‹ Dernières lettres de fommosChapitre 14 sur 23 · EXPÉRIENCE · texte numérisé non relu

EXPÉRIENCE

Mieux vaut qu'un fils juge sâ mère trop parfaite. Mais tout en vivant le plus dignement qu'elle peut, une femme apprend à connaître les difficultés de la vie : elle voit bien des misères autour d'elle, dans les ménages qui semblent les plus heureux; elle reçoit bien des confidences; elle a un cœur, après tout, et, ne fût-ce que les chutes et les tentations d'autrui, même si elle est assez heureuse pour ne faillir jamais (mon Dieu! oui... il y faut du bonheur, en même temps que de la bonne volonté), elle apprend l'indulgence, la compassion... Qu'une femme ait une faiblesse, évidemment c'est très condamnable. Mais tu as tort de penser, comme la plupart des hommes, que la femme coupable est nécessairement une dévergondée... Souvent, crois-moi, elle aime son mari et son enfant, elle leur sacrifierait tout au monde... l'amant a été dans sa vie un affreux accident et les rechutes se succèdent comme les accès d'une maladie chronique, parmi des remords et de vaines bonnes résolutions. Tiens, moi qui te parle, j'ai eu une amie... Mais je te raconterai cela plus tard, de vive voix... Je reviens à Léonie.

Voyons! Jean. Tu as beau êtrfe justement indigné contre elle, tu es obligé de m'avouer que celles de ses lettres que tu as lues (les premières) t'ont remué, parce qu'elles a jouaient trop bien le remords et la sincérité ». Eh ! cher enfant, elles ne les jouaient point. Sois certain qu'à l'heure qu'il est, Léonie exècre son amant; sa faute lui fait horreur autant qu'à toi. Les grandes dames, peutêtre, peuvent prendre les aventures à la légère; cela les distrait. Mais, nous autres, petites bourgeoises, élevées sagement dans le dégoût des « vilaines femmes », c'est une chose terrible pour nous que de ne plus avoir le droit de nous appeler nous-mêmes a une honnête femme » ! La pauvre amie dont je te parlais tout à l'heure (m ne l'as pas connue, ou, du moins, tu ne te la rappelles pas, tu étais trop petit), quand elle s'est, un jour, surprise à marcher dans une rue avec cette pensée dans la tête : a J'ai un amant... Je viens d'avoir un amant, » il ne s'en est pas fallu de beaucoup qu'elle n'osât plus rentrer chez elle, qu'elle retournât d'où elle venait, rompant tout à fait avec la vie régulière, ou qu'elle se tuât... — Elle avait un enfant...

EXPÉRIENCE Ifl

Alors... elle a fini par rentrer chez elle et reprendre la vie de tous les jours, en tâchant de ne rien laisser paraître... Et pourtant, c'était une honnête femme, je t'assure. Ne t'irrite pas de m' entendre l'appeler comme cela!.. C'était assurément une âme d'honnête femme, puisqu'elle souffrit cruellement d'un péché qui n'était connu que d'elle, que personne ne soupçonnait, qui ne lui enlevait rien de l'estime de son mari et de son enfant...

Comment cela arrive dans l'honnête existence d'une bourgeoise sage, vois-tu, mon chéri, c'est presque incompréhensible... Il advient, je crois, que notre modeste petite existence, qui nous paraît si pleine, si amusante, si charmante durant les premières années de mariage, insensiblement n'occupe plus assez notre temps et notre esprit; le ménage, bien réglé, va tout seul; l'enfant a grandi et n'exige plus des soins incessants; le mari vous aime toujours bien, assurément, mais enfin, il n'est plus, comme aux premiers jours, perpétuellement occupé de vous.,, enfin il y sl du vide, et une certaine tristesse se glisse dans ce

