‹ Dernières nouvellesChapitre 6 sur 9 · LA C II AM B R E B L £ U E · texte numérisé non relu

LA C II AM B R E B L £ U E

doigt. Ça se pourrait bien que ce fût une mariée, qui vient ici pour faire la noce, comme il en vient des fois.

— Une mariée ? s'écrièrent quarante voix, il faut qu'elle vienne trinquer avec nous! >'ous allons boire à sa santé, et apprendre au mari ses devoirs conjugaux !

A ces mots, on entendit un grand bruit d'éperons, et nos amants tressaillirent, pensant que leur chambre allait être prise d'assaut. Uais soudain une voix s'élève qui arrête le mouvement. Il était évident que c'était un chef qui parlait. Il reprocha aux officiers leur impolitesse et leur intima l'ordre de se rasseoir et de parler décemment et sans crier. Puis il ajouta quelques mots trop bas pour être entendus de la chambre bleue. Ils furent écoutés avec déférence, mais non sans exciter pourtant une certaine hilarité conte-

20't LA CHAMBRE BLEUE

nue. A partir de ce moment, il y eut dans la salle des officiers un silence relatif, et nos amants, bénissant l'empire salutaire de la discipline, commencèrent à se parler avec plus d'abandon... Mais, après tant de tracas, il fallait du temps pour retrouver les tendres émotions que l'inquiétude, les ennuis du voyage, et surtout la grosse joie de leurs voisins avaient fortement troublées. A leur âge cependant, la chose n'est pas très-difficile, et ils eurent bientôt oublié tous les désagréments de leur expédition aventureuse pour ne plus penser qu'aux plus importants de ses résultats.

Ils croyaient la paix faite avec les hussards ; hélas i ce n'était qu'une trêve. Au moment où ils s'y attendaient le moins , lorsqu'ils étaient à mille lieues de ce monde sublunaire, voilà vingt-quatre trompettes soutenues de

quelques trombones qui sonnent l'air connu des soldats français: La victoire est nous! Le moyen de résister à pareille tempête? Les pauvres amants furent bien à plaindre.

iXon, pas tant à plaindre, car à la fin les officiers quittèrent la salle à manger, défilant devant la porte de la chambre bleue avec un grand cliquetis de sabres et d'éperons, et criant l'un après l'autre :

— Bonsoir, madame la mariée!

Puis tout bruit cessa. Je me trompe, l'Anglais sortit dans le corridor et cria :

— Garçon ! apportez-moi une autre bouteille du même porto.

Le calme était rétabli dans l'hôtel de N***. La nuit était douce, la lune dans son plein. Depuis un temps immémorial, les amants se plaisent à regarder notre satellite. Léon et son

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amie ouvrirent leur fenêtre, qui donnait sur un petit jardin, et aspirèrent avec plaisir Tair frais qu'embaumait un berceau de clématites.

Ils n'y restèrent pas longtemps toutefois. Un homme se promenait dans le jardin, la léte baissée, les bras croisés, un cigare à la bouche. Léon crut reconnaître le neveu de l'Anglais qui aimait le bon vin de Porto.

Je hais les détails inutiles, et, d'ailleurs, je ne me crois pas obligé de dire au lecteur tout ce qu'il peut facilement imaginer, ni de raconter, heure par heure, tout ce qui se passa dans l'hôtel de N*"''. Je dirai donc que la bougie qui brûlait sur la cheminée sans feu de la chambre bleue était plus d'à moitié consumée, quand, dans l'appartement de l'Anglais, naguère silencieux, un bruit étrange se fil

entendre, comme un corps lourd peut en produire en tombant. A ce bruit se joignit une sorte de craquement non moins étrange, suivi d'un cri étouffé et de quelques mots indistincts, semblables à une imprécation. Les deux jeunes habitants de la chambre bleue tressaillirent. Peut-être avaient-ils été réveillés en sursaut. Sur l'un et l'autre, ce bruit, qu'ils ne s'expliquaient pas, avait causé une impression presque sinistre.

