‹ Dernières poésiesChapitre 3 sur 91 · XXXVI JEAN REBOUL · texte numérisé non relu

XXXVI JEAN REBOUL

à bénéfices communs avec vous. Quand votre livre paraîtra , j'emploierai mes amis à son succès matériel. J'écrirai un mot dans la Préface ou autrement. Je serai fier de signer votre gloire » *.

On voit maintenant ce qu'il faut penser des versions différentes qui ont eu cours sur les commencements de la carrière poétique de Reboul 2.

Ces commencements furent obscurs et pénibles. Encouragé sans doute par d'excellents camarades, mais laissé par eux au niveau de son incomplète éducation, Reboul rencontra la gloire sans la chercher; et, quand elle vint brusquement à lui , il n'avait déjà plus la souplesse d'oreille et la flexibilité de main que demandent les cordes délicates de la lyre française. Il avait appris tout seul la langue des vers ; et comme son penchant l'avait porté d'abord vers l'étude de Corneille, c'est Corneille qui avait été son unique maître , c'est Corneille qui lui avait enseigné la valeur des termes , la coupe des phrases , la grammaire et la syntaxe.

1 Le libraire Gosseliu se résolut enfin à faire imprimer le recueil du pauvre boulanger , sans doute aux conditions que nous venons d'indiquer.

2 L'abbé Sibour, mort archevêque de Paris, l'abbé Meirieu, aujourd'hui évêque de Digne, le R. P. d'Alzon , vicaire-général de Mgr deChaffoy , de Mgr Cart et de Mgr Plan lier, l'abbé de Tessan, doyen du Chapitre Calhédral, ont tous encouragé et soutenu les premiers pas ou les progrès de Reboul. M. Gazay , ancien professeur de Rhétorique au Lycée de Niincs , puis M. Germer-Durand, Préfet des Études à l'Assomption , ont été les constants conseillers

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Ajoutez à cela les inconvénients d'une instruction faite au sein d'une ville de province, au milieu d'un peuple qui ne parlait çuère alors que le languedocien ou qui , dans son français , dénaturait la prononciation et Taccentualion de beaucoup de mots, et vous aurez le secret de quelques incorrections d'autant plus excusables que , malgré l'imperfection relative de la forme, ni la vigueur delà pensée, ni la profondeur du trait, ni la fidélité de la description ne sont un moment sacrifiées. C'est bien à la poésie de Reboul que s'applique la célèbre définition de l'homme , donnée par M. de Bonald , et qui fait de nous tous wn^ intelligence servie par des organes. Cette formule , inexacte en philosophie, devient souvent véritable en littérature alors que , par une lutte victorieuse contre des éléments rebelles ou par l'emploi presque téméraire d'instruments peu connus , l'àme arrive à s'exprimer si complètement ellemême, qu'il est impossible de ne pas saluer en elle une souveraine faite pour imposer le joug et non pour le subir.

Comme l'incomparable Corneille, l'immortel aïeul de son austère génie, Reboul « s'est créé lui-môme et,

de sa Muse ; — mais l'un et l'autre ont dû respecter, dans la mcsuie la plus «'((uidiieje côld caracléiislique du poète iiimois. Reboul était d'ailleurs difficile h couverlir sur l'eujploi de cerlaines tournuiesou de certaines locutions ; il ne comprenait pas qu'on voulût les lui ravir.

de toutes les œuvres qu'il a produites , il est la plus grande ». Aussi les plus beaux vers de notre cher compatriote sont-ils peut-être ceux où il a protesté contre ce de jeunes barbares , hurlant le chant de mort » autour des fières images de l'auteii^r de Polyeucte « et le dévouant à l'oubli » i.

Notre poète, d'ailleurs, se rendait bien compte à luimême des conditions particulières que lui faisaient auprès du public la nature de ses inspirations et le geni'c spécial de ses mélodies. C'est pour atténuer , autant qu'il était possible , l'effet étrange , l'étonnement qu'il se sentait prêt à causer, que Reboul ne voulut pas s'aventurer seul dans le monde des littérateurs.