If2 DERNIÈRES LETTRES DE FEMMES

vide des joyrnées. On s'en veut, d'abord, à soimême, on se gronde, on se démontre qu'on possède tout ce qu'on désirait, qu'on est heureuse... Mais les raisonnements ne valent guère contre le sentiment. On finit par se prendre en pitié, par se plaindre soi-même. Quoi! à vingt-huit, à trente ans, la vie douce serait finie? On n'aurait plus rien à espérer? Ces chères années de tendresse qui vous ont réchauffé le cœur, après le mariage, elles sont finies, finies, jamais elles ne recommenceront? On est encore bien jeune, pourtant, et on les goûterait bien mieux que quand on était une petite jeune fille ignorante et à demi formée... Alors, on essaye de recommencer ces bonnes années, de les ressusciter de force. On se pare davantage pour son mari, on le cajole. Le pauvre homme, qui pense à bien autre chose, et qui ne demande que la tranquillité chez soi, ne vous comprend pas : vous vous apercevez que vous le fatiguez; il vous en vient un peu de rancune...

Cependant, comme tous les hommes essayent toujours de gagner les jeunes femmes qu'ils ap-

EXPÉRIENCE in

prochent, il est bien rare qu'une jeune femme mûre pour la chute n'en trouve pas un à sa portée, qui l'aide à tomber... Oui, c'est toujours ainsi que j'ai vu, autour de moi, ces malheureuses devenir coupables, par un désir sincère de recommencer les joies des fiançailles et du mariage : il y a de l'honnêteté même dans leur défaillance... Il me semble qu'il ne faut pas trop les condamner, d'autant qu'elles sont bien déçues par l'adultère, je t'assure ! ... Si tu avais connu la pauvre amie dont je te parlais tout à l'heure, si tu avais vu comme elle souffrit... comme elle désira parfois ce qui vient d'arriver à Léonie, — afin d'en finir d'un coup avec le mensonge et la vie louche...

Vois-tu, Jean, je suis bien sûre que ta femme n'a pas un mauvais cœur et qu'elle n'est pas une dévergondée. On ne trompe pas les mamans, sur ce point-là, quand il s'agit du bonheur de leur fils. Je l'ai regardée à l'œuvre, je l'ai bien observée : elle t'aime... Enfin, je me décide à te le dire, à présent que j'ai un peu causé avec toi : Léonie m'a écrit, elle aussi, depuis ce malheur; elle m'a conté sa faute sans chercher à l'atténuer; elle m'a

Jii

suppliée d'intercéder pour elle auprès de toi. Ne crois pas qu'elle aimât ce Letixier... Non... Il y a eu un jour de printemps trop brillant, trop gai, où ta femme est sortie de chez elle toute palpitante du désir d'être caressée, embrassée, ressaisie par toi, oui, par toi... un jour où, décidément, sa vie calme, son bonheur tempéré ne lui suflîsaient plus... Et l'homme qui la guettait en a profité. Il t'a volé un désir, un émoi qui allaient à toi... Reprends-lui ta femme : c'est ta meilleure revanche, va! et le péché de Léonie ne vaut pas que tu brises sa vie, la tienne et celle de ta petite Suzanne. Me croiras-tu? Me respecteras-tu moins parce que je te dis : Léonie a fait une faute, mais je t'assure qu'elle est encore une honnête femme ? Certes, rien ne me rend plus heureuse que de t'entendre me dire : ce Mère, toi qui es une sainte... » L'amie dont je te contais les misères ne détrompait pas la vénération de son mari, de son enfant, bien que son remords en fut quelquefois doublé... Pourtant, si je croyais que cela pût agir sur ton p sentiment, sur ta pitié, je te dirais : a Je ne sais

r pas, moi, ta mère, si j'ai le droit de condamner

EXPÉRIENCE . Iff

Léonie, car je ne sais pas si, à sa place, j'eusse été plus forte qu'elle. Et si j'avais failli comme elle, il me semble que je ne serais pas devenue du coup tout à fait indigne de compassion, ni indigne de ton affection et de ton respect... »

