‹ Dernières lettres de fommosChapitre 6 sur 23 · ROBERTE · texte numérisé non relu

ROBERTE

► T,'S. — Dis-moi le nom exact des petits fours.

cMadame Lespanié à éMadame de T^aimbourg.

Chérie, voici l'adresse: RibouUet, 340, faubourg Saint-Honoré. (Les petits fours, bien entendu.) Cela s'appelle des « feuilles d'artichaut » . Garde-moi le secret. Tu sais combien il est difficile de donner à ses convives quelque chose d'un peu neuf, et mes feuilles d'artichaut ont eu du succès. Croirais-tu que c'est H... qui les a découvertes? Il est étonnant.

Pour le confesseur, malheureusement, H... n'est pas en état de me renseigner. Aussi, quand l'abbé Leplâtre, de Saint-Sulpice, a été nommé, il y a dix-huit mois, vicaire général à Langres, je me suis trouvée dans le même embarras que toi. L'abbé

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Leplâtre t'aurait convenu en perfection. C'était un saint, très sévère pour lui-même, mais d'une indulgence infinie pour ses pénitentes mondaines. Tout un petit dan de femmes très lancées avait pris l'habitude de s'adresser à lui. Il dirigeait M™^ de Formeuil, ma chère I et Laure, sa belle-sœur!... Alors tu comprends, il était blindé, on ne l'étonnait plus. Maintenant, peut-être aussi que c'était un trop saint homme, et qu'il n'y voyait goutte. J'inclinais à le penser, quand il me répondait, après mes confidences les plus... accidentées: ce Très bien, ma chère enfant... » d'un ton d'encouragement paternel. Enfin, n'est-ce pas? ce n'est pas à nous de faire un cours aux directeurs. J'étais quitte avec ma conscience; tout marchait à souhait.

Quand ce brave abbé fut nommé vicaire général, j'allai lui faire une visite pour le féliciter et, du même coup, pour lui demander qui prenait sa succession, qui se chargerait désormais de nettoyer les vilaines petites consciences de Laure, de M™® de Formeuil — et la mienne.

— J'adresse toutes ces dames, me répondit-il.

à Tabbé Prudhon, qui va me remplacer à Saint- Sulpice.

— Est-ce quelqu'un dans votre genre, au moins? questionnai-je.

— Mon Dieu ! je ne sais pas trop quel est mon genre, répliqua, en souriant, le brave abbé; mais celui de Tabbé Prudhon est d'être très vénérable et très savant. De plus, il est d'excellente famille ; il a longtemps vécu dans le monde avant d'être touché par la grâce... Il sera parfaitement à sa place ici.

Sur la foi de ces propos, voilà Laure, M™® de Formeuil, Jojotte, moi, nous toutes enfin, qui apportons notre clientèle à Fabbé Prudhon. Celuici, par exemple, comprenait tout ! On voyait bien qu'il avait été « touché de la grâce », comme disait ce pauvre Père Leplâtre, après quinze ans de fête ! J'imagine que la grâce s'était manifestée à lui sous la forme de quelque bonne rosserie féminine, et qu'il en rendait tout le sexe responsable. Ah ! ma petite Roberte! On sortait de ses mains rudement confessée, je t'en réponds, mais moulue

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d'âme comme on esc moulue de corps après un massage un peu trop vigoureux. Les biches de l'abbé Leplâtre, tu devines qu'on ne les y a plus repincées : elles courent encore. Moi, au fond (tu sais que dans ce fond il y a un grain, un tout petit grain de sérieux), j'étais pleine d'estime pour l'abbé Prudhon et je me rendais compte qu'il confessait bien. J'aime assez les massages rudes : le sang circule délicieusement, après. Et je serais volontiers retournée à Saint-Sulpice, n'eût été H... L'abbé Prudhon m'avait fait prendre des engagements formels qui n'étaient pas du tout du goût de H...; et j'imagine que G... ne s'en accommoderait pas davantage, si l'on te les imposait. Alors, comme H... m'avait fait jurer sur sa propre tête (le grand serment qu'il emploie pour s'assurer que je ne le trompe pas) que je ne retournerais pas à Saint-Sulpice, je n'y suis pas retournée... Et j'ai vécu comme une mécréante jusqu'à la dernière fête de Pâques.

