons heureux dont j'estime qu'il a mal usé, l'esprit délié, l'intelligence ouverte, la faculté de penser, le talent d'écrire, l'amour des arts et des lettres,

et l'instinct qui porte au bien, malheureusement gâté par la faiblesse qui mène au mal. Il rencontra le succès plus encore qu'il ne le chercha, et son premier volume étincela et réjouit comme un bouquet d'artifice. Il sortait de l'école d'Athènes en payant par un éclat de rire l'hospitalité des Hellènes. Avec quelle irrévérence parlait cet écolier des dieux antiques et des brigands modernes ! Avec quel bon sens il raillait l'armée et les gendarmes, les ministres et les juges, la petite cour et les petites fêtes où daignaient l'inviter un roi borné et une reine économe ! Le livre plut, l'auteur aussi. Le Journal des Débats félicita ce revenant d'Athènes, et tour à tour Jules Janin et Saint- Marc Girardin prenaient, pour lui prédire de hautes destinées, des attitudes de latinistes en chambre et de prophètes en faux col.

En cet heureux instant de sa vie, M. About n'avait pas l'âme vulgaire, mais républicaine. Il rêvait à la liberté, ce qui est un joli rêve. Sur sa route brillante et facile il semait d'aimables récits qui le plaçaient au premier rang

de la tribu des conteur?. Petit à petit son humeur s'adoucit, et dans les journaux comme dans les salons il faisait joyeuse mine à l'Empire rémunérateur. On le vit au Palais- Royal, et je crois même aux Tuileries. Il trouvait au fils de Jérôme l'air d'un César déclassé, et déployait chez la princesse Mathilde les grâces de sa personne et les trésors de son esprit. Les récompenses ne lui manquèrent pas, et il reçut le prix, non de sa défection, mais de son adhésion. Il noua à sa boutonnière un petit bout de ruban rouge qui, avec le temps, vint s'épanouir en rosette. Certes il ne songeait pas à mal, je crois même qu'il ne pensait à rien. Toutefois, pour devenir un homme sérieux, il força sa nature légère, il étudia l'administration, fit un livre sur le défrichement, et sous prétexte qu'il se tenait en équilibre sur des échasses, voulut être préfet des Landes. Il manqua la préfecture, mais conserva les échasses.

Un jour, il eut la fâcheuse idée d'écrire, sur la question romaine, un pamphlet qui fut un

scandale. Il rit de Rome comme il avait ri de la Grèce, et se moqua du Pape Comme il avait fait du roi Othon. Le résultat ne fut pas le même et il perdit tout accè^ dans le parti des honnêtes gens. 11 avait fait plus qu'un mauvais livre qu'on oublie après l'avoir lu; il avait commis une vilaine action, qu'on n'expie qu'en se repentant. Il avait insulté le droit humain et la foi chrétienne dans leur plus faible et leur plus auguste représentant. De telles choses ne s'oublient jamais, encore qu'elles aient pour excuse l'inconsistance et la légèreté du coupable. Dans un temps et dans un pays ennemi des règles, du devoir et de l'obéissance, il avait prêché la spoliation en s'affranchissant du respect. Ce qu'il voulait est advenu, et j'ai la conviction que l'abandon des causes saintes est un des crimes dont la France porte la peine. Aujourd'hui, le Pape3 dépouillé de ses États et prisonnier dans sa ville, ne peut combattre que parla prière et ne peut vivre que par l'aumône. A Rome comme ailleurs, la force a triomphé ; mais la conscience et la justice réprouvent ceux

qui s'en sont faits les complices et qui n'en ont pas pleuré.

Enfin éclata entre la Prusse et l'Autriche la guerre que devait terminer le coup de foudre de Sadowa. M. About passa du côté du vainqueur avec armes et bagages, c'est-à-dire avec plume et encre. Il célébra de son mieux le triomphe, la grandeur et l'unité de l'Allemagne, sans songer que ce triomphe était pour nous un avertissement ; cette grandeur, un danger; cette unité, une menace. Il approuvait la politique imprévo}rante de Napoléon au déclin et assistait, sans prévision comme sans trouble, à l'enfantement d'un empire. Il changea de ton lorsque, plus tard, les complications de la candidature Hohenzollern au trône d'Espagne se dénouèrent en un défi retentissant. 11 poussa son cri de guerre, saisit son meilleur: encrier et fredonna du bout des lèvres le gai refrain de la Marseillaise. Son intention était) d'aller à Berlin afin d'y contempler cet oiseau! rare qu'on nomme un juge. Il fit ses malles, et, promettant au journal le Soir le régal d'une

correspondance par jour, il s'apprêta à suivre ou à battre la campagne. Il se décerna à luimême le brevet d'historiographe, et, comme un nouvel Homère, il se promit de donner aux héros méritants l'avantage d'une phrase bien faite et le coup déplume de l'immortalité.

Et maintenant, ne comprenez-vous pas que vous avez, dans les malheurs accomplis, une part, si petite soit-elle, de reproches, de repentir et de responsabilité? Vous trouvez mauvais que les Prussiens aient dévalisé nos maisons de la cave au grenier et des bouteilles aux pendules : vous avez mille fois raison ; mais songiezvous à vous indigner lorsqu'en Chine, nos soldats sortaient du palais d'Eté avec des perles dans les poches et des magots sous les bras ? Vous stigmatisez la convoitise de nos vainqueurs et vous pleurez autant et plus haut que nous sur nos deux provinces perdues. C'est bien et j'applaudis ; mais avez-vous protesté lorsque vous avez vu le Saint -Père spolié par des mains violentes de l'antique héritage de Charlemagne et de Pépin ? La guerre a ses humi-

liations, ses tristesses et ses épreuves. Je les subis dans l'attente d'un avenir meilleur. Nous ne triompherons de l'étranger qu'après avoir triomphé de nous et cherché le salut là où est la vérité, non plus dans les expédients, mais enfin dans les principes. La justice et le droit sont immuables et éternels. Ils ont même dans leurs éclipses un caractère auguste auquel on ne se trompe jamais. J'ajoute encore que ceux qui ont approuvé les iniquité? de la force alors qu'elles servaient leurs haine' , perdent leur titre à les flétrir, quand elles 1* blessent dans leurs amours.