Allons, mon enfant, du courage et de la générosité. Pardonne à ta femme et reprends-la près de toi. Elle ne faillira plus, va ! Quand l'adultère a brûlé une fois une vraie honnête femme, le mal qu'elle en a souffert lui cautérise pour jamais le cœur... C'est chez les grandes dames, peut-être, qu'il est moins aisé de n'avoir pas de second amant que de n'en pas avoir du tout. Nous autres, nous tombons parce que nous nous trompons, parce que nous croyons que l'amant sera, de nouveau, pour nous, le jeune mari... et l'épreuve faite, — la réalité de l'adultère nous navre. Je me porte garante de l'avenir. Je te promets que Léonie te sera fidèle, et que tu seras associé à une honnête femme, si tu consens à oublier, à une femme digne de ta tendresse, digne de ton respect. Oui, de ton respect ! Du respect que tu me donnes à moi, à ta mère ? Me croiras-tu ?

Viens. Léonîe et ta fille sont ici, chez moi. Suzanne pleure et te réclame. Nous lui avons dit que tu arriverais demain. Nous feras-tu mentir?...

Papa

apa

E n'est pas que je fusse follement éprise de ce bon Louis Lancret... Je croîs même que je l'avais choisi, entre quelques autres prétendants acceptables, pour la neutralité parfaite de son physique et de son caractère. Je me disais : ce De celui-là, au moins, mon pauvre papa ne sera pas jaloux... » Car papa est jaloux de mes prétendants. Les gens qui, m'entendant ainsi parler, comprendraient plus que je ne veux dire, auraient de bien vilaines âmes.

l6o DERNIÈRES LETTRES DE FEMMES

Papa est jaloux : cela signifie, premièrement, qu^il veut pour lui seul tous les soins de ménagère affectueuse et diligente que je lui donne depuis treize ans que maman est morte, et cette première jalousie n'est pas la plus belle, elle ressemble un peu à de l'égoïsme. Mais papa éprouve encore, à mon endroit, une autre jalousie moins facile à définir, et qui me touche plus, car elle n'est nullement inspirée par Tégoïsme, et elle le fait réellement souffrir. Papa est horriblement blessé de toutes les admirations que ma figure ou ma taille, assez jolies Tune et l'autre, provoquent chez des hommes, même si ces admirations s'expriment de la façon la plus respectueuse. A force de l'avoir observé, je crois comprendre assez bien ce qu'il ressent; il est, pour ainsi dire, timide et effarouchable à ma place; il souffre avec exagération, et pour mon compte, de cette gêne singulière que nous avons toutes connue pendant quelque temps (peu de temps !) les premiers mois qui suivirent notre entrée dans le monde. Les hommages les plus discrets rendus à sa fille lui paraissent, quand il en est le témoin, d'inexcu-

PAPA l6l

sables attentats à la mpdestie. Jugez comme il est mal à l'aise, quand il voit uii jeune homme prendre ma taille et m' entraîner dans une valse! Ou seulement quand, à table, séparé de moi par quelques convives, il aperçoit un de mes voisins un peu empressé auprès de moi! Vous n'imaginez pas la diplomatie tendre où je suis contrainte, après ces importants événements, pour calmer le cher vieux cœur troublé et ramener la paix dans ce que nous appelons volontiers tous les deux : ce Notre ménage. »