A Pâques, par exemple, ma conscience s'est réveillée. « Il ne sera pas dit, pensai-je, que je lais-

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serai passer les fêtes sans faire acte de bonne cathoKque... » Le difficile, comme pour toi maintenant, était de trouver le confesseur. Je réfléchis de mon mieux, et mes réflexions me démontrèrent que ce qui me gênerait encore le moins, ce serait d^aller dans une église très loin, très loin, au bout de Paris, d'entrer dans le premier confessionnal venu, de raconter ma petite affaire à un prêtre que je ne connaîtrais pas, dont je ne verrais même pas la figure, qui ne verrait pas la mienne et qui ne saurait jamais mon nom.

Donc, le samedi d'après, je m'habillai tout à fait simplement — (ma robe tailleur de chez Lancrey, et ma toque de voyage); je pris un fiacre qui me conduisit à l'Esplanade des Invalides; là, je descendis, et je marchai droit devant moi, par des quartiers où jamais je n'avais mis les pieds, laissant à la Providence le soin de me conduire.

La Providence me promena d'abord une demiheure à travers des rues assez amusantes, très peuple, pleines de femmes en cheveux et de marmots. Enfin, j'arrivai à une petite place tout à fait

provinciale, où il y avait une église blanche sans clocher, la cloche sur le toit, simplement, et une douzaine de marronniers anémiques en quinconce, devant la façade, oc Voilà mon affaire, me dis-je : la Providence me sert à souhait... »

J'entre : comme je l'avais prévu, on confessait. Trois ou quatre boftnes vieilles en noir, deux jeunes filles et un petit garçon étaient groupés devant Tunique confessionnal. Je m'agenouillai derrière eux, et j'attendis mon tour. Ce fut long; j'eus tout le loisir d'examiner ma conscience. Était-ce la nouveauté et l'humilité de l'endroit qui m'influençaient? Je me sentis une âme inusitée, excessivement pénitente. J'avais vu tant de pauvres gens, en venant, et une odeur si pauvre se mêlait au vieil air d'encens de la chapelle, que ma richesse à moi, mon confortable, ma sécurité me semblaient presque, ici, le plus gros de mes péchés. Ou plutôt, d'être pécheresse comme je le suis malgré toutes les bonnes choses de vie matérielle que j'ai, avec tant de luxe, de distractions, d'argent dépensé, cela me paraissait plus mal ici, et je me serais sentie plus à l'aise, vraiment, pour

débiter mes confidences si j'avais été indigente et oc peuple » comme mes voisines... Mon tour arriva; je me confessai dans ces dispositions.

Ah ! ma chérie! ne t'adresse jamais à un directeur de pauvres si tu tiens à ton repos ! Il paraît que les pauvres n'ont pas les mêmes manières de s'aimer que nous autres... ou bien peut-être que ceux qui s'aiment à notre façon ne se confessent guère. Positivement, mon confesseur ne me comprenait pas : il lui fallait des explications, des détails, et toute une arithmétique de oc combien de fois », où je perdais la tête. Quand ce fut fini, un sermon , oh ! mais un sermon terrible, où il me compara successivement à toutes les dames mal famées de l'Ancien et du Nouveau Testament : Raab, Bethsabée, la Samaritaine, etc.. Le pis, c'est que, tandis qu'il énumérait toutes ces gourgandines bibliques, je me disais : « Évidemment, il a raison, je suis la dernière des dernières; je suis une abominable pécheresse... » Il finit son sermon en me demandant la promesse formelle de ne plus revoir H... Ni plus ni moins : comme il m'aurait

demandé de dire un Tarer et un (Ave, ou de faire une petite aumône. J'eus beau protester que je ne pouvais pas promettre une pareille chose, que, même si je voulais ne plus revoir H..., je ne le pourrais pas; que dans notre monde cela ne se passait pas ainsi... « Notre Seigneur ne va pas dans le monde, répliquait l'abbé (non sans quelque apparence de bon sens). Si vous voulez le trouver, il faut sortir de ce que vous appelez votre monde. » Il n'en démordit pas; moi, j'eus trop de loyauté pour prendre un engagement que je savais pertinemment intenable. En sorte qu'après tant de tracas, je dus m'en retourner chez moi, fort contrite, mais point absoute.