— ■ C'est notre Anglais qui rêve, dit Léon en s'etTorçant de sourire.

Mais il voulait rassurer sa compagne, et il frissonna involontairement. Deux ou trois minutes après , une porte s'ouvrit dans le corridor, avec précaution, comme il semblait; puis elle se referma très-doucement. On entendit un pas lent et mal assuré qui, selon toute apparence, cherchait à se dissimuler.

— Maudite auberge! s'écria Léon.

— Ah ! c'est le paradis !... répondit la jeune femme en laissant tomber sa tète sur l'épaule de Léon. Je meurs de sommeil...

Elle soupira et se rendormit presque aussitôt.

L'n moralisîe illustre a dit que les hommes ne sont jamais bavards lorsqu'ils n'ont plus rien à demander. Qu'on ne s'étonne donc point si Léon ne fit aucune tentative pour renouer la conversation, ou disserter sur les bruits de l'hôtel de N*"*. Malgré lui, il en était préoccupé, et son imagination y rattachait maintes circonstances auxquelles, dans une autre disposition d'esprit, il n'eût fait aucune attention. La figure sinistre du neveu de l'Anglais lui revenait en mémoire. Il y avait de la haine dans le regard qu'il jetait à son oncle, tout en lui parlant avec humilité, sans

doute parce qu'il lui demandait de l'argent. Quoi de plus facile à un homme jeune encore et vigoureux, désespéré en outre, que de grimper du jardin à la fenêtre de la chambre voisine? D'ailleurs, il logeait dans l'hôtel, puisque, la nuit, il se promenait dans lo jardin. Peut être,... probablement même,... indubitablement,, il savait que le sac noir de son oncle renfermait une grosse liasse de billets de banque... Et ce coup sourd, comme un coup de massue sur un crâne chauve!... ce cri étouffé!... ce jurement affreux! et ces pas ensuite! Ce neveu avait la mine d'un assassin... Mais on n'assassine pas dans un hôtel plein d'officiers. Sans doute cet Anglais avait mis le verrou en homme prudent, surtout sachant le drôle aux environs... Il s'en défiait, puisqu'il n'avait pas voulu l'aborder avec son iac à la main... Pourquoi se livrer à des

flO LA CHAMBRE BLEUE

pensées hideuses quand on est si heureux?

Voilà ce que Léon se disait mentalement. Au milieu de ses pensées, que je me garderai d'analyser plus longuement et qui se présentaient à lui presque aussi confuses que les visions d'un rêve. Il avait les yeux fixés machinalement vers la porte de communication entre la chambre bleue et celle de l'Anglais.

En France, les portes ferment mal. Entre celle-ci et le parquet, il y avait un intervalle d'au moins deux centimètres. Tout à coup, dans cet intervalle, à peine éclairé par le reflet du parquet, parut quelque chose de noirâtre, plat, semblable à une lame de couteau, car le bord, frappé par la lumière de la bougie, présentait une ligne mince, très-brillante. Cela se mouvait lentement dans la direction d'une petite mule de satin bleu, jetée indiscrètement à peu de distance de cette

porte. Était ce quelque insecte comme un mille-pattes ?... Non ; ce n'est pas un insecte. Cela n'î pas de forme déterminée... Deux ou trois traînées brunes, chacune avec sa ligne de lumière sur les bords, ont pénétré dans la chambre. Leur mouvement s'accélère, grâce à la pente du parquet... Elles s'avancent rapidement, elles viennent effleurer la petite mule. Plus de doute! C'est un liquide, et, ce liquide, on en voyait maintenant distinctement la couleur à la lueur de la bougie, c'était du sangl Et, tandis que Léon, immobile, regardait avec horreur ces traînées effroyables, la jeune femme dormait toujours d'un sommeil tranquille, et sa respiration régulière échauffait le cou et l'épaule de son amant.