Vous le savez : toute une génération s'est formée à votre exemple et à celui de tant d'autres. En politique comme en religion, vous avez trouvé commode de ne rien croire, et sage de ne rien respecter. Et, parlant des croyants politiques avec une indifférence suprême et des chrétiens obstinés avec un dédain railleur, vous écartant des églises et fréquentant les palais, vous avez vécu heureux, souriant, récompensé et contenta bon droit de votre succès, de

votre fortune et de votre esprit. Eh bien ! vous avez encore eu plus de disciples que de maîtres. Gomme dans la fable de La Fontaine, les ânes ont copié lourdement les jolis tours du petit chien . Vous, et quand je dis vous, je reconnais que vous vous appelez légion ; vous avez fait aux passions mauvaises un appel qu'elles ont entendu et le jour est venu où les brutes déchaînées ont traduit vos coups de plume contre les prêtres en coups le fusil sur les otages. Eh bien ! votre œuvre 1 avance et vous devez être satisfaits. On n'a * us de foi, plus de Dieu, plus de souverain, plus de respect, plus de discipline, plus de vertu. On ne sait rien, on ne croit rien, on ne fait rien, et l'on ment.

Tenez, l'autre jour, les positivistes offraient un banquet à Littré, ce savant aimable qui enfanta un dictionnaire et qui procède du singe. Ces positivistes ont une religion particulière où Dieu ne joue aucun rôle, et un calendrier spécial où Gléopâtre donne son nom à un mois d'été. Ces détails importent peu, je le reconnais sans peine. A ce banquet a figuré votre amiRo-

bin, celui que sous l'anagramme de Nibor, vous avez introduit dans un de vos plus jolis contes. Ce Robin a la douce manie de ne pas croire en Dieu et de vouloir lui prêter serment. Ce désir n'ayant pas été exaucé, Robin n'est pas du jury, ce dont il enrage et ce dont je suis bien aise. Toujours est-il que Robin a lancé son petit discours au dessert. Après Robin a paru l'inévitable Gambetta qui a célébré l'alliance du radicalisme et delà philosophie! Je recueille ce fait entre mille autres de triste présage. Vous me direz, avec votre charmant esprit, que le préteur ne s'occupe pas des infiniment petits et qu'il n'y a pas lieu de s'inquiéter de la présence de deux borgnes dans le festin des aveugles.

Je suis trop poli pour vous contredire, mais, malgré moi, je répète à demi voix ce vers excellent d'un grand poète :

Quand on ne croit à rien on est prêt à tout faire.

Le vers est de Victor Hugo, qui en a fait de plus mauvais. Il est tiré des Châtiments. Nous ne croyons à rien, ce qui nous rend capables de

tout. Voilà pourquoi nous souffrons d'un mal qui sera sans remède tant que nous serons sans convictions. Quand nos pères, qui valaient mieux que nous, s'écriaient : « Dieu et le roi ! » ils avaient dit le dernier mot de la vérité politique et de la foi religieuse.

P. S. Les dépêches anglaises nous apprennent que Napoléon III vient de s'éteindre à Ghislehurst. Il n'avait que soixante-quatre ans, mais il avait plus que personne traversé les émotions qui vieillissent.

Les événements et les médecins ont hâté le terme de cette robuste et aventureuse existence.

11 est d'un chrétien de s'incliner devant les tombes, et de ne rien dire en ce moment dont puissent s'offenser la douleur d'une veuve et le dévouement des fidèles.'

Nous reviendrons plus tard sur les oeuvres de celui qui n'est plus. A présent, pour lui et surtout pour nous, nous ne pouvons que le plaindre, non d'être mort, mais d'avoir vécu.

•25 janvier 1873.

Quinze jours sont passés depuis qu'il n'est plus. Il nous faut d'ordinaire moins de temps pour oublier. Plusieurs ont fait la remarque qu'il fut le cinquième des souverains français que ce siècle a dévorés. Les rois vont vite. De ces cinq monarques, un seul est mort dans la patrie. Les quatre autres se sont réfugiés dans l'exil et sur la même terre d'exil, l'Angleterre. Napoléon Ier fut le prisonnier inquiet, Napoléon III, l'hôte aimé du peuple anglais. Il est vrai que celui-ci avait inventé le blocus continental et celui-là le traité de commerce. Quoi qu'il en soit, c'est l'Angleterre qui recueille les fugitifs de nos prisons et de nos trônes, tantôt

nos incendiaires transformés en proscrits, tantôt nos idoles changées en jouets, Sainte-Hélène, Holjrood, Glaremont, Chislehurst, voilà les prisons, les lieux d'asile et les tombes où vinrent échouer les dominateurs éphémères d'un peuple qui n'est soumis qu'à la force et fidèle qu'à l'inconstance.

