JEAN UF.BOUL. CV
Vigny, qui ne le connaissait pas, et je lui en ai lu qucî- (jues morceaux. Quand venaient vos diables de jusqucs à ce et vos licences fort peu poétiques , j'avais la douleur de voir se dessiner une étrange grimace sur la rêveuse et jolie figure de l'auteur de Cinq-Mars. Vous avez pourtant obtenu dans cette lecture , et presque vers par vers , un beau succès. Chaque vers était accueilli par l'une de ces exclamations : C'est beau , c'est
franc , c'est neuf, c'est vigoureux , etc Quant à vos
erreurs de goût , vous pouvez vous attendre à me voir à l'avenir impitoyable pour elles ; je suis mieux à portée que vous de voir le tort qu'elles font à votre grande et belle poésie , et je crois vous donner une
preuve de mon amitié par ma franchise i »
Mais , sans être plus jaloux de la gloire de Reboul que ne l'était le poète lui-même à qui l'on pouvait ])arler aussi librement de ses œuvres, nous osons penser qu'une lecture attentive de ses poésies donnera de son génie la plus haute opinion. Nous osons à peine le murmurer , et toutefois c'est là vraiment notre pensée ; oui , nous osons croire que Reboul partagera la fortune de son illustre maître , Pierre Corneille. On passera sur ses incorrections et ses négligences , sur le malheur de son style imparfait ; on admirera de ])liis en plus ses pensées profondes, ses vues aussi
1 1838 ou 39. Leltie de M. J. Canonge.
CVI JEAN REBOUL
sages que hardies , ses heureuses témérités , l'audace triomphante de phisieurs de ses tableaux , ses maximes enfin , brèves , simples , généreuses et fières , dignes souvenirs des inimitables dialogues du Cid ou de Polyeucte,
Notons encore un détail important dont nous pouvons ici juger mieux que les étrangers. C'est la fidélité descriptive de Reboul. Il a peint , en grand nombre , des études prises sur notre sol , et dont sa muse opulente n'a réservé qu'une ligne ou deux , pour les harmoniser avec le plan de ses vastes tableaux. Personne, avant lui et mieux que lui, n'a trouvé le moyen de fixer en quelque manière , sur le papier et dans la mémoire, l'histoh'e de nos vieux monuments.
Les environs d'Aiguesmortes , le paysage du Pont du Gard, la plaine de Nimes , la mer au Grau du Roi, nos Manades de cavales ou de taureaux, les figures bronzées de nos Giïano^, notre nature méridionale avec ses mille aspects intéressants et pittoresques , voilà ce qu'il faudra rechercher dans Reboul , indiqué par un vers, un hémistiche, une comparaison rapide , quand on voudra se faire une idée de la sobre couleur de son pinceau , de l'énergie de son burin i.
1 Nous voudrions, comme exemple de celte aptitude du poète nimois à sentir el à exprimer la nature qui rentourait, nous voudrions indiquer au lecteur la charmante élégie des Poésies p. 13, intitulée: Soupir. Quiconque a vu notre beau ciel par une nuit
JEAN nnrsouL. cvii
Que si l'on veut ensuite avoir en raccourci une esquisse légère de ce qu'était ce grand poète, qu'on parcoure seulement la table de ses diverses œuvres. Si étranger que l'on soit à la littérature, à la politique ou à la religion, on verra malgré soi, par cette simple lecture , se former devant les yeux du moins une ombre de ce qu'était la stature morale de Reboul.
Nous relisons en ce moment même , avec une indicible émotion , les pages où notre ami a résumé , ce semble , les phases diverses de sa vie intellectuelle.^
En 1823, il s'écriait:
Toi qui semblais sourire à mes premiers accents , Fantôme radieux qui m'apparais sans cesse , Je reconnais ta voiv , ô cruelle Déesse ! Nul autel que le tien n'a reçu mon encens ; J'ai semé sur tes pas les fleurs de ma jeunesse,
Et tu fuis mes embrassements!
Et, toujours détrompé , tu m'abuses encore! La nuit même, la nuit, je ne puis t'éviter?
Va , je sais à quel prix ou obtient ta faveur! Chacun de tes élus doit être une victime !
calme, lorsque la pleine lune y répand une clarlé inconnue dans les clinjals du i\ord , se rcndia facilcnienl compte de l'injage que Reboul a si heureusement tradnile. L'idée morale lui élail venue par le spectacle mal(<riel; il dtait là peintre autant et plus que lit- Id'raleur,