L'aventure, cependant, ne m'avait pas été inutile. Elle m'avait remplie d'humilité. Une fois rentrée dans mon quartier, remise au milieu de mes bibelots, de mes domesdques, che^ moi, évidemment la contrition ressentie dans la pauvre église de Javel s'atténua : il en resta cependant l'idée très nette que j'étais une pécheresse, quelquechose dans le genre de M"^" Raab ou Bethsabée, avec

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les bonnes façons et le luxe moderne en plus. J'examinai sérieusement, toute la soirée et toute la nuit qui suivirent, la question de ce que le terrible abbé avait appelé tout crûment « ma conversion ». Le lendemain matin, j'étais presque convertie; malheureusement, je reçus dans mon lit un billet de H..., et ce billet demandait si joliment un rendez vous pour l'après-midi que les bonnes résolutions fléchirent... Et ce fut leur déroute définitive.

Alors?

Alors, que veux-tu, petite Roberte, ayant bien constaté mon inguérissable débilité, j'ai renoncé à ce compromis où beaucoup d'entre nous se plaisent; je ne mène plus de front les petites folies et les pratiques religieuses. Ne le dis pas! (cela me ferait trop de tort auprès de Laure et de sa belle-sœur) : — je ne me confesse plus... Oh 1 cela ne m'empêche pas d'aller de temps en temps à l'église, surtout dans les paroisses vouées à des saints qui ne furent point parfaits toute leur vie, comme sainte Madeleine ou saint Augustin. J'y vais prier pour ma conversion, avec, hélas! un

secret désir de n'être pas exaucée trop tôt, car la jeunesse est courte et j'aime passionnément mon péché. Le Carême venu, je ne risque plus le pèlerinage de Javel : seulement j'ai un petit entretien particulier avec le bon Dieu, pour expliquer mon abstention. Et voici à peu près ce que je dis :

ce Mon Dieu, vous avez devant vous une pauvre petite Parisienne du monde ou l'on s'amuse, c'està-dire une âme sans importance, nichée dans un corps que vous avez daigné façonner assez séduisant. Permettez-moi de vous faire respectueusement observer que, depuis mes parents jusqu'à mon mari, tous ceux qui ont eu charge de me gouverner n'ont pris aucun souci de cette âme ; tandis que la périssable enveloppe était soignée et parée à souhait, et que toutes sortes d'hommages lui étaient attribués... Hélas ! Seigneur, que vous m'avez mal élevée, et que vous m'avez jetée dans un triste monde! Si vous m'aviez fait naître à Langres, par exemple, chez de modestes et honorables bourgeois, il est probable que ma seule envie à l'heure présente serait de broder des pan-

toufles à l'abbé Leplâtre ! Tandis qu'ici je n'ai que de mauvais exemples sous les yeux; tout ce que vous défendez est pratiqué allègrement par tous les gens de mon monde et même de ma famille.

Et vous prétendez que moi, la plus chétive, je sois seule une sainte?... Et, pour comble de difficulté, vous disposez sur mon chemin H..., c'est-à-dire un homme à qui nulle femme n'a jamais résisté et qui se met à m'adorer, ou du moins à me le dire? Que voulez-vous? je ne suis pas de force. Prenez-moi en pitié, ne me condamnez pas encore... Dans quelque temps je ne serai plus ni jeune, ni jolie. H... ne m'aimera plus, et alors, je vous le promets, mon Dieu, je reviendrai toute à vous, et je ne négligerai aucune pratique. Jusqu'à ce moment-là, il faut bien que je me contente des vertus qui ne sont pas trop difficiles, comme d'être charitable pour les pauvres, de ne pas dire du mal du prochain, de pardonner les injures... Il me semble qu'un bon père comprendrait ce que je dis là... et vous êtes un bon père... »

Voila, chérie, la profession de foi par laquelle,

jusqu'à nouvel ordre, j'ai remplacé mes pâques. Je t'en fais part généreusement, comme de l'adresse des petits fours, mais toujours à la condition que tu ne la divulgueras pas à nos petites rosses d'amies. Elles se moqueraient de moi, et publieraient partout que je n'ai pas de religion. Je t'embrasse. Amitiés à ton mari et à G...