On a fait de belles funérailles à Bonaparte. Beaucoup de Français reconnaissants étaient venus saluer une dernière fois ce favori et cette victime de la fortune. On s'entretenait de la fin vulgaire qui avait rayé de l'avenir un empereur de tant d'espérances, et la foule recueillie suivait les restes de ce vaincu qui brusquement venait de passer des contradictions des hommes à la justice de Dieu. Nous sommes de ceux qui s'inclinent devant la douleur et la mort. Les dévouements s'éprouvent dans l'adversité et c'est chose respectable et rare que de voir derrière un cercueil un groupe d'amis qui pleurent, qui se souviennent et qui prient.

Notre dessein n'est point de retracer les rôles divers qu'a successivement tenus cet

aventurier de tant d'aventures. Sa vie appartient à l'histoire et, qui pis est, à notre histoire. Nous avons été les adversaires résolus et permanents de l'Empire, et cela depuis l'attentat qui commence l'œuvre jusqu'à la catastrophe qui la dénoue. Nous avons traversé ces dix-huit années rigoureuses en portant hautement devant César le drapeau des intérêts catholiques et des libertés françaises. Nous n'avons rien reçu et rien demandé, et notre unique souci fut de voir clair, penser juste et parler franc. Si nous avons été témoin de défections inattendues et de compromis bizarres, nous avons pris les diplomates en pitié et les transfuges en dégoût. J'ajoute enfin que nous avons su, devant les puissants d'alors, éviter ces deux extrêmes si voisins : l'insolence et la servilité. L'empire et l'empereur ne sont plus. Nous ne répéterons pas à la tombe ce que nous disions au trône, et ce n'est pas le lieu de refaire les jugements tant de fois portés sur celui que Dieu suscita pour le châtiment et le repentir d'un peuple.

Chose étrange !... Même après Sedan, même après l'Alsace et la Lorraine perdues, même après la déchéance prononcée, un grand nombre de croyants obstinés ont espéré jusqu'à la fin le retour et le retour offensif de l'empereur. Ils s'attendaient à voir reparaître sur la plage de Boulogne ce vieux maître en conjurations. Il eût porté, comme aux beaux jours, le petit chapeau sur la tête et le grand aigle sur le poing. Il eût entraîné l'armée, séduit le peuple, balayé les démagogues, rassuré les bons, vengé ses défaites et introduit sa main de fer en un gant de velours semé d'abeilles. Il eût, par un miracle éclatant, remis la France en sa place et réduit Thiers au silence. Acclamé par les huit millions de voix des plébiscites d'antan, il eût retrouvé son génie éteint pour fonder l'empire éternel !... Adieu les rêves, la mort est venue !

Il n'est que trop vrai : aux yeux de ceux qui ne savent pas voir, le souverain déchu semblait l'idéal de la puissance et l'incarnation de la vigueur, Il apparaissait comme une sorte

il,

d'Hercule du trône jonglant avec la sociale. On ne se souvenait que des débuts de son règne, alors qu'il avait revendiqué le nom de Sauveur et reçu le titre d'Auguste. Et de fait, il avait étendu le silence et l'oppression jusqu'aux limites de son empire. On oubliait sa complaisance pour les révolutionnaires de tous pays, se traduisant en France par des lois, en Italie par des faits. On ne songeait ni à son inintelligence de nos intérêts politiques, ni à sa désertion de nos intérêts religieux. Ses partisans séduits le considéraient comme un second Saint-Georges, posant sur le dragon des révolutions un pied dont la forme plaît et dont le poids écrase. Il est permis de dire, sans outrager sa mémoire, que l'ex-empereur n'était ni l'audacieux que l'on croyait, ni le puissant qu'on a rêvé. Je me fais une idée autre et, je pense, plus juste « de ce spliinx qui n'avait pas d'énigme. -» Autrefois il a, dans sa liberté, commis les folies d'un jeune homme, et, dans sa prison, écrit les œuvres d'un rêveur. Il avait pensé à se servir de son oncle et de son nom, et il avait cru

à Persigny comme Macbeth aux sorcières. On lui avait dit : « Tu seras empereur, » et ce jeune superstitieux cherchait dans un ciel d'azur l'étoile d'or qui mène à l'empire. Il la suivit au 2 Décembre et réalisa d'un coup ses rêves de grandeur et ses chimères d'ambitieux. Mais au fond il n'avait ni l'ampleur ni l'étoffe du personnage qu'il a rempli. C'était un viveur d'apparence froide et de sens blasés, qui ne demandait qu'à s'endormir dans son impériale médiocrité. Roseau peint en fer, il s'amusait en bourgeois et vivait en taciturne. Rien en lui n'était de premier ordre, ni les vertus ni les vices, mais grâce au zèle de ses complices, grâce au prestige de son rang, il réussit à donner le change et à faire passer son indolence pour réflexion et son mutisme pour profondeur. J'imagine qu'il hésita lorsqu'il s'agit de sauter de la présidence à l'Empire. Il calculait le danger et répugnait à saisir violemment l'occasion qui fait le souverain. Mais il avait des amis solides, dont la logique et l'entrain dissipèrent ses scrupules et raffermirent sa volonté.

Ces conspirateurs qui n'avaient rien et espéraient tout, travaillaient dans le silence à troquer leur passé de dettes contre un avenir de fortune. La légende exigeait aussi qu'on donnât un pendant à brumaire, un successeur à Napoléon, un petit neveu au grand oncle. Le moment, d'ailleurs, était bien choisi, la France ressentant alors la nostalgie de la République et le besoin d'un maître. Le coup d'Etat fut bien porté, il réussit : la République rentra dans l'ombre et l'Empire sortit de la nuit.

