MON ROMANCIER 4I
indifférence, qui ne la vise point. Apprenez ceci, monsieur : Aucune des belles amies qui vous prouvèrent par gestes leur admiration n'admire plus que moi mon romancier. Seulement, moi, j'aime mieux voîis admirer assise dans un fauteuil. Je n'ai pas l'admiration horizontale.
Voilà qui est clair, n'est-ce pas? Si vous êtes vraiment homme d'esprit, vous viendrez, ce soir même, vous traîner à mes pieds pour obtenir votre pardon. Pour rendre cette démarche plus aisée à la chère petite vanité, faites-lui part d'une bonne nouvelle : On commence à publier que vous êtes mon amant. La chose m'a été obligeamment rapportée par quelques amies à moi, et j'ai compris que les démentis ne serviraient de rien. Soyez donc satisfait, mon romancier : voilà une édition nouvelle à ajouter aux mille e rre. Il est vrai que c'est une édition fictive; mais on me dit que les romanciers n'y répugnent pas?
L^Adjudant
L'Adjudant
éAfadame Vinoria Lanciani à éM, Georges 'Brianchor.
ou s m'avez écrit onze fois, monsieur, depuis que je donne des représentafj^^SS tions dans votre ville. La première lettre me disait, ou à peu près : oc Je serai, ce soir, au troisième rang des fauteuils d'orchestre, à droite. Vous me reconnaîtrez à mon uniforme d'adjudant d'artillerie et à la rose rouge attachée à une boutonnière de mon dolman... Celui qui
VOUS adore en silence... » Je vous ai vu, en effet; je ne dirai pas que je vous ai regardé très attentivement, — les distractions sont dangereuses, en scène; mais, enfin, j'ai constaté qu'il y avait un petit sous-officier, très jeune et très gentil, assis à la place annoncée, avec une belle rose pourpre en manière de décoration... Le lendemain, comme j'arrivais au théâtre pour répéter, on me remit une nouvelle lettre signée de vous. Quatre pages serrées, cette fois, d'une des plus belles écritures que j'aie lues de ma vie. Vous souffriez cruellement à m'aimer de loin, disiezvous ; il vous fallait me voir, me parler, passer de temps en temps quelques minutes près de moi... et rien de plus... Oh! vous me juriez votre foi de soldat qu'il ne vous fallait rien de plus pour être le plus heureux des adjudants français. Je suis sûre, monsieur, que vous m'avez jugée bien méchante ou bien mal élevée, pour n'avoir pas répondu une ligne à vos quatre pages... Que voulezvous! j'en ai tant reçu, tant reçu, de ces billets de passion qui traduisent à l'ordinaire cette pensée du signataire : a On raconte que cette chanteuse
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est capable de coups de tête... Je suis jeune et pas riche. . . Qu'es t-ce que j e risque ? Essayons ! ... » Je n'ai pas répondu... Alors, vous m'avez écrit tous les jours... Il devait s'exhaler un peu de vraie fièvre de ces lettres quotidiennes, puisque, au lieu de m'en servir pour essayer mes fers, je les lisais d'un bout à l'autre. Elles devenaient moins respectueuses et plus ardentes chaque fois... Vous commenciez à me laisser entendre que vous saviez bien pourquoi l'on ne vous accueillait pas. ce Un adjudant d'artillerie, ce n'est pas grand'chose, bien sûr... et ça n'est pas riche... » Vous ajoutiez pourtant que vous méritiez mieux, que vous étiez d'une famille de la campagne, mais d'une bonne famille et non sans quelque bien... que vous seriez percepteur un jour, ce qui est une jolie position, à moins que je ne préférasse vous voir rester au service et devenir officier. Que répondre à cela, je vous le demande! Une seule réponse était possible, n'est-ce pas : elle eût tenu dans ces cinq mots : a Je vous attends ce soir... » Mais je ne voulais pas, — je ne pouvais pas vous répondre cela : je tâcherai de vous expliquer pourquoi, tout