La dédicace de son premier recueil , pieux monument d'une touchante gratitude , témoigne en même temps delà crainte où le jetaient les hasards des jugements qu'il allait affronter. « Pauvre enfant abandonné, condamné longtemps à l'indifférence » , il avait peine à

1 La pièce à Pierre Corneille fut composée de 1836 à 1838, selon la Gazette du Bai-Languedoc, 10 mai 18^0. lleboul Tenvoya à r Académie des Jeux Floraux , à Toulouse, pour remercier les noble» émules de Clémence Isaure des leltres de maîtrise qu'ils lui avaient récemment décernées. — Relire (dans les Poésies nouvelles, p. 183) , l'Hymne à Cl. Isaure, nouveau témoignage de la gratitude de Keboul pour les Toulousains: il payait ainsi généreusement le tribut de sa gloire aux villes qui lui faisaient accueil, et l'on peut voir , à la p. 2/1 des Traditionnelles, comment il remercia Marseille de l'empressement affectueux que l'amitié de M. de Flotte et celle de M. Audiffret avaient préparé dans celle ville autour de sa personne et de soa nom.

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se promettre l'attention de la foule; et, « pour réchauffer sa Muse glacée , un chaud rayon de la gloire d'un grand homme était pour lui le gage unique de l'espérance ».

Rcboul se trompait. La publication de ses premières Poésies , en avril 1836, fut saluée par les journaux de toutes les opinions. Des critiques éminents ne mirent à. leurs éloges que des réserves bienveillantes , flatteuses encore , parce qu'elles étaient une preuve d'estime et d'impartialité.

Nous ne pouvons citer ici ni tous les articles , ni toutes les correspondances qui vinrent prouver à notre ami l'intérêt sérieux attaché à son livre.

Mais comment négliger de citer ce beau passage d*une lettre de M. Collombet , écrivain distingué de Lyon * ? a J'ai été sévère, je le suis habituellement. Vous avez droit à une critique grave , et je vous ai jugé comme si la tombe vous avait déjà... Le moyen de donner du poids à la louange , c'est de montrer qu'elle est indépendante et mûrie. Je crois l'avoir fait ».

Comment oublier aussi de parler en ce moment de l'amitié littéraire la plus obstinée, nous dirions volontiers la plus persécutrice , à force de dévoûment , que Reboul ait jamais connue, celle de M. de Fresne?

Leurs relations remontaient à l'hiver de 4829. M. de Fresne avait vu Reboul à Nimes; et , le soir du 17 mars ,

1 3 noirembrc 1838.

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avant de quitter la ville d'Antonin , il lui avait écrit:

«Vous ne pouvez mieux me montrer que vous mettez quelque prix à mon véritable attachement, à ma haute estime , qu'en usant de, moi , à Paris ».

« Lié avec une foule d'artistes et de gens de lettres , plus étroitement uni à un petit nombre d'entre eux , je serai vraiment heureux de vous témoigner tout ce que méritent votre beau talent et votre noble caractère ... »

« Ces témoignages d'attachement et d'estime » , M. de Fresne les a constamment donnés à Reboul pendant trente ans. Leur correspondance , monument singulier de franchise et de liberté , serait un sujet de véritable étonnement, tant elle contraste avec la proverbiale irritabilité des auteurs , avec la complaisance perfide de leurs amis. Nous regrettons de ne pouvoir citer , en exemple, une lettre du 18 novembre 1829 où l'ancien conseiller d'État examine , épluche , pour ainsi parler, quelques pièces inédites , soumises à son impitoyable critique, et dont il blâme soit le tour trop moderne , soit les expressions trop conformes « à l'art séduisant de l'école nouvelle. »

Disons au moins de quelle manière M. de Fresne accueillit le volume des Poésies , publié chez Gosselin en 1836. Il le jugea d'abord par lui-même ; puis, comme s il avait eu besoin de fortifier l'autorité de ses conseils par l'assentiment de littérateurs d'un mérite reconnu,

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il pria le vénérable évoque d'Ilermopolis, Mgr Frayssinous, alors précepteur de S. A. R. Mgr le Comte de Chambord , de lui dire coinplélement sa pensée sur le boulanger nimois. — L'ancien ami de M. de Fontanes consentit volontiers à cette demande, qui le ramenait vers les chères occupations de sa jeunesse , et voici quelques extraits de la lettre qu'il écrivait de Goritz , le25avriH837.