Le nouveau règne eut d'heureux débuts : les serviteurs faisaient agir et valoir le maître. Dans cette première et radieuse période, Morny fut l'homme du conseil, et il avait la prudence; Billault fut l'homme du discours, et il avait la faconde ; Saint- Arnaud fut l'homme d'épée, et il avait le courage. Quant au nouveau souverain, il jouissait en prodigue de son rêve des Mille et une Nuits réalisé. Il savait qu'il n'est pas bon que l'homme soit seul, et il s'entourait de son mieux, Un peu plus tard, touché de la grâce d'une femme et songeant & l'avenir, i|

laissait tomber la couronne sur un front charmant et jeune. L'Empire était fort et semblait éternel. Mais la mort renversa soudain les initiateurs de l'œuvre et les colonnes de l'édifice. Le conseiller s'endormit sur ses conseils, l'orateur sur ses discours, le général sur ses lauriers. Pauvre Saint-Arnaud, tombé un jour de victoire devant le Russe en déroute et Sébastopol ouvert !

M. Rouher fut institué leur légataire universel et il inaugura la seconde manière de l'Empire. Aux jours de triomphe avaient succédé les jours d'épreuve. C'était le Mexique abandonné, le Pape spolié, la Prusse victorieuse. Partout l'impéritie, l'imprévoyance et l'inaction. A l'intérieur, la politique changeait de cours, le joug se relâchait et le système de compression criait sur ses rouages usés. On variait, comme au théâtre, les procédés, les effets et les décors. Ce n'était plus le règne des forts, mais le gouvernement des habiles. M. Rouher prêchait des sceptiques plutôt que de§ convertis, s'essoufïlant à la tribune pour gagner non plue

les cœurs, mais les suffrages. L'opposition augmentait à chaque instant l'étendue de son terrain et le nombre de ses recrues. Le pays, ennuyé et curieux, demandait du nouveau, n'en fût-il plus dans l'Empire. Le souverain immobile ne sortait plus de sa léthargie que pour jeter un mot en l'air, une lettre à la poste, ou un discours au vent.

Enfin Malherbe vint ; enfin Ollivier fut ministre. Après le coup d'Etat le coup de grâce. Tout s'écroulait à la fois, les habitudes, les institutions et le système. Le vice de la machine se trahissait par l'incapacité des moteurs et déjà les apparences ne déguisaient plus l'abîme. Cependant l'Empire pouvait longtemps encore rouler de sa vitesse acquise et la France, habituée à ce gouvernement de hasard, eût mieux aimé peut-être le transformer que le détruire. Mais le choix ne lui en fut pas laissé ; car la dynastie affolée et voulant joindre le prestige des victoires à la consécration des suffrages, se rua éperdument du plébiscite dans la guerre. Il est permis de supposer que le sou-

verain vieilli ne se souciait point de courir ces grands hasards. Il se résigna à la volonté des maires du palais et partit pour la frontière, malade de corps, affaibli d'esprit. On sait le reste, et ce qu'il fît paraître d'incertitude dans les résolutions, d'impéritie dans le commandement. Esclave d'un corps souffrant, il usait ce qui lui restait de forces à triompher non de l'ennemi, mais de la douleur. Et d'ailleurs, doué de ce courage passif qui se résigne et qui n'agit pas, il se rendit au roi de Prusse moins par crainte de la mort que par conscience de l'irréparable. Il ne songea ni à se jeter dans la mêlée ni à illustrer sa défaite. Ces actes de désespoir ou d'héroïsme ne tentent jamais les malades ou les vieillards. Il comprit que quoi qu'il pût faire, il était mort comme souverain. Et en effet, ne plus régner, c'est ne plus vivre. Je ne sais ce qu'il adviendra des fragments brisés de l'Empire. En un pays tourmenté comme le nôtre, tout disparaît, tout arrive et tout revient. Il se peut que quelques fidèles aient placé leurs espérances sur la tête frêle

d'un enfant. On plaint à bon droit ces innocents chassés du trône et de la patrie, et le spectacle d'une infortune touchante entretient le dévouement ou tout au moins la pitié. Si nous avions des vœux à former pour le jeune étudiant de Woohvich, nous lui souhaiterions de n'avoir pas d'ambition, et partant pas d'histoire. Qu'il répudie de l'héritage paternel le goût des aventures et la manie des conspirations. Puisse-t-il vivre heureux et porter sans prétentions ce nom fatal qui rappelle à la France ses défaites et ses invasions, ses hontes et ses blessures !

Pour moi, j'ai toujours cru possible le réta blissement, non pas de l'empereur, mais de l'Empire. Par ce mot : « l'Empire, » ou si l'on préfère « le césarisme, » j'entends le gouvernement d'un seul auquel le pays remet ses destinées dans un jour d'aveuglement, de terreur ou de défaillance. La France, dévoyée et empreinte des institutions royalistes, a gardé l'appréhension d'un roi et le besoin d'un maître, Nous ne sommes plus monarchiques en oe sens

que nous refusons la liberté sous un roi ; nous sommes serviles, en ce qu'à de certaines heures, nous réclamons le joug sous un despote. Et cela est si vrai, que ce qui fait aujourd'hui la grande force de M. Thiers, c'est qu'il sait jouer au petit maître. C'est notre nature d'être ondoyants et divers. La monarchie nous effraye par ses vertus, la république nous épouvante par ses vices. Aussi, après une de ces révolutions qui ont troublé l'ordre et renversé la loi, honteux de nos folies, et inquiets de notre avenir, nous appelons de toute l'ardeur de nos vœux, de toute la force de notre égoïsme, le « si forte virum quem » l'homme qui !... l'homme que... l'homme enfin... le sauveur, le tyran, le Maître !