Le soin qu'avait eu Léon de commander le dîner dès en arrivant dans l'hôtel de N***

prouve suffisamment qu'il avait une assez bonne tète, une intelligence élevée et qu'il savait prévoir. Il ne démentit pas en cette occasion le caractère qu'on a pu lui reconnaître déjà. Il ne fit pas un mouvement et toute la force de son esprit se tendit avec effort pour prendre une résolution, en présence de l'affreux malheur qui le menaçait.

Je m'imagine que la plupart de mes lecteurs, et surtout mes lectrices, remplis de sentiments héroïques, blâmeront en cette circonstance la conduite et l'immobilité de Léon. Il aurait du, me dira-t-on, courir à la chambre de l'Anglais et arrêter le meurtrier, tout au moins tirer sa sonnette et carillonner les gens de Ihôtel. — A cela je répondrai d'abord que, dans les hôtels en France, il n'y a de sonnette que pour l'ornement des chambres, et que leurs cordons ne correspondent

à aucun appareil métallique. J'ajouterai respectueusement, mais avec fermeté, que, s'il est mal de laisser mourir un Anglais à côté de soi, il n'est pas louable de lui sacrifier une femme qui dort la tête sur votre épaule. Que serait-il arrivé si Léon eût fait un tapage à réveiller l'hôtel? Les gendarmes, le procureur impérial et son greffier seraient arrivés aussitôt. Avant de lui demander ce qu'il avait vu ou entendu, ces messieurs sont, par profession, si curieux qu'ils lui auraient dit tout d'abord :

— Comment vous nommez-vous ? Vos papiers'? Et madame? Quefaisiez-vous ensemble dans la chambre bleue? Vous aurez à comparaître en cour d'assises pour dire que le tant de tel mois, h telle heure de nuit, vous avez été les témoins de tel fait.

Or, c'est précisément cette idée de procu-

reur impérial et de gens de justice qui la première se présenta à l'esprit de Léon. Il y a parfois dans la vie des cas de conscience difficiles à résoudre ; vaut il mieux laisser égorger un voyageur inconnu, ou déshonorer et perdre la fecâme qu'on aime ?

Il est désagréable d'avoir à se poser un pareil problème. J'en donne en dix la solution au plus habile.

Léon fit donc ce que probablement plusieurs eussent fait à sa place : il ne bougea pas.

Les yeux fixés sur la mule bleue et le petit ruisseau rouge qui la touchait, il demeura longtemps comme fasciné, tandis qu'une sueur froide mouillait ses tempes et que son cœur battait dans sa poitrine à la faire éclater.

Une foule de pensées et d'images bizarres et horribles l'obsédaient, et une voix inté-

LA CHAMBRE BLEUE 2lr.

rieure lui criait à chaque instant : « Dans une heure, on saura tout, et c'est ta faute ! » Cependant, à force de se dire : « Qu'allais-je faire dans cette galère?»on finit par apercevoir quelques rayons d'espérance. Il se dit enfin :

— Si nous quittions ce maudit hôtel avant la découverte de ce qui s'est passé dans la chambre à côté, peut-être pourrions -nous faire perdre nos traces. Personne ne nous connaît ici ; ou ne m'a vu qu'en lunettes bleues ; on ne l'a vue que sous son voile. Nous sommes à deux pas d'une station, et en une heure nous serions bien loin de N***.

Puis, comme il avait longuement étudié ÏIndicateur pour organiser son expédition, il se rappela qu'un train passait à huit heures allant à Paris. Bientôt après, on serait perdu dans l'immensité de cette ville où se cachent tant de coupables. Qui pourrait y dé-

couvrir deux innocents? Mais n'entrerait-on pas chez l'Anglais avant huit heures ? Toute la question était là.

Bien convaincu qu'il n'avait pas d'autre parti à prendre, il fit un effort désespéré pour secouer la torpeur qui s'était emparée de lui depuis si longtemps ; mais, au premier mouvement qu'il fit, sa jeune compagne se réveilla et l'embrassa à l'étourdie. Au contact de sa joue glacée, elle laissa échapper un petit cri :

— Qu'avez vous? lui dit-elle avec inquiétude. Votre front est froid comme un marbre.