Ce qui me prouverait bien (si je n'en étais sûre de toute façon) que cette seconde jalousie paternelle est vraiment désintéressée, et tout à fait pure d'égoïsme, c'est qu'elle ne vise pas exclusivement les personnes : papa est jaloux des livres, des tableaux, des conversations mondaines qui pourraient concourir à faire de moi (à vingt-trois ans passés, hélas !) autre chose qu'une petite fille très ignorante. Nous avons renoncé à aller au théâtre. Il n'y avait jamais de pièce assez convenable pour moi : et quatre ou cinq expériences

l62 DERNIÈRES LETTRES DE FEMMES

malheureuses, durant lesquelles j'ai soufFerc à voir souffrir mon vieil enfant, m'ont guérie du désir d'assister à aucun spectacle en sa compagnie. Quant aux livres, comme il n'est pas là quand je lis, je triche un peu. Et pour les conversations da monde, — mon Dieu! — je tâche, toujours lorsqu'il est hors de portée, de n'être ni plus sotte ni plus bégueule qu'une autre... Le terrible, c'est que, parfois, un incident imprévu nous met, ensemble, en présence de quelque inconvenance manifeste... une anecdote un peu leste contée par une dame... une statue un peu trop dévêtue qui nous guette au coin d'une allée... Tous les deux, alors, nous voudrions nous nicher sous terre : car dès que je suis avec lui, sa manie me gagne, et je deviens plus sotte et plus timide que la béguine la plus niaise.

Je crois bien que cette complication particulière de ma vie courante m'a ôté le loisir d'être amoureuse, comme le sont la plupart des jeunes fiUes, de quelques sportsmen et de quelques officiers. Non, vraiment, je n'ai jamais aimé une redingote ou un dolman assez chaudement pour

faire à ce pauvre papa la peine immense de lui en parler. Maîtresse de maison depuis si longr temps, je ne suis pas poussée au mariage, comme tant d'autres, par le désir d'être libre et de commander... Les petits divertissements dont me prive la manie paternelle ne me manquent pas assez pour m'empêcher de goûter ma réelle indépendance. En somme, je suis heureuse dans oc mon ménage 3). C'est plutôt par raison que je souhaiterais me marier, pour ne pas laisser inutilement passer l'heure où il convient d'avoir un mari jeune et des enfants. Vous voyez que je suis une demoiselle très raisonnable.

Je n'ai pas eu à courir après les prétendants. Ils sont venus s'offrir d'eux-mêmes : car outre que je ne suis point trop laide, j'ai ce que les prétendants goûtent plus qu'une jolie frimousse ou de beaux bras : j'ai, me dit-on, trois cent mille attraits impersonnels déposés à la Banque de France. J'attribue modestement à cette circonstance d'avoir vu défiler aux pieds de ma petite personne tout ce qui, dans notre chef-lieu, appar-

tient au sexe fort et... célibataire. Sûre de pouvoir choisir, je n'ai pas connu le douloureux et délicieux frémissement dont je vis agitées, tant de fois, les jeunes filles mes amies, moins favorisées de la fortune, — lorsqu'un officier d'avenir ou un ingénieur bien appointé, ou seulement quelque solide propriétaire rural les invitait à danser. Je ne suis jamais rentrée à la maison, après un dîner, une soirée ou un bal, en me demandant avec anxiété: ce Veut-il réellement m' épouser? » Hélas ! On voulait toujours m'épouser, je le savais d'avance, et d'avance cela donnait une étrange fadeur aux compliments qu'on croyait devoir m'adresser. Soyons franche : j'ai eu tout de même un petit flirt. Un jeune conseiller de préfecture a su se faire distinguer de moi par un peu d'esprit amusant et la franchise avec laquelle il me déclara qu'il ne pensait pas au mariage, même avec moi, vu qu'il trouvait délicieux l'état de célibat, — mais qu'il voulait tout de même me faire la cour parce que j'étais jolie et pas bête. Était-ce un adroit détour pour conquérir la dot en même temps que le cœur? Je ne sais. Il ne me rendit

