EXPÉRIENCE
rement ce garçon dans ton intimité. La dernière fois que je suis venue passer huit jours chez vous, à Paris, cela m'avait un peu choquée : Letixier au théâtre, Letixier à la campagne, des dîners au restaurant avec Letixier... Un célibataire de quarante ans, ça n'a jamais de bien bonnes mœurs, croîsmoi. C'est blasé et sans cœur : dans un jeune ménage comme le vôtre, ça regarde toujours plus du côté de la femme que de celui du mari... Pourtant, comme je n'avais rien surpris d'incorrect, je ne t'avais rien dit. A quoi bon t'alarmer! Aujourd'hui, je me repens de mon silence.
L'idée que Léonie... et cet homme... ah! moi aussi, ça m'a bouleversée, va! Pauvre mignon! Tu as pleuré, j'en suis sûre, tu as crié, tu as appelé ta vieille mère, trop loin pour t'embrasser, hélas ! Et tout de suite, comme tu es un homme de premier mouvement, tu n'as pu supporter l'idée de revoir la malheureuse, de coucher dans la même maison qu'elle ; tu t'es sauvé à l'hôtel, en lui laissant seulement un mot qui lui disait : oc Je sais... Adieu... Tu ne me reverras jamais... » Encore une fois, je ne peux pas dire que tu aies eu tort :
tu as obéi au premier cri de ton honneur. Mais c'était un peu imprudent, tout de même, avouele? Cette jeune femme. . laissée seule, sans explication... Sais- tu qued'autres auraient perdu la tête et couru retrouver leur amant! Ta fille, ta petite Suzanne, qu'est-ce qu'elle serait devenue dans tout cela? Grâce à Dieu, Léoiiie a eu un bon mouvement... De se voir seule, elle a compris où était son vrai appui... Elle t'a écrit pour te demander grâce, elle a essayé de te voir et de te ramener. Je te connais ; je sais qu'on ne te fait pas aisément changer de résolution... Tu as refusé de la recevoir. Maintenant, quand elle t'écrit, tu n'ouvres même plus ses lettres. Tu veux quitter Paris, oublier que tu as une femme et une petite fille, et venir te réfugier chez ta vieille mère. Et tu me dis : « Tu ne peux pas me blâmer d'agir ainsi, toi qui as été une parfaite honnête femme, une sainte... »
Une sainte, c'est trop dire, mon chéri. J'ai tâché, c'est vrai, de ne te donner que de bons exemples, afin que ta mère représentât pour toi une femme comme tu souhaiterais la tienne.