‹ Dernières poésiesChapitre 35 sur 91 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

Bien moins digne de blâme encor qnc de pitié , Si , sous le besoin seul , sa muse avait plié.

Heureux celui qui vit dans une aisance lionnéle ; Car l'opulence aussi fait languir le poète Préoccupé sans fin de besoins superflus. L'oiseau trop engraissé ne chante bientôt plus; Afin de dérouler sa chanson inspirée, Le rameau vert vaut mieux qu'une cage dorée. (Corneille se servait d'un bureau de sapin , Outil qui lui gagnait de la gloire et du pain; Ki ce meuble modeste avait déjà vu naître Des types immortels sous la plume du maître. Un jour, un nuancier protecteur du savoir, Lui dit: « Pierre, vraiment, cela fait mal à voir! Il te faut un bureau plus digne de ta gloire, Je veux t'en donner un tout incrusté d'ivoire , Mais à condition de m'em parer du vieux : Ce souvenir d'ami me sera précieux.

Dis-moi , sans embarras , si l'affaire l'arrange? Ce ne sera pas moi (fui pourrai perdreau change ».

Cette offre est acceptée , et chacun prend son lot.

L'auteur use du sien, mais s'aperçoit bientôt

Que Finspiration n'y sert plus sa pensée ,

Va que ce qu'il écrit n'est qu'une œuvre glacée.

Triste, chez son Mécène il court, un beau matin :

« Rendez-moi, lui dit-il, mon bureau de sapin ;

Quant au vôtre , il est là , je vous le restitue ;

Il faut rompre au plus tôt un marché qui me tue.

Votre meuble est trop beau pour y faire un beau vers ;

Jusqu'ici je n'ai pu qu'y rimer de travers ».

Le financier comprend cette noble lubie ;

Il lui rend ce bureau , son trésor et sa vie.

A quelque temps de là , sur ses ais vermoulus ,

Naissait pour notre scène un chef-d'œuvre de plus.

0 touchant préjugé dont le monde peut rire ,

On ne saura jamais à quel point je t'admire!

Combien cette naïve et sublime candeur

Est selon ma croyance et va bien à mon cœur î

Oui , par le souvenir l'objet le plus futile

Peut attacher la Muse et la rendre fertile.

Je vois des malheureux qui vendent sans remords

Le bois sacré du lit où leurs pères sont morts.

LIVIIE QUATRIKME. 79

Ail! ceux-là ne seront jamais de ces poètes Uni résument du cœur les croyances secrètes , Et , d'échos en échos , vont jusqu'aux derniers jours Prodiguera l'esprit d'inelTahles secours.

l)f»iice à qui la reçoit et douce à qui la donne ,

l/ainnône de l'esprit est la [)las nojjle aumône:

F^Ile plonge , elle noie en un rcve enchanté

L'eimui de la richesse et de la pauvreté.

Sa puissance transforme une simple chaumière

Eu palais rayonnant de céleste lumière ,

Et tient, sous les lamhris, des plaisirs réservés,

Uni sont d'autant plus vifs qu'ils sont plus éprouvés.

Qu'on ne me parle plus des douleurs du génie ,

D'Homère mendiant dans les bourgs d'Ionie,

De Corneille obligé , dans un pressant besoin ,

D'implorer le secours du savetier du coin ,

Quand d'un cothurne d'or il chaussait Mclpomèno :

Sa grande àme régnait sur la grandeur romaine.

Homère possédait , dans son entendement,

Les trésors de la terre et ceux du firmament.

8o A UN JEUNE POÈTE.

Ne va pas exploiter , pour te faire connaître ,

L'humilité du rang où le ciel te lit naître.

La réclame répugne à tout cœur é\e\é :

Nul , quoi qu'on en ait dit , ne s'en est bien trouvé.

Qu'impoHte qu'une Muse ait été cuisinière ,

Si son œuvre, après tout, ne sort pas de l'ornière!

DansBm'ns, que, sur ce point, l'on nomme le premier,

On prise le poète en dehors du fermier.

Kxceptc Dézobry , Bouillet et compagnie ,

Plongés dans les détails de la biographie ,

Qui peut se souvenir , afin de les juger ,

Que Virgile fut pâtre , et Plante boalang(>r?

J'aime le beau dans l'art , et non le difficile.

L'étrange peut frapper une foule imbécile ;

Mais devant la raison le prodige est pareil

Au manchot de deux bras qui peint avec l'orteiL

Je voudrais t'épargner l'insupportable gêne

Qui nous fait, malgré nous, poser en phénomène.

Sans renier la race et sans t'en applaudir,

Par tes ouvrages seuls tâche de réussir.