Pour jouer un semblable rôle, il peut être utile, mais il n'est pas nécessaire d'être de la famille des Bonaparte et du sang des Ramolino. Il faut gagner les troupes, montera cheval et tirer son sabre. Plus le sabre est grand, meilleur il est. Après quoi, comme les procédés du césarisme sont invariables et perma-

nents, on n'a pas à les choisir, on n'a qu'à les dérouler. D'abord les proclamations où l'on s'érige en sauveur, ensuite l'appel au peuple où l'on se pose en candidat. Le suffrage universel est le Jourdain moderne institué pour le baptême des Césars. On demande aux populations de sanctionner le fait accompli, ce qui dénote la connaissance et le mépris des hommes. Le peuple vote, le tour est joué, l'Empire est fait. Plaise à Dieu que nos prévisions ne se réalisent jamais dans ce qu'elles ont de plus probable et assurément de plus triste. Je ne désire pas que le pouvoir soit ressaisi par ces radicaux silencieux qui aujourd'hui marchent docilement dans les sillons de M. Thiers, je ne le désire pas, mais je le crains. Si le pays est de nouveau livré aux bêtes, si chaque citoyen se sent menacé dans sa fortune, ses opinions ou sa personne, si l'on ne sent plus la rue tranquille, la richesse respectée et la religion protégée, il n'est pas douteux alors, pour qui sait notre histoire et qui connaît nos mœurs, que le trône mouvant ne

soit à la merci du premier venu ou du premier revenu. Général ou prince, peu importe. Le peuple affolé reniera le droit et saluera la force. Le Barbare est à nos portes et l'empire aux audacieux.

On me dira que ces gouvernements de rencontre ne jettent pas de racines profondes et ne conquièrent pas le long avenir. Gela est vrai, je le reconnais. Mais leur triomphe passager n'en atteste pas moins la persistance des révolutions et le désordre des esprits. Toute institution qui ne porte pas les marques du droit n'a pas non plus les caractères de la durée. Les principes ne changent jamais, et les nations qui y renoncent sont les nations que Dieu veut perdre. C'est pour les avoir méconnus que nous errons depuis si longtemps comme des égarés dans le chemin, comme des exilés dans la patrie. C'est pour cela que, sans direction, sans certitude et sans guide, nous nous agitons dans les convulsions périodiques d'un peuple qui ne sait plus vivre et qui ne veut pas mourir.

Et cependant nous n'avons pas à nous plaindre que Dieu nous ait ménagé les ressources pour nous relever et le temps pour nous repentir. Nous pourrions effacer les ravages de nos derniers désastres aussi vite que la terre oublie les traces d'un orage d'été. Il nous suffirait d'espérer, de croire et de renouer à jamais la chaîne brisée de nos traditions. Nous devons demander nos enseignements au passé, qui contient nos gloires, et notre salut à la royauté, qui forma la patrie. Avec un peu de volonté, j'entends de bonne volonté, nous redeviendrions ce que nous fûmes en des temps meilleurs, c'est-à-dire la première des nations qui s'épanouissent sous le soleil; oui, la première par la fécondité de son sol, par la foi de ses habitants, par la sagesse de sa politique, par le courage de ses soldats, par le génie de ses artistes.

J'ai confiance dans nos destinées, et je crois que nous revivrons; mon espérance se ravive à ces grands spectacles de piété et de repentir que seuls nous donnons au monde Qu'on se

souvienne de ces sanctuaires vénérés où s'agenouillait, priant pour nous, tout un peuple de pèlerins. Hier encore, à cette sombre date du vingt et un janvier, des milliers et des milliers de fidèles se sont pressés, de l'aurore à la nuit, dans la chapelle de Louis XVI, Il y a quatrevingts ans que la Révolution jetait cette tête de roi comme un défi aux souverains, comme une pâture au peuple. Et cet attentat a marqué le triomphe de la Révolution et le déclin de la nation, triomphe et déclin qui se prolongent encore. C'est ce que comprenait cette foule recueillie à laquelle, pour la première fois, se sont mêlés les princes d'Orléans. Eux aussi venaient pleurer ce grand crime inexpié de la France et de leur aïeul.

Ces démonstrations consolantes ne me font pas conclure soit à l'union des princes, soit au rétablissement de la monarchie. Il y a loin des rêves aux réalités. Ce ne sont que des espérances, mais elles suffisent pour nous fortifier dans l'épreuve et nous faire croire en l'avenir. Il est doux de voir que la semence des croyants

germe encore sur notre sol ravagé. Dans cette lutte du bien et du mal, qui jamais ne fut plus ardente, le nombre est grand de ceux qui soutiennent le combat. Les dévouements et les sacrifices illuminent la nuit profonde. La foi brille toujours sur les sommets divins, et d'âge en âge, de main en main, les fidèles, comme des coureurs, se transmettent les flammes du souvenir et les lampes de la vie.

1er février 1873.

L'autre soir, après dîner, nous causions entre honnêtes gens du soleil et des inondations, de la dernière vendange et de la moisson prochaine, des violettes qui poussent au bois et des souris qui courent les champs. Chacun de nous disparaissait dans la fumée des cigares ; mais si on cessait de voir, on continuait de s'entendre. La conversation, comme on pouvait le prévoir, s'éleva bientôt de l'agriculture à la politique. Nous en vînmes à parler de M. Thiers et de la République; ce sont là des sujets scabreux. C'est pourquoi on ne les aborde guère que pendant l'absence des femmes et le sommeil des enfants.

