XLVIII JEAN REBOUL
dans notre ville. On savait qu'il était de ces tranquilles héros dont le rare courage ignore toute bravade et méprise tout péril.
Allons donc au cœur de ce grand homme, et puisque le voilà devant nous , debout sur le piédestal que ses amis littéraires lui ont dressé, étudions ses sentiments de royaliste et son âme de chrétien!
Il est de tradition de considérer notre département comme une dangereuse région où les haines politiques, doublées des dissidences religieuses , rendent l'administration très-difficile et la vie sociale impossible. Ce n'est point le lieu de discuter ces opinions faites, au moins très-volontairement exagérées et sur lesquelles les mémoires du Baron d'Haussez ont jeté un si grand jour 1. Maip ne sera-t-il pas permis à des Nimois de déposer ici le témoignage de ce que l'éducation domestique leur a fait connaître, et de ce que Reboul a, pour ainsi dire , incarné dans sa propre personne ?
Quoi qu'il en soit du reste de la France oii la famille de Bourbon s'était fait de si fidèles et de si nombreux soutiens , il est remarquable que trois provinces surtout , la Bretagne , le Languedoc et la Provence se soient signalées, depuis 1789, par un attachement plus entier à la maisou de nos anciens Rois ! Chose sin-
1 V. Les Souvenirs de la Reslnuration d'A. Nettement p. 176 et suiT. C'est un livre exact et couscieucieux.
JEAN REBOUL. XLIX
gulièrc ! Ces provinces étaient pcut-ôtre celles où vivait davantage l'amour des libertés publiques; elles étaient fières de leurs droits , jalouses de leurs privilèges , et devant l'autorité royale debout , les Pays d'États, on le sait, n'avaient pas craint de faire entendre des remontrances hardies , quoique respectueuses. Tant il est vrai que la liberté prépare plus de dévoûments sincères que la servitude !
Là aussi , la noblesse avait été , bien moins qu'ailleurs, retirée de ses terres par les charges de cour ou les emplois de faveur. Les gentilshommes , après la dette du sang payée, revenaient paisiblement dans leurs modestes demeures, sans grades très-élevés ni grandes récompenses : un brevet de capitaine et la croix de St-Louis suffisaient d'ordinaire à leur ambition : ils ne demandaient pas plus pour honorer leurs blessures, et la famille d'Assas, par exemple, nous semble moins digne d'honneur pour avoir donné un héros de plus à nos annales que pour avoir silencieusement attendu d'un sublime élan de Marie-Antoinette, le payement national du sang glorieux versé à Clostercamp ! Ces races généreuses, faites à l'abnégation et simplement héroïques , vivaient au milieu d'un peuple aussi fier et aussi grand.
Nous n'avons pas eu , dans le Gard , le pendant des luttes mémorables de la Vendée, du Poitou, de
L JEAN REBOUL
la Basse-Bretagne, de ces luttes sacrées où de pauvres paysans combattaient pour la cause de Dieu et celle du Roi. Mais, sans vaine forfanterie, nous osons dire que nos pères étaient dignes de ces géants. Hélas! aujourd'hui que leur génération tout entière a disparu, aujourd'hui que les plus jeunes de leurs contennporains sont les plus âgés de nos vieillards , saluons" du moins avec émotion et respect ces hommes vaillants qui, môme après les ricanements de Voltaire et le dogmatisme de Rousseau , trouvèrent beau de combattre pour un symbole, et de mourir pour un serment.
Parmi les plus pauvres ouvriers , chez de simples femmes, on a vu, dans Nimes et dans tous ses environs, les merveilles d'une fidélité que rien ne pouvait ni détruire ni déraciner. La famille était une école de traditions généreuses où , avec le lait de ses mamelles , la mère transmettait à son nourrisson le zèle de la foi catholique et l'amour des Bourbons. La foi persécutée n'avait plus de pompes ; la royauté décapitée semblait à jamais bannie: qu'importe! il y avait toujours moyen de faire avec un morceau de bois l'image d'un crucifix ; un peu de charbon suffisait pour tracer à la hâte sur un mur le dessin d'une Heur de lis. C'en était assez pour perpétuer le patriotisme et la religion.
