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A M. ADOLPHE JOANNE

Cher ami, je voudrais pouvoir ajouter, sinon un chapitre, du moins quelques lignes, aux trésors de souvenirs que vos fréquents voyages ont entassés dans votre mémoire. Cela ne m'est pas facile. Vous connaissez si bien la France, vous en avez si fidèlement retracé tous les aspects, qu'on ne peut vous rien apprendre, et rien apprendre aux autres après vous.

On ne peut vous raconter que des impressions personnelles, et vous les comprendrez d'autant mieux que vous connaissez les beaux endroits qui les font naître. Quand ces impressions sont très-vives ou très-douces, ce n'est pas toujours

en raison de l'étrangeté ou de la beauté des sites où l'on se trouve. Outre la disposition de l'esprit et du corps, il y a des moments particuliers, certaines nuances du ciel, certains bienêtre mystérieux répandus dans l'atmosphère, certaines flambées de soleil, certains parfums de forêts ou de montagnes, qui nous rendent tout à coup enthousiastes et heureux, sans qu'on puisse, sans qu'on veuille s'en rendre compte, sinon par la réflexion, après coup. L'esprit amoureux de la nature n'en demande pas toujours beaucoup pour se dilater ou se délecter. Quant à moi, j'avoue être impressionnée par la lumière au point de lui appartenir absolument et d'être peu frappée des objets qu'elle ne dessine pas avec magniflcence. Mon âme suit ses triomphes et ses langueurs avec une passivité qui me rend peut-être mauvais juge de ce qui n'est pas favorisé par elle.

J'ai été en Auvergne Tannée dernière pour la troisième fois, à quinze ou vingt ans de distance. Quand, de chez nous (le Berry), on s'embarque pour une excursion, on est volontiers ambitieux ; on pense aux grandes Alpes ou aux Pyrénées, ou aux rivages de l'Océan, de la

Manche, de la Méditerranée. Aller en Auvergne, c'est si près! on y est rendu en quelques heures. Et c'est pour cela qu'on n'y va pas, c'est-à-dire qu'on n'y va pas assez. L'Auvergne, d'ailleurs, n'offre ni grandes fatigues, ni grands dangers, et, quand on a l'honneur de faire partie du Club alpin français, on croit peut-être qu'il est au-dessous de soi d'explorer un pays oii tout le monde peut aller si facilement. Pourtant l'âge amené, sinon plus de modestie dans le cerveau, du moins plus de sagesse dans les jambes, et on retombe sur la charmante Auvergne avec le sentiment d'une ingratitude à réparer.

L'Auvergne n'est pas une petite Suisse, comme nous le disons quelquefois, pensant lui faire honneur. L'Auvergne est l'Auvergne, avec sa grande signification géologique comme Alpe centrale et puissant relief aux doux escaliers. On les gravit sans fatigue et sans vertige , sans songer à la conquête d'une région supérieure, mais avec l'intérêt de bonnes gens montant au faîte de leur maison pour contempler leur jardin . C'est que ce jardin, c'est la France, dont une si grande partie va se dérouler sous nos yeux, des sommets du vaste plateau central. Sur

ces paisibles belvédères, nous serons au cœur de la patrie. Nous aurons sous les pieds ces vieux volcans qui nous ont fait émerger du sein des océans et qui nous montrent les traces de leurs formidables vomissements. Leurs puissants massifs sont comme les assises de notre existence même. Les grandes chaînes qui protègent nos frontières sont nos murailles ; l'Auvergne est notre forteresse. Il n'y faut donc pas chercher l'émotion de l'inaccessible. Elle appartient à l'homme, et l'on ne s'y sent point seul avec le ciel, comme sur les sommets tourmentés ou glacés des hautes montagnes ; mais ses grâces rustiques ont un charme que l'on retrouve plus pénétrant chaque fois qu'on y retourne.

.T'y ai remarqué du changement. La civilisation y a pénétré ; il faut en prendre son parti. Je n'ai rapporté que déception de certains pèlerinages. Il y a un petit coin, aux environs de Riom, où je me plaisais singulièrement jadis. C'est un hameau nommé Enval ; il est situé dans une impasse volcanique qu'on appelle là, comme dans beaucoup d'autres localités analogues, le bout du monde. Autrefois, ce hameau était une merveille pour les artistes. Toutes les