Nous étions cinq ou six, parmi lesquels un député en exercice et un marin en congé; puis un touriste mélancolique connu par ses excursions à travers le monde. Il était revenu de tout, ce qui prouve combien il avait voyagé, et combien il était allé loin. Enfin, un magistrat de la cour et un détaché d'ambassade; le dernier avait autrefois reçu de l'Empire la croix d'honneur et une mission de confiance; cette mission, si j'ai bonne mémoire, consistait à voir Constantinople et à consoler le Grand-Turc de la perte d'une femme aimée; il fit le voyage, se montra bon diplomate, et le Grand-Turc fut consolé.

Le député, il était de la droite, le député nous raconta gaiement un épisode ignoré de l'existence de M. Thiers. Il y a vingt-cinq ans, nous étions en République, comme aujourd'hui, Louis Napoléon présidait, mais ces détails importent peu. M. Thiers, qui voyageait beaucoup, courut un soir à l'Elysée. En attendant les premiers rôles, il jouait les utilités. On l'accueillit comme une puissance qu'on ménage,

comme une gloire qu'on encense. M. Thiers gagna la cheminée et mit sans façon le dos au feu et ses mains derrière le dos. Dans cette posture commode, il enseigna les assistants, donnant des conseils, invoquant son expérience, et rappelant ses ministères. Louis-Napoléon ne disait rien, M. de Morny gardait le silence, et l'auditoire ne soufflait mot. M. Thiers parlait pour lui, parlait pour eux, parlait pour tous. C'était merveille de l'ouïr et plaisir de le regarder ; il bavardait, bavardait, bavardait comme pie sur branche ou perroquet sur perchoir.

— Monseigneur, fit Thiers en se dressant sur ses pointes, oserais-je adresser à Votre Altesse une question dont la simplicité n'atténue pas l'importance ?

— Osez, répondit le prince.

— Eh bien! continua l'orateur, Votre Altesse a-t-elle songé au costume qu'elle revêtira dans les cérémonies officielles? La vie publique est une comédie dont il faut soigner chaque détail; si l'habit ne fait pas le moine, il orne le président.

Louis-Napoléon réfléchit longuement. — Je pense, dit-il enfin, que je m'habillerai en général.

Et Thiers reprit avec vivacité : — Habillezvous en particulier. Croyez-en un homme d'études à qui la question des costumes est familière comme toutes les autres : Vous êtes le président de tout le monde et la France n'est pas une armée. L'uniforme est passé de mode. Je vous conseille un habit noir, sévère, collant et souple... Si Votre Altesse tient absolument à sacrifier au luxe moderne, qu'elle ajoute des boutons d'or. Oui, fit Thiers en soupirant, ma complaisance ira jusque-là. J'autorise les boutons d'or.

— Cependant, reprit le prince, les traditions, les usages... mon oncle lui-même...

— Mon prince, ne songez pas à vos devanciers, pensez à vos successeurs. Certes, vous porteriez fièrement l'habit brodé et la ceinture aux glands d'or. Mais supposez — tout est possible— que la République dure et que j'en devienne le président par le hasard des événe-

ments ou par le choix du peuple. Pensez-vous que je puisse porter, après vous et comme vous, l'uniforme de général? Prince, assurément, vous ne le pensez pas. Votre exemple m'y contraindrait, mais ma nature y répugne. Epargnez-moi un ridicule ou tout au moins un embarras. Par égard pour moi, un habit noir, s'il vous plaît; des boutons d'or, si vous voulez.

Cette fable n'a, j'en conviens, ni moralité ni conclusion. Elle prouve seulement qu'en ce temps déjà éloigné, M. Thiers pensait à tout, parlait de tout, espérait tout ! 11 n'a pas beaucoup changé, et, grâce à mon historiette, j'en suis venu où je désirais, c'est-à-dire à causer de lui. Eh bien, aujourd'hui M. Thiers a tout ce qu'il veut,

Bon souper, bon gîte et le reste.

Ses pressentiments se sont réalisés de tout point, car sa fortune et nos disgrâces nous ont donné une République et l'en ont fait président. Enfin, il s'habille à son gré, et s'il porte l'habit d'un notaire il se croit l'âme d'un général.

Quel peuple étrange nous sommes ! A peine avons-nous institué une république que nous mettons à sa tête un royaliste mal lavé de ses vieux péchés. Comme on pouvait le prévoir, il nous séduit par ses défauts, nous charme par ses prétentions, nous captive par son éloquence. Il se dit nécessaire ; nous le croyons sur parole, et l'idée nous vient de lui maintenir la présidence aussi longtemps qu'il voudra vivre. Seulement il a soixante-quinze ans et quelques lunes, ce qui nous fait craindre qu'il vienne à manquer non de jeunesse, mais de santé. A-t-il au moins formé un héritier de son nom , un continuateur de son œuvre ? Hélas ! nenni, il ne laissera que son portrait à l'huile, chef-d'œuvre de la muse Jacquemart ; le petit homme est seul en ce monde: génie rare, nature unique !

Dans les circonstances où nous sommes, le président m'apparaît , mais le dauphin m'échappe. M. Gambetta s'est présenté pour tenir l'emploi, mais notre vieux maître, jusqu'à présent, n'a pas prononcé sur cette tête suspecte

]a formule de l'adoption. Ah ! si le président, béni dans sa postérité, voyait jouer autour de lui les enfants de ses enfants et les Thiers de ses Thiers, eh bien! je ne fais aucun doute que, par les mille voix des journaux fidèles et des conseils élus, par ses pétitions, par ses adresses et par ses votes, ce pauvre paj'S ne lui répétât tous les jours : Nous avons eu les Capétiens et les Bonaparte, les Louis et les Philippe, allons, grand homme, ton tour est venu, le trône est prêt, fonde les Adolphe.

