‹ Dernières poésiesChapitre 31 sur 91 · LIVRE TROISIEME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIEME

Mais, chassant à la mouche ou mordill.int ses doigts

Kl poursuivant en lui trois pensers à la fois,

Le distrait, des censeurs est peut-ôtrc le [)ire:

Il n'entend jamais rien de ce qu'on peut lui dire.

Vous lui parlez de Home, il est au Sénégal ,

Kl vous dit en sursaut: « Ces vers ne sont pas mal j>.

Heureux celui qui peut trouver, dans un cénacle,

Ce critique parfait , ce véritable oracle ,

Qui , richement doté, possède également

L'imagination et le droit jugement,

Kl qui sache, à trr.vers la tirade sonore ,

Distinguer le héros d'avec le matamore,

Le naïf du niais, le ton d'Éliacin

Du babil affecté des enfants de Bcrquin.

Si tu peux rencontrer cette rare tutelle ,

Ses conseils doubleront ta lorce naturelle;

(iarde-toi de briser, par quelque entêtement,

Un appui nécessaire, un si riche instrument.

Car l'esprit paresseux aisément s'abandonne:

L'ù-peu-près lui suffit , si mil ne l'ai'uii lionne

54 A U>f JEUNE POKTK.

A reprendre son œuvre, à chercher le parfait, A rendre un vers plus clair et d'un plus sûr etïet , A mettre de côté l'iniage trop connue , A refondre en entier la pièce mal venue^ Le travail est parfois long et fastidieux ; Mais lorsque le poète en sort victorieux , Il est rempli de Joie et de reconnaissance Pour celui qui lui fit vaincre sa répugnance < Et trouver, aux lueurs d'un rigide llambeau^ Dans une ébauche informe un sublime tableau.

Mais le jour est venu de publier te? œuvres; Et c*est ici qu'il faut avaler des couleuvres! Abandonner le rêve , entrer dans l'action l Adieu les doux moments de la création : Bravos intérieurs, jouissance suprême Qui te faisait goûter le plaisir de Dieu même. Alors qu'il eut mis fin à l'œuvre des six jours Et qu'il le reconnut digne de ses amours. Le créateur descend jusqu'à l'homme d'affaire : 11 faut voir l'imprimeur, il faut voir le libraire.

LIVUK TUOISIKME. 5;>

Te j)rociirci* des voix i)our annoncer les vers:

On ne devine pas la perle au fond des mers.

Tàclie de te sonniellrc à ces tristes fatigues,

Sans descendre jamais <1 de basses intrigues.

Ne va pas mendier , de journal en journal ,

Pour ton œuvre naissante un éloge banal.

J'en ai vu qui , pour mienx vendre leur marchandisr

Cultivaient tour à tour gens de club et d'église;

Et, selon le logis arborant l'étendard,

Déjeunaient de Brutus et dînaient de César;

Et quelquefois, faisant de moitié la besogne,

Au docile aristarque indiquaient sans vergogne

L'endroit où leur orgueil voulait être llatté.

Tu pourras , en gardant toute ta dignité,

Faire arriver ton livre à quelque esprit d'élite ,

Afin qu'il l'examine et juge son mérite ,

Si , quand tout se discute et tout devient obscur,

Son arrêt peut avoir quehpie cliose de sur.

Car selon le parti se fait la ivnommée ; »

Un grand lionnne cbez l'un est (liez l'autre unpygîuéc.

Croyant, ne pense pas qu'un jonrnal esprit fort

Consente à remorquer ta barque dans le porl.

56 A UN JEURE POÈTE.

Mais que le ciel surtout te sauve du sectaire

Caché sous les dehors du masque humanitaire;

Pour te défigurer aux regards du public ,

Kien ne vaut le venin que lance cet aspic.