— Ce n'est rien, répondit-il d'une voix mal assurée. J'ai entendu un bruit dan-s la chambre à côté....

Il se dégagea de ses bras et d'abord écarta la mule bleue et plaça un fauteuil devant la j^orte de communication, de manière à cacher

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h son amie l'affreux liquide qui, ayant cessé de s'étendre, formait maintenant une tache assez large sur le parquet. Puis il entr'ouvrit la porte qui donnait sur le corridor et écouta avec attention ; il osa même s'approcher de la porte de l'Anglais. Elle était fermée. Il y avait déjà quelque mouvement dans l'hôtel. Le jour se levait. Les valets d'écurie pansaient les chevaux dans la cour, et, du second étage, un officier descendait les escaliers en faisant résonner ses éperons. Il allait présider à cet intéressant travail, plus agréable aux chevaux qu'aux humains, et qu'en termes techniques on appelle la botte, Léon rentM dans la chambre bleue, et, avec tous les ménagements que l'amour peut inventer, à grands renforts de circonlocutions

et d'euphémismes, il exposa à son amie la situation où il se trouvait.

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Danger de rester; danger de partir trop précipitamment; danger encore plus grand d'attendre dans l'hôtel que la catastrophe de la chambre voisine fût découverte.

Inutile de dire l'effroi causé par cette communication, les larmes qui la suivirent, les propositions insensées qui furent mises en avant; que de fois les deux infortunés se jetèrent dans les bras l'un de l'autre, en se disant : « Pardonne -moi 1 pardonne -moi! » Chacun se croyait le plus coupable. Ils se promirent de mourir ensemble, car la jeune femme ne doutait pas que la justice ne les trouvât coupables du meurtre de l'Anglais, et, comme ils n'étaient pas sûrs qu'on leur permît de s'embrasser encore sur l'échafaud, ils s'embrassèrent à s'étouffer, s'arrosant à Tenvi de leurs larmes. Enfin, après avoir dit bien des absurdités et bien des mots tendres

oA déchirants, ils reconnurent, au milieu de raille baisers, que îc plan médité par Léon, c'est-à-dire le départ par le train de huit heures, était en réalité le seul praticable et le meilleur à suivre. Mais restaient encore deux mortelles heures à passer. A chaque pas dans le corridor, ils frémissaient de tous leurs membres. Chaque craquement de bottes leur annonçait l'entrée du procureur impérial.

Leur petit paquet fut fait en un cUn d'œil. Lajeunefemmevoulaitbrûlerdans la cheminée la mule bleue; mais Léon la ramassa, et, après l'avoir essuyée à la descente de lit, il la baisa et la mit dans sa poche. Il fut surpris de trouver qu'elle sentait la vanille; son amie avait pour parfum le bouquet de l'impératrice Eugénie.

Déjà tout le monde était réveillé dans l'kôtel. On entendait des garçons qui riaient, des servantes qui chantaient, des soldats qui bros-

saieiit les habits des officiers. Sept heures venaient de sonner. Léon voulut obliger son amie à prendre une tasse de café au lait, mais elle déclara que sa gorge était si serrée, qu'elle mourrait si elle essayait de boire quelque chose.

Léon, muni de ses lunettes blaues, descendit pour payer sa note. L'hôte lui demanda pardon, pardon du bruit qu'on avait fait, et qu'il ne pouvait encore s'expliquer, car 3LM. les officiers étaient toujours si tranquilles 1 Léon l'assura qu'il n'avait rien entendu et qu'il avait parfaitement dormi.

— Par exemple, votre voisin de l'autre côté, continua l'hôte, n'a pas dû vous incommoder. Il ne fait pas beaucoup de bruit, celui-là. Je parie qu'il dort encore sur les deux oreilles.

Léon s'appuya fortement au comptoir pour ne pas touiber, et la jeune femme, qui avait voulu le suivre, se cramponna à soi*

bras, en serrant son voile devant ses yeux.