Les souvenirs de la monarchie sont si vivaces parmi nous, que nous avons couronné nos étrangetés par une inconséquence dernière : nous avons stipulé que notre République ne serait qne provisoire, comme si, pour la République, le définitif, n'était pas le provisoire ! N'estil pas d'essence éphémère et destructive de l'ordre, ce gouvernement singulier qui se remet soit tous les quatre ans, soit à la mort de son chef, aux hasards de l'élection ? Sommes-nous de tempérament à supporter ces convulsions périodiques crui accompagnent en temps de Ré'

publique la nomination du président, ou, pour mieux dire , le renouvellement du souverain ? Vous, théoriciens de la démocratie, vous déclarez ne vouloir d'autre maître que le peuple dans ses comices! C'est au mieux. Mais si le suffrage uni versel se prononce pour la royauté, vous révolterez-vous contre ses arrêts en vertu du droit primordial et quasi-divin de la République! De l'incertitude dans la doctrine naît le désordre dans la pratique. Vous aurez beau nous promettre la durée, nous sentons bien qu'elle vous échappe. Il faut aux nations le présent tranquille et l'avenir assuré. Les gouvernements de hasard n'ont pas plus de racines que d'espérances, et le vent des révolutions secoue ces tentes mal dressées, sous lesquelles les peuples errants ne peuvent ni reposer, ni travailler, ni dormir.

Les démocrates ne cessent de se prévaloir du grand exemple de l'Amérique. Autres mœurs, autre pays, autres hommes. Là-bas, la liberté avec la loi pour limites; ici, l'égalité avec un niveau pour emblème. Nos démagogues ne sont

que des despotes en demi-solde, et ces perturbateurs de l'ancien monde ne seraient que les bouffons du nouveau. A peine émancipés du joug anglais, les États-Unis se sont constitués en nation sous la forme républicaine ; mais s'ils l'ont fait, ce fut par nécessité bien plutôt que par enthousiasme. Si leur délivrance se fût accomplie de nos jours, il est hors de doute qu'à l'exemple de la Belgique, de la Valachie, de l'Espagne, de la Grèce et du Brésil, ils eussent demandé un monarque à l'importation. Cette ressource leur a manqué, et je suis loin de les en plaindre. Mais s'ils ont préféré la République à la monarchie, c'est que, parmi eux, aucun homme ne s'est rencontré ayant l'origine, les ambitions ou la stature d'un roi.

Ainsi donc, restons en France, puisque aussi bien nous y sommes. Quelque bonne volonté que j'y mette, je ne puis me laisser prendre aux phrases doucereuses de nos ennemis : ou ils se trompent ou ils nous trompent. Quoi qu'ils disent, j'ai toujours en la mémoire les accidents qui, par trois fois, ont signalé le gouvernement

des pars : 93 et la Terreur, 48 et les journées de Juin, 1870 et la Commune. Aujourd'hui, ce n'est pas la République qui nous régit , c'est M. Thiers. Nous vivons dans un état mixte mal défini et précaire, sorte de halte entre deux désastres, ou d'oasis entre deux déserts. Les partis s'injurient déjà, mais ne se battent pas encore. M. Thiers exécute sur la corde raide des exercices de haute école : il se balance , garde l'équilibre, feint de tomber, se relève d'un bond, sourit, promet, parle à tout le monde, et croit avoir fait une égale distribution de luimême, lorsque, dans ses prétendues chutes, il a jeté sa tête à gauche et à droite son chapeau neuf. Les choses iraient d'autre sorte si les radicaux inauguraient une fois encore la République écarlate. Le premier de leurs actes, on peut le prédire, frapperait le clergé par la suppression du budget des cultes; le second atteindrait la propriété , par la progression des impôts; le troisième énerverait l'armée par le relâchement de la discipline. Ces trois mesures conduisent fatalement ; l'une à la proscription, l'autre |

l'émigration, et la troisième à l'anarchie. Cet heureux ensemble s'est réalisé deux fois : sous la Terreur et sous la Commune. Je ne puis parler que de ce que j'ai vu, c'est-à-dire des quatre mois qui se sont écoulés de février à juin 1848. Chaque jour alors amenait son émotion. C'était tantôt la plantation d'un arbuste en l'honneur de la liberté ; tantôt un discours de Louis Blanc en faveur de l'égalité ; tantôt une petite émeute au nom de la fraternité. C'était charmant. A chaque instant, le tambour battait; on courait aux fenêtres : des centaines d'hommes, de femmes et de soldats, hurlant la Marseillaise, armés de fusils, de sabres ou de bâtons, suivaient, dans la promiscuité de l'ivresse, un drapeau en haillons comme eux. C'étaient des citoyens se rendant à la Chambre pour exercer le droit de pétition. On disait : « Le peuple s'amuse, » et l'on refermait les fenêtres. Ceux-ci riaient, ceux-là pleuraient et la Révolution, suivant son cours fangeux, aboutissait fatalement à regorgement de juin et à l'Empire de décembre.