àrheure. Dès lors,votre opinion a été fixée sur mon compte, et il vous a paru subitement qu'avec une femme comme moi, montrer trop de passion sincère était par trop naïf.Vous avez mis dans une enveloppe cinq billets de mille f rancs. .. (Oh ! ces cinq billets bleus ! Je vous assure qu'une sueur froide m'a mouillé la racine des cheveux quand je les ai vus, quand j'ai su qu'ils venaient de vous!) Avec les cinq mille francs, il y avait seulement ces quelques lignes sur un morceau de papier : a L'adjudant Brianchot désire coucher, demain soir, avec M°^® Lanciani... Réponse, s. v. p. » La réponse fut tout simplement le renvoi immédiat de vos cinq billets de mille francs. Comme vous êtes un brave cœur, vous avez compris tout de suite que vous aviez fait une laide chose en insultant, — pas une honnête femme, peut-être, — mais une femme sur qui vous n'aviez aucun droit... J'y ai gagné la plus touchante de vos lettres, la dernière, où vous me demandez pardon. Pourquoi, mon Dieu ! vous êtes-vous avisé de la terminer par une menace? 0: C'est bien, dites-vous. Je vois que vous ne m'aimerez jamais, et même vous allez me haïr
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maintenant que je vous ai offensée. Je sais ce qui me reste à faire. Je vais attendre jusqu'à demain soir. Si, demain soir, je n'ai pas reçu de vous une lettre m'annonçant que vous consentez à m'appartenir, mardi je ne serai plus qu'un cadavre. Adieu, madame! Oubliez l'adjudant Brianchot et soyez heureuse! »
Mon Dieu! je sais bien que ces phrases-là s'écrivent, souvent, sans qu'on ait la moindre envie de les mettre en action. Tout de même, certaines fois... Ah! l'horrible pensée!... Vous êtes un agité, vous; j'ai lu vos lettres, je vous ai vu si nerveux, si pâle, dans votre fauteuil d'orchestre, tant de soirs!... Et puis les cinq mille francs, cette somme énorme pour un soldat, que vous vous étiez procurée. Dieu sait comment!... Tout cela m'a troublée. J'ai pris peur. Votre menace aura eu son effet. Cette fois, je vous réponds.
Vous demandez or que je vous appartienne » ; vous y tenez plus qu'à la vie. Bien sûr, mon pauvre enfant, je ne puis pas vous en vouloir de me juger de votre goût : j'en suis flattée, même; et vous.
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n'allez pas croire que vous me déplaisiez. Je vous trouve très gentil au contraire, et je suis certaine que vous devez faire beaucoup de conquêtes.
Voilà pour calmer, je suppose, l'amour-propre d'un bel adjudant? Maintenant, ce désir que je vous inspire, songez qiie, depuis vingt-cinq ans de théâtre, bon nombre d'hommes, jeunes ou vieux, beaux ou vilains, pauvres ou riches, m'en ont fait part tous les soirs, sans compter les aprèsmidi et les nuits... et ne m'en veuillez pas, si je suis arrivée à le considérer, le désir masculin, comme une offrande sans rareté, presque sans valeur, comme l'effet nécessaire de ma présence et de ma réputation... Je sais que telle autre artiste, à ma place, aurait suscité juste les mêmes envies... Ah! je vous le jure, tout cela ne paraît guère tentant, ni même guère propre à la longue. Surtout quand on vieillir, — ce qui est mon cas : j'ai un fils de dix-neuf ans! — cela finit par ressembler au contraire d'un hommage.. . Vous répondez : a Moi, je vous aime avec mon cœur, — je souffre affreusement; j'aime mieux mourir... » N'empêche que si j'avais ce couché
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avec vous » pour cinq mille francs, vous vous seriez estimé satisfait; vous n'auriez plus pensé à vous tuer. .. Et que si ce je vous appartenais » ce soir, vous me permettriez bien de partir demain avec ma tournée pour la Belgique. Je le connais trop, ce pruritde possession qui dévore certains hommes pour une femme de théâtre... Il la leur faut, une fois, et puis après, ils sont contents, peu leur importe à qui elle sera, ce qu'elle deviendra. — Non ? ce n'est pas votre cas? Un instant de plaisir ne vous calmerait pas?... Alors, mon enfant, il ne faut même pas que je vous donne cet instant : et je puis bien vous le dire, au fond, c'est la peur d'être sérieusement aimée par vous qui me fait refuser même de vous recevoir. Je ne joue pas la pudeur, croyez-moi... Toutes les folies de la plus folle jeunesse et toutes les tristes nécessités de mon métier m'ont traînée dans assez de bras pour que je puisse me donner à vous, sans m'estimer moins après qu'avant. Cela vous fait mal, ce que je vous dis là? Tant mieux, vous allez guérir, par ce mal... Je ne veux pas que vous m'aimiez. Vous ne devez aimer, à votre âge, qu'une jeune mai-