JEAN REBOUL. LI
C'était bien en effet le patriotisme qui se confondait dans ces nobles cœurs avec l'amour de leurs princes. Des faiblesses déplorables de Louis XIV, des bonteux scandales de Louis XV, ils ne savaient rien ou peu de chose. Mais ils savaient que, par une conduite au moins étonnante de la Providence, la famille illustre des Capet avait été l'instrimient de cette œuvre incomparable qui depuis plus de six siècles s'appelle la France. Ce fut là certainement, pendant longtemps, la force de «os aïeux et, dans cette centralisation toute spirituelle d'une commune fidélité au même chef, ils trouvèrent de quoi contre-balancer les inconvénients que pouvait avoir le morcellement trop grand des provinces et les restes subsistants du régime féodal!
Voilà l'enseignement politique que Reboul avait reçu. Son âme enthousiaste prit , dans les récits paternels, les éléments d'une piété monarchique que rien n'a su diminuer. Royaliste d'instinct et par le mouvement naturel d'un sang pur de toute transaction avec les idées nouvelles, le poète médita profondément sur les problèmes de notre politique nationale, et cette méditation lui donna du pouvoir et de ses droits , de l'obéissance et de ses limites , de la liberté et de son étendue, les notions les plus fermes et les mieux enchaînées.
Jean Keboul avait aussi l'àme libérale. Tout dospo-
LU JEAN REBOUL
tisme lui faisait horreur , tout monopole le révoltait. Sans envie contre les grands, parce qu'il perçait à jour le mensonge d'une grandeur qui ne mérite pas toujours la même estime que l'honnête pauvreté, il était sans flatterie pour les faiblesses populaires ; il dédaignait de descendre au rôle de poète des rues, et sa Muse, vêtue d'un toge presque consulaire, aurait, comme les anciens chefs de Rome républicaine, commandé aux faisceaux des licteurs de 'ne saluer que le courage ou la vertu.
Il me semble que c'étaient bien là les caractères de sa foi politique. Fondée sur le raisonnement , elle était pleine de sagesse , de tolérance et de mesure. Un fragment , tout raturé , contient ces mots :
« A un exilé! Tout ce qu'emporte la tempête n'est pas destiné à la mort. Le gland , ballotté par le vent d'orage, peut devenir un grand chêne, et un fugitif de Troie fonda l'empire romain.
« Si quelqu'un vient te dire : J'ai porté telle couleur , ne l'écoute point. Mais si tu connais un homme qui, voyant les douleurs de la Patrie , ait dit, dans l'amertume de son cœur : Ma mère ! Fils de France , embrasse-le : c'est un de tes frères ! »
Ce qu'il voulait de la famille royale, c'était précisément la royauté et non pas le régime , plus ou moins restauré , des distinctions spéciales ou des faveurs par-
JEAN REBOL'L. LUI
ticulicrcs. Ce n'était pas eu amèrc de nous, sur un terrain d'où elle a été violemment arrachée par la Révolution, qu'il souhaitait de replanter la tige séculaire des princes de son choix; c'était dans le cœur de la France moderne , réconciliée avec les fondateurs de sa glorieuse unité !
En 1854, tandis qu'il s'acheminait vers FrohsdorlT, sa pensée caressait l'idée d'une fusion entre les deux branches françaises de la maison de Bourbon , et il traçait ces quehiues vers :
Princes ! que les cieu\ vous bénissent ! Quand des frères se réunissent En de pieux embrassements , C'est le parfum que le Prophète Voyait ruisseler de sa tête Jusqu'aux bords de ses vêtements !
Du haut du ciel où tu pris place , Père de cette auguste race, A tes enfants prête secours !
Que ta vertu leur fasse rendre Un trône payé par la cendre Où tu voulus finir tes jours !
Mais, pour indiquer que la réconciliation devait s'accomplir sans nouveau sacridce de la part du Comte deChambord, il mettait en épigraphe cette forte maxi-
LIV JEAN REBOUL
me , digne du grand Joseph de Maistre : Un principe vaut mieux quun éclair de fortune.
On retrouve partout , chez Reboul , cette préoccupation des principes , des droits, de la justice, supérieure, s'il est possible, à tous les entraînements de son cœur vers le jeune et malheureux représentant de la plus illustre descendance que le monde ait jamais connue *.