maisons, construites en lave noire, étaient ornées de plusieurs étages de balcons sans parapets et sans symétrie aucune, soutenus, ainsi que le toit, par des arbres tout entiers à peine équarris, encore couverts de leur écorce, et dépassant la construction de leurs branches sorties de la maçonnerie. Les escaliers droits ou en spirale, suivant les besoins de la distribution, et tous extérieurs, étaient formés de dalles brutes de cette légère téphrine de Volvic, qui est poreuse comme une éponge et plus résistante que le granit. J'ai vu construire une de ces maisons. Un petit âne amenait un chargement d'apparence colossale. Le paysan soulevait d'une main ces planches de pierre et les plantait dans la muraille, à mesure qu'elle s'élevait, sans s'inquiéter de les joindre Tune à l'autre, ni de les border d'aucune rampe ni support. Les enfants grimpaient ainsi de marche en marche et descendaient légèrement et sans effroi ces effrayants échelons jetés dans le vide. Dès leurs premiers pas, on les habituait à circuler ainsi sans maladresse et sans vertige. Cet étrange village avait une physionomie que je n'ai jamais trouvée ailleurs. On eût ditj au premier abord, qu'il avait

été construit pour des singes; mais, dans l'adresse et dans la prévoyance de l'aménagement, on retrouvait l'esprit auvergnat, économe de l'espace et habile à conjurer l'inclémence de son climat. Enval, planté au fond d'une gorge sans issue, est abrité par le rocher et comme défendu par de gros blocs en forme de tours qui surplombent le long des parois de la montagne. La situation est bonne, le terrain généreux, et de beaux arbres occupent le centre de la bourgade. C'est là une promenade dont la nature a fait tous les frais et que j'ai retrouvée intacte ; mais le hameau est à peu près rebâti en entier, et quelques maisons des petites rues n'offrent plus qu'un spécimen altéré et modifié de l'ancien système. Heureusement le fond du vallon, que bordent les habitations principales, est toujours traversé par les ramifications d'un charmant ruisseau qui bouillonne parmi les roches brutes, les buissons et les fleurs. En remontant pendant dix minutes cette eau courante et murmurante, on arrive à l'impasse où il cache sa source, dans un petit chaos délicieux de désordre et de végétation. Tout cela, éclairé par un bon et clair soleil, m'a fait l'effet d'une

oasis où l'on aimerait à vivre durant les jours d'été.

Mais l'hiver y est rude, et le ruisseau devient un torrent ; c'est pour cela que les premiers habitants avaient élevé leurs maisons de manière à préserver leurs personnes et leurs récoltes de l'humidité : probablement le vent ne souffle pas dans ce couloir étroit et fermé, car elles semblaient être d'une fragihté extrême.

Je ne veux pas oublier la source minérale d'Enval, propriété d'une vieille bonne femme qui l'a enfermée dans une cahute et qui la vend aux amateurs. C'est une eau limpide et acidulée, délicieuse au goût et dont les habitants de Riom font usage comme eau de Seltz. Ceux d'Enval la prisent à l'égal du vin, et, pour mon compte, je la préférerais beaucoup, quoique le vin des coteaux environnants soit très-bon.

Ces environs de Riom sont une première étape en Auvergne qui mérite bien qu'on s'y arrête quelques jours. Le chemin qui conduit à Ghâtelguyon à travers les collines luxuriantes est un enchantement perpétuel. C'est une première Limagne accidentée et plus charmante que la Limagne proprement dite. En allant un peu

plus loin^ à Volvic et à Pontgibault, on trouve, après les beaux châtaigniers qui ombragent la route et les collineS; les grandes coulées de lave et les landes stériles, si l'on peut toutefois appeler stérile un terrain jonché de fleurs et de framboisiers sauvages, d'où bientôt l'on voit surgir comme par enchantement la base de cette chaîne de mamelons qui furent des volcans, et dont les lèvres noircies semblent prêtes à vomir encore ces torrents de lave qui ont fait un océan de pierres de la contrée environnante. C'est a Pontgibault qu'il faut aller voir ces vagues de laves grises, d'un aspect navrant, mais si étrange qu'on ne regrette pas le voyage. Les routes sont rapides mais excellentes, et l'on trouve à Riom de bons chevaux et de bonnes voitures. De là, on se rend à Clermont en un instant. La crainte de fatiguer mes enfants m'a fait prendre la nouvelle route. Toutefois, j'ai regretté l'ancienne, qui traversait la chaîne des Puys et longeait la base du Puy de Dôme. Je me souvenais d'avoir fait cette route à travers les nuages par un temps très-froid et dans une disposition par conséquent mélancohque; mais, pTécisément au pied du Puy de Dôme, la brume

SOUVENIR d'AUVERGNE

se déchira comme un rideau et le soleil dessina comme des éclairs de lumière sur les flancs du géant. Cette splendeur ne dura qu'un instant ; toutefois elle avait suffi pour empourprer les nuées qui rampaient sur nous d'une lueur rose et transparente qui dura plus d'une heure. A travers cette gaze magique, on distinguait les troupeaux paissant au flanc des montagnes, et les pentes gazonnées avaient des scintillements d'aigue- marine. Les sommets restaient enveloppés par les nuages, et on ne pouvait se faire aucune idée de leur hauteur. Je ne vis donc presque rien, cette fois-là, mais l'éclairage était si étrange et si agréable^ que jamais je ne contemplai avec plus de plaisir ces beaux portiques de l'Auvergne, qu'on appelle les monts Dômes. Pardonnez-moi de vous dire si peu et si mal des impressions fugitives qui n'apprendront rien à personne, mais qui rappelleront à quelques voyageurs que la rêverie et la contemplation sans but font aussi partie des émotions de voyage. A vous de cœur.

