LIVRE DEUXIEME
Laborieusement faire le vers facile , Travaillera la lampe et ne pas sentir Thuile, (iliercher longtemps sans rien perdre du naturel , Kst le secret qui rend le poète immortel. Les choses dans le temps sont pleines d'inconstance : La fatigue et la mort planent sur leur enfance. La gloire aime à trahir ses plus chers favoris. Le beau, trop familier, est voisin du mépris. De jeunes concurrents viendront dans la carrière , Kl pourront t'éclipser avec moins de lumière. Puisse ta Muse alors , quittant ses vieux sentiers , Se dresser un bûcher de ses propres lauriers , Kt comme le phénix , ressuscitant ses ailes , Renaître de sa cendre à des beautés nouvelles! Pour faire désirer l'heure de son réveil , 11 faut que dans la nuit s'abîme le soleil ; Sa présence sans fin serait fastidieuse ; Mais l'épreuve est hardie et souvent dangereuse: Hors pour l'oiseau céleste et le divin flambeau , La tombe rarement est changée en berceau.
Alors que tout est dit , hélas ! il n'est pas rare ,
Pour éviter l'usé, de tomber au bizarre.
L'éditeur est friand d'un titre original.
Évite un choix qui peut tourner au carnaval.
Il est des écrivains qui, donnant dans le tendre ,
Etiquettent leurs vers connue an remède à prendre,
Breuvages sans saveur où l'art n'a rien à voir :
Lecture du matin et Lecture du soir ,
Avis à mes lecteurs , Conseils à mes lectrice}--»
Tu tiendras loin de toi ces fades artifices ,
Comme l'intitulé des romans carnassiers,
Qui font drepser d'horreur les cheveux des portiers :
Alort pour mort , Sang pour sang. Morsure pour morsure.
Ou: Vingt coups de poignard pour une seule injure.
Ces excentricités dénoncent leur auteur.
Le titre le plus simple est toujours le meilleur.
Que les tiens bonnement soient ce qu'ils doivent être ;
Qu'ils baptisent ton livre et le fassent connaître.
Car, s'il «st ennuyeux , ni titre ni vélin
Ne pourront le sauver de son mauvais destin.
LIVHE DF.rXM-ME. ^t^
Dans ce temps de réclame , il est fort à la mode
D'offrir vin^^l mille vers comme simple épisode
D'un poème, (pii doit aller formellement
Du premier jour du monde au jour du juG^cment.
Fcoutez un conseil , o rois de l'harmonie :
Tout le monde à bon droit croit à votre génie ;
Daignez à votre tour vous prendre au sérieux ;
Redescendez vers l'homme et faites moins les dieux.
De semblables oublis nous sont une souffrance :
Songez que votre gloire appartient à la France;
Que des chantres du jour , s'il nous faut bien compter ,
Elle n'a que vous deux peut-être à présenter.
Dans la plainte d'amour , la louange divine ,
Krlipsanl Jean-Baptiste et peut-être Racine ,
Toi surtout , dont le vers , profond dans son ampleur.
Quand tout autour de nous se fane et perd sa fleur
Aux décevants rayons d'une seconde aurore.
Des jours qu'il a vécus semble plus jeune encore !
On pourrait aisément, avec ton riche écrin,
Doter cent noms obscurs d'un éclat souverain :
Perles et diamants , saphirs d'une eau suprême , Dont le prix est peut-être ignoré de toi-même. Je ne sais si tu peux t'ouvrir un autre ciel ; Mais chez toi le poète est d'avance immortel.
Le tribun, je le sais ; mais que chacun se tàte.
Qui de nous n'a pas eu son moment d'Érostrate ? Et qui mieux, sans pâlir , sur le feu rugissant Versa le Ilot sauveur de son verbe puissant? Puis , sous ces aquilons qui font trembler l'empire , L'homme va bien souvent plus loin qu'il ne désire. Mais laissons la sentence au Tacite futur ; Retournons du forum au calme de Tibur.
Tout le poète , ami , revient à ma mémoire î... — 0 toi pour qui j'écris cet impuissant grimoire , Je t'invite à revoir ses premières chansons : Elles te vaudront mieux que toutes mes leçons.
HOMÉLIE POÉTIQUE