tresse bien à vous, ou la femme que vous épouserez. Si vous laissez votre cœur se prendre pour moi, quel avenir sera le vôtre? Je ne saurais passer ma vie dans votre garnison, moi... Alors, me suivre? Quitter le service ? Devenir acteur, ou pis, l'ami de cœur de l'actrice, qui l'accompagne dans ses tournées. Vous vous révoltez?... Cependant, c'est cela qui vous attend, mon ami, je vous défie de me démentir. Et moi, dites ce qui m'attendrait, si je vous emportais ainsi dans mes bagages, comme je l'ai vu faire, hélas F à de malheureuses artistes de mon âge, pour de jeunes hommes qui ne vous valaient pas? Je ne m'illusionne pas. Après quelques jours de folie, vous vous apercevriez que vous avez tout sacrifié à... (je dis le mot comme je le pense, comme je me le dis à moi-même, chaque matin), à une vieille femme... Vieille femme, oui, vieille, entendez-vous? J'ai été assez belle, autrefois, pour m'avouer aujourd'hui que c'est fini d'être belle. Conservez au fond de vos yeux, mon enfant, l'image de Marguerite et de Mireille, telle que la transformaient pour vous le fard, les costumes, le prestige des
l'adjudant 5"^
lumières et de la musique. Je pleurerais de la désillusion qui vous angoisserait si vous me voyiez telle que je suis en réalité, telle que mes cinquante ans m'ont faite... Maintenant, supposez que la désillusion vous vînt seulement après m'avoir possédée... Si je me mettais à vous aimer, moi, au moment où vous n'auriez plus que l'envie de me laisser et de m'oublier? Non, voyez-vous, il ne faut pas, quand on a mon âge, risquer ces aventures-là. D'être, quoique cinquantenaire, la maîtresse d'un vieux banquier ou d'un fêtard, cela rentre dans mon métier et le cœur n'y risque rien. Mais je ne veux pas de jeune passion sincère à mon âge : je n'ai rien à donner en échange; je n'ai plus de quoi la retenir.
Comprenez-vous que c'est pour votre bien, et qu'il ne me pèserait guère, en somme, de m'ofFrir un joli adjudant pour une nuit?... J'y ai pensé, un instant : cela coûtait moins à ma paresse que d'écrire cette longue lettre. Et puis, j'ai réfléchi; j'ai compris que je pouvais vous donner, en échange des heures de fièvre où vous avez rêvé à moi, mieux que les caresses d'une femme sur le
retour. Vous trouverez sous cette enveloppe mon portrait fait il y a quinze ans environ, quand j'étais encore, même pour mon amant, la jolie femme que je vous apparais au théâtre. Gardezle; c'est une preuve que je n'ai pas dédaigné l'amour du petit adjudant à la rose rouge; un mot, tracé sur le revers, en témoignera aussi... Allons, mon enfant, du courage ! Il m'en faut bien, à moi, pour vous parler de moi-même comme je viens de le faire... Et, si vous désirez savoir ce qui m'a donné ce courage, je vais vous le dire. Tout à l'heure, quand j'ai reçu cette lettre où vous parliez de vous tuer, j'ai pensé à mon garçon, à ce grand garçon qui va sortir du collège, qui va faire son service, lui aussi... Je l'ai imaginé militaire, comme vous, dans une ville de province, se toquant d'une chanteuse qui passe... Se tuer pour ça, mon Dieu, ou déserter, voler, gâcher sa vie!... J'espère que le bon Dieu l'en préservera, pour me payer de vous en sauver aujourd'hui. Fou ! tendezmoi vos joues que j'y mette deux gros baisers, — comme ceux que vous donne votre maman.