Si tu n'as pas au front le signe de la béte ,

Ton œuvre sera nulle , ou du moins incomplète,

Cest aussi sous le coup d'un silence affecté ,

Qu'il faut que l'écrivain garde sa dignité,

Et que, loin de plier , sa vertu se raidisse

Kt tienne à sa croyance avec plus d'avarice.

Qu'importe que ses vers fassent plus ou moins d'or.

Quand l'inspiration augmente son trésor?

Car la Muse réserve un immortel salaire

A ses enfants martyrs de l'honneur de leur mère ,

Tandis que , pour le nom richement avili ,

Le Pactole est souvent le fleuve de l'oubli.

Mais suivre ces conseils n'est pas chose facile ; Je te prêche peut-être un trop dur évangile. II faut , dans ce chemin , ne compter que sur soi , Et pas même sur ceux qui partagent ta foi.

LIVKK TUOISIIME. i

« Ail! Ton a liicii besoin , d;ins ce temps de ruines ,

« Qu'on défende les mœurs et les bonnes doctrines »,

Te dira telle dame , assidue au sermon

Et quùteuse de droit; mais, sur son guéridon ,

Tu verras le roman dont la iouie s'enivre ,

Lorsque par son absence y brillera ton livre.

Oui, même cbez les bons, que veux-tu? c'est ainsi :

On ainie aussi la Muse à jupon raccourci.

On a tant lu , d'ailleurs , d'ouvrages de morale !

Tu briseras ton àme à l'inepte scandale ;

Je te pousse peut-être au destin de Gilbert ,

Mais je l'aurai parlé du moins à cœur ouvert.

Gilbert! puisque Ion nom s'offre sur mon passage,

Je dois à ton génie un sympatbique bommage ,

Plébéien combattant pour le droit social ,

Quand tant de grands seigneurs sapaient son piédestal,

Le premier immolé sous le cbar de l'idole

Qui devait remplacer le Cbrist au Capitole ,

Et, plus tard , emporté sur des sentiers vengeurs,

Sous sa roue écraser jusqu'à ses conducteurs !

Que de fois enivrant mon ànic et mon ouïe ,

Je me suis récité ta funèbre élégie ,

Où , ramertiime à flots débordant de ton cœur ,

Le pardon cependant demeure encor vainqueur.

Le dirai-je? et pourquoi ne pourrais-je le dire?

Alors que je te lis , frère, je crois me lire.

Soit vanité de l'homme ou penchant du chrétien ^

Je sens dans mon esprit quelque chose du tien.

Comme toi , sous les flots de l'erreur triomphante ,

J'ai préféré la lutte aux douceurs de la pente ,

Et je n'ai pas voulu bercer dans leur sommeil

Des rêves qui m'auraient maudit à leur réveil.

En suivant ton drapeau , si j'éprouve un déboire ,

Si le dédain m'arrive en place de la gloire ,

Et que je sois troublé de mon isolement,

Ton grabat d'hôpital m*est un enseignement ,

Et, loin de me glacer de terreur, me ranime

Comme une tombe où plane une ombre magnanime ,

Comme un signe d'en haut , qui vient me convier

A goûter ton pain noir, mais exempt de gravier;

Pain qui paraît amer et réconforte l'âme ,

Et du chant libre et pur nourrit en nous la flamme ,

LIVUK TI\OISIi:.MF. •' )

Et fait que tôt on tard le disciple est rempli

Du saint contentement du devoir accompli.

Kt toi pour qui j'écris, pardonne au vieux poète

Une digression où son cœur se reflète,

D'un trop naïf orgueil naivc effusion...

Mais reprenons le cours de cette instruction.