Nohant, cjécembre 1874.

MICHEL LÉVY

Tous les journaux ont raconté la manière foudroyante dont cet homme, d'une si forte constitution et d'une énergie exceptionnelle, vient de quitter la sphère d'activité où il brillait parmi les plus célèbres. Michel Lévy était une des âmes de Paris, une de ces âmes ardentes au travail et douées du génie des affaires, dont l'action rayonne sur le monde entier, puissants instruments de civilisation, forces réelles dont l'extinction est un événement public.

Parmi les industries nobles, la librairie est au premier rang. Michel Lévy, parti de rien, — il en faisait gloire et avec raison, — était

arrivé avec une rapidité surprenante à une fortune considérable des mieux acquises, car cette fortune était un chiffre correspondant aux immenses services qu'il avait rendus à la cause des lettres ; c'est par lui et par quelques-uns de ses collègues que la pensée littéraire de la France au xix*^ siècle s'est répandue au dehors avec une promptitude et une abondance de moyens ignorés jusque-là ; tout le monde civilisé est arrivé à connaître et à lire la France en moins de temps qu'il n'en fallait autrefois pour que la France se connût et se lût elle-même. Le format Charpentier, le format Michel Lévy, c'està-dire les livres à bon marché mis à la portée des masses, c'est là une révolution industrielle et littéraire, qui, au point de vue matériel, a d'abord semblé préjudiciable aux écrivains. Peu d'années ont suffi pour démontrer qu'en abaissant le prix de la consommation, on créait un monde de consommateurs, et que, pour leurs intérêts pécuniaires comme pour l'intérêt plus élevé de leur renommée, les gens de lettres avaient à s'applaudir de cette révolution.

Si elle s'est accomplie si rapidement, c'est à coup sûr à la fiévreuse activité et à l'intelligence

MICHEL LÉVY

spéciale des grands éditeurs que nous le devons. Il y aurait ingratitude à méconnaître le fait. Je me souviens du temps, encore si rapproché de nous, où nous disions aux éditeurs qui nous démontraient les résultats de l'avenir : « Oui, si vous réussissez, tout sera pour le mieux; mais, si vous échouez, si, après une immense émission de livres, vous ne répandez pas le goût de la lecture, vous êtes perdus, et nous le sommes avec vous !» Et je faisais cette objection à Michel Lévy entre autres, que les livres frivoles ou malsains intéressaient les masses, à l'exclusion des ouvrages utiles et consciencieux. Il me répondait avec l'intelligence pratique qu'il possédait au plus haut degré : « Possible et même probable qu'il en soit ainsi au début, c'est dans l'ordre des choses humaines ; mais songez à ceci, que les mauvaises lectures ont un bon résultat inévitable : elles rendent l'homme curieux de lire, elles lui en donnent l'habitude, et l'habitude devient un besoin. Je veux que, avant dix ans, on attende un livre avec une impatience aussi impérieuse que s'il s'agissait de dîner quand on a faim. Manger et lire, il faut créer l'union de ces deux besoins, et vous direz alors, vous autres, les artistes,

que nous avons résolu votre problème : L'homme ne vit 'pas seulement de pain. »

Les dix ans n'étaient pas écoulés que les grands éditeurs avaient réalisé la prédiction de Michel Lévy, et ceci me conduisit à réfléchir sur la valeur et l'importance du médiocre dans les arts. J'ai eu d'illustres confrères qui se désespéraient sérieusement de voir l'immense succès des ouvrages de troisième ordre dépasser celui qu'ils pouvaient espérer pour eux-mêmes, et penser que l'apparition du livre à bon marché ouvrait une ère de décadence. Ils se sont trompés devant une question de temps; si nous sommes en décadence générale, ce qui ne m'est pas prouvé, la cause n'est pas là. Elle est dans l'effet, toujours grave au début, des innovations importantes. Quand les chemins de fer s'établirent, on crut qu'une foule d'industries seraient ruinées, et on se trompa. Les chemins de fer ont requis plus de voitures et de chevaux, plus de jambes et de bras, sans parler des intelligences, que n'avaient fait les anciens moyens de locomotion. De même l'abondante consommation du médiocre a excité l'appétit de connaître et de juger. Dès que le jugement est formé, le

MICHEL LÉVY

discernement arrive. Le médiocre, le mauvais même, est le marteau qui fait tomber la première pierre du caveau où l'intelligence est murée dans les ténèbres. Le marteau est grossier, mais la main qui le saisit est grossière aussi et ne saurait en choisir un meilleur. Le livre prosaïque , la littérature terre à terre , voilà ce dont l'illettré a besoin pour saisir la g première lueur; le jour viendra peu à peu comme il vient pour l'enfant, qui apprend à comprendre en même temps qu'il apprend à lire, et, dans cinquante ans d'ici, le mauvais et le médiocre n'auront plus d'éditeurs, parce qu'ils n'auront plus de consommateurs.