Bon Cœur
Bon Cœur
Rue Rembrandt, au premier étage d'un gracieux hôtel, proche du parc Monceau, voici le tableau qu'éclaire, vers on:(e heures du matin, le soleil calmé des derniers jours de septembre :
M. Lambert-Desnoyers, directeur de la Compagnie des Voies Navigables^ en chemise de nuit et en pantalon d'intérieur, dépouille un volumineux courrier, assis à un tout petit bureau, genre Morris, comme tout l'ameublement de la chambre. Cette chambre, très vaste, ne contient qu'un seul lit, où M^^ Nina Ninon, des Bouffes, étire présentement ses bras blonds pour chasser les dernières fumées du sommeil.
Af « Nina Ninon a vingt-cinq ans; M. Lambert-Desnoyers, à peu près le double. Mais celui-ci défend habilement les apparences, grâce aux progrès de la chimie moderne.
Quand M^'« Nina Ninon s'est bien étirée, elle saute en bas du lit, disparaît pendant quelques minutes dans son cabinet de toilette,
fS DERNIÈRES LETTRES DE FEMMES
et revient, emmitouflée dans les dentelles d'une matinée, tendre son museau frais à la moustache du liseur, La conversation s'engage.
MADEMOISELLE NINA NINON
u'est-ce que c'est que cette écriture violette ? Une femme ?
Justement. (Il continue à lire,)
MADEMOISELLE NINA HWO^, croisant les hras, attitude digne qui joue assc:^ bien la jalousie.
Et tu as le toupet de lire des lettres de femme chez moi, devant moi? Donne-moi cette lettre.
MONSIEUR LAMBERT-DESNOYERS, ca/w^.
Tu y tiens beaucoup?
MADEMOISELLE NINA NINON
Donne-moi cette lettre.
MONSIEUR LAMBERT-DESNOYERS
Je te ferai observer que je ne te demande ja-
mais aucun compte de ta correspondance personnelle.
MADEMOISELLE NINA NINON
Ce n'est pas la même chose. Je ne reçois pas de lettres de femmes, moi. (Impérieusement.) Allons ! Donne vite.
MONSIEUR LAMBERT-DESNOYERS, fifo«;w»//ûttore.
Voilà. (Il regarde, avec un sourire d'ironie légère, M^^^ Nina Ninon qui lit à demi-voix.)
MADEMOISELLE NINA NINON, interrompant de temps en temps sa lecture par des réflexions.
a Mon chéri... (Elle pousse un oh!.., scandalisé.) mon
chéri... j'ai bien pensé à toi tous ces jours-ci, je t'ai plaint de tout mon cœur d'être forcé de rester
a Paris (Tu sais, ne te gêne pas ? tu peux t'en aller, si tu t'ennuies.,.) mn... mn.... d'être forcé de rester à Paris. Nous avons ici un temps délicieux... (Où ça, ici? Ah! Houlgate, villa des Œillets...) mn... mn... et nous n'avons pas laissé passer une après-midi sans faire quelque belle promenade. C'est égal, malgré cette jolie fin de saison, je serais bien triste loin de toi, si je
6j dernières lettres de femmes
n'avais pas les petits auprès de moi... (Comment, les
petits ? Tiens, que je suis héte/... C'est de ta femme!) Louisette
a été un peu souffrante avant-hier : je crois qu'elle s'était donné trop de mouvement sur le sable : elle met une ardeur extraordinaire à tout ce
qu'elle fait (Ce n'est pas comme son père!) ... et puis après,
elle est abattue, elle a la fièvre. Quant à Maxime, il est superbe; il se bat avec tous les petits garçons de la plage, et presque toujours il s'en tire victorieusement : mais tu n'imagines pas dans quel état il met ses costumes! d
(M^'« Nina Ninon continue sa lecture très sérieusement, sans s'interrompre,)
a ... Presque tous nos amis sont partis; il n'y a plus que les Boue, qui me sont bien précieux. Fraeulein m'apprend l'allemand, pour occuper les moments de loisir que me laissent les enfants. En£n, je ne trouverais pas les journées trop longues si je recevais plus souvent de tes nouvelles. Je ne te fais pas de reproches, mon chéri, mais, vraiment, je suis parfois un peu inquiète quand tu laisses passer une semaine sans m' écrire. Tâche
BON COEUR 6l
de dérober quelques instants à tes travaux, si tu n'es pas trop fatigué, pour jeter deux mots sur le papier : deux mots seulement, qui me disent que tu vas bien et que tu m'aimes.