Taut-il l'entretenir du critique bonasse Aux yeux de qui tout brille et lient la même place ? Soit qu'il prodigue ou non l'eau bénite de cour, Son feuilleton révèle un grand homme par jour. Ucvèle , c'est trop peu, quelquefois il l'invente ! Si l'Olympe , épousant son humeur complaisante, S'ouvrait à tous les dieux qu'enfantent ses écrits , Les loyers y seraient aussi chers qu'à Paris. Eh ! pourquoi ne pas dire au nez d'un imbécile Qu'il pourrait s'occuper d'un travail plus utile Que d'outrager le goût, et d'un bras imprudent Semer au champ de l'art la ronce et le chiendent ? De Lycurgue, dit-on , les lois impitoyables Jetaient dans l'Eurotas les enfants non viables.

do A UN JEUNE POÈTE.

L*iisage était cruel ; mais dans un autre cas »

Ne serait-il pas bon d'avoir un Enrôlas .

Pour tous ces avortons de la littérature

Qu'on dote d'un ruban ou d'une sinécure ?

Les prôneurs du mauvais sont aussi désastreux

Que ceux qui, même au bon, se montrent rigoureux :

En se voyant traité comme un bomme d*élite,

Jln sot finit par croire à son propre mérite ;

Et le plus irritant des orgueils est celui

D'un geai , qui fait la roue et qui tient tout d'autrui.

Mais comment, diras-tu, pourra4-ou reconnaître Si l'ouvrage est sorti de la plume d'un maître V Seul , rejetant l'ivraie et gardant le bon grain , Le temps , armé d'un crible , est juge souverain. Cessant d'alimenter la lampe de leur gloire , Et frappés dans leurs jours , comme dans leur mémoire, Oh ! pour combien la mort fut un double faucheur ! Que d'œuvres, autrefois brillantes de fraîcheur, Qui sont comme un portrait de vieille demoiselle Portant manche gonflée et taille sous l'aisselle !

LIVIIK TKOISIKMK. ^> i

Revers d'opinion ou cliangcnient de goût, Qui lirait tel chef-d'œuvre aujourd'hui jusqu'au honl ? Et Corinne , chantant du haut d'un promontoire , Pourrait-elle trouver si nombreux auditoire ?

Alors que je suis pris par un sujet nouveau ,

Crabe qui de ses dards torture mon cerveau ,

Afin de me soustraire au feu qui me consume ,

Je vais chez un marchand à trois sous le volume;

Et là, devant l'amas des livres à bas prix,

Je pèse ce que vaut la gloire des écrits :

Tant de morts enfouis dans une nuit profonde ,

Et quelquefois des morts qui sont encore au monde ,

Me refroidissent mieux que tous les beaux discours,

Et ce champ de repos m'en donne pour huit jours.

Visite quelquefois ces limbes littéraires ,

Et de retour, rempli de craintes salutaires ,

Écrivain prévoyant de ces rigueurs instruit ,

Songe à plutôt soigner ton œuvre que son bruit.

&i K IN JKLXK POKTË.

Dans Grenade jadis vécut un arclicvèqiie

Mille fois plus savant qu'une bibliotlicque.

Des esprits les plus fiers on lo vit triompher :

Pour ouïr ses sermons il fallait s'étouffer.

Ses écrits , épuisés au sortir de la presse ,

Avaient des éditeurs centuplé la richesse.

Vieilli dans la louange et l'admiration ,

Il jugea bon de prendre une précaution,

Et manda près de lui Gil-Blas, son domestique ,

Garçon dont il prisait Tavis et la critique.

On a vu maintes fois, armé d'un esprit fm ,

Un valet bien remplir l'office d'un Longin.

Je ne citerai pas Molière et sa servante.

« Gil-Blas, mon bon Gil-Blas , lui dit-il , on me vante

De Hosas à Cadix , de Valence à Burgos :

Mes mandements , dit-on , attendent leurs égaux ;

Cependant , quoique né de l'essence divine ,

Les longs jours à l'esprit font subir la ruine.

J'entends que mon soleil s'arrête à son midi.

Quand tu verras qu'il baisse et qu'il s'est refroidi ,

Tu sauras me le dire et je saurai le croire ».

— « Monseigneur , nous prendrons souci de votre gloire.

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