pâs amoureuse de lui, mais il me divertit assez pour me faire désirer sa présence et pour ob tenir de moi quelques menues attentions. Je bravai, pour cotillonner avec lui, les coups d'œil furieux de papa ; je tolérai quelques lettres, où les phrases passionnées se mêlaient assez adroitement aux plaisanteries. Ce fut là tout mon roman : et, si modeste, il faillit encore finir mal. Papa surprit un jour, sur la terrasse de la Trésorerie Générale, le jeune P... en train de me baiser la main un peu longuement. Je crois qu'il hésita un instant sur le point de l'étrangler ou non : s'il s'abstint, ce fut assurément pour éviter le scandale dont sa fille eût pâti la première... Il ne m'a jamais, jamais dit un mot de l'événement : il avait vraiment trop honte pour moi; les mots s'arrêtaient dans sa gorge : tel s'il eût eu un fils et qu'il l'eût surpris trichant au jeu. Moi qui suis, je vous le disais, une personne bien plus raisonnable, j'étais sûre de n'avoir rien fait de mal et ma conscience restait en repos. Mais mon pauvre vieux, pendant plusieurs semaines, fut si contrit à ma place, qu'il finit par me suggérer de vagues remords, et une

l66 DERNIÈRES LETTRES DE FEMMES

gêne extrême à rencontrer mon conseiller... Ainsi mourut, dans sa fleur, cette passionnette sans importance. Et je m'aperçus, par là, que mon pauvre toqué de papa m'était beaucoup plus cher que le plus divertissant des fonctionnaires...

Cependant ma tante Adèle — personne de bon sens qui possède quelque influence sur mon père, son cousin germain — s'était mis en tête de me marier. Elle prit les devants, fit des remontrances à papa, lui déclara que tout le monde le tenait pour un affreux égoïste, et qu'il s'agissait de me pourvoir au plus tôt d'un joli mari. Des prétendants triés sur le volet furent admis à se rencontrer avec moi, dans une sorte d'intimité, chez ma tante elle-même. (Depuis l'aventure du conseiller, nous ne fréquentions guère plus les bals, mon père et moi.) Vous n'imaginerez jamais les avanies qu'il leur fit. Il s'ingéniait de mille façons à mettre leurs ridicules en évidence. Hélas ! tous en avaient... Il abusa de son âge et de sa réelle supériorité d'esprit pour les railler devant moi, les mettre dans telle de ces postures gro-

tesques qu'une femme, même bienveillante, ne pardonne jamais absolument à un de ses courtisans. Bref, il organisa une véritable terreur parmi les prétendants. Ma tante elle-même dut renoncer à s'entremettre : papa l'aurait brouillée avec la ville entière...

Quand un prétendant lâchait pied, il avait, malgré tout, un peu de remords, a Tu ne le regrettes pas, au moins ? » me disait-il. Sur ma réponse négative, il retrouvait sa sérénité... Mais je crois que sa malédiction me guettait, si j'avais répondu : ce Dame!... je le regrette un peu... »

Le capitaine Darty lui donna plus de mal que les autres.

Ce n'était pas un homme supérieur; mais, d'une simplicité et d'une modestie extrêmes, aucune raillerie n'avait prise sur lui. Avec cela, un passé militaire déjà brillant, et la plus incontestable, la plus mâle beauté... Papa, au bout de quelques escarmouches, comprit qu'il n'avait pas la victoire. Il devint sombre, et même, dans l'intimité du ménage, ne m'adressa presque plus la parole.

l6S DERNIÈRES LETTRES DE FEMMES

Enfin, la démarche officielle fut faite par le colonel, il fallut prendre un parti. Je demandai à papa :

— Que me conseilles-tu ?

— Est-ce que tu l'aimes ? me demanda-t-il d'une voix qui tremblait.

— Mon Dieu!... Non... je ne l'aime pas... Mais c'est un de ceux qui, certainement, me déplaisent le moins.

— Alors... tu ne souffriras pas si tu ne l'épouses pas?

— Non, fis-je en riant. Mais ceci ne me semble pas une raison suffisante pour le refuser.

— Écoute, reprit papa... Tu as confiance en moi, n'est-ce pas? Eh bien... ne l'épouse pas. On dira que tu es devenue amoureuse de lui parce qu'il est beau. Ne trouves-tu pas cela un peu honteux?