« Moi, je continuerai à t'écrire tous les jours, regrettant seulement que mes lettres ne soient pas plus intéressantes ni plus variées. C'est un peu la faute de ma vie, qui est bien paisible, ici.
« A bientôt, mon chéri, je l'espère. Les petits t'embrassent bien fort, et moi, je t'envoie les meilleures tendresses de mon cœur.
ce Marie. »
(M^^' Nina Ninon, ayant achevé la lettre, reste quelques instants silencieuse, laissant pendre le papier au bout de ses doigts.)
MADEMOISELLE NINA NINON
Quel âge a-t-elle, ta femme?
MONSIEUR LAMBERT-DESNOYERS
Trente et un ans.
MADEMOISELLE NINA NINON
Tu es marié depuis longtemps ?
Depuis huit ans.
(Silence.)
MADEMOISELLE NINA NINON
Elle esc jolie ? (M. Lamhert-Desnoyersfait une moue d'indécision.) Alors, si elle n'est pas jolie, pourquoi Tastu épousée? Pour sa galette? (Silence.) Quelles rosses que les hommes, tout de même!... Et elle t'aime, la pauvre femme! Sa lettre est rudement gentille... (Silence.) Pourquoi la trompes-tu?
MONSIEUR LAMBERT-DESNOYERS, souriant.
Regarde-toi dans la glace.
MADEMOISELLE NINA NINON
Je t'en prie, pas de banalités... Si je suis une petite femme blonde et si on me fait chanter des choses idiotes, il ne faut pas croire, pour cela, que je sois bête et que je ne m'intéresse à rien. Au contraire, moi, je réfléchis beaucoup... J'observe, je pense... enfin, je comprends des choses. Si je voulais, va, j'écrirais des romans sur les
hommes. (M. Lamberl-Desnoyers réprime u^ sourire.) Pourquoi ris-tu? Certainement, j'en écrirais...
MONSIEUR LAMBERT-DESNOYERS
Je ne dis pas non. Mais où veux-tu en venir?
MADEMOISELLE NINA NINON y rassemblant ses idées
un peu éparses.
Je veux en venir... que les hommes ne sont vraiment pas épatants, là... Ta femme a vingt ans de moins que toi, elle t'adore, elle t'écrit des amours de lettres; tu as deux petits enfants, et tu lâches tout ça pour venir faire la fête à Paris. (S'animant.) C'est dégoûtant. Et si elle était ici, ta femme, je lui dirais, entends-tu ? « Madame, votre mari est dégoûtant... » Là!
(M^^^ Nina Ninon s'assied, après cette tirade, sur un petit fauteuil capitonné, et garde le silence, manifestant seulement son émoi en tapotant le tapis du talon de son petit pied. M, Lambert- Desnoyers, toujours calme, la considère avec un arrière-sourire,
MADEMOISELLE NINA NINON
Tu ne dis rien ? Tu restes là comme une bûche ? Tu pourrais me répondre, au moins? Ce serait poli!
MONSIEUR LAMBERT-DESNOYERS
Mais, ma chérie, c'est que je n'ai vraiment rien à répondre. Tu as raison.
MADEMOISELLE NINA NINON
Ah! tu en conviens...
MONSIEUR LAMBERT-DESNOYERS
Tu as tellement raison, qu'il m'a suffi de t'entendre parler pour être convaincu; je comprends ce qui me reste à faire.
MADEMOISELLE NINA NINON
Ce n'est pas dommage!
