LIVRE TROISIÈME
Sous les lustres souvent le goût est sans lanterne ;
J'ai vu plus d'un salon pleurer sur Holopliernc,
Kt plus d'un malheureux au logis retourner
Tout confus de l'encens qu'il s'était fait donner.
De peur d'ùtre incompris ,. renfermé dans toi-ménie ,
Ne passe pas pourtant de l'un à l'autre extrême.
Laisse à l'isolement ce superbe rimeur
Uni dresse à son génie un autel dans son cœur,
Et, cachant son orgueil sous un dehors modeste ,
Bouffi de sa valeur dédaigne tout le reste ;
Car l'homme , seul , est faible , et , cherchant u\i a[)pui.
Veut savoir ce qu'il vaut par d'autres que par lui.
Je ne te défends pas , en telle circonstance ,
D'ouvrir ton portefeuille à quelque confidence :
L'éloge d'un ami qui s'entend au métier
Est comme un peu d'avoine à l'ardeur du coursier ,
Et môme , en certain cas , un heureux exutoire.
Il faut que je te conte une plaisante histoire.
J'ai lu , je ne sais où , qu'un poète fameux Éprouvait les ennuis d'un état vaporeux ;
5o A UN .IKUNIÎ POÈTE.
[.a bile commençait à jaunir son visage.
Fatigué de souffrir , il envoie un message
A son docteur , docteur des plus intelligents ,
Uui devinait le mal sur la face des gens.
Après avoir fixé les yeux sur son malade ,
Le docteur goguenard lui dit : « Mon camarade ,
.le vois d'oîi vient l'humeur qui peut vous tourmenter
Vous avez-fait des vers , allez les réciter ».
Mais le choix d'un ami patient et sincère , En nos temps positifs , est difficile à faire. — « La rime à la pensée enlève de son prix ; « Les vers ne sont le lot que des petits esprits : a L'auteur, à ce métier , mange ses blés en herbe ». Ainsi l'a décidé le prosateur superbe , Quintilien morose ou Platon dameret, Dont il n'est point permis de discuter l'arrêt, J'ai vu s'abandonner à cette fantaisie Celui même qui tient tout de la poésie , Formulant, sous les yeux du lecteur étonné , Le mépris du laurier dont il est couronné.
LIVRK TUOISIKMK. 5l
Cependant, qiiohiii'il soit estimé peu de chose,
Le vers est (iiiehiuelois envié parla prose;
Mais juscjuici du moins, même aux plus valeureux,
De semblables essais ont été malheureux ,
Tandis qu'on tient cncor la prose de Molière ,
De même que son vers , de qualité première.
Kt pourtant ces messieurs mettent complaisamjnent ;
Le poète au niveau du joueur d'instrument.
Ce que n'accepte point le docteur Tintamarre.
Kcoutez-lc, rendant compte d'une fanfare :
<i Les joueurs d'instrument dominent les rimeurs ;
La musique est utile , elle [adoucit les mœurs ,
Klle édulcore et rend les fo,ules plus morales:
On en a fait l'essai dans los maisons centrales.
Du jour où dans un chœur Cartouche est enrôlé ,
Il va restituer tout ce qu'il a volé;
Et Dieu sait, dans leur course à travers notre France,
Ce que les Orphéons ont refait d'innocence ! »
Ainsi , de tout côté se voyant bafouer ,
Uuand le poète en est à se désavouer ,
Oui donnerait son temps , pour un objet futile ,
Lorsqu'il en peut trouver un emploi plus utile
5 a A L'N JKl]NE POKTE.
A fumer un cigare, à lire les journaux ,
A savoir comment sont cotés les hauts-fourneaux '/
Si tu trouves pourtant, miséraÎ3le victime ,
Des gens qui pour les vers ont encor quelque estime ,
Songe qu'il te faudra payer leurs jugements ,
Et prépare tes nerfs à des agacements.
Celui-ci , voulant bien se rendre à ta prière ,
T'avertira d'abord qu'il est d'un goût sévère ;
Se faisant un orgueil de sa brutalité ,
11 gémit, quand il faut louer une beauté;
Tandis qu'il resplendit , quand la strophe en désordre
Se prête à sa critique et donne de quoi mordre.
Cet autre , renfermé dans un cercle banal ,
Au nom du naturel proscrit l'original ;
Son goût ne reconnaît que les beautés connues.
Un troisième , au contraire , hait les routes battues ,
Et le conseil tombant de son trépied scabreux
Pousse l'amour du neuf jusques au monstrueux ;
Ne dites point qu'il faut ménager des entr'actes ,
Le style doit toujours rouler en cataractes.