— C'est un milord, poursuivit l'hôte impitoyable. Il lui faut toujours du meilleur. Ah ! un homme bien comme il fautl Mais tous les Anglais ne sont pas comme lui. Il y en avait un ici qui est un pingre. Il trouve tout trop cher, l'appartement, le dîner. Il voulut me compter son billet pour cent vingt-cinq francs, un billet de la banque d'Angleterre de cinq livres sterling... Pourvu encore qu'il soit bon !... Tenez, monsieur, vous devez vous y connaître, car je vous ai entendu parler anglais avec madame... Est-il bon?

En parlant ainsi, il lui présentait une banknote de cinq livres sterling. Sur un des angles, il y avait une petite tache rouge que Léon s'expliqua aussitôt.

— Je le crois fort bon, dit-il d'une voix étranglée.

— Oh! VOUS avez bien le temps, reprit rhôte; le train ne passe qu'à huit heures, et il est toujours en retard. — Veuillez donc vous asseoir, madame; vous semblez fatiguée...

En ce moment, une grosse servante entra.

— Vite deFeau chaude, dit-elle, pour le thé de milord! Apportez aussi une éponge l II a cassé sa bouteille et toute sa chambre est inondée.

A ces mots, Léon se laissa tomber sur une chaise ; sa compagne en fit de même. Une forte envie de rire les prit tous les deux, et ils eurent quelque peine à ne pas éclater. La jeune femme lui serra joyeusement la Qiain.

— Décidément, dit Léon à l'hôte, nous ne partirons que par le train de deux heures. Faites-nous un bon déjeuner pour midi.

Ciarritz, septembre iSG6.

DJOUMANE

Le 21 mai 18..., nous rentrions à Tlemcen. L'expédition avait été heureuse ; nous ramenions bœufs, moutons, chameaux, des prisonniers et des otages.

Après trente-sept jours de campagne ou

plutôt de chasse incessante , nos chevaux

étaient maigres, efflanqués, mais ils avaient

encore l'œil vif et plein de feu ; pas un n'était

écorché sous la selle. Nos hommes, bronzés

parle soleil, les cheveux longs, les bufQete-

ries sales, les vestes râpées, montraient cet

air d'insouciance au danger et à la misère qui

caractérise le vrai soldat.

226 DJOUMANE

Pour fournir une belle charge, quel général n'eût préféré nos chasseurs aux plus pimpants escadrons habillés de neuf?

Depuis le matin, je pensais à tous les petits bonheurs qui m'attendaient.

Comme j'allais dormir dans mon lit de fer, après avoir couché trente-sept nuits sur un rectangle de toile cirée 1 Je dînerais assis sur une chaise! j'aurais du pain tendre et du sel à discrétion 1 Puis je me demandais si mademoiselle Concha aurait une fleur de grenadier ou du jasmin dans ses cheveux, et si elle aurait tenu les serments prêtés à mon départ ; mais, fidèle ou inconstante, je sentais qu'elle pouvait compter sur le grand fond de tendresse qu'on rapporte du désert. Il n'y avait personne dans noire escadron qui n'eut ses projets pour la soirée.

Le colonel nous reçut fort paternellement.

DJOUMANE îz-}

et même il nous dit qu'il était content de nous; puis il prit à part notre commandant, et, pendant cinq minutes, lui tint à voix basse des discours médiocrement agréables, autant que nous en pouvions juger sur l'expression de leurs physionomies.

>'ous observions le mouvement des moustaches du colonel, qui s'élevaient à la hauteur de ses sourcils, tandis que celles du commandant descendaient piteusement défrisées jusque sur sa poitrine. Un jeune chasseur, que je fis semblant de ne pas entendre, prétendit que le nez du commandant s'allongeait à vue d'oeil; mais bientôt les nôtres s'allongèrent aussi, lorsque le commandant revint nous dire : « Qu'on fasse manger les chevaux et qu'on soit prêt à partir au coucher du soleil ! Les officiers dînent chez le colonel à cinq heures, tenue de campagne ; on monte à che-

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val après le café... Est-ce que, par hasard, vous ne seriez pas contents, messieurs ?... »

Nous n'en convînmes pas et nous le saluâmes en silence, l'envoyant à tous les diables à part nous, ainsi que le colonel.

