CHARLES DUVERNET
téressante et respectable. 11 supporta la nuit profonde, comme il appelait son infirmité, avec une résignation extraordinaire. C'est là que le grand fonds de philosophie religieuse et de bienveillante raison qu'il avait acquis vint à son secours et porta ses fruits. Jamais on ne l'avait connu aussi aimable, aussi sage et aussi enjoué. Cette héroïque gaieté fut une vertu réelle et une force souveraine. Elle fut un exemple de sérénité et de généreuse patience vivement senti et pieusement recueilli par tous ceux qui l'approchèrent. Disons aussi, pour l'enseignement de tous, que ses goûts et ses facultés d'artiste lui furent une immense ressource. Il se fit lire et dicta régulièrement plusieurs heures par jour. 11 acquit ainsi une solide instruction et jugea son temps et le temps passé avec une sagesse lucide. 11 dicta plusieurs ouvrages pleins d'observations justes et de réflexions saines, qui ne sont pas sans valeur et où règne une sensibilité vraie. 11 est à remarquer que ses descriptions sont ce qu'il y a de plus exact et de plus vivant, et que, aidé d'une imagination pleine de logique et de comparaison intérieure, il a peint avec une fidélité charmante des sites et
des localités qu'il avait traversés sans les voir. 11 demandait à ceux qui raccompagnaient : « Qu'y a-t-il là devant nous ?... et à droite? et à gauche? »
D'après la nature du terrain décrit par Tinterlocuteur, il disait : « En ce cas, voici les plantes qui croissent sur ce rocher, celles qui sont au bord de la rivière, celles qui tapissent les dépressions de la colline. » Et il ne se trompait pas. Il pouvait décrire et affirmer.
11 laisse dans nos cœurs un vide irrémédiable. Ce pauvre cher aveugle était un centre, un lien. Toujours attentif à faire oublier son malheur, il vivait pour les autres et leur communiquait sa vie. Jusqu'au moment où une faiblesse extrême a fermé ses lèvres, il ne les a ouvertes que pour consoler ses proches, soutenir ses amis et bénir sa famille.
Nohant, 3 novembre 1874.