‹ Dernières lettres de femmesChapitre 21 sur 26 · L INFIDÈLE 20I · texte numérisé non relu

L INFIDÈLE 20I

timidité, il a distingué dans mon pauvre visage l'expression qu'il n'y avait point aperçue d'abord ; ou plutôt, l'amour aidant, il y a vu une expression qui, d'ordinaire, y est seulement esquissée... Dans le portrait qu'il fit de moi, il sut la définir et la fixer : de sorte que, si je regarde ce cher portrait, il me paraît bien que je me vois, mais plus avant que mon visage, pour ainsi dire, jusqu'au fond du cœur; et le regard de ces yeux peints, et le sourire de cette bouche peinte, racontent des choses qui sont bien miennes, mais qui sont si timidement réfugiées en moi que nul ne les connaîtra jamais, si ce n'est mon Jean, parce qu'il m'a aimée assez pour les deviner.

Maintenant, je vais vous faire une confidence qui vous étonnera : Jean ne me trouve pas sotte, au rebours de tout le monde. Ce n'est point par bonté, pour me faire plaisir, qu'il me le dit; je sais que c'est sa vraie pensée. Et moi, chose plus surprenante encore, il me semble qu'avec lui — avec lui seul — je ne suis pas sotte. Je comprends tout ce qu'il m'explique, et les mots me viennent assez facilement pour lui exprimer les idées, —

les mots qui, d'ordinaire, se sauvent et se cachent dans les recoins de ma tête comme des petites filles peureuses... Même — je n'oserais pas raconter cela, on se moquerait de moi — il arrive que Jean me consulte, sur la conduite de sa vie dans le monde, ou sur ses travaux... Et je vous assure que je ne lui donne pas des conseils trop maladroits, et qu'il en tient compte, soigneusement. Quand il me raconte une idée de tableau et que je lui dis : « Non; ne fais pas ça comme ça... » il crie un peu, il hausse les épaules, il me répond que je n'y entends rien; mais il change tout de même son idée; il n'est rassuré que quand je lui dis : « Oui, mon Jean... c'est bien ça qu'il faut faire. » Jamais non plus il ne traiterait une affaire avec un amateur ni avec un marchand sans me lire d'abord sa réponse, et il la modifie toujours suivant mon conseil... Au fond, je crois qu'il m'écoute surtout par une sorte de superstition. Depuis que je suis sa femme, ses succès ont dépassé même ses espérances; et,féticheur comme tous les artistes, il s'imagine que rien ne lui réussirait plus si j'étais hors de sa vie...

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