MONSIEUR LAMBERT-DESNOYERS
Je vais prendre le premier train pour Houlgate et rejoindre ma femme et mes enfants. Il m'en coûtera beaucoup de ne plus te revoir...
MADEMOISELLE NINA NINON, bondissant sur ses pieds.
Comment, de ne plus me revoir! Tu es fou?
MONSIEUR LAMBERT-DESNOYERS
Dame! ma chérie... Tu me reproches très jus-
BON COEUR 6f
tement de tromper ma femme et de la laisser seule. Je vais la rejoindre et ne plus la tromper, c'est bien simple.
MADEMOISELLE NINA NINON
Autrement dit, après avoir lâché ta femme, c'est moi que tu vas lâcher. Eh bien! tu es un joli monsieur... D'abord, tu n'as pas le droit de me lâcher... Ce serait une infamie... un vol... une saleté... Tu sais ce que tu m'as fait quitter!... Et je le regrette joliment, va, à présent...
(Larmes; gestes précurseurs d'une crise de nerfs. M. Lambert- Desnoyers reste calme.)
MONSIEUR LAMBERT-DESNOYERS
Écoute, chérie... je n'ai aucunement le désir de te lâcher, comme tu dis... Je croyais que c'était toi qui me renvoyais... au nom de la morale. Du moment que tu changes d'opinion...
MADEMOISELLE NINA NINON y vivement.
Je ne change pas d'opinion. Je trouve que quand on a une femme et des enfants, on pourrait rester tranquille avec eux, voilà. Mais du mo-
ment que tu fais la fête, autant vaut-il que ce soit avec moi, n'est-ce pas?... Dans ton intérêt, d'abord... et dans l'intérêt de ta femme... Dieu sait sur qui son mari aurait pu tomber, la malheureuse!
MONSIEUR LAMBERT-DESNOYERS
Évidemment, elle te serait bien reconnaissante, si seulement elle savait ce qu'elle te doit.
MADEMOISELLE NINA NINON
Peut-être plus que tu ne le crois. Elle m'est sympathique, à moi, cette petite femme-là, qui apprend l'allemand et surveille ses mômes sur les plages normandes, tandis que son polisson de mari lève des actrices à Paris. Et tu vas me faire le plaisir, à présent, d'être un peu gentil avec
elle... (Geste de M, Lamhert-Desnoyers.) Oh! pas de blagues I Il ne s'agit pas de t'en retourner à Houlgate... Commence par répondre à la lettre que tu as reçue ce matin... (Avec autorite.) Tout de suite.
MONSIEUR LAMBERT-DESNOYERS
Ça te fait plaisir?
MADEMOISELLE NINA NINON
C'est-à-dire que je le veux, tu m'entends ? Voilà une plume... voilà du papier... l'encrier est devant toi... Commence.
MONSIEUR LAMBERT-DESNOYERS
Il ne te reste plus qu'à me dicter la lettre.
MADEMOISELLE NINA NINON
Tu ris ? Eh bien ! mon petit, c'est précisément ce que j'ai l'intention de faire. Tu n'as pas assez de cœur pour répondre proprement à une femme comme celle-là, vois-tu. Prépare-toi.
MONSIEUR LAMBERT-DESNOYERS
Je suis prêt.
MADEMOISELLE NINA NINON y dictant,
« Ma petite chérie bien-aimée... » (M. Lambert- Desnoyers n'écrit pas.) Qu'est-ce que tu attends?
MONSIEUR LAMBERT-DESNOYERS
Je te préviens que, de ma vie, je n'ai appelé ma femme ce ma petite chérie bien-aimée ».
MADEMOISELLE NINA NINON
Tant mieux. Ça la changera. (M. Lambert-Desnoyers,
résigné, écrit,) Tu y es?... (Dictant.) <r J'ai bien reçu ta lettre qui est un bijou; tu as bien raison d'aimer les enfants; celles qui peuvent en avoir sont bien heureuses... »
Pourquoi diable veux-tu que je dise une chose pareille à ma femme?