« Enfin, Monsieur, j'ai reçu, il y a déjà quelques jours , par la voie de Prague , les poésies du boulanger de Nimes. J'ai eu tout le loisir de les lire et de m'en faire une idée assez précise, sans avoir la prétention toutefois de la donner pour un arrêt sans appel. Avant tout , je vous dirai que je suis trop vieux pour ne pas continuer à suivre les voies littéraires dans lesquelles on m'apprit à marcher , dès mon jeune âge. Il est des siècles illustrés par les plus beaux génies qui furent jamais , et dont les ouvrages que nous avons encore ont été trouvés dignes des hommages et de l'admiration de la postérité. Tels sont les siècles de Périclès , d'Auguste , de Léon X , de Louis XIV. Là sont nos maîtres et nos modèles. Les règles qu'ils ont tracées , il faut les suivre ; les exemples qu'ils ont donnés, il faut les imiter. On peut les égaler, les surpasser peut-être ; mais, en général, qui suit leurs traces marche dans la lumière ; qui s'en écarte tombe dans

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les ténèbres. Cest d'après ces idées que je vais m'cxpliquer, sans exagération aucune, ni en bien ni en mal , n'aspirant qu'à être pour vous Candide Judex, comme Horace appelait un de ses amis à qui il soumettait ses veis. Vous verrez que je ne suis pas injuste , encore que j*use d'une utile sévérité.

« Je commence par confesseravec vous que M. Reboul est né poète et que même la nature lui a fait en ce genre le plus magnifique de tous les présents, en lui donnant 05 ??2a^na sonaturum. Quel dommage que les germes d'un si rare talent n'aient pas été cultivés de bonne heure , perfectionnés et conduits jusqu'à parfaite maturité par des mains habiles et sages ! Pourquoi fautil que son esprit , à l'entrée de sa carrière , n'ait pas été dirigé par quelque Rollin capable de l'apprécier , d'en mesurer toute l'étendue , de le nourrir , de le fortifier avec discernement de tous les sucs de la plus saine littérature , d'en favoriser l'essor sans l'abandonner à lui-même , de lui apprendre à faire difficilement des vers faciles et de préparer peut-être le roi du Parnasse français au xix^ siècle ?

« Formé par ces soins éclairés et ces enseignements divers , le jeune Reboul aurait mieux compris que chaque langue a son génie particulier, son caractère propre , et qu'on ne saurait s'en écarter impunément.

« Maintenant je m'explique pourquoi j'ai été

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obligé (le m'habiluer au style de M. Reboiil , de m'y faire peu à peu pour ne pas le trouver étrange. Cette déplaisance venait chez moi de ce qu'au milieu des beautés qui me passaient sous les yeux, se montraient ces taches , que vous avez signalées vous-même , mais plus saillantes et plus nombreuses que vous ne l'avez cru. Après avoir passé ma vie à feuilleter les grands auteurs de notre grand siècle , le goût de leur manière d'écrire s'est trouvé tellement imprimé dans ma nature que tout autre me répugnait. Personne ne souhaiterait plus que moi de voir M. Reboul tenir le sceptre de la poésie au milieu de nous. C'est alors que je le croirais appelé à remplir une mission divine auprès de la jeunesse , celle de la dominer et de la guider par la suprématie de son talent comme par la pureté de ses

doctrines

« Ainsi donc hommage au génie poétique , au beau caractère, à la pureté des sentiments, à la foi sincère et profonde de M. Reboul ! Mais que l'cntliousiasme pour ce qu'il a de beau , ne nous aveugle pas sur ce qu'il a de défectueux. Les pièces où il montre , à mon sens, le plus d'élévation et de force, sont celles qui sont adressées à un Exilé , et à M. l'abbé de La Mennais, et celle qui a pour titre Sainte-Hélène. VAnge et 1^ Enfant est une pièce délicieuse. J'ai trouvé du naturel et du charme dans Y Hirondelle du Troubadour ; les

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Souvenirs d'enfance m'ont beaucoup plu par leur simplicité, leur candeur et leur naïveté

« Je viens , mon cher Monsieur , de dire assez librement ma façon de penser , comptant sur votre discrétion, Ne communiquez rien de ce qui pourrait blesser. Je ne veux me brouiller avec personne. Il me serait très-pénible de me voir mêler à des querelles littéraires. Vieux, fatigué, infirme d'une attaque de paralysie, au côté gauche, et qui a résisté aux bains de Tœplitz, je n*aspire qu'au repos »

Reboul fit à Mgr Frayssinous la belle réponse qui suit:

« Monseigneur, j'ai reçu, par la voie de M. le Chevalier de Fresne , la lettre dans laquelle vos hautes lumières ont bien voulu descendre à l'examen de ma poésie. Quel que soit le jugement que vous portez sur elle , ce jugement m'a été un honneur dont je n'avais pas l'espérance.