Nous n'avions que peu de temps pour faire nos petits préparatifs. Je m'empressai de me changer, et, après avoir fait ma toilette, j'eus la pudeur de ne pas m'asseoir dans ma bergère, de peur de m'y endormir.

A cinq heures, j'entrai chez le colonel. Il demeurait dans une grande maison moresque, dont je trouvai le patio rempli de monde. Français et indigènes, qui se pressaient autour d'uno bande de pèlerins ou de saltimbanques arrivant du Sud.

Un vie.'J.lard, laid comme un singe, à moitié nu sous un bournous troué, la peau couleur de chocolat à l'eau, tatoué sur toutes les cou-

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Uires, les cheveux crépus et si touffus, qu'où aurait cru de loin qu'il avait un colbacksurla tète, la barbe bl?nche et hérissée, dirigeait la représentation.

C'était, disait -on, un grand saint et un grand sorcier.

Devant lui, un orchestre composé de deux llûtes et de trois tambours faisait un tapage infernal, digne de la pièce qui allait se jouer. Il disait qu'il avait reçu d'un marabout fort renommé tout pouvoir sur les démons et les bêtes féroces, et, après un petit compliment à l'adresse du colonel et du respectable public, il procéda à une sorte de prière ou d'incantation, appuyée par sa musique, tandis que les acteurs sous ses ordres sautaient, dansaient, tournaient sur un pied et se frappaient la poitrine à grands coups d« poing.

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Cependant, les tambours et les (lûtes allaient toujours précipitant la mesure.

Lorsque la fatigue et le vertige eurent fait perdre à ces gens le peu de cervelle qu'ils avaient, le sorcier en chef tira de quelques paniers placés autour de lui des scorpions et des serpents, et, après avoir montré qu'ils étaient pleins de vie, il les jetait à ses farceurs, qui tombaient dessus comme des chiens sur . un os, et les mettaient en pièces à belles dents, s'il vous plaît.

Nous regardions d'une galerie haute le singulier spectacle que nous donnait le colonel, pour nous préparer sans doute à bien dîner. Pour moi, détournant les yeux de ces coquins qui me dégoûtaient, je m'amusais à regarder une jolie petite fille de treize ou quatorze ans qui se faufilait dans la foule pour se rapprocher du spectacle.

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Elle avait les plus beaux yeux du monde, et ses cheveux ioiubaient sur ses épaules en tresses menues terminées par de petites pièces d'argent, qu'elle faisait tinter en remuant la tête avec grâce. Elle était habillée avec plus de recherche que la plupart des filles du pays : mouchoir de soie et d'or sur la télé, veste de velours brodée, pantalons courts en satin bleu, laissant voir ses jambes nues entourées d'anneaux d'argent. Point de voile sur la figure. Était-ce une juive, une idolâtre ? ou bien appartenait- elle à ces hordes errantes dont l'origine est inconnue et que ne troublent pas des préjugés religieux ?

Tandis que je suivais tous ses mouvements avec je ne sais quel intérêt, elle était parvenue au premier rang du cercle oii ces enragés exécutaient leurs exercices.

En voulant s'approcher encore davantage.

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elle fit tomber un loug panier à base étroite qu'on n'avait pas ouvert. Presque en même temps, le sorcier et l'enfant firent entendre un cri terrible, et un grand mouvement s'opéra dans le cercle, chacun reculant avec effroi.

Un serpent très-gros venait de s'échapper du panier, et la petite fille l'avait pressé de son pied. En un instant, le reptile s'était enroulé autourtde sa jambe. Je vis couler quelques gouttes de sang sous l'anneau qu'elle portait à la cheville. Elle tomba à la renverse, pleurant et grinçant des dents. Une écume blanche couvrit ses lèvres, tandis qu'elle se roulait dans la poussière.