MADEMOISELLE NINA NINON
Quoi? Ce n'est pas idiot, n'est-ce pas, ce que je te dicte? Va, mon chéri, j'en ai écrit, dans ma vie, des lettres, et à des ambassadeurs... et même à un roi, une fois... Continue... (Dictant.) oc Moi, je suis obligé de rester à Paris pour des affaires excessivement graves. Mais ne sois pas jalouse, je ne te trompe pas \ii>(AM. Lamhert-Desnoyers.)Tu comprends, il vaut mieux lui dire cela pour la tranquilliser. (Dictant.) « Quant à l'allemand, c'est une langue extrêmement utile. On la parle à Baden-
Baden et à Munich. » (A M. Lamhert-Desmyers.) J'ai
été dans ces pays-là, moi, et ça m'agaçait de ne pas comprendre ce que disaient les gens. (Instant de silence et de réflexion.) Qu'est-ce qu'on pourrait bien lui dire encore, à ta femme? Mon Dieu... ça n'est déjà pas mal, ce que tu as mis. Ça suffit, va. Finis par un peut adieu, un peu affectueux... Attends. De quelle couleur a-t-elle les cheveux, ta femme ?
MONSIEUR LAMBERT-DESNOYERS
Bruns, plutôt.
MADEMOISELLE NINA Nl\<ONy dictant.
« A bientôt, ma brune chérie. Sois sage. Ne me trompe pas. Je t'embrasse comme tu voudras... »
Oh!...
MADEMOISELLE NINA NINON
Pourquoi fais-tu : <c Oh!... » Ça se met tou-
yO DERNIÈRES LETTRES DE FEMMES
jours à une femme qu'on aime, cette fin-là. Je te montrerai plus de cent lettres, moi. Ah! et les mômes que j'oubliais! Ecris : <c Dis aux petits que je les aime bien et que je leur ai acheté pour...
(Elle cherche,) pour dix louis de jOUJOUX... » (A M. Lam-
hert'Desnoyers.) Maintenant, signe!... L'enveloppe... là... l'adresse... C'est ça. Eh bien! qu'est-ce que tu fais ?
MONSIEUR LAMBERT-DESNOYERS, embarrassé.
Mais... je mets la lettre dans mon portefeuille... pour l'envoyer tantôt.
MADEMOISELLE NINA NINON
Non... non; pas de ça... mon petit. Tu serais capable de l'oublier... exprès ou pas. (Elle sonne sa femme de chambre.) Tenez, Suzanne... Cette lettre à la poste. Tout de suite... (Su^^annesort.) Ah! 'je suis contente...
MONSIEUR LAMBERT-DESNOYERS, àparU
Je donnerais quelque chose pour voir la tête
de ma femme quand elle lira cette lettre-là... Enfin!
MADEMOISELLE NINA NlNONyS'asseyant sur ses genoux.
Et maintenant, embrasse ta chérie... Elle Ta bien gagné, pas ?
(Tendresses.)
Les Pratiques
Les Pratiques
éMadame de %aimhourg à éMadame Lespanié.
À petite Julie, deux mots seulement, mais très, très importants.
Trimo : où trouve-t-on ces petits fours en forme de tuiles que nous avons mangés chez toi mercredi ? Ni mon mari, ni moi, ne les avions remarqués, mais G..., qui est d'une gour-
mandise révoltante, me tourmente pour que j'en fasse servir à la maison.
Secondement, voici le Carême, temps de grande lessive pour les consciences. Je ne sais à qui m'adresser. Mon pauvre vieux directeur de Saint-Philippe, l'abbé Lapioche, qui était si paternel et si • sourd, est mort en janvier dernier. Toi, la femme avisée et renseignée, tu dois évidemment connaître ce qu'il y a de mieux à Paris comme confesseur... Il me faudrait un prêtre intelligent, ce au courant », homme du morfde, s'abstenant de questions ridicules, enfin, qui eût l'habitude de pénitences comme nous. Ne m'envoie pas trentesix noms : je ne saurais lequel choisir. Dis-moi tout simplement à qui tu t'adresses, j'irai au même. Nous devons avoir à peu près les mêmes péchés, n'est-ce pas? ou du moins les plus gênants sont du même genre.
A bientôt, chérie, et mille remerciements à l'avance.