Ces réflexions sur l'œuvre dont l'initiative appartient à quelques hommes doués du génie de leur profession, m'ont semblé nécessaires à émettre pour caractériser le robuste et fécond emploi de la vie si bien remplie et beaucoup trop courte de Michel Lévy. Ce n'est pas seulement un homme riche qui disparaît, c'est une force intellectuelle qui nous est enlevée.

Elle sera remplacée, dira-t-on. Oui, sans doute; mais elle le sera autrement, et, dût-elle l'être d'une façon absolue, nous n'en devons pas ^

moins un sérieux hommage à la mémoire d'un des plus puissants créateurs de notre nouveau modus Vivendi littéraire. Pour réussir dans une entreprise qui a pris un si prompt et si vaste développement, il faut autre chose que l'amour de l'argent.

Aussi Michel avait-il plus d'ambition de gloire que d'appétit de richesses, et, en le décorant, Jules Simon lui a rendu justice. Il a compris en quoi consistaient les services immenses rendus au progrès. C'était de ceux-là seulenient que Michel était fier^ car aucun homme n*a moins joui de la fortune au point de vue matériel. Il vivait simplement, sobrement, et ne se reposait de ses rudes travaux qu'en lisant un livre ou écoutant une pièce de théâtre. Il était amoureux des arts, épris de musique et de peinture, il était partout où se produit l'essor d'un talent quelconque, même dans des spécialités étrangères à son industrie. Il sentait que tout se tient dans le domaine de l'intelligence et il s'intéressait à tous les genres d'éclosion, à toutes les tentatives de développement. Dix minutes avant sa mort, il assistait à une pièce nouvelle et il racontait à un mien ami qu'il s'était occupé,

MICHEL LÉVY

le matin, de me rendre un service, et qu'il s'en occuperait encore le lendemain.

C'est qu'il était l'ami le plus serviable et le plus dévoué qu'il soit possible d'avoir. Il n'aimait pas tout le monde. Pourtant il aimait beaucoup de personnes, et il les aimait bien. A toute heure de sa vie exubérante de travail, on le trouvait prêt à tout quitter , non-seulement pour vous être utile, mais encore pour vous être agréable. Sous une enveloppe un peu brusque, il avait des délicatesses charmantes et une réelle bonté. Ceux qui l'ont connu intimement comme je l'ai connu, surtout dans ces dernières années, l'ont pleuré et le regretteront toujours.

Je ne parlerai pas de sa stricte probité : elle est proverbiale, et l'ordre admirable qui régnait dans ses affaires facilitait l'exactitude minutieuse avec laquelle il remplissait ses moindres engagements. Il expliquait la plupart des manques de foi qui se produisent dans le commerce par le manque d'ordre, et il avait raison. Quant à sa rigidité dans les transactions, elle était l'inévitable résultat d'une lutte de tous les instants contre la rigidité des faits industriels. Je veux et je dois dire qu'il y a cinq ans, ayant avec lui

de graves intérêts personnels à débattre; j'avais fini par supprimer tout conseil et tout intermédiaire, et par invoquer seulement son équité pour trancher les questions. Il les avait tranchées à mon avantage.

La maison importante qu'il a fondée restera dans les mains de son frère et associé Calmann Lévy. Les deux frères s'aimaient tendrement et n'avaient qu'une volonté à eux deux; c'est dire assez que la grande entreprise littéraire qui intéresse tant le progrès ne sera point ralentie.

Nohant, 8 mai 1875.

AU VILLAGE'

La Suisse a ses romanciers d'une valeur incontestable. En ce moment, j*ai sous les yeux le plus célèbre et le plus estimé, Albert Bitzius, connu sous le pseudonyme de Jérémias Gotthelf. Ses œuvres, écrites en allemand, mériteraient fort de nous être révélées par une traduction complète ; quelques-unes seulement ont été traduites en français par M. Max Buclion et vont être publiées par MM. Sandoz et Fischbacher, à Neuchatel et à Paris. J'espère que les éditeurs de tant d'excellents ouvrages ne s'arrêteront pas là

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