Et si ton nom par eux acquiert quelque prestige,

Souviens-toi que l'esprit , comme le sang , oblige.

LIVIU-: QIAIHIÉME. Hl

Hélas! pour rester ferme , aux bons et mauvais jours,

Le génie est plutôt un danger ((u'un secours :

Selon l'état du ciel , le poids de l'atmosphère,

L'Océan se revêt d'amour ou de colère.

Avant que d'écouter la folle du logis,

Consulte la raison et reçois ses avis.

Alors même qu'elle est de repentir suivie ,

L'ivresse d'un moment trouble toute une vie.

Dussé-je, en le disant, tourner au sermonneur.

Le poète , avant tout, doit être homme d'honneur;

Il doit, bien plus qu'un autre , avoh* sa propre estime.

Quand on se sent déchu, comment être sublime?

Regarde autour de toi ce qu'est le lâche orgueil

Qui trahit tous ses dieux au moment de leur deuil !

C'est l'expiation qu'ignore le coupable ,

Des vengeances du ciel la plus épouvantable :

Tu creuseras plutôt la terre avec tes doigts

Que de ftiire trafic de ta Muse aux abois.

Semblables à des lacs que l'aquilon secoue ,

Nos temps à la surface ont fait monter la boue ,

Jamais tant de bassesse et de servilité

Du turbot de César ne vanta la beauté ;

82 A tN JËtîNË POÉTË.

Jamais tant de Brutus , pressés par la famine ,

N'ont changé leur poignard en couteau de cuisine ,

Ni tant de Montanus , prenant de toute main .

N'ont au petit lever montré leur abdomen.

Les serviles baisers de la troupe vénale

Ont usé sur ses bords la robe impériale.

Connais l'idole avant d'agiter l'encensoir ^

Ne va pas au hasard aduler tout pouvoir.

Quel que soit son crédit , refuse tout éloge

Au faquin qu'une intrigue a couvert d'une toge ,

A tel ou tel maraud qu'un jour de mardi*gras ,

La fo|'tune avinée éleva dans ses bras.

Crainis , préparant la voie aux grandes servitudes ,

Sur le mont Aveiitin d'armer les multitudes :

Ce sommet turbulent est le nid des Nérons ;

De semblables succès sont de futurs affronts.

Le caprice des mers que le tribun soulève

Abandonne toujours sa barque sur la grève ,

Si toutefois lui-même il n'est anéanti.

Sois homme de principe , et non pas de parti.

Sans étoile et sans lest, la raison fait naufrage ;

L'auteur se contredit de l'une à l'autre page;

Mvni: ouATniFME. 83

Et , le voyant ainsi changer du noir au blanc , Le lecteur à son tour éperdu, chancelant , Ne se retrouve plus dans ce chaos spicndidc De nuages sans but qui flottent dans le vide.

Je sais bien que l'orgueil , jamais désappointé ,

Voulant justifier sa versatilité,

Va jusqu'à comparer la constance du sage

A l'huître qui s'attache aux rochers du rivage ,

Vil captif entiché de sa noire prison.

Mais laisse prononcer la publique raison ,

Oii le vrai , grâce au ciel , tôt ou tard se reflète

Et mesure la foi due à la girouette.

Uu'on ne me pose pas en censeur suffisant:

On peut de bonne foi changer en s'instruisant.

Je pardonne à la nuit qui cherche la lumière ;

Mais je n'accepte pas la douteuse manière

D'avoir deux poids divers pour le même plateau :

Il faut tourner la meule ou tenir le couteau,

Et ce n'est point user d'une rigueur extrême ,

De vouloir qu'un auteur s'accorde avec lui-même.

84 A UN JEUNE POÈTK.

Par un esprit sceptique axiome inventé ,

Apprends que Vart pour Vari est une impiété:

Car c'est le blasphémer , au ciel et sur la terre ,

Que de lui dénier le sacré ministère

î>e propager le bon par le moyen du beau ,

En lui donnant un prisme en place d'un flambeau.

Ah ! loin de l'abaisser à ce symbole infime ,

Ne crains pas de grandir sa mission sublime.

Le poète ici-bas , plus qu'un autre mortel ,

Est cet ange tombé qui se souvient du ciel ,

Qui se sent incomplet , et qui veut , dans sa lutte ,

Refaire sa splendeur et remonter sa chute.

Spectacle le plus beau que l'esprit puisse offrir ,

Et dont l'œil éternel aime à se réjouir.

Au pays littéraire , il est un certain monde Qui plus qu'en aucun temps dans notre siècle abonde ; Où , prenant envers Dieu des airs de rodomont , î/ignorance blasphème et le savoir corrompt.

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