MON ROMANCIER
que, je ne sais comment, ce courtisan, d'esprit ordinaire, sait persuader qu'il aime passionnément. Et ayant commis cette faute unique, elle veut qu'elle soit unique tout le long de la vie.; elle essaye, par une fidélité rigoureuse, de se faire oublier à soi-même qu'elle n'est plus ce que la société appelle une honnête femme.
Devra-t-elle, pour cela, refuser la société d'un homme célèbre, comme le romancier Pierre Ôelestang, même s'il la courtise? Vous répondez hardiment : Oui. Et vous entonnez une diatribe contre la duplicité des femmes qui laissent les pauvres cœurs d'hommes s'enlizer dans l'espoir, et désirer jusqu'à la souffrance ce qui ne leur appartiendra jamais. Voyons, mon bon Pierre, avant toutes choses, sommes-nous dans la vie ou dans le roman ? Si c'est dans le roman, je vous laisse parier : vous me décrirez vos souffrances et ma duplicité de telle façon que je n'aurai rien à reprendre ni à répondre. Si c'est dans la vie, je vous arrête tout de suite. Votre cœur n'a pas souffert un instant, cher. Votre amour-propre
s'est irrité, tout simplement, qu'un autre réussît oîi vous aviez échoué, et surtout (car, au fond, ce pauvre Lartigues ne vous tourmente guère), surtout que votre célébrité ne fût pas une raison suffisante pour triompher de moi. Voilà le vrai point douloureux : un point de vanité littéraire. Vos victimes féminines dans le monde vous sont agréables par littérature; il vous en faut autant, plus qu'à votre concurrent X..., de même qu'il faut plus d'éditions à vos romans, plus de représentations à vos pièces. Don Juan de lettres, vous afficheriez volontiers à côté du nom de votre dernière Elvire : Deuxième mille.
Au fond, vous avez raison, puisque ces dames se donnent à vous par littérature : vos bonnes fortunes mondaines sont une très équitable mesure de votre succès de romancier. Mais quand le hasard vous met en présence d'une femme qui ne confond pas l'admiration artistique avec le besoin de libertinage, qui p^ut admirer un livre sans rêver aussitôt à la chambre à coucher de l'auteur, le raisonnement de votre vanité littéraire est en défaut. La vanité ne devrait pas souffrir de cette