Il y a quelques jours, dans un des trains qui vont de Versailles à Paris, la conversation s'engageait entre conservateur et démagogue. Le démagogue vantait de son mieux la pureté d'âme de ses amis, l'ardeur de leur patriotisme, la sagesse de leur conduite et la modération de leurs vues. Son voisin l'interrompit : « Vos vues sont modérées; je veux le croire; mais quelles sont-elles? que voulez-vous? que prétendez-vous? Jamais vous ne l'avez dit, soit par ignorance, soit par prudence. Dites-nous quelles sont vos idées gouvernementales, vos plans réformateurs, votre programme politique. Quant à moi, je me méfie d'un parti qui affiche ses prétentions et qui fuit la controverse, aussi incapable en somme de borner son ambition que de définir ses projets. »

Le démagogue reprit avec énergie : « Ce qui fait la force d'un parti, ce n'est pas son programme, c'est son personnel. » — Votre personnel, on le connaît, et c'est là ce qui vous perd. Nous l'avons vu à Paris, à Tours et à Bordeaux, sautant à cheval, traînant le pied, mon-

— sus —

tant en voiture, tombant de ballon. Nullités qui se drapent, médiocrités qui se galonnent, nous en avons souffert et nous les avons payées. Petits avocats, petits médecins, petits littérateurs, petits journalistes ! Et puis encore, les incompris, les déclassés, les rebelles, et la masse des déshérités et la légion des envieux ! Des basfonds de votre parti, comme d'une cour des miracles, s'échappent les difformes de la société, lesquels, étalant leurs plaies, mendient effrontément quelque lambeau déchiré de la puissance et de la fortune publique !

La confusion s'est emparée de nos pauvres têtes. Naguère je m'entretenais avec un républicain devenu préfet de la République : il craint que la France brisée n'éclate en petits morceaux. Il trouve que les idées séparatistes gagnent du terrain en province, et il appréhende que les intérêts surexcités ne triomphent du patriotisme refroidi. Il y a quelque temps, un radical que j'ai connu flamboyant s'inquiétait de la turbulence des sectaires. Son opinion est que les conseils de guerre ont manqué de sévérité, et que

la Nouvelle-Calédonie est dépourvue de population. Ce personnage a hérité, et c'est pourquoi il se modère. Il tient à l'ordre avant toutes choses, et, bon an mal an, il compte, pour y tenir, trente mille raisons à vingt sous pièce. La semaine dernière, j'écoutais un officier dissertant sur son métier : c'était, je crois, un colonel, mais le grade ne change rien à l'affaire. « Nous sommes, disait-il, uniques au monde, heureusement pour le monde et malheureusement pour nous. Il y a en Europe, disait-il, une nation, une seule, qui change son gouvernement parce que son général se fait battre; et cette nation, c'est la nôtre. Il y a une nation qui ne peut déclarer la guerre sans être obligée de faire deux parts de son armée : l'une qui reste à l'intérieur pour garder la révolution, l'autre qui va aux frontières pour combattre l'ennemi; et cette nation, c'est la nôtre. Sous quel régime et en quel temps pourrait -on dégarnir de troupes ces foyers d'insurrection qui se nomment Lyon, Marseille et Paris? En notre pays, l'ordre n'est

garanti que par la force, et la force est une divinité redoutable qu'il est aussi dangereux de négliger que d'adorer. Aussi, pour nous, le commencement de la sagesse est la crainte du sabre, et le comble de la folie, le couronnement d'un soldat. »

Ce matin, je reçois deux lettres, l'une d'un bonapartiste impénitent , l'autre d'un royaliste éprouvé. « Monsieur, m'écrit le premier, l'empereur est mort, ce dont j'ai un réel chagrin. J'ai lu dans les journaux que la marche de ses funérailles avait été savamment réglée par le grand maître Gambacérès , mais cela ne m'a point consolé. Ce qui augmente ma douleur, c'est que je ne puis discerner quel est l'héritier véritable de ce moderne Alexandre. D'un côté, le prince impérial plus immaculé que l'hermine, plus innocent qu'un nouveau-né; de l'autre, le prince Napoléon, plus catholique que les évêques et plus courageux qu'Akilleus. Entre les deux, mon coeur hésite et je demande un plébiscite. J'ai encore un autre sujet d'inquiétude : un certain M. Amigues, en qui j'ai

— gig —

toute confiance, se félicite de ce que le8 vengeurs de Flourens soient venus (service pour service) prier pour l'empereur défunt. Ce serait au mieux si mon journal, dont les articles sont pour moi des lois , ne répudiait toute alliance entre les restes de l'Empire et les débris de là Commune. Je redemande un plébiscite : le premier pour connaître qui me mène, le second pour savoir où je vais. »

Le second , personnage curieux , désire savoir ce qui se passe dans le cœur des princes. « Monsieur, demande-t-il , pourriez-vous me dire dans quelle phase précise vient d'entrer la fusion et si elle a passé du signe de l'Écrevisse rétrograde dans la constellation du Taureau bondissant. J'estime que, pour MM. d'Orléans1, c'est une obligation de conscience et un devoir envers le pays de se rapprocher du chef auguste de leur maison ; mais on rencontre parfois des gens moins empressés à faire ce qu'ils doivent

1. Ceci était écrit six mois avant la visite dé M. if comte de Paris à Frohsdorf.

qu'à profiter de ce qui peut advenir. Si les princes ne s'entendent pas, comment veut- on que les bourgeois se comprennent ? »

Je ne puis répondre qu'une chose : c'est que je ne sais rien. Je suis de ces croyants obstinés qui espèrent, même contre l'espoir. Je me rappelle, en terminant, ce vieux proverbe romain dont cette causerie n'est que le long commentaire : Qv.ot hommes^ tôt senteniiœ , autant de personnes, autant d'avis. C'est là un triste état qui n'a de remède et de solution que dans le sacrifice de chacun et le patriotisme de tous. On raconte que l'honorable M. de Larcy, au sortir d'une séance de la commission des Trente, aurait dit, avec une résignation spirituelle : « Il n'y a que le bon Dieu qui puisse nous mettre d'accord. » C'est à coup sûr une sage parole, et, s'il ne l'a pas prononcée pour son compte, je la reprends pour le mien. Oui, il n'y a que le bon Dieu qui le puisse, et, sans prétendre lui commander, j'ajoute qu'il est bien temps qu'il le veuille .

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