1 Nous sommes sûrs qu'où nous pardonnera de ciler, à l'appui de celte afflrinalion, la leUre suivante, adressée, nous le croyons, à M. Guizot après la publication de son livre sur VÉgliseet la Société ckréticnnet et qui nous semble un des sûrs monuments de la renommée de notre ami.
Mon cher et illustre compatriote,
« J'ai été profondément touché de la marque de sympathie que vous avez bien voulu me donner. Avant votre envoi, j'avais lu votre beau livre et, si ce n'est pas trop orgueilleux, j'en avais senli la haute portée. Malgré quelques dissidences, les principes que vous défendez sont encore un assez grand abri pour les gens de bien dont le salut, comme vous le dites, est dans" leur union. C'est une vérité dont je me suis convaincu à l'Assemblée nationale : j'ai vu là , non .sans un certain effroi , combien de nuances d'opinions il fallut grouper pour avoir raison des perturbations de Juin: on ne triompha qu'à la condition de ne rien laisser d'oisif dans les forces de l'ordre.
« Permettez-moi , pour un moment, d'oublier la date de cette lettre, les plaintes et les besoins du jour. J'ai dit quelques dissidences; le curé qui m'apprit le catéchisme ne m'a jamais enseigné que la liberté du bien
€ Depuis lors, (je sais que vous aimez la franchise), ce mot de /<berté, pris dans une plus grande extension , et dans l'usage du temps présent, jm'a paru vague, je dirai pins, aventureux. Si j'étais maitre du
dictionnaire , je préférerais le mol de Justice Je sais que, grâce à
Dieu, vous n'avez jamais confondu le légitime usage de la liberté avec ces saturnales d'affranchis qui sont comme uu reste de la ser-
JKAN llKBOLL. LV
Mais , après cela , le cœur de Jean Ueboul appartenait tout entier à ses princes; on connaît sa pièce si touchante à Charles X , son vieux fioi , à Madame la Duchesse d'Angoulème ; nous publions , ici môme , un souhait de nouvelle année, envoyé à Madame la Comtesse de Chambord; il faudrait citer des centaines de vers si nous voulions montrer, par des textes , de quel amour respectueux et intime , « Blondcl » environnait le nom et la personne de M. le Comte de Chambord. Il avait, si cela se peut dire, noté les moments importants de cette précieuse vie et , dès que le temps avait amené une des heures solennelles que son attente appelait , Reboul envoyait à l'exilé un témoignage touchant de son souvenir et de sa sollicitude.
Pour nous , que le spectacle de ces relations, presque intimes , entre le petit-fils de Louis XlV et notre cher compatriote , émeut si profondément , nous avons peut-être la liberté de dire quelle est la nature de cette émotion. Certes , ni le prestige de la naissance,
viludc. Je reviens donc à la pralique , à IVquilibre , à la mesure: vous voyez, h(^las! ce qui manque el ce qui abonde. Je suis des vôtres, sans loulefois provoquer de la part delà haute autorité • que vous d('signez une de ces décisions qui aurait, pcul-ètre, quelque chose de temporaire et qui lui ferait perdre le preslijïe do celte fixité dont l'imporlancc est proclamée parla colère ou la vénération de tout ce qui passe » — • [Cette haute autorité vient, par l'Encyclique du 8 déc. , de provoquer les colères de tout ce qui passe ; elle est sfue d'avoir la vénération de tous ceux qui aiment la fixité des priucipes et lu courageuse intrépidité de la coascience.j
LVI JEAN REBOUL
ni la majesté de l'infortune , ni le mérite de la condescendance , ni la courageuse obstination de l'amour ne nous laissent indifférents ; toutes ces causes ensemble concourent à nous impressionner vivement. Ce qui nous touche pourtant bien davantage, c'est une compassion immense pour l'état actuel de notre société où , sans doute , la fidélité politique n'aura bientôt plus ni culte , ni autel. Cette superstition sociale suivra le sort des superstitions religieuses , ou plutôt l'Église seule aura désormais l'auguste privilège d'inspirer encore la passion désintéressée d*un absolu dévoûment. Qui pourrait jamais croire que la France en est réduite à s'étonner presque de l'amour des Anglais pour leur reine ? Hélas ! notre antique rivale nous enviait jadis ce que nous louons en elle aujourd'hui! Malheur pou/tant aux nations qui laissent tomber en désuétude le respect et même la tendresse envers le Souverain! Malheur aux Souverains qui croiraient pouvoir remplacer le dévoûment des cœurs par la solidité de quelques remparts et l'appui de quelques bataillons ! Quand les peuples ne veulent croire qu'à la force, c'est justice que la force accourre à leur appel !