— Courez donc, cher docteur! criai-je à notre chirurgien-major. Pour l'amour de Dieu, sauvez cette pauvre enfant.

— Innocent ! répondit le major en haussant les épaules. Ne voyez-vous pas que c'est

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dans le programme ? D'ailleurs, mon métier est de vous couper les bras et les jambes. C'est l'affaire de mon confrère là-bas de guérir les filles mordues par les serpents.

Cependant, le vieux sorcier était accouru, et son premier soin fut de s'emparer du serpent.

— Djoûmane! Djoûmane! lui disait-il d'un ton de reproche amical.

Le serpent se déroula, quitta sa proie et se mit à ramper. Le sorcier fut leste à le saisir par le bout de la queue, et, le tenant à bout de bras, il fit le tour du cercle, montrant le reptile qui se tordait et sifflait sans pouvoir se redresser.

Vous n'ignorez pas qu'un serpent qu'on tient par la queue est fort empêché de sa personne. Il ne peut relever qu'un quart tout au plus de sa longueur, et, par conséquent, ne peut mordre la main qui l'a saisi.

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Au bout d'une minute, le serpent fut rerais dans son panier, le couvercle bien assujetti, et le magicien s'occupa de la petite fille, qui criait, gigottait toujours. Il lui mil sur la plaie une pincée de poudre blanche qu'il tira de sa ceinture, puis murmura à l'oreille de l'enfant une incantation dont l'effet ne se fit pas attendre. Les convulsions cessèrent ; la petite fille s'essuya la bouche, ramassa son mouchoir de soie, en secoua la poussière, le remit sur sa tête, se leva, et bientôt on la vit sortir.

Un instant après, elle montait dans notre galerie pour faire sa quête, et nous collions sur son front et sur ses épaules force pièces de cinquante centimes.

Ce fut la fin de la représentation, et nous allâmes dîner.

J'avais bon appétit et je me préparais à faire honneur à une magnifique anguille à la tar-

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lare, quand notre docteur, auprès de qui j'étais assis, me dit qu'il reconnaissait le serpent de tout à 1 heure. Il me fut impossible d'en manger une bouchée.

Le docteur, après s'être bien moqué de mes préjugés, réclama ma part de l'anguille et m'assura que le serpent avait un goût délicieux.

— Ces coquins que vous venez de voir, me dit il, sont des connaisseurs. Ils vivent dans des tavernes comme des Troglodytes, avec leurs serpents ; ils ont de jolies filles, témoin la petite aux culottes bleues. On ne sait quelle religion ils ont, mais ce sont des malins, et je veux faire connaissance de leur cheik.

Pendant le diuer, nous apprîmes pour quel motif nous reprenions la campagne. SidiLala, poursuivi chaudement par le colonel R..., cherchait à gagner les montagnes du Maroc.

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Deux routes à choisir : une au sud de Tlemcen en passant à gué la Moulaïa, sur le seul point où des escarpements ne la rendent pas inaccessible ; Tautre par la plaine, au nord de notre cantonnement. Là, il devait trouver notre colonel et le gros du régiment.

Notre escadron était chargé de l'arrêter au passage de la rivière, s'il le tentait ; mais cela était peu probable.

Vous saurez que la Moulaïa coule entre deux murs de rochers, et il n'y a qu'un seul point, comme une sorte de brèche assez étroite, où des chevaux puissent passer. Le lieu m'était bien connu, et je ne comprends pas pourquoi on n'j a pas encore élevé un blockhaus. Tant il y a que, pour le colonel, il y avait toute chance de rencontrer Tennemi, et, pour nous, de faire une course inutile.

Avant la fin du dîner, plusieurs cavaliers du

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>îaghzen avaient apporté des dépêches da colonel R... L'ennemi avait pris position et montrait comme une envie de se battre. Il avait perdu du temps. L'infanterie du colonel R... allait arriver et le culbuter.