« Je partage avec vous , Monseigneur , l'admiration pour les beaux génie» d'une école dont vous avez été un dernier et brillant refiet. Abeilles privilégiées, ils ont vécu dans un temps où la rosée céleste tombait sur les fleurs , et leur miel a pris un parfum que les années rendront encore plus exquis, comme un vin généreux qui s'améliore en vieillissant.

« J'aurais voulu les imiter; mais on est toujours de

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son siècle et Ton ne peut respirer que l'atmosphère où l'on est plongé. Puis , toute perfection est si difficile que je ne prétends pas mettre mes défauts sur le compte du monde au milieu duquel il a plu à la Providence de me faire vivre. Mon insuffisance y est pour beaucoup. Dans tous les cas, Monseigneur, vos critiques ont porté juste ; je les accepte avec autant de respect et de reconnaissance que les éloges dont vous avez daigné les accompagner ».

Nous avons à dessein cité quelques passages de ces pièces importantes; elles honorent, plus que tous les comptes-rendus flatteurs, la mémoire de notre ami. Le langage qu'on lui tenait , celui qu'il prenait à son tour , voilà la meilleure preuve de son incontestable mérite et de la réelle grandeur de son âme.

A l'heure où le poète nimois soumettait ainsi son premier volume à la critique des juges les plus éclairés , il était, depuis deux mois, dans la vigoureuse maturité de son âge ; il avait quarante ans.

C'était aussi le moment où son intelligence , développée par le travail , l'expérience et les graves leçons de l'histoire contemporaine (1828-1836) , avait atteint la plénitude de la force.

XLVI JEAN HEBOUL.

La chute de la monarchie légitime; l'hostilité visible (lu nouveau pouvoir contre rÉglise et contre les principes du passé; les sourds frémissements de colère dont il entendait autour de lui le grondement mal comprimé ; toutes ces causes menaçantes de troubles probables et d'une immense portée assiégeaient l'esprit de Jean Reboul et le plongeaient dans de profondes méditations. Sa lyre lui paraissait devoir subir la miraculeuse transformation dont le Prophète hébreu parlait autrefois quand il ordonnait de fabriquer des glaives avec le soc des charrues.

Pourquoi soupirer de plaintives et tendres élégies quand le monde chancelant demandait à être soutenu sur ses bases ébranlées? Jésus-Christ, l'Église, la société elle-même étaient attaqués jusque dans leur existence: il n'était plus temps de songer aux douleurs individuelles ; il fallait aller au secours de l'ordre religieux,et social; « la poésie ne pouvait plus être un but ; elle ne devait être qu'un instrument. »

La Préface du Dernier jour , cette œuvre capitale de notre ami , cette œuvre dont la conception grandiose lui avait été suggérée par le spectacle des désordres et des angoisses qui suivirent la révolution de Juillet, et vers laquelle , en 1 858 , après plus de vingt ans , il revenait encore pour lui faire atteindre la beauté

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idéale qu'il rêvait ^ , la Préface du Dernier jour contient l'expression des vrais sentiments de Ileboul. Uu cri lui échappe: « Grâce à eux, grâce à MM. de Lamartine et Alexandre Dumas , je puis être écouté sans trop de défaveur »! Et ce cri n'est pas la voix de l'orgueil! C'est la voix de l'homme convaincu qui veut être avant tout un soldat et un apôtre. Uehoul était tout cela, un apôtre et un soldat; on a dit de lui qu'il n'était pas homme d'action , mais de théorie ! A la bonne heure ! pourvu qu'on reconnaisse que la spéculation, dès là qu'elle n'est plus solitaire , dès là qu'elle se communique par la parole et le prosélytisme du génie , devient le moyen d'action le plus énergique et le plus populaire de tous.

Isolé dans son humble condition , loin de tous les complots comme de toutes les agitations , Reboul n'aurait pas su se mêler aux discussions de la place publique ni même à celles d'une tribune. Mais sa tenue austère , son accent mâle et profond, tout en lui jusqu'au geste uniforme de sou bras étendu, l'index en avant et le poing fermé, c'était là comme un discours incessant , et l'estime publique ne s'y trompait pas

1 Nous avons le manuscrit du Dernier Jour , augmenté de Iroi» nouveaux citants — le poèmeen enUei* devait en avoir qualor/.e : mais léchant tit'izième n'est pas fait. Nous espérons publier prochaine* ment une nouvelle (édition de ce travail d'ua si grand caraclèie, complétée parles morceaux iuédits.

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