Nos Aïeules

LES TEC^SÊES

Les Pensées

zMadame de Uillehon à la marquise d'c4ulny.

Ce 2^ mai,

ÉLAS ! ma Laurence, à qui viens-tu conter ta peine! mal mariée, trop tôt et trop vite, par des parents soucieux de se débarrasser? Eh bien! et moi? Moi qu'on a jetée, presque de force, dans les bras de M. de Villebon, alors que j'étais amoureuse ailleurs, et qu'on

le savait? Au moins, tu n'aimais personne, toi; on ne t'a point volé ton rêve, on n'a pas mis ton cœur au pillage. Quand tu appartins pour la première fois au marquis, tu ignorais même ce qu'il t' allait prendre, et si la prise valait qu'on en pleurât. L'esprit t'est venu sur le tard, avec les sens, éveillés par l'outrage même qu'on leur infligea. Oh! petite!... Tu te plains, à présent, tu pleures à sanglots d'être le divertissement d'un vieux mari, trop vieux et trop mal fait pour te divertir... Tu pleures et tu t'irrites, et tu te veux venger, et tu cherches des yeux le beau compagnon qui veuille s'alUer à ta vengeance. Prends garde! Crains les partis trop brusques. N'est-ce point assez d'un mari reçu à l'aveuglette ? Ne vas^ tu pas apporter plus de lenteur et de discrétion à choisir l'amant? Et puis, sais-tu les ennuis et les périls d'être à deux hommes en même temps, dont l'un ne se doit point aviser du partage? Je ne dis rien de la morale, qui ne t'occupe guère, je le crains. Pourtant, ne serait-il pas enviable de trouver un moyen pour satisfaire du même coup et la morale, et la prudence, et les impérieux dé»

NOS AÏEULES Çf

sirs de mon amie? Je t'entends t'écrier: a Quoi! cela est possible ? » Oui, mon amour. Ma propre aventure, que je te vais conter, en est la preuve et l'exemple.

Lorsqu'on me maria à M. de Villebon, j'aimais, d'une amour aussi pure que passionnée, le chevalier de Sain t-Remy. Je l'aimais depuis longtemps, je l'avais aimé toute petite fille, il me paraît, à le rencontrer de temps en temps chez mon pèrô. Que d'insomnies, au couvent, furent visitées par son image ! Que de larmes je versai en rêvant à lui, sans bien savoir pourquoi je pleurais. Hélas! Le mariage qu'on m'imposa bientôt me donna lieu de pleurer sur des réalités. Non que M. de Villebon fût vieux ou fait pour inspirer l'éloignement ; il eût conquis peut-être aisément un cœur plus libre; le mien appartenait sans retour au chevalier. Nous avions échangé les plus douces promesses, scellées par quelques baisers innocents. La volonté d'un père rompit ces serments. Le chevalier fut envoyé aux armées avec le régiment de M. de Chastellux; et moi, veuve

avant d'être fiancée, on me contraignit d'épouser M. de Villebon.

Faut-il te dire que je haïssais celui-ci, par cela seul qu'il devenait mon époux? Je dus pourtant lui reconnaître les façons d'un galant homme. Il me supplia d'abord de lui pardonner l'insistance qu'il avait mise à m'épouser; je devais, disait-il, en accuser des charmes auxquels il n'avait pas su mieux résister que M. le chevalier lui-même. Ses caresses empruntèrent la même douceur que ses paroles; mais elles ne m'en furent pas moins odieuses. Je m'y dérobai le plus longtemps que je pus; je n'y cédai qu'avec horreur, irritée de donner à un être détesté des joies dont j'eusse voulu combler l'absent adoré. Je devins femme par une sorte de surprise, et, longtemps après notre mariage, M. de Villebon dut encore demander à mon sommeil les faveurs que je m'obstinais à lui refuser.

Or, certaine nuit, comme il profitait ainsi — avec une lâcheté dont je ne saurais, malgré tout, le blâmer — de l'impuissance où me réduisait une pesante fatigue, il me parut qu'il ne réussis-

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