Mais par où s'enfuirait-ilfNous n'en savions rien, et il fallait le prévenir sur les deux routes. Je ne parle pas d'un dernier parti qu'il pouvait prendre, se jeter dans le désert; ses troupeaux et sa smala y seraient bientôt morts de faim et de soif. On convint de quelques signaux pour s'avertir du mouvement de l'ennemi.

Trois coups de canon tirés à Tlemcen nous préviendraient que Sidi-Lala paraissait dans la plaine, et nous emportions, nous, des fusées pour faire savoir que nous avions besoin d'être soutenus. Selon toute vraisemblance, Vonnemi ne pourrait pas se montrer avant le

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point du jour, et nos deux colonnes avaient plusieurs heures d'avance sur lui.

La nuit était faite quand nous montâmes à cheval. Je commandais le peloton d'avantgarde. Je me sentais fatigué, j'avais froid ; je mis mon manteau, j'en relevai le collet, je chaussai mes étriers, et j'allais tranquillement au grand pas de ma jumenl, écoutant avec distraction le maréchal des logis Wagner, qui me racontait l'histoire de ses amours, malheureusement terminées par la fuite d'une infidèle qui lui avait emporté avec son cœur une montre d'argent et une paire de bottes neuves. Je savais déjà cette histoire, et elle me semblait encore plus longue que de coutume.

La lune se levait comme nous nous mettions en route. Le ciel était pur, mais du sol s'élevait un petit brouillard blanc, rasant la terre, qui semblait couverte de cardes de coton. Sur

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ce fond blanc, la lune lançait de longues ombreS; et tous les objets prenaient un aspect fantastique. Tantôt je croyais voir des cavaliers arabes en ve dette : en m'approchant, je trouvais des tamaris en fleur; tantôt je m'arrêtais, croyant entendre les coups de canon de signal : Wagner me disait que c'était un cheval qui courait.

Nous arrivâmes au gué, et le commandant prit ses dispositions.

Le lieu était merveilleux pour la défense, et notre escadron aurait suffi pour arrêter là un corps considérable. Solitude complète de l'autre côté de la rivière.

Après une assez longue attente, nous entendîmes le galop d'un cheval, et bientôt parut un Arabe monté sur un magnifique cheval qui se dirigeait vers nous. A son chapeau de paille surmonté de plumes d'autruche, à

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sa selle brodée d'où pendait une gebira ornée de corail et de fleurs d'or, on reconnaissait un chef; notre guide nous dit que c'était Sidi- Lala en personne. C'était un beau jeune homme, bien découplé, qui maniait son cheval à merveille. Il le faisait galoper, jetait en l'air son long fusil et le rattrapait en nous criant je ne sais quels mots de défi.

Les temps de la chevalerie sont passés, et Wagner demandait un fusil pour décrocher le marabout, à ce qu'il disait ; mais je m'y op posai, et, pour qu'il ne fût pas dit que les Français eussent refusé de combattre en champ clos avec un Arabe, je demandai au commandant la permission de passer le gué et de croiser le fer avec Sidi-Lala. La permission me fat accordée, et aussitôt je passai la rivière, tandis que le chef ennemi s'éloignait au petit galop pour prendre du champ

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Dès qu'il me vit sur l'autre bord, il courut sur moi le fusil à l'épaule.

— Méfiez-vous! me cria Wagner.

Je ne crains guère les coups de fusil d'un cavalier, et, après la fantasia qu'il venait d'exécuter, le fusil de Sidi-Lala ne devait pas être en état de faire feu. En effet, il pressa la détente à trois pas de moi, mais le fusil rata, comme je m'y attendais. Aussitôt mon homme fit tourner son cheval de la tête à la queue si rapidement qu'au lieu de lui planter mon sabre dans la poitrine, je n'attrapai que son bournous flottant.

Mais je le talonnais de près, le tenant toujours à ma droite et le rabattant bon gré mal gré vers les escarpements qui bordent la rivière. En vain essaya-t-il de faire des crochets, je le serrais de plus en plus.

Après quelques minutes d'une course enra-

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