N'est-il pas consolant d'opposer aux tristes enseignements de 1830 et de 1848 le tableau des rapports délicats d'un prétendant sans puissance avec un homme de lettres sans ambition , surtout quand on se souvient que le prétendant aurait pu ceindre la plus riche des
JKAN UKnoUL. LVII
couronnes, tandis que rhomnic de lettres était encore en 1849 un simple boulanger? Nous pourrions transcrire ici plusieurs pages où, dans un style digne de son nom, le Comte de Chambord remerciait Reboul de l'envoi de ses œuvres et de l'expression de ses vieux sentiments. Mais allons tout de suite à la correspondance écbangée en i8o6 et dans laquelle la parole du Sauveur: « Il est plus heureux de donner que de recevoir, » se trouve vérifiée d'une si noble manière.
Reboul avait visité les hôtes illustres de Frohsdoi'fl' au mois d'août 1854. Jaloux de continuer , malgré les dures conditions de l'exil , les traditions de ses aïeux, Henri de France aurait souhaité, dès ce moment, annoncer lui-même au poète nimois qu'il lui ferait, sur sa cassette particulière, une pension assez modique pour n'être qu'une marque d'honneur. Mais l'austère simplicité de notre ami commanda le silence, même au fils de Saint Louis. Le prince n'osa point , par délicatesse et de peur d'affliger Reboul, lui parler de ses projets. Deux ans plus tard , et de loin , Mgr le Comte de Chambord fut plus hardi : voici ce qu'il écrivit , le 9 janvier 1856, à son fidèle serviteur.
Parme.
a Une des douleurs de mon exil , mon cher Reboul, « est de savoir mes amis dans la peine et deme voir sou-
LVin JEAN REBOUL.
« vent dans l'impossibilité de leur venir en aide, autant « que je le désirerais et qu'ils le méritent. C'est ce que « j'éprouve aujourd'hui à votre sujet, surtout en me « rappelant que les difficultés de votre position sont « dues, en grande partie , à votre dévouement sans bora nés et à votre inébranlable fidélité !
a Que j'aurais aimé à pouvoir récompenser digne- « ment, dans votre personne, l'éclat d'un talent, joint à « une rare modestie , et qui , relevé encore par les « plus beaux sentiments et la plus noble conduite , « honore la sainte cause que nous servons! Ne pouvant « pas faire tout ce que je voudrais , je veux au moins a faire tout ce que je puis, et je charge M. de Surville « de vous expliquer à cet égard mes intentions.
« Recevez la nouvelle assurance de ma gratitude et a de mon affection bien sincère. » Henri.
Le contre-seing d'un ministre gâterait une semblable lettre ; il la rendrait impossible. Seuls , les princes exilés sont assez heureux pour être libres d'exprimer ces nuances exquises de la grâce unie à la dignité; seuls , ils ont le droit de parler tout haut de leurs douleurs et de leur pauvreté.
Reboul trouva , pour remercier , les plus nobles inspirations que la muse lui ait jamais données. C'est son âme tout entière, c'est la foi, le sentiment vif de l'honneur , la piété filiale qui lui dictèrent une admirable réponse dont nous avons heureusement retrouvé le
texte trace d'une main ferme, sans hésitation , sans rature , (Tune seule venue comme les arrêts de la conscience et les premiers mouvements d'un grand cœur.
Nimes, ce 1" février 1856.
« Monseigneur, — j'ai bien peur que quelque ami n'ait, auprès de vous, exagéré ce que pouvait être ma position. Elle n'avait, grâces à Dieu, quoique fort humble, rien de désespéré; et aucune plainte, surtout aucune demande de ma part n'en ont jamais rien fait transpirer.
a Quoi qu'il en soit, Monseigneur, j'accepte cette nouvelle et généreuse marque de votre bienveillance; elU* paie , au delà de sa valeur, ce qui, après tout, n'a été que l'accomplissement d'un devoir.