Ce qui me parut hors de doute, c'est que papa, lui, trouvait un peu honteux que sa fille pût s'éprendre d'un homme parce qu'il était beau. Et telle est la contagion des sentiments délicats à l'excès que, moi aussi, au moment où il me le dit, je pensai comme lui. « On dira que je me paye,

avec ma dot, un joli mari... » Darty fut refusé comme les autres, et je fus récompensée de ce refus par une lune de miel nouvelle dans notre ménage.

Le pauvre Louis Lancret fut ma dernière espérance matrimoniale. Papa l'aimait bien; il avait été Tami du père Lancret; Louis et moi, tout petits, nous avions joué souvent ensemble, et c'était, vraiment, une sorte de frère de lait que j'avais retrouvé grandi, au sortir du couvent, quand j'avais reparu dans ma ville natale. Louis venait presque tous les soirs à la maison faire le troisième au whist, avec papa et moi. C'était-un excellent garçon, assez riche pour dissimuler sa paresse sous une vague réputation d'agronome. Dieu sait que je faillis choir de mon haut, quand, un beau jour, Lancret m'écrivit une lettre d'une admirable humilité, me disant que, lui, être amorphe et dépourvu d'attraits, il osait adorer la pure perfection que j'étais, et se décidait enfin à me le dire maintenant que j'avais épuisé la liste des célibataires du chef-lieu. « Ma foi, pensai-je, ce Lancret n'est

lyO DERNIÈRES LETTRES DE FEMMES

pas si soc... Papa esc habicué à lui, il n'en prendra poinc d'ombrage; ec pour ce que je demande à un mari, il me semble que celui-ci en vaut un autre. t> J'allai, toute chaude, transmettre la proposition à mon père. Il commença, naturellement, par déclarer que Lancret était fou de prétendre à ma main, que des maris comme lui, j'en trouverais à la douzaine, qu'on ne devait même pas prendre une pareille requête au sérieux, etc. Néanmoins, comme il fallait un troisième pour le whist du soir, Lancret ne fut pas renvoyé : il fut admis à faire sa cour, tacitement, sans que papa lui témoignât son consentement autrement qu'en le rudoyant un peu plus que de coutume... Les jours, les semaines passèrent; Lancret continua de brûler silencieusement à mes côtés, tout en maniant les cartes. Enfin, il dépêcha ma tante Adèle auprès de papa, pour avoir une réponse définitive, oc Je te répondrai après avoir causé sérieusement avec la petite, » dit papa. Et cette conversation fut ceci : — Écoute, Laure... Ta mère n'est plus ici pour te dire ce qu'est, en réalité, le mariage. Ce n'est pas moi qui te le dirai... Mais tu peux me croire :

épouser un homme qu'on n'adore pas, c'est un supplice pour une femme donc Tâme est un peu haute... N'épouse pas Lancret... Lancret est un troisième au whist; ce n'est pas un mari.

— Alors, il faut le renvoyer?...

— Non... parle-lui doucement... fais-lui comprendre qu'il n'a pas su te plaire encore... que, peut-être, plus tard... enfin... que tu n'es pas pressée... Il aura à choisir entre se contenter de cela et ne plus revenir ici. Tu verras qu'il restera.

Papa avait raison. Lancret est resté. Il fait toujours le troisième au whist. A cette preuve d'amour, il a gagné que je l'aime un peu. Mais je ne l'épouserai pas... J'ai un marij qui est mon cher égoïste de papa — et c'est aussi, hélas ! le seul enfant que j'aurai!

Si au moins j'étais sûre de le garder toute ma vie, ce vieil enfant!...

L'Amie

lO.

L'Amie

(S^adame Gélahert au lieutenant Henri de Toy,

AVEZ-vous, mon cher Henri, que me voilà bien honorée de votre confiance?

N avoir pas tout à fait trente ans (car, ne vous déplaise, je suis de dix-huit mois seulement l'aînée de ftia jolie amie Yvonne, qui sut vous plaire), — n'avoir pas trente ans et être conviée déjà à faire des mariages, comme une mère-grand! S'il ne s'agissait d'Yvonne que j'aime fort, et de vous, monsieur, que je ne hais point,

j'aurais peut-être refusé tant d*honneur. Mais je suis une amie sincère et volontiers active : je vous servirai de mon mieux.

Vous n'osez, dites-vous, déclarer vos sentiments à cette adorable Yvonne, parce que vous êtes naturellement timide et que vous vous jugez indigne de lui plaire. Pour la timidité, vous ne vous calomniez pas. Je ne connais pas un homme aussi empêché que vous, lorsqu'il s'agit de dire à une femme : ce Je vous aime. » Vous, un offider si hardi au feu, nos airs de vertu vous imposent ! Une mine un peu rebroussée vous met en déroute! Ah! lieutenant, que d'occasions vous avez manquées, déjà! Gentiment tourné comme vous l'êtes (vous êtes gentiment tourné, le savez- vous ?), vous devriez compter vingt aventures dans le monde. Et je suis sûre que vos hommages... pratiques vont à des femmes qui ne sont rien moins que du monde ! Nous ne pouvons pourtant pas commencer le feu, nous autres! Est-ce que vos théories militaires ne prescrivent pas l'offensive, en guerre, toujours l'offensive?... Enfin, passons!

l'amib 177

Yvonne — que vous appelez pompeusement de ce nom de veuve qu*elle porte avec un peu de

vanité : M"^® de Guerbois — n*a pas su, mieux qu'une autre, vous tirer de votre embarras ordinaire. Elle n'est pourtant pas maladroite, la chérie ! S'est-elle assez habilement servie de moi, tout de même, pour favoriser les rencontres où votre cœur s'est pris ! Et moi qui ne soupçonnais rien ! Je me disais : ce Si elle vient plus souvent que naguère, c'est que son veuvage lui donne des loisirs. » Je me réjouissais, en même temps, de vous voir prendre de plus en plus volontiers le chemin de ma maison... Vous m'avez fait jouer là, l'un et l'autre, un singulier rôle! Je ne vous en veux pas, puisqu'il s'agit du bon motif. Et vous, surtout, mon cher Henri, je vous pardonne, puisque vous me donnez ce témoignage de confiance de me consulter et de souhaiter mon aide.

Oui, mon ami, votre choix est heureux, et j'y applaudis des deux mains. Vous savez combien j'aime Yvonne : nous sommes, l'une et l'autre, un rare exemple d'amitié de pension continuée et

fortifiée par le temps. J'ai été la confidente de tous ses rêves de jeune fille, de ses amours, de ses petites faiblesses; j'ai été son appui le plus sûr dans les crises de sa vie, car (elle vous l'a dit certainement) cette vie fut parfois agitée. Yvonne, avec un cœur, ou, si vous préférez, avec un tempérament plus ardent qu'on ne le soupçonnerait, s'était laissé mal marier; à sa beauté, à ses goûts de dépense, il fallait avant tout la fortune. M. de Guerbois vieux, mais riche, lui donnait, en même temps que le luxe, un beau nom fort estimé, et cela changeait cette chère Yvonne, qui, depuis l'enfance, était presque pauvre et s'appelait M^^^ Copain. Ne lui parlez jamais de ce nom de Copain, qu'elle exécrait comme trop bourgeois, et qui lui remémore les humbles professions exercées encore en Picardie par les Copain survivants : tous gens honorables, mais pour la plupart modestes commerçants ou employés subalternes. Au surplus, vous n'épousez pas les Copain, n'est-il pas vrai? et il vous suffit qu'Yvonne, née moins que bourgeoise, soit l'élégance et la distinction mêmes. Devenue baronne de Guerbois, Yvonne se

Page 1