« Permettez-moi une confidence : j'avais, dans la sineérilé de ma foi , peut-être même de mon orgueil , rêvé de m'en aller avec un dévouement gratuit. Dieu en a ordonné autrement, et les mains augustes et vénérées , d'où descend pour moi le bienfait, ne me permettent plus, d'accord avec mon cœur, que l'expression d'une respectueuse et profonde reconnaissance.
« Accordez-moi, Monseigneur, d'étendre celte gratitude à S. A. R. Madame la Comtesse de Chauibord. Je n'oublierai jamais son auguste indulgence pour le poète nimois alors qu'il eut le bonheur d'aller en personne lui offrir ses hommages à FrohsdoriT.
LX JEAN REBOUL
« J'ai l'honneur d'être, — Monseigneur , — avec le plus profond respect — de Votre Altesse Royale , — le très-humble, très-obéissant et très-tidèle serviteur,
J. Reboul 1.
Qu'on ne nous demande plus, après cela , pourquoi nous avons tant aimé Reboul. Est-ce que cette lettre qui est son chef-d'œuvre , ne porte pas plus que le sceau du génie ? Sont-ils nombreux les hommes qui rêvent , dans la sincérité de la foi ou dans celle de l'orgueil , de s'en aller de ce monde sans récompense ni bienfaits reçus ?
Elle l'avait bien deviné et compris l'illustre sœur du
1 Reboul avait d'avance fait une autre réponse à la lettre flatteuse du Comte de Ghambord. En 1852 , quand le Prince Président passa par Nimes, on consulta Reboul pour savoir s'il consentirait à recevoir , des in^.ins du futur empereur, les insignes de l'Ordre de la Légion d'Honneur. — Reboul n)ontra ses tiroirs où se trouvaient des lettres de FrohsdorlT, des médailles à l'effigie d'Henri de France, une bague donnée par la Duchesse de Parme , puis il ajouta : Si j'acceptais votre proposition, il me faudrait jeter tout cela. — 11 nous a raconté h uous-même , si nos souvenirs sont fidèles, que , la personne chargée de le pressentir l'ayant quitté, il se mit à genoux et pria la Sainte Vierge de lui faire comprendre si l'acceptation de cette décoration pourrait être de quelque utilité à la cause des pauvres et de Jésus-Christ. — « Je compris que le bon Dieu n'avait pas besoin de ça — et je refusai. » Ces deux traits authentiques peignent Jokn Reboul. — Ajoutons, pour être complet sur ce poiut, que Reboul fut trôs-peiné qu'un ami l'eût, en quelque manière, trahi près du Comte de Chambord. M. (îh. de Surville fut obligé d'écrire au poète une très-longue lettre pour détruire cette opinion et le bien assurer que la démarche du prince était « toute spontanée. »
JEAN HEnOL'L. TXI
comte de Chambord, la Régente de Parme , quand , de sa résidence de Wartegg, le 11 août 1861, elle lui envoyait ces précieux encouragements:
« Nous devrions vous remercier d'avoir dit si admirablement de si nobles choses; — mais vous ne pouvez que bien dire; votre cœur dévoué ne peut s'empêcher de battre pour tout ce qui est juste et saint. — Merci cependant du bien que cela fait à lire. »
Reboul vivait de ces paroles. Quand nous le voyions , vêtu de son costume sombre , la taille un peu voûtée , le chapeau penché en arrière , les mains croisées derrière le dos , la canne oisive sous le bras , quand nous le voyions ainsi faire, d'un air distrait et songeur, le tour de nos boulevards, nous ne pensions pas qu'il cherchât, comme tant d'autres, la rime ou la couleur pour l'œuvre qu'il méditait. Non! le grand homme écoutait ses voix! Elles lui montraient au dedans, devant le regard intérieur , « ces princes et ces rois , exilés hélas ! mais dignes par leurs vertus et l'élévation de leur àme de commander aux premiers peuples du monde, et dont lui , pauvre diable , avait été , pendant trois jours, le commensal ' ; » elles lui parlaient de ces malheurs sans rivaux et de tous les grands objets qui s'y rattachent dans le passé comme dans l'avenir.
1 V. LcUreàsa sœur , datée de Frohsdorff , 185/i , 20 août. II avait vu là Maxiuiilicu de Modène et les pctits-nis de D. Carlos.
LXII JEAN REBOUL
Quelle conversation ou quelle étude pouvaient valoir pour le poète ce commerce silencieux mais ardent avec le monde invisible que peuplent les grands noms et les destinées futures de la Patrie! C'étaient les moments pendant lesquels , à la suite de Bossuet ou de Maistre,ou bien poussé par ses propres réflexions, il sondait les lois secrètes de la vie des nations , de leur prospérité ou de leur décadence , de leur ruine ou de leur résurrection. Il revenait de ces marches solitaires avec des maximes d'état coulées dans le moule d'un ou deux vers énergiques , dignes de Corneille ; il en revenait surtout , comme le fer de la fournaise , purifié des plus légères taches de cette rouille que l'atmosphère du monde dépose sur l'acier des plus fermes courages ou des plus intraitables résistances. Le glaive , oublié trop longtemps dans le fourreau , n'a plus d'éclairs ni de tranchant.
Ajoutons encore quelques traits à l'esquisse de la physionomie morale de Jean Reboul.
Il est impossible de le nier: chacun d'entre nous se trouve être à la fois , par rapport à son siècle, tributaire et exacteur. Nous vivons de notre temps et nous faisons vivre notre temps. Nous buvons tousnotre part des eaux de ce fleuve des âges, chargé de l'épais limon de tant de civilisations détruites: tous aussi nous lui portons, avec l'afiluent de nos années rapides, quelques idées , quel-
JEAN UEBOUL. LXll
qucs sentiments qu'il laissera plus tard sur ses rives , germes ou fleurs destinés à s'épanouir, ou déjà pendant notre vie , ou quand notre nom sera depuis longtemps oublié. C'est là le mystère fécond de l'htstoire, lien suprême et mystérieux de ce genre humain qui ne sait jamais croire assez ni à sa misère ni à sa grandeur.
Le royaliste Reboul est un des plus frappants exemples de cette communication spirituelle et invisible , qui lie, à travers de lointaines distances, des hommes séparés peut-être par les plus longs intervalles de la durée ou de la position sociale.
Nous avons parlé plus haut de la descendance de son génie qui le rattache immédiatement à Corneille. En ce moment, c'est l'homme, plus que le poète, que nous étudions , et cet homme est le fils puîné de deux grands esprits , différents par bien des côtés , unis cependant par des nœuds étroits qui sont la gloire commune de l'un et de l'autre: nous avons nommé Joseph de Maistre et Chateaubriand.
VU
Ce n*est pas ici le lieu de comparer , dans un parallèle académique , ces deux âmes , soumises aux mômes dogmes religieux , pénétrées des mêmes
LXIV JEAN HEÎJOUL.
sentiments politiques, et dont la conduite, comme Tiniluence, par rapport à la religion et à la politique, ont été si diverses , presque si contraires. Qui sait d'ailleurs vers lequel pencherait la balance , et ne serait-ce pas une sorte d'offense au génie le plus populaire de notre temps que de lui préférer ouvertement un talent , plus original et plus sérieux peut-être , mais moins coloré et moins étendu? Laissons donc à Dieu ses secrets , à l'appréciation morale ses sévérités et ne voyons ici , sans les faire miroiter par de faciles contrastes , que les beaux aspects de ces deux nobles caractères.
Avec sa vaste culture, avec la verve entraînante de son style saisissant , avec ses coups d'ailes si fréquents et si sublimes vers les plus hautes régions de la spéculation métaphysique ou sociale , Joseph de Maistre subjugue ou irpte ; il ne laisse jamais le lecteur indifférent ; que dis-je? il le passionne violemment pour ou contre sa thèse , si violemment qu'on ne saurait lui être qu'un inséparable ami ou bien un adversaire obstiné.
Reboul fut passionné dans le sens de l'admiration et presque du culte. Nous n'en citerons qu'une preuve, mais elle est décisive. Déjà vieux , en 1853 , le poète avait vu mourir, à Nimes, l'un des derniers représentants de ces races militaires que la bravoure et l'entrain du Béarnais avaient pour ainsi dire suscitées autour du
JEAN REBOUL. I XV
trône de ses (ils. Ces soldats incorrigibles, au verho brusque et familier, aux rondes allures, vifs au plaisir et au combat, le peuple français les traitait jadis en enfants gAtés, comme D. Diôgue faisait de Rodrigue, si prompt à ressentir l'injure et à la venger. C'est ainsi que nos Bourgadiers aimaient et suivaient le vicomte de Kocbemore d'Aigremont.
La mort de ce bardi capitaine fut un deuil public pour notre ville qui lui avait dCi la sécurité pendant une nuit mémorable , pleine de menaces et d'effroi. M''» de Rocbemore , toucbée de cette démonstration , si gloi'ieuse à la mémoire de son père , écrivit à diverses personnes pour les remercier d'y avoir pris part. Elle n'eut garde d'oublier Reboul et le pria de cboisir, dans la bibliotbèque dont elle allait recueillir l'béritage , un livre qui pût lui rappeler de temps à autre , d'une manière sensible , « le souvenir d'une vieille amitié ».
Un pareil procédé, fait pour flatter l'àme généreuse du poète , méritait une réponse. Elle est imprimée dans les Traditionnelles ^ et c'est là, dans ces nobles vers, où la ressemblance frappante du portrait le dispute à la déli( atesse attendrie de la touclie , que Reboul a dépose le llémoignage de sa prédilection pour les œuvres de J. do Maistre, l'écrivain immortel , dont la foi ne connut jamais qu'un autel et qu'un symbole. — A ce moment et dans ces circonstances , le clioix était signiiieatif.
LXVl JEAN UEnoUL.
C'était un hommage sans doute à l'ingénieuse prévenance de M"e de Rochemore; c'était surtout un hom* mage au caractère et aux vertus du grand écrivain , désigné presque , par cette préférence, comme le pa- Iron de l'honneur et de la fidélité* Hélas! un jour est aussi venu pour nous où
n Sur des rayons couverts d'une triste poussière , "
nous avons reconnu cette édition , soigneusement reliée , mais que la mort, cette cruelle usurière, avait déjà retirée deux fois des mains glacées qui n'en avaient eu qu'une courte jouissance !
Cette note mélancolique est une transition naturelle pour aller de M. de Maistre à Chateaubriand. Le dei-nier des Bardes a trop longtemps vécu, non pas pour sa gloire , consacrée, à la fin , « par la majesté du silence » et par les pratiques sérieuses de la piété, mais pour lui-même qui avait si bien le sens et le besoin d'une féconde activité. Réduit à se considérer lui-même comme un rocher vivant qui serait battu des flots et qui pourrait calculer l'heure où le dernier coup de la lame le renversera , l'auteur illustre des Martyrs sentait toute l'amertume de l'expiation, attachée pour lui à ces longues heures de makdie, de solitude, d'impuissance que la Providence lui ménageait sans doute , avec miséricorde, pour compenser l'ardente prodiga-
4EAN RRBOUL LXVIf
lité de sa fougueuse jeunesse. Aussi, la préoccupation, le désir de sa fin l'avaient absorbé tout entier et personne, plus que lui, n'a répété, sous autant de formes , la plainte monotone de l'àme bumaine contre les mécomptes et les déceptions de la terre. Il y revenait constamment , fatiguant sans doute le cœur, plus encore que l'oreille de ses amis par cet appel incessant vers le silence et le repos de la tombe.
Celui-là cependant était de la race des maîtres ! et quelle gloire pour lui d'avoir aidé l'éclosion de talents pareils à ceux de Lamennais et de Lacordaire , pour ne citer , parmi les plus grands , que le plus malheureux et le plus pur !
Comme la plupart des écrivains et des orateurs de ce temps, Reboul a porté , lui aussi , la marque du rénovateur de nos lettres. Surtout , il a subi l'influence de sa grande âme et vibré , sous sa main puissante , avec la nation tout entière que sa brillante polémique agitait profondément.
Souvent mesquine et personnelle dans les détails, comme Ta trop fait voir hélas ! l'indiscrète publication des Souvenirs de Madame Récamier, la politique de Chateaubriand devenait éminemment patriotique et nationale quand l'aigle , délivré des liens del'égoisme, pouvait donner à ses ailes tout leur essor et planeràla mesure de ses forces. Voilà ce